Le Péché de Monsieur Antoine/Chapitre VII

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Calman-Lévy (1p. 75-87).


VII.

L’ARRESTATION.


« Toi ? toi ! Caillaud ! dit le charpentier stupéfait, avec le même accent que dut avoir César en se sentant frappé par Brutus.

— Oui, moi-même, garde champêtre. Au nom de la loi ! cria Caillaud de toutes ses forces pour être entendu aux environs, s’il se trouvait là quelque témoin ; et il ajouta tout bas : — Échappez-vous, père Jean. Allons, repoussez-moi, et jouez des jambes.

— Que je fasse de la résistance pour mieux embrouiller mes affaires ? Non, Caillaud, ça serait pire pour moi. Mais comment as-tu pu te décider à faire l’office de gendarme, pour arrêter l’ami de ta famille, ton parrain, malheureux ?

— Aussi, je ne vous arrête pas, mon parrain, dit

Caillaud à voix basse… Allons, suivez-moi, ou j’appelle main-forte ! cria-t-il de tous ses poumons… Allons donc ! reprit-il à la sourdine, filez, père Jean ; faites mine de me donner un renfoncement, je vas me laisser tomber par terre.

— Non, mon pauvre Caillaud, ça te ferait perdre ton emploi, ou tout au moins tu passerais pour un capon et une poule mouillée. Puisque tu as eu le cœur d’accepter ta commission, il faut aller jusqu’au bout. Je vois bien qu’on t’a menacé, qu’on t’a forcé la main ; ça m’étonne bien que M. Jarige ait pu se décider à me faire ce tort-là.

— Mais ça n’est plus M. Jarige qui est maire ; c’est M. Cardonnet.

— Alors, j’entends, et ça me donne envie de te battre pour t’apprendre à n’avoir pas donné ta démission tout de suite.

— Vous avez raison, père Jean, dit Caillaud navré, je m’en vais la donner ; c’est le mieux. Allez-vous-en !

— Qu’il s’en aille ! et toi… garde ta place, dit Émile Cardonnet sortant de derrière un buisson. Tiens, mon camarade, tombe, puisque tu veux tomber, ajouta-t-il en lui passant adroitement la jambe à la manière des écoliers, et si l’on te demande qui est l’auteur de ce guet-apens, tu diras à mon père que c’est son fils.

— Ah ! la farce est bonne, dit Caillaud en se frottant le genou, et si votre papa vous fait mettre en prison, ça ne me regarde pas. Vous m’avez fait tomber un peu durement, pas moins, et j’aurais autant aimé que ça se fût trouvé sur l’herbe. Eh bien ! est-il parti ce vieux fou de Jean ?

— Pas encore, dit Jean qui avait gravi une éminence, et qui se tenait à portée de prendre les devants. Merci, monsieur Émile, je n’oublierai pas, car je me serais soumis à mon sort, si la loi seule s’en était mêlée ; mais, depuis que je sais que c’est une trahison de votre père, j’aimerais mieux me jeter dans la rivière la tête en avant, que de céder à un homme si méchant et si faux. Quant à vous, vous méritiez de sortir d’une meilleure souche ; vous avez du cœur, et aussi longtemps que je vivrai…

— Va-t-en, répondit Émile en s’approchant de lui, et garde-toi bien de me parler mal de mon père. J’ai bien des choses à te dire, moi, mais ce n’est pas le moment. Veux-tu être à Châteaubrun demain soir ?

— Oui, Monsieur. Prenez des précautions pour ne pas vous faire suivre, et ne me demandez pas trop haut à la porte. Allons, grâce à vous, j’ai encore les étoiles sur la tête, et je n’en suis pas mécontent. »

Il partit comme un trait ; et Émile, en se retournant, vit Caillaud couché tout de son long par terre, comme s’il se fût évanoui.

« Eh bien ? qu’y a-t-il ? lui demanda le jeune homme effrayé ; vous aurais-je blessé réellement ? souffrez-vous ?

— Ça ne va pas mal, monsieur, répondit le rusé villageois ; mais vous voyez bien qu’il faut que quelqu’un vienne me relever, pour que j’aie l’air d’avoir été battu.

— C’est inutile, je me charge de tout, dit Émile. Lève-toi, et va-t-en dire à mon père que je me suis opposé de force ouverte à l’arrestation de Jean. Je te suis de près, et le reste est mon affaire.

— Au contraire, monsieur, passez le premier. Il faut que je m’en aille en clopant ; car si je me mets à courir pour raconter que vous m’avez cassé les deux jambes, et que j’ai supporté ça patiemment, votre papa ne me croira pas, et je serai destitué.

— Donne-moi le bras, appuie-toi sur moi, et nous arriverons ensemble, dit Émile.

— C’est ça, monsieur. Aidez-moi un peu. Pas si vite ! Diable ! j’ai le corps tout brisé. — Tout de bon ? mais j’en serais désespéré, mon camarade.

— Eh non, Monsieur, ça n’est rien du tout : mais c’est comme ça qu’il faut dire.

— Qu’est-ce que cela signifie ? dit sévèrement M. Cardonnet en voyant arriver le garde champêtre appuyé sur Émile. Jean a fait de la résistance ; tu t’es laissé assommer comme un imbécile, et le délinquant s’est échappé.

— Faites excuse, Monsieur, le délinquant n’a rien fait, le pauvre homme ; c’est monsieur votre garçon que voilà, qui, en passant près de moi, m’a poussé, sans le faire exprès, et au moment où je mettais la main, sur mon homme, baoun ! voilà que j’ai roulé plus de cinquante pieds, la tête en bas, sur les rochers. Ce pauvre cher monsieur en a eu bien du chagrin, et il a couru pour m’empêcher de tomber dans la rivière, sans quoi j’allais boire un coup, bien sûr ! Mais qui a été bien content ? c’est le père Jappeloup, qui s’est ensauvé pendant que je restais là, tout essoti et ne pouvant remuer ni pieds ni pattes pour courir après lui. Si c’était un effet de votre bonté de me faire donner un doigt de vin, ça me serait rudement bon ; car je crois bien que j’ai l’estomac décroché. »

Émile, en reconnaissant que ce paysan à l’air simple et patelin avait beaucoup plus d’esprit que lui pour mentir et arranger toutes choses pour la meilleure fin, hésita s’il n’accepterait pas l’issue qu’il donnait à son aventure. Mais il lut bien vite dans les yeux perçants de son père que ce dernier ne se paierait pas d’une assertion tacite, et que, pour le persuader, il faudrait avoir la même dose d’effronterie que maître Caillaud.

« Quelle est cette sotte et incroyable histoire ! dit M. Cardonnet en fronçant le sourcil. Depuis quand mon fils est-il si fort, si brutal, et si pressé de suivre le même chemin que toi ? si tu te tiens si mal sur les jambes, qu’un coup de coude te fasse trébucher et rouler comme un sac, c’est que tu es ivre apparemment ! Dites la vérité, Émile, Jean Jappeloup a battu cet homme, peut-être l’a-t-il poussé dans le ravin, et vous, qui souriez comme un enfant que vous êtes, vous avez trouvé cela plaisant, et tout en courant à l’aide du niais que voici, vous avez consenti à prendre sur votre compte une prétendue inadvertance ! C’est cela ? n’est-ce pas ?

— Non, mon père, ce n’est pas cela, dit Émile avec résolution. Je suis un enfant, il est vrai ; c’est pour cela qu’il peut entrer un peu de malice dans ma légèreté. Que Caillaud pense ce qu’il voudra de ma manière de renverser les gens en passant trop près d’eux ; si je l’ai blessé, je suis prêt à lui en demander excuse et à l’indemniser… En attendant, permettez-moi de l’envoyer à votre femme de charge, pour qu’elle lui administre le cordial qu’il réclame ; et quand nous serons seuls, je vous dirai franchement comment il m’est arrivé de faire cette sottise.

— Allez, conduisez-le à l’office, dit M. Cardonnet, et revenez tout de suite.

— Ah ! monsieur Émile, dit Caillaud au jeune homme en descendant à l’office, je ne vous ai pas vendu, n’allez pas me trahir, au moins !

— Sois tranquille, bois sans perdre l’esprit, répondit le jeune homme, et sois sûr qu’il n’y aura que moi de compromis.

— Et pourquoi, diable, voulez-vous donc vous accuser ? ça serait, pardonnez-moi, une grande bêtise. Vous ne pensez donc pas qu’il y va de la prison, pour avoir contrarié et maltraité un fonctionnaire public dans l’exercice de ses fonctions ?

— Cela me regarde ; soutiens ton dire, puisque tu as su très-bien arranger les choses ; moi, j’expliquerai mes intentions comme il me conviendra.

— Tenez, vous, vous avez trop bon cœur, dit Caillaud stupéfait ; vous n’aurez jamais la tête de votre père !

— Eh bien, Émile, dit M. Cardonnet, que son fils trouva marchant avec agitation dans son cabinet, m’expliquerez-vous cette inconcevable aventure ?

— Mon père, je suis le seul coupable, répondit le jeune homme avec fermeté. Que tout votre mécontentement et tous les résultats de ma faute retombent sur moi. Je vous atteste sur mon honneur que Jean Jappeloup se laissait arrêter sans la moindre résistance, lorsque j’ai poussé rudement le garde pour le faire tomber, et cela je l’ai fait exprès.

— Fort bien, dit froidement M. Cardonnet qui voulait savoir toute la vérité ; et le balourd s’est laissé choir. Il a lâché sa prise, et pourtant, quoiqu’il mente à présent, il s’est fort bien aperçu que ce n’était pas une maladresse, mais un parti pris de votre part ?

— Cet homme n’a rien compris à mon action, reprit Émile ; il a été désarmé et renversé par surprise ; je crois même qu’il a été un peu meurtri en tombant.

— Et vous lui avez laissé croire que c’était une distraction de votre part, j’espère !

— Qu’importe ce que cet homme pense de mes intentions, et ce qui se passe au fond de sa pensée ! Votre magistrature s’arrête au seuil de la conscience, mon père, et vous ne pouvez juger que les faits.

— Est-ce mon fils qui me parle de la sorte ?

— Non, mon père, c’est votre administré, le délinquant que vous avez à juger et à punir. Quand vous m’interrogerez sur mon propre compte, je vous répondrai comme je le dois. Mais il s’agit ici du pauvre diable qui vit de son modeste emploi. Il vous est soumis, il vous craint, et si vous lui ordonnez de me conduire en prison, il est prêt à le faire.

— Émile, vous me faites pitié. Laissons là ce garde champêtre et ses contusions. Je lui pardonne, et je vous autorise à lui faire un bon présent pour qu’il se taise, car je ne suis pas d’avis de vous faire débuter dans ce pays-ci par un scandale ridicule. Mais voudrez-vous bien m’expliquer pourquoi vous semblez provoquer un drame burlesque en police correctionnelle ? Quelle est cette aventure où vous jouez le rôle de don Quichotte, en prenant Caillaud pour votre Sancho-Pança ? Où alliez-vous si vite, lorsque vous vous êtes trouvé présent à l’arrestation du charpentier ? Quelle fantaisie vous a prise de soustraire cet homme à la main de la justice et aux intentions bienveillantes que j’avais à son égard ? Êtes-vous devenu fou depuis six mois que nous ne nous sommes vus ? Avez-vous fait vœu de chevalerie, ou avez-vous l’intention de contrarier mes desseins et de me braver ? Répondez sérieusement si vous le pouvez, car c’est très sérieusement que votre père vous interroge.

— Mon père, j’aurais beaucoup de choses à vous répondre, si vous m’interrogiez sur mes sentiments et mes idées. Mais il s’agit ici d’un petit fait particulier, et je vous dirai en peu de mots comment les choses se sont passées. Je courais après le fugitif, afin de lui faire éviter la honte et la douleur d’être arrêté ; j’espérais devancer Caillaud, et persuader à Jean de revenir de lui-même écouter vos offres et faire ses soumissions à la loi. Arrivé trop tard, et ne pouvant dissuader loyalement le garde de faire son devoir, je l’en ai empêché en m’exposant seul à la peine du délit. J’ai agi spontanément, sans préméditation, sans réflexion, et entraîné par un mouvement irrésistible de compassion et de douleur. Si j’ai mal fait, blâmez-moi ; mais si, par des moyens de douceur et de persuasion, je vous ramène Jean de bon gré et avant qu’il soit deux jours, pardonnez-moi, et avouez que les mauvaises têtes ont parfois d’heureuses inspirations.

— Émile, dit M. Cardonnet après s’être promené en silence pendant quelques instants, j’aurais de graves reproches à vous faire pour être entré en révolte ouverte, je ne dis pas contre la loi municipale à propos de laquelle je ne ferai point le pédant ; mais contre ma volonté. Il y a là de votre part un immense orgueil et un manque de respect très grave envers l’autorité paternelle. Je ne suis pas disposé à tolérer souvent de pareils coups de tête, vous devez me connaître assez pour le savoir, ou vous m’avez étrangement oublié depuis que nous sommes éloignés l’un de l’autre ; mais je vous épargnerai, pour aujourd’hui, les longues remontrances, vous ne me paraissez pas disposé à en profiter. D’ailleurs, ce que je vois de votre conduite et ce que je sais de la situation de votre esprit me prouvent que nous avons besoin de mettre de l’ordre dans une discussion sérieuse sur le fond même de vos idées et de la nature de vos projets pour l’avenir. Le désastre qui m’a frappé aujourd’hui ne me laisse pas le temps de causer avec vous davantage ce soir. Vous avez eu des émotions dans le cours de cette journée, et vous devez avoir besoin de repos : allez voir votre mère, et couchez-vous de bonne heure. Dès que l’ordre et le calme seront rétablis dans mon établissement, je vous dirai pourquoi je vous ai rappelé de ce que vous appeliez votre exil, et ce que j’attends de vous désormais.

— Et jusqu’au moment de cette explication, que je désire vivement, répondit Émile, car ce sera la première fois de ma vie que vous ne m’aurez pas traité comme un enfant, puis-je espérer, mon père, que vous ne serez pas irrité contre moi ?

— Quand je te revois après une longue séparation, il me serait difficile de n’être pas indulgent, dit M. Cardonnet en lui serrant la main.

— Le pauvre Caillaud ne sera pas destitué ? reprit Émile en embrassant son père.

— Non, à condition que tu ne te mêleras jamais des affaires de la municipalité.

— Et vous ne ferez pas arrêter le pauvre Jean ?

— Je n’ai rien à répondre à une telle question ; j’ai eu trop de confiance en vous, Émile, je vois que nous ne pensons pas de même sur certains points, et, jusqu’à ce que nous soyons d’accord, je ne m’exposerai pas à des contestations qui ne conviennent point à mon rôle de chef de famille. C’est assez ; bonsoir, mon enfant ! J’ai à travailler.

— Ne puis-je donc vous aider ? vous ne m’avez jamais cru propre à vous éviter quelque fatigue !

— J’espère que tu le deviendras. Mais tu ne sais pas encore faire une addition.

— Des chiffres ; toujours des chiffres !

— Va donc dormir, c’est moi qui veillerai pour que tu sois riche un jour.

— Eh ! ne suis-je pas déjà assez riche ? pensait Émile en se retirant. Si, comme mon père me l’a dit souvent et avec raison, la richesse impose des devoirs immenses, pourquoi donc user sa vie à se créer ces devoirs, qui dépassent peut-être nos forces ! »

La journée du lendemain fut consacrée à réparer un peu le désordre apporté par l’inondation. M. Cardonnet, malgré la force de son caractère, éprouvait une profonde contrariété, en constatant à chaque pas une perte imprévue dans les mille détails de son entreprise ; ses ouvriers étaient démoralisés. L’eau, qui faisait marcher l’usine, et dont il était encore impossible de régler la force, imprimait aux machines un mouvement de rotation désordonné, augmentant à mesure qu’elle tendait à s’écouler par-dessus les écluses. L’industriel était grave et pensif ; il s’irritait secrètement contre le peu de présence d’esprit des hommes qu’il gouvernait, et qui lui semblaient plus machines que ses machines. Il les avait habitués à une obéissance passive, aveugle, et il sentait que dans les moments de crise, où la volonté d’un seul homme devient insuffisante, les esclaves sont les plus mauvais serviteurs qui se puissent trouver. Il n’appela pourtant pas Émile à son aide, et, au contraire, chaque fois que le jeune homme vint lui offrir ses services, il l’écarta sous divers prétextes, comme s’il se fût méfié de lui en effet. Cette manière de le châtier était la plus mortifiante pour un cœur ardent et généreux.

Émile essaya de se consoler auprès de sa mère ; mais la bonne madame Cardonnet manquait totalement de ressort, et l’ennui qu’inspirait à tout le monde l’accablement de son esprit et l’espèce de stupeur dont son âme était à jamais frappée se traduisait chez son fils par une invincible mélancolie, lorsqu’elle essayait de le distraire et de l’amuser. Elle aussi le traitait comme un enfant, et c’était à force de tendresse qu’elle arrivait au même résultat blessant que son mari. N’ayant pas assez de vigueur pour sonder l’abîme qui séparait ces deux hommes, et possédant pourtant assez d’intelligence pour le pressentir, elle en détournait sa pensée avec effroi et s’efforçait de jouer au bord avec son fils, comme s’il eût été possible de l’abuser lui-même.

Elle le promenait dans sa maison et ses jardins, lui faisant mille remarques puériles, et tâchant de lui prouver qu’elle n’était malheureuse que parce que la rivière avait débordé.

« Si tu étais venu un jour plus tôt, lui disait-elle, tu aurais vu comme tout cela était beau, propre et bien tenu ! Je me faisais une fête de te servir le café dans un joli bosquet de jasmins qui était là, au bord de la terrasse ; hélas ! il n’y en a plus trace maintenant : la terre même a été emportée, et l’eau nous a donné en échange cette vilaine vase noire et des cailloux.

— Consolez-vous, chère mère, répondait Émile, nous vous aurons bientôt rendu tout cela ; si les ouvriers de mon père n’ont pas le temps, je me ferai votre jardinier. Vous me direz comment c’était arrangé ; d’ailleurs, je l’ai vu : ç’a été comme un beau rêve. Du haut de la colline, en face d’ici, j’ai pu admirer vos jardins enchantés, vos belles fleurs qu’un instant a ravagées et détruites sous mes yeux ; mais ces pertes sont réparables : ne vous affligez pas, d’autres sont plus à plaindre !

— Et quand je pense que tu as failli être emporté toi-même par cette odieuse rivière que je déteste à présent ! Ô mon enfant ! je déplore le jour où ton père a eu la fantaisie de se fixer ici. Déjà, dans le courant de l’hiver, nous avions été inondés plus d’une fois, et il avait été forcé de recommencer tous ses travaux. Cela l’affecte et le mine plus qu’il ne veut l’avouer. Son caractère s’aigrit, et sa santé finira par en souffrir. Et tout cela à cause de cette rivière !

— Mais vous, ma mère, croyez-vous que cette habitation toute neuve, cet air humide, ne soient pas pernicieux pour votre santé ?

— Je n’en sais rien, mon enfant. Je me consolais de tout avec mes fleurs, dans l’espérance de te revoir. Mais te voilà, et tu arrives dans un cloaque, dans une grenouillère, lorsque je me flattais de te voir fumer ton cigare et lire en marchant sur des tapis de fleurs et de gazon ! Oh ! la maudite rivière ! »

Quand le soir vint, Émile s’aperçut que la journée lui avait paru démesurément longue, à entendre maudire la rivière par tout le monde et sur tous les tons. Son père seul continuait de dire que ce n’était rien et qu’une toise de glacis de plus mettrait ce ruisseau à la raison une fois pour toutes ; mais son visage blême et ses dents serrées en parlant annonçaient une rage intérieure, plus pénible à voir que toutes les exclamations des autres à entendre.

Le dîner fut morne et glacial. Vingt fois interrompu, M. Cardonnet se leva vingt fois de table pour aller donner des ordres ; et comme madame Cardonnet le traitait avec un respect sans bornes, on remportait les plats pour les tenir chauds, on les rapportait trop cuits : il les trouvait détestables ; sa femme pâlissait et rougissait tour à tour, allait elle-même à l’office, se donnait mille soins, partagée entre le désir d’attendre son mari et de ne pas faire attendre son fils, qui trouvait qu’on dînait bien mal et bien longtemps dans ce riche ménage.

On sortit de table si tard, et les gués de rivière étaient encore si peu praticables dans l’obscurité, qu’Émile dut renoncer à se rendre à Châteaubrun, comme il en avait eu le projet. Il avait raconté comment il y avait été accueilli.

« Oh, j’irai leur faire une visite de remerciements ! » s’était écrié madame Cardonnet. Mais son mari avait ajouté : — Vous pouvez bien vous en dispenser. Je ne me soucie pas que vous m’attiriez la société de ce vieil ivrogne, qui vit de pair à compagnon avec les paysans, et qui se griserait dans ma cuisine avec mes ouvriers.

— Sa fille est charmante, dit timidement madame Cardonnet.

— Sa fille ! reprit le maître avec hauteur. Quelle fille ? celle qu’il a eue de sa servante ?

— Il l’a reconnue.

— Il a bien fait, car la vieille Janille serait fort embarrassée de reconnaître le père de cet enfant-là. Qu’elle soit charmante ou non, j’espère qu’Émile n’ira pas, ce soir, faire une pareille course. Le temps est sombre et les chemins sont mauvais.

— Oh ! non, s’écria madame Cardonnet, il n’ira pas ce soir : mon cher enfant ne voudra pas me faire un pareil chagrin. Demain, au jour, si la rivière est tout à fait rentrée dans son lit, à la bonne heure !

— Eh bien, demain, répondit Émile, très-contrarié mais soumis à sa mère ; car il est bien certain que je dois une visite de remerciement pour l’affectueuse hospitalité que j’ai reçue.

— Vous la devez certainement, dit M. Cardonnet ; mais là se borneront, j’espère, vos relations avec cette famille, qu’il ne me convient pas de fréquenter. Ne faites pas votre visite trop longue : c’est demain soir que j’ai l’intention de causer avec vous, Émile. »

Dès la pointe du jour suivant, Émile fit seller son cheval avant que ses parents fussent levés, et franchissant la rivière encore troublée et courroucée, il prit au galop la route de Châteaubrun.