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Le Père humilié/Acte III

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ACTE III

Les ruines du Palatin. Un soir de la fin de septembre 1870.

SCÈNE I

ORIAN, ORSO

ORSO. — Frère, ne sois pas si triste. Cela n’est pas déjà si amusant d’être parmi les vaincus, non, je n’aurais jamais cru que cela fût aussi désagréable.

Cet officier, qui recueillait nos armes et qui riait en me regardant. Il m’a reconnu et je le reconnaissais bien aussi. C’est un ancien camarade de loge. Bon Dieu, ne fais pas cette tête.

ORIAN. — La Révolution est entrée à Rome, — à Rome aussi —. Les cloches ne sonnent plus de même pour moi.

ORSO. — Il y a tant de choses déjà que Rome a vu entrer et sortir.

— Entre autres mon futur beau-père.

Une révolution à Paris, une autre à Rome, c’est trop pour ce descendant de jacobins, et cette chose monstrueuse est arrivée que subito, instantanément,

Il s’est trouvé sans place.

Sans place, comprends-tu ? Pas plus de place sur la terre qu’un pur esprit.

Toutefois le vieux sang républicain n’a pas été long à parler, son collègue de Londres vient de mourir, cette nouvelle lui a donné des ailes.

Je l’ai accompagné à la gare ce matin. Il dit qu’il m’aime comme son fils. Il a ôté son cigare de sa bouche pour me dire cela.

ORIAN. — J’espère qu’il arrivera à Paris avant les Prussiens.

ORSO. — Les Prussiens ? Qu’est-ce que les Prussiens ?

Ce qui est important, c’est le collègue de Londres qui vient de crever, c’est cela qui lui pétille dans les veines. La France n’est pas concevable sans un Turrelure pour la servir.

ORIAN. — Pauvre France ! Eh bien, nous allons aider le beau-père dans cette tâche.

ORSO. — Ma foi, c’est une bonne idée que tu as eu de nous engager. Cette petite volée de plomb de la Porta Pia m’a chauffé le sang. J’ai hâte de me sentir un chassepot dans les mains.

ORIAN. — Et que deviendra le mariage ?

ORSO. — Orian, grand âne, le mariage deviendra ce qu’il pourra. Depuis un an que je fais ma cour, ce que j’ai obtenu est vraiment peu,

Pendant que tu te promenais sur la côte d’Afrique.

Pourtant, je dois le dire, hier elle m’a dit tout à coup qu’elle voulait bien m’épouser.

ORIAN. — Hier ?

ORSO. — Hier même. Ne fais pas cette figure.

Elle m’a mis ça dans la main. Tu penses si j’étais étonné.

C’est peut-être la nouvelle de ce départ qui a parlé à la petite imagination de Mademoiselle.

Oui, quand j’ai eu l’avantage de lui annoncer que je partais à la campagne, à ce coup, j’ai cru que j’allais l’intéresser.

ORIAN. — Qu’a-t-elle dit ?

ORSO. — Elle a demandé si tu partais aussi.

ORIAN. — Ce n’est pas moi qui t’ai demandé de partir avec moi.

ORSO. — Malin ! N’est-ce pas, j’allais te laisser aller seul. Un troupier comme toi.

— N’as-tu absolument rien à lui dire ?

ORIAN. — Dis-lui adieu.

ORSO. — Court, mais substantiel.

ORIAN. — Sois éloquent à ma place.

ORSO, lui mettant la main sur le bras. — Orian, elle est ici et veut te parler.

ORIAN. — Quel est ce guet-apens ?

ORSO. — Elle m’a demandé de la conduire ici.

ORIAN. — Vous avez combiné cela ensemble ?

ORSO. — Et quand cela serait encore ?

ORIAN. — J’ai promis de ne plus la revoir. ORSO. — Dans huit jours nous serons tous les deux sur le champ de bataille.

Silence.

ORIAN. — Tu le veux, c’est bien.

Tout m’est indifférent. Je ne suis pas capable de dire non à rien.

Tu as bien choisi le lieu et le moment, ces ruines, ce jour couvert de septembre qui vous montre bien que tout est fini et que d’ailleurs tout était inutile.

Oui, je la reverrai, je le veux.

Qu’elle vienne. Je manque à ma promesse. Pourquoi serais-je la seule chose au monde qui n’est pas capable d’être vaincue ?

ORSO. — Mon vieux, dans huit jours nous serons sur le champ de bataille, c’est sûr, et dans dix nous serons tous morts, c’est possible, et alors nous serons bien tranquilles. Il faut que tu lui parles avant que tu ne disparaisses, d’une manière ou de l’autre.

Toutes les choses qui doivent être dites entre elle et toi, il est nécessaire qu’elles soient dites.

Il sort.

SCÈNE II

Entre PENSÉE.

PENSÉE. — Si vous devez me parler durement,

Si je dois entendre de vous ces paroles auxquelles je ne suis prête que trop,

Si la raison de ce silence est telle qu’il ne m’est que trop facile de le supposer,

Si ce cœur qui pour un moment me fut ouvert m’est clos,

Si cette voix que j’ai entendue du fond de la nuit où je suis étroitement enveloppée depuis ma naissance comme dans un voile,

Si cet époux qui me parlait mystérieusement, ce soir de mai, jadis,

Un seul mot, mais qui m’a suffi, un seul mot « Ma bien-aimée », mais qui m’a suffi,

Pauvre âme, pour que je sois à lui pour toujours,

S’il n’est là de nouveau après ce long silence que pour que je l’entende qui me juge et qui me repousse,

Vous pouvez m’épargner, Orian, un seul signe, un seul mouvement me suffit.

Et si, ah, du moins que le ton ne soit pas trop sévère, et ce mot qui doit m’éloigner de vous pour toujours « Va-t-en »,

Dites-le bas,

Aussi bas que cet autre aveu qu’une femme aime.

« Va-t-en » et cela suffit.

ORIAN. — « Va-t-en » seulement, et rien d’autre que ce mot, Pensée ?

PENSÉE. — « Va-t-en de moi, Pensée ; va-t-en femme. — Va-t-en de moi, ma bien aimée. »

ORIAN. — Pensée, non, il n’est pas en mon pouvoir de vous dire : Va-t-en.

PENSÉE. — Pourquoi m’avez-vous abandonnée ? pourquoi cette longue absence ?

ORIAN. — J’ai voyagé. C’est la semaine dernière seulement que je suis revenu à Rome : deux jours avant que les Piémontais y entrent, ces amis de votre famille.

PENSÉE. — Je vous ai déjà pris votre maison. Maintenant c’est votre ville que je vous enlève. Et celui que vous appeliez votre Père est mis par nous en un lieu d’où il ne peut sortir.

ORIAN. — Vous ne me prendrez pas moi-même.

PENSÉE. — Vous voulez que je vous prenne votre frère ?

ORIAN. — C’est la guerre qui nous prend tous les deux.

PENSÉE. — Il est donc vrai ? Vous partez ?

ORIAN. — Serais-je ici, si je ne devais partir ?

PENSÉE. — Oui. Comment seriez-vous avec moi autrement que dans un rêve ?

ORIAN. — Mon frère vous reviendra.

PENSÉE. — Et je l’épouserai alors ?

ORIAN. — Alors je serai sans doute en un lieu où ces choses ne font plus souffrir.

PENSÉE. — Mais c’est vous qui lui avez commandé qu’il m’épouse.

ORIAN. — Bientôt, sans celle-ci, il y aura entre vous et moi une séparation suffisante.

PENSÉE. — Quand je serai morte, Orian ?

ORIAN, violemment. — Et que vous soyez à un autre, ne comprenez-vous pas que cela pour moi est plus que la mort ?

PENSÉE. — C’est vous qui l’avez voulu.

ORIAN. — Oui.

PENSÉE. — Je n’ai plus d’orgueil. Qui suis-je pour dire non ? Mon corps est-il de tant de prix ?

Pour une chose que celui-ci (elle montre faiblement ORIAN) me demandait, comment la lui aurais-je refusée ?

ORIAN. — Vous l’aimerez dès que vous serez à lui.

Pause.

PENSÉE. — Orian, comprenez-vous ce que c’est qu’une aveugle ? Ma main, si je la lève, je ne la vois pas. Elle n’existe pour moi que si quelqu’un la saisit et m’en donne le sentiment.

Tant que je suis seule, je suis comme quelqu’un qui n’a point de corps, pas de position, nul visage.

Seulement, si quelqu’un vient,

Me prend et me serre entre ses bras,

C’est alors seulement que j’existe dans un corps. C’est par lui seulement que je le connais.

Je ne le connais que si je le lui ai donné. Je ne commence à exister que dans ses bras.

ORIAN. — C’est ainsi que vous vous donnerez à lui ?

PENSÉE. — Il le faut donc, Orian ? dites-moi.

Silence.

ORIAN. — Non, Pensée, il ne le faut pas. Il ne faut pas que ma chère Pensée soit à un autre qu’à moi seul.

Silence.

Vous ne dites pas un mot ?

PENSÉE. — Ce sont des paroles longues à pénétrer.

ORIAN. — Votre cœur y est-il sourd ?

PENSÉE. — Qui s’est habitué au malheur, la joie ne le trouve pas si prompt.

ORIAN. — Bientôt nous serons séparés,

Bien séparés cette fois, et si c’est de la douleur que vous attendez de moi,

Tout à l’heure celle qui nous attend l’un et l’autre a de quoi suffire.

PENSÉE. — Il est nécessaire que nous soyons séparés, Orian ?

ORIAN. — Il est nécessaire que je ne sois pas un heureux ! Il est nécessaire que je ne sois pas un satisfait !

Il est nécessaire que l’on ne me bouche pas la bouche et les yeux avec cette espèce de bonheur qui nous ôte le désir !

Vous dites que vous m’aimez, et moi je sais que c’est moi-même qui suis mon pire ennemi.

Vous dites que je dois voir pour vous, et je sais que ce sont ces yeux mêmes qui m’empêchent de voir et que je voudrais m’arracher !

Il est nécessaire que je ne me laisse pas mettre la main dessus. Pensée, vous êtes le danger pour moi.

La grande aventure vers la lumière, le diamant quelque part, il est nécessaire que j’en sois seul.

— Mon père, il y a un an me disait d’aller vers les autres. Les autres ? quels autres ?

Que m’importent les autres ? Quel bien est-ce que je puis leur faire ? Qu’est-ce que je suis capable de leur dire ? Quand on manque de tout soi-même, qu’est-ce que je suis capable de leur donner ?

Je n’ai qu’un devoir envers eux qui est que le mien propre soit rempli.

PENSÉE. — Quel ?

ORIAN. — Ah, n’est-ce pas mourir quand on est aveugle que de savoir que le soleil existe et qu’entre tant de rayons autour de cet objet éternel comme des épées il n’y en aura donc pas un seul pour nous, pour venir à bout de cette affreuse mort inguérissable, à se jeter dessus enfin à plein cœur avec un grand sanglot pour exterminer ce qu’il y a en nous de mortel et qui est deux fois mort déjà ?

Vous ne comprenez pas ?

PENSÉE. — Je ne serais pas aveugle si je ne vous comprenais pas.

ORIAN. — Vrai.

PENSÉE. — Est-ce qu’il n’y pas un chemin avec patience vers cette lumière que vous dites ? quelque passage ?

ORIAN. — Pensée, je suis capable d’obstination, mais non pas de patience, et de mille coups de tous côtés, mais non pas de méthode, et de désir, mais non pas d’intelligence, de désir, mais non pas de résignation.

Ainsi l’absurde papillon, cette chose palpitante et dégoûtante, le papillon qui n’est qu’un sale ver avec des ailes énormes, aussi inconsistant que de l’haleine,

Et qui ne sait rien que de se jeter, de se rejeter, et se rejeter stupidement, et se jeter encore de toutes ses forces misérables

Contre le globe de la lampe, et qui, quand il s’interrompt, il est comme mort, quelque chose de rampant,

Quelque chose d’immonde et de rampant que l’on ne saurait toucher.

PENSÉE. — Ainsi quand mon père me parlait, — et vous ne savez à quel point il est capable d’enthousiasme à ses heures —,

De ce temps où nous vivons, de ces grandes et admirables inventions qui rendent une chose si belle de vivre dans le temps où nous sommes, de ces merveilles inouïes, disait-il, le chemin de fer, les câbles sous-marins,

De l’empire que l’homme établit sur toute la nature, du progrès qui balaye les vieilles superstitions, et de ces années devant nous qui assurent le triomphe de la raison et de la connaissance et du bien-être général,

Oui, ce sont les expressions dont il se sert,…

ORIAN. — Ouvrez les yeux, Pensée, et voyez toutes ces choses.

PENSÉE. — Je suis aveugle.

ORIAN. — Une seconde seulement, je vous en prie !

Quel dommage que vous ne puissiez pas ouvrir les yeux une seconde et voir ce que c’est qu’une fabrique de phosphore, par exemple, ou un buffet de gare,

Un monde tout entier consacré à la production de l’utile. Un jour l’heureuse Rome aussi se réjouira de ses docks et de ses usines. Oui, c’est un glorieux temps que celui-ci.

PENSÉE. — Où je suis il n’y a point de temps.

ORIAN. — Bientôt le temps existera pour vous quand vous m’attendrez et que je ne reviendrai pas.

PENSÉE. — Maintenant vous êtes là et c’est tout ce que je sais.

ORIAN. — Vous êtes là vous-même, laissez-moi prendre toute la mesure de votre présence. Ah, vous n’êtes que trop réelle !

Cher compagnon, c’est bon de vous entendre parler et de penser que vous êtes là et votre voix est pour moi comme de la musique.

Je suis tellement jaloux. Vous savez que c’est par moi que vous êtes aveugle et c’est moi qui monte la garde à la porte de chacun de vos sens,

Et s’il y a une manière d’être à moi que je ne veux pas vous demander, c’est parce que je ne veux pas renoncer à toutes les autres.

Si je n’étais là pour vous le dire, si mystérieusement, vous ne sauriez pas que vous êtes belle.

Et si vous n’étiez là, ma chérie, je ne saurais ce que c’est que ce grand ennui, qui est de s’ennuyer de soi-même.

Quand je vous ai quittée, Pensée, c’est alors que vous vous êtes emparée de moi. Chaque jour. Chaque nuit le même rêve après les premières heures de sommeil. La même Pensée.

On me remontrait une expression de votre visage,

Une inflexion de votre voix, un mouvement de votre corps, ce corps féminin, si amer, si intelligible pour moi.

Il y avait un cri dans la nuit, votre voix que je reconnais entre toutes les autres.

Il y avait une forme chancelante quelque part qui me tendait les bras, il y avait quelqu’un d’aveugle qui me parlait, quelqu’un de taciturne et qui ne me répondait pas.

PENSÉE. — Si je chancelle, Orian, c’est parce que vous n’êtes pas là pour me tenir. Et je ne suis aveugle que parce que je ne puis pas vous voir.

ORIAN. — Puis

Tout cela même a été mis de côté et de vous à moi s’est établi quelque chose de plus direct. Il y avait quelque chose en moi qui tenait à se séparer de moi-même.

Alors j’ai connu un autre désir,

Sans image ni aucune action de l’intelligence, mais tout l’être qui purement et simplement

Tire et demande vers un autre, et l’ennui de soi-même, toute l’âme horriblement qui s’arrache, et non pas ce brûlement continu seul, mais une série de grands efforts l’un après l’autre, comparables aux nausées de la mort, qui épuisent toute l’âme à chaque coup et me laissent aux portes du Néant !

J’ai tenu bon cependant, et quand j’aurais voulu revenir, le bateau était là qui m’emportait.

Demi-pause.

Et quand je serais revenu encore, et quand vous auriez été là comme vous l’êtes en ce moment,

Je savais trop que ce que je vous demandais, vous étiez bien incapable de me le donner, et que ce qu’on appelle l’amour,

C’est toujours le même calembour banal, la même coupe tout de suite vidée, l’affaire de quelques nuits d’hôtel, et de nouveau

La foule, la bagarre ahurissante, cette affreuse fête foraine qu’est la vie, dont cette fois il n’y a plus aucun moyen de s’échapper.

— Et je sais les grands et incomparables liens que le mariage apporte.

Mais je sais aussi que c’était tout autre chose, incompatible avec tout, que demandait un désir comme le mien,

En moi sans doute allumé pour le juste châtiment de mon orgueil et contre ma volonté.

PENSÉE. — Ami, comment avez-vous pu vous tromper ainsi, et croire que vous pourriez être quelque part où je ne sois pas ?

On dit qu’il n’y a pas d’âme qui ait été faite ailleurs que dans une vue et dans un rapport mystérieusement avec d’autres.

Mais nous deux, c’est plus que cela encore, toi à mesure que tu parles, j’existe, une même chose répondante entre ces deux personnes.

Quand on vous préparait, Orian, je pense qu’il restait un peu de la substance qui avait été disposée en vous, et c’est de cela que vous manquez et que je fus faite.

Et pour qu’elle fût capable de retrouver la vôtre, pour qu’aucun prestige ne l’égarât, pauvre âme, pour que son chemin fût sûr,

Pour que ce qui était à vous seul vous fût entièrement conservé,

C’est pour cela sans doute que mes yeux furent clos.

Et maintenant que je vous ai retrouvé, eh quoi, tu me veux donc écouter ?

— Pourquoi m’avoir répudiée ? Qu’ai-je fait ? Pourquoi m’avoir donnée ainsi cruellement à un autre ?

ORIAN. — Paroles que j’ai entendues en rêve souvent.

PENSÉE. — Elles ne sont que trop vraies.

ORIAN. — Qu’importe le passé ? Je vois votre visage, je prends votre main dans la mienne, et si je vous demandais de vous embrasser, sans doute que vous me laisseriez faire.

Que demander de plus ? Se voir, se toucher, parler, entendre l’autre qui parle,

(Le peu de temps nécessaire pour comprendre qu’on n’a plus rien à se dire) ;

Il paraît que cela suffit pour être présent l’un à l’autre.

PENSÉE. — Je le sais cependant, oui, en dépit de tous vos raisonnements, vous ne me ferez pas croire le contraire.

Il y a quelque chose en vous qui se réjouit que je sois avec vous en ce moment, — de la manière que je puis.

ORIAN. — Dans un instant je vous aurai quittée.

PENSÉE. — Est-ce qu’il est si facile de s’en aller quand je suis là ?

ORIAN. — Non, je ne le sens que trop, Pensée.

PENSÉE. — Tu ne me quitteras pas avant de m’avoir entendue.

Toutes ces paroles que j’ai préparées et mises ensemble,

Ces longs jours de solitude, ces nuits où l’on ne dort pas et où l’on pleure beaucoup.

ORIAN. — Je les connais.

PENSÉE. — Tu les connais comme moi, mon cœur ? Ces paroles que j’ai mises ensemble ;

— Ensuite va-t-en et tâche de les oublier.

Il y eut une femme jadis qui a sauvé le Pape, — un homme ne peut donner que sa vie, mais une femme peut donner plus encore, — la mère de mon père, Sygne de Coûfontaine.

Et c’est sa fille maintenant sans yeux qui tend les mains vers celui que le Pape auprès de lui appelle son fils.

Et voici que dans mes veines le plus grand sacrifice en moi s’est réuni à la plus grande infortune, et le plus grand orgueil,

Le plus grand orgueil à la plus grande déchéance et à la privation de tout honneur, le Franc dans une seule personne avec le Juif.

Tu es chrétien, et moi, ce qui coule dans mes veines, c’est le sang même de Jésus-Christ, ce sang dont un Dieu fut fait, maintenant dédaigné.

Pour que tu voies, c’est pour cela sans doute qu’il fallait que je fusse aveugle ;

Pour que tu aies la joie, il me fallait sans doute cette nuit éternelle sans aucune parole que ma part est de dévorer !

ORIAN. — Viens avec moi où je suis.

PENSÉE. — Où tu es, est-ce qu’il y a de la place aussi pour le malheur ? où il y a tant de lumière, est-ce qu’il y a de la place aussi pour ces yeux qui ne veulent pas s’ouvrir ?

Cette humiliation que j’ai apprise depuis le jour où je suis née, Juive, aveugle,

Ces larmes, les oublierai-je ?

Est-ce que ce sera pour rien ? Ah, il ne faut pas m’aimer ! Jures-tu qu’il y a un endroit quelque part pour que ces deux choses y subsistent,

Ce besoin que j’ai de l’amour et cette certitude qu’il n’y a rien en moi pour le mériter ?

ORIAN. — C’est vrai qu’il ne faut pas vous aimer ?

PENSÉE. — Non, cher époux, non il ne faut pas m’aimer ! Quel chemin y a-t-il de vous à moi ?

Je vous aime trop. Je vous ai tellement attendu.

Pour me faire croire que vous m’aimez, Orian, c’est difficile. Qui ne voit pas, il lui faut autre chose que ces paroles à tous.

Quelque chose qui soit à lui, quelque chose qui lui soit personnellement adressé. Une preuve qu’il n’y ait pas moyen de récuser. Et puisqu’il ne voit pas,

Ce que ses mains peuvent tenir.

ORIAN. — Et si je meurs pour vous, Pensée, est-ce que ce sera suffisant ?

PENSÉE (geste vers lui). — Si vous mourez,

Si vous mourez, ce ne sera pas pour moi, mais pour la France que vous me préférez.

ORIAN. — Si je ne meurs, je ne puis arriver jusqu’à vous.

PENSÉE. — Et qui donc alors me fera entendre ce mot que mon cœur attend ? Pour me faire croire que vous m’aimez, Orian, c’est difficile,

À moins que vous ne me le disiez.

Mais dites seulement : Je vous aime, et cela me suffit. Dites seulement : Je vous aime, et je le croirai aussitôt.

ORIAN. — À peine vous l’aurais-je dit que cela cesserait d’être vrai.

PENSÉE. — Je ne comprends pas. Comment est-ce que vous me demandez de vous comprendre ? Comment est-ce qu’il peut être bon pour moi que vous soyez mort ? Bon, quand on aime quelqu’un, qu’il cesse d’être là.

Ceux qui voient, est-ce qu’ils se lassent du soleil ? Et moi qui n’ai pas de soleil, est-ce que je me passerai de cette voix comme la révélation de tout, qui m’a dit une fois : Ma bien-aimée.

Quand je vivrais cent ans, et quand chacune des secondes de ces cent vies serait faite de cent années,

En cela je ne vieillirai jamais que je suis sûre que j’aurai quelque chose à vous dire,

Quelque nom pour vous appeler, quelque invention nouvelle de mon cœur, quelque récit de moi même qui ne pourra jamais tarir.

Est-ce ma faute si c’est vous qui êtes la force ? si c’est vous qui êtes chargé de savoir pour moi ? si tout ce dont j’ai besoin au monde n’est pas en moi, mais hors de moi-même, ceci ? Si c’est vous auquel m’attache une chose plus forte que le droit, la nécessité sans aucune espèce de droit ?

Ah, quand je vivrais cent ans, vous serez toujours le même pour moi, et il me semble que j’aurai toujours quelque chose à vous dire, quelque mot bien tendre, quelque partie de votre cœur dont vous auriez pensé qu’elle m’était close,

Cette pauvre âme aveugle entre vos bras qui ne cesse de vous appeler par votre nom et de vous dire qu’elle vous aime !

ORIAN. — Alors, est-ce que vous me conseillez de déserter ? Est-ce que vous m’enfermerez à clef dans votre maison et je n’aurai pas d’autre affaire au monde que de vous caresser ? Est-ce que je n’aurai pas d’autre but que vous ?

Qu’est-ce que vous aimez en moi, sinon ce but pour lequel j’ai été fait ? sinon ce terme que j’ai été fait pour atteindre et qui m’explique et sans lequel je ne suis qu’une réunion de membres au hasard ?

Quand je l’aurai atteint, et s’il me faut mourir pour cela, c’est alors que je posséderai mon âme, et que je pourrai vous la donner. C’est pour vous aussi qu’il est nécessaire que j’existe.

Jusque là, c’est le devoir qui passe d’abord, quel qu’il soit, urgent, aussitôt, dès qu’il se présente !

Quand je vivrai enfin, quand je ne serai plus cet Orian aveugle et à demi dormant, mais quelqu’un dans un rapport éternel enfin avec une cause raisonnable…

PENSÉE. — Cet Orian que vous dites était assez pour moi.

ORIAN. — C’est alors que je pourrai revenir vers vous, ma chérie, et vous dire : Ouvre les yeux, Pensée !

PENSÉE. — Il n’y a rien à voir dans mes yeux.

ORIAN. — Il y a la mort qui m’attend, sans œuvres et sans postérité.

PENSÉE. — C’est cela que tu vois quand tu me regardes ?

ORIAN. — C’est cela que tu m’annonçais et que j’ai aimé en toi.

PENSÉE. — La mort pour moi, est-ce que tu la préfères à la vie ?

ORIAN. — Oui, Pensée.

PENSÉE. — Que puis-je demander davantage ?

ORIAN. — Ce que je dis, ne le savais-tu pas ?

PENSÉE. — Tout ce que tu dis, je le savais d’avance.

ORIAN. — Te souviens-tu de ce que je t’ai promis, il y a si longtemps qu’on ne saurait dire le moment,

Cette chose entre nous qui était avant notre naissance ?

PENSÉE. — Je m’en souviens.

ORIAN. — Que je t’aimais et que je n’en aimerais aucune autre ?

PENSÉE. — Je le crois, Orian.

ORIAN. — L’anneau d’or de notre mariage, je te le mettrais au doigt.

PENSÉE. — Dis, pourquoi avoir voulu me laisser à un autre ?

ORIAN. — Ce fut du temps, ma Pensée, où je vivais encore.

PENSÉE. — Est-ce bien vrai du moins que maintenant au moins je suis à vous ?

ORIAN. — Quand j’aurai libéré mon âme, alors je pourrai vous la donner.

PENSÉE. — N’y a-t-il pas d’autre moyen de la libérer, sinon qu’elle soit ainsi cruellement séparée de ce corps et du mien ?

ORIAN. — Heureux de qui le devoir est court ; heureux à qui le devoir est clairement montré. Défendre sa mère, défendre sa patrie, quoi de plus court, quoi de plus simple ? Les circonstances se sont chargées de tout régler pour moi. Le même humble, le même facile devoir que pour tous, quel bonheur. Et le prix qui est avec moi, cette Pensée.

J’étais trop impatient pour la vie, brusque, trop capricieux, trop prompt. L’insecte mâle qui n’est réglé que pour une heure.

PENSÉE. — J’étais patiente pour toi.

ORIAN. — Ce que je te demandais, ce que je voulais te donner, cela n’est pas compatible avec le temps, mais avec l’éternité.

PENSÉE. — Moi, si je te disais que je t’aime, est-ce que ce serait facile que de me quitter ?

ORIAN. — Je le sais sans que tu le dises.

PENSÉE (elle se met entre ses bras). — Toutefois, c’est une chose douce à entendre alors qu’on sait que c’est vrai.

ORIAN. — Ne me tente pas, ma rose dans la nuit. Ne te place pas entre mes bras. C’est dangereux d’être une rose quand on n’est défendue que par des chèvrefeuilles.

PENSÉE. — Comment saurai-je que je suis la plus belle, si tu ne me le dis pas ?

ORIAN. — Il n’en est aucune autre pour moi.

PENSÉE. — Où est-elle, la plus belle de toutes les femmes ?

ORIAN. — Si près que je ne puis plus la voir.

PENSÉE. — Où est-elle cette place contre ton cœur ?

ORIAN. — Mon ennemie l’occupe.

PENSÉE. — Si je la trouve, on ne me la fera pas quitter si aisément.

ORIAN. — Ah, je ne le sais que trop que tu es la plus forte.

PENSÉE. — Si je veux vraiment que tu restes, est-ce que tu pourras partir ?

ORIAN. — Je ne sais plus rien que toi seule.

Silence.

PENSÉE (elle se sépare de lui). — Adieu donc.

ORIAN. — Pensée, ah, est-ce toi maintenant qui me dis adieu ?

PENSÉE. — C’est fini. Ne viens pas plus près.

ORIAN. — Pensée, ah, je resterai avec toi si tu le veux.

PENSÉE. — Ne dis pas des choses indignes.

ORIAN. — Ah, je suis fou ! Ah, qu’importe tout le reste au prix de ce seul moment que tu peux me donner ?

PENSÉE. — Il me faut plus qu’un seul moment.

ORIAN. — Tu es en mon pouvoir.

PENSÉE. — C’est vrai. Comment fuirais-je ?

ORIAN. — Il est impossible de nous séparer.

PENSÉE. — Non, ce n’est pas impossible.

ORIAN. — Je ne le veux plus, Pensée ! Je ne le peux plus, Pensée !

PENSÉE. — Ce que font tant de Français, ne peux-tu le faire ? Ce que tant de femmes supportent, ne puis-je le supporter ?

ORIAN. — Il ne fallait pas venir si près de moi.

PENSÉE. — Il ne fallait pas, Orian ?

ORIAN. — Il ne fallait pas que je te prenne entre mes bras.

PENSÉE. — Et si mon cœur n’avait battu si près de toi, comment l’aurais-tu connu ?

ORIAN. — Connais-tu le mien aussi ?

PENSÉE. — Je le connais, homme impérieux.

ORIAN. — Quand tu t’es mise entre mes bras, la nuit est venue sur mes yeux.

PENSÉE. — J’ai donc pu t’enseigner cela du moins ?

ORIAN. — Je sais ce que c’est que la nuit.

PENSÉE. — Dis, est-ce que c’est une chose si cruelle ? est-ce qu’il y a besoin de se voir quand on s’aime ?

ORIAN. — Il n’y a besoin de rien autre.

PENSÉE. — Non.

ORIAN. — Mais comprends-tu aussi maintenant ce que je te disais quand je te parlais d’une autre peine ?

PENSÉE. — Ah, je suis faible et ce qui suffit à d’autres femmes m’eût suffi.

ORIAN. — Pourquoi donc me dis-tu de partir ?

PENSÉE. — Je suis forte aussi.

Silence.

ORIAN. — Je t’aime, Pensée.

Demi-pause.

PENSÉE. — Je comprends que c’est adieu que cela veut dire.

ORIAN. — Adieu.

PENSÉE. — Laisse-moi une dernière fois tendre les mains vers toi, Comme les mourants quand un ange place la harpe éternelle déjà entre ces doigts qui la cherchent.

(Elle lui touche la figure avec les mains.)

Laisse moi une dernière fois connaître ton visage, laisse moi en prendre l’empreinte avec cette cire vivante,

Ces deux mains qui ne sont autre chose avec leurs doigts que mon âme dès que je t’ai touché.

Adieu, chère tête.

Sort ORIAN.

SCÈNE III

Entre ORSO.

PENSÉE. — Orso, il nous faut de ce pas annoncer à ma mère que nos fiançailles sont rompues.

ORSO. — Nous y sommes donc enfin, vous voyez que mon conseil était bon.

Vous l’ai-je pas amené au bon moment ?

PENSÉE. — C’est vous qui êtes bon, Orso, et je vous aime bien.

ORSO. — C’est tout ce qu’il me faut. Vous aurez toujours la première place dans ce cœur de gendarme.

PENSÉE. — Vous n’avez pas trop de peine ?

ORSO. — Juste ce qu’il faut. Juste assez pour cette ombre de mélancolie qui sied à une mâle figure.

PENSÉE. — Ne plaisantez pas.

ORSO. — Me voilà bien débarrassé. Grand Dieu, qu’aurai-je fait de cette Madame Cogne-partout ?

PENSÉE. — Si aveugle que je sois, je ne suis pas mal arrivée où je voulais,

Et, pour avoir des yeux, celui-ci n’a pas su fuir si loin qu’il ait réussi à m’échapper.

ORSO. — Comptez sur moi pour le maintenir dans le devoir.

PENSÉE. — Est-ce vrai qu’il y a tant de danger pour lui ?

ORSO. — Il ne faut pas qu’on vous le détériore, pas vrai ?

PENSÉE. — Il est persuadé de ne pas revenir.

ORSO. — Et moi, je vous dis que je vous le ramènerai.

PENSÉE. — C’est la mort qui me l’a rendu accessible.

ORSO. — Pourquoi parler de sa mort, vous aussi ? C’est vexant. Je n’aime pas que vous parliez ainsi.

PENSÉE. — Et quand ce serait la mort, et quand il n’y aurait eu que ce seul moment,

Ce moment tout de même je l’aime, et c’est assez pour moi, et rien ne peut empêcher qu’il existe.

Ainsi, malgré ce voile indéchirable qui m’entoure, ainsi l’amour a pénétré jusqu’à moi, et rien n’a su m’en défendre ! Il m’aime, je crois en Dieu ! Il n’y a plus de mort pour moi, il n’y a plus de nuit ! Ah, le bonheur est une chose si grande qu’il n’était pas en mon pouvoir de lui échapper !

Il y a beaucoup de femmes plus belles que moi, et cependant c’est moi qu’il a choisie ! Il y a beaucoup de femmes qui sont capables de voir, et moi j’ai les yeux fermés à toute autre chose que son amour !

Loué soit Dieu, parce que je lui ai paru désirable ! Loué soit Dieu parce qu’entre toutes il a désiré ces choses seules que j’étais en état de lui donner !

J’étais donc dans ma nuit sans le savoir maîtresse de ces grands trésors.

Ah, puisqu’il m’a aimée aveugle, c’est d’être plus aveugle encore que je désire.

Et non seulement que je ne le voie pas, mais qu’il ne me voie pas non plus, et non plus ce visage périssable, mais cette chose seulement que je lui ai donnée et qui est à lui, et que ni la vie ni la mort ne seront capables de lui arracher !

Et puisqu’il m’a aimée dessaisie, c’est d’être plus pauvre encore que je désire, gratuite entre ses bras, inexplicable à tous.

Et au regard de cet honneur que le monde accorde, plus dépourvue qu’aucune de celles-là sur qui un nom Juif est écrit.

Dans la nuit où j’étais il a bien su me trouver et s’il faut maintenant que lui aussi disparaisse aux yeux de ceux qui voient,

Ce n’est pas cette nuit-là à mon tour qui me fera peur et qui sera suffisante à me séparer de lui.

ORSO. — Et moi, Pensée, est-ce que je serai toujours votre ami ?

PENSÉE, lui tendant la main. Mon grand ami.

ORSO. — Quand la paix sera revenue, il faudra que vous me preniez un jour et que vous m’expliquiez pourquoi j’ai eu de l’amour pour vous, jadis.

PENSÉE. — Est-ce que vous n’en avez plus ?

ORSO. — Qu’est-ce qu’il faut que je réponde ?

PENSÉE. — Cela me fâcherait que vous me répondiez non.

ORSO. — Je ne vous aime pas comme mon frère. Vous me suffisiez telle quelle. J’aurais été patient avec vous.

Il y a bien des hommes qui ne sont pas autrement sensibles, et qui pleurent parce qu’une joue d’enfant ne s’est jamais posée contre la leur.

Il y a quelqu’un qui se serait alourdi entre leurs bras. Cette décoloration solennelle de la femme en proie à un autre être qui se fait d’elle.

Et moi d’abord, je vous avais admirée, vous me sembliez si fière et si forte. Oui, vous fouliez le sol avec tant de grâce et de dignité.

Puis quand j’ai su que vous étiez aveugle,

Avec cet air de reine, avec ce visage de jeune dieu,

C’est cela qui vraiment m’a touché. De vous sentir si faible avec moi, sans aucun chemin si je n’étais pas avec vous,

Cela m’aurait expliqué toute la vie.

D’avoir votre petite main dans la mienne, c’est cela qui m’aurait donné de la force.

Cette main, où cela aurait-il été meilleur pour elle que dans la mienne ?

PENSÉE. — Ne pensez pas que vous m’ayez caché cela jusqu’ici.

ORSO. — Ça ne fait rien, Pensée. N’en dites pas plus long. Un homme aussi peut avoir de la pudeur.

J’ai gagné cela du moins sur mon frère, c’est que je suis libre, léger comme une plume au vent. Lui est lourd, retardé, il vous aime trop. Il ne va pas à la guerre comme j’y vais.

C’est bon d’être entièrement léger, c’est bon d’être libéré de toutes les tâches de la vie. Gais, chantants, le col arraché de la chemise ! Oui, même parmi les âmes, je crois qu’on reconnaîtra à leur air ceux-là qui sont morts à pleine poitrine, en pleine jeunesse !

Une âme de vingt ans, c’est cela qui flambe dans le soleil de Dieu !

C’est une chose si facile que de mourir et on ne vous aura pas demandé autre chose. Mourir en hommes au lieu de vivre bassement en esclaves, en spécialisés.

Voici toutes les aubes à la fois, le premier rayon de grand soleil qui vous flambe la fenêtre d’un seul coup avec le cœur !

C’est pour cela qu’on voit des morts avec des visages si beaux, ils sont comme des enfants qui regardent.

Ils ne regrettent rien. Mourir pour la patrie est une chose si belle qu’ils en gardent un sourire ébloui.

— Venez, Madame la Taupe. Venez, Madame la Chauve-Souris. Donnez-moi le bras. Je m’en vais vous ramener à votre Maman.

Ils sortent.