Le Père humilié/Acte IV
ACTE IV
SCÈNE I
SICHEL, PENSÉE
PENSÉE. — Que ces fleurs sentent bon, elles m’enivrent, c’est à peine si je puis les supporter. Leur odeur est si forte qu’elle me donne le vertige.
SICHEL. — Pourquoi les a-t-on laissées ici ? Je voulais les faire enlever. Tout te fait mal en ce moment.
PENSÉE. — Non. Laisse-les.
SICHEL. — Veux-tu que j’ouvre un peu la fenêtre ?
PENSÉE. — Oui. Laisse entrer ce dernier rayon si doux jusqu’à moi,
La couleur rouge du soir.
Laisse entrer Rome jusqu’à moi.
SICHEL entr’ouvre la fenêtre.
PENSÉE. — C’est l’heure de l’Ave Maria.
SICHEL. — Ces fatales cloches me serrent le cœur. Qu’est-ce qu’elles disent ainsi à coups pressés ?
PENSÉE. — Moi je les aime, je les connais toutes, les petites et les graves, toutes proches et celles qui sont le plus loin,
Tant que toute la Ville Sainte autour de moi se dispose, édifiée par le son. Pures cloches, au lieu de tant de paroles ce serait bon de résonner comme elles
Soi-même et de n’être éternellement que la et mi.
Ah, je voudrais voir Dieu comme elles, ne serait-ce que le temps de compter jusqu’à cinq.
SICHEL. — Et moi, si je puis voir Dieu, mon enfant,
Ce ne sera jamais que dans tes yeux, quand ils se seront ouverts.
PENSÉE. — Faites moi un peu de musique, maman.
SICHEL, se levant. — Que veux-tu que je te joue ?
PENSÉE. — Non. Reste avec moi. La musique m’empêcherait d’entendre.
SICHEL. — C’est ainsi que je te vois toujours attentive et attendante
Comme si tu n’avais d’oreilles que pour ce qui au dehors va arriver.
PENSÉE. — Il n’arrivera personne.
Et comment ferais-tu mère, si tu n’avais que l’ouïe et le toucher
Pour construire une ville comme celle-ci ?
Rien qu’avec des voix qui viennent de divers côtés, le roulement des voitures, une femme qui chante, une querelle, un marteau qui tape, un cri d’oiseau,
Avec la différence du chaud et du froid, toutes les nuances qu’il y a dans l’ombre, tous ces souffles divers,
Et ce sens de la vision, qui est absente, réparti sur tout mon corps ?
C’est à moi d’arranger une ville de tous ces sons qu’elle modifie comme les murailles font de la lumière,
Cette Rome merveilleuse avec ces escaliers qui montent vers de grands jardins, ces rues disposées pour les pas de la procession,
Et au sortir de beaucoup d’ombres ce que tu m’as dit : tout-à-coup ces palais couleur de jour. Ah, ce doit être beau !
Je suis comme un enfant le premier jour qu’il se réveille, dans une chambre fermée, dans un pays inconnu.
Ce monde qui vous semble si naturel, il est invisible pour moi. J’y suis comme si je n’y étais pas. Le séjour, d’ailleurs, ne sera pas long. Il me faut faire ma provision pendant que j’y suis.
Je ne le connais que par ce que tu me racontes. On m’a fait des yeux sans doute qui ne lui étaient pas adaptés.
Et lorsque je le verrai peut-être, ce sera bien loin en arrière lorsque déjà il fuit.
Comme le passager qui s’est réveillé trop tard et qui ne voit plus le rivage et la ville qu’on lui montre avec ses monuments
Autrement qu’une longue ligne là-bas dans la grande lumière du matin,
Presque pareille à l’écume.
SICHEL. — Il y a quelqu’un qui t’aime sur la jetée qui te fait signe avec son mouchoir.
PENSÉE, elle se pose la main sur le flanc comme si elle ressentait une douleur subite.
SICHEL. — Qu’y a-t-il ?
PENSÉE. — J’ai senti un mouvement en moi.
SICHEL, à demi voix. — L’enfant ?
PENSÉE, de même. — C’est lui.
SICHEL, comme pour elle-même. — Sans doute. Quatre mois se sont écoulés.
PENSÉE. — Mon enfant a bougé en moi !
SICHEL. — Pourquoi n’écris-tu pas à Orian ?
PENSÉE. — Lui-même ne m’a pas écrit une seule ligne.
SICHEL. — Mais moi, je lui ai écrit pour toi, il y a quinze jours.
Oui, je m’y suis décidée,
Bien que tu me l’aies défendu.
Tu ne me grondes pas ?
PENSÉE. — Non. Cela ne fait rien.
SICHEL. — Mais pourquoi Orso, lui aussi, nous laisse-t-il sans nouvelles,
Alors que nous recevions une lettre de lui chaque semaine ?
— On m’a dit qu’il devait venir ici, chargé d’une mission.
Aucun mot de lui depuis cette nouvelle année.
PENSÉE. — Il y a eu des mouvements de troupes.
SICHEL. — J’ai peur que quelque chose ne soit arrivé.
PENSÉE, montrant la corbeille. — Il n’est arrivé que ces belles fleurs.
SICHEL. — Je voudrais bien savoir qui nous les a envoyées.
— Je suis inquiète pour ton père aussi. Il est là-bas tout seul dans ce pays froid. Je suis sûre qu’il ne se soigne pas comme il faut. Il est si imprudent. Lui aussi, pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé !
PENSÉE. — Tout cela n’est pas important.
SICHEL. — Qu’est-ce qui est important ?
PENSÉE. — Ce qui est important c’est que mon enfant vit !
SICHEL. — Il faudra que nous ayons quitté Rome bientôt.
PENSÉE. — Pourquoi ?
SICHEL. — Nous irons à Paris en grand secret. Là tout peut se cacher.
PENSÉE. — Il n’y a rien à cacher.
SICHEL. — Je n’ai rien osé dire à ton père. Il est terrible pour ces genres de choses et tout ce qui est de notre considération. Grand Dieu, je le vois d’ici !
Mais laisse moi faire, mon enfant. Ta mère est fine et sait plus d’une adresse. Nous saurons dérober à tous cet enfant de l’amour.
PENSÉE. — Crois-tu que je vais abandonner mon enfant ?
SICHEL. — Laisse moi croire ce que je veux. À chaque jour sa peine. Qui te dit cela ?
Ne m’ôte pas l’esprit et le courage que je puis avoir, j’en ai besoin.
PENSÉE. — Mère, as-tu honte de moi, toi aussi ?
SICHEL. — Honte de toi, Pensée !
PENSÉE. — Il n’est personne au monde plus fière que je ne le suis.
SICHEL, lui posant la main sur le genou. — Va, mon enfant, je sais ce que tu souffres.
PENSÉE, à voix basse. C’est vrai, mère, c’est dur pour moi. J’étais faite pour être irréprochable,
Je souffre de tous ces yeux qui me regardent. Une aveugle, comment peut-elle se défendre ?
— Et que pensera-t-on de lui ?
SICHEL. — Moi, je suis avec toi. Que nous fait le mépris de tous ? J’y fus habituée jadis et la honte est pour moi comme une patrie retrouvée. Pauvres femmes ! Dieu est avec nous dans notre petitesse.
PENSÉE. — Qu’est-ce qu’on peut me faire après tout ?
Maintenant, il y a mon enfant avec moi pour partager mes ténèbres !
SICHEL. — Maintenant, tu sais ce que c’est que d’être mère.
PENSÉE. — Que c’est singulier de penser qu’en ce moment il se fait de moi des yeux qui seront capables de voir et que je porte ces étoiles vivantes dans mon sein !
SICHEL. — Qu’est-ce qui serait à soi sinon ce petit que l’on a fait de soi-même ?
PENSÉE. — Il me verra et je ne le verrai pas. Les autres mères guident leur enfant, c’est lui qui guidera la sienne,
Chancelante à jamais au travers de ces choses inconnues qu’il trouvera si sûres.
SCÈNE II
PENSÉE. — Qui est entré ?
Je demande qui est là ?
ORSO. — Pensée de Homodarmes, ma chère femme, c’est moi.
PENSÉE, faiblement. Est-ce vous, Orian ?
ORSO. — Ne me reconnaissez-vous pas ?
PENSÉE. — Je ne sais. C’est la voix d’Orian et ce n’est pas la sienne.
ORSO. — La voix et le cœur, Pensée, et tout ce qu’une seule heure permet de présence avec vous
À quelqu’un qui bientôt sera obligé de repartir.
PENSÉE. — Si vous êtes Orian, pourquoi ne venez-vous pas plus près ?
Et pourquoi déjà ne suis-je point, trop heureuse femme, entre vos bras ?
ORSO. — Si je me laissais prendre, on ne me laisserait plus partir.
PENSÉE. — Toujours partir ! Ah, je ne sais que trop que je ne puis pas vous retenir.
ORSO. — Quatre mois, c’est à peine s’ils se sont écoulés,
Et déjà vous ne reconnaissez plus ma voix.
PENSÉE. — Il faut que mes sens se soient émoussés,
Comme une plante qui se ternit à cause du fruit qu’elle porte.
ORSO. — Cet enfant, Pensée ?
PENSÉE. — Aujourd’hui même, je l’ai senti qui s’éveillait dans mon sein.
Oui, j’ai failli m’évanouir pendant que je respirais ces fleurs.
ORSO. — C’est moi qui vous les ai envoyées.
PENSÉE. — Pourquoi m’avoir laissée ainsi sans nouvelles ?
ORSO. — Qu’est-ce qu’une lettre pouvait dire que vous n’eussiez su déjà ?
PENSÉE. — Comment va votre frère ?
ORSO. — Orso est bien. Est-ce que vous pensez encore à lui ?
PENSÉE. — Je l’aime comme vous l’aimez.
ORSO. — Il ne faut aimer que votre époux. Aucune parcelle de votre cœur aujourd’hui,
Cet avare Orian ne veut plus la laisser à un autre.
PENSÉE. — Vos paroles sont douces, Orian, plus tendres
Qu’aucune de celles que vous m’ayez dites autrefois, en ce temps qui fut court.
Pourquoi est-ce que je les écoute avec un cœur pesant ?
ORSO. — Parce que je vais repartir, vous le savez ; mon congé qui n’est que de peu d’heures expire.
PENSÉE. — N’est-ce pas pour ne plus nous revoir ?
ORSO. — Est-ce que vous me voyiez tellement ?
PENSÉE. — Au delà de tout ce que les yeux peuvent voir, nous nous sommes touchés.
ORSO. — Pensée, je suis venu vous dire de prendre soin de cet enfant que sans doute je ne connaîtrai pas
Et qui est à son père comme il est à vous, ce qui demeure de lui
Pour vous dire de ne pas l’oublier.
PENSÉE. — Je ne vis que pour lui et pour vous.
ORSO. — Et je suis venu vous dire une autre chose aussi, Pensée.
PENSÉE. — J’écoute.
ORSO. — C’est qu’il ne faut pas douter de celui qui vous aimait
Malgré ce long silence. Mais qu’est-il besoin de parler à ceux qui ont foi l’un dans l’autre ? Quel mérite y aurait-il à me croire si j’étais là toujours ?
Nul ne vous aurait aimée comme il vous aimait. Il faut le croire.
PENSÉE. — Je le sais, je le crois.
ORSO. — L’absence fut longue.
PENSÉE. — Vous voici.
ORSO. — Et si elle devait être plus longue encore, ne le supporteriez-vous pas avec courage ?
PENSÉE. — Tout le courage que vous me demanderez.
ORSO. — Pauvre enfant, il n’y a chose si dure que mon exigence n’aille plus loin.
PENSÉE. — Pas aussi loin que mon amour.
ORSO. — Après une aussi longue séparation, si vous êtes avec moi, Pensée, ah, qui sera capable de nous dissoudre ? Je ne veux plus qu’une réunion telle
Que ce ne soit plus le temps qui la fasse cesser, mais elle qui soit capable au contraire de faire cesser le temps.
PENSÉE. — Vous m’aimerez toujours ?
ORSO. — Il y avait un homme qui ne pensait qu’à lui-même.
L’appel auquel son oreille était tendue, il croyait qu’il ne s’adressait qu’à lui seul.
Tout était simple : lorsque vous êtes venue, Pensée.
Et la blessure que vous lui avez faite est telle que rien, et même la mort, ne sera capable de le guérir.
PENSÉE. — Pourquoi parler de la nuit alors que vous êtes vivant ?
ORSO. — Maintenant si mon absence est longue, s’il ne répond pas lorsque vous l’appellerez,
Il ne faut pas croire que ce soit sa faute, et que celui qui vous a tant aimée trahisse.
Je jure qu’il vous aimait.
PENSÉE. — Ce n’est pas Orian qui parle.
ORSO. — Qui serait-ce donc ?
PENSÉE. — Orso, qu’avez-vous fait de votre frère Orian ? Où est-il ?
ORSO. — Pensée, c’est maintenant qu’il faut montrer ce courage que vous m’avez promis.
Tout ce que j’ai dit, oui, c’est bien lui qui vous le disait par ma bouche. Nous ne nous sommes pas quittés. Il n’avait rien de secret pour moi et j’entendais chaque battement de son cœur.
Pensée de Homodarmes, maintenant, ce que j’ai à vous annoncer, il faut que vous l’écoutiez sans fléchir :
Orian n’est plus.
PENSÉE. — Orian est mort. C’est bien. Je le savais et mon cœur n’attendait pas autre chose.
ORSO. — Il est mort, et ce message dont il m’a chargé pour vous est qu’il faut vivre.
PENSÉE. — Je vivrai.
ORSO. — La veille de sa mort, nous avons causé ensemble toute la nuit, de vous et de votre enfant. Il m’a chargé de vous demander pardon.
PENSÉE. — C’est moi qui ne cesse pas de lui demander pardon.
ORSO. — J’ai su ce qui s’était passé entre vous,
La veille de son départ. J’ai compris ce que fut cette heure d’aveuglement et de vertige.
SICHEL. — Une rencontre désespérée et sans aucune parole, comme des gens qui n’en peuvent plus et qui ne savent ce qu’ils font.
ORSO. — Il est heureux que votre mère ait pensé à m’écrire.
PENSÉE. — Je le lui avais défendu.
ORSO. — Il voulait revenir dès qu’il l’aurait pu.
PENSÉE, criant tout-à-coup. — Orian est mort ! Orian est mort ! Il n’est plus !
Où êtes-vous, mon cher mari, et pourquoi n’êtes-vous pas avec moi ?
SICHEL, la soutenant. — Pensée, mon enfant bien-aimée !
PENSÉE. — Comment est-il mort ?
ORSO. — Tué d’une balle au cœur comme nous chargions les Allemands dans un mauvais petit champ de vignes à travers les échalas.
Je l’ai vu tout-à-coup qui lâchait son fusil et qui tombait en avant. Son corps est resté plié en deux, accroché à un petit mur de pierres sèches parmi les ronces.
PENSÉE. — Vous l’avez laissé là ?
ORSO. — Les Prussiens tiraient sur nous tant qu’ils pouvaient.
PENSÉE. — Moi, je serais morte avec lui.
ORSO. — Je suis un officier, et mon devoir n’était pas de me faire tuer mais d’assurer le commandement de ma section.
Nous avons dû nous replier peu après, abandonnant le corps.
PENSÉE. — Quoi, vous ne me rapportez rien de lui ?
ORSO. — Que voulez-vous faire d’un mort ?
PENSÉE. — Je l’aurais senti une dernière fois entre mes mains, ces sages mains !
Qui sait s’il aurait été tout à fait mort pour moi ?
Entre l’âme et le corps qu’elle a fait il y a un tel lien que la mort même n’est pas entièrement puissante à le dénouer,
Où que soit cette pauvre âme.
ORSO. — La sienne est avec Dieu. Ce Dieu qu’il aimait comme un sauvage et non pas comme un saint, il l’a conquis. Le corps est resté accroché misérablement quelque part.
Point d’œuvre derrière lui, rien que ce corps embarrassé dans les épines,
Plus loin que nous n’avons pu nous-mêmes aller et qui ne l’a pas empêché de passer outre.
Cette liberté qu’il désirait plus que la vie, elle est sa part enfin. Cette lumière vers laquelle il tendait de tout son être, il y est. Ce Père dont il était le fils.
PENSÉE. — Les yeux qui étaient chargés de voir pour moi, où sont-ils ?
ORSO. — Qui sait si je ne vous les ai pas rapportés ?
PENSÉE. — Que dites-vous ?
ORSO. — Je n’ai pas voulu l’abandonner aux Boches tout entier.
De cette tête qui était le capitaine de la personne en un corps qui ressuscitera et qui dort,
Quelque chose encore de celui que nous aimions émane.
PENSÉE. — Quoi, est-ce que vous me rapportez…
ORSO. — Sa tête. Oui, j’ai pu la détacher.
Elle était lourde avec moi, tout ce temps que je la portais avec moi sous mon manteau.
PENSÉE. — Où est-elle ?
ORSO. — Au fond de cette corbeille de fleurs que je vous ai envoyée ce matin.
PENSÉE, se levant et faisant un mouvement vers la corbeille. — Orian, mon cher mari, êtes-vous là ?
ORSO. — Pensée, ne le touchez pas, car il est mort. Il appartient à un ordre différent, il n’est plus avec nous à notre manière.
Que de lui jusqu’à vous l’encens de ces longs calices dont j’ai fait sa sépulture soit un signe suffisant.
PENSÉE. — Il n’a point eu horreur de moi, je n’aurai point horreur de lui parce qu’il est mort,
Et qui aurait le droit, si ce n’est moi qui suis sa femme de la saisir entre mes mains et de la garder sur mon sein comme sa possession ?
ORSO. — Respectez ce reste insulté.
PENSÉE. — Il n’a point eu horreur de moi ! Il est venu jusqu’à moi qui suis la dernière des femmes ! Malheureuse, obscurcie, il est venu à moi quand il aurait pu en trouver une plus belle !
C’est moi qui l’ai blessé, de cette blessure inguérissable. C’est moi qui l’ai arraché à son Père, oui je sais que c’est à cause de moi qu’il est mort et qu’il n’est plus rien de visible.
Ah, qu’on me donne un voile de soie pour recevoir ce qui me reste de lui, qu’on me donne le linge le plus fin pour couvrir ces mains indignes !
ORSO. — Tout-à-l’heure vous serez seule avec lui.
PENSÉE. — Mais dès maintenant je puis me pencher sur lui et respirer son âme, cette bouffée de parfum qui monte de sa sépulture.
ORSO. — Il est mort et ce n’est plus par aucun de vos sens que vous êtes capable de l’atteindre.
PENSÉE. — Orian, qui êtes là, est-ce vrai ? Ah, je crois qu’il n’y a rien en moi qui ne soit capable d’aller jusqu’à vous !
ORSO. — Il vit en vous, et c’est pour ce qui de lui vit au fond de vos entrailles que vous devez vivre vous-même.
PENSÉE. — Il vit, et je me meurs !
ORSO. — Maintenant, c’est assez de faiblesse. Il est temps que vous entendiez ce que je suis chargé de vous dire.
Voici ce qu’Orian m’a chargé de vous dire, prévoyant sa mort,
Cette dernière nuit que nous avons passée ensemble.
PENSÉE. — Parlez, je vous écoute.
ORSO. — … Et sachant ce que votre mère m’avait écrit,
Ce fruit de lui que vous portez en vous, hors de la loi.
Oui, ç’a été une grande joie et une grande amertume pour lui.
Vous ne m’avez pas répondu tout-à-l’heure quand je vous ai dit qu’il m’avait chargé de vous demander pardon.
C’est fait ? Bien. Rien ne pèse plus sur son âme.
SICHEL. — Je lui pardonne aussi.
ORSO. — Maintenant, le mal qui a été fait, il faut le réparer en ce qui est de nous. Il n’est pas possible que l’enfant d’Orian
Naisse sans nom, et que sa femme avec son enfant ait cette tache publique.
PENSÉE. — Ce que son sang n’a pu effacer, je suis là pour le supporter.
ORSO. — Il ne s’agit pas seulement de vous,
Mais de lui et de cet enfant qui le continue. Il faut sauver le nom et l’insulte, comme on sauve le drapeau.
PENSÉE. — Je ferai ce que vous voudrez.
ORSO. — La suprême volonté d’Orian, sa dernière parole près de la mort
Est que vous m’épousiez.
PENSÉE. — Je ne veux pas ! Je ne serai pas à un autre que lui.
ORSO. — Madame, je vous répète que ce n’est pas ce que vous voulez qui est important.
PENSÉE. — Ne suis-je pas maîtresse de moi-même, et de mon âme et de mon corps,
Et de ceci que j’ai fait de moi ?
ORSO. — Non.
PENSÉE. — Orian, quoi ! Est-ce là ce que vous me demandez ?
ORSO. — Celle qui fut à mon frère, croyez-vous qu’elle soit jamais pour moi
Autre chose qu’une sœur ?
PENSÉE. — J’accepte.
ORSO. — Bien, petite sœur. D’ailleurs la guerre n’est pas finie ;
La nuit qui vient efface l’une après l’autre ces deux voix entre lesquelles votre cœur hésita
Ce soir d’été jadis.
Ces deux braves dont le cœur était plus haut que la mort.
PENSÉE. — Ne viendra-t-elle pas aussi pour moi tout de bon ?
ORSO. — Votre devoir est de vivre.
PENSÉE. — Je vivrai. Pour qui me prenez-vous ?
Je vivrai pour cet enfant obscur qui est héritier en moi de mon âme avec la sienne,
Tant que l’on voudra. Toute la vie que l’on voudra jusqu’à la dernière minute ! Moi qui fais la vie, est-ce que je n’aurais pas le courage de l’accepter ?
ORSO. — Demain le prêtre nous unira.
PENSÉE. — Je serai une femme loyale.
ORSO. — Ainsi vous aurez accompli ce qu’Orian vous demandait.
PENSÉE. — Vous le pensez ? Ah, il est difficile pour celui qui aime de faire tout ce que l’amour lui demande !
C’est pourquoi l’odeur de ces fleurs est plus enivrante pour moi que celle du laurier, le laurier qui parle de la victoire !
Ne pouvoir rendreamour pour amour,
Aimer, comme moi, et ne pouvoir le faire comprendre, avoir sa tâche, comme lui, et ne l’avoir pu faire,
Ah, c’est là le parfum mortel qui fait se rompre ces globes si purs.