Le Pain dur/Acte I
ACTE PREMIER
Scène I
L’Ancienne bibliothèque du monastère cistercien de Coûfontaine, telle qu’elle est décrite à l’acte I de « L’OTAGE ». Tous les livres ont été enlevés des rayons et on en voit des piles çà et là sur le plancher. Désordre et poussière ; aux fenêtres, par places, carreaux remplacés par du papier. Le grand crucifix de bronze a été descendu, on le voit appuyé contre le mur. À sa place et au-dessus, le portrait du Roi Louis-Philippe, en uniforme de la Garde Nationale, grosses épaulettes et pantalon de casimir blanc. — Au dehors, Novembre.
Au lever du rideau, SICHEL et LUMÎR[1] assises. LUMÎR en habit d’homme, grande redingote à brandebourgs. On entend TURELURE qui pérore dans la pièce voisine.
VOIX DE TURELURE. — … la Monarchie constitutionnelle ; traditionnelle par son principe, moderne par ses institutions !
SICHEL. — C’est moi qui ai trouvé cette phrase, ça a toujours du succès ! Il place ça partout.
VOIX DE TURELURE. — Te te te te te… le développement des ressources nationales qui marche de pair avec le progrès des lumières et d’une sage liberté ! Et ceci me ramène, Messieurs, à l’événement qui fait l’objet de notre réunion. Aujourd’hui la voie ferrée touche Coûfontaine ! Demain, par la vallée de la Marne au delà des Vosges elle atteint le Rhin, elle rejoint l’Orient ! Notre main au-delà des frontières va saisir celle que nous tend l’Allemagne fraternelle. Ah, pardonnez son émotion à un vieux militaire ! Ce que notre jeunesse a rêvé, ce que n’ont pu faire nos armes et le génie d’un grand homme, la science le réalise ! D’un pays à l’autre se fait en paix l’échange des produits, des idées et des plus nobles sentiments. Et pour nos campagnes mêmes, quel avenir ! Notre agriculture trouve des débouchés faciles, tout entre en exploitation, les villes encombrées se dépeuplent au profit des champs et leur envoient de joyeux bataillons de travailleurs ! Plus de chômage, plus de bras inoccupés ! L’industrie allume de toutes parts ses foyers, partout s’élèvent les cheminées des sucreries ! Et moi aussi, Messieurs, moi-même, oui, je veux donner l’exemple. Cette terre, cette maison, ce bien héréditaire de notre antique famille, je veux les consacrer au développement de nos forces économiques. Ce monastère va devenir une papeterie. Là où jadis de bien intentionnés ecclésiastiques, dont les plus vieux d’entre vous se souviennent sans doute avec attendrissement, élevaient en l’honneur de la Divinité une voix respectable, mais inutile, va retentir le bruit joyeux des machines et des trémies. Le travail n’est-il pas la meilleure des prières, celle qui est la plus agréable au Créateur ? Oui. Mais à qui devons-nous ces bienfaits ? à qui, Messieurs ? ne l’oublions pas : au Souverain réparateur, qui, sauvant la France de vaines agitations de la démagogie est venu définitivement implanter sur notre sol la Monarchie Constitutionnelle, traditionnelle par son principe, moderne par ses institutions !
SICHEL. — Il oublie qu’il l’a déjà dit.
VOIX DE TURELURE. — Messieurs, je lève mon verre en l’honneur de Sa Majesté Louis Philippe Premier, Roi des Français ! Vive le Roi et son auguste famille !
SICHEL. — Vous me direz que cela ne vous rend pas vos dix mille francs.
LUMÎR. — Patience, je les aurai.
SICHEL. — Vous croyez que dix mille francs, ça ressort comme ça tout seul ?
LUMÎR. — Monsieur le Comte est riche.
SICHEL. — Pas tant que vous le pensez. Son désordre égale son avarice,
Qui ne le cède qu’à son improbité. Ah, c’est un grand seigneur !
Et vous croyez que parce qu’on est riche, on a de l’argent comme ça à donner ? Votre simplicité m’étonne.
Plus l’argent travaille, plus il est difficile de le déranger. Tout est retenu d’avance.
Et ce n’est pas au moment qu’il va construire cette papeterie qu’il peut se passer de monnaie.
LUMÎR. — Je sais qu’il a touché de l’argent de votre père.
SICHEL. — Oui, vous savez cela ? C’est vrai, il a touché vingt mille francs.
LUMÎR. — Pour la propriété de l’Arbre-Dormant.
SICHEL. — L’antique manoir des Coûfontaine !
Un joli marché que fait mon père ! Quelques pans de murs en ruine et des champs de sable ! plus, un moulin.
LUMÎR. — Mais c’est là que l’embranchement de Rheims va s’accrocher.
SICHEL. — Vous êtes bien renseignée.
LUMÎR. — J’aurai donc ces vingt mille francs.
SICHEL. — C’est vingt mille francs maintenant qu’il vous faut ?
LUMÎR. — Dix mille francs que j’ai prêtés.
Et dix mille qui sont nécessaires à Louis pour l’échéance.
SICHEL. — Cela peut le tirer d’affaire ?
LUMÎR. — Et lui permettre d’attendre la moisson qui sera belle, — il a plu, —
Et ses rentrées pour fournitures au Corps d’occupation.
SICHEL. — C’est sérieux ? Louis a fait quelque chose là-bas ?
LUMÎR. — Trois cents hectares aux portes d’Alger conquis sur les marais de la Mitidja !
Qui commenceront à rendre.
Notre père ne va pas laisser tout cela aller aux Juifs pour dix mille francs.
SICHEL. — Vous dites : notre père ?
LUMÎR. — Louis m’épouse, vous le savez.
SICHEL. — Je le sais, il me l’a écrit.
LUMÎR. — Il vous écrit ?
SICHEL. — Pauvre garçon ! J’ai de la sympathie pour lui, il le sait.
Je lui rends les services que je puis.
LUMÎR. — Vous lui devez bien cela.
SICHEL. — Comment est-ce que je lui dois bien cela ?
LUMÎR. — Toute sa fortune a passé aux mains de votre père.
SICHEL. — Est-ce de ma faute ou celle de mon père,
Si M. le Capitaine Louis-Napoléon Turelure-Coûfontaine
S’est mis en tête de conquérir les marais de la Mitidja (trois cents hectares aux portes d’Alger) ?
Je dis qu’il doit de la reconnaissance au vieux Habenichts.
Et d’ailleurs, l’argent n’est pas sorti de la famille.
LUMÎR. — Je le sais.
SICHEL. — Votre père, comme vous dites, n’est nullement étranger aux petites opérations du mien.
LUMÎR. — C’est pourquoi je dois avoir mes dix mille francs.
SICHEL. — Vous comptez pour cela sur mon aide ?
LUMÎR. — Madame, je me permets de la solliciter.
SICHEL. — Je ne suis pas Madame.
LUMÎR. — Sichel…
SICHEL. — Je ne suis pas Sichel ! C’est le vieux qui m’appelle ainsi. Il ne se souvient d’aucun nom,
Moitié insolence, moitié imbécillité, et nous rebaptise tous,
Si je peux dire.
C’est ainsi que de mon père il a fait Ali Habenichts, — ça lui donne la juste pointe d’Orient et de Galicie, dit-il, —
Et de moi, qui suis Rachel, Sichel, qui est en allemand
Faucille dans le ciel clair du mois nouveau.
Bon. Cela va bien comme ça.
LUMÎR. — Je sais que vous pouvez tout ici.
SICHEL. — Je suis la maîtresse, n’est-ce pas ?
LUMÎR. — Si je ne le croyais pas, pourquoi serais-je ici ?
SICHEL. — Vertueusement accompagnée de notre vieille tante de Grodno, l’ineffable Madame Kokloschkine.
Vous êtes gentille dans ces habits d’homme.
LUMÎR. — C’est plus commode pour le voyage.
SICHEL. — C’est bien de me traiter ainsi en amie.
Vous êtes jeune, mais raisonnable. Vous ne ferez qu’un mariage raisonnable.
Je ne vous aurais pas crue si attachée à l’argent.
LUMÎR. — Cet argent n’est pas à moi.
SICHEL. — Je vois. C’est une pauvre petite caisse révolutionnaire.
C’est avec ça qu’on va refaire la Pologne et racheter au musée de Dresde le sabre de Sobieski.
LUMÎR. — Non point cette Pologne, Mademoiselle Habenichts, une autre.
SICHEL. — Quelle ?
LUMÎR, baissant les yeux. — Une nouvelle Pologne.
SICHEL. — Où cela ?
LUMÎR. — Au delà d’ici. De ceux-là faite qui sont morts pour elle.
SICHEL. — Sans espérance.
LUMÎR. — Morts sans aucune espérance.
SICHEL. — Pour vous, vous vivrez en contentement dans cette belle propriété, au soleil d’Algérie.
LUMÎR. — Tout d’abord, je dois reporter cet argent là-bas.
SICHEL. — Et il est tellement sûr que vous reviendrez ?
LUMÎR, la regardant. — Peut-être.
SICHEL, pensive, les yeux baissés. — Vous avez encore une patrie sur terre. Vous avez une place qui de droit est à vous, pas à d’autres. On ne vous a pas extirpés.
Mais nous, Juifs, il n’y a pas un petit bout de terre aussi large qu’une pièce d’or,
Sur laquelle nous puissions mettre le pied et dire : c’est à nous, c’est nous, c’est chez nous, cela a été fait pour nous. Dieu seul est à nous.
Quelle singulière histoire ! La prise de Jérusalem (bon Dieu ! qui est-ce qui s’occupe de Jérusalem !)
Et à cause de cela, il n’y a pas un homme vivant, si je sors de ceux de ma race,
Qui me tende la main et me dise de son gré : « Viens. Sois à moi. Tu es ma femme. »
Nous sommes refusés par toute l’humanité, et c’est de ce refus que nous sommes faits.
Et je sais, oui, il y a cette autre histoire, celui-ci…
Eh bien, ce n’est pas la seule erreur judiciaire qu’on ait commise.
Et était-ce une erreur ? Est-ce qu’on pouvait souffrir qu’il se dise Dieu ? C’est un blasphème, dit mon père.
Et c’est de plus un mensonge, car il n’y a pas de Dieu.
LUMÎR. — Son sang est retombé sur le vôtre. Le sang !
C’est une grande chose que le sang. Vous devriez causer là-dessus avec ma tante, elle en sait long.
À ce moment, ç’a été pour vous comme une nouvelle naissance, dit-elle, une conception par dessus l’autre, un deuxième péché originel, l’inverse de la bénédiction d’Abraham.
SICHEL. — C’est de la mysticité à la manière de Grodno ! Que parlez-vous de sang ?
Nous étions là avant vous et nous sommes les premiers-nés.
Qui êtes-vous à côté de nous ? Quand vous pouvez remonter à dix générations, issus de sangs plus entrecroisés que les chiens.
Vous vous dites gentilshommes ! Mais nous seuls sommes purs, en droite ligne depuis la création du monde !
C’est à nous que vous devez tout et vous nous excluez.
LUMÎR. — Je ne demande pas à sortir de ma race.
SICHEL. — Et moi, je demande à sortir de la mienne, à m’arracher de ce ghetto où l’on nous tient étouffés !
Mes pères ont cru en Dieu et ils ont espéré dans le Messie.
C’est leur rôle depuis la création du monde et ils n’ont pas changé, à part, debout sous l’arbre à sept branches, dans une foi et dans une espérance enragées !
Mais moi, je ne crois pas en Dieu, et je n’espère qu’en moi-même, et je sais qu’il n’y a qu’une vie,
Je suis une femme, et je veux avoir ma place avec le reste de l’humanité, et pour cela je suis prête à tout faire et à tout donner, et à tout trahir ! Il n’est que temps !
Pensez-vous que votre Pologne m’intéresse ? Réjouissez-vous qu’il y ait une frontière de moins.
Il n’y a pas de Pologne, il n’y a pas de judaïsme, il n’y a que des hommes et des femmes vivants, pas de Dieu et le même droit pour tous !
Dieu n’est pas, il n’y a pas de Messie à attendre, on nous a tous trompés et notre espérance a été vaine.
C’est pourquoi les choses qui existent sont importantes et je n’en serai pas exclue.
LUMÎR. — Personne ne vous dispute votre Pair de France.
SICHEL. — Pourquoi donc êtes-vous ici ?
LUMÎR. — Il ne dépend que de vous que je parte.
SICHEL. — Non. Monsieur le Comte est à cet âge où l’on veut être aimé pour soi-même.
Et vous obtiendriez tout de lui, car il aime les femmes, ah ! c’est un vrai Français !
Excepté de l’argent.
Fi ! ne lui parlez point d’argent, c’est bas !
LUMÎR. — Sichel, si j’obtiens cet argent qui m’est dû,
Je ne retourne pas à Alger.
— Vous voyez, je vous ai comprise.
SICHEL. — Je ne sais ce que vous dites.
LUMÎR. — C’est vous qui me poussez !
Je dis que j’obtiendrai cet argent
Par tous moyens. Je l’aurai.
Et qu’il est dangereux pour vous que je reste.
SICHEL. — Que pensez-vous faire ?
LUMÎR. — Croyez-vous que je ne connaisse pas le cœur d’un père comme Monsieur le Comte ?
Je suis la fiancée de son fils.
SICHEL. — Et certes, je vois que vous l’aimez !
LUMÎR. — L’honneur et le devoir avant tout.
SICHEL. — C’est l’honneur et le devoir qui vous poussent à capter un vieillard imbécile ?
LUMÎR. — Oui.
SICHEL. — Et à trahir celui qui vous aime ?
LUMÎR. — Montrez-moi les lettres que le capitaine vous a écrites.
SICHEL. — Je pense qu’il vous aime sincèrement.
LUMÎR. — Je l’aime aussi.
SICHEL. — Pas autant que ces dix mille francs à récupérer.
LUMÎR. — Je les lui ai donnés.
SICHEL. — Prêtés.
LUMÎR. — Je lui ai donné ma vie.
SICHEL. — Prêtée à de gros intérêts.
LUMÎR. — Nous avons fait assez. Je n’ai pas le droit d’être plus généreuse envers ce Français.
C’est mon frère qui lui a sauvé la vie, le rapportant tout sanglant de la brèche de Constantine.
Et c’est moi ensuite qui l’ai soigné.
C’est mon frère et moi qui l’aidions pendant qu’il commençait ses défrichements, et je tenais sa maison.
Maintenant mon frère est mort et d’autres devoirs m’appellent.
SICHEL. — Je ne vous trouve point si belle.
LUMÎR. — Assez pour me faire épouser.
SICHEL. — Quels yeux ! Quand vous les tenez baissés, tout est si fermé qu’on dirait que vous n’êtes plus là.
Et le plus souvent ils sont fixes et tranquilles comme ceux d’un enfant, si sérieux que Monsieur le Comte lui-même en est décontenancé.
Mais quand ils noircissent et se chargent de furie et qu’on voit l’âme là-dedans qui brûle…
Ce sont de ces yeux-là sans doute qu’il est épris.
LUMÎR. — Vous vous trompez. Ce ne sont pas mes yeux qu’il aime.
SICHEL. — Lumîr, le Comte est vieux et je trouve qu’il a assez vécu.
LUMÎR. — Plût au ciel que son sort et cet injuste argent fussent entre mes mains !
SICHEL. — Ou entre les miennes, ainsi soit-il ! Mais je pense que ce n’est pas aux morts d’enterrer éternellement ceux qui vivent.
LUMÎR. — Il est là et nous n’y pouvons rien.
SICHEL. — Plus que vous ne pensez.
LUMÎR. — Me conseillez-vous un crime ?
SICHEL. — Je n’appelle pas cela un crime. Quand un homme nous refuse ce qu’il nous doit,
Il dénonce tous nos traités avec lui, nous sommes en état de guerre.
Chacun n’a plus qu’à se servir des armes qu’il peut, à ses risques et périls.
Et le Comte une belle nuit recevrait une balle dans la tête, qui s’en étonnerait ? Il est terrible avec les braconniers et tous ses domestiques le haïssent.
LUMÎR, avec un doux sourire. — Exécutez-le donc vous-même.
SICHEL. — Tout le monde le peut, pas moi.
Et d’ailleurs je suis une femme.
LUMÎR. — Je ne peux pas non plus.
SICHEL. — C’est vrai.
Il y a d’autres moyens. Je le connais, voici deux ans que je n’ai pas autre chose à faire que de le regarder.
Il est vieux. Il a peur, peur de la mort.
Il fait le brave encore, mais le médecin dit que le ressort qui anime cette grande carcasse est limé.
Avez-vous vu comme la peau de son crâne est mince ? On voit déjà dessous la tête de mort :
La même couleur jaunâtre, il y en a tout un tas près de la maison du jardinier.
Une violence, une émotion, et claque la berloque !
Il sait cela et il a peur. Il y a toujours moyen de faire avec un homme qui a peur.
Presque tous les hommes ont peur de quelque chose.
C’est pour cela qu’il n’ose me chasser.
LUMÎR. — Touchante union !
SICHEL. — Croyez-vous que ce soit par amour pour moi qu’il m’ait prise ? Non, vous ne devineriez jamais ! C’est pour m’empêcher de faire de la musique !
Il est incapable de résister à un certain esprit de farce et de taquinerie.
J’étais une artiste, connue dans le monde entier, vous savez mon nom. Croyez-vous que depuis deux ans il m’empêche de toucher à un piano ?
Je suis sa teneuse de livres et il m’a réduite en esclavage comme les anciens Israélites.
Et je pensais d’abord qu’il m’épouserait, mais j’ai dû bientôt renoncer à cet espoir enchanteur.
Je vous dis qu’il ne consentira à mourir que s’il a le sentiment ainsi de jouer un tour à quelqu’un.
Et je ne puis tirer un sou de lui : pas plus pour moi, que pour vous.
LUMÎR. — Qu’il meure, et le fils vous reste.
SICHEL. — Et à vous la sainte Pologne !
LUMÎR. — J’ai commis un crime et je dois le réparer.
Mon frère et moi, nous avons prêté cet argent trois fois sacré.
Il faut que je le retrouve.
Jusque-là je ne puis me permettre une autre idée.
SICHEL. — Nous nous sommes clairement comprises, je crois ?
Jouez votre jeu, je joue le mien, j’ai mes atouts aussi, toutes deux contre le mort.
Scène II
TURELURE. — Eh bien ! qui est-ce qui parle de mort ?
SICHEL. — Nous discutons les principes du whist et le coup d’hier soir : les faibles et les fortes du mort.
TURELURE. — Ouais ! pauvre homme ! me voici bien encadré entre ces deux fines joueuses.
Vous m’avez bien battu hier et ramené tout roulant, il ne m’est resté que les honneurs.
SICHEL. — Monsieur le Comte n’est pas près d’en manquer.
TURELURE. — Charmant ! charmant ! « Toujours l’honneur ! » c’est ma devise.
« Toujours l’amour ! » comme disait le roi de Westphalie en levant son verre.
De quoi les Allemands ont fait « Tschorlemorl », qui est un mélange bien frais de vin blanc et d’eau de Selz.
SICHEL. — Je vous laisse. Je crois que la Comtesse Lumîr a besoin de vous parler.
TURELURE. — Chère Comtesse ! Que c’est aimable à vous d’être venue me rendre visite en cette pauvre maison ! Une triste hospitalité !
Les murs sont solides et j’ai eu la bêtise de faire réparer la toiture, il y a deux ans, mais tout est à l’abandon.
Regardez ces piles de livres dont je ne peux parvenir à me débarrasser. Rien que pour les porter à Rheims on me prendra plus qu’ils ne valent. Je vas en faire du feu.
Bon ! tout cela va changer avec les machines et le chemin de fer. Cet étang, ce barrage que les moines ont fait là-haut pour leur poisson me donnera la force motrice.
Ah ! tout cela me coûte gros d’argent, vous pouvez le dire.
J’ai dû vendre notre bien de famille, c’est dur.
Votre père a fait une bonne affaire, Sichel ! Il profite de mon dénuement.
SICHEL. — C’est conclu ?
TURELURE. — Pas encore tout-à-fait. Il veut voir certains plans, prendre certaines sûretés. Ah, c’est un homme prudent !
Vous le connaissez, Comtesse ? Il a eu l’occasion d’obliger notre pauvre capitaine.
LUMÎR. — Il lui en est reconnaissant.
TURELURE. — Je le sais.
Sichel — Lumîr ! — vous me permettez de vous appeler ainsi ? ne vais-je pas être votre père ? On l’aimera un peu, ce vieux papa ?
Que je suis heureux de vous voir causer ainsi comme des amies !
Lumîr, cette petite femme sera une sœur pour vous.
Et pour moi elle a été un ange ! non, je dis vrai ! un ange par le sens qu’elle a des affaires, et plus de force dans le petit doigt que le chien d’une carabine !
C’est comme pour la musique, quelle artiste, si vous l’entendiez ! dire que je ne puis plus obtenir d’elle qu’elle ouvre son piano !
C’est l’art qui a été le premier lien entre nous. Si vous aviez entendu ce que fait le piano déchaîné sous ses phalanges de fer et cet ouragan de notes, on entend distinctement chacune d’elles !
Ce petit doigt surtout, à l’extrémité de chaque main, ce petit doigt d’acier qui trouve tout-à-coup la touche et tous les points du clavier et la frappe avec une implacable ubiquité !
J’étais enthousiasmé ! Je me suis dit il faut que je fasse de ce petit doigt mon ministre et le Gouverneur général du vieux Turelure !
Et voilà ! C’est elle qui tire de cette vieille âme tout ce qui lui reste de musique.
SICHEL. — Cher Comte !
Cher Toussaint ! — Adieu, Lumîr ! Courage ! Et vous, Toussaint, je vous en prie, faites ce que vous pouvez ! J’aime tant ce pauvre Louis.
Scène III
TURELURE, lui envoyant un baiser. — Adieu, chère amie ! — Adieu, charogne, puisses-tu crever !
Me voici à vous, Mademoiselle, et prêt à vous écouter.
LUMÎR. — Je crains de tomber mal en ce jour de fête et parmi tant d’occupations.
TURELURE. — Je suis toujours occupé. Et d’ailleurs, l’inauguration est finie.
Là-bas un train orné de feuillages et de drapeaux ramène vers Paris mes invités digérants. Ah, c’est une grande époque !
Quelle levée de pioches sur toute la France ! Quel fourmillement de brouettes !
Quatre autres voies comme celle-ci partant de la capitale vers tous les coins du pays
Permettent en quelques heures à tous les citoyens de s’unir sur le même forum.
LUMÎR. — La ligne du Midi atteint Lyon déjà et permettra à votre fils d’être ici en quelques heures.
TURELURE. — Quoi ! C’est-i qu’il vient ?
LUMÎR. — Je ne sais, je n’ai de lui aucune nouvelle.
TURELURE. — Je lui avais recommandé de rester là-bas ! Je vous avais prié de lui écrire. Nous n’avons pas besoin de lui !
LUMÎR. — J’ai écrit.
TURELURE. — Je n’ai rien à lui dire ! Je ne veux pas le voir.
LUMÎR. — J’en tire bon augure pour le succès de ma requête.
TURELURE, sec. — Toujours ces dix mille francs ?
LUMÎR. — Vingt mille, s’il vous plaît.
TURELURE. — Vingt mille, mon petit monsieur ? Comme vous êtes gentille dans votre grande redingote !
LUMÎR. — Il a une grosse échéance. S’il ne peut l’honorer, on saisit tout.
TURELURE. — Est-il si mal en point ? Ces usuriers sont de vrais arabes.
LUMÎR. — On dit que vous êtes d’accord avec eux. C’est ainsi que vous lui avez repris les biens de sa mère.
TURELURE. — C’est faux, je veux dire c’est vrai. Mais, où est le mal ?
Coûfontaine n’est pas à lui, ni à moi.
C’est le bien de la famille. Où est le mal que j’aie voulu l’abriter des fantaisies d’un prodigue ?
LUMÎR. — Ne le poussez pas au désespoir.
TURELURE. — Il lui reste l’armée. Il y retrouvera son grade.
Je suis un père, que diable ! Je l’aime. Dites-lui bien que je l’aime. Dites-lui que je m’intéresse à son avancement.
LUMÎR. — C’est de l’argent qu’il veut.
TURELURE, avec dégoût. — L’argent, ah !
LUMÎR. — Il est prêt à vous donner huit pour cent.
TURELURE. — Non ! C’est un mauvais service à lui rendre que de l’encourager dans cette entreprise absurde. Il n’y a rien à faire en Algérie. Pas d’argent !
LUMÎR, baissant les yeux. — Je voudrais le mien aussi.
TURELURE. — Ce n’est pas moi qui l’ai pris.
LUMÎR, levant les yeux sur lui. — Faites cela pour moi, Monsieur le Comte !
TURELURE. — Bon. J’aime mieux ce ton-là.
LUMÎR. — Je ne vous croyais pas si méchant.
TURELURE. — Cent fois non ! Je suis un bien bon homme. Doux, doux, flasque. Mou comme de la purée de citrouille.
LUMÎR. — Vous pouvez plaisanter, c’est plus vrai que vous ne vous en doutez.
TURELURE. — Quoi ? Je ne vous fais pas peur ? On m’a toujours dit que j’avais l’air d’un loup.
LUMÎR, avec douceur. — Je vous trouve l’air d’un mouton. Un vrai Champenois. Et le bas de la figure est si drôle !
Vos deux lèvres sont comme des marionnettes qui se poursuivent et qui disent tout ce que vous pensez quand vous n’y pensez pas.
TURELURE, vexé. — Merci. Vous oubliez à qui vous parlez.
LUMÎR. — Monsieur le Comte, je sais ce que je vous dois.
TURELURE. — Et donc que je ne vous dois rien.
LUMÎR. — Je ne vous demande pas de me devoir quelque chose.
TURELURE. — Mademoiselle ma fille, mon petit bonhomme, il vaut mieux que je vous ôte aussitôt quelques idées de la tête.
Je ne vous rendrai pas ces dix mille francs.
LUMÎR. — Vous m’avez fait espérer autre chose.
TURELURE. — La politique de Sa Majesté a changé.
LUMÎR. — Quoi ! C’est une question de politique ?
TURELURE. — L’autre jour, nous n’étions pas au mieux avec votre souverain légitime,
C’est le Czar que je veux dire.
Une bonne petite conspiration à Varsovie… Eh, mon Dieu, il n’aurait pas été si mauvais de lui faire sentir la pointe.
LUMÎR. — Et au besoin, on gagnait la reconnaissance de mon souverain légitime
En lui donnant quelques indications bienveillantes.
TURELURE. — Comme vous dites. Eh bien ! notre politique a changé. La Pologne ne nous intéresse pas. Ces gens-là ne sont que des émeutiers.
LUMÎR. — Comme les héros des Trois Glorieuses !
TURELURE. — Honneur à ces défenseurs de la Constitution !
LUMÎR. — Vous respectez les lois ?
TURELURE. — Chacun son rôle. Le mien est de les faire.
LUMÎR. — C’est bien. Il ne me reste donc plus qu’à partir.
TURELURE. — Où cela ?
LUMÎR. — Là-bas. Il faut que je rende mes comptes, pour mon frère et pour moi.
TURELURE. — Vous laissez ainsi votre fiancé ?
LUMÎR. — Il n’est pas mon fiancé tant que ça. Je me dois d’abord à d’autres.
TURELURE. — C’est vous qui allez délivrer la Pologne, n’est-ce pas ?
LUMÎR. — Oui.
TURELURE. — Le Czar n’a plus qu’à retenir une petite villa sur les bords du lac de Genève, quelque pension « mit frühstuck ». Voilà Mademoiselle qui se met en marche comme une armée.
LUMÎR. — Le jour est venu.
TURELURE. — C’est elle qui va venir à bout de trois Empires avec ses grands yeux bleus et ses petites mains dans son manchon en imitation de lapin.
Pourquoi me regardez-vous ainsi avec ces yeux qui n’expriment rien et qui sont parfaitement incapables de comprendre quoi que ce soit ? On ne sait jamais ce que vous pensez.
LUMÎR. — Rendez-moi cet argent.
TURELURE. — Non !
LUMÎR. — Croyez-vous que je n’aie pas assez d’ennemis sans vous ?
TURELURE. — Je ne suis pas votre ennemi.
LUMÎR. — Non, je ne crois pas.
Monsieur le Comte, est-ce qu’il y a beaucoup de gens dans votre vie qui vous aient dit : Turelure, j’ai confiance en vous ?
TURELURE. — Ah, petite rusée ! Comme tu sais trouver la place faible d’un vieux bonhomme !
LUMÎR. — Dois-je vraiment partir ?
TURELURE. — Non !
LUMÎR. — Comte, vous êtes riche et je n’ai rien, et le peu que j’avais n’était pas même à moi.
TURELURE. — Ce Louis est un grand coquin !
LUMÎR. — L’argent des femmes — ce sont des femmes qui l’ont ramassé, — l’avarice des mères et des veuves, la dot des jeunes filles, le pain des orphelins, les larmes et le sang des proscrits et des martyrs ! Pas un sou qui ne soit poissé de sang.
TURELURE. — Tout cela sert à défricher les jujubiers de la Mitidja.
LUMÎR. — Il est lâche de me voler ainsi, abusant de ma faiblesse !
TURELURE. — Je ne vous ai pas volée !
LUMÎR. — … Comme un homme qui vole une petite fille, lui prenant sa tartine dans son petit sac !
TURELURE. — Je ne vous ai rien volé, sacré bout de bois ! J’ai aidé le capitaine tant que j’ai pu. À moi aussi, il me doit de l’argent.
LUMÎR. — Rendez-moi mon argent à moi, Monsieur le mouton, et je vous tiens quitte du reste.
TURELURE. — Mais il est ruiné dans ce cas et vous ne pouvez l’épouser.
LUMÎR, baissant les yeux. — Naturellement, je ne puis l’épouser sans argent.
TURELURE. — Vous ne l’aimez donc pas ?
LUMÎR. — Ma vie est trop courte pour que je m’attache tellement à aucun homme.
TURELURE. — Vous avez raison. Il ne vous aime pas. Il a trop d’idées dans l’esprit.
LUMÎR. — Je suis si jeune, j’étais fière qu’il eût besoin de moi.
TURELURE. — D’autres peuvent avoir besoin de vous !
LUMÎR. — Alors, laissez-moi le moyen de les aider.
TURELURE. — Un autre qui n’est pas loin.
LUMÎR. — Qui ?
TURELURE. — Pourquoi parler de vicomte ; et toutes ces images héroïques et funèbres,
Qui font tant de plaisir aux petits enfants ? Que diable ! C’est bon, la vie !
LUMÎR. — Je ne puis rester que si mon argent part à ma place.
TURELURE, sévère. — Lumîr, répondez-moi. Aimez-vous réellement votre pays ?
LUMÎR. — Je ne sais. C’est une question que je ne me suis jamais posée.
TURELURE. — Eh bien, tout de même, vous valez plus pour votre pays que dix mille francs ! Il y a autre chose à faire dans la vie que d’être honnête !
Il y a autre chose à faire de la vie quand on est jeune que de mourir bêtement comme dans les versions latines, ou autrement de se laisser mettre les fers aux pieds.
Quand vous vous serez laissé enterrer toute vive à Boufarik, au milieu d’un grand champ de poreaux,
Croyez-vous qu’on n’avait pas autre chose à faire de vous ?
LUMÎR. — On ne me demande pas davantage.
TURELURE. — Louis n’est pas de notre race. Ce n’est pas un Coûfontaine ! Il n’a jamais su ce que c’était qu’un Coûfontaine ! Il ne pense qu’à ses échéances.
Moi, je vous comprends, Mademoiselle. Mon vieux sang s’échauffe quand je vous entends. Que diable ! C’est nous qui avons fait la révolution !
LUMÎR. — C’est la Révolution qui vous a faits.
TURELURE. — Je ne dis pas non. Mais la chose ne m’amuse plus autant. Et pourtant, faut le dire, parole d’honneur, il y a de bons moments.
Quand Sa Majesté sort des Tuileries, au roulement du tambour, entouré de toute sa cour et des représentants de la Propriété Française, ah, c’est un beau spectacle !
On voit se coudoyer des régicides, des nobles renégats, des raffineurs, des magistrats jansénistes, une douzaine de vieux cornards de l’Empire échappés à tous les champs de bataille, Victor Cousin,
Et au milieu, Monsieur le Roi des Français lui-même qui nous préside avec la dignité d’un chef d’institution et le sourire d’un banquier qui n’est pas absolument sûr de ses chiffres.
C’est un demi-siècle d’histoire qui s’avance ! Sa Majesté elle-même y est pour quelques anecdotes.
Ça vaut les Revues Consulaires de l’an X, sur la Place du Carrousel !
LUMÎR. — C’est vous qui êtes la France ?
TURELURE. — C’est vrai, pour le moment, c’est moi qui suis la France, pourquoi pas ?
LUMÎR. — Et moi, je suis la Pologne, sans aucun ami.
TURELURE. — Ne dites pas ça, Mademoiselle ! morbleu, vous me faites de la peine.
LUMÎR. — Le seul ami que j’avais m’est retiré.
TURELURE. — Il ne tient qu’à vous d’en retrouver un autre à la place, mon petit soldat !
LUMÎR. — Je ne vous entends pas.
TURELURE, larmoyant. — Écoutez-moi, Mademoiselle. Je suis vieux. J’ai besoin d’un sentiment. Pardonnez à mon émotion.
LUMÎR. — Que vous êtes drôle ! (Elle sourit)
TURELURE. — Je suis comme la France. Personne ne me comprend !
LUMÎR. — Mais pourquoi voulez-vous que je vous comprenne ?
TURELURE. — Est-ce ma faute si je suis Pair de France, et Comte, et Maréchal, et Grand Officier de je ne sais quoi, et Président de ça, et Ministre de ceci, et le diable sait quoi !
Croyez-vous que je n’aimerais pas mieux autre chose ?
Ce n’est pas moi qui suis fort et méchant, c’est les autres qui sont si bêtes et si tristes, et qui vous donnent tout avant qu’on leur demande !
C’est une comédie où l’on n’a qu’à jouer son rôle avec aplomb et l’on peut tout se permettre quand on connaît les planches.
Mais il y a autre chose à faire que de jouer la comédie ! croyez-vous que je n’aimerais pas mieux autre chose ?
C’est comme la France quand elle se jetait sur Versailles ou sur le Louvre.
Ce n’est pas du pain qu’elle demandait, un peuple ne vit pas que de pain !
C’est de la mitraille et du plomb et de grands coups de pied dans les côtes !
Un cheval comme la France, c’est jeune, c’est amoureux, ça aime à rire, ça aime à sentir son maître !
Il faut avoir du genou quand on a l’honneur de tenir une pareille bête entre les jambes, c’est pas un veau.
Mais ce gros Louis qu’elle avait sur le dos,
À peine avait-elle commencé à danser un petit peu qu’il tombait par terre sans aucun mouvement ou bruit, comme un gros boulot de coton.
Qu’est-ce qu’il restait d’autre à faire que de lui couper la tête ? Je vous en fais juge.
LUMÎR. — Mais que voulez-vous que je vous dise ?
TURELURE. — Il faut dire : c’est bien.
LUMÎR. — C’est bien, Monsieur le Comte, c’est tout à fait bien.
TURELURE. — Bon. Où en étais-je ? Ah oui, ma femme.
Ma première femme, la seule, car Sichel, c’est pas vrai. Ah, c’était une sainte, Dieu ait son âme !
LUMÎR. — Sygne de Coûfontaine.
TURELURE. — Répétez un peu, comment avez-vous dit cela ?
LUMÎR. — Sygne de Coûfontaine.
TURELURE, baissant la voix. — Sygne de Coûfontaine. Cela a une drôle de sonorité dans cette pièce.
Ah, nous fûmes des époux bien accordés pendant tout le temps de notre mariage.
Trop court, hélas ! Onze mois en tout, dont neuf séparés. Jamais un mot entre nous. Quelle douceur toujours dans ses manières,
Et quel mépris dans ses yeux quand elle consentait à me voir !
LUMÎR. — On m’a raconté certaines choses.
TURELURE. — Elle était meilleure que moi, ce n’est pas une raison pour me mépriser.
Ces gens qui ne savent que mépriser, à quoi cela sert-il ? Le mépris est le masque des faibles.
Un homme fort ne méprise rien. Il a usage de tout.
LUMÎR. — Eh bien, c’est qu’elle était la plus faible, vous le lui avez bien fait voir.
TURELURE. — Il ne faut pas être le plus faible avec moi. C’est mauvais.
LUMÎR. — Je vais le dire à Sichel.
TURELURE. — Ah, elle voudrait bien être la plus forte, mais elle ne peut pas, dont elle rage !
Dès que je la regarde d’un certain œil, elle se trouble et se dérobe.
LUMÎR. — Moi, je n’ai pas peur de vous !
TURELURE. — Je le sais, c’est délicieux. Il n’y a place que pour un sentiment dans votre petit cœur fervent et dur, dans votre petite âme loyale.
Ce que vous ont dit les gens de votre race, le père, le frère.
Cela seul existe pour vous, et ceux qui ne sont pas de la Race Sacrée,
Ils ne comptent pas l’un plus que l’autre. C’est vrai ?
LUMÎR. — Les pauvres restent entre eux.
TURELURE. — Eh bien, les gens de la Race Sacrée, ils s’entendaient si tellement bien entre eux autrefois
Que pour leur imposer la paix il leur fallait aller chercher au dehors quelqu’un qui fût absolument incapable de les comprendre. Jamais un Polonais n’a pu venir à bout de la Pologne.
LUMÎR. — Que signifie cet apologue ?
TURELURE. — Donnez-moi votre main, et je vous offre mon bras.
LUMÎR. — C’est encore une plaisanterie.
TURELURE. — Oui, c’est une plaisanterie, mais une plaisanterie sérieuse.
Vous voyez à vos pieds l’homme d’affaires de la nation Française.
Le Maréchal Comte de Coûfontaine, Président du Conseil des Ministres.
Faites-en usage.
LUMÎR. — Quel honneur pour moi, Monsieur le Comte !
TURELURE. — Savez-vous ce qui me plaît en vous ? c’est la tranquillité que je lis dans vos yeux bleus,
La chasteté d’une foi si pure qu’aucune contradiction n’y touche, la stupidité délicieuse de la jeunesse !
Grâces à Dieu, je ne suis pas encore mort !
Il est encore temps de faire une grande bêtise avant de mourir et d’engager mes cheveux blancs au service de mon capitaine !
LUMÎR. — C’est sérieux, ce que vous dites ?
TURELURE. — Qu’en pensez-vous ?
LUMÎR. — Oui, je crois que c’est sérieux.
TURELURE. — Quel meilleur adieu à faire à mon temps et à cette Sainte-Alliance des Saintes Monarchies
Que de leur lancer avant de mourir ce gentil petit brûlot !
Une femme, n’importe laquelle, quand elle vous a une idée dans la tête,
Celui qui sait s’en servir, il peut bouter le feu aux quatre coins du monde avec !
LUMÎR. — Dites-moi, je ne suis pas pour vous n’importe laquelle ?
TURELURE. — Non, Lumîr. Ah, regardez-moi ainsi ! Dieu, que vous êtes jeune ! Jeune et dangereuse en même temps, mais c’est ce danger que j’aime.
Faites-moi oublier la mort ! Faites-moi oublier le temps ! Faites-moi trouver intérêt à quelque chose hors de moi !
Utilisez en moi ce qui était fait pour servir et à quoi personne n’a jamais cru.
Faisons une étroite alliance entre nous !
LUMÎR. — Et vous me rendrez mes dix mille francs ?
TURELURE. — Le lendemain de notre mariage !
Avec tous les intérêts mon petit ange, (chantant) : Les intérêts composés, mon petit morceau de beurre en or !
LUMÎR. — Et que dira Sichel ?
TURELURE. — Je n’ai pas peur de Sichel !
LUMÎR, regardant SICHEL et gardant la main de TURELURE, qui voudrait l’ôter, avec un aimable sourire, à demi-voix. — Que vous êtes vieux ! Que vous êtes vilain !
Ah, j’aimerais mieux mille fois mourir que d’être à vous !
Ne pensez pas me faire peur.
Scène IV
SICHEL. — Monsieur le Comte…
TURELURE. — Vous étiez là ?
SICHEL. — Monsieur le Comte, l’aubergiste du Pot d’Étain, à Fismes…
TURELURE. — Qu’il aille au diable !
SICHEL. — … Dit qu’il a reçu un télégramme de Paris. Quelqu’un qui veut venir vous voir. D’urgence. On lui retient une voiture.
TURELURE. — Qui a signé le télégramme ?
SICHEL. — Interrompu par le brouillard.
TURELURE. — Ce ne serait pas Louis, par hasard ?
SICHEL. — Non, qui l’aurait prévenu ?
TURELURE. — Prévenu de quoi, je vous prie ? Il n’y a à le prévenir de rien.
LUMÎR. — Louis arrive ! Quel bonheur !
TURELURE. — Non, Mademoiselle, je vous demande pardon, ce n’est pas un bonheur du tout.
SICHEL. — Grossoleil l’aubergiste, n’avait pas de chevaux libres. J’ai pensé bien faire d’envoyer notre voiture.
TURELURE. — Vous avez très mal fait. Le cheval est vieux et se passerait bien de ces quinze kilomètres sous la pluie.
SICHEL. — Réellement, vous devriez en acheter un autre.
TURELURE (sombre). — Je suis vieux aussi.
LUMÎR. — Adieu, je vais faire préparer la chambre de Louis. — Adieu, Monsieur le Comte !
Scène V
SICHEL. — Charmante enfant ! Quel joli page ! Je vois avec plaisir que vous êtes en termes excellents.
Elle a obtenu ce qu’elle voulait.
TURELURE. — On obtient toujours de moi ce qu’on veut.
SICHEL. — Lorsque l’on sait s’y prendre.
TURELURE. — Qui a dit à Louis de venir ?
SICHEL. — Mais je ne sais pas s’il vient.
TURELURE. — J’espère que non. J’ai horreur des scènes et des violences ! Il n’y a rien de si dangereux pour moi.
SICHEL. — Avez-vous peur de lui ?
TURELURE. — Je suis vieux et je n’aime pas les violences.
SICHEL. — Que craignez-vous quand Lumîr va au-devant de lui avec ces bonnes nouvelles ?
TURELURE. — Ma fille chérie, crois-tu vraiment que je me suis laissé ainsi entortiller ?
SICHEL. — Plus que tu ne penses peut-être, mon vieux Toussaint !
TURELURE. — Quand il me tuerait, il n’aura pas un sou de moi.
SICHEL. — Va, donne lui ces dix mille francs.
TURELURE. — Quand il me tuerait, il n’aura pas un sou de moi !
SICHEL. — Il ne songe pas à tuer son père.
TURELURE. — Nous verrons bien qui crèvera le premier.
SICHEL. — Tout de même vous êtes le plus vieux.
TURELURE. — Pas si vieux qu’il croit.
SICHEL. — Allons, parle, vieux loup, et ne fais pas l’idiot.
TURELURE. — Tu as entendu ces dernières paroles qu’elle disait ?
SICHEL. — Oui, et elles étaient peu flatteuses, quoique vraies.
TURELURE. — Je pense que c’est pour toi qu’elle les disait. Il me semble qu’elle me serrait quelque peu les doigts en même temps.
SICHEL. — Alors, c’est ton mariage que tu m’annonces avec elle ?
TURELURE. — Qui sait ?
SICHEL. — C’est cela ce que tu vas mettre dans la main à ton fils ?
TURELURE. — Ou peut-être lui écrire, quand il sera parti.
SICHEL. — L’âge rend les gens imbéciles.
TURELURE. — Une certaine imbécillité n’est pas inutile à l’agrément de l’existence.
SICHEL. — Non, tu en as ta part !
TURELURE. — Cette union immorale avec une Juive coûtait à ma conscience.
SICHEL. — À ta conscience ?
TURELURE. — À ma conscience. J’ouvre les yeux enfin.
J’ai eu des torts envers vous. Je vous ai séduite.
SICHEL. — Il est vrai. Je n’ai pas su vous résister.
TURELURE. — Moi non plus. J’ai brisé votre carrière d’artiste.
Ah, j’ai eu de grands torts envers vous ! Le meilleur moyen pour moi de les reconnaître est de ne pas essayer de les réparer.
SICHEL. — C’est un coup bien sensible pour moi.
TURELURE. — Vous m’en voyez transpercé.
SICHEL. — J’ai bien dit que l’âge t’a rendu idiot.
TURELURE. — Peut-être qu’il te rendra polie.
SICHEL. — Tu vivras toujours, n’est-ce pas ?
TURELURE. — Je l’espère de toutes mes forces. L’expérience m’apprend que je survis à tout le monde.
SICHEL. — Ce n’est pas l’avis de ton médecin.
TURELURE. — J’en prendrai un autre.
SICHEL. — Ni de ton fils sans doute.
TURELURE. — Faudra bien qu’il s’y accoutume.
SICHEL. — Si tu meurs, ayant épousé cette petite, — si tu meurs, dis-je…
TURELURE. — J’ai bien entendu ! ce n’est pas la peine de répéter.
SICHEL. — Je dis que si tu meurs…
TURELURE. — Non, je ne mourrai pas.
SICHEL. — Tu laisseras une riche héritière.
TURELURE. — Il ne peut pas l’épouser. Le Code le lui défend.
SICHEL. — Bah !
TURELURE. — Je n’aime pas les conjectures qui ont ma disparition pour point de départ.
SICHEL. — Je suis sûr que vous n’avez pris aucunes dispositions.
TURELURE. — J’ai bien le temps d’y songer.
SICHEL. — Tout revient en ce cas à votre fils.
TURELURE. — Non, ça serait trop bête !
SICHEL. — Ou bien alors vous laissez tout à votre épouse, dernière survivante.
TURELURE. — J’aurai un enfant d’elle.
SICHEL. — Peut-être.
TURELURE. — J’en aurai trois. J’ai lu cela dans ses yeux.
SICHEL. — Oui dà !
TURELURE. — Ce ne sera pas une hybridation comme la nôtre.
SICHEL. — Ne lui donne pas trop d’intérêt à ta disparition.
TURELURE. — C’est pourquoi je veux me couvrir.
SICHEL. — Ne te mets pas à sa merci.
TURELURE. — Je crois que je me ferai aimer de cette petite.
SICHEL. — … D’elle et de son amant.
TURELURE. — Va-t-en au diable !
SICHEL. — Que tu es simple ! Ce voyage, n’est-ce pas ? c’est une chose toute naturelle ?
Et c’est une chose toute naturelle aussi, cette irruption du militaire, comme dans les comédies, l’arme au poing qui se présente à point nommé.
TURELURE. — Je me demande ce qu’il vient faire ici.
SICHEL. — Il vient réclamer ses dix mille francs,
Plus dix autres mille dont il a un besoin pressant.
TURELURE. — Juste ce que j’ai reçu de ton père.
SICHEL. — Qui l’a prévenu, je me le demande ?
TURELURE. — Toi, poison !
SICHEL. — Peut-être. Mais je crois que c’est plus simple.
TURELURE. — Tu penses que l’affaire est montée entre eux ?
SICHEL. — Oui, Monsieur le Comte, je suis portée à le penser.
Il veut sa part tout de suite et le reste plus tard.
TURELURE. — Eh bien, je lui donnerai ses vingt mille francs.
SICHEL. — Oui, mais alors elle est libre et peut se passer de vous.
TURELURE. — Eh bien, je ne les lui donnerai pas !
SICHEL. — Mais alors vous le poussez à bout et ce n’est pas sans danger !
TURELURE. — Eh bien, je ne l’attends pas et je pars pour Paris.
SICHEL. — C’est impossible. J’ai envoyé la voiture à Fismes.
TURELURE. — Je suis pris ! Il ne me reste plus qu’à faire tête.
SICHEL. — Et procéder à ces choses que je vais vous dire.
TURELURE, ricanant. — Sois tranquille, tu seras dans mon testament.
SICHEL. — Il ne s’agit pas de testament, mais d’une espèce d’assurance.
TURELURE. — À ton profit, je commence à comprendre.
SICHEL. — Supposez que nous trouvions un moyen de faire passer toute votre fortune à mon nom ?
TURELURE. — Il y a une idée.
SICHEL. — Ôtez leur toute raison de désirer votre disparition.
TURELURE. — Sichel, penses-tu qu’il veut me tuer ?
SICHEL. — Que feriez-vous à sa place ?
TURELURE. — Je n’aime pas sa figure. Je désire qu’il soit mort.
SICHEL. — Rendez-lui donc sa femme et son argent.
TURELURE. — Non, je ne les lui rendrai pas.
SICHEL. — Défendez-vous en ce cas.
TURELURE. — C’est une chose effrayante que de mourir !
SICHEL. — Mais non, c’est une chose très simple.
TURELURE. — Tu ne sais pas ce que je sais.
SICHEL. — Il me semble que j’entends la voiture.
TURELURE. — J’ai peur de la mort.
- ↑ Prononcez Loum-yir