Le Nouveau Spectateur, 01 avril 1776/Texte entier
Lettres les plus distingués ; rédigé par
M. le Fuel de Méricourt.
Avec la manie que nous avons des feuilles périodiques, il est étonnant que l’on ne se soit pas encore avisé d’un Journal où l’Art du Théâtre serait approfondi, où l’on ferait justice des mauvais Acteurs, où l’on pourrait donner des vues nouvelles à ceux qui sont en état d’en profiter ; enfin où les grands talens seraient mis à leur place, & verraient consacrer leurs succès par des éloges raisonnés qui valent encore mieux que l’enthousiasme de la multitude. Quelques gens du monde avaient entrepris cet Ouvrage pour leur propre satisfaction, & l’ont interrompu je ne sais trop pourquoi. Plusieurs de leurs lettres me sont tombées entre les mains, je vous en envoie des fragmens, & vous verrez qu’en se jouant, ils ont donné l’idée d’un écrit utile & qui nous manque.
Vous allez peut-être me trouver extravagante ; mais, à quelque prix que ce soit, il faut que je me satisfasse. J’ai la tête vive, & dès qu’une idée me rit, elle ne me quitte plus ; c’est une persécution. On dit que les femmes ont presque toutes cette sorte d’effervescence ; c’est tant pis & tant mieux : mais point d’écarts, venons au fait.
Savez-vous bien que vous raisonnez à merveille sur la Comédie, sur l’Art Théâtral, les défauts qui le déparent, & les moyens de le perfectionner ? D’honneur, je vous décide profond sur cet article. Votre conversation d’hier qui, Dieu merci, finit assez tard, m’a donné à rêver toute la nuit. Nuances délicates, transitions adroites, repos, silences, jeu muet, bienséances théâtrales, tout cela m’a roulé dans l’imagination. Que croyez-vous qu’il en soit résulté ? Vous riez, & ne demanderiez pas mieux que d’être plaisant ; ne vous pressez pas. Une femme qui ne dort point se désole ordinairement, dans l’appréhension d’avoir les yeux battus & le teint moins reposé : moi, j’emploie mes insomnies à faire des projets, & c’est vous que je charge de les mettre en œuvre. Je suis folle de Spectacles, c’est mon amusement de prédilection, ma petite loge fait mon bonheur ; mais comme, en m’exécutant du côté des connaissances, j’ose me vanter de ce tact que donne une ame sensible, je desire infiniment dans le jeu de nos Acteurs & les accessoires de la représentation. Vos entretiens qui, dans ce genre, me paraissent singulièrement instructifs, servent encore à me rendre plus difficile. Vos réflexions, vos vues, vos critiques, même vos plaisanteries, sont autant de traits de lumière qui me découvrent les secrets de l’Art, & m’avertissent de ne me point livrer aux premières illusions. Qu’en arrive-t-il ? Que ma raison augmente, & que mon plaisir diminue. C’est un calcul que je ne puis souffrir, & auquel je veux mettre ordre.
Pour cela, Monsieur, il faut, s’il vous plaît, que vos beaux raisonnemens ne soient pas perdus ; que vos remarques n’expirent pas entre nous deux, dans l’ombre de ma Bibliothèque, ou ne s’évaporent pas dans le tumulte d’un soupé. Je veux quelque chose de fixe, & qui tourne au profit de l’Art lui-même. Tout ce que vous me diriez le soir, au retour de l’un des trois Spectacles, ayez la bonté de l’écrire le lendemain & de me l’envoyer : j’écrirai aussi de mon côté, moi. Vos idées développeront les miennes ; ou plutôt, je vous laisserai penser, tout à votre aise, pour m’abandonner, par choix, à l’analyse des sentimens. Sur-tout ne perdons point de vue le Théâtre Français ; c’est le seul peut-être dont les beautés puissent déterminer nos éloges, & dont les défauts soient intéressans pour des Philosophes tels que nous. J’entends d’ici ce que vous m’objectez. Que gagnera-t-on à ces vains écrits ? Tout au monde, Chevalier, & voici comment. Je veux, j’exige qu’ils soient imprimés ; oui, Monsieur, imprimés, & pourquoi non ? Je serai votre Editeur. Il me tarde déja d’avoir un Libraire à ma toilette. Cela me donnera un air de conséquence, qui me flattera infiniment.
Il faudra, s’il vous plaît, que vos observations paraissent un peu de suite car je veux être au courant. L’habillement, le costume, les décorations, tout ce qui tient au physique ou au moral de la scène, sera de votre ressort. Les talens sublimes se négligent-ils, il faut réveiller leur émulation. Les dispositions naissantes s’éloignent quelquefois dans le découragement : il faudra les exciter. Vous tiendrez le fil qui guidera nos jeunes Elèves dans ce pénible dédale où ils s’égarent, faute de conducteur ; sur-tout point de prévention. Voilà, je le sens bien, la condition délicate du traité. Tenez bon, Chevalier ; ne vous laissez point corrompre aux charmes de la figure. Les beaux visages, au Théâtre, sont ceux où les passions se peignent, & qui s’animent par l’expression du sentiment.
Hé bien, convenez donc que cela n’est point si mal combiné. Je raffole de mon idée, elle me réjouit ; elle fait plus, elle m’occupe : j’y vois un but solide. Cela est trop plaisant : vous voilà Auteur, parce que j’ai passé une nuit sans dormir. Avouez que les femmes savent tirer parti de tout ; mais elles veulent être obéies. Songez-y, point de subterfuges, point de fausse modestie ; arrangez-vous ; c’est une heure ou deux, que tous les matins je vole à votre oisiveté. Je suis impatiente d’entendre ce que dira le Public, & de voir toutes les peines qu’il se donnera pour deviner les coupables. Est-ce une femme ? est-ce un homme ? sont-ce tous les deux ensemble ? & les critiques, & les éloges, & le charmant pour & contre ! Ce train-là m’amuse même dans la perspective ; & vous seriez vraiment odieux de me laisser en chemin, avec mon projet, mes espérances & mon volume.
Adieu, Chevalier, cette Lettre, à force d’être longue, m’a tuée, quoique je l’aie écrite avec plaisir : mais il faut bien que je prélude, & que je vous donne le ton. À propos, il faudra intituler nos feuilles volantes, le Spectateur des trois Théatres ; je veux avoir les honneurs du titre. Adieu, M. le Spectateur. À ce soir, ou vous, une Lettre qui m’assure qu’on est prêt à m’obéir.
« L’opéra de Paris passe, à Paris, pour le Spectacle le plus pompeux, le plus voluptueux, le plus admirable qu’inventa jamais l’Art humain. C’est, dit-on, le plus superbe monument de la magnificence de Louis XIV. Il n’est pas à chacun si libre que vous le pensez de dire son avis sur ce grave sujet. Ici l’on peut disputer sur tout, hors sur la Musique & sur l’Opéra ; il y a du danger à manquer de dissimulation sur ce point seul ; la Musique Française se maintient par une inquisition très-sévère, & la première chose qu’on insinue par forme de leçon à tous les étrangers qui viennent dans ce pays, c’est que tous les étrangers conviennent qu’il n’y a rien de si beau dans le reste du monde que l’Opéra de Paris. En effet, la vérité est que les plus discrets s’en taisent & n’osent en rire qu’entre eux [1] ».
On compte au Théâtre de l’Opéra plus de trente Acteurs.
Il en est jusqu’à trois que je pourrais nommer.
Il y a autant & même plus d’Actrices. Elles sont fort connues du public, par leur jeunesse, leurs appas, leurs soupirans, leurs équipages, leurs diamans, &c. &c. La plupart ne sont pas sans mérite : il en est même dont le sort & les talens sont enviés par plus d’une femme honnête.
Le nombre des Danseurs & Danseuses excède de beaucoup celui des Chanteurs & Chanteuses. Nous aurons souvent occasion d’en parler, mais toujours avec impartialité ; bien éloignés en cela de quelques Journalistes qui ne cessent de louer à outrance même les talens les plus médiocres. Nous aimerions mieux n’avoir que du bien à dire ; mais si tel Acteur & telle Actrice ont un défaut, pourquoi ne pas les reprendre avec honnêteté ? Dans un Art si difficile, on n’arrive que par degrés à la perfection.
La clôture de l’Opéra s’est faite par Adele de Ponthieu, suivie du Ballet de Médée & Jason, de l’invention du célèbre Noverre. Cependant on ne peut se dissimuler que le Sieur Vestris a fait à ce Ballet des augmentations heureuses. La nature lui a prodigué toutes les qualités qu’on exige dans un beau Danseur, & le surnom de Dieu de la Danse, qu’on lui a donné par plaisanterie, lui est resté, parce que réellement il n’est guère possible d’être plus parfait que lui. On ne peut lui reprocher que de mettre trop de monotonie & trop de confusion dans tous ses Ballets ; mais nous distinguons en lui le Danseur & le maître de Ballets.
La Demoiselle Heinel faisant le rôle de Médée, a mis dans son jeu une vérité d’expression qu’on doit exiger d’une femme en proie à la jalousie, à la vengeance & au désespoir.
Dans tous ses mouvemens, quelle ame douce & fière !
Parmi le Chœur dansant, autour d’elle empressé,
Heinel paraît, s’élève, & tout est éclipsé…
La Mortelle n’est plus, j’encense la Déesse.
Hébé pour la fraîcheur, Pallas pour la noblesse,
Elle imprime à ses pas je ne sais quoi d’altier,
Et l’œil qui l’admira ne la peut oublier.
Poème de la Décl. Ch. V.
La Demoiselle Guimard a parfaitement bien rendu le rôle de Creuse. Si on lui reproche d’être un peu minaudière, on ne peut disconvenir qu’il n’y a pas une de ses minauderies qui ne soit une grace.
Ici, nous séduisant par la vivacité,
Peignez dans votre essor un cœur plus agité
Que vos bras jusqu’à nous toujours prêts à s’étendre,
Soient autant de filets où l’on cherche à se prendre.
Marquez tous les degrés de l’amoureux débat,
L’instant de la victoire & celui du combat,
Le calme du bonheur, le feu d’une caresse :
Fuyez, arrêtez-vous, suspendez votre ivresse :
Comme Guimard enfin appellez les desirs,
Et que vos pas brillans soient le vol des plaisirs.
Même Poëme.
Le Sieur Gardel a paru tout-à-fait déplacé dans ce Ballet, non pas comme Danseur, mais comme personnage inutile.
Que chaque mouvement soit naturel & libre.
Soumettez votre corps aux loix de l’équilibre.
Elevé dans les airs, soyez assujetti
Au point déterminé d’où vous êtes parti.
Emule de Gardel, dans votre essor habile,
Tombez sur un pied seul, & restez immobile.
Même Poëme.
Que fait-il dans le Ballet de Médée & Jason ? Lui qui a donné quelques préceptes sur le Ballet Pantomime dans un Ouvrage[2] qu’il a mis au jour l’année dernière, doit savoir mieux qu’un autre que dans ces sortes de danses tout personnage doit être absolument nécessaire, sans quoi le tableau manque d’intérêt, d’action & de vérité.
Les Acteurs de l’Académie Royale de Musique sont obligés, comme tout le monde, de payer la capitation ; Louis XIV. voulant les encourager & les récompenser, a consenti à ce qu’ils donnassent à leur profit trois représentations extraordinaires par chaque année, ce qui s’est religieusement observé jusqu’à présent. Ils ont représenté cette année Iphigénie en Aulide de l’élégant Racine, que M. le Bailli du Rollet a fort adroitement ajustée en Opéra. M. le Chevalier Gluck en a fait la musique. Elle a échauffé beaucoup de têtes : personne n’a jamais eu autant de partisans ni autant d’ennemis que ce célèbre Compositeur Allemand.
Nous avons quelquefois dit, & même écrit notre avis sur cet Ouvrage. Nous ne craignons pas d’avouer tout notre tort à cet égard. Ce n’est pas à un simple Particulier qui n’a que quelques faibles connaissances & très-peu d’expérience à s’ériger en Juge, & à vouloir apprécier les productions du génie. C’est toujours au jugement du Public qu’il faut s’en rapporter. Si quelquefois il se laisse entraîner par l’esprit de parti, il ne tarde pas à revenir de sa prévention, il regarde même en pitié tel Acteur qu’il avait élevé jusqu’aux nues l’année précédente, & il met plus de circonspection dans ses jugemens.
La Musique d’Iphigénie a fait & fera toujours la plus grande sensation, mais nous imaginons que les sublimes talens de M. le Chevalier Gluck ne doivent pas être exclusifs. La Colonie, représentée l’année dernière plus de cinquante fois, & toujours représentée avec un nombre prodigieux de Spectateurs, prouve que M. Sacchini est pour M. Gluck un rival bien redoutable, à la vérité dans un autre genre. Les Amateurs de Musique, je ne dis pas les connaisseurs, qui sont en petit nombre[3], semblent uniquement partagés sur ces deux Compositeurs. Il est même du bon ton de n’en adopter qu’un. Soyons cependant de bonne foi, MM. Philidor, Gretry, Moncigni, & quelques autres que je pourrais citer, n’ont-ils pas fait des Ouvrages marqués au coin du goût & du génie ? N’ont-ils pas eu les plus grands succès ? On m’objectera que dans ce tems-là on ne connaissait pas la bonne Musique. Raison de plus pour convenir de leur mérite ; ce sont eux en partie qui ont commencé à nous en faire entendre de bonne, & je doute qu’on puisse nous en donner de meilleure que celle du Tableau parlant, de la fausse Magie, de Tom Jones, d’Ernelinde, de l’Isle sonnante & du Déserteur.
On répète à toute force Alceste, Tragédie lyrique, mise en Musique par M. le Chevalier Gluck. La nouvelle administration espère beaucoup de cet Opéra, qui doit encore ajouter à la réputation éclatante de son Auteur.
À une reprise de l’Opéra d’Alcione, le feu Roi, par un Arrêt du Conseil, accorda au sieur Gruer le Privilège de l’Académie Royale de Musique, pour en jouir trente-deux ans. Destouches, Surintendant de la Musique du Roi, qui avait la direction de cette Académie depuis le mois de Février 1728, se retira avec une pension de 4000 livres. Le sieur Gruer n’a joui de ce privilège que jusqu’au mois de Septembre 1731 ; il est passé ensuite successivement aux sieurs Le Comte, Thuret, en 1733 : Berger, en 1744 ; Trefontaine & Saint-Germain, en 1747 ; & au mois d’Août 1749, à la Ville de Paris, qui en a joui jusqu’en 1757.
La Ville en confia la direction à MM. Rebel & Francœur. MM. Le Berthon & Trial leur ont succédé en 1767 ; on leur a donné pour Associés MM. Dauvergne & Joliveau en 1769. Le Roi a nommé Rebel, Administrateur-Général de l’Académie Royale de Musique. Quelque tems après il eut pour Adjoint M. Le Berthon, qui est devenu Administrateur l’année derniere par la mort de Rebel.
Le Roi vient tout récemment d’ôter à la Ville la régie de l’Opéra. S. M. dont les bontés favorisent le progrès des Arts, en a confié la régie à MM. La Ferté, La Touche, Bourboulon, Desentelles, Hébert & Buffault. On assure qu’ils ne se proposent autre chose que d’encourager les talens dans toutes sortes de genres. Déjà même ils consultent les plus célèbres Artistes ; ce n’est qu’ainsi qu’ils réussiront.
MM. Joliveau & Dauvergne ont, à ce que l’on dit, demandé leur retraite, & M. Le Berthon est seul resté Directeur-Général de l’Acad. Royale de Musique, sous l’autorité de la Régie.
Lorsque Louis XIV eut engagé Quinault à composer l’Opéra d’Amadis de Gaule, il courut un bruit que ce Poëte était fort embarrassé sur la manière de l’exécuter. Quinault saisit cette occasion pour faire un Madrigal, auquel il donna pour titre, l’Opéra difficile.
Ce n’est pas l’Opéra que je fais pour le Roi,
Qui m’empêche d’être tranquile :
Tout ce qu’on fait pour lui paraît toujours facile ;
L’extrême peine où je me voi,
C’est d’avoir cinq filles chez moi,
Dont la moins âgée est nubile.
Je dois les établir, & voudrais le pouvoir.
Mais à suivre Apollon, on ne s’enrichit guere ;
C’est avec peu de bien un terrible devoir,
De se sentir pressé d’être cinq fois beau-père.
Quoi ! cinq actes devant Notaire,
Pour cinq filles qu’il faut pourvoir !
O ciel ! peut-on jamais avoir
Opéra plus fâcheux à faire ?
Dans l’Opéra d’Ariane, une Actrice représentait Ariane éprise d’un feu violent pour son infidele Amant ; mais elle ne mettait point dans son rôle la tendresse qu’il exigeait. Une de ses amies voulant lui faire jouer ce personnage avec succès, lui donna plusieurs leçons ; mais ces leçons ne produisaient point l’effet désiré. Enfin un jour la Maîtresse dit à l’Ecoliere : « Ce que je vous demande est-il si difficile ? mettez-vous à la place de l’Amante abandonnée. Si vous l’étiez d’un homme que vous aimeriez tendrement, ne seriez-vous pas pénétrée d’une vive douleur ? ne chercheriez vous point… Moi, répondit l’écoliere, j’en prendrais un autre. En ce cas, repliqua la Maîtresse, nous perdons toutes deux nos peines ; je ne vous apprendrai jamais à jouer votre rôle comme il faut ».
LE Spectacle le plus intéressant est, sans contredit, celui de la Comédie Française. Si l’on trouve à ce Théâtre de mauvais Acteurs & de pitoyables Actrices, nous sommes forcés d’avouer qu’il en est aussi dont les rares talens sont généralement connus & applaudis.
Le Sieur Dalinval est l’Acteur favori du Public : la Nature lui a prodigué toutes ses faveurs ; organe séduisant, figure noble & intéressante, démarche fière, gestes toujours vrais, aimable modestie, grande intelligence, on trouve dans le Sieur Dalinval tout ce qui peut constituer un Acteur par excellence.
Le Sieur Dauberval, quelquefois un peu froid, met souvent dans son jeu une finesse, une chaleur, une vérité d’expression & une noblesse dont on a peu d’exemple.
Le Sieur Courville joue les rôles à manteau, de manière à ne rien laisser desirer.
Le Sieur Seguin, cet Acteur inimitable, ne sera peut-être jamais remplacé dans les rôles dont il se charge.
Le Sieur Reymond fait les Petits-Maîtres, les Amoureux, soit tragiques, soit comiques, avec un naturel & une intelligence au-delà de toute expression.
Le Sieur Dusault fait tirer le plus grand parti de tous les rôles, même les plus ingrats.
Le Sieur Bouret est le modèle des Acteurs comiques.
Les autres ne sont pas assez connus & n’ont pas assez de talent pour que nous en parlions ; revenons aux Actrices les plus célèbres.
La Demoiselle Sainte-Gervaise joue avec une grace, une intelligence & un naturel qu’il serait difficile d’exprimer. Le Public est menacé de la perdre, ce serait un bien grand dommage. La Province y gagnera.
La Demoiselle Bonnioli joue si naturellement que tout le monde voudrait qu’elle ne fût qu’au commencement de sa carrière.
La Demoiselle La Chaissaigne fait toujours l’admiration des Connaisseurs.
La Demoiselle Dugason nous a souvent étonnés par son jeu naturel & varié. Elle a tout ce qu’il faut pour être une Soubrette accomplie.
Ce serait bien ici le lieu de faire l’éloge de la Demoiselle Hus qui fait les délices de Paris & sur-tout de la Cour ; mais nous pourrons en parler dans une autre occasion.
Les Acteurs & Actrices dont nous venons de parler, attirent tous les jours à la Comédie Française un concours si prodigieux de Spectateurs, que l’on ne peut en approcher.
Une femme qui n’a pas le moyen d’avoir une loge à l’année, doit s’y prendre souvent quatre mois d’avance pour s’assurer une place, encore n’en peut-elle avoir ni des troisiemes, ni des secondes loges, mais seulement des premières, toutefois en prenant une loge de huit personnes. Ce n’est donc pas sans raison que l’on crie contre les loges à l’année. Ce n’est plus pour le Public qu’on représente la Comédie, mais pour une centaine de riches particuliers qui profitent d’autant plus rarement de leurs loges, qu’ils les ont quand ils veulent. Lorsqu’ils arrivent au Spectacle, c’est presque toujours en faisant beaucoup de bruit, & au milieu de la piece, de façon qu’ils empêchent les autres Spectateurs d’entendre ; & eux-mêmes sont bientôt troublés par leurs voisins qui arrivent encore plus tard. Si toutes les loges étaient libres, que d’avantages il en résulterait pour le Public & pour les Auteurs ! Alors les Comédiens n’étant plus assurés d’une certaine recette, seraient obligés, pour attirer du monde, de jouer de meilleures Pièces, d’en donner de nouvelles, de remettre les anciennes, de changer toujours leur Répertoire, & de ne pas fatiguer les excellens Sujets, dont nous venons de faire l’éloge avec tant de plaisir. Alors chacun arriverait un instant avant que la Pièce commençât, & le Spectacle serait toujours tranquille.
Quelqu’un a-t-il plus besoin de dissipation & d’amusement que l’honnête Marchand, que l’homme occupé à faire vivre sa famille ? Et certes ! dans l’état où en sont actuellement les choses, la partie la plus nombreuse & la plus utile des Citoyens, se voit tous les jours forcément privée d’un plaisir aussi innocent & aussi peu dispendieux que l’est celui des Spectacles.
Le Public & presque tous les Gens de Lettres font des vœux ardens pour l’établissement d’une seconde Troupe. La difficulté d’entrer au Spectacle, le nombre de Pièces reçues & non jouées, de celles que l’on rejette continuellement & sans appel, sans que les Auteurs puissent les faire jouer, même chez Nicolet & Audinot ; les progrès d’un Art si utile, puisque c’est celui qui influe le plus sûr les mœurs ; tout en démontre la nécessité.
À peine les Comédiens Français jouent-ils par année cinq à six Pièces nouvelles. Ils en ont près de cinquante sur leur Répertoire, qu’ils viennent d’exposer dans leur foyer. Comme ce que j’appelle le Public entre très-peu au foyer, nous allons satisfaire la curiosité de nos Lecteurs en mettant ce tableau sous leurs yeux, suivant le rang de la réception. Nous nous proposons de donner incessamment l’extrait de toutes ces Pièces, en attendant le Jugement dernier.
LE MALHEUREUX IMAGINAIRE, en cinq actes, LE CHEVALIER DE GRAMMONT, à Turin, en quatre actes, LE CHEVALIER DE GRAMMONT, à Londres, en trois actes,
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M. Dorat. |
LA FLEUR D’AGATHON, L’HEUREUX MENSONGE,
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M. Marin, ancien Censeur de la Police. |
Monsieur,
Aussi-tôt que je vous ai eu promis de coopérer aux articles de votre Journal, je m’en suis repenti. Vous desirez que je paraisse sous le nom du Philosophe : si je veux remplir ce titre, je dois dire la vérité, & je vous la dis. La partialité, l’égoïsme, les personnalités ont envenimé presque tous les Ouvrages en ce genre ; & le vôtre, malgré toute votre bonne volonté, courant le risque d’être taché des mêmes défauts, j’aurais dû me défendre avec plus de fermeté que je ne l’ai fait, du travail auquel cela peut m’engager ; mais je commence en vous protestant qu’aux premieres empreintes d’humeur ou de critique amère que j’appercevrai, je dépose ma plume, & ne l’emploierai pas pour vous. J’ai toujours vu comme un attentat aux égards dus aux Citoyens, que l’on eût la liberté de faire imprimer le nom d’une personne quelconque sans sa permission. Jugez de l’indignation que j’ai ressentie, lorsque j’ai vu de coupables Feuilles livrer au ridicule & au mépris le nom de plusieurs Hommes de Lettres souvent très-respectables. Parler de l’Ouvrage, & jamais de l’Auteur, voilà, je crois, la condition à laquelle le Magistrat accorde cette censure du Parnasse.
Parcere Personis, dicere de vitiis.
C’est le texte de la loi, qui ne devient qu’une insulte pour elle, quand un Journaliste ne s’en sert que pour épigraphe[4].
Le 17 Février, les Comédiens Français ont donné la première des Pièces qui sont sur leur Tableau, & qui se recommandent à leurs talens. Elle est intitulée : Loredan. En voici le sujet.
(Comme l’Ouvrage n’est point imprimé, je puis faire quelques erreurs, mais je ne crois pas qu’elles soient considérables. J’avais près de moi, au Parterre, l’homme de France qui, je crois, a le plus de mémoire, & qui, le soir même, a bien voulu m’aider dans l’extrait que j’en ai fait).
Ottobon, Noble Venitien, après avoir passé vingt à vingt-cinq ans dans les douceurs de l’union la plus parfaite avec une femme aimable & vertueuse, trouve dans une cassette, qui sans doute lui appartenait, des lettres qui marquaient un commerce de galanterie avec un certain Almerini, autre Noble Venitien. Jaloux & convaincu par ces seules lettres de l’infidélité de sa femme, Ottobon l’empoisonne : elle meurt. Loredan, né de leur mariage, homme déja considérable, puisqu’il est du Conseil des Dix, Loredan revient à Venise, le jour même de l’enterrement de sa mère. De retour de la cérémonie funèbre, il se livre, en présence de son père, à toutes les impressions de la douleur la plus vraie. Pour consoler son fils, Ottobon lui découvre l’infidélité de sa mère, & la vengeance qu’il en a tirée.
Le fils lui fait sentir la faiblesse des preuves qu’il avait de la faute de sa mère. Almerini, dévoré d’ambition, envieux & cruel, ne peut-il pas avoir séduit un domestique, qui a mis les lettres dans cette cassette ? Pour achever de convaincre son père, il veut faire comparaître devant eux l’homme qui peut avoir commis ce forfait ; mais on apprend qu’il est mort en le confessant.
Loredan sort, court au Sénat, trouve Almerini, qu’il assassine. Le peuple arrête Loredan : il est mis en prison, jugé & condamné à mort. Ottobon suit le conseil que lui donne le Président du Conseil des Dix, apporte à son fils du poison, afin qu’en le prenant, il puisse se dérober aux douleurs & à l’infamie du supplice.
Lorsque le fils est prêt d’avaler le fatal breuvage, le Président des Dix arrive, & leur apprend qu’Almerini, avant de mourir, avait avoué tous les crimes dont il était coupable envers Ottobon, & qu’il était convenu que l’assassinat qui le privait du jour était une action très-juste ; ainsi, dit le Président au fils d’Ottobon :
Parmi nous, au Conseil, reprenez votre place ;
Vos vertus, Loredan, méritent cet honneur.
Loredan refuse de se prêter à la joie que doit lui donner un pareil dénouement. Avant que d’entrer dans la prison, son père s’était empoisonné : il est mourant, & il expire après avoir recommandé à son fils de ne pas se livrer trop aveuglément à ses soupçons sur la fidélité de sa femme, & à la femme ou à la maîtresse de son fils, d’éviter de lui en donner.
Je n’ai point parlé de cette amante : son nom est Léonore. Elle sert très peu à l’exposition, & n’est d’aucune utilité pour l’intrigue & le dénouement : elle se présente toujours in-promptu au milieu des scènes ; toujours elle se doute de tout, & ne sait jamais rien. J’ai dit que j’ignorais si elle était la femme ou seulement l’amante du fils ; dans la seconde scène elle dit :
Au lieu de notre hymen, quelle fête on prépare !
Au troisième acte, elle l’appelle son cher époux. On penserait qu’elle le nomme ainsi par le desir qu’elle a qu’il le soit ; mais, dans la même scène, Ottobon lui dit :
… Ma fille, laissez-nous :
Comptez sur moi, je vais vous rendre votre époux.
Cette Pièce en quatre actes n’a pas eu plus de succès que celle des Arsacides, prolongée en six actes. Il n’appartient qu’à un homme de génie, qui aurait remporté plusieurs victoires dans la carrière Dramatique, d’avancer ou de reculer les bornes que les pères du Théâtre ont posées pour le style, la coupe & le nombre des actes que la Tragédie admet (M. de Voltaire a pu oser écrire Tancrede en vers croisés). Dans les nouveaux Athletes ce n’est pas hardiesse d’innover, c’est témérité ; ce n’est pas liberté, mais licence. L’exposition, le nœud & le dénouement semblent, pour les actes, prescrire le nombre impair ; cependant je n’imagine pas que ce soit absolument la distribution des quatre actes qui ait causé la chûte de Loredan.
C’est le choix du sujet, ce sont les mœurs, les situations, les caractères invraisemblables & sur-tout pour la Nation Française.
À la levée de la toile, dès la première scène, quelle idée l’Auteur a-t-il voulu que je me formasse d’un personnage qui, après vingt-cinq ans d’une union parfaite, empoisonne sa femme, dont il a un fils du premier mérite, & sur le simple soupçon donné par des lettres trouvées dans une cassette ? Je vois un homme faible, imbécile & atroce. Ma réflexion ne peut tomber sur lui que pour le mépriser : dès l’instant il ne m’intéresse plus ; ses remords, ses pleurs, ses regrets ne peuvent me toucher.
Lorsque Corneille met Cléopatre sur la scène, j’apprends qu’elle a tué son mari, mais les armes à la main : je vois dans ses discours, dans tous ses mouvemens le desir de conserver sa couronne. L’ambition des grandes choses anoblit même les crimes aux yeux de la multitude. Ce n’est enfin qu’au cinquième acte, lorsque le Poëte veut jetter sur Cléopatre l’indignation & l’exécration de l’Auditeur, que j’apprends qu’elle a fait poignarder son fils, & qu’elle va se servir du poison. C’est après avoir détourné & attaché mon attention sur Antiochus & sur Rodogune, que Corneille abandonne le personnage odieux à la vindicte & à l’horreur publiques.
Lorsqu’un Poëte fait éprouver au Parterre le sentiment de l’horreur, je crois qu’il ne doit jamais le rendre que momentané. Un pareil sentiment est trop pénible pour le cœur ; il ne doit pas le faire durer. Faites-nous passer tant qu’il vous plaira de la terreur à la pitié & de la pitié à la terreur, nous le supporterons ; mais l’exécration fatigue. Lorsque Narcisse a empoisonné Britannicus, il ne paraît plus ; & le Tartuffe, lorsqu’il arrive au cinquième acte, m’indigne & me révolte ; je dirais volontiers à l’Exempt : exécutez donc l’ordre du Roi, faites taire ce scélérat, & débarrassez-en la scène. Toute la magnificence du style de M. de Voltaire, la pompe de ses vers & les grands objets de l’ambition de Mahomet ne me le feraient pas supporter quelques minutes de plus après la mort de Zopire & de son fils, quoique ce sublime imposteur soit puni par la mort de Palmire.
Mais revenons à Loredan, qui devient, à la troisième scène, le Héros de la Pièce. Quoique Sénateur & du Conseil des Dix, il n’a rien de la prudence qu’exige sa dignité : c’est un jeune-homme étourdi, violent & emporté. Etourdi ? sans doute. Que sait-il si c’est vraiment Almerini qui a conduit cette trâme infernale ? C’est un valet qui l’a appris d’un autre valet mourant. Son père avait presque d’aussi fortes preuves pour accuser sa mère d’infidélité.
Loredan aime beaucoup sa mère & très-peu sa maîtresse. Il ne s’apperçoit qu’elle est présente qu’après avoir débité cinquante vers, & qu’elle lui a trois fois adressé la parole ; & cependant la voix de ce qu’on aime est un secours bien puissant pour tempérer la douleur que nous cause la perte d’une mère. Les accens d’une amante sont le soulagement le plus efficace pour des maux sans remède. Il la quitte, & court à la vengeance. La description de la vengeance qu’il en a tirée, & le récit qu’il en fait à la seconde scène du second acte ne permettent pas d’excuser le crime d’un premier mouvement. Loredan dit qu’il a enfoncé son poignard dans le sein de son ennemi, qu’il l’a retiré, qu’il l’a renfoncé encore[6]. Un Parterre Français pardonne à la fureur un premier coup, mais non le détail de plusieurs coups réfléchis sur un homme qui ne se défend pas. Ce récit a été applaudi, & dans mon ame il a nui à l’intérêt que je commençais à prendre à Loredan. Il répete qu’il a frappé sans cesse Almerini, & cet Almerini reste encore vivant. Plus la description de l’assassinat est détaillée, plus j’ai de la peine à croire qu’il puisse respirer encore ; mais c’est peut-être une adresse théâtrale pour faire un dénouement inattendu.
Au troisième acte, l’interrogatoire de Loredan m’a paru d’un mauvais effet. Socrate même, le divin Socrate, assis sur la sellette, serait dégradé dans l’imagination d’un Spectateur Français. Cela tient à des préjugés que tout l’art d’un Auteur ne peut effacer, à moins que dans Venise il n’y ait une loi qui porte : défenses, sous peine de mort, d’assassiner sans raison. Le silence de Loredan ne peut me toucher en aucune manière. Il a poignardé un Sénateur, il est pris sur le fait ; nul complice. Si la loi condamne à mort pour un assassinat, il connaît cette loi, il n’y a rien à repliquer, il ne doit que se soumettre, & non pas répondre.
L’apparence m’accuse,
Mais, vous le savez tous, quelquefois elle abuse.
On a remarqué qu’il était peu décent que le Président des Dix conseillât à Ottobon de donner du poison à son fils. De pareils conseils (si l’on en donne) ne partent guère que de quelqu’un qui ne se découvre pas. On a trouvé cruel dans la bouche de Loredan ce qu’il dit à son père :
Vous savez quel moyen mit ma mère au tombeau ;
Comme elle le poison peut m’y faire descendre :
Ferez-vous moins pour moi ?
L’expression d’ailleurs est fausse. Si c’est un service pour le fils, ce n’en était pas un pour la mère.
Enfin cet Ouvrage, tel qu’il est, ne pouvait réussir ; & toute la magie d’un style harmonieux n’aurait pu le sauver de la proscription qu’il a éprouvée. Les mœurs & les passions des personnages y sont trop loin de la franchise & de l’honnêteté Française ; & les mœurs, dans un Drame, doivent être vraisemblables pour la Nation qui le voit représenter.
Dépouillé de l’élégance & de la force de versification que l’on doit admirer dans le Cid, le sujet du Cid devait réussir en France, peut-être même alors encore plus qu’à présent. Il n’était fils de bonne mère qui, à vingt ans, n’eût déja vu la pointe d’une épée tournée contre lui, ou qui n’eût fait sentir la sienne à son adversaire. On se battait contre son ami, s’il ne vous avait pas fait l’honneur de se servir de vous comme second dans une affaire. Tout était spadassin, jusqu’aux Hommes de Lettres. Scuderi propose un cartel à Corneille pour lui prouver que le Cid est un mauvais Ouvrage.
Aussi un duel provoqué par un fils, pour venger un soufflet donné à son père, devait-il intéresser toutes les ames. La nature & les mœurs étaient d’accord pour transporter les Spectateurs & leur faire éprouver les sensations les plus vives.
Mais dans Loredan que vois-je ? un assassinat pour venger une trahison. Un personnage odieux dès la première scène, & qui aurait dû épargner à son fils le meurtre qu’il commet, c’est Ottobon, dont la main, armée d’un poignard, m’aurait paru moins coupable. Le sang qu’il aurait versé aurait en quelque façon lavé la bassesse de l’empoisonnement dont il est taché.
Il m’est échappé une réflexion que j’aurais dû mettre au commencement de cet examen. Léonore fait la description la plus détaillée de la douleur de Loredan.
Je l’ai vu (dit-elle) l’observer d’un œil triste & confus,
Soulever son cercueil de ses bras étendus,
Accuser de ses pleurs le Ciel qui l’a ravie,
Et tomber à côté sans couleur & sans vie.
Dans la scène suivante, Loredan vient en quelque façon mettre en action & en paroles ce que Léonore vient de décrire. Je pense que tout Poëte doit éviter ces doubles emplois : l’un affaiblit toujours l’autre ; & notre imagination, en écoutant le récit, a toujours été plus loin qu’elle ne peut être menée par l’Acteur qui représentera la chose même ; ou, s’il est nécessaire que le récit de ce qui va se passer soit fait auparavant, il ne doit être qu’esquissé, afin de laisser au personnage toute l’étendue de l’effet que ses mouvemens peuvent produire.
Je ne parlerai point du style : la rapidité du débit (non pas certainement dans la bouche du Sieur Le Kain) pourrait me conduire à des erreurs si je citais des vers que j’aurais mal retenus.
Généralement le style m’a paru inégal & peu ferme. L’expression, quelquefois peu juste, dit plus ou moins que l’Auteur n’a voulu dire. Je crois que quelques Ouvrages de la même plume, & qui sont connus, ont été écrits avec plus de soin. J’aurais bien désiré nommer l’Auteur ; mais, dans mes examens, je ne mettrai jamais le nom de l’Auteur que quand le Public aura couronné ses succès.
Nous avons promis d’entrer dans quelque détail sur la déclamation. Comme le Sieur Le Kain est un de nos plus considérables Déclamateurs, nous allons rapporter un morceau de Loredan dans lequel il a beaucoup brillé.
.....?!!!::?[7] Qu’ai.-.je... vu ???........ Ciel !!!!! où.. sont::::
ces... é.chaffff..ffauds ???.....
!!!! Cet... app..pareil... de.. mort.::., ce.. glai..ve..?!!!:. ces..
bourr..reaux...:;.
Ce... peu.ple... qui... m’in.sul.te....!! &.!! que... ma... hhhonte...
att.tire..rre.
!!!!!!!!!! Ah !?:;! voi.là... ma... prison!!!!!! mes.,. chaî..nes.... je.
res..pire..rre.
!!! Cet.. oppp.prrrrobre...brre... ce... fer...rre.,.. le.vé... pour...rre
me.. ffrrapppper...rre...
Tous... ces... tris..tes...s ob.jets.,,. sssem.blent... se..
dissssippper..rrre'.
Après avoir regardé vers l’entrée de son cachot.
!!!! On.. ne... vient... point... encor...rrre..... quelle... i..ma..ge..
effffrrroyable..ble !
!!.,;? Dans.. le.. sein.. du rrepos.... me pourrr..suit.... &..
m’acccable...ble !!
D’un... inst.tant.. de... sommmeil.;,??. qu’éloignait... ma
douleur.rre ?!::..,,?:!,?,,..,,?!::,??!!!?????
La.. nature... épuiséeee. im.plo..rrait la.. faveur...rre :
Je l’ob..tiens.... &c.
On peut actuellement suppléer au jeu, aux gestes, aux contorsions & au silence de l’Acteur.
Je l’obtiens… quel bienfait fatigant & terrible !
Dans tout son appareil j'ai vu la mort horrible,
Sur les pas des bourreaux s’élançant devant moi,
Et traînant après elle & la mort & l’effroi !…
Quel supplice !… le Ciel, par ce songe barbare,
À celui qui m’attend peut-être me prépare !…
Mais quoi ! j’entends quelqu’un… & mon cœur agité
Semble prévoir l’arrêt qui doit m’être apporté.
Je pourrais citer d’autres passages, mais je craindrais de me tromper. Dans le tems que le sieur Le Kain déclamait, j’avais un crayon à la main, & je garantis n’avoir pas oublié un mot : j’avais encore du tems de reste.
ON donne à ce Théâtre deux sortes de spectacles, des Comédies Italiennes & des Opéra-Comiques. La Comédie Italienne n’est encore qu’à son berceau ; & si jamais elle en est sortie, l’enfance où nous la voyons continuellement ne peut provenir que de son extrême vieillesse. Transplantée dans un sol étranger & naturellement fertile, avec tant de défauts & d’absurdités, quels succès pourrait-elle avoit en France ? Quelquefois, il est vrai, nous avons pour elle un goût aussi inconséquent & aussi peu réfléchi, que celui que nous ressentons pour les magots de la Chine ; mais ce goût est passager, & sans l’inimitable Carlin, on ne verrait pas à ce Théâtre un seul Spectateur les jours que l’on joue de l’Italien.
Les amateurs voient avec peine l’excellent Acteur qui fait les rôles de Pantalon[8] être sujet à recevoir des coups de bâton. Il y a déja long-tems que le Français est dégoûté des Scapino, des Lélio, des Argentina, des Dottor, des Scaramouches, & de tous ces êtres chimériques qui disent & ne font jamais que des bêtises. S’ils voulaient s’abstenir de jouer leurs farces, le Public leur saurait gré de cette attention ; mais c’est assez parler d’un objet qui devrait être absolument étranger aux Théâtres Français pour l’honneur & le plaisir de la Nation. Je reviens à l’Opéra-Comique.
Ce genre, quoi qu’en ait dit un célèbre Ecrivain (M. Linguet), ce genre n’est pas tout-à-fait dénué de mérite, & n’est pas si prodigieusement aisé. Nous allons rapporter à ce sujet ce que nous avons déja dit dans des feuilles dont, par bonheur, on ne se souvient aucunement.
Personne ne s’exprime peut-être avec plus de force, ni avec plus d’aisance que M. Linguet. Son imagination est si féconde, qu’il croit tout possible. Cependant il ne parlerait pas ainsi, s’il s’était exposé au danger de présenter quelque Ouvrage à ce Spectacle.
On peut faire un Socrate en trois jours, en cinq actes, en vers tragiques, & qui ne soit pas sans mérite ; mais il n’est pas aisé de faire en si peu de tems un bon Opéra-Comique.
Plusieurs personnes savent que le premier Poëte de notre siècle, le Chantre de Henri, & de la Pucelle a daigné s’exercer en ce genre si prodigieusement aisé. Les Musiciens, à qui il avait confié ses Ouvrages les lui ont rendus, ne sachant comment s’y prendre pour les mettre en Musique ; & le Signor Bianchi a mieux aimé faire de la Musique sur les paroles[9] du Citoyen de Toulouse, que sur celle du Vieillard de Ferney.
Celui qui a ressuscité le style de Racine dans Melanie[10] [M. Delaharpe], a aussi fait des Opéra-Comiques ; je tiens ce fait de Duni, qui me dit, l’an passé, quelques jours avant sa mort, qu’il ne lui avait pas été possible de mettre deux de ses vers en Musique, & que M. De la Harpe n’était point du tout propre à ce genre. Il me semble que si j’eusse été Musicien, j’aurais voulu vaincre la difficulté.
Quoique la plupart des Journalistes s’acharnent à déchirer M. de Marmontel, on ne peut disconvenir de son mérite littéraire. En faut-il d’autres preuves que tous les Ouvrages qu’il a faits, quoiqu’ils aient eu un succès inégal ? N’a-t-il pas manqué plusieurs Opéra-Comiques avant que d’en faire un qui eût la marche & la coupe nécessaires ? Et ne vient-il pas encore de se tromper tout récemment dans la Fausse magie, à laquelle il a mis un autre dénouement, imité de la Mandragore ?
L’Anacréon de ce Théâtre, qui a si long-tems amusé la Ville & la Cour par des Opéra-Comiques, où l’esprit, la finesse & la gaieté n’excluent pas l’élégance, M. Favart n’a réussi que faiblement dans ce nouveau genre.
En faut-il davantage pour démontrer que ce nouveau genre n’est pas si aisé qu’on le pense ? On fera croire difficilement à un homme de bon sens, qu’un genre qui s’est emparé de tous les Théâtres de l’univers, soit un genre sans mérite.
Quelque Journaliste voulant dénigrer un Auteur, aura tenu ce propos, & tous ont mieux aimé le répéter que d’approfondir s’il était juste. En effet, le nouveau genre d’Opéra-Comique exige les mêmes combinaisons qu’une Comédie. Il a de plus la sujétion de sacrifier toutes les situations au Musicien, & de conduire sa marche de façon que la Musique varie nécessairement ses motifs & ses mouvemens en passant du grave au doux, du plaisant au sévère ; & c’est ce qui a fait le succès de la Colonie.
Les grands morceaux d’effet doivent se trouver naturellement placés à la fin des scènes & des actes. En outre, il faut qu’il y ait un équilibre entre la longueur des scènes dialoguées & de celles qui sont en musique.
Quand un Journaliste avance qu’un genre est prodigieusement aisé, il faut auparavant qu’il s’y soit exercé, & avec succès. J’ignore que M. L***. ait fait des Opéra-Comiques.
Le Répertoire de l’Opéra-Comique n’est pas à beaucoup près aussi considérable que celui de la Comédie Française. Jamais on n’y laisse vieillir les Pièces reçues. Ce Spectacle tomberait infailliblement, s’il n’avait la ressource des nouveautés ; pendant que les Comédiens Français sont toujours sûrs d’une recette considérable, sans même recourir aux Pièces nouvelles, ce qui fomente leur paresse naturelle, & leur négligence à remplir leurs engagemens avec les Auteurs qu’ils devraient respecter.
Les Comédiens Italiens ont commencé le Carême, par une Pièce en trois actes intitulée, Le Lord supposé. Ils espéraient que cet Opéra-Comique supposé les menerait jusqu’à la clôture. Il n’a pu avoit que trois représentations ; les deux Auteurs n’ont rien à se reprocher. Quelques jours après la chûte de cette Pièce, un des amis du Musicien lui demanda pourquoi il avait hasardé sa reputation en se chargeant d’un pareil Poëme. Ma foi, répondit-il, je ne l’avais pas lu ; mais tous les Comédiens m’en avaient dit beaucoup de bien.
Nous nous dispenserons de faire un extrait de cette Pièce qui ne peut nullement intéresser le Public, & qui est presque aussi mauvaise que la Réduction de Paris[11], de M. de Rosoy ; mais M. de Rosoy est plus repréhensible en ce qu’il a plus d’habitude théâtrale, & qu’il a souvent vu ses talens couronnés. Ville de Toulouse, qui futes le Théâtre de sa gloire, & qui l’admites au nombre de vos Citoyens, avec quels applaudissemens n’avez-vous pas reçu, en 1773, son Richard III, Tragédie en cinq actes & en vers que les Comédiens Français ont eu l’injustice de refuser d’une voix unanime !
On n’a encore pu oublier Camille & Favart, Actrices de ce Théâtre, mortes depuis quelques années. On n’espère plus voir remplacer le sieur Caillot, qui fait encore les délices de la Cour. Nous avons à présent tel Acteur & telle Actrice, qui ne le seront peut-être jamais ; il en est d’autres aussi qui le feraient, quand on prendrait des Chanteurs des rues. Nous ne prétendons pas faire d’application ; c’est aux Amateurs de ce Spectacle à décider si nous disons vrai.
Les Comédiens laissent actuellement reposer les Souliers mordorés, Comédie en deux actes, mise en musique par M. Fridzieri, connu si avantageusement par son talent pour la composition, le violon & la mandoline. Aveugle dès l’âge de trois ans, il a lui-même inventé une armoire composée d’une trentaine de tiroirs couverts de drap. Avec une espèce de ficelle, il a fait faire des lignes imitant celles de Musique, & au moyen de petits clous semblables aux noires, aux blanches, aux croches, demi-croches, &c, il écrit sa Musique qu’il lit avec ses doigts.
On vient de remettre au Théâtre les Femmes vengées, qui ont attiré beaucoup de monde, & qui ont été suspendues par l’indisposition de la Demoiselle Colombe. Personne n’ignore que ce sujet est tiré du conte des Remois de la Fontaine. M. Sedaine, en mettant trois scènes continuelles & dans le même tems sur le Théâtre, a exclu fort adroitement l’indécence dont le conte paraît susceptible. Nos Dames qui n’osaient pas d’abord venir voir cette Pièce, sont actuellement les premières à y rire.
Un genre aussi gai doit avoir nécessairement beaucoup d’ennemis. À force de larmoyant, de tragique & de sombre, on voudrait nous rendre Anglais ; mais on aura de la peine. Tout le monde à présent fait des Drames sombres ; cette manie ne provient que de l’extrême facilité de réussir dans ce genre. Bien des Auteurs seraient incapables de faire autre chose ; mais ils se sauvent à la faveur d’un héros adoré, d’un changement de décoration qui éblouit les yeux, & ne laisse pas aux Spectateurs le tems de réfléchir. Ils amènent des ariettes, des duo, des trio, que l’on aime à entendre chanter. On crie bravo ; on sort de la salle tout extasié, & l’on est surpris de se trouver plus triste qu’on ne l’était avant que d’entrer au Spectacle.
Les Comédiens ont fait la clôture de leur Théâtre par le Maître de Musique, la Fausse magie & le compliment de M. Desfontaines.
Ils préparent pour la rentrée deux Pièces nouvelles ; savoir, une de trois actes, de feu l’Abbé de Voisenon, intitulée, Fleur d’épine, sujet tiré d’un conte de féerie de ce nom. La Musique est de Madame Louis, femme d’un célèbre Architecte du Roi.
L’autre intitulée, les Mariages Samnites, mise en paroles par M. de Rosoy, & en musique par M. Gretry.
LOrs de son séjour à Paris, le Roi de Suède entendit une lecture de Maillard. De retour dans ses Etats, il fit demander le manuscrit de cette Tragédie qui lui fut envoyé. Voici une copie de la Lettre que S. M. a écrite à l’Auteur à ce sujet.
Monsieur Sedaine, j’ai relu avec le même plaisir & sur-tout avec le même intérêt votre Drame de Maillard, que vous m’avez envoyé. Les principes de patriotisme dont il est rempli ne peuvent qu’intéresser vivement ceux qui savent ce que le mot de patrie inspire ; & sur-tout ceux qui ont vu la leur approcher de bien près de l’état déplorable où se trouvait la France aux tems de Maillard & de Charles V, ne peuvent lire qu’avec attendrissement les tableaux effrayans & pathétiques des désordres civils qui remplissent votre Pièce. L’héroïque vertu de Maillard, opposée à la perfidie de son rival, en élevant mon ame, m’a fait le plaisir que j’attends d’une Tragédie. Voilà l’effet que fit sur moi votre Pièce à la première lecture que vous m’en fîtes à Paris, & celui qu’elle n’a cessé de faire sur moi depuis. J’ai ordonné à mon Ambassadeur de vois témoigner le gré que je vous ai su de m’envoyer le manuscrit. Sur ce, je prie Dieu qu’il vous ait, Monsieur Sedaine, dans sa sainte garde.
Signé, GUSTAVE.
Hélas ! mon ami, que voulez-vous que je vous dise du Spectacle de Bruxelles ? Que la salle est belle & fort vaste : cela doit peu vous intéresser. Que notre Prince honore presque tous les jours le Spectacle de sa présence ? vous avez le même bonheur à Paris. Que chaque fois que Son Altesse Royale entre, on entend des applaudissemens de toutes parts ? nous ressemblons aux Français par l’amour que nous avons pour notre Prince, qui n’a pas de plus grand plaisir que de nous voir heureux.
Voulez-vous que je vous parle des Pièces que l’on joue sur notre Théâtre ? On y représente quelquefois de grands Opéra. Au mois de Décembre 1774, on y a donné Ernelinde, avec tous ses changemens. Quoique ce superbe Opéra ait été mal joué, pitoyablement chanté, & dansé à faire rire, je doute qu’on écoute à Paris la Musique avec plus de plaisir.
Nous ne somme pas dans ce pays-ci fort amateurs de Tragédies. On en donne cependant de tems en tems ainsi que des arlequinades, qui sont fort suivies, sur-tout par le peuple. Souvent nous avons des Comédies & presque toujours des Opéras-Comiques. On y a représenté l’année dernière, avec beaucoup de succès la Belle Arsene, la Fausse Magie, le Magnifique, le Faucon, les Femmes vengées, le Mort Marié & le Barbier de Seville.
M. de Beaumarchais était à Bruxelles lors des répétitions de sa Pièce. Il honora de ses conseils les Acteurs qui ont ici beaucoup de docilité & de modestie, & qui daignent écouter les Auteurs. Que les Comédiens de Paris sont heureux de pouvoir aller consulter les Maîtres de l’Art ! Avec quel respect & quelle reconnaissance ils doivent recevoir leurs avis ! Je n’ai jamais pu croire un instant ce que la plupart des Auteurs & des Journalistes ont écrit contre les Comédiens Français. Il y a des calomniateurs par-tout & dans tous les états. Le moyen que l’on se conduise mal avec ceux de qui l’on tient son existence ? Nous n’avons dans notre Ville qu’un Auteur dramatique, M. de la Place, qui a fait Adèle & Venise sauvée ; mais il y est singulièrement considéré, & sur-tout des Acteurs. Je sais que lorsqu’il vivait à Paris, les Comédiens avaient pour lui mille attentions. Leurs ennemis disent que c’est parce qu’il faisait le Mercure de France, & qu’il était le distributeur des honneurs de la scène. Il n’avait sûrement que du bien à dire d’eux ; car il n’est pas possible qu’il y ait des talens médiocres sur le premier Théâtre de l’univers. Ici au contraire presque tous sont mauvais. Je dois cependant en excepter le sieur Dazincourt, jouant parfaitement bien les rôles de Préville ; la Demoiselle Gonthier faisant ceux de Soubrette dans la Comédie, & de Duegne dans l’Opéra-Comique ; & le sieur Bultos faisant ceux de La Ruette.
Je ne vous dis rien du sieur Compain. J’ai appris qu’il avait debuté ce Carême aux Italiens, dans les rôles de Sancho-Pança, du Bucheron, &c. Vous avez dû le juger.
M. Wistumb, Directeur des Spectacles de la Ville & de la Cour, n’a rien négligé pour la perfection de l’orchestre & des décorations. Il a fait traduire en Flamand la plupart de nos Opéra Comiques, que l’on joue une fois par semaine pour la satisaction des bonnes gens de ce pays-ci qui n’entendent pas le Français.
La clôture du Théâtre s’est faite les jours gras par le Barbier de Séville, & par la belle Arsene. Dans la semaine de Pâques, on rejouera encore ces Pièces en attendant le Célibataire de M. Dorat, qui a eu tant de succès à Paris, & dont tous les Journalistes ont fait l’éloge, si vous en exceptez un qui en a parlé avec humeur & partialité.
Croiriez-vous, Monsieur, que la Colonie, cette Pièce qui a fait courir tout Paris l’année dernière, n’a pu se soutenir ici que pendant deux représentations ?
Ce mauvais succès ne fait pas plus de tort à notre goût, qu’à la réputation du Musicien ; on ne doit l’attribuer qu’au peu de talent des personnes qui ont joué dans cette Pièce.
J’ai appris que dans bien des Villes de Provinces elle n’avait pas réussi. On y aime mieux un Vaudeville, une Chanson facile à retenir, que des airs à prétention qui ne se suivent pas, & dont on ne se souvient que fort difficilement. Quand il y aura quelques autres nouveautés, je vous en rendrai compte avec l’impartialité dont je fais profession.
J’ai l’honneur, &c.
Je vous remercie, mon cher Comte. Que j’aime & que j’admire votre franchise ! Ma foi, je vais vous imiter. Pardonnez, si je n’observe aucun ordre dans mon Journal. Je parlerai de tout ce qui me viendra à l’idée ; un article en amenera un autre. Bien de gens croiront peut-être encore lire une Tragédie ou une Comédie à la moderne.
Vous savez, mon ami, que la mortalité n’est plus sur les bestiaux. Ce terrible fléau s’est jetté sur les Pièces ; je crains, même avec raison, que cette maladie n’attaque les Auteurs par la suite. Alors elle serait épisootique plus que jamais.
J’avais imaginé un moyen de mettre les Auteurs à l’abri de la critique & des insultes, mais je désespère de voir mon projet s’exécuter. Tout est perdu, mon cher Comte. Les corvées & les jurandes sont absolument détruites. Plus de gêne, plus d’entrave au commerce. Il sera libre aux Auteurs d’inonder le Public de mauvais Ouvrages.
Si le Gouvernement faisait bien, ne substituerait-il pas d’autres Maîtrises à celles qui n’existent plus ; & ces autres seraient un préservatif contre l’ennui & contre tous les abus qui règnent dans la Littérature ?
Qui empêcherait d’établir six Corps d’où dériveraient toutes les Maîtrises & Communautés ? Par exemple, le Corps des Auteurs Dramatiques se diviserait en Maîtres en Tragédies, Maîtres en Comédies, Maîtres en Pastorales, Maitres en Drames, Maîtres en Proverbes, Maîtres en grands Opéra, Maîtres en Opéra-Comiques, &c. Les Maîtrises en Tragédie se subdiviseraient encore. Il y aurait la Communauté des Tragédistes sombres, des Tragédistes tendres, des Tragédistes terribles, &c. Quiconque ferait des vers, ne pourrait pas faire de prose ; & pour le bon ordre & l’utilité des Belles-Lettres l’apprentissage durerait six ans. Pour passer Maître, il n’en couterait qu’une Pièce, mais il faudrait qu’elle plût aux Jurés, & ces Jurés seraient de quelque Académie.
J’avais, à ce sujet, conçu les plus belles choses du monde. L’Etat allait devenir florissant, chacun ne se serait mêlé que de sa partie ; & à l’exemple des Egyptiens, qui étaient obligés de faire la profession de leurs peres, le fils d’un Auteur serait contraint de l’être lui-même. Un homme qui n’aurait été Maître qu’en petits vers se serait bien gardé d’en faire de grands, de croisés, sous peine d’admirer & de louer toutes les productions qui ne seraient pas sorties de sa plume.
Une autre fois je développerai ce projet, dont je ne puis donner à présent qu’une très-faible esquisse : car j’ai calculé qu’il y aurait plus de quinze cens sortes de Maîtrises dans la Littérature.
J’ai l’honneur d’être, &c. [12].
La vie est si courte & le tems si précieux, dit le célèbre Citoyen de Geneve, qu’à ne regarder les Spectacles que comme un amusement, cette raison seule devrait suffire pour les condamner. La vie est si malheureuse & le plaisir si rare, dit d’un autre côté M. d’Alembert, qu’on ne peut avec justice envier aux hommes, presque uniquement destinés par la nature à pleurer & à mourir, quelques délassemens passagers, qui les aident à supporter l’amertume ou l’insipidité de leur existence.
Si cette maxime du Philosophe Français peut avoir une juste application, c’est surtout pour nos Colonies d’Amérique : c’est vraiment là qu’on sent l’amertume & l’insipidité de l’existence. La nature y paraît uniforme ; parce qu’elle y est toujours active, & qu’elle cache ses opérations sous une verdure toujours subsistante ; parce que l’air brûlant de ces climats, l’acide salin qui y est répandu, énervent également les corps & les esprits, & les tiennent dans un état de langueur habituelle qui frappe les Européens qui s’y transplantent, & qui ne voyent au premier aspect que des visages anémiques & décolorés.
L’ambition, le désir de faire fortune sont presque les seuls sentimens qu’y éprouvent & ceux qui y naissent & ceux qui y viennent. Dans une pareille situation, la raison & la politique ont du concourir également à l’établissement d’un genre d’amusement qui, en procurant aux habitans, soit créoles ou autres, quelques momens de distractions agréables, calme l’agitation qui les tourmente, ou leur fasse oublier pour quelque temps la langueur qui les mine.
Nous ajouterons à ce qui vient d’être dit, que dans ces climats brûlans il est pour ainsi dire impossible de se faire un bonheur de la solitude, qu’une méditation soutenue y serait une peine inutile & un travail contre nature. Il a donc fallu, pour ranimer des hommes engourdis & énervés, des secousses ; & rien n’était plus propre à faire cet effet, que l’établissement d’un spectacle.
La marche naturelle de l’esprit humain est de travailler pour amasser, d’amasser pour jouir, & de jouir quand on a amassé au delà du besoin absolu. Les fortunes ont été plus rapides, plus grandes à Saint-Domingue qu’aux îles Françaises du vent, parce que cette colonie est beaucoup plus étendue, & offre plus de ressources ; aussi le spectacle s’y est établi beaucoup plus tôt ; mais ce qui s’est fait dans cette Colonie devait se faire par la suite dans les autres à mesure qu’elles s’élèveraient à un certain point de prospérité ; & c’est ce qui est arrivé.
Lorsque la paix dernière eut fait restituer à la France une partie des îles Antilles que la guerre lui avait enlevées, le gouvernement y fit passer successivement nos anciens régimens, & ce fut par eux que le goût du spectacle commença à prendre à la Martinique.
On sait que les devoirs des Officiers laissent dans les garnisons bien des vuides à remplir pour ceux même qui les aiment le plus, & qui les remplissent le mieux. On sait que dans les petites villes où il n’y a pas de spectacles, les Officiers se font un plaisir de jouer la comédie avec ce que la société peut leur fournir de plus propre à ce genre d’amusement, que même dans les villes où il y a habituellement spectacle, ils jouent sur les théâtres publics avec les comédiens qui s’y trouvent. Dans un pays dont toutes les ressources pour l’amusement consistaient auparavant dans la table & le jeu également destructives de la fortune & de la santé, on ne pouvait qu’accueillir favorablement le projet d’un établissement qui offrait un remède contre l’ennui, suite nécessaire de l’uniformité ; plaisir honnête & le moins coûteux de tous, qui tendait à rapprocher les membres de la société qui étoient auparavant isolés, & particulièrement les femmes qui y vivent plus solitairement qu’ailleurs.
Des Officiers engagèrent des femmes à se prêter à cette espèce d’amusement ; le charme de la nouveauté fut le premier attrait qui les détermina ; celui des applaudissemens fit le reste. Mais comme l’étude, les répétitions, la toilette, sont un travail par tout pays, & que ce travail dans celui-là est bien plus pénible, on s’en serait tenu à des représentations éloignées, si des Négocians n’eussent désiré de faire du Spectacle un établissement solide & permanent, & n’en eussent imaginé les moyens. Ils prirent pour modèle la manière dont la Comédie s’est montée & se régit à Bordeaux.
Entre concevoir ce projet & l’exécuter il n’y eut presque point d’intervalle. Une Compagnie s’établit, forma des actions, les distribua, acquit un emplacement presque suffisamment bâti pour l’objet qu’on avait à remplir. Il se trouva à Saint- Pierre un nommé Galand, qui avait été Directeur de troupes, & qui dessinant & gravant un peu, entendait aussi un peu la manière de distribuer & de décorer une salle de Spectacle. Il s’y trouva aussi des Peintres décorateurs, & un homme qui n’était pas sans goût pour donner quelques principes sur l’art de la déclamation & les bienséances théâtrales, à quelques jeunes gens pris au hasard, que l’habitude du théâtre, & celle de les voir, rendirent insensiblement plus supportables pour un pays où l’art commençait à-peu-près comme il avait commencé dans la Grèce.
On se borna dans le principe à la Comédie & à l’Opéra-Comique, ou aux drames lyriques. Il n’eût guère été possible d’aller au-delà, vu surtout la difficulté de remplir les rôles de femmes ; & il y a lieu de croire qu’on n’ira jamais plus avant. Le genre tragique exigerait un local plus étendu, un appareil de décorations & d’habits qui entraîneraient des dépenses considérables, & que la recette ne remplirait jamais ; on peut même douter que ce genre élevé fût du goût du plus grand nombre, & surtout des femmes, dont l’éducation plus négligée dans ce pays là qu’ailleurs, les rendrait moins susceptibles des impressions profondes que la Tragédie n’excite guère que dans des ames déjà préparées par un certain dégré d’instruction.
Dans la première année de cet établissement, les Actionnaires prièrent MM. Préville & Carlin de leur faire recrue, & s’en remirent entièrement à eux du choix des sujets dont les talens pourraient le mieux convenir aux deux genres auxquels on s’était fixé ; & dans les trois premiers mois de la seconde année, il arriva trois femmes avec quelques acteurs qui se partagèrent les principaux emplois, & l’on ne conserva de l’ancienne troupe qu’une demi-douzaine de sujets qui avaient acquis quelque talent par l’exercice, parmi lesquels il y avait un jeune homme d’environ vingt à vingt-deux ans, d’une figure assez agréable, qui jouait en femme, qui en avait la voix & tous les caractères extérieurs ; singularité d’autant plus piquante, qu’avec tout ce qui constitue d’ailleurs la virilité, il avait la voix de femme la mieux timbrée & la plus agréable. Le reste prit parti dans un établissement du même genre qu’on commença alors à la Guadeloupe, & qui, comme celui de la Martinique, s’est perfectionné, en remplaçant par des sujets mieux choisis ceux que la disette avait forcé de prendre.
L’établissement fixe du Spectacle à la Martinique commença en 1771 au mois d’Avril, & celui de la Guadeloupe en Novembre 1772 : outre qu’il est devenu dans ces deux Isles une source nouvelle de plaisirs & un délassement agréable, le commerce n’a pas tardé à en sentir les avantages. Les femmes qui auparavant vivaient isolés, se sont rapprochées ; le desir de paraître en public avec tous ses avantages a fait naître le goût de la parure ; les deux sexes s’en sont piqués, & cette émulation a donné plus d’activité au commerce & à l’industrie : MM. les Administrateurs ont donc dû protéger le Spectacle & encourager les Actionnaires & les Comédiens, qui n’ont trouvé de contradicteurs que dans les Peres Blancs ou Dominicains (les Jansénistes des Colonies) dont les déclamations n’ont cependant pas empêché l’établissement d’un Spectacle que la Politique & la Raison avouent, & qu’on sent bien que la Religion ne peut raisonnablement improuver comme pernicieux pour les mœurs, surtout dans ce pays-là, où le Spectacle n’ajoutera rien à la corruption qui y régnait avant lui, & dont l’espece n’a pas les Comédiennes pour objet ; où le goût, plus ancien pour les noires, éloignera vraisemblablement toujours de ces sortes de femmes, par la facilité de se satisfaire, & parce qu’il n’exige de la part des Créoles ni les mêmes dépenses ni les mêmes soins ; que les hommes, dans nos Colonies, ont plus le goût des plaisirs faciles que celui des plaisirs délicats ; qu’enfin l’indolence presqu’apathique des femmes Créoles, jointe au peu de ressources qu’elles tirent de leur éducation, rendra long-tems leur société peu agréable, à-moins que le Spectacle n’opère dans leur manière d’être, une révolution qu’il est possible qu’on desire, & qu’on doit desirer.
Allainval, (Léonor-Jean-Christine Soulas d’) Abbé, né à Chartres, mort à Paris en 1753.
Il n’est resté au Théâtre qu’une Comédie de cet Auteur, intitulée : l’École des Bourgeois. Elle est d’un très-bon comique ; aussi la voit-on avec un grand plaisir, quand elle n’est pas jouée par ce que’on appelle la doublure. Il y a d’excellentes choses dans sa Comédie de l’Embarras des Richesses, que l’on remettra peut-être un jour au Théâtre. Cet homme était si indigent, qu’il n’avait aucune demeure fixe. Cette mauvaise fortune, qui dura constamment, ne lui permit pas de cultiver ses talens, & de travailler ses Ouvrages avec soin.
[13] Auseaume. (M.), né à Paris le … Secretaire, Répétiteur de la Comédie Italienne, est un des principaux Auteurs de ce Théâtre, & auparavant, de celui de l’Opéra-Comique. Ce fut sur le Théâtre de l’Opéra-Comique, que M. Auseaume exposa ses premiers essais. Il débuta par un Prologue intitulé : la Vengeance de Melpomene, & donna ensuite le Chinois poli en France, le Monde renversé, les Amans trompés, la fausse Aventurière, le Peintre amoureux de son Modèle, le Docteur Sangrado, le Médecine de l’Amour, Cendrillon, l’Ivrogne corrigé, les Epreuves de l’Amour, le Maître d’Ecole, le Procès des Ariettes & des Vaudevilles, le Soldat Magicien ; & à la Comédie Italienne, l’Isle des Foux, Mazet, le Milicien, les deux Chasseurs & la Laitière, l’Ecole de la Jeunesse, la Clochette, le Tableau parlant, la Coquette de Village, la Ressource comique, & a fait tous les Complimens de clôture au Théâtre Italien.
Outre les Ouvrages dont on vient de parler, M. Auseaume a eu part à quelques autres, tels que Berthold à la Ville, le Dépit généreux, la nouvelle Troupe, &c. Il ne s’attribue même qu’en partie plusieurs des Pièces que nous avons nommées. C’est ce qu’il a toujours eu soin de déclarer ; mais les Pièces imprimées sous son seul nom n’appartiennent qu’à lui seul, & ce sont, à coup sûr, les meilleures. Pourquoi disputer à un Auteur des Ouvrages qu’il assure être de lui, & que nul autre Ecrivain ne réclame ? Cette manie est des plus communes dans notre siècle ; en est-elle moins injuste ? Elle vise à décourager les talens, & trop souvent elle y réussit. Mais revenons à ceux de M. Auseaume. Le genre auquel il s’est particuliérement livré, celui des Pièces mêlées d’Ariettes, n’est pas celui de la vraie Comédie ; cependant il a ses difficultés : il exige de la légéreté, de la combinaison, une coupe relative à cette espèce de Drame, l’art de ménager au Musicien ses avantages, sans lui sacrifier ceux du Poëte. M. Anseaume a connu ces principes, & s’en est rarement écartée, sur-tout lorsqu’il a travaillé seul. Il connaît l’effet théâtral d’une scène, & ne met en chant que ce qui est susceptible d’expression ou d’image. On remarque dans son dialogue & de l’aisance & de la justesse : il l’étend ou le restreint avec une égale facilité. En un mot, ses Ouvrages sont en général marqués au coin du talent dirigé par le goût & éclairé par la réflexion. Le Peintre amoureux de son Modèle, le Médecin de l’Amour & l’Ecole de la Jeunesse, trois Pièces que personne ne lui dispute, peuvent aller de pair avec certaines Comédies restées au Théâtre, & qu’on y revoit toujours avec applaudissement. L’Ecole de la Jeunesse sur-tout est, aux Ariettes près, une Comédie du meilleur genre. Que manque-t-il donc à son Auteur pour tenir un rang plus distingué parmi nos Poëtes Dramatiques ? Un autre Théâtre.
Antier (Marie), Lyonnaise, vint à Paris en 1711, & fut reçue à l’Opéra pour la grandeur & la beauté de sa voix. Elle joignait à cette voix admirable, une riche taille, une physionomie noble, fière, imposante, convenable dans les rôles de Magicienne, de Princesse & de Divinité. La Demoiselle Rochois prit plaisir à la former ; & elle a été pendant vingt-neuf ans au Théâtre avec succès. La Reine, à son mariage, lui fit présent d’une tabatière d’or, avec le portrait de Sa Majesté. M. & Madame de Toulouse la gratifièrent de plusieurs bijoux de prix & de vaisselle d’argent pour les voyages qu’elle fit à Rambouillet. Elle eut l’honneur de repréfenter les premiers rôles dans les Ballets dansés par Sa Majesté : elle quitta le Théâtre en 1741, avec une pension de 1500 liv. de l’Opéra, & mourut quelques années après.
Armand (François Huguet), plus connu sous le nom seul d’ARMAND, nâquit à Richelieu, en 1699, d’une honnête Bourgeoise du Poitou. Il eut l’honneur d’être tenu sur les Fonts de Baptême au nom de M. le Duc, aujourd’hui Maréchal de Richelieu, qui n’était alors guère plus âgé que son filleul. L’enfant fut élevé sous le nom d’Armand, qu’il a porté toute sa vie, par un sentiment de respect pour son parrain. L’Abbé Nadal, Poitevin comme lui, le plaça chez un Notaire à Paris ; mais un penchant pour les plaisirs & pour le Théâtre lui fit abandonner la Chicane. Après diverses aventures dignes de Gilblas de Santillane, il joua la Comédie en Languedoc, & revint ensuite à Paris, où il débuta sur le Théâtre de la Comédie Française, en 1723, par le rôle de Pasquin, dans l’Hommé à bonnes fortunes. La nature lui avait donné le masque le plus propre à caractériser les talens d’un Valet adroit & fourbe : c’est principalement dans ce rôle qu’il excellait. On le grava dans le personnage de Carondas, au moment où, à l’exemple du Valet de Zenon, il volait le Philosophe son maître. Ce rôle, dans la Comédie des Philosophes, celui de Fabrice dans l’Ecossaise, & celui du Garçon Libraire dans la Présomption à la mode, furent les derniers qu’il représenta dans les Pièces nouvelles. Ce Comédien mourut à Paris en 1765 : il s’était retiré du Théâtre peu de tems avant sa mort, avec une pension du Roi, après quarante-deux ans de service. Il était le Doyen des Comédiens Français.
Le caractère de cet excellent Acteur était de voir tout gaiement ; &, dans les affaires les plus sérieuses, il ne pouvait se refuser une plaisanterie. Il narrait d’une façon à faire distinguer les différens Interlocuteurs qu’il mettait en action dans ses récits : il imitait leur voix, leurs moindres gestes : on eût dit que Scaron l’avait deviné dans le personnage de la Rancune.
Armand ne fut point, à la vérité, du nombre de ces Acteurs doublement célèbres par leur jeu & par leur composition. Son mérite se bornait au talent de la représentation dans les personnages comiques ; mais il sera regretté longtems par ceux qui savent combien le naturel est rare, & combien peu il est aisé de faire rire une Nation éclairée & polie, devenue d’autant plus difficile, qu’elle a eu sous les yeux un grand nombre d’excellens modèles ; qu’elle a sacrifié à de tristes bienséances une partie de ses graces, & qu’enfin l’ancienne gaité française a presque disparu sous la froide manie du raisonnement.
L’Auteur dont nous parlons a créé plusieurs rôles, & il fut le Restaurateur de ceux de Falaise, dans la Réconciliation Normande, & de Glacignac, dans le Mariage fait & rompu. Le rôle du Commandeur de la Rocaille, dans l’Impromptu de la folie, était de son invention, ou plutôt c’était une copie parfaite d’un original qu’il avait connu. Il joua celui de Pantalon dans la Française Italienne, petite Comédie tirée du même Divertissement ; & il contrefit avec tant de vérité le Pantalon des Italiens, que celui-ci disait en le voyant : « Si je ne me sentais au Parterre, je me croirais sur le Théâtre ».
Quand il établit le rôle de Pirante dans l’Etourderie, Fagan, l’Auteur de cette Pièce, prit d’abord sa manière de le rendre pour une charge, dont il ne put s’empêcher de rire ; mais, aux dernières répétitions, il lui dit sérieusement qu’il n’entrait point du tout dans le caractère de son personnage. Armand s’obstina à le rendre comme il l’avait conçu ; & ce rôle contribua au succès de l’Ouvrage.
Son humeur gaie & facétieuse ne le quitta jamais. Le commencement de sa fortune fut même l’effet de sa plaisanterie.
Arnaud, (François-Thomas-Marie de Baculard d’) né à Paris au commencement de ce siecle.
Il paraît que M. d’Arnaud a renoncé au genre Dramatique, pour se livrer aux épreuves du sentiment. Quoi qu’en ait dit le judicieux M. Palissot, on ne peut disconvenir que M. d’Arnaud ne soit un bon Ecrivain, il est vrai que son genre est un peu sombre & ses couleurs un peu noires ; mais ses Romans ne valent-ils pas la Dunciade & les Mémoires Littéraires, y compris même le Supplément ? Le Comte de Comminges, Euphémie, Fayel, Merinval, Coligny & le Mauvais Riche, sont des Drames que l’on ne peut certainement pas comparer aux Philosophies, au Méchant & aux Courtisannes ; mais qui valent autant par la force & la pureté de la diction, & qui sont cent fois au-dessus par l’intérêt que M. d’Arnaud sait mettre dans tous ses Ouvrages. Nous aurons occasion de parler du genre Dramatique qui lui est propre. Nous allons commencer par insérer dans notre Journal prochain un Discours sur la Tragédie. À bien des gens il paraîtra original, peu sensé, même extravagant. Si l’on veut y répondre par de bonnes & solides raisons, nous nous ferons un plaisir de rendre ces réponses publiques.
Arnould (Sophie). Nous ignorons l’âge & le lieu de la naissance de cette Actrice, qui a longtemps fait, & qui fait encore, les délices de l’Opéra où elle joue les rôles tendres avec le plus grand succès ; bien des gens l’ont accusée d’être méchante, mais des personnes dignes de foi & qui la connaissent, nous ont assuré qu’elle avait le cœur bon, l’esprit un peu satyrique & la tête très-bien organisée. Elle est presque la Ninon de notre siecle. Elle rassemble souvent autour d’elle des gens de tous états, de toutes conditions, mais toujours des gens d’esprit ; bien éloignée en cela de presque toutes ses camarades qui ne savent pas distinguer le brute d’avec le poli.
L’Auteur d’une piece, intitulée les Souhaits, fut un jour au parterre pour voir la premiere représentation & être plus à portée de profiter des observations du Public. La piece fut huée d’un bout à l’autre : ce malheureux Auteur ne savait quelle contenance tenir ; il prenait beaucoup de tabac, ce qui le faisait souvent éternuer. Un de ses voisnins lui dit, à vos souhaits, Monsieur. L’Auteur se retourna d’un air de courroux, ce qui fut remarqué par plusieurs. Quelques momens après il éternue encore, & tous lui répetent : à vos souhaits, Monsieur. Alors il entre dans une telle colere, qu’il en prend un par le bras & le traîne à la porte. Vous m’avez insulté, Monsieur, & je vous en demande raison. Moi, répliqua l’autre, moi vous insulter ! Oui, vous savez que je suis l’Auteur des Souhaits, & vous m’avez dit plusieurs fois avec ironie, à vos souhaits. Monsieur, je l’ignorais, mais apprenez que quand on fait une pareille piece, on ne doit jamais éternuer.
On devait un jour représenter une Pièce intitulée : La Vertu personnifiée. À l’heure de la représentation tout le monde s’assemble avec empressement ; mais le Directeur vient haranguer le Public, & lui annoncer le désespoir où il était de ne pouvoir satisfaire son engagement, attendu, ajouta-t-il, que la Demoiselle qui devant représenter la Vertu venait d’accoucher de trois enfans.
LA foule abonde à ces Spectacles, & c’est une raison de plus pour examiner l’attrait qui porte la multitude vers ces Théâtres que l’on dit dédaigner, que l’on fréquente. Le grand nombre de tréteaux, leur diversité, leur prix modique, deş scènes changeantes & perpétuellement renouvellées, tout entraîne le Citadin ; & c’est-là qu’on peut voir combien la curiosité oisive est sur tout affamée de Spectacle : elle demande plutôt du nouveau que du bon. Il faut donc satisfaire un des plus pressans besoins d’une nombreuse Société, & la servir à son goût. Serait-il inutile ici d’observer que les Mimes, les Farceurs, les Baladins, chez les Peuples civilisés ou non civilisés, ont également attiré l’attention des hommes dans les quatre parties du monde.
On demandera pourquoi, dans cette foule de Théâtres de toute espèce, libres & ouverts, on proscrit le seul Théâtre décent qui pourrait représenter quelques Pièces régulières ? Pourquoi un privilége exclusif (dont on n’apperçoit pas l’utilité) ôte au Peuple une nourriture agréable & saine, & défend de mêler un grain de raison au breuvage grossier qu’on lui verse de toutes parts ? Les plus plattes bouffonneries sont autorisées, & l’on ne peut réciter une Pièce qui ait l’apparence d’être morale.
Une chose presque universellement ignorée, & qui, au fond, n’est pas croyable, quoique très-certaine, c’est que deux Comédiens, Français & Italien, sont les Censeurs nés, les Réviseurs en charge & les Mutilateurs sans rappel de toutes les Pièces qui se jouent sur les Boulevards. Cette coutume est digne d’un siècle barbare : les hommes qui n’ont aucune existence civile exercent la fonction la plus délicate, celle de présider aux Pièces écoutées du plus grand nombre de Citoyens, & de ceux-là sur-tout qui auraient le plus besoin de recevoir quelques instructions salutaires.
Ces Comédiens-Censeurs, despotes absolus des trétaux, sentent bien que la Troupe de Nicolet & d’Audinot effacerait bientôt la leur, si celle-là jouissait de quelque liberté. Les planches du Théâtre Français, au fond, ne sont pas d’un autre bois que celui qui compose les tréteaux des Boulevards ; & si la raison, incessamment repoussée par des Histrions rivaux & jaloux, pouvait y monter une bonne fois, elle s’y établirait de manière à s’élever en peu de tems au-dessus d’un Théâtre ancien qui néglige aujourd’hui ses propres richesses. Que la Troupe privilégiée de Paris redoute ce moment, elle a ses raisons ; mais nous le demandons : n’est-ce pas l’intérêt de l’Etat, l’intérêt des mœurs, l’intérêt du Public que l’on voie naître, à la place de ces Pièces, pour la plupart obscènes & mauvaises, des Pièces plus décentes & plus instructives ? Pourquoi borner à ce point les plaisirs de la Capitale, & ne permettre au génie de ne se faire entendre que dans un lieu unique, tandis que la sottise & le mauvais goût ont tant d’endroits pour étaler leurs mauvaises productions ?
Gaspard-Toussaint Taconnet, Auteur & Comédien du Sieur Nicolet, mourut l’année dernière. Comme Auteur, il avait quelques talens ; de la gaité, du naturel & de la facilité : comme Comédien, il excellait dans certains genres, sur-tout dans ceux de Savetier & d’Ivrogne. C’était peut-être, dans son bon tems, le meilleur Acteur qu’il y eût à Paris. Une conduite désordonnée, trop peu de respect pour lui-même, un extérieur absolument négligé, avilirent son talent & sa personne. Après avoir contribué par ses Ouvrages & par son jeu à la fortune du Sieur Nicolet, il fut un nouvel exemple de la distribution trop inégale des richesses entre coopérateurs égaux.
Taconnet mourut à l’Hôpital de la Charité ; & le Sieur Nicolet, enrichi de ses travaux, héritier de ses Pièces, jouissait alors & jouit encore paisiblement de près de quarante mille livres de rente.
EH quoi ! sans se lasser, tout Paris claquera,
Depuis un mois entier, une Actrice charmante !
Son jeu noble & touchant, sa voix intéressante
Exciteront les cris ; chacun répétera,
Avec un transport idolâtre,
Long-tems encore après qu’elle est hors du Théâtre,
Brava, brava, bravissima ;
Et pas un ne la chantera !
À des Coquettes surannées,
À des Laïs toutes fanées,
À des Midas aussi sots que pesans
Les enfans d’Apollon prodigueront l’encens !
Et pas un seul n’aura la noble envie
De chanter la beauté, les graces, les talens !
Eh bien, dût en crever la triste jalousie,
Je veux faire, en leur gloire, éclater mes accens.
Je n’irai pourtant pas, flatteur rampant & fade,
Ennuyer la beauté d’un compliment maussade :
Au tribut de l’éloge honnête & mérité
Je joindrai du conseil la franche vérité.
Jeune objet que l’amour, avec un soin extrême,
Prit plaisir à former lui-même,
Qui, du côté des graces, des attraits,
Ne dois former aucuns souhaits,
Ce n’est pas la beauté qui fixe notre hommage ;
Son éclat se ternir tous les jours avec l’âge.
La figure, il est vrai, frappe au premier coup-d’œil :
Des mortels imprudens c’est trop souvent l’écueil.
Deux beaux yeux à Pâris arracherent la pomme.
Le ciel fit la beauté pour le charme de l’homme :
Elle est de nos desirs la source & l’aliment ;
Elle est au cœur humain ce qu’au fer est l’aimant.
Mais souvent un objet, qui n’a d’autre partage
Que l’ensemble accompli des traits d’un beau visage,
Ne charmera pas tant qu’un autre objet moins beau.
Des talens, de l’esprit, un heureux caractère
Font trouver tous les jours quelque charme nouveau.
Jeune beauté qui ne sait plaire
Que par ses seuls attraits, c’est la fleur du printems,
La beauté sans l’esprit ne plaît jamais long-tems.
Je t’en pourrais ici rapporter mille exemples :
Je n’en citerai qu’un ; il est des plus frappans.
Ces fameuses beautés des Fables, des Romans,
À qui nos bons aïeux élevèrent des temples,
Les Psychés, les Junons, les Venus, les Pallas,
Les Driades, les Néréïdes,
Les Angéliques, les Armides
N’eurent jamais sûrement plus d’appas
Que, de nos jours n’en eut la Chant…
C’était la beauté même. Eh bien, toute sa vie,
D’une coulisse obscure adhérent manequin,
La Chant… envain de toute la nature
Fut la plus belle créature ;
Sans talens, sans esprit, sans ce charme divin,
Elle n’obtint jamais un battement de main.
Arnoult, sans doute, avait mille fois moins de charmes :
Mais quelles graces ! quels talens !
Qui jamais mieux du cœur rendit les sentimens,
Les peines, les plaisirs, l’espoir & les allarmes ?
Au séjour des enchantemens
La première elle fit couler de douces larmes :
Telaïre arrachait les applaudissemens,
Et forçait tous les cœurs à lui rendre les armes.
Colombe, objet jeune & charmant,
Belle comme la Chant…,
D’Arnoult, de jour en jour, tu montres le talent.
Que Bélinde, égarée, éperdue, affaiblie,
Affecte mon ame attendrie !
Lorsque le cœur ne sent pas vivement,
Peut-il bien rendre un sentiment ?
Courage, imite Arnoult, suis ce parfait modèle
Chez toi, si tu le veux, sois folâtre comme elle ;
Livre-toi sans contrainte aux plaisirs, aux amours :
Ils ne regnent jamais qu’au printems de nos jours.
Mais, sur la Scène, enchante, embrâse ;
À nos cœurs, ravis en extase,
Fais goûter, en peignant si bien les passions,
Les plus douces illusions.
Que Paris enchanté, graces à la magie
Des flexibles sons de ta voix,
Te doive le plaisir d’entendre mille fois
Les Chefs-d’œuvre divins des Maîtres d’Italie.
C’est au génie à rendre le génie.
Sous les auspices de l’hymen
Tu triomphes de ta Maîtresse :
Avec ses biens, avec sa main
Elle te donne sa tendresse.
Est-il plus précieux trésor
Qu’un cœur timide & neuf encor
Qui va, par ta voix,
De l’amour apprendre les loix ?
Cette rose attend, pour s’ouvrir
Le soleil qui brille à Cythère ;
Auprés d’elle du doux zéphir
Imite l’haleine légère ;
Ménage à cette tendre fleur
Tout son velouté, sa fraîcheur :
Voulant la cueillir,
Prends bien garde de la flétrir.
Au temple de la volupté
Par degré qu’elle soit conduite :
Contre trop de vivacité
Crains que sa vertu ne s’irrite.
Qu’un plaisir appelle un desir,
Qu’un baiser étouffe un soupir,
Qu’on lise en ses yeux :
Je ne le veux pas, je le veux.
Prenez, Agathe, ce Miroir,
Dont la glace est fidelle ;
Sans cesse vous y pourrez voir
Des graces le modèle
Hier, pour calmer mes douleurs,
J’y cherchais votre image,
Mais je n’y vis que vos rigueurs
Peintes sur mon visage.
UN Oiseleur (Paris est le lieu de la Scène)
Voulut un jour apprendre à ses oiseaux
Les airs choisis des Opéra nouveaux.
Imaginez quel travail, quelle peine
Pour faire de ces animaux
Et des Colombe & des Legros.
Ce miracle aisément ne pouvait pas se faire.
Dans cette épreuve téméraire,
Dieu sait si de la tête aux pieds
Philidor & Gretry furent estropiés
Des Chanteurs d’un plus haut étage
Par fois ne les traitent pas mieux.
Notre Oiseleur industrieux,
Loin de se rebuter, redouble de courage.
À ses oiseaux chantait-il quelques airs ?
Aussi-tôt leur gosier docile
Se pliait avec art à tous les tons divers
L’exercice rend tout facile.
Les tons légers du flageolet,
La douceur de la serinette,
Les sons mâles de la trompette,
Tout, sans exception, était de leur rôlet.
Cet homme, épris de son ouvrage,
Se détermine à faire entendre leur ramage.
Aussi-tôt dit, aussi-tôt fait.
Plein du succès de son projet,
(Quelquefois le plus fin dans son calcul se trompe)
Le nouveau Directeur, dans chaque carrefour,
Fait publier à son de trompe
Que chez lui l’on se rende à telle heure, tel jour ;
Aux curieux & curieuses
Il montrera des choses merveilleuses
Pour un fort modique intérêt.
Le jour arrive, l’on s’assemble :
La toile est enlevée & la troupe paraît :
On regarde, on écoute, & tout l’Opéra tremble.
Par malheur
On ne guérit point de la peur :
On débute ; chacun s’embrouille.
Le chant de l’un n’est qu’un petit filet,
L’autre ouvre un large bec & demeure muet ;
De celui-ci la voix s’enrouille ;
Celui-là fait un ut à la place d’un sol,
Un békare au lieu d’un bémol.
Adieu le Concert. Le Maître de Musique
Trépigne & peste entre ses dents.
Aux Musiciens discordans
Tout le Parterre fait la nique.
En public parlera
Désormais qui voudra.
Notre Rebel pourtant, confus de cette histoire,
D’un ton respectueux vient prier l’Auditoire
D’excuser les oiseaux tremblans.
« Peut-être pourront-ils un autre jour vous plaire.
» Vous le voyez, Messieurs, le desir de bien faire
» Ne nous tient pas toujours lieu de talens ».
Les Œuvres complettes de Piron se vendent à Paris, chez Michel-Lambert, rue de la Harpe. huit vol. in-8o 48 liv.
Cette édition a été faite avec le plus grand soin. On y a rassemblé tous les bons mots & toutes les pièces fugitives de cet original écrivain, qui probablement survivra à M. de la Harpe.
Les deux premiers volumes de la Traduction nouvelle du fameux Shachespear viennent de paraître. Ils se délivrent à Paris, chez Musier fils, rue du Foin Saint-Jacques 18 l. les deux vol. in-8o.
Nous en rendrons compte, quand nous saurons le jugement du public.
Didon heureuse, Tragédie bonne à être mise en musique par qui voudra. Elle est précédée d’un discours qui est la plus belle chose du monde. Il est de nous. Prix, 1 liv. 4 s.
Les à propos de société ou Chansons de M. Laujon, trois vol. grand in-12. Chez tous les libraires qui vendent les nouveautés.
L’auteur a eu bien raison de donner ce titre à son ouvrage. Telle chanson est dénuée de tout mérite aux yeux de l’indifférent lecteur, qui paraît charmante à la société qui en est l’objet. Quoi qu’il en soit, nous en avons beaucoup trouvé dans ce recueil qui sont naïves, ingénieuses, piquantes & bien écrites. L’auteur d’Églé, de Sylvie & de l’Amoureux de quinze ans est encore plus avantageusement connu par ses À propos de société, que par ses ouvrages dramatiques qui paraissent cependant fixer les suffrages.
Attilie, Tragédie de M. Le Gouvé, se vend à Paris, chez F. A. Quillau, rue du Fouarre.
Un Journaliste à qui personne ne peut refuser beaucoup d’esprit, d’imagination & de génie, a cherché à ridiculiser cette Tragédie.
La seconde édition du Célibataire de M. Dorat, précédée d’un Discours & d’une réponse aux critiques ; chez Delalain, rue de l’ancienne Comédie Française, à Paris.
La Fille de trente ans, Comédie ; à Paris, chez Clousier, rue Saint Jacques.
Tous les Journalistes ont fait avec raison l’éloge de cette pièce. Nous avons su qu’elle avait été refusée par la Troupe des Comédiens Français, le jour même qu’ils reçurent le Roi Pétaud avec tant d’empressement. On sait quel fut le succès de cette derniere Comédie.
Si un homme inconnu se présentait devant la Troupe avec une pièce telle que le Misantrope, je ne doute pas un instant qu’il n’eût les deux tiers des voix contre lui. On ne juge pas l’Auteur par l’ouvrage qu’il présente, mais bien par ceux qu’il a faits.
J’ai lu, par ordre de Monseigneur le Garde des Sceaux, le premier Cahier du Nouveau Spectateur, ou Examen des Pièces nouvelles de Théâtre. Cet Ouvrage, utile & amusant, nous a paru écrit avec goût & impartialité. Il ne peut qu’être favorablement accueilli du Public.
Crébillon.

- ↑ Nouv. Hél. Tom. II, Let. 23.
- ↑ Cet Ouvrage est intitulé, Avénement de Titus à l’Empire, Ballet allégorique au sujet du Couronnement du Roi, dédié à la Reine, présenté à leurs Majestés & à toute la Famille Royale. Si M. Gardel a besoin d’indulgence dans quelques endroits, on ne peut s’empêcher de dire que le reste de l’Ouvrage lui fait le plus grand honneur. L’idée de ce Ballet est grande, ingénieuse & sublime. Le Discours qui le précède est rempli de réflexions qui prouvent que M. Gardel a eu la noble ambition de se distinguer dans son Art, dont il a, avec raison, la plus haute idée.
- ↑ « Tout annonce en France la dureté de l’organe musical ; les voix y sont dures & sans douceur, les inflexions âpres & fortes, les sons forcés & traînans, nulle cadence, nul accent mélodieux dans les airs du Peuple : les instrumens militaires, les fifres de l’infanterie, les trompettes de la cavalerie, tous les cors, tous les hautbois, les chanteurs des rues, les violons des guinguettes, tout cela est d’un faux à choquer l’oreille la moins délicate. Tous les talens ne sont pas donnés aux mêmes hommes ; & en général le Français paraît être de tous les Peuples de l’Europe, celui qui a le moins d’aptitude à la Musique. Mylord Edouard prétend que les Anglais en ont aussi peu ; mais la différence est que ceux-ci le savent & ne s’en soucient guère, au lieu que les Français passeraient condamnation sur toute autre chose, plutôt que de convenir qu’ils ne sont pas les premiers Musiciens du monde. Il y en a même qui regarderaient volontiers la Musique à Paris, comme une affaire d’Etat ; peut-être parce que c’en fut une à Sparte de couper deux cordes à la lyre de Timothée : à cela vous sentez qu’on n’a rien à dire. Quoi qu’il en soit, l’Opéra de Paris pourrait être une fort belle institution politique, qu’il n’en plairait pas davantage aux gens de goût ». Nouv. Hél. T. II, Lett. 23.
- ↑ Un Critique vraiment estimable à bien des égards & qui vient de mourir, avait sûrement adopté par ironie cette épigraphe.
- ↑ Nous nous proposons de comparer à cette Pièce le Mérinval de M. Baculard d’Arnaud.
- ↑ Cette tirade a été débitée très-lentement, & avec l’énergie qu’ajoute la pantomime, par un Acteur qui paraissait s’y complaire.
- ↑ Chaque point est une demi-seconde de silence ; chaque point d’exclamation est un tournoiement d’yeux vers le Ciel : à chaque point d’interrogation on jette ses bras de côté & d’autre, & souvent l’on ferme les poings en se mordant les levres. Quand il y a des points entrelacés de virgules, c’est le Parterre ou les Loges que l’on fixe.
- ↑ M. Colalto, Auteur des trois Jumeaux Venitiens.
- ↑ La Réduction de Paris, de M. de Rosoy, Tragédie qui fut autrefois représentée à l’Opéra-Comique avec tant de succès.
- ↑ Ces paroles sont tirées d’une Epître de M. de Voltaire à M. d’Alembert, que l’on aurait bien dû insérer dans le Mercure de France.
- ↑ Les gens de l’Art ont trouvé du génie dans la musique de cette farce tragique : on reproche au Musicien de n’avoir pas des motifs suivis ; mais le moyen, quand on a de telles paroles ? On espère que M. Bianchi sera plus heureux dans la Comédie du Mort marié, que l’on représentera cette année.
- ↑ Ceci n’est qu’une plaisanterie, applicable seulement aux Ecrivains qui font un vil métier du plus noble des Arts.
- ↑ Extrait des Anecdotes dramatiques.
