Le Pâté de langues

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LE PÂTÉ DE LANGUES


Satan était couché dans son lit aux courtines flamboyantes. Les médecins et apothicaires de l’enfer, lui trouvant la langue blanche, en induisirent qu’il souffrait d’une faiblesse d’estomac et lui ordonnèrent de prendre une nourriture à la fois fortifiante et légère.

Satan déclara n’avoir d’appétit que pour un certain mets terrestre, que préparent excellemment les femmes dans leurs assemblées, un pâté de langues.

Les médecins reconnurent que rien ne pourrait mieux convenir à l’estomac du roi.

Au bout d’une heure Satan fut servi. Mais il trouva le mets fade et sans saveur.

Il fit appeler son chef de cuisine et lui demanda d’où venait ce pâté.

— De Paris, Sire, Il est tout frais : et cuit le matin même, au Marais, par douze commères, dans la ruelle d’une accouchée.

— Je m’explique maintenant qu’il soit insipide, reprit le prince des Enfers. Vous ne l’avez pas pris chez les bonnes faiseuses. À ces sortes de mets les bourgeoises travaillent de leur mieux, mais elles n’ont point de finesse et le génie leur manque. Les femmes du commun s’y connaissent moins encore. Pour avoir un bon pâté de langues, il faut l’aller chercher dans un couvent de femmes. Il n’y a que les vieilles religieuses qui sachent y mettre tous les ingrédients nécessaires, belles épices de rancune, thym de médisance, fenouil d’insinuations, laurier de calomnie.

Cette parabole est tirée d’un sermon du bon père Gillotin Landoulle, capucin indigne.