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Le Père humilié/Acte I

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ACTE PREMIER

SCÈNE I

La scène est à Rome, le jour de la fête de Saint Pie, le 5 mai 1869, qui est aussi l’anniversaire de la mort de Napoléon. Fête travestie dans les jardins de la Villa Wronsky d’où l’on domine toute la ville. Une belle nuit où flotte encore la rougeur du crépuscule. Tous ces arbres à la verdure foncée.

PENSÉE DE COUFONTAINE, (costume d’Automne).
SICHEL (La Nuit), au bras du
PRINCE WRONSKY (Le Fleuve Tibre).

PENSÉE, avec une expression d’angoisse, au milieu de la scène, elle fait un pas en allongeant le bras comme si elle allait tomber. — Mère, où es-tu ?

SICHEL, courant à elle. — Pensée, me voici, mon enfant.

LE PRINCE, s’approchant. — Vous êtes souffrante, Mademoiselle ?

PENSÉE. — Ce n’est rien.

SICHEL, la soutenant. — Quelque malaise de jeune fille. Pensée, mon enfant. (Elle la fait asseoir sur un banc.) Excusez-nous, Prince, je vous prie, ce n’est rien.

LE PRINCE. — Je laisse donc l’Automne entre les bras de la Nuit.

Il sort.
Moment de silence.

PENSÉE, relevant la tête, avec un faible sourire. — Je crois bien que je me suis évanouie.

SICHEL. — Pensée, c’est moi. Pourquoi me faire peur ainsi ?

PENSÉE. — Me voici de nouveau vivante. C’est doux de revoir la lumière.

SICHEL. — Ne me perce pas le cœur.

PENSÉE. — Mais peut-être que si je voyais je n’entendrais pas aussi bien.

SICHEL. — Tu m’entends, mon enfant bien-aimée, et tu sais que je t’aime.

PENSÉE. — Oui, mère.

SICHEL. — Ne me regarde pas ainsi avec ces yeux si beaux.

PENSÉE. — Est-ce que mes yeux sont beaux ?

SICHEL. — Les autres reçoivent la lumière, mais les tiens la donnent.

PENSÉE. — Et personne en les voyant ne penserait que je suis aveugle ?

SICHEL. — Ne dis pas ce mot.

PENSÉE. — C’est vrai qu’on peut me voir rien qu’en me regardant ?

SICHEL. — Ce que peuvent voir nos yeux à nous.

PENSÉE. — Il y a donc en ceux-ci une grande puissance.

SICHEL, lui caressant la main. — Ce sont deux beaux yeux bleus, d’un bleu pur et presque noir.

PENSÉE. — « Comme le raisin en sa saison. »

SICHEL. — « Comme le raisin en sa saison », oui, c’est ce que je t’ai dit un jour, tu te rappelles ? ce matin que nous étions sorties ensemble de si bonne heure.

Et tu voulus alors te rendre sensibles ces grappes toutes lustrées de la fraîcheur nocturne,

Entre les feuilles qui étaient devenues comme de l’or sous tes doigts, mon bel Automne.

Silence.

PENSÉE. — Que c’est gentil de me faire comprendre les choses. Que c’est gentil de ne pas me parler comme à une…, comme à une infortunée.

« Bleu. »

Crois-tu que cela ne réponde à rien pour moi ?

SICHEL. — Je ne sais que tu sais tout.

PENSÉE. — « Bleu, rouge, de l’or, la belle couleur verte », crois-tu que cela ne réponde à rien pour un aveugle ?

Tout cela est en lui d’avance comme le monde avant qu’il ne fût fait.

La pauvre âme en ce qui est d’elle fournit tout ce qu’il faut pour voir.

Chaque couleur et la plus petite nuance.

Moi aussi, je puis en parler et il ne faut pas me le défendre.

SICHEL. — Ce soir si beau…

PENSÉE. — J’en jouis autant que toi, mère !

Tout à l’heure, oui, c’était vraiment de l’or, je le sais, cette impression solennelle, cette température divine, cet air sur ma face, cette caresse sur mon corps nu dont je sens toutes les variations,

Par quoi s’annonce la Nuit,

Désirée de beaucoup, comme moi, je désire le jour.

La vigne aussi, eh bien, où sont ses yeux ? et auprès d’elle qui est-ce qui connaît le soleil ? c’est de lui que sont faites ces grappes à mes tempes !

Les autres autour de moi, toutes ces personnes,

Qu’est-ce qu’ils savent des choses, n’en prenant bien vite que ce qui leur est nécessaire, deux clins d’œil pour se guider au travers de leur petite comédie ?

Mais moi tout me parle, tout me touche jusqu’au fond du cœur.

— Cette voix par exemple que j’entends.

SICHEL. — Je n’entends point de voix, ma fille.

PENSÉE. — Tu ne l’entends pas, mère, mais moi, je l’ai entendue. Il a cessé de parler et je l’entends encore. Il parle et mon âme tressaille de l’entendre.

SICHEL. — Pensée, qui est-ce ?

PENSÉE. — Qu’importe ? Il n’a point de nom. J’ai entendu seulement cette parole qui parlait.

SICHEL. — Pensée, qui est-ce ?

PENSÉE. — Et que veux-tu savoir, quand lui-même ne sait rien encore ? Heureuse que je suis, c’est lui qui m’a choisie ce soir entre toutes les autres jeunes filles, sans qu’il le sache.

SICHEL. — Et c’est cela tout à l’heure qui t’a causé une émotion si vive ?

PENSÉE. — J’ai perdu mes repères quelque peu.

SICHEL. — Je n’étais pas loin de toi.

PENSÉE. — Je suis perdue désormais partout où je ne suis pas avec lui.

SICHEL. — Parole dure pour ta mère.

PENSÉE. — Pardonne, je ne sais ce que j’ai dit.

Et quand il ne serait jamais à moi, rien ne peut empêcher que je l’aie trouvé.

Je l’ai trouvé, et lui, me trouvera-t-il dans les ténèbres où je suis ?

Cette joie inattendue, et ce malheur qu’elle m’a révélé,

Tout cela d’un même coup comme une lame en plein cœur.

SICHEL. — Va, il ne t’aimera pas comme je t’aime.

PENSÉE. — M’aimer, grand Dieu ! Et qui parle de cela ? Quel mot dis-tu ? Oui, je le veux ! Il ne me connaîtra jamais. Que parlais-je de ténèbres ? Heureuses ténèbres, qui me permettent d’y être si bien cachée !

Ah ! je n’y suis plus seule désormais et la découverte de ce seul moment est assez grande ! Viens, fuyons ! Comment me laisserais-je enlever mon secret ? Que fera-t-il d’une aveugle ? Que ferai-je s’il vient à me deviner ? C’est sûr, il me repoussera. Que ferai-je s’il me méprise, ou si seulement il vient à s’apercevoir de ce sentiment ?

— Belle ? Tu m’as dit quelquefois que j’étais belle, maman ?

SICHEL. — Trop pour que tu me sois laissée.

PENSÉE. — Aussi belle que la plus belle en ce monde que je ne connais pas ?

SICHEL. — Tu le sais et ton jeune cœur en toi suffit pour te l’apprendre.

PENSÉE. — Dis, est-ce que tu m’as fait bien belle ce soir ?

SICHEL. — N’as-tu pas entendu ce que disait le Prince tout à l’heure ?

PENSÉE. — C’est vrai que tu as fait de moi un si bel Automne.

Qu’on l’appelle à bon droit cette saison où le soleil est plus près de nous et qu’il se laisse vendanger à pleins rayons,

Comme une vigne animée de tant de grappes qu’elle fait rompre tout et qu’elle ne réussit plus à tenir à ce mur où on l’avait crucifiée ?

Un Automne si ardent, le moment qui consomme tout, que toutes les autres saisons y cuisent ?

Ma grande vigne pleine de grappes qui croule dès que son maître y touche et dont il est comme submergé, ce grand pampre-ci que les bras ne suffisent pas à maintenir, ah, ce n’est pas avec les yeux seulement qu’il en connaîtra le fruit, voici l’ivresse pour les lui fermer !

Et pour en épuiser la sève, ce n’est pas affaire seulement que de la saisir.

SICHEL. — C’est ainsi que parle la Fiancée de Salomon dans nos livres.

PENSÉE. — Mon sang est le tien, mère.

SICHEL. — Oui, tu es une Juive comme moi. Et cependant il y a en toi quelque chose qui ne vient pas de nous autres et qui m’étonne.

PENSÉE. — Cela qui vient de mon père ?

SICHEL. — Oui, ou de plus loin. Tu sais qu’entre ton père et moi, tu peux appeler cela un mariage, oui, ce fut une espèce d’alliance réfléchie.

— Quelque chose d’entièrement nouveau et qui n’est pas de nous.

PENSÉE. — L’important n’est pas de qui nous sommes nés, mais pour qui.

SICHEL. — Tu le sais ?

PENSÉE. — Oui, mère, je le sais aujourd’hui.

SICHEL. — Et comment voudrait-il d’une aveugle et d’une Juive ?

PENSÉE. — Tu as donc deviné qui est cette personne ?

SICHEL, ambiguë, et tout bas. — Orso de Homodarmes.

PENSÉE. — Je ne sais qui est cet Orso.

SICHEL. — Celui qui te parlait tout à l’heure.

PENSÉE. — Je ne sais. Je ne l’écoutais pas.

SICHEL. — Mais lui te regardait.

PENSÉE. — Oui. Que m’importe.

SICHEL. — Mais ce n’est pas Orso que je voulais dire. Où avais-je la tête ? C’est son frère, celui que nous sommes allées voir l’autre jour. Comment l’appelle-t-on ? un nom étrange.

Orian de Homodarmes.

PENSÉE, lui mettant la main sur la bouche. — Non, ce n’est pas lui.

SICHEL. — Ah, mon enfant, tu ne peux rien me cacher.

PENSÉE. — Non, ce n’est pas lui.

SICHEL. — Je le savais avant toi. Ce jour où nous sommes allées le voir dans sa maison, ce vieux petit palais que tu aimes tant et que tu nous as forcés à acheter.

Ce jour-là même j’ai reçu un avertissement.

PENSÉE. — Mais je ne l’aimais pas alors et l’avais à peine remarqué.

SICHEL. — Ah ! c’est moi qui t’ai faite et je sais tout d’avance.

PENSÉE. — Pourquoi donc m’avoir amenée ici ce soir ?

SICHEL. — Déjà j’avais parlé à ton père.

PENSÉE. — Mon père ? Ils n’ont point de fortune.

SICHEL. — Oui, mais ils sont neveux du Saint-Père, Orian est son filleul.

PENSÉE. — Toi-même, mère, que dis-tu ?

SICHEL. — Pensée, comment aimerait-il une aveugle et une Juive ?

PENSÉE. — Oui cela est impossible.

SICHEL. — La fille de son ennemi ? L’ennemi du Pape, — car il sait l’œuvre que fait ton père

À Rome et à Paris.

PENSÉE. — Non, il ne peut m’aimer.

SICHEL. — Sa maison même, nous venons de la lui prendre.

PENSÉE. — Pauvre garçon !

SICHEL. — Quelqu’un dit qu’il veut embrasser la carrière ecclésiastique.

PENSÉE. — Il reste Orso.

SICHEL. — Pour moi, c’est celui que je préfère.

PENSÉE. — Il ne me plaît pas.

SICHEL. — Mais comment peux-tu les distinguer ? Leurs voix sont si semblables,

Que je ne puis y voir différence, pour mon oreille qui est celle d’une musicienne.

PENSÉE. — Non, ils ne sont pas semblables.

SICHEL. — C’est Orso qui est le plus fort et le plus beau. On ferait quelque chose de lui.

PENSÉE. — Oui. C’est peut-être lui que j’aimerais si je voyais clair.

SICHEL. — Orian ne pense pas à toi.

PENSÉE. — Mais s’il venait à y penser cependant…

SICHEL. — Nous ne le verrons plus.

PENSÉE. — Et quelle manière m’as-tu donné de cesser de le voir ?

SICHEL. — Pardonne-moi !

PENSÉE. — S’il venait à penser à moi, — et je sais qu’il n’y pense aucunement, tu dis vrai ! Le voici non loin de moi comme un homme entièrement libre et dégagé,

Sans savoir que cela n’est pas et de quel lien je lui suis déjà attachée,

Oui, qu’il le veuille ou non…

SICHEL. — Ce lien peut se rompre encore.

PENSÉE. — S’il venait à y penser cependant,

Que faire alors ? où le fuir ? quel moyen de me retirer ?

S’il venait à penser à moi,

Ce n’est pas parce que je suis aveugle qu’il cessera de voir ma part de la lumière ! Ce n’est pas parce que je n’ai point d’yeux qu’il ne me voit pas ! Ce n’est pas parce que je ne connais point mon visage qu’il l’ignore !

Ce n’est point parce que je suis privée de tout que je puis aussi me passer de lui !

SICHEL. — Mais lui peut se passer de toi.

PENSÉE. — Qui le sait ?

SICHEL. — Crains de lui faire pitié.

PENSÉE. — C’est à lui de craindre.

SICHEL. — Quel orgueil un homme tirera-t-il de cette femme qui l’aime sans le voir ?

PENSÉE. — C’est à lui de voir, c’est à moi d’être assez belle pour qu’il me voie et que je voie par lui.

SICHEL. — Mais il ne t’aimera pas.

PENSÉE. — Et moi, est-ce que je demandais de l’aimer ?

SICHEL. — C’est moi seule qui t’aime.

PENSÉE. — Oui, mère.

SICHEL. — Cet homme que tu ne connais pas et qui ne te connaît pas davantage ! Et quand même j’aurais voulu que tu l’épouses, maintenant je ne le veux plus ! Ah, tu l’aimes, je le vois, et c’est cela qui m’épouvante ! De tels sentiments la fin ne peut être heureuse.

PENSÉE. — Mère, est-ce que j’ai été une fille mauvaise jusqu’ici ? une personne déraisonnable et qui ne sait ce qu’elle veut ?

SICHEL. — Non, Pensée, tu es ma sage enfant, la joie et le remords de ta mère.

PENSÉE. — Pourquoi le remords ? Appelez-vous cette nuit où je suis un malheur ?

SICHEL. — Plût au ciel que je puisse la prendre pour moi !

PENSÉE. — L’appelez-vous un malheur ? Non, je le sais et je viens de l’apprendre, elle est le bonheur de ma vie, plus grand que je ne l’avais mérité.

Si je voyais, je serais moins à lui. Si j’étais moins obscure, il y aurait moins de bonheur à m’avoir trouvée.

SICHEL. — Cet homme qui nous est hostile, je le sens, je le sais. Peu de joie nous attend de sa part.

Bruit de voix au dehors.

PENSÉE, lui saisissant la main. — Mais non, si tu le veux, viens ! Nous ne le verrons plus. Allons-nous-en.

SICHEL. — Partons. Et d’ailleurs je tremble de te laisser ainsi aller seule. Pourquoi ce caprice de n’avoir pas voulu que l’on sache encore que tu es aveugle ?

PENSÉE. — Je viens à peine d’arriver en ce pays. Laisse les gens croire en moi pendant ces quelques jours.

Personne s’en est-il donc aperçu ce soir ?

SICHEL. — Non. Tu te diriges partout dans ce jardin, non pas comme si tu voyais clair, c’est différent,

Mais parmi toutes ces choses nouvelles comme si tu t’étais entendue d’avance avec elles, une espèce de connivence.

PENSÉE. — Ne nous sommes-nous pas promenées ensemble hier dans ce jardin et ne m’as-tu pas tout expliqué ?

SICHEL. — Et cette seule visite t’a suffi ?

PENSÉE. — Viens !

Elles parlent en s’éloignant vers le fond, pendant que la scène se remplit peu à peu des personnages de la scène suivante.

Comment te faire comprendre ? je ne sais, c’est quelque chose comme le don des trouveurs de sources.

Le pied seul me ferait connaître où je suis, mille bruits, mille touches, mille différences de son que vous n’entendez pas, mille signes aussi instantanés que le regard,

L’attention toujours éveillée, la conscience de ses mouvements, le sentiment de la distance, un peu de finesse.

Et même sans tout cela je suis avertie intérieurement de tout. Vous lisez, et moi je sais par cœur.

SCÈNE II

Entrent par divers côtés COUFONTAINE (le Ver Luisant),
ORIAN DE HOMODARMES (le Jardinier),
ORSO DE HOMODARMES (l’Ingénieur Florentin),
SICHEL, LE PRINCE WRONSKY, LADY U. (la Ville de Rome).

COUFONTAINE. — Mesdames, je vous l’amène, le traître voulait nous échapper. Oui, que complotiez-vous là-bas s’il vous plaît avec votre frère sous la statue de Jupiter Tonnant ?

SICHEL. — Eh quoi, mon cher chevalier, déjà partir ?

ORIAN DE HOMODARMES. — Mon service m’appelle demain au Vatican de fort bonne heure.

LADY U. — Mille choses à votre parrain !

ORIAN. — Quel est ce beau costume, Milady ?

LADY U. — Je suis la Ville de Rome.

ORIAN. — Le Saint-Père sait tout l’amour que Rome lui porte.

COUFONTAINE. — Mais il ne faut pas partir ! Pensée, dites-lui de rester. Vous connaissez ma fille, chevalier ?

ORIAN. — J’ai eu le plaisir de rencontrer Mademoiselle l’autre jour.

SICHEL. — Tu sais, Louis, quand nous sommes allés acheter le palazzino.

PENSÉE. — Restez !

LE PRINCE. — Il faut se rendre.

ORSO. — Reste, Orian, je te le demande.

ORIAN. — Je reste.

LE PRINCE. — Merci, Orso. Donne-moi ces dernières heures, mon petit.

Demain, il n’y aura plus de Villa Wronsky et de Prince Doublevé.

C’est demain que l’on me saisit et j’ai invité toute la Ville à passer la nuit avec moi et à attendre le moment où paraîtra avec le soleil le funeste mandataire de la Loi escorté de ses satellites.

Tout ce qu’il y a à Rome de Français, d’Américains, d’Anglais, de Scythes et de Sarmates parmi les authentiques fils de la Louve,

Les gens du Vatican et ceux du Roi Galant-Homme,

Tout cela à l’abri des masques est chez le vieux Prince cette nuit et de sa maison et de son jardin ne fait qu’un seul feu de joie.

Tout est plein d’intrigues, d’amours, de conspirations, de musique et d’éclats de rire !

De longs aveux que les belles rêveusement autour du doigt se roulent comme des rubans de satin et de grands secrets impromptus qui partent comme des coups de pistolet.

Il y a un punch qui brûle tout seul dans ma salle à manger.

Il y a une fusée qui monte du ciel, il y a un luth qu’on accorde quelque part.

Il y a un amant et sa maîtresse dans l’endroit où l’on fait les couteaux qui ont juré de se séparer éternellement et qui pleurent toutes les larmes de leur corps.

(Et tous les domestiques l’un après l’autre dix fois de suite qui ouvrent la porte et la referment précipitamment.)

Il y a un piano sous les arbres tout entouré de mouches à feu et un monsieur à grosses moustaches, le cigare à la bouche, qui fait do naturel dessus avec un doigt aussi long qu’une canne.

Il y a au-dessous toute une bande de mules dansantes et sonnaillantes, toutes garnies de manteaux, de paniers, de lanternes et d’escopettes, pour les amis qui sont venus nous voir de la campagne.

Et il y avait un vieux fou tout à l’heure du haut du « bosco » qui regardait sa Rome pour la dernière fois,

La ville aux cent dômes dans l’obscurité avec une seule place rougeoyante comme un feu de bivac

D’où sortait le bout d’une colonne antique surmontée de la statue d’un Apôtre !

LADY U. — Prince, toutes les maisons de Rome seront les vôtres.

LE PRINCE. — Merci, Capitole ! Que je vous embrasse pour cette bonne parole !

Il ôte sa barbe, et, l’ayant accrochée à une branche, fait le geste d’embrasser sa voisine.

LADY U, riant. — Prince, je vous en prie ! Behave yourself, Sir !

COUFONTAINE. — Que devient le Tibre sans sa barbe ?

SICHEL. — Il a profité de sa fausse barbe pour raser la vraie. Prince, mais que vous êtes drôle ainsi !

Quelle bouche bonne et sensuelle, fraîche comme celle d’un enfant ! Il a cette longue lèvre supérieure d’un homme qui est fait pour jouer de la clarinette.

LADY U. — Mais je vous reconnais, Prince ! Oui, nous avons fait une traversée ensemble, du temps où j’étais l’étoile de la Compagnie Trombini, quand on mettait quarante jours pour aller du Ténérife à Buenos-Ayres.

LE PRINCE. — Eh quoi, cruelle, vous m’aviez oublié ? Et tous ces beaux couchers de soleil donc auxquels nous avons prêté assistance,

Et ces nuées de poissons-volants qui se levaient sous notre étrave en pétillant, comme les amours autour du char d’Amphitrite.

ORSO. — Tout le monde a l’air de se retrouver, ce soir. Vrai, pour se faire reconnaître, il n’est rien de tel que de se déguiser.

LE PRINCE. — Eh quoi, vous m’aviez donc oublié ?

LADY U. — Non, Prince. Pourquoi ne m’avoir jamais rappelé ces belles nuits de l’Équateur ?

LE PRINCE. — Bah. Tout a changé tellement. Vous n’êtes plus cette Beltramelli dont je baisais le poignet,

— Avec un fragment de la Croix du Sud dans chacun de ses yeux noirs.

Mais je ne sais quelle Lady U.

LADY U. — Si fait ! C’est toujours la « Lionne Italienne », comme on m’appelait sur les affiches de Pernambouc, l’héroïne du trente Avril, l’amie de Mazzini et de Garibaldi !

COUFONTAINE, montrant Orian. — Chut !

ORSO. — Bah, ne sommes-nous pas tous en vacances ce soir ?

COUFONTAINE. — Il est vrai. C’est comme une de ces dernières classes que l’on fait au mois de juillet, quand on ne prend plus au sérieux le professeur.

On sent tellement qu’il y a quelque chose qui va finir ! LADY U, regardant Orso. — Dès que Messieurs les Français seront partis.

ORSO. — Jamais. Ils me l’ont dit. Qui pourrait s’arracher de l’Italie ?

LE PRINCE, agitant la main. — Adieu, chère Rome !

SICHEL. — Prince, quel est ce camée que je vois à votre bras ?

LE PRINCE, le lui montrant. — Il vous plaît ? Quelle jolie tête, n’est-ce pas ?

SICHEL. — C’est étrange. Elle me rappelle quelqu’un.

LE PRINCE. — Moi aussi. C’est pour cela que je le porte toujours. Elle s’appelait Lumir.

La Comtesse Lumîr. Pauvre fille, elle est morte tristement ! C’est à ce moment que j’ai quitté la Pologne.

SICHEL. — N’était-elle point la sœur d’un nommé Posadowski ?

LE PRINCE. — C’est possible. L’avez-vous connu ?

SICHEL. — Le Comte l’a connu autrefois. En Algérie. Louis, tu te souviens ?

COUFONTAINE. — Vaguement. C’était un grand ivrogne.

LE PRINCE. — Che fare ? On boit. Il faut bien remplacer ces deux grandes ailes dans le dos qui autrefois faisaient l’accoutrement de nos houzards.

LADY U, à Orian. Mais vous aussi, chevalier, quel bijou magnifique vous portez à votre doigt !

ORIAN. — C’est un joyau de famille. On l’appelle « la pierre qui voit clair ». On n’a qu’à fermer les yeux et la main voit. Elle est là qui vous conduit au travers de l’obscurité.

ORSO, lui prenant la main et l’amenant à Pensée. — Voyez, Mademoiselle, je vous prie. Regardez, vous qui aimez les belles pierres.

PENSÉE, comme si elle regardait, touchant légèrement la pierre. — C’est un saphir, je crois ?

SICHEL. — Un très beau saphir.

PENSÉE. — Tout entouré de brillants. De ces vieux brillants carrés qui ne bougent plus et dont le temps a fixé l’éclat.

SICHEL. — Une belle bague de fiançailles.

ORIAN. — C’est elle qui me conduit ce soir.

PENSÉE. — Croyez-vous qu’il n’y a que les pierres qui aient des yeux pour voir au travers de l’obscurité ?

ORIAN. — Les miens n’y suffisent pas.

PENSÉE. — Prince, ai-je beaucoup fréquenté votre jardin ?

LE PRINCE. — Une fois, une fois seulement et je n’étais pas là.

Une fois seulement vous m’avez fait l’honneur de visiter ma pauvre maison.

PENSÉE. — Chevalier, gageons-nous que, les yeux fermés, je vous fais faire le tour du jardin et vous ramène ici ?

SICHEL. — Pensée, mon enfant !

PENSÉE. — Laisse, mère.

Je ferme les yeux. — Ainsi ! — Votre main. — Cachons bien cette pierre qui voit clair. — Venez, Monsieur le Jardinier !

Ils sortent.

COUFONTAINE. — Pourvu qu’ils ne parlent pas politique.

LADY U. — Ce n’est pas un mauvais moyen de faire couler à l’oreille de qui de droit les choses que soi-même on ne peut dire.

COUFONTAINE. — Vous me percez de part en part.

SICHEL. — Je crains que Pensée ne perde sa gageure.

COUFONTAINE. — Bah. Ils se retrouveront toujours. On va loin dès que l’on se laisse conduire par quelqu’un qui ne voit pas clair. (à Orso) Qu’en dites-vous, Florentin ? qu’en dites-vous, noir Ingénieur ?

ORSO. — Je m’en vais. Il y a trop de secrets ici ce soir et trop de trahisons.

Je vais régler mon instrument. Il y a dans ce concert d’eaux jasantes que j’ai distribuées de toutes parts dans la nuit quelque chose de trop rapide et plein de perfidie. Il est temps que je leur donne un petit tour de clef.

À peine avons-nous commencé à penser ou dire quelque chose que leur pente s’en empare, et c’est nous qui parlons déjà, persuadés que c’est leur murmure encore.

Il sort.

LE PRINCE. — L’eau qui tombe sur de l’eau, et la grande masse grave

Des cloches quand elles s’éveillent toutes ensemble, le matin et le soir au moment de l’Ave Maria, comme des Anges confus, et à midi,

Voilà ce que je n’entendrai plus demain.

COUFONTAINE. — Et voilà le bruit que vous voudriez faire taire, Milady ?

LADY U. — À Dieu ne plaise ! Je suis bonne catholique.

COUFONTAINE. — Et cependant vous voulez prendre au Pape sa maison.

LADY U. — Comment faire ? Je vous le demande à vous-même.

Comment séparer l’air de l’air, la terre de la terre, la chair de la chair, le cœur du corps, et Rome de l’Italie ?

Vous, étrangers, dès que vous êtes à Rome, vous vous y pressez comme l’enfant au sein.

Et nous, Italiens, nous nous passerions de notre mère ?

COUFONTAINE. — Le Pape est votre Père.

LADY U. — C’est entendu.

— Vous êtes pour lui un ennemi plus dangereux que je ne le suis, Monsieur l’Ambassadeur.

COUFONTAINE. — Quelle injustice ! Le Saint-Père n’a pas de fils plus dévoué. Oui, je suis un fils pour lui.

Plût au ciel qu’il daignât parfois me prêter une audience plus favorable !

LADY U. — Laissez-nous faire.

COUFONTAINE. — Non. J’ai horreur des voies violentes. Je suis un homme de paix. C’est ce qui m’a fait quitter l’armée autrefois.

Pourquoi cette intransigeance qui n’est pas de notre temps ? ces prétentions sans mesure qui attristent tous les sincères amis de la Papauté, et, je puis le dire, tous les vrais chrétiens ? que veulent dire ces défis ? cette infaillibilité qu’on est en train de se faire décerner ?

LADY U. — Oui, je l’ai souvent pensé. Tout cela fait bien du tort à la religion.

COUFONTAINE. — En un temps où elle est si nécessaire !

Où toutes les bases sont

Sapées. Oui, sapées ! C’est le mot, je ne crains pas de le dire.

Mais je m’échauffe, pardonnez ! Je sens ces choses trop vivement.

Mon nom est paix, accord, conciliation, transaction, entente, bonne volonté réciproque.

LADY U. — C’est vrai. Pas un de ces passages délicats en France d’un régime à un autre

Auquel votre nom ne soit associé.

COUFONTAINE. — Vous parlez de mon père, Toussaint Turelure ? C’était un bon serviteur de la France.

Oui, un homme mal jugé. Moi seul l’ai bien connu.

— Mais venez, Sichel, je vois M. le Ministre de Prusse qui nous fait signe.

LE PRINCE. — Fi ! Vilain petit représentant d’un vilain petit État. Il est venu sans que je l’invite.

Sortent COUFONTAINE et SICHEL.

LADY U. — Éloignons-nous aussi. J’imagine que M. de Homodarmes et sa Psyché vont avoir fini leur petit tour de jardin.

Quelle scène étrange !

LE PRINCE. — Et quelle étrange fille !

LADY U. — On ne se présente pas ainsi ! C’est le manque de vergogne Juif. Et les parents ne voient rien à dire.

LE PRINCE. — Homodarmes cependant n’est pas riche.

LADY U. — Il est le filleul et un peu le neveu du pape. Épouser le pape ! Quel triomphe pour notre Sichel !

LE PRINCE. — Elle a de bien beaux yeux.

LADY U. — Je vous défends absolument d’en regarder d’autres que les miens.

LE PRINCE. — Pourquoi me les avoir dérobés si longtemps ?

LADY U. — Il n’y a pas si longtemps que Rome et moi faisons plus qu’un.

LE PRINCE. — Non, il n’y a pas longtemps.

Vous n’êtes pas Rome, pas plus que ce n’est Rome, ces blanches bouffées de grêle sur des places de temps en temps qui s’épuisent en trois coups de tonnerre, et le passage par siècle une fois ou deux des Barbares entre une porte et l’autre.

LADY U. — C’est sans doute de vos mercenaires que vous parlez ? Car nous ne sommes pas des barbares, Monsieur le Prince…

Pardon, je n’ai jamais pu prononcer votre nom, ni celui de mon mari d’ailleurs.

De Rome à l’Italie, il y a tout de même quelque chose de commun.

LE PRINCE. — Rome est ce qui dure et je vous vois trop jeune parmi vos cheveux trop noirs, cette forêt de serpents nerveux, vivante de trop de vie à la fois, trop d’espoirs

Pour la Ville qui n’a jamais cessé de tout posséder.

— Toute pleine d’une confiance naïve et enivrée en cette heure qui sera demain

Une heure parmi les autres.

Ce n’est pas Rome, ce rude souffle de la Campagne qui nous emplit de temps en temps,

Ou l’invasion des troupeaux quand ils marchent vers les Abruzzes à l’époque de la transhumance et la conque rauque du pasteur sous l’arc de Septime Sévère !

Ce n’est pas son visage que je reconnais dans celui que je vois devant moi et que j’ai tant aimé (mais les femmes ne deviennent intéressantes qu’à cinquante ans), plein de désirs et de résolution,

La Sibylle colorée par le reflet de l’eau verdâtre, la sorcière Marse, la vivandière de Garibaldi, le cri perçant à midi qui appelle les moissonneurs sous le chêne Samnite !

LADY U. — Qu’est-ce donc que Rome, s’il vous plaît ?

LE PRINCE. — Eh, vous le savez mieux que moi.

Lorsque j’étais enfant nous avions une terre qui n’était pas éloignée des rapides de Borysthène,

Et tout le jour sans interruption, toute la nuit,

On entendait l’immense affaire de ce fleuve qui se précipite (jamais je n’ai eu la curiosité d’aller le voir),

Avec un grand bruit de bronze.

Et depuis j’ai mené ma vie d’exilé, poussière, quoi ! danse d’atome,

(Que tout cela d’où je suis me paraît confus, et sombre, et embrouillé, oui, ce fut ma vie !)

Avec parfois un de ces heureux moments de plénitude,

L’amour, le succès, ou quelque chose tout à coup, sans cause et inopinément comme la grâce,

Où l’on est roi, maître de tout, où l’on fournit de l’inconnu, où l’on fait son petit paraphe de phosphore.

Mais, toujours quand je prête l’oreille là-bas j’ai le sentiment de ce fleuve qui tonne, le bruit de ces éternelles cataractes !

Voilà ce qu’est Rome pour moi, quelque chose de solennel et de sous-entendu, la majesté en silence de quelque chose où nous sommes, qui n’est pas de nous et qui ne dépend pas de nous.

Et l’on sait que si l’on rouvre les yeux, ce ne sera pas pour se voir emporté les pieds en l’air par le tintamarre d’une rue comme une eau de moulin, une furibonde et vaine bousculade de morceaux coloriés qui sont les voitures et les passants fracassés contre les glaces des boutiques,

Mais ce qui s’offre au regard, c’est une colonne de porphyre entourée d’une guirlande d’or qui s’élève parmi la fumée des sacrifices !

LADY U. — Prince, tout de même Rome est faite pour autre chose que pour vous tenir lieu de cataracte dans vos vieux jours !

LE PRINCE. — Demain, aujourd’hui même je la quitte.

LADY U. — Le présent sera peut-être moins beau que le passé. Le présent a toujours tort.

Ça ne fait rien. On vivra tout de même. On s’arrangera n’importe comment. Je vous jure que ce peuple a trouvé un autre moyen d’être éternel que d’être mort ! Je vous jure qu’il a sa part à faire dans la vie. Je vous jure qu’il est très décidé à vivre, que cela vous plaise ou pas !

C’est beau aussi d’un bout à l’autre d’un pays un peuple qui se réveille tout à coup avec un grand frisson comme un corps d’homme, et qui s’aperçoit qu’on parle la même langue,

Et que d’un bout à l’autre on n’est qu’une seule pièce, un seul corps dans une seule âme !

LE PRINCE. — Mon pays était sur terre la Pologne pour laquelle il n’y a pas d’espérance.

LADY U. — Il y a toujours de l’espérance ! C’est vous qui me dites qu’il n’y a pas d’espérance et vous avez déjà plus de soixante ans ! Comment donc avez-vous fait pour vivre jusqu’ici ? Combien de choses que nous n’aurions jamais cru faire et que nous avons faites tout de même ! Combien de coups qui ne nous ont fait aucun mal ! Combien d’ennemis par terre ! Combien d’obstacles dépassés !

LE PRINCE. — Il y a la maladie devant moi.

LADY U. — La maladie, comme c’est intéressant ! La guerre est toujours une chose intéressante. S’apercevoir que l’on a un foie, ou un cœur, quelle découverte !

LE PRINCE. — Il y a la mort.

LADY U. — Nous en viendrons à bout comme du reste avec l’aide de Dieu ! Merci à Dieu, je le dis du fond du cœur, qui à cinquante ans me permet enfin d’atteindre la jeunesse et de voir le jour d’aujourd’hui !

Libre de cœur, libre d’esprit, franche de tous les attachements stupides et de tous ces désirs odieux autour de moi jadis !

Inspiratrice, conspiratrice ! toute entourée d’amis dont je suis l’âme,

Comme au temps où toute une salle venait boire à mesure à mes lèvres la parole, et je la voyais dans ces milliers d’yeux en vie étinceler comme de l’argent !

Et non plus dans cette belle lumière d’Italie comme une pierre sous la cascade qui n’en retient pas une goutte,

Mais ce qu’est un cœur pleinement dilaté comme une vasque profonde et généreuse

D’où s’échappent de temps en temps de grandes nappes irrégulières, le trop-plein qu’elle n’est pas capable de retenir !

LE PRINCE. — Telle celle que je vous montrais tout à l’heure, un homme pourrait y nager.

LADY U. — Et ce petit nuage avec la lune, qui s’y reflétait près du bord comme un mouchoir de soie brillante !

LE PRINCE. — Je vois nos amoureux qui se rapprochent. Venez !

Ils sortent.

SCÈNE III

Entre PENSÉE tenant toujours ORIAN par le poignet et de l’autre main l’anneau qu’elle tient élevé.

ORIAN. — Nous y sommes. Vous m’avez merveilleusement conduit

Avec cette prunelle fée que vous tenez élevée entre vos doigts. Vous pouvez rouvrir les yeux,

Pensée. C’est ainsi qu’on vous appelle, je crois ?

PENSÉE. — Oui. Je vois que ma mère n’est pas là.

ORIAN. — Tout le monde est parti.

PENSÉE. — Tout le monde est au feu d’artifice, de l’autre côté du jardin. J’ai entendu les premières fusées qui montent au ciel parmi les cris atténués de la foule.

ORIAN. — Evviva il Papa Re !

PENSÉE. — Avant longtemps vous n’entendrez plus ce cri à Rome.

ORIAN. — Voulez-vous, ne parlons pas politique ! — Et puisque vous êtes l’Automne, Pensée,

Expliquez-moi plutôt ce que vous allez faire de ce jardin que j’ai préparé, et mon ami l’Ingénieur par son art,

— Orso qui vous parlait tout à l’heure, — y a introduit de bien loin

Ces eaux, les entendez-vous ? qui jamais ne font silence.

Tant de fleurs, voyez, tant de choses dont j’ai eu l’idée et qui toutes, cette nuit, sont devenues des roses,

Pour vous, Pensée.

Tout ce qui tient dans la corbeille de Mai. Tout ce sommeil et cette continence de la terre qui peu à peu sans aucun viol s’est enrichie jusqu’à une plénitude merveilleuse.

Comment ferez-vous pour venir à bout de tout cela, ce printemps si beau, quoi, ne voulez-vous rien épargner ?

PENSÉE. — Il ne reste que ces feuilles d’inaltérable à ma tête et cette petite grappe de raisin près de mon oreille.

ORIAN. — Pourquoi donc avoir choisi ce personnage de l’Automne, quand je vous voyais plutôt venir à moi telle que le Printemps avec un grand œillet comme un javelot entre les doigts ?

PENSÉE. — L’automne me plaît davantage et l’hiver plus encore,

L’intègre hiver qui de toutes choses ne laisse que l’âme

Toute nue et sans visage dans la foi.

ORIAN. — Rome n’a point d’hiver, une heure de suspens seule, le retour et non point l’arrêt, un sourire plus obscur entre des nuits plus longues !

Ici la main de l’Automne est désarmée et votre pouvoir échoue.

PENSÉE. — Qui fera donc mûrir vos raisins, Monsieur le Jardinier ? Qui fera descendre jusqu’à la main peu à peu la branche dont le fruit s’accroît ?

ORIAN. — Nous saurons vous rendre captive, ô saison qui piquez toute chose avec votre flèche ardente ! Nous saurons faire miel de votre or fugitif ! Ici le temps n’est plus.

Ici j’ai détruit cet ennemi qui de tous lieux chassait notre cœur insatisfait et qu’on appelle le hasard. Ici les sens ont trouvé leur repos en ce lieu que l’intelligence a conjuré.

Voyez ! Ces murailles de verdure presque noire sur qui vous n’avez aucune prise

Ne sont là que pour nous séparer du monde.

Tout ce que peut déverser un ciel d’été,

Il faut ces pins qui sont au-dessus de nous l’ombrage et la bénédiction, il faut pour amener notre œil jusqu’à cet imperceptible petit point de lumière là-haut, cette étoile vertigineuse, l’éboulement de ces sombres avalanches !

Ce palmier derrière vous (l’entendez-vous frémir ?) est-ce qu’il ne s’y connaît pas en fait de royauté, le jardinier qui a fait place ici à ces cataractes végétales ?

Le voici comme une éruption superbe et humble, qui de toutes parts retombe en une gerbe mélodieuse.

Et il y a aussi le cyprès mince, et droit pour nous parler de la mort.

— L’immobilité autour de nous de ces créatures qui ne peuvent pas être plus belles.

PENSÉE. — Oui, je vois toutes ces choses avec vous à mesure que vous me les montrez.

ORIAN. — Jadis j’avais à moi un jardin.

PENSÉE. — Nous vous l’avons pris, chevalier.

ORIAN. — Oui, vous l’avez acheté, il est à vous maintenant. Je viendrai le voir quelquefois.

Il était bien petit, mais je l’aimais quand même. Trop beau sans doute encore pour un homme si dénué.

PENSÉE. — J’ai honte. Pardonnez-moi.

ORIAN. — Mais non, c’est un service que vous m’avez rendu, me voici bien débarrassé. Qu’est-ce que ces vieux murs ?

C’est en avant qu’il faut regarder, pas en arrière.

PENSÉE. — Parole qui m’étonne de vous. Je vous croyais le chevalier du Passé.

ORIAN. — Le Pape est ce qui ne passe pas.

PENSÉE. — Pourtant, dont il faudra se passer.

ORIAN. — Mais votre père est là pour nous aider à lui garder son trône.

PENSÉE. — Trônes bien menacés que ceux-là qui ont l’appui des gens de notre famille !

ORIAN. — Je sais de quel côté vont les vœux intimes de votre père.

PENSÉE. — Qu’attendre ? c’est la Révolution qui coule dans nos veines.

ORIAN. — La France à travers toute Révolution veut le Pape intact à Rome.

PENSÉE. — Eh quoi, pour sauver le père, comme vous l’appelez,

Il est besoin autour de lui d’une police étrangère ?

ORIAN. — Il est le père pour moi, tant que je suis son fils.

PENSÉE. — Je sais qu’il est un peu à vous, votre parrain à tous deux, votre tuteur aussi, qui n’aviez plus père ni mère.

C’est lui qui vous a élevés dans son palais, Orso et vous, quand il n’était encore qu’évêque. Oui, j’ai appris tout cela ce soir.

ORIAN. — Vous êtes bien renseignée. Ma famille est de Savoie, mais ma mère était Milanaise.

PENSÉE. — La mienne est Juive, vous le savez.

ORIAN. — Non, je ne le savais pas.

PENSÉE. — Je veux que vous le sachiez. Une Juive convertie, naturellement. Mon père lui aussi est un bon catholique.

C’est à cela qu’il doit sa fortune. Quoi, votre frère Orso ne vous a pas appris tout cela ?

ORIAN. — Il ne sait rien de plus que je ne sais.

PENSÉE. — À quoi lui sert-il donc de me suivre comme il le fait depuis le jour où je l’ai rencontré avec vous ?

L’autre jour pendant que nous roulions à travers la campagne, j’entendais le galop de son cheval derrière nous,

Et pendant que nous laissions l’attelage souffler, il était là sous un tombeau qui nous regardait enveloppé dans sa grande cape Romaine. Ma mère l’a vu.

C’est quelque chose bien près de vous qui s’intéresse à moi.

ORIAN. — Orso est un bon enfant qui fera tout ce que je lui dis.

PENSÉE. — Sans doute il vous aime plus que moi.

ORIAN. — Il a été avec les chemises-rouges quelque temps. C’est moi qui l’ai tiré de là et qui l’ai engagé dans les troupes papales.

PENSÉE. — Et moi, je puis faire qu’il perde le goût d’être où je ne suis pas.

ORIAN. — C’est vous qui pouvez venir où il est.

PENSÉE. — J’y viendrai s’il est le plus fort.

ORIAN. — Et comment fait-on pour être le plus fort avec vous ?

PENSÉE. — Il sera le plus fort, si je l’aime.

ORIAN. — Comment n’aimerait-on pas Orso ?

PENSÉE. — Si vous l’aimez, dites-moi de ne pas écouter ce qu’il vous a chargé de me dire.

ORIAN. — C’est vrai, il a voulu absolument que je vous parle.

PENSÉE. — Il fallait refuser, Orian.

ORIAN. — C’est ce que j’ai tâché de faire.

PENSÉE. — Est-ce qu’on épouse une Juive ?

ORIAN. — Vous n’êtes pas Juive ?

PENSÉE. — Si vous l’aimez, dites-lui de ne pas épouser une Juive.

ORIAN. — Vous êtes baptisée.

PENSÉE. — Il faut beaucoup d’eau pour baptiser un Juif !

On ne perd pas si facilement l’habitude de tant de siècles ! Tous les siècles depuis la création du monde, il me semble que je les porte avec moi.

L’habitude du malheur, l’intimité mauvaise avec sa propre déchéance.

Tant d’attente,

Que nous n’avons pu arriver à changer d’attitude, tant de foi dans la promesse qui n’était pas réalisée,

Que nous n’avons pu y croire du moment où on nous a dit qu’elle l’était.

Vous savez bien que nous n’appartenons pas à la même race. La même, et cependant à part. Il n’y a pas d’union possible entre nous. Oui, vous auriez beau me tendre la main.

ORIAN. — Nous sommes les enfants du même père.

PENSÉE. — Un père ? Je n’en ai pas. Qui sont mon père et ma mère ? Donnez-moi des yeux pour que je les voie. Je suis seule.

Cet homme qui parlait tout à l’heure, c’est lui que vous appelez mon père ?

Croyez-vous que je l’aime ? Croyez-vous que j’aime ma mère ? Si, pauvre femme, je l’aime, elle m’aime tellement. Je tiens à elle, je ne puis me passer d’elle.

Mais ils ne me connaissent pas, et je sens tellement que je ne puis leur parler et qu’ils n’ont rien à me dire. Ah, de quel poids ils me sont tous les deux !

ORIAN. — Pensée qui êtes à côté de moi…

PENSÉE. — Orian.

ORIAN. — J’ai eu tort d’accepter de vous parler de mon frère.

PENSÉE. — Non. Je suis heureuse que vous soyez venu.

ORIAN. — Je ne puis supporter de vous entendre vous plaindre

Ainsi, comme si vous en appeliez à moi.

PENSÉE. — Que vous importe ?

ORIAN. — D’autres souffrent. — J’ai eu tort d’être venu. J’ai tort, à ce moment même, d’être à côté de vous.

PENSÉE. — Il faut avoir tort quelquefois.

ORIAN. — D’autres souffrent. Mais rien que de voir la lumière est beau !

PENSÉE. — Parole que j’ai entendue souvent.

ORIAN. — Belle comme vous l’êtes…

Elle lui met légèrement la main sur le bras.

Eh bien ?

PENSÉE. — J’écoute ce que vous dites.

ORIAN. — Et quand vous seriez misérable encore et autant que vous le croyez,

Nous sommes jeunes ! et la vie est grande ouverte devant nous, celle-ci, et l’autre par derrière qui n’a aucune fin.

Ah, rien que de vivre et de voir et d’avoir les yeux ouverts et d’être vivant et de voir le soleil est beau !

PENSÉE. — Oui, rien que de voir la lumière est doux.

ORIAN. — Ou la nuit même sans laquelle il n’y aurait pas toutes ces étoiles.

PENSÉE. — Je ne les vois pas, j’écoute seulement. Je ne veux pas voir, j’écoute. (Et tenez, ce bruit si triste, entendez-vous ? comme un plumage froissé,

C’est le troisième palmier à notre droite.)

Mais peut-être que si vous me disiez : Ouvrez les yeux, Pensée !

Peut-être qu’alors j’ouvrirais les yeux et je verrais.

ORIAN. — Est-ce pour fermer les yeuxque vous êtes venue à Rome ?

PENSÉE. — Montrez-moi la Justice et cela vaudra la peine de les ouvrir. Qu’est-ce que cette Beauté qui ne nous empêche pas d’être aveugles ?

Moi aussi, on m’a conduite au milieu de vos dieux grecs, moi aussi, j’ai posé la main sur ce marbre qui brûle !

C’est ce que nous, les gens de l’ancienne Foi, nous appelions les idoles.

Qui a connu la nuit pour de bon, il faut un autre soleil que celui-ci pour en venir à bout !

ORIAN. — Quelle est donc cette nuit dont vous me parlez toujours ?

PENSÉE. — Ténèbres furent-elles jamais plus grandes que celles-ci qu’aucun ami jusqu’à moi ne peut traverser ?

Je suis une Juive comme ma mère, et elle pensait que la Révolution était venue, et que tout allait se mêler et s’égaliser, et que vous l’accepteriez parmi vous, elle a tant de bonne volonté !

Mais je suis mieux instruite ;

Tout vaut mieux que le faux amour, le désir qu’on prend pour la passion, la passion qu’on prend pour une acceptation, et puis

La position qu’on reprend peu á peu de part et d’autre, et ce cœur peu à peu qui vous redevient étranger, — cet Orso que vous voudriez que j’épouse !

Moi je suis comme la Synagogue jadis, telle qu’on la représentait à la porte des Cathédrales,

On a bandé mes yeux et tout ce que je veux prendre est brisé.

(Bas et avec ardeur.) Mais vous autres qui voyez, qu’est-ce que vous faites donc de la lumière ?

Vous qui voyez du moins, vous qui savez du moins, vous qui vivez du moins,

Vous qui dites que vous vivez, qu’est-ce que vous faites de la vie ?

ORIAN. — Cette eau qui nous fait vivre, vous aussi, elle a touché votre front.

PENSÉE. — Elle n’a point touché mon cœur !

Une âme comme la mienne, ce n’est pas avec l’eau qu’on la baptise, c’est avec le sang !

ORIAN. — À cette eau le sang d’un Dieu était joint.

PENSÉE. — Cette eau, est-ce moi qui l’ai appelée ?

ORIAN. — Mais ce sang, c’est vous qui l’avez répandu.

PENSÉE. — Ce dieu, c’est nous qui vous l’avons donné.

Ah, je le sais, s’il y a un Dieu pour l’humanité, c’est de notre cœur seul qu’il était capable un jour de sortir !

ORIAN. — N’en est-il point sorti ?

PENSÉE. — Qu’en avez-vous fait ? Est-ce pour cela que nous vous l’avons donné,

Pour que les pauvres soient plus pauvres, pour que les riches soient plus riches ?

Pour que les propriétaires touchent leurs loyers ? pour que les rentiers mangent et boivent ? Pour que des rois à demi fous règnent sur des peuples abrutis ?

Et que là où les vieux rois tombent, surgissent pour les remplacer d’affreux avocats à pantalon noir,

Des fripons, des convulsionnaires, des professeurs, des hypocrites à mâchoires de loups mêlés à de vieilles femmes,

Des hommes comme mon père ?

Et qu’il soit défendu de rien changer à tout cela ? Parce que tout pouvoir vient de Dieu ?

ORIAN. — Par quoi les remplaceriez-vous ?

PENSÉE. — Grand Dieu, ce sera beaucoup déjà d’être défait de ceux-ci et de ce voile dégoûtant tout de suite qui nous aveugle et nous axphyxie !

Et qui sait si la lumière n’existe pas, et si pour la voir il ne suffirait pas de rompre tous ces corps morts autour de nous comme une affreuse forêt ?

Il n’y a pas de résignation au mal, il n’y a pas de résignation au mensonge, il n’y a qu’une seule chose à faire à l’égard de ce qui est mauvais, et c’est de le détruire !

Et c’est pourquoi je déteste tant cette chose que vous savez, et qui me sépare de vous,

Parce qu’elle est la grande étouffeuse, parce qu’elle est la grande endormeuse,

Parce qu’elle voudrait rendre intangibles toutes ces idoles humaines et lier éternellement les vivants avec les morts,

Comme si ce que la force et la ruse ont fait, la force avec la ruse ne pouvait pas le défaire, comme si c’était sacré et oint de Dieu, toutes ces larves Autrichiennes !

Ce n’est pas assez d’avoir vu un seul jour toutes ces longues faces blafardes, vous voudriez les rendre éternelles !

Et c’est pourquoi tout mon cœur est avec cette Italie qui se réveille et qui aspire à la forme qui lui est naturelle !

Et qui estime qu’elle est assez grande pour avoir soin de ses propres affaires sans tous ces étrangers, et qui ne supporte plus sur sa chair vivante

Ces choses mortes qui n’ont raison, ni ordre, ni nécessité !

— Et c’est vous que je vois devant moi comme l’avenir et comme la jeunesse, qui vous rangez avec les morts contre les vivants !

ORIAN. — Je ne suis pas un Autrichien. Mon père est mort en se battant contre eux. Et quant à tous ces princes dont vous me parlez,

Qu’ils se débrouillent avec leur Révolution, avec tous ces gens dont vous êtes tellement sûr qu’ils vivent et toute cette semence de députés.

Les morts sans moi sont assez bons pour ensevelir les morts.

PENSÉE. — Et ce n’est pas un mort que vous défendez, cette idole que vous appelez le Pape ?

ORIAN. — Christ aussi dont le Pape est l’image est un mort.

PENSÉE. — Quelle part donc réclame-t-il parmi nous ?

ORIAN. — Pas plus large que la croix.

PENSÉE. — Le Christ n’a pas eu de terre à lui.

ORIAN. — Assez pour que la croix y fût plantée.

PENSÉE. — La croix est la souffrance.

ORIAN. — Elle est la rédemption.

PENSÉE. — Nous ne voulons pas de la souffrance !

ORIAN. — Qui tuera donc en vous ce qui était capable de mourir ?

PENSÉE. — Nous ne voulons pas de la souffrance !

ORIAN. — Vous ne voulez donc point de la joie.

PENSÉE. — Nous ne voulons pas de la joie ? C’est à moi que vous dites que je ne veux pas de la joie ? La joie, Orian, ah, quel mot avez-vous prononcé ?

ORIAN. — Demain vous épouserez mon frère.

Silence.

PENSÉE. — Dois-je croire que vous le désirez ? dois-je croire que vous désirez qu’il y ait ce lien entre nous ?

ORIAN. — Non pas de lien, mais quelque chose d’irréparable entre vous et moi, il le faut.

PENSÉE. — Et c’est pourquoi vous avez eu tellement hâte de me parler pour lui ?

ORIAN. — Demain je serai seul ici et j’entendrai dans la nuit cette même palme derrière moi frémir !

PENSÉE. — Et est-ce qu’elle ne parle pas de souffrance ?

ORIAN. — Elle parle de triomphe.

PENSÉE. — Et sera-ce un triomphe bien cher à votre cœur, Orian,

Que celui qu’il vous est offert de remporter

Au détriment du mien ?

ORIAN. — Paroles amères à écouter ! Je les entends donc de vous à la fin ! Oui, je les aurai une fois entendues.

Vous êtes faite pour l’amour, Pensée, et l’amour n’est pas fait pour moi.

PENSÉE. — Et pourquoi voudrais-je de cet amour dont vous ne voulez pas ?

ORIAN. — Le bien que je ne puis pas vous faire, un autre, — ce que je ne puis pas vous dire,

Un autre vous le dira à ma place.

PENSÉE. — C’est Orso, votre frère, dont vous voulez parler ?

ORIAN. — Que vous donnerais-je, Pensée, qui me soit plus cher ? et que lui donnerais-je…

PENSÉE. — Oui, que lui donneriez-vous, à cet heureux frère,

De meilleur que ceci dont vous ne voulez pas ?

ORIAN. — Si vous m’étiez indifférente, Pensée,

Je n’aurais pas accepté si aisément de vous parler de lui.

PENSÉE. — Dites-lui de ne pas épouser une Juive.

Est-ce lui qui viendra à bout de ces ténèbres avec moi ? Imprudent, ce que vous avez rallumé en lui, qui sait si je ne suis pas là pour l’éteindre ?

Et moi, pauvre Pensée,

Ce qui a été refusé une fois, comment faire désormais pour le donner ?

Ces ténèbres dont on n’a pas voulu, cette âme rebutée, cette âme, l’unique chose qui fût à moi, si pauvre, mais cependant unique, — ces ténèbres que j’offrais, n’ayant pas autre chose à donner, —

Il faudra une bien grande lumière désormais pour en venir à bout !

ORIAN. — Que puis-je faire, Pensée ?

PENSÉE. — Il est juste que vous préfériez votre âme à la mienne.

ORIAN. — Juste ou non, oui, malgré ce lâche cœur qui me trahit, oui, malgré cet affreux appétit de bonheur,

Pendant que j’ai encore assez de raison pour en juger !

Ce dont j’ai besoin, je sais qu’il n’est pas en votre pouvoir de me le donner.

PENSÉE. — Est-ce que la joie existe, Orian ?

ORIAN. — Ah, est-ce qu’il ne faut pas qu’elle existe pour que je la préfère à vous ?

Elle existe, et mon seul devoir est de l’atteindre.

PENSÉE. — Que ferons-nous des autres ?

ORIAN. — En seront-ils plus vivants si je péris ?

PENSÉE. — Qu’ils périssent donc.

ORIAN. — Mon devoir n’est pas avec eux.

PENSÉE. — Il est contre eux. Ce peuple qui est de votre sang, à cette heure qu’il demande à vivre, et que tous ses membres cherchent comme un corps qui ressuscite à se rejoindre,

À cette heure où du Sud au Nord il ne veut plus être qu’un seul corps en une seule âme,

C’est vous qui vous rangez contre lui.

ORIAN. — Je ne puis être contre mon père.

PENSÉE. — Ainsi entre la vie et vous, entre vous et moi,

Toujours cet absurde vieillard pour qui le temps ne marche pas !

ORIAN. — Ce qui est raisonnable pour lui l’est bien assez pour moi.

PENSÉE. — Il y a tout un peuple avec moi qui a besoin de vous.

ORIAN. — Et moi, je n’ai besoin d’autre chose que de la joie.

PENSÉE. — Où est la joie autre part que dans la vie ?

ORIAN. — Au-dessus de la vie, et qui d’autre que lui la donne ?

L’origine et le père qui n’a jamais tort.

Où est la paix autre part que dans le Père qui n’est hors d’aucune chose et qui n’a de haine pour aucune ?

Est-ce le peuple qui a raison ? Tous ces aveugles qui crient ! C’est ça de qui vient la vie ?

Ah, reculer je sais que mon cœur est faible et ce qui crie en eux ne parle que trop en moi.

Ce n’est pas par aucune violence que nous entrerons en possession de notre héritage.

PENSÉE. — C’est la joie qui est cet héritage ?

ORIAN. — Héritage vraiment ce qui ne peut être acquis ni conquis ni mérité,

Et qui est notre droit par le fait d’un autre.

PENSÉE. — Qu’est-ce que la joie ?

ORIAN. — Ce que je puis dire est qu’elle ne commence pas et qu’elle n’a aucune fin.

PENSÉE. — Et pourquoi penser que je suis votre ennemie et que je vous veux aucun mal ?

ORIAN. — Vous n’êtes pas mon ennemie, Pensée.

PENSÉE. — C’est vrai que vous n’êtes pas mon ennemi ? Ah, que j’entende seulement un mot de vous avec douceur et vous n’aurez plus besoin d’obstacle pour le placer entre nous.

Je sais que là où vous êtes, il n’y a aucune place pour moi.

ORIAN. — Pourquoi n’y en aurait-il aucune ?

PENSÉE. — Qui me conduira où vous êtes ? qui me donnera ce que vous me refusez ?

ORIAN. — Et que nous soyons heureux l’un par l’autre ici-bas, Pensée, est-ce là le plus grand des biens ?

PENSÉE. — Il n’y a pas de bien pour moi que celui que je tiens de vous.

ORIAN. — Et n’est-ce pas de moi déjà que vous tenez cette souffrance ?

PENSÉE. — Vous-même, n’en tenez-vous de moi aucune ? Ah, dis ce que tu veux, je sais qu’il y a en vous une chose qui m’appartient et qui est mon droit !

Une chose qui est à moi seule, une chose qui est pour moi seule,

Une parole qui est à moi seule et que nulle autre ne peut entendre !

ORIAN. — Qu’attendez-vous donc de moi, Pensée ?

PENSÉE. — Une seule chose que vous ne pouvez pas faire, un seul mot que vous ne pouvez pas dire.

ORIAN. — Qu’est-ce donc que je ne puis pas faire, petite fille ?

PENSÉE. — Que je voie mon âme tout entière dans la vôtre.

ORIAN. — Ouvrez donc les yeux, Pensée et voyez.

PENSÉE. — Je ne les ouvrirai pas que je ne sache que vous m’avez pardonné.

ORIAN. — Eh quoi, pardonné seulement ?

Elle avance la main et des doigts lui touche légèrement la bouche.

PENSÉE. — Ah, tais-toi, mon bien-aimé ! et ce mot que tu vas dire, ah, réserve-moi le pour un autre moment, quand le corps et l’âme se séparent !

Tais-toi, et ce mot qui n’est pas fait pour la terre, ce mot sans aucun son que tu me dis, voici que je l’ai lu sur tes lèvres !

ORIAN. — Venez que je voie mieux votre visage.

Il l’attire aux rayons d’une lampe.

Pourquoi tenir les yeux baissés, ma colombe ?

Elle les lève vers lui.

PENSÉE. — Est-ce qu’ils sont beaux ?

ORIAN. — Assez pour que je les reconnaisse au delà de la mort.

PENSÉE. — Si beaux ?

Elle les baisse lentement de nouveau.

ORIAN. — Ah, pourquoi me les cacher si tôt ? ah ; lève-les de nouveau sur moi, ma bien-aimée !

PENSÉE. — Je suis aveugle.