Aller au contenu

Le Père humilié/Acte II

La bibliothèque libre.
◄  Acte I
Acte III  ►

ACTE II

SCÈNE I

Un cloître de marbre blanc avec des colonnes antiques dans un couvent franciscain des environs de Rome. Au milieu, un puits de marbre muni de deux colonnes. Le jardin est tout planté d’orangers déjà chargés de leurs fruits à moitié jaunes.

Le PAPE PIE est assis à côté du puits sur la margelle duquel il tient le bras allongé, comme un homme accablé de douleur. De l’autre côté du puits, d’abord assis, puis debout, le FRÈRE MINEUR ; il a l’air tout jeune.

LE FRÈRE MINEUR, à demi-voix, la main levée sur le Pape, comme un prêtre qui achève de donner l’absolution :

… ainsi-soit-il.

Silence.

Mon fils, allez en paix.

Pause.

Saint-Père, puisque je vous ai absous, il ne faut pas être triste.

LE PAPE PIE. — Petit frère, quoi, veux-tu déjà me congédier ?

Supporte-moi avec patience un moment, il fait bon près de ton puits.

Laisse-moi te montrer ma faiblesse, mon enfant, comme je t’ai montré ma misère. Je ne suis qu’un vieillard.

LE FRÈRE MINEUR. — Restez, Saint-Père. Ici vous êtes bien à l’abri avec nous et personne ne nous veut du mal en ce lieu.

— C’est cette grande chaleur qu’il a fait aujourd’hui qui vous a éprouvé.

LE PAPE PIE. — Le soir tombe.

LE FRÈRE MINEUR. — Laissez-moi aller vous chercher une cruche d’eau. Un peu de miel aussi, il est très bon, c’est moi qui m’occupe des abeilles,

Le Prieur des ruches, comme on m’appelle.

LE PAPE PIE. — Reste avec moi.

LE FRÈRE MINEUR. — Si je vous vois ainsi désolé, moi aussi, je vais être triste.

LE PAPE PIE. — Et comment ferais-tu, frère Pecorello, pour être triste ?

LE FRÈRE MINEUR. — Qui pourrait s’empêcher de pleurer en voyant votre grande humilité,

Et cet aveu que vous m’avez fait de vos péchés, simple comme un petit enfant ?

LE PAPE PIE. — Tu m’as sagement parlé, petit frère, et je t’écoutais en prenant de bonnes résolutions.

N’étais-tu pas berger autrefois ? C’est en soignant les moutons que tu as si bien appris à consoler les hommes ?

LE FRÈRE MINEUR. — Souvent j’ai rapporté sur mon dos quelque sotte brebis.

LE PAPE PIE. — C’est Nous qui sommes la sotte brebis ?

LE FRÈRE MINEUR. — Pardonnez à ma grande bêtise.

LE PAPE PIE. — Et toi qui es le sage Pasteur ?

LE FRÈRE MINEUR. — Il n’y a pas deux manières de souffrir, Saint-Père, et il n’y en a pas deux d’avoir de la peine pour un autre.

LE PAPE PIE. — Ces paroles sont meilleures pour moi que de l’eau.

LE FRÈRE MINEUR. — Père, je n’ai pas autre chose que mon cœur à vous donner.

LE PAPE PIE. — Je sais que celui-là n’est pas né qui m’enlèvera l’amour de mon petit frère.

LE FRÈRE MINEUR. — Saint-Père, comment tout le monde ne vous aime-t-il pas ?

LE PAPE PIE. — Beaucoup seraient contents de Nous voir mort. Beaucoup se réjouiraient et donneraient des festins et enverraient des présents à leurs amis, disant : Il n’y a plus de Pape enfin. Il est mort, le vieillard obstiné.

LE FRÈRE MINEUR. — Du moins il n’y a personne qui pense ainsi dans notre ville de Rome.

LE PAPE PIE. — Non, petit frère.

LE FRÈRE MINEUR. — S’il y a vraiment des gens qui vous haïssent, ce sont les Turcs, ou les Allemands là-bas, ou les Russes, ou quelqu’un de ces mauvais Français révolutionnaires,

Ou les Chinois dont on m’a dit qu’ils ont une queue dans le dos, cela nous a fait bien rire.

Mais nous autres, nous vous connaissons bien, qui vivons à côté de vous et sur les marches de votre maison,

À part quelques pauvres frères peut-être mélancoliques et vexés par le démon, — Dieu ait pitié de leur âme tourmentée.

LE PAPE PIE. — Petit frère, il faut faire une instante prière pour Nous, ce soir même, à saint François et à la Madone.

LE FRÈRE MINEUR. — Oui, je la ferai.

LE PAPE PIE. — Non recuso laborem. Mais avant que ce que Nous attendons arrive, avant que Nous recevions de Nos propres enfants ce coup,

Plaise gracieusement à Dieu que Nous soyons adjoint à nos prédécesseurs.

Nous avons vu les années de Pierre. Nous avons fait Notre tâche, oui, plus longue que celle d’aucun Pape depuis les jours du fils de Cephas.

LE FRÈRE MINEUR. — Saint-Père, celui qui est mort en Dieu, peu lui importe qu’il soit vivant ou non en cette chair.

LE PAPE PIE. — Nous savons que Notre infirmité est grande et Notre vertu petite.

LE FRÈRE MINEUR. — Il y a bien des anges qui prient pour vous en ce moment au ciel et sur la terre.

LE PAPE PIE. — N’est-il pas écrit que le Pasteur oublie toutes les autres brebis à cause d’une seule qui bronche ?

Que ferai-je quand je paraîtrai devant Dieu à la tête de ce troupeau décimé ?

Et que je n’aurai d’autre excuse que de dire : Ce n’est pas ma faute.

LE FRÈRE MINEUR. — Non, ce n’est pas votre faute.

LE PAPE PIE. — Plût au ciel qu’elle fût tout entière sur Nous et non pas sur eux !

LE FRÈRE MINEUR. — Pauvres amis, leur ignorance est grande.

LE PAPE PIE. — Ah, je suis désarmé devant eux et il est trop facile de m’atteindre !

LE FRÈRE MINEUR. — Ce n’est pas vous qu’on hait, mais une image vaine qu’ils se font.

LE PAPE PIE. — Quelle arme ai-je contre mes enfants ? Il est trop facile de percer le cœur d’un père.

Il est dur pour un père d’être haï de ses enfants.

LE FRÈRE MINEUR. — Ainsi pleurait David sur son fils Absalon.

LE PAPE PIE. — Petit frère, qui es tout près de Dieu, pourquoi le monde nous hait-il ?

LE FRÈRE MINEUR. — Il haïssait Jésus-Christ.

LE PAPE PIE. — Nous voici accoudé près de ce puits comme jadis le fut Notre-Seigneur près de celui de Jacob et on dirait qu’il n’y a rien de changé depuis dix-huit cents ans.

Le soleil est à la même place ? C’est toujours la même Samarie et le Vicaire de Jésus-Christ n’est pas moins abandonné que le Fils de l’Homme.

Celui qui est venu, c’est comme s’Il n’était pas venu. Tout ce qui a été dit, c’est comme si cela n’avait pas été dit ; tout ce qui a été fait, c’est comme si cela n’avait pas été fait ; tout ce qui a été entendu, c’est comme si cela n’avait pas été entendu.

LE FRÈRE MINEUR. — Il y a la Samaritaine qui est en marche déjà.

LE PAPE PIE. — Dieu bénisse cette porteuse de vase !

LE FRÈRE MINEUR. — Quand tous les puits seront à sec, celui-ci aura de l’eau encore.

LE PAPE PIE. — Ils disent qu’ils n’ont pas soif ; ils disent que ce n’est pas une source ; ils disent que ce n’est pas de l’eau ; ils disent que ce n’est pas l’idée qu’eux-mêmes se font d’une source et de l’eau ; ils disent que l’eau n’existe pas.

Quant à Nous, Nous ne savons autre chose, sinon qu’elle donne la vie et que nul ne peut vivre sans elle.

Si cela est, cela n’est pas Notre faute, pourquoi Nous en font-ils un reproche ?

Et pourquoi disent-ils qu’on ne peut y arriver ? alors que cet abreuvoir des Patriarches est parfaitement visible, bien que ses murs soient de la couleur de la terre,

Et que de loin on le prenne pour un tombeau.

Pourquoi choisissent-ils de mourir ? et pourquoi, Vieillard inutile, ne suis-je placé en un lieu si étroit que la vision de ce désert où meurent mes enfants me soit retirée ?

LE FRÈRE MINEUR. — Mais vous aussi, Saint-Père, vous aussi vous avez un père pour y cacher votre visage.

LE PAPE PIE. — Parce qu’ils n’ont plus de Père, en seront-ils plus heureux ? Si je ne suis plus avec eux, en qui seront-ils frères ? Y aura-t-il plus de concorde entre eux et plus d’amour ?

LE FRÈRE MINEUR. — Il ne dépend pas d’eux de cesser d’être vos fils.

LE PAPE PIE. — Que Nous reprochent-ils ? Ce n’est pas Nous qui avons fait le Ciel et la Terre.

Ce n’est pas Nous davantage qui avons fait le péché.

Est-ce Notre faute ? Il est dur de voir la haine dans leurs yeux. Il est dur de les entendre tout le long du jour blasphémer et dire des choses mauvaises contre Dieu.

Pourquoi s’en prennent-ils de leur malheur à Nous qui ne savons donner autre chose que la Vie ?

S’ils nous écoutaient, s’ils avaient confiance en Nous, il n’y a pas de chose que Nous ne saurions leur expliquer.

Est-ce qu’on est jamais assez grand pour se passer de père ? Est-ce que Nous serons jamais assez vieux pour Nous passer de fils ?

Ah, que l’un seul d’entre eux périsse, c’est un malheur assez grand pour que l’amour de tous les autres ne suffise pas à Nous en consoler.

Et qui, sinon ces ingrats, me donnera ma postérité, la race qui est en Notre Successeur sera la future Église ?

LE FRÈRE MINEUR. — Priez.

LE PAPE PIE. — Si encore Nous comprenions ce qui les éloigne de Nous !

Hélas, si ce qu’ils proposent à la place de ce que Nous savons avait quelque beauté ou quelque vraisemblance.

Mais jamais le vieux Déprédateur ne s’est mis moins en peine de cacher son hameçon.

Ce n’est plus avec le plaisir qu’on les pêche, ou le fruit qui fait devenir comme Dieu,

Mais avec la mort toute nue, et le désespoir, c’est cela qu’on leur promet, et le Néant, c’est cela qu’on leur dit qui existe.

Pour Nous il n’est pas en Notre pouvoir que ce qui est vrai soit faux.

LE FRÈRE MINEUR. — Saint-Père, si vous étiez auprès de chacun d’eux comme vous êtes en ce moment près de moi, sans doute qu’ils vous entendraient.

LE PAPE PIE. — Où sommes-Nous donc, petit frère ?

LE FRÈRE MINEUR. — Ils ne vous voient que sur Votre trône au milieu des épées flamboyantes, le front ceint de la triple couronne et fulminant l’excommunication.

LE PAPE PIE. — Il y a un autre lieu cependant où Nous ne cessons pas d’être.

LE FRÈRE MINEUR. — Où donc, Saint-Père ?

LE PAPE PIE. — Ils Nous trouveraient, s’ils Nous cherchaient où Nous sommes.

LE FRÈRE MINEUR. — Où donc êtes-vous ?

LE PAPE PIE. — À leurs pieds, avec Notre-Seigneur.

LE FRÈRE MINEUR. — C’est du Pape en effet qu’il est écrit qu’il est le Serviteur des serviteurs.

LE PAPE PIE. — Telle est la place qui est par excellence la Nôtre, la plus basse entre tous les hommes.

C’est là que Nous sommes assis continuellement, les suppliant pour le salut de leur âme et pour la libération de la Nôtre.

LE FRÈRE MINEUR. — Ah, je remercie Dieu de n’être qu’un pauvre petit frère qu’on n’a même pas jugé digne de rester le cuisinier !

LE PAPE PIE. — Et maintenant voici qu’ils ne se contentent point de ce qui est à Nous et qu’ils réclament de Nous Notre héritage, comme si Nous étions mort.

LE FRÈRE MINEUR. — Ah, donnez-le leur donc, Saint-Père, il est si agréable de donner, il est si bon de n’avoir rien à soi !

Qui demande la robe, qu’on lui donne aussi le manteau. Qui veut nous forcer à aller jusqu’à Sainte-Agnès avec lui, nous irons de bon cœur jusqu’à Viterbe.

LE PAPE PIE. — Petit frère, ici tu ne me conseilles pas comme un homme sage.

LE FRÈRE MINEUR. — N’est-ce pas l’Évangile qui parle ainsi ?

LE PAPE PIE. — Quand tu étais berger de moutons, est-ce que les moutons étaient à toi, et est-ce que tu avais le droit de les donner ?

LE FRÈRE MINEUR. — Non pas, c’est vrai.

LE PAPE PIE. — Et si un Anglais te demandait cette belle chaudière en cuivre dont tu es si fier, où l’on fait cuire le repas de la communauté, et qui porte les armes d’un cardinal,

Est-ce que tu aurais le droit de la vendre ?

LE FRÈRE MINEUR. — Ce serait un grand péché.

LE PAPE PIE. — Ainsi je n’ai pas le droit davantage de donner ce qui n’est pas à moi,

Ce qui n’est pas à Nous, mais à tous Nos prédécesseurs avec Nous, et à tous Nos successeurs avec Nous, ce qui est à toute l’Église, ce qui est à tout l’Univers avec Nous.

LE FRÈRE MINEUR. — Eh bien, ce que vous ne pouvez leur donner, qu’ils le prennent !

LE PAPE PIE. — C’est une chose défendue que de prendre ce qui n’est pas à soi.

LE FRÈRE MINEUR. — Cela sera à eux une fois qu’ils l’auront pris. Hélas, cela fera partie de toutes ces choses qui sont tellement à eux et qui les rendent si contents.

Pour vous, n’avez-vous pas fait ce que vous pouviez ? Réjouissez-vous parce que votre fardeau est allégé. Et priez pour ces pauvres enfants, que Dieu trouve moyen d’arranger ses comptes avec eux.

Saint-Père, le monde devenait trop exigeant, une machine trop compliquée. Qui veut s’en occuper, il faut qu’il en soit trop l’esclave.

Jamais le fardeau ne fut plus lourd, réjouissez-vous parce qu’il a plu à Dieu de vous en soulager.

Vous voilà comme un pauvre curé réduit à son presbytère. Vous voici un vrai Franciscain comme nous. Voici le Séraphin d’Assise qui a obtenu la Pauvreté pour le Pape de Rome.

LE PAPE PIE. — L’amère pauvreté est celle de l’amour de mes enfants.

LE FRÈRE MINEUR. — Ce qui vous manque de leur part, Dieu lui-même se chargera de vous le régler.

Quoi, Saint-Père, sont ce là vos bonnes résolutions ? Est-ce là ce que vous venez de promettre à votre confesseur ?

Vous avez un père aussi, croyez-vous qu’il soit content de vous voir si triste,

À cause de ce présent qu’il vous a fait d’un dénuement qui est comparable au sien ?

Ces minutes qui vous semblent si amères, cependant elles font partie de l’An de Grâce et du temps de la Bonne Nouvelle.

À cause des choses bonnes que nous ne pouvons donner, oublierons-nous celles que nous-mêmes avons reçues ?

Saint-Père, qu’est-ce qu’il fait, celui qui n’a plus de péchés ? Il chante !

Ainsi Christine l’Admirable sur son lit de souffrances et de ses lèvres immobiles, de ce cœur pareil au soleil levant sous cette forme à demi détruite, de même que l’on reconnaît un oiseau parmi les autres oiseaux,

Une mélodie de jubilation sans aucune reprise de l’haleine s’élevait comme le chant d’un séraphin en extase !

Ainsi notre frère Pacifique qui de deux morceaux de bois mort ramassés au fond du jardin se faisait un violon dont il savait jouer mieux qu’un tireur d’archet,

Et la musique qu’il en faisait sortir, il n’y avait que Dieu et lui pour l’écouter.

LE PAPE PIE. — C’est vrai, petit frère, ce que tu dis.

LE FRÈRE MINEUR. — Article Premier de la théologie, celle que je fais à mes abeilles ! Il est temps que j’aille m’occuper d’elles.

Votre bénédiction, Saint-Père.

— Je vois vos deux neveux qui s’approchent pour vous parler.

Il sort.

SCÈNE II

Entrent ORIAN et ORSO. Ils s’agenouillent tour à tour devant le Pape et lui baisent la main.

LE PAPE PIE. — Je suis content de vous voir, mes enfants.

ORSO. — Père, je vous amène un homme obstiné afin que vous lui fassiez entendre raison.

ORIAN. — C’est lui qui a perdu le sens et il faut que vous lui imposiez votre volonté.

ORSO. — Il a fini par se rendre quand je lui ai proposé de soumettre la chose à votre jugement.

LE PAPE PIE. — Je suis prêt à vous écouter.

ORIAN. — Par où commencer, Orso ? Mais je sais ce que notre Père décidera. C’est absurde de nous avoir amenés ici.

ORSO. — Père, il a vingt-huit ans et je n’ai qu’un an de moins que lui.

Mais il est plus sage que moi ; les chevaux et les armes sont plus mon affaire que les livres.

ORIAN. — Vraiment ce qu’il dit est si bête qu’il vaut mieux ne pas y répondre.

ORSO. — C’est lui qui m’a ramené à vous, Père, quand je m’égarais tristement.

ORIAN. — Non pas moi, Orso, mais la grâce de Dieu, et les prières de notre mère, et le bon sang qui coule dans tes veines.

ORSO. — Père, il est mon aîné, regardez-le. Il est grand. Je l’aime. Je l’admire.

C’est à lui de décider tout, et moi, je le suis où il va.

Dieu m’a tout disposé pour être son frère, le second avec lui, ce qui était en plus quand on l’a fait. Pour l’aider, pour l’aimer, pour faire ce qu’il me dit ; et non pas pour prendre ce qui est à lui et pour lui causer aucune peine.

LE PAPE PIE. — Je sais que tu es un bon enfant, mon Orso.

ORSO. — Alors est-ce que je vais lui prendre la femme qu’il aime ?

ORIAN. — Père, n’écoutez pas ce qu’il dit.

ORSO. — Ah, j’ai eu bien du mal à lui arracher cet aveu ! Je le voyais si sombre et si fermé. Et je sais qu’elle l’aime aussi.

ORIAN. — C’est triste d’entendre de telles sottises.

LE PAPE PIE. — Est-ce vrai, Orian ? Eh quoi, mes enfants, êtes-vous si grands déjà, il me semble que je vous vois tout petits encore. Voilà que vous voulez prendre femme et le vieux Père ne vous suffit plus.

ORSO. — Si fait, Saint Père, nous du moins nous serons toujours avec vous.

ORIAN. — Père, voici ce qu’il en est et je vais tout vous expliquer.

Cet Orso que vous voyez s’est follement épris d’une certaine personne.

Et parce qu’il n’osait pas lui parler, c’est moi qu’il a chargé de lui faire part de ses sentiments.

À quoi j’ai, par faiblesse et plus follement encore, consenti.

ORSO. — Je me le reproche, Orian. C’est un tort que je t’ai fait d’avance.

J’aurais du savoir qu’où va mon cœur, là le tien doit être aussi.

ORIAN. — C’est à cette fête que donnait le prince Wromsky. J’ai donc… J’ai parlé à cette jeune fille.

Ah, j’étais trop orgueilleux aussi, trop dur, trop sûr de moi-même ! Tout cela qu’il y avait en moi et que je ne connaissais pas, à mesure qu’elle parlait, tout cela qui fournissait en moi comme de la musique.

Il ne fallait pas que la vie fût si facile pour moi, il y a quelqu’un qui s’est chargé d’y mettre bon ordre.

Ce n’est pas drôle qu’à la vue de ce beau visage, sans que je sache comment, il y ait quelque chose en moi qui se soit mis à chanter, de si triste, de si enivrant, de si amer ?

Toute une partie de moi-même dont je croyais qu’elle n’existait pas, parce que j’étais occupé ailleurs et que je n’y pensais pas. Ah, Dieu, elle existe, elle vit terriblement. Oui. Je n’ai pas une année de plus que mon âge.

Et ce qu’elle m’a dit (cette personne dont je parle), je ne peux plus l’ôter de ma pensée. J’y arriverai cependant.

LE PAPE PIE. — Oui, il faut y arriver.

ORIAN. — L’entretien que nous avons eu, je voulais le garder pour moi. Je voulais me taire, fuir.

C’est lui qui ne m’a point laissé de repos et qui m’a forcé de tout lui dire. Du moins je ne serai pas un traître avec lui.

ORSO. — Et moi je n’en serai pas un avec toi.

Père, délivrez-le de ces scrupules bêtes.

Est-ce qu’il croit vraiment qu’il va me forcer à épouser cette personne qui l’aime et ne m’aime pas ?

ORIAN. — Elle t’aimera, Orso.

ORSO. — Est-ce que je te prendrai ce qui est à toi ? Ferai-je le bonheur de ma vie de ce qui serait le malheur de la tienne ?

Ce n’est pas là ce que nous nous sommes juré, mon grand ! Ce ne serait pas la peine d’être frères si nous n’étions en même temps de si bons amis.

ORIAN. — Tout ce que tu dis, Orso, je pourrais le dire aussi bien.

ORSO. — Mais ce n’est pas moi qu’elle aime, bon Dieu ! c’est toi, elle a raison. Ce n’est pas un sacrifice que je te fais.2

Quant à moi, je suis un soldat, est-ce que je vais fonder une famille, c’est ridicule !

Pour quatre jours complètement que j’ai la compagnie de tous mes membres. Car un temps a l’air de s’approcher qui ne promet pas l’âge de Mathusalem à l’espèce d’homme que je suis.

LE PAPE PIE. — Cette jeune fille n’a-t-elle pas d’yeux pour faire son choix elle-même. entre vous deux ?

ORIAN. — Précisément elle n’en a pas.

LE PAPE PIE. — Aveugle ? c’est la fille du comte de Coûfontaine.

ORIAN. — L’ambassadeur de France, oui.

LE PAPE PIE. — Il y a une tradition que jadis une demoiselle de Coûfontaine a sauvé Notre prédécesseur.

ORIAN. — Je ne sais.

LE PAPE PIE. — Vous savez que son père est Notre ennemi, en secrète union avec tous Nos persécuteurs ?

ORIAN. — Je ne veux rien savoir de cet homme. LE PAPE PIE. Et que la mère est née Juive, et que l’enfant sans doute a été élevée dans la haine du Christ ?

ORIAN. — Saint Père, elle est aveugle.

LE PAPE PIE. — Et vous qui voyez, c’est une aveugle que vous voulez prendre pour épouse ?

ORSO. — Comment essayer de m’expliquer ? Il ne faudrait pas avoir d’honneur. Cette faiblesse qui me donne un droit sur elle, un devoir sur elle. Il y a quelque chose en moi dont je sentais qu’elle ne pouvait se passer. Ces yeux où il n’y a pas besoin qu’il se forme une image pour qu’ils me voient.

ORIAN. — Vous entendez ce qu’il dit ?

LE PAPE PIE. — Et que dis-tu toi-même ?

ORIAN. — Père, que faire ? ce n’est pas ma faute. Tant qu’on n’aura pas trouvé autre chose que les femmes pour en être les enfants, jusque là sur un cœur d’homme elles conserveront leur droit et leur empire.

Qui serait resté insensible en la voyant ainsi chancelante et aveugle et perdue au milieu de ténèbres irrémédiables, et appelant, et me tendant les bras ?

La première personne en cette vie qui m’appelle et qui s’adresse à moi, comme quelqu’un de plus faible et cependant de plus fort,

Ce visage à la fois absent et nécessaire avec une délicieuse autorité.

Ainsi l’homme après un long exil qui retrouve le pays natal, et qui, le cœur battant, sous le profond voile de la nuit, reconnaît que c’est la patrie qui est là.

LE PAPE PIE. — Nous n’avons pas de vraie patrie ici-bas.

ORIAN. — Père, nous ne faisons rien sans vous. Tous les deux en même temps nous avons trouvé cette chose que nous ne cherchions pas.

Père, nous vous l’amenons, dites-le nous. Que faut-il que nous fassions de notre petite sœur ?

LE PAPE PIE. — Est-ce un conseil que vous me demandez, enfants ? car je ne puis sonder vos cœurs,

Et vous savez que le mariage est un sacrement, dont l’époux et l’épouse sont les seuls ministres.

ORIAN. — Conseillez nous.

LE PAPE PIE. — Dans tout ce que vous dites je ne vois que la passion et les sens et aucun esprit de prudence et de crainte de Dieu.

Cette jeune fille vous a plu et vous ne voyez rien d’autre.

Mais le mariage n’est point le plaisir, c’est le sacrifice du plaisir, c’est l’étude de deux âmes qui pour toujours désormais et pour une fin hors d’elles-mêmes

Auront à se contenter l’une de l’autre.

C’est une grande affaire et qui mérite réflexion et le conseil de plus anciens, comme la fondation d’une ville,

Cette maison fermée au milieu de qui jadis on conservait le feu et l’eau.

ORSO. — Père, si l’on réfléchissait, il n’y aurait pas beaucoup de mariages au monde et beaucoup de villes.

LE PAPE PIE. — Voilà le militaire qui mène tout tambour battant.

ORSO. — Père, ce ne sont pas des vieillards qui se marient, ce sont des jeunes gens.

LE PAPE PIE. — Ainsi, s’il n’y avait point cette crainte de faire de la peine à ton frère,

Ce ne seraient point Nos conseils qui t’arrêteraient ?

ORSO. — Il me faudrait un ordre positif. Autrement ce n’est pas vous qui vous mariez, c’est moi, pauvre petit bonhomme.

Et qui endure les conséquences.

LE PAPE PIE. — Et que cette jeune fille ne t’aime pas, ce n’est pas ce qui t’arrêterait ? Allons, n’hésite pas, sois franc.

ORSO. — Père, vous le voulez, eh bien, pour dire la vérité, non, ce n’est point cela qui m’arrêterait.

Puisque je l’aime, pourquoi ne m’aimerait-elle pas ? Puisque je suis capable de la prendre en mains, pourquoi ne la prendrais-je pas ?

Cela arrêterait Orian parce qu’il n’est pas assez patient et assez simple.

Il n’y a rien à quoi on n’arrive avec de la patience et de la douceur et de la sympathie, et un peu d’autorité, et un certain savoir-faire.

LE PAPE PIE. — Cette mère qui ne verra pas ses enfants.

ORSO. — Eux-mêmes la verront.

LE PAPE PIE. — Et cette famille que tu connais, ce père et cette mère qui sont les siens, ce n’est pas cela non plus à quoi tu fais attention.

ORSO. — J’aimerais mieux que la fille ne fût pas aveugle et que la famille ne fût pas borgne, mais qu’y puis-je ?

Quand on livre bataille on ne choisit pas toujours le lieu et l’heure. Quand on construit une ville, on n’est pas sûr que le chemin de fer y passera.

Ce ne sont pas les difficultés qui arrêtent un homme de cœur.

Celui-là est incapable de quoi que ce soit qui n’a pas en lui un certain sentiment de la nécessité.

LE PAPE PIE. — La jeune fille est riche et tu es pauvre.

ORSO. — Tant mieux pour la ville que nous allons construire !

Sa fortune ne sera jamais aussi grande que l’usage que je saurai en faire.

LE PAPE PIE. — Mais tu ne construiras rien du tout, puisque c’est ton frère qui va épouser celle que tu aimes.

ORSO. — Voilà ce qu’il faut lui enjoindre positivement.

LE PAPE PIE. — Et tu ne mourras point de douleur ?

ORSO. — Je ne mourrai que si on me casse la tête et il y faudra un bon coup !

Ce n’est pas une petite fille qui privera d’un officier les armées de la Sainte Église.

LE PAPE PIE. — Orian, que pouvons-nous contre cet homme résolu ? il n’y a qu’à lui laisser le chemin libre.

ORIAN. — Je n’attendais pas de votre sagesse un autre avis.

LE PAPE PIE. — Pauvre enfant, tu l’aimes trop. Toi qui étais si fier de ta force, quand la main de Dieu se retire, vois ce qu’une simple créature peut sur nous.

ORSO. — Et c’est parce qu’il l’aime trop que vous lui dites de ne pas l’épouser ?

LE PAPE PIE. — Ce n’est pas parce qu’il l’aime trop, mais parce qu’il ne l’aime pas assez.

ORSO. — Je ne vous entends pas.

LE PAPE PIE. — Ce n’est pas aimer quelqu’un que de ne pas lui donner ce qu’on a en soi de meilleur.

ORSO. — Et qu’y a-t-il de meilleur que l’amour également rendu ?

LE PAPE PIE. — Ce qu’elle aime, ce n’est pas cet Orian qui est mon fils et que je connais seul.

ORIAN. — Point celui-là, mon père, mais un autre qui est bien fort.

LE PAPE PIE. — Je le sais, pauvre enfant.

ORSO. — Ainsi, pour tout le bien que je lui dois, la peine que l’on puisse lui faire la plus grande,

Vous voulez que ce soit moi qui la lui fasse ? La chose qui est la plus précieuse,

Que ce soit moi qui la lui prenne ?

ORIAN. — C’est moi seul, Orso, qui te le demande.

ORSO. — Je ne t’écouterai pas.

ORIAN. — À qui d’autre confierai-je ce qui m’est le plus cher au monde ?

ORSO. — Manque à celle-là qui t’appelle et qui n’a que toi au monde !

ORIAN. — Où tu es je ne suis pas absent.

ORSO. — À décevoir son cœur ses ténèbres ne sont pas assez grandes.

ORIAN. — Cesse, Orso, tu me fais mal.

ORSO. — Mais il faut que tu l’épouses !

ORIAN. — Notre père me donne un autre conseil.

ORSO. — Te laisses-tu ainsi dépouiller de ce qui est à toi ?

ORIAN. — Orso, si je l’épousais, il n’y a point de mesure possible entre nous ;

Ce qu’elle demande, je ne peux le lui donner,

C’est mon âme qu’elle demande et je ne peux absolument pas la lui donner,

Moi-même ne la possédant pas.

ORSO. — Et moi, père, quel conseil me donnez-vous ?

LE PAPE PIE. — Ne viens-tu pas de Nous dire que tu n’avais besoin d’aucun ?

ORSO, à Orian. — Je ne puis te faire ce tort.

ORIAN. — Aucun tort. Sois à cette âme obscure le guide que je ne puis pas être.

De moi ce n’est pas la lumière qu’elle demande, c’est sa nuit qu’elle voudrait me partager.

Ce n’est pas un tort que tu me fais,

À moi de m’interdire ces ténèbres, à elle de lui donner la lumière, si tu le peux, — la cruelle lumière !

LE PAPE PIE. — La lumière n’est pas cruelle.

ORSO. — Adieu, Père ! (Il lui baise la main.) — Adieu, Orian.

Il sort.
Silence.

LE PAPE PIE. — Mon fils, il ne faut pas m’en vouloir. Il y a assez de gens qui me haïssent sans toi.

ORIAN. — Père, je ne vous en veux pas.

LE PAPE PIE. — Dis-moi, c’est donc si fort, ces attachements de la terre ?

ORIAN. — Je vois une face qui se tourne vers la mienne, un beau visage, père, un pauvre visage qui ne voit pas !

LE PAPE PIE. — Il te verra plus tard.

ORIAN. — J’entends une voix qui dit : Orian, ne me reconnais-tu pas ?

LE PAPE PIE. — Il faut lui fermer tes oreilles.

ORIAN. — Je revois de nouveau cette expression qu’elle avait, la joie qui peu à peu devient plus forte que le doute, ce mélange si touchant de désir et de confusion et de dignité virginale.

LE PAPE PIE. — Sois fort.

ORIAN. — Je vois cette tête qui fléchit, j’entends cette voix qui dit tout bas : Orian. et de nouveau, — de nouveau — si bas qu’on peut à peine l’entendre…

Silence.

LE PAPE PIE. — Pleure, mon enfant, cela te fera du bien.

ORIAN. — Je ne pleure pas.

LE PAPE PIE. — Pardonne-moi si je t’ai parlé, non en mon nom, mais au nom de ce qu’il y a de plus profond en toi.

Bientôt le Vieillard importun n’est plus.

Reste avec moi du moins, toi, mon fils préféré, à cette heure de la tribulation et du dépouillement qui approche. Reste avec moi à cette heure où tous vont me répudier.

ORIAN. — Je reste avec vous. J’ai foi en vous. Je crois que ce que vous me conseillez est bien.

LE PAPE PIE. — Est-ce moi seul qui te conseille ?

ORIAN. — Ah, votre voix n’aurait pas tant d’empire, elle ne m’obligerait pas à de tels sacrifices, si elle ne répondait à ce qu’il y a de plus fort dans un homme,

À cette chose que j’ai à faire et pour laquelle je sais que j’ai été mis au monde, à cette chose qui l’a obligé à naître, à cette chose la plus forte dans un homme qui demande l’action et non pas le bonheur !

Il ne me reste qu’à la connaître.

LE PAPE PIE. — Est-ce que Dieu n’est pas une réalité pour toi ?

ORIAN. — Dois-je marcher vers lui directement ?

LE PAPE PIE. — Tu n’iras pas avec Dieu avant d’être débarrassé de ce que tu dois aux hommes.

Orian, donne-leur la lumière ! Il n’y a pas qu’une aveugle au monde.

Pour celui qui sait ce que c’est que la lumière et qui la voit, est-ce qu’il n’est pas responsable de ces ténèbres où sont tant de pauvres âmes autour de lui et comment en soutenir la pensée ?

Orian, mon fils, ce que je n’ai pu faire, fais-le, toi qui n’as pas ce trône où je suis attaché pour mieux entendre le cri désespéré de toute la terre ; ce supplice d’être attaché pendant que toute la terre souffre et qu’on sait qu’on a en soi le salut, toi qui n’as pas ce vêtement devant lequel par la malice du diable tous les cœurs reculent et se resserrent !

Parle leur, toi qui sais leur langage, qui n’es un étranger à aucun repli de leur nature.

Fais leur comprendre qu’ils n’ont d’autre devoir au monde que de la joie !

La joie que Nous connaissons, la joie que Nous avons été chargé de leur donner, fais leur comprendre que ce n’est pas un mot vague, un insipide lieu commun de sacristie,

Mais une horrible, une superbe, une absurde, une éblouissante, une poignante réalité ! et que tout le reste n’est rien auprès.

Quelque chose d’humble et de matériel et de poignant, comme le pain que l’on désire, comme le vin qu’ils trouvent si bon, comme l’eau qui fait mourir si on ne vous en donne, comme le feu qui brûle, comme la voix qui ressuscite les morts !

Mon âme est avec la tienne, mon fils. Fais leur comprendre cela, Orian.

LE FRÈRE MINEUR, est là depuis un moment. — Il y a à la porte du couvent toute une compagnie de dames et de cavaliers, la femme et la fille de l’ambassadeur de France, je crois,

(à Orian) Et il y a avec eux le signor Orso qui dit que vous veniez.

ORIAN. — Je ne puis.

LE FRÈRE MINEUR. — Il m’a bien recommandé d’insister et désire ardemment que vous veniez.

Silence.

ORIAN. — Non, je ne puis pas. Dites leur que je ne puis pas.