100%.png

Le Pain de ménage

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Librairie Olendorff (p. 42-90).



LE PAIN DE MÉNAGE


COMÉDIE EN UN ACTE


Représentée, pour la première fois, le 16 mars 1898, au Figaro.



À


TRISTAN BERNARD


Souvenir de notre affectueuse entente.





PERSONNAGES



Au Figaro.
MARTHE 
 Mlle Marthe Brandès.
PIERRE 
 M. Lucien Guitry.


Aux Mathurins.
 
Mlle Blanche Toutain.
 
M. Tarride.


Au Gymnase.
 
Mlle Andrée Mégard.
 
M. Gémier.


À La Renaissance.
 
Mlle Jane Heller.
 
M. Frédal.




LE


PAIN DE MÉNAGE





Un salon de campagne, — fenêtres sur jardin, — porte à droite et à gauche.




PIERRE, MARTHE.


Pierre se promène d’une fenêtre à l’autre. Marthe est assise près d’une table à thé.



MARTHE. Elle a la figure étonnée et rieuse d’une femme qui ne veut pas croire ce qu’on vient de lui dire.

Comment ! Depuis que vous êtes marié, vous n’avez jamais eu de maîtresse ?


PIERRE

Jamais.


MARTHE

Vous pouvez bien me le dire, puisque nous causons librement. N’ayez pas peur qu’on vous entende ?… (Elle désigne un des côtés du chalet.) Votre femme veille près de sa petite fille qui était toute grognon au dîner ; elle craint une mauvaise nuit, mais ce ne sera rien.


PIERRE

Je l’espère.


MARTHE

Les dents, peut-être.


PIERRE

Sans doute, je ne sais pas.


MARTHE

Chère petite ! Sa maman ne la quitterait pas pour vous surprendre aux pieds d’une autre femme. Allons, dites-le moi.


PIERRE

Je vous le dis : jamais.


MARTHE

Vous ne me le diriez pas.


PIERRE

Je vous le dirais, pour me faire valoir.


MARTHE

Au moins, vous avez eu des tentations ?


PIERRE

Non !… Ah ! si, une.


MARTHE

Dites ?


PIERRE

Je me rappelle qu’un jour, dans la rue, à je ne sais quel passage de princes exotiques, j’ai bousculé une jeune dame pas mal, très bien, ma foi, qui a daigné sourire à mes excuses. Il y avait tant de monde, sans compter un kiosque de journaux qui ne voulait pas se déranger, qu’elle ne voyait rien, ni moi non plus. Nous nous sommes mis à l’écart. Comme je lui débitais des galanteries vagues, elle m’a donné son adresse exacte et elle m’a invité à lui faire une visite. Je ne l’ai pas faite. J’ai envoyé à ma place une boîte à gants, vide.


MARTHE

Pourquoi vide ?


PIERRE

Parce que ça coûte moins cher.


MARTHE

C’était si peu de chose, votre dame ?


PIERRE

C’est ce que j’ai de plus mondain à vous offrir. Le reste ne vaut pas un aveu.


MARTHE

Si, si, ça m’intéresse, je raffole de ces confidences.


PIERRE

Je me rappelle qu’une autre fois… oh ! non…


MARTHE

Si, si !


PIERRE

… je regardais une petite bonne qui venait d’entrer à la maison. Elle essuyait les meubles de mon cabinet de travail avec une application sournoise. Elle rôdait d’un pied de table à un bâton de chaise. Il faisait lourd, orageux. Elle reluisait comme une tartine. Elle m’agaçait. Brusquement… vous me faites rougir… je l’ai embrassée un bon coup.


MARTHE

Quelle horreur ! Sur la joue ?


PIERRE

Je ne sais pas, au juger, sans voir. Et je me suis sauvé !


MARTHE

Oh ! le lâche !


PIERRE

Lâche et méchant, car au premier prétexte je l’ai fait flanquer à la porte. Je ne sais pas si elle a compris quelque chose à son aventure.


MARTHE

Elle aurait dû demander des explications à votre femme. Et une autre fois ?


PIERRE

C’est tout. Ah ! dame ! ce n’est pas riche. Ayez pitié d’un pauvre homme. Il y a des maris fidèles. J’en suis un.


MARTHE

Vous croyez à la fidélité des hommes ?


PIERRE

Je crois à la mienne, je suis bien forcé. Je crois encore à celle de votre mari. Et vous ?


MARTHE

Sans effort. Et depuis combien d’années êtes-vous marié ?


PIERRE

Douze. Je me suis marié jeune, dès que j’ai eu l’âge de raison.


MARTHE, se lève, moqueuse.

Douze !


PIERRE

Et je ne compte pas les mois de fiançailles.


MARTHE

Laissez-moi vous regarder.


PIERRE

Regardez, regardons-nous. Je ne me lasserai pas le premier. Ça m’est égal d’avoir l’air ridicule devant vous. Je sais que vous ne vous fiez pas aux apparences.


MARTHE

Vous, ridicule ! Vous méritez du bronze et une niche. Vous êtes un saint.


PIERRE

Mais vous qui faites le malin, voulez-vous me dire si vous avez eu des amants ?


MARTHE

Cette question, à moi ! Des amants, au pluriel ! Pourquoi faire ?


PIERRE

Pour tromper plusieurs fois votre mari… J’exagère ?


MARTHE

Totalement.


PIERRE

Vous n’avoueriez pas.


MARTHE

Mais si, ça me ferait valoir.


PIERRE

Comme on a dû vous faire la cour ?


MARTHE

Pas tant que vous croyez.


PIERRE

Cette blague !


MARTHE

Non, coquetterie à part. Jeune fille, j’ai mis en flamme, comme toutes les jeunes filles, un cœur ou deux ; on a fait une chute de cheval sous mes fenêtres…


PIERRE

Oh !


MARTHE

On l’a faite adroitement, ça compte tout de même et je m’en honore ; mais depuis, rien. Une fois mariée, je n’ai pas eu la curiosité de regarder par la fenêtre.


PIERRE

Craignez-vous que votre mari écoute ?… La chasse d’aujourd’hui l’a rompu. Il dort — (Pierre désigne l’autre côté du chalet.) — dans son lit, en toute sécurité. Vous osez me dire qu’aucun homme ne s’est encore risqué.


MARTHE

Je le soutiens.


PIERRE

La mémoire vous fait défaut, on vous a écrit des lettres ?


MARTHE

On savait bien que mon mari, après les avoir lues, m’aurait défendu de répondre.


PIERRE

C’est fort.


MARTHE

C’est comme ça.


PIERRE

Je me demande à quoi les hommes qui vous connaissent occupent leurs loisirs.


MARTHE

Mon ami, ces choses-là se passent à peu près de la même façon dans tous les milieux. Les hommes, sans cesse à l’affût, il est vrai, ne s’approchent pourtant que si on leur fait signe.


PIERRE

Quel signe ?


MARTHE

Oh ! il varie avec le milieu et il échappe aux indifférents comme vous. Mais il y a toujours un signe.


PIERRE

Faites-le, pour voir.


MARTHE

Non, je ne veux pas faire de signe, à personne. Voilà mon secret.


PIERRE

Quoi ! vous n’avez rien à la conscience que je pourrais vous reprocher : une peccadille, une tache imperceptible ?


MARTHE

Il n’y a pas que vous d’immaculé, mon ami. Je vous assure que je vous le dirais. Entre nous, ça n’a aucune importance.


PIERRE

Aucune. Vous voyez bien que, vous aussi, vous n’êtes qu’une honnête femme, et vous ne serez jamais qu’une honnête femme.


MARTHE

Vous me dites ça avec mépris.


PIERRE

Je vous le dis avec respect : vous ne serez jamais qu’une honnête femme.


MARTHE

Oh ! Oh !


PIERRE

Ah ! Ah !


MARTHE

Vous m’engagez trop. Je suis une honnête femme jusqu’à présent. Mais je ne crie pas, sur les toits, que je serai toujours une honnête femme. Est-ce que je le sais ? À la vérité, je n’en sais rien. Je n’ai aucune envie de tromper Alfred, et pourtant je serais désolée d’avoir la certitude de ne jamais le tromper. Ce serait là une certitude un peu niaise, un peu humiliante. Je réponds d’hier, je réponds même d’aujourd’hui. Je ne prétends pas que ce soit héroïque, mais c’est déjà suffisant.


PIERRE

Et vous faites vos réserves pour l’avenir.


MARTHE

Je fais la part de l’imprévu, des heures de crise, où tout ce qu’on s’était juré et rien, c’est la même chose. Je refuse de prononcer des vœux de fidélité éternels. Je suis une honnête femme qui doute quelquefois de sa résistance. Ma vie, jusqu’à ce jour, a glissé droite et légère, sur une glace pure. Mais il faut craindre l’accident. Je le crains. Je l’imagine, et je frissonne de peur. C’est très agréable.


PIERRE

Voilà ! voilà ! Vous parlez en femme qui n’est pas sotte. Vous tomberez, s’il le faut, demain ou après-demain. On ne peut pas fixer la date d’un accident.


MARTHE

J’accorde seulement qu’il est possible.


PIERRE

Probable.


MARTHE

Non, il me répugne de préciser davantage. L’idée perverse m’amuse d’abord, mais je sens vite que la chose n’aurait rien de drôle, n’importe quand et n’importe avec qui. Pour que l’image de l’adultère ne me fasse pas baisser d’écœurement les yeux, il faut qu’elle reste dans le vague et le lointain.


PIERRE

Elle peut vous mener loin.


MARTHE

Je ne suis pas pressée.


PIERRE

Ni moi, ni votre mari non plus, ni ma femme non plus. Ainsi, dans ce rustique chalet, où nous vous offrons, pour quelques semaines d’automne, une hospitalité amicale, il y a réunies quatre personnes mariées, et, par un hasard extraordinaire, ces quatre personnes sont toutes les quatre d’une fidélité à l’abri des coups de foudre. Vous aimez bien votre mari, votre mari vous aime bien, ma femme m’aime bien et j’aime bien ma femme. Sous le même toit, sur deux ménages, il y a deux ménages modèles. Deux sur deux ! Nous réalisons le maximum… sauf erreur.


MARTHE

Moi, je n’en cherche pas.


PIERRE

Vous auriez tort : votre mari est jeune, beau garçon…


MARTHE

Distingué.


PIERRE

Beau garçon, plus beau garçon que moi. Il est moins fort, mais il a une bonne santé.


MARTHE

Excellente ; un peu sujet aux migraines.


PIERRE

Ce n’est pas grave. Cela vient de ce qu’il possède, dans toute l’acception du mot, la plus jolie femme de Paris.


MARTHE

Une des plus jolies femmes.


PIERRE

Oh ! pendant que j’y étais !… Et comme il vous aime beaucoup…


MARTHE

Beaucoup.


PIERRE

Et que vous l’aimez beaucoup…


MARTHE

Beaucoup.


PIERRE

Je conclus que vous ne vous ennuyez pas.


MARTHE

Rarement. Mais plaignez-vous donc. Vous n’êtes pas mal.


PIERRE

Je suis mieux que ça.


MARTHE

Quant à votre femme…


PIERRE

Vous avez une manière discrète d’insister sur mes mérites personnels !


MARTHE

C’est que j’ai hâte de faire l’éloge de votre femme, qui vaut encore mieux que vous, quel que soit votre prix. C’est une perle.


PIERRE

Inestimable.


MARTHE

Elle a un genre de beauté bien à elle.


PIERRE

Et bien à moi.


MARTHE

Je ne lui connais que des qualités : elles les a toutes.


PIERRE

Elle a même des vertus. C’est la seule femme de notre monde qui ait des vertus.


MARTHE

La seule ?


PIERRE

Ne réclamez pas. Une vertu, une vraie vertu, c’est trop sérieux pour vous.


MARTHE

Ah ! et citez-moi, s’il vous plaît, une vertu à laquelle je ne puisse prétendre.


PIERRE

Je cite au hasard, la première venue, la bonté.


MARTHE

Je ne suis pas bonne ?


PIERRE

Si, de cette espèce de bonté qui n’abîme pas le teint.


MARTHE

Comment ? Je ne suis pas bonne pour mon mari, pour mes enfants, mes amis ?


PIERRE

Et pour vos pauvres. En effet, votre mari vous brutalise, vos enfants sont des monstres que les photographes se disputent, vos amis vous assomment de compliments, et les pauvres ne vous disent même pas merci ; cependant vous n’en voulez ni aux uns, ni aux autres. Et comme toute votre bonté y passe, vous n’en avez jamais de reste.


MARTHE

Votre femme est plus généreuse ?


PIERRE

Oh ! n’essayez pas de lutter. Dans n’importe quelle occasion de se dévouer, Berthe vous battrait.


MARTHE

Exemple ?


PIERRE

Exemple : Si votre mari vous trompait, que feriez-vous ?


MARTHE

J’ai deux projets, à mon choix : Premièrement, si mon mari me trompe, je le trompe tout de suite, tout de suite, avec le plus voisin de ses amis. Et ce sera si vite fait, que mon mari et moi, nous ne saurons même plus lequel des deux aura commencé.


PIERRE

Quoique vulgarisée, cette méthode ne me déplaît pas. Nous habitons la même rue à Paris : j’ai des chances. Voyons l’autre.


MARTHE

Le soir même du jour où je m’apercevrai de quelque chose, et chaque soir, jusqu’à ce que la leçon profite, je me ferai si tendre et si exigeante, que mon mari ne paraîtra plus à sa maîtresse qu’un amant hors de service.


PIERRE

C’est assez original, mais d’une exécution pénible.


MARTHE

C’est un tour de force. Je peux ne pas réussir, mais si je réussis, quel dédain pour Alfred, quand je l’aurai ruiné !


PIERRE

Comme vous êtes bonne !


MARTHE

Je suis juste.


PIERRE

La bonté se moque un peu de la justice.


MARTHE

Que ferait donc votre femme à ma place ?


PIERRE

Je la questionne souvent. — « Que ferais-tu ? lui dis-je. — Ne parlons pas de ça, dit-elle. — Parlons-en ; tout arrive. — Je ne peux pas croire que ce malheur puisse m’arriver. — Moi non plus, mais je suppose. — Tais-toi, dit-elle, tu me tourmentes. — Ma chère petite, lui dis-je, il est impossible que tu n’aies pas tes idées sur l’adultère, une théorie comme toutes les femmes. Tu y penses quelquefois. — Jamais, dit-elle. — Penses-y donc un instant, réfléchis une minute et réponds : c’est pour rire. Si je te trompais, que ferais-tu ? — J’aurais beaucoup de chagrin. — Je l’espère bien. D’ailleurs, j’en aurais peut-être plus que toi. Mais après ? te vengerais-tu ? me pardonnerais-tu ? Que ferais-tu ? — Rien, rien. — » — Et si j’insiste encore, elle se met d’avance à pleurer.


MARTHE

C’est ce que vous appelez de la bonté ?


PIERRE

C’est ce que toutes les femmes qui en sont incapables appellent de la bêtise.


MARTHE

Mais, mon ami, quand on a une femme comme la vôtre, on reste chez soi.

Elle s’éloigne.

PIERRE

C’est ce que je fais, depuis douze ans. Bonsoir !


MARTHE, avec simplicité.

Oh ! pardon ! Bonsoir.


PIERRE

Naturellement, bonsoir ! Puisque vous êtes la plus heureuse des femmes, et moi le plus heureux des hommes, puisque l’union de nos ménages est indéchirable, que faisons-nous là, tous deux, à dix heures passées, tandis que ma femme veille et que votre mari dort ? Ça ne vaut rien au bonheur de se coucher si tard. Allez le rejoindre ! Je vais la retrouver.


MARTHE

Allons.


PIERRE

Car il est inexplicable, notre faible pour ce sujet de conversation. Dès que nous sommes seuls, dans ce salon, dans le jardin ou à la promenade, tout à coup votre œil s’anime et je sens que je vais briller : « Que pensez-vous de l’amour ? »


MARTHE

« Avez-vous un amant ? »


PIERRE

« Aurez-vous bientôt une maîtresse ? Où la mettrez-vous ? » C’est notre petit jeu préféré.


MARTHE

Il est innocent, puisqu’il se termine chaque fois par le double éloge de votre femme et de mon mari.


PIERRE

Mais pourquoi parlons-nous d’autre chose en leur présence ?


MARTHE

On ne parle bien de ces choses-là qu’à deux.


PIERRE

Mais alors, madame, c’est avec votre mari qu’il faut en parler. Et je vous en défie. Vous ne tarderiez guère à bâiller. Pourquoi ?


MARTHE

Parce qu’Alfred peut m’aimer sans me parler d’amour. C’est un passionné qui serre les dents. Il déteste ce genre de conversation. Il le trouve stupide. Il prétend qu’on n’y dit que des sottises.


PIERRE

Les imbéciles, mais vous et moi ?


MARTHE

Nous sommes les deux personnes les plus spirituelles que nous connaissions.


PIERRE

Et n’est-ce pas que vous prenez plaisir à nos bavardages ?


MARTHE

Oui, je l’avoue.

Ils se sont assis.

PIERRE

Un plaisir que vous ne devez pas à votre mari que vous aimez, et que vous me devez, à moi que vous n’aimez pas, que vous n’aimez pas ! ce qui m’est bien égal, puisque je ne vous aime pas.


MARTHE

Dieu merci ! je le dirais tout de suite à votre femme.


PIERRE

Berthe refuserait de vous croire. Elle est très tranquille. Nous sommes tous très tranquilles. Mais puisque sans nous aimer, chère madame, nous ne nous plaisons qu’à parler d’amour, qu’est-ce que ce plaisir qui ne mène à rien ?


MARTHE

Le plaisir toujours à la mode, le plaisir de flirter.


PIERRE

Oh ! flirter, ce mot-là m’énerve. Flirt ! flirt ! c’est crispant comme une automobile sous pression. Laissez donc aux Anglais leurs petits bouts de mots. Qu’ils aient au moins ça en Angleterre.


MARTHE

Je ne tiens pas aux mots. Mettons que ce soit un plaisir platonique.


PIERRE

Oh ! platonique ! C’est encore plus laid. Ça sent l’office et la pharmacie. De grâce, choisissez vos expressions, quand il s’agit…


MARTHE

De quoi ? il me semble que vous n’êtes plus clair.


PIERRE

De notre bonheur même. Oui, oui, oui, ce plaisir d’être là, seuls, l’un près de l’autre, de dire des riens, avec mystère, de célébrer, avec pompe, les louanges de nos ménages et de traiter comme des psychologues professionnels, mais en cachette, toutes les questions de l’amour, c’est la preuve que vous vous vantez et que je me vante et que votre bonheur parfait est surfait.


MARTHE

Vous vous trompez ; moi, je suis absolument heureuse.


PIERRE

Ce n’est pas vrai !


MARTHE

Mon ami, prenez garde.


PIERRE

Oh ! je prends garde. Je me garde de toute plaisanterie vulgaire sur votre mari. C’est un homme que je place très haut dans mon estime et qui me vaut bien.


MARTHE

Vous le flattez.


PIERRE

Je lui rends justice.


MARTHE

C’est réciproque.


PIERRE

Entendu. Mais il y a des choses qu’il ne sait pas vous dire comme je vous les dirais. Et cela vous manque, si, si. Êtes-vous femme, oui ou non ?


MARTHE

Non. — Quelles choses ?


PIERRE

Il ne sait pas vous dire comme moi, que vous êtes une femme d’un goût exquis et que vous vous habillez… comme une fleur !


MARTHE

Berthe aussi s’habille très bien.


PIERRE

Elle ne porte que du classique. — Il ne se rappelle pas, comme moi, votre mari, certain chapeau de l’année dernière, tout chargé de cerises rouges, Il fallait être vous, pour porter, avec une témérité de vieux révolutionnaire, un chapeau de cette crânerie. Il éclatait sur le boulevard. Il affolait les yeux. On ne voyait que vos cerises. Il devait donner l’envie aux gamins d’y grimper et de ne pas vous en laisser une. Et il vous allait ! Il vous allait !


MARTHE

Il m’allait bien, n’est-ce pas ?


PIERRE

Il vous allait comme le beau temps à la nature.


MARTHE

C’est gentil, ça.


PIERRE

Tiens, parbleu ! je vous crois. Et ces gentillesses-là, est-ce votre mari qui vous les dirait ?


MARTHE

Il m’en a dit.


PIERRE

Il ne vous en dit plus.


MARTHE

Quelques-unes.


PIERRE

Pas souvent.


MARTHE

Quelquefois.


PIERRE

Il vous en dira de moins en moins, je vous l’affirme. Et je le trouve excusable. C’est fatigant à la longue. Il a perdu l’habitude. Je parie qu’il ne vous dit pas que vous êtes intelligente ?


MARTHE

Oh ! ça !


PIERRE

Je ne veux pas dire que vous ne faites que rouler dans votre tête des pensées de Pascal. Mais vous avez l’intelligence du geste, du regard, du sourire, de la réplique ! À chaque trait qui vous frappe, vous étincelez.


MARTHE

Je place mon mot, comme une autre, à l’occasion. C’est moins un mot d’esprit qu’un mot du cœur.


PIERRE

Cet air modeste ! Mais vous êtes une Parisienne exceptionnelle et rayonnante, qui sait tout, qui lit tout, qui peut tout dire et tout juger. Car c’est incroyable : vous auriez le droit d’être frivole, évaporée, aérienne, et vous avez du bon sens, du gros bon sens.


MARTHE

J’ai mes petites idées et j’y tiens.


PIERRE

C’est énorme. Plus intelligente, vous le seriez trop. Vous ne laisseriez rien aux messieurs qui vous détesteraient. Voilà ce que votre mari ne vous dit jamais. Il ne vous dit même plus que vous êtes jolie. (Marthe déjà rêveuse ne répond pas.) Je m’en doutais. Et pourtant il le sait ; d’ailleurs tout le monde le sait : vous êtes unanimement jolie.


MARTHE

Mais il est de plus en plus gentil. Qu’est-ce qu’il a donc, ce soir ?


PIERRE

Je ne vous accable pas d’injures, hein ! Essayez de vous fâcher.


MARTHE

Je ne peux pas.


PIERRE

Mettez-vous en colère parce que je vous dis que lorsque vous montez les Champs-Élysées, il y a, de chaque côté de l’avenue, un mouvement de curiosité, un vif remue-ménage de chaises. Tout s’incline sur votre sillage, votre cocher se dresse avec plus de style, et parmi les voitures qui semblent s’arrêter, la vôtre roule comme un char vers l’Arc-de-Triomphe !


MARTHE. Elle rit.

Ça, c’est drôle.


PIERRE

Oh ! ce rire musical ! cette alouette qui part de votre bouche ! Et le soir, au théâtre, si quelqu’un murmure : La jolie femme ! — je n’ai pas besoin de chercher des yeux. Je devine que vous êtes dans la salle. Aussitôt, je sens que je vais passer une bonne soirée. La pièce que j’écoute moins me paraît meilleure et le lustre éclaire double !


MARTHE

Et vous dites que c’est fatigant ?


PIERRE

Et je suis à peine en train. Vous n’imaginez pas le nombre de fois que je pourrais vous répéter que vous êtes non une jolie femme, mais la jolie femme, l’idéale !


MARTHE

Oh ! oh ! où voulez-vous que je me mette ?


PIERRE

Plus près de moi… (Marthe se recule.) Et je vous en dirais bien d’autres. Je vous dirais toutes vos grâces, et je ne me priverais pas de vous en inventer, si vous n’étiez une honnête femme, si je n’étais un homme fidèle. Mais il nous faut, ma chère amie, renoncer tous deux aux déclarations d’amour, moi à les faire, vous à les entendre.


MARTHE

C’est dommage.


PIERRE

C’est absurde. Je vous disais tout à l’heure que je n’étais pas homme à me moquer de votre mari. Je ne suis pas assez méprisable pour faire de l’ironie à propos de ma femme que j’aime du fond du cœur, que j’admire.


MARTHE

Je ne vous le permettrais pas.


PIERRE

Mais après douze ans de ménage, je ne peux pas, moi qui aime tant ça, moi qui suis né exprès pour ça, filer à ses pieds des phrases d’amour. Ce serait du gaspillage.


MARTHE

Berthe ne se plaindrait peut-être point.


PIERRE

Évidemment. Elle serait très sensible. Elle rougirait étonnée. Mais elle est si bonne ménagère que, dans sa surprise, elle me répondrait quelque chose comme : Tu vas renverser mon café !… Et désormais, ce sera toujours ainsi, j’aurai toujours peur, si je m’abandonne, de casser quelque objet de ménage.


MARTHE

Je comprends. Je comprends.


PIERRE

N’est-ce pas ?


MARTHE

Oui, vous finissez par aimer Berthe comme une sœur.


PIERRE

Presque. Entre elle et moi, si ce n’est pas encore de l’amitié, c’est déjà de l’amour retenu, alangui, incolore et dépouillé de ses fleurs. Tenez ! je songe à ces faux arbres nains, secs et sans écorce, qu’on voit dans les cages des jardins zoologiques. Les oiseaux, par nécessité, s’en contentent, mais pas les fleurs ! (Étonnement de Marthe.) Ça n’a aucun rapport, mais sentez-vous ce que je veux dire ?


MARTHE

Oh ! très bien ! très bien ! comme si vous m’expliquiez mes rêves, mes rêvasseries plutôt. Bah ! pour quelques fleurs !


PIERRE

Comment ! pour quelques fleurs ! En fait de bonheur, rien n’est facultatif. Tant qu’on n’a pas tout, on a le droit de réclamer.


MARTHE

Notre part est déjà très enviable.


PIERRE

Oh ! d’accord. Je ne me révolte pas, je ne souffre pas le martyre, ni vous non plus. Nos ménages ne sont pas des enfers. Ah ! si nous avions le moindre prétexte, le plus léger grief, nous ne sommes pas plus maladroits que d’autres. Nous nous acquitterions d’un banal adultère, comme tout le monde. C’est bien difficile de tromper un mari ou une femme qui le méritent !


MARTHE

Et ils en sont indignes !


PIERRE

Ah ! s’ils le méritaient !… je vous promets que ce ne serait pas long. Le droit, le devoir d’un homme qui n’aime plus une femme, c’est de courir en aimer une autre, immédiatement, afin que sur ce triste monde où elle est si rare, il ne se perde pas une parcelle de joie.


MARTHE

Et ils ne veulent pas nous mettre dans la nécessité d’obéir à ce devoir. Rien à faire. Les misérables !


PIERRE

Je vous donne ma parole que quelquefois j’ai de fichus moments. Je rage tout seul. Pour me calmer j’ouvre un livre de vers. Je me crie des vers à tue-tête, et je me gonfle de lyrisme, jusque-là, jusqu’aux yeux.


MARTHE

Et cela vous calme ?


PIERRE

Toujours. Aucune mauvaise pensée ne résiste à un beau vers.


MARTHE

Vous n’êtes pas difficile à soigner.


PIERRE

Non. C’est infaillible, mais, hélas ! momentané ; ma gorge s’enroue vite, le volume me tombe des mains, mes yeux se dégrisent et je revois bientôt mon bonheur infini et plat, pareil au vôtre, bête à pleurer.


MARTHE

Tant pis, nous sommes heureux d’un bonheur auquel il faut se résigner.


PIERRE

Ce n’est pas du bonheur, c’est de la béatitude. Encore serait-elle supportable, aujourd’hui, si on pouvait en dire : Oh ! ça ne durera pas ! — Mais j’ai à peine trente-cinq ans, moi, madame. Je ne fais que commencer. Et vous, quel âge ?


MARTHE

Je n’ai pas fini non plus.


PIERRE

Et vous êtes jolie pour vivre un siècle.


MARTHE

Une de mes grand’mères, qui était une beauté, a vécu quatre-vingt-sept ans.


PIERRE

C’est désolant ! Ah ! nous en viderons des coupes de joie, aux noces d’argent, aux noces d’or !


MARTHE

Aux noces de diamant.


PIERRE

Rien que des orgies, toute la vie, jusqu’à la mort !


MARTHE

C’est accablant.


PIERRE

C’est trop, c’est trop ; j’en arriverais à dire des choses révoltantes. Écoutez : je suis sûr que les veufs qui paraissent si à plaindre…


MARTHE

Ils ne le sont pas ?


PIERRE

Oui, ils se lamentent d’abord, ils se désespèrent, et pourtant, j’en suis sûr, comme le liseron dans l’ombre noire d’un sapin, cette petite pensée sauvage lève bientôt dans leur douleur : à présent, c’est inévitable, je ne peux plus y échapper, il faudra, tôt ou tard, que je connaisse une autre femme !


MARTHE

Touchante petite pensée à porter, en médaillon, sur le cœur.


PIERRE

Elle finit par consoler.


MARTHE

Enfin nous ne sommes pas veufs. Quel remède ?


PIERRE

Un congé, un congé renouvelable de temps en temps. On n’a même pas ses dimanches. Je n’en peux plus. J’ai trop promis, par abus de confiance en ma sagesse. Je me dégage, je me donne de l’air, il faut que je marche un peu. Venez avec moi faire un tour… de promenade, à mon bras, sous les arbres.


MARTHE

Au clair de cette lune ?


PIERRE

Elle nous attend : Venez, je suis las de ne pouvoir qu’aimer. J’ai besoin d’adorer. Dites : voulez-vous que je vous adore ?


MARTHE

Je voudrais bien.


PIERRE

Ne refusez pas ce que j’ai de meilleur, ma façon de faire la cour à une femme, de lui prodiguer les tendresses fugitives, les menus soins, les petits cadeaux, les galanteries, les bagatelles nécessaires, et de lui parler une langue inconnue d’elle. Je vous jure que je suis un vrai poète et que je possède le don de charmer. Il ne me servait plus à rien. Il n’était pas perdu. Je le gardais, sans savoir pour qui. C’était pour vous, c’était pour vous ! Je vous apporte toutes mes économies d’adoration.


MARTHE

Taisez-vous, oh ! taisez-vous, je ne veux pas de vos présents de magicien.


PIERRE

Et moi, je veux vous enchanter…


MARTHE

Mais taisez-vous donc ; vous nous feriez faire des folies.


PIERRE

Oui, oui, soyons enfin un peu fous. Je ne vous demande pas des choses compliquées. Faisons enfin une bêtise. Vous ne répondez pas… qu’est-ce que vous soupirez ?


MARTHE

Hélas ! une bêtise.


PIERRE

Une belle bêtise. (Marthe se lève.) Marthe !


MARTHE, tristement.

Nous ne sommes pas assez bêtes ! (Puis presque gaîment.) Non, non, votre idée n’est pas pratique. Oh ! Elle est séduisante, elle n’est pas pratique.


PIERRE

Oh ! mon amie, vous allez faire la raisonnable.


MARTHE

Il est temps.


PIERRE

Je sais par cœur vos raisons.


MARTHE

Je ne raisonne pas que pour vous, je raisonne aussi pour moi, pour me convaincre, et il m’en coûte.


PIERRE

Une parole aimable est toujours bonne à prendre. Je vous remercie.


MARTHE

Au fond, vous savez, je suis de votre avis. Ce serait excitant, ce petit congé, ce repos du mariage, cette trêve aux affections quotidiennes du foyer. On mettrait sur la porte : relâche à l’intérieur, et, comme vous dites, on irait faire un tour… qui durerait ?


PIERRE

Ce qu’il durerait : je ne peux pas vous le dire à un quart d’heure près.


MARTHE

C’est ce qui s’appelle s’engager à fond, et cela vaut bien que je brise ma vie.


PIERRE

Être adorée huit jours, le bon Dieu lui-même n’est sûr de ça avec personne.


MARTHE

Et, cher adorateur, comme récompense, qu’exigeriez-vous ?


PIERRE

Rien.


MARTHE

Si peu ?


PIERRE

Une femme adorée ainsi accorde tout sans qu’on l’exige.


MARTHE

Nous y voilà, aux réalités !


PIERRE

Nous y voilà, parce que vous y faites allusion. Vous, les femmes, vous pensez toujours à ça !


MARTHE

Et vous n’y pensez jamais, vous, les hommes !


PIERRE

Pas tout de suite. Il va sans dire que, l’heure venue, je saurais très bien embrasser une femme.


MARTHE

Oui, n’est-ce pas, tout de même ?


PIERRE

Oh ! vous aviez l’air de me comprendre, vous ne me comprenez plus. Mais non, mais non, il ne s’agit pas de scandale, de vies brisées, d’histoires malpropres. Je n’imaginais, moi, que quelque chose de rare, de bref, de très doux et d’inoffensif, un feu de paille où nous n’aurions brûlé que des sentiments, et qui n’aurait pas fait plus de mal à nos cœurs que ce rayon de lune n’altère le vitrail qu’il traverse.


MARTHE

Mais, troubadour, charmant troubadour que vous êtes, soyez donc simple une fois dans votre vie. Un congé, ça se passe quelque part. Je suis prête. Partons.


PIERRE

Chère Marthe !


MARTHE

Oui, partons. Je ne tiens plus à mes fragiles raisons et je ne doute plus de votre sincérité. Il n’est pas possible qu’un homme comme vous se fasse un jeu d’étourdir une femme avec des mots, sans savoir où il l’entraîne. Vous le savez. Je vous crois, je vous crois, et c’est moi qui vous dis maintenant : partons, mon ami, partons vite. Ah !


PIERRE

Quand vous voudrez, Marthe.


MARTHE

Tout de suite, oh ! tout de suite !… Ne me laissez pas me ressaisir. Partons, comme vous êtes, comme je suis, sans malle, sans toilettes. Fuyons vite, vite. Où allons-nous ?


PIERRE

Où vous voudrez.


MARTHE

Vous n’êtes pas fixé ?


PIERRE

Mais si, mais si, n’importe où, à la mer, à la montagne, (vous êtes femme à ne déparer aucun paysage), au bout du monde.


MARTHE

À Marseille.


PIERRE

Au paradis !


MARTHE

Le paradis n’est pas sur l’Indicateur. Je vous affirme que nous n’irions pas jusqu’à Nice et que notre voyage au bout du monde s’arrêterait à Marseille, à treize heures de Paris. Oh ! je vous accorde sans peine que votre lyrisme peut supporter ce trajet. Mais là, après une nuit d’hôtel, (car nous aurions dormi côte à côte, inévitablement, il aurait bien fallu), là, dans ces rues qui sentent l’huile, le savon et la prose, sous ce soleil commercial, tout fondrait, tout sécherait, mon teint de blonde et votre éclat romanesque.


PIERRE

C’est à ce point que les voyages vous déforment ?


MARTHE

Telle est, mon ami, la farce que nous jouerait la seconde ville de France.


PIERRE

La troisième.


MARTHE

Oui, la troisième, si vous voulez ! Moins penauds, toutefois, si nous avions eu la précaution de prendre un billet d’aller et retour afin de revenir économiquement par le rapide.


PIERRE

Et malheur à qui nous l’aurait fait manquer ! Tout cela est un triomphe facile.


MARTHE

Et la rentrée, hein ! Ah ! la rentrée. (Elle désigne les deux portes des deux ménages) Est-ce que vous apercevez d’ici leurs figures ?


PIERRE

Il y a une bonne distance.


MARTHE

Ils croiraient peut-être simplement rêver, ou peut-être qu’ils prendraient aussi leur congé.


PIERRE

Ils seraient libres.


MARTHE

N’espérez pas qu’ils en profiteraient. Il faudrait les affronter comme des juges. J’ai froid !


PIERRE

Vous avez peur ? Votre mari vous tuerait peut-être !


MARTHE

Me tuerait-il ? Se tuerait-il ! Ou l’aventure lui paraîtrait-elle du plus haut comique ! Je ne sais, mais je devine nettement l’accueil de votre femme. Pauvre Berthe ! je la vois à l’épreuve, avec sa bonté d’ange, sa bonté à tout faire, dont vous abusez un peu, mon ami, dont j’abuse moi-même, car, je l’ai remarqué, depuis que nous vivons ensemble, à la campagne, je ne prends de la vie commune que les plaisirs, et je lui laisse les corvées. Oh ! avec elle, vous ne seriez pas en péril de mort. Aucune scène. Ni reproche, ni mépris. Votre honte ne se verrait pas sur son visage. Elle ne dirait rien. Elle éviterait de vous regarder. Elle vous mettrait à table. Elle vous servirait elle-même. Elle vous laisserait seul réparer vos forces ; et cette femme de l’Évangile irait pleurer à la cuisine.


PIERRE

Vous êtes gaie. Vous êtes sinistre.


MARTHE

Et une fois rafraîchi, débarbouillé, tout neuf, qui serait embêté et furieux contre lui et contre moi ?


PIERRE

Oh ! contre vous !


MARTHE

Qui ne me trouverait plus ni élégante, ni spirituelle, ni jolie, et me refuserait un coup de chapeau ?


PIERRE

C’est moi.


MARTHE, très énervée.

Vous voyez comme j’ai raison.


PIERRE

Je n’insiste plus.


MARTHE

Il n’y avait pas moyen, hélas ! pas moyen.


PIERRE

C’est fâcheux !… Même, si au lieu d’être calme et poli, j’étais entreprenant.


MARTHE

Que voulez-vous dire ? Ah ! vous vous dites : « Naïf, j’aurais dû… » Oui, à propos ! peut être que la violence !


PIERRE

Dame !


MARTHE

Oh ! non, ne vous repentez pas, laissez en paix la force armée.


PIERRE

Vous savez, on dit toujours ça, pour faire l’homme. En réalité…


MARTHE

Vous seriez aussi gêné que moi. Je vous connais, votre imagination a une envergure d’aigle et un appétit de moineau. Il vous suffit de déplacer un meuble pour croire que vous déménagez, et d’ouvrir la fenêtre pour croire que vous êtes libre. La liberté dehors fait trop de poussière.


PIERRE

Faut-il s’en entendre dire ? Vous devenez bien mauvaise.


MARTHE

Et il vous suffit de baiser la main d’une femme pour croire que vous trompez la vôtre. (Elle lui tend la main.) Tenez, mon ami, voilà !


PIERRE

C’est une petite, toute petite, toute mignonne compensation.


MARTHE

Dire que vous vous faites sermonner encore !


PIERRE

Un grand garçon comme moi, je ne le ferai plus.


MARTHE

Vous devriez m’être reconnaissant !


PIERRE

Croyez à ma sincère gratitude.


MARTHE

Ne craignez pas que je vous en veuille, au moins.


PIERRE

Ah ! je savais bien que vous étiez bonne !


MARTHE

Vous m’avez dit des mots qui ne blessent pas une femme mortellement.


PIERRE

Je ne retire rien.


MARTHE

Vous m’avez gâtée.


PIERRE

J’ai improvisé de mon mieux.


MARTHE

Vous m’avez traitée comme une déesse. Vous m’avez émue.


PIERRE

Pas trop.


MARTHE

Vous m’avez presque troublée et si mon ami, tié…


PIERRE

Ah ! vous mêlez les genres.


MARTHE

Vous ne voulez pas de mon amitié ?


PIERRE

Non, pas ce soir.


MARTHE

D’une amitié cordiale !


PIERRE

Oh ! cordiale : une amitié de jour de l’an ! Non, sans cérémonies. Demain ; à demain les affaires sympathiques !


MARTHE

Adieu. Rentrons dans nos cages dorées. Vous là, près de Berthe, moi ici…


PIERRE

Près d’Alfred ?


MARTHE

Près d’Alfred.


PIERRE

Et je ne suis pas jaloux… Tout de même, dites, ce vilain Alfred qui dort comme un égoïste, qui ronfle…


MARTHE

Oh ! à peine, il ronronne.


PIERRE

Accordez-moi la faveur délicate de le laisser tranquille, ce soir. Ne le réveillez pas.


MARTHE

C’est promis.


PIERRE

Merci.


MARTHE

En échange ?…


PIERRE

Oh ! je le jure…


MARTHE

Votre femme ne doit pas dormir. Je suis certaine qu’elle veille toujours, près de la lampe, sa fillette calmée. Elle vous attend. Approchez vous d’elle, sans bruit, et de tout votre cœur, embrassez-la bien.


Rideau.