Le Pain dur/Acte II
ACTE DEUXIÈME
Scène I
La même pièce, le lendemain. — Une table est dressée autour de laquelle TURELURE, le CAPITAINE, ALI, SICHEL et LUMÎR achèvent de dîner. Bien qu’il fasse jour on a fermé les volets et deux flambeaux brûlent au milieu de la table.
TURELURE, versant du vin à son fils. — Capitaine, mon Capitaine, que dites-vous de ce vin de Bouzy ?
LOUIS. — Je le reconnais. J’en ai bu bouteille avec vous le jour de mon départ pour Alger.
TURELURE. — C’est le vin de la montagne de Rheims dont Jean de La Fontaine buvait avec Monsieur Pintrel, seigneur de Villeneuve.
Il a encore du degré et fait des jambes sur le verre comme le Bourgogne.
Ça ressemble à un gros bourgeois qui a tout de même de la finesse.
LOUIS. — À votre santé, mon père !
TURELURE. — À la santé de ces dames !
LOUIS. — Quelle joie de se retrouver dans son pays ! Vous avez bien fait de fermer les volets, mon père. On est plus entre soi.
TURELURE. — À mon âge un verre de vin vaut la peine d’être tranquillement dégusté. On ne sait jamais s’il y en aura un autre qui suivra.
C’est pas non plus que je crache sur le Beaune, mais c’est un vin qu’il faut boire seul à mon âge.
Une de ces solennelles vieilles bouteilles qu’on vous apporte après dîner et que l’on met deux heures à finir judiciairement,
Plein d’idées et de souvenirs puissants.
ALI. — Pour moi, je ne reçois que de l’eau, c’est le médecin qui le veut.
LOUIS. — Ça ne fait rien ! à votre santé, Monsieur Habenichts !
ALI. — À votre santé, mon Capitaine !
LOUIS, la main sur le cœur. — Wohl bekommen ! À la santé de mon bienfaiteur !
ALI. — Toujours à votre service.
LOUIS. — Et ne craignez rien. Vous serez payé à l’échéance.
ALI. — J’en suis sûr ! J’en suis sûr !
TURELURE. — Tout va bien ! rien de tel qu’un bon dîner pour mettre les gens d’accord.
Quant à moi je suis le plus heureux des hommes entre mon quasi-beau-père et ma quasi-belle-fille.
ALI. — Vous avez commencé vos travaux ?
TURELURE. — Nous sommes en train de faire la fosse pour la roue,
En plein dans le cimetière des moines.
Ce que nous avons enlevé d’os, ça n’est pas à croire ! Deux charrettes et il y en a encore un tas.
Et au milieu, il y avait une espèce de puits Romain que nous avons curé, c’était déjà une espèce de puits sacré, vous savez, où on élevait des serpents.
Et dans le fond, nous avons trouvé un Mercure de bronze.
ALI. — Il faudra me montrer ça. Je suis amateur de tous ces bons dieux.
LOUIS, montrant le Christ. — Vous devriez bien nous débarrasser de celui-ci.
Ce n’est pas une chose à avoir chez soi.
LUMÎR. — Si j’avais un bien comme celui-ci, je n’en ferais pas une usine.
LOUIS. — Pourquoi donc ? Il faut être de son temps.
SICHEL. — Lumîr a raison. On peut faire une usine partout. Mais un complexe comme celui-ci…
ALI. — On ne dit pas un complexe.
SICHEL. — C’est drôle, je ne peux pas vous voir sans parler allemand.
Enfin une chose comme celle-ci, ces cloîtres, ces caves, ces greniers,
On n’en fera pas une autre. C’est dommage de tailler là-dedans.
Ça impressionne. C’est comme dans les romans.
Tout est de l’époque. On ne travaille plus comme ça aujourd’hui.
ALI. — Also ! On me dit rien que les plombs une fois déjà aussi que vous avez arrachés,
Vous en avez eu pour dix mille francs.
TURELURE. — C’est faux.
LOUIS. — Voilà le chemin de fer qui va toucher Coûfontaine.
Il n’y a plus qu’à raser la baraque et à tout bazarder.
Quelle stupidité de tenir tellement à cette vieille terre, quand il y en a d’autres, toutes neuves et toutes chaudes, qui vous rapportent ce que vous voulez !
ALI. — Des dattes.
TURELURE. — Des dettes.
LOUIS. — C’est gras, c’est fondant ! Une fois que vous avez extirpé les palmiers nains et toute la saloperie,
La charrue entre là-dedans sans aucun bruit, comme un sabre au travers d’un marchand de cacaouettes ! On n’en voit pas le fond.
Ça vous donne du blé comme du plomb zéro et des raisins à tous les ceps comme des paquets de boyaux.
TURELURE. — Il n’y a pas d’autre terre que la terre de France.
ALI. — Un an de blé, un an de betteraves. Blé, betteraves. Reblé, rebetteraves. Et encore du blé, et encore des betteraves. Et toujours du blé et sempiternellement des betteraves.
Trois pour cent dans les bonnes années. Tous les impôts à payer, toute la sacrée boutique du Gouvernement sur votre dos.
Ce n’est pas vous qui avez la terre, c’est la terre qui vous tient par les bottes, une betterave entre les autres.
TURELURE. — Pourquoi donc est-ce que vous avez tellement envie de ma terre de Dormant ?
SICHEL. — Il n’y a pas de spectacle plus désolant qu’un champ de betteraves.
LUMÎR. — Ça fait butter les chevaux.
LOUIS. — Vous avez raison, père Ali ! Eh, disons-le, sambleu, il n’y a de vraie propriété que celle qu’on a volée, parce qu’on en avait tellement envie !
Un bien qu’on a conquis les armes à la main et qu’on défend à coups de fusil !
Une putain de terre qui vous fout la fièvre et dont vous êtes déterminé à faire ce qu’elle ne veut pas !
TURELURE. — C’est comme ça qu’on a pris la Pologne, hé, hé !
ALI. — Lisez l’histoire. Il n’y avait pas moyen de faire autrement que de la partager.
TURELURE. — Cette méchante Pologne ! Oui, c’est elle qui a induit en tentation ses vertueux voisins. Ah, c’est là son grand crime qu’on ne peut lui pardonner !
— Vous ne dites rien, ma chère belle-fille ?
LUMÎR. — Je cherche mon sac.
TURELURE. — Le voici. Il était sous ma serviette. Qu’il est lourd ! Qu’est-ce qu’il y a dedans ?
LUMÎR, reprenant le sac. — Deux pistolets chargés.
TURELURE. — Ôtez l’un d’eux et faites une place pour mon cœur.
— Eh bien, père Ali, je crois qu’il est temps que nous en finissions et que nous réglions toutes ces affaires ensemble.
LOUIS. — Mon père, vous savez que j’ai besoin de vous parler.
TURELURE. — Est-ce tellement pressé ?
LOUIS. — Oui, c’est tellement pressé.
TURELURE. — Eh bien, je suis à toi dès que j’aurai fini.
Scène II
LOUIS, à Lumîr. — Bonjour, Mademoiselle.
LUMÎR. — À vos ordres, mon capitaine.
LOUIS. — Voulez-vous avoir la bonté de m’expliquer ce qui se passe en ces lieux ?
LUMÎR. — C’est Sichel qui vous a dit de venir ?
LOUIS. — Elle-même.
LUMÎR. — Je sais que vous êtes en correspondance avec elle.
LOUIS. — Oui. Et vous voyez que je m’en trouve bien.
LUMÎR, dure. — Louis, j’ai demandé à votre père cet argent que vous me devez, et celui qui vous est nécessaire.
J’ai fait le siège du vieillard par tous les bouts et je crois que Sichel m’a aidée de son mieux.
En vain.
LOUIS. — Il ne fallait pas demander d’argent. Il fallait que ce soit lui au contraire qui nous en offre.
LUMÎR. — On ne peut pas le tromper. Il sait très exactement où nous en sommes.
LOUIS. — C’est pourquoi vous avez essayé d’un autre moyen ?
LUMÎR. — C’est vrai. Il a bien voulu m’offrir sa main hier soir.
LOUIS. — Et vous avez l’intention de l’accepter ?
LUMÎR. — C’est un homme irrésistible.
LOUIS. — Que vous a-t-il proposé ?
LUMÎR. — Il a mis son bras à mon service et m’offre de se faire le général et l’homme d’affaires de la Pologne.
LOUIS, riant aux éclats. — Ah ! ah ! ah !
LUMÎR. — N’est-ce pas, c’est drôle ?
LOUIS. — Le plus grand coquin a dans son cœur un stock des plus nobles sentiments,
Dont il regrette de n’avoir jamais pu se servir.
C’est comme neuf.
LUMÎR. — Croyez-vous que je sois incapable de m’en servir ? Qui sait ?
Entre un vieillard et une jeune fille, la partie n’est pas égale. Je n’ai qu’à lui sourire d’une certaine manière que j’ai essayée et je vois qu’il la connaît.
Un vieillard et une jeune fille ! des mains aussi fortes et délicates que celles de la mort.
LOUIS. — Ainsi, mon père m’a tout pris et maintenant, il me prend ma femme !
LUMÎR. — Vous n’aviez qu’à la défendre.
LOUIS. — Voyons, Lumîr, c’est ridicule ! vous ne voulez pourtant pas me faire dire que je vous aime.
Non ! J’ai beau essayer, cela me reste dans la bouche.
Et il n’est pas facile de vous dire ce qu’on veut, mais vous avez l’air tout de suite si loin quand vous le voulez.
Mais nos vies à tous les trois depuis de longues années, la vôtre, celle de votre frère,
Oui, elles furent tellement réunies, dans la souffrance, dans la lutte, dans l’espoir, dans la misère !
Oui, mon enfant, et dans ce qui n’est pas considéré de ce côté-ci de la mer comme la stricte honnêteté. — Par les honnêtes gens comme mon père.
Je tiens tellement à vous, mon bel ange lointain à mes côtés, est-il possible que nous soyons séparés ?
LUMÎR. — Ce n’est pas ma faute.
LOUIS. — Vous m’avez sauvé la vie !
LUMÎR. — Ça suffit à vous donner tous les droits ?
LOUIS. — Vous êtes toujours là quand je suis triste, quand j’ai la fièvre ;
Quand on est vaincu.
Toujours calme, toujours jeune, forte, avisée, et toujours prête à partir dans les vingt minutes.
Pas une heure de votre temps depuis ces six années que vous ne m’ayez consacrée, à moi et à mon bien.
Vous avez toujours cru aux possibilités de la Mitidja, ah, c’est un lien entre nous !
LUMÎR. — Je vous ai même donné tout ce que j’avais.
LOUIS. — Je le sais.
LUMÎR. — Et ce que je n’avais pas : ces dix mille francs sacrés.
LOUIS. — Je vous les rendrai.
LUMÎR. — Dans un mois, vous serez vendu et tout sera fini.
LOUIS, violemment. — On ne me vendra pas ma terre !
LUMÎR. — L’échéance est le 30.
LOUIS. — Je vous dis qu’on ne me vendra pas !
LUMÎR. — Le pays pacifié, les chemins faits, la terre prête à rendre. Le moment est venu pour votre père et pour Ali de mettre la main dessus.
LOUIS. — N’essayez pas de me faire perdre la tête. Pour le moment, ce n’est pas ma terre que je suis venu sauver.
C’est vous, mon enfant, ma sœur, vierge Lumîr, contessina, mon petit hussard !
Ne dites pas qu’il n’est plus personne au monde qui m’aime pour autre chose que son propre intérêt.
Ma mère a mieux aimé mourir que de me voir et mon père, dès que je suis né, a mis tout son cœur à me détester.
Je me souviens de ces yeux attentifs dont il me regardait, suivant chacun de mes mouvements.
Et toujours plein de politesse. Toujours il me parlait comme à une grande personne.
J’espérais qu’il y aurait quelque part un enfant et un camarade qui serait à moi seul, simplement parce qu’il m’aime le mieux,
Quelqu’un pour écouter ce que je dis et avoir confiance en moi,
Quelqu’un avec votre visage qui n’est pas tellement beau, mais il n’en est aucun autre qui ait du charme pour moi, et il me parle de tant de choses que je ne comprends pas,
Un compagnon à voix basse qui vous prend dans ses bras et qui vous avoue qu’il est une femme, — un ami, Un seul, c’est assez d’un.
LUMÎR, les yeux baissés. — Oui, je suis cela pour vous. Ne croyez pas que je suis insensible.
LOUIS. — Cependant, tu vas te vendre à mon ennemi, à ce père qui m’a fait !
Nul ennemi ne vous a suffi si ce n’est précisément celui-là.
LUMÎR. — Louis, tout de même, j’existais avant de vous connaître. Et moi aussi, avant que vous soyez là.
J’ai un père qui m’a fait.
LOUIS. — Vous l’aimiez, lui !
LUMÎR. — Mon père, mon frère et moi.
LOUIS. — Ici le monde s’arrête.
LUMÎR. — Mon frère, mon père ! Tous deux sont morts et je reste seule, une même chose avec eux.
LOUIS. — C’est vous-même que je veux épouser et non point votre frère et votre père.
LUMÎR. — Je ne suis pas distincte. Mon père avec nous ! Ses bras autour de moi et ma tête sur son épaule !
Je n’ai pas eu d’autre patrie que lui ! Son visage, ses yeux, son grand dénuement.
Ces larmes que j’ai vu couler, cette sublime colère comme sur le champ de bataille, son cœur avec celui de son enfant !
Et cet argent, mourant de faim, auquel il ne touchait pas, ce trésor de la patrie, sous sa veste râpée, cette suprême poignée de terre à nous, est-ce que je la laisserai périr ?
Je ne fais qu’un avec lui ! Qui me prend, il nous prend tous ensemble !
Quelle autre patrie que dans les yeux de mon père quand il me tenait ainsi serrée contre lui ?
Je reste seule.
LOUIS. — Il reste moi qui suis aussi seul que vous. Laissons le passé où il est.
Il n’est meilleure patrie que celle qu’on se fait soi-même. Qu’est-ce que la Pologne ? Nous sommes tous les deux assez forts pour le soleil d’Afrique.
LUMÎR. — Il y a un sillage derrière moi que la mer ne suffit pas à disperser.
La Pologne, pour moi, c’est cette raie rose dans la neige, là-bas, pendant que nous fuyions,
Chassés de notre pays par un autre plus fort.
Cette raie dans la neige, éternellement !
J’étais toute petite alors, blottie dans les fourrures de mon père.
Et je me souviens aussi de cette réunion, la nuit, alors que la révolte commença.
Mon père me prit dans mon lit et m’apporta au milieu de ces hommes armés, tous gentilshommes,
Et il me leva tout debout comme il aimait à le faire, mes deux pieds dans ses fortes mains,
Toute droite dans ma longue chemise blanche et mes cheveux bruns répandus,
Comme une petite statue de l’Espérance et de la Victoire !
Et tous ces hommes fiers autour de moi, les sabres dégainés, criant hourra !
LOUIS. — Eh bien ! Que serait-il arrivé s’ils avaient réussi ? Un pays comme celui que vous voyez autour de vous,
Des journaux, des ministres, un parlement et toutes ces choses inexprimablement dégoûtantes,
Le jeu des intérêts, l’opinion publique, l’essor des forces économiques. Pots de vin, raffineries, Sociétés par actions.
Des hommes sur vous comme Toussaint Turelure et comme Ali Habenichts.
Croyez-vous que je sois le fils ou le compatriote de ces gens-là ? Il n’y a plus d’autre patrie que soi-même.
La Pologne n’a pas réussi ? Tant mieux ! Il y a bien assez de patries comme cela !
LUMÎR. — Vous parlez comme Sichel.
LOUIS. — Son père vaut le mien.
LUMÎR, suave. — Quand je l’aurai épousé…
LOUIS. — Plaît-il ?
LUMÎR. — Quand j’aurai épousé le Comte de Coûfontaine, votre père…
LOUIS. — Vous serez une belle-mère tout à fait charmante.
LUMÎR. — Je dis que quand j’aurai épousé votre père,
Je serai bonne pour vous, Louis !
Nous nous intéresserons à vous. Nous mettrons un peu d’argent dans vos cultures. Nous vous recommanderons au Gouverneur.
LOUIS. — Ce sera beau. Toutefois, il pourrait arriver quelque chose auparavant.
LUMÎR. — Quelque chose ? Tu es bien incapable de rien faire, lâche !
LOUIS. — Je ne suis pas un lâche !
LUMÎR. — Tu veux une femme et tu es incapable de la défendre ! Es-tu un homme ? Est-ce que tu te laisseras marcher sur le ventre jusqu’à la fin ? Est-ce que tu te laisseras éternellement chevaucher par ce vieux cadavre ?
Ce n’est pas assez de tes biens ? Tes biens que tu t’es faits toi-même sans qu’il y soit pour un sou !
C’est ta femme qu’il veut à présent ! C’est moi qu’il vient te prendre sous ton nez !
LOUIS. — Il ne l’aura pas.
LUMÎR. — Il a déjà tes biens. C’est lui qui fera la vendange cette année.
Et toi, on te payera trois francs par jour pour les gros travaux et le sulfatage.
LOUIS. — Ne me rends pas fou !
LUMÎR. — Maintenant, c’est ta femme qu’il va prendre aussi et je suis à lui.
LOUIS. — Il ne l’a pas prise encore.
LUMÎR. — Il ne l’a pas prise encore ?
Lève-toi, hombre ! lève-toi, je te dis !
LOUIS. — Malheur à toi, si je me lève !
LUMÎR. — Crois-tu que j’ai peur,
Capitaine ! Capitaine Louis Napoléon Turelure-Coûfontaine !
Lève-toi, lève-toi que je te regarde ! Coûfontaine, Coûfontaine…
LOUIS, sombre. — Adsum.
LUMÎR. — Tu es un lâche et je te crache à la figure !
LOUIS, bas. — Lumîr, assez.
LUMÎR, à mi-voix, entre ses dents. — Lâche ! lâche !
LOUIS. — Assez, petite furie !
LUMÎR, de même. — Rends-moi mes dix mille francs, voleur !
LOUIS. — Tais-toi et laisse-moi réfléchir.
LUMÎR. — Louis ! Caballero ! Écoute-moi, soldat de la Légion Étrangère !
Tous les deux nous avons servi sur la terre d’Afrique, sous un drapeau qui n’est pas le nôtre, pour une cause qui ne nous intéresse pas,
Pour l’honneur du Corps,
Sans amis, sans argent, sans famille, sans maître, sans Dieu,
Estimant que ce n’est pas trop de l’esclavage pour payer cette demi-liberté !
Il reste l’Honneur !
Si Dieu existait,
Oui, si Dieu existait,
d’une voix déchirante)
Si Dieu existait, il y aurait Dieu d’abord, mais il n’y a plus que des soldats dans le même rang et des hommes égaux, le devoir entre les camarades, la batterie des Hommes-sans-peur !
Il y a l’honneur !
Es-tu un lâche ? Quand un camarade t’appelle au secours, est-ce que le premier devoir n’est pas de répondre ? Il n’y a que nous au monde.
Qui est ton père ? Quel bien t’a-t-il fait ?
Quand tu étais par terre sur la brèche de Constantine avec trois balles dans la peau,
Est-ce que mon frère a tellement réfléchi pour te charger sur son dos,
Quand tu claquais des dents sous ton gourbi avec une sale fièvre,
Est-ce une autre que j’ai laissée te soigner ? Tu faisais sous toi et c’est moi qui te nettoyais comme un enfant.
Qui a eu confiance en toi ? Qui t’a prêté de l’argent ? Pas un sou que nous ne t’ayons donné, ce qui était à nous et pas.
Sans reçu, sans intérêts, en vrais militaires, en chics camarades, en hommes du même çouf.
Mon frère est mort à ton service, maintenant, je suis seule.
LOUIS. — Il est cependant permis de réfléchir et de chercher sa voie.
LUMÎR. — Il n’est pas permis de réfléchir et il n’y a qu’une voie.
LOUIS. — Le cœur me lève à l’idée de porter la main sur le vieux Monsieur.
LUMÎR, doucement. — Louis, sauve-moi. Je suis seule sur la terre.
LOUIS. — Tu as confiance en moi ?
LUMÎR. — Oui, j’ai confiance en toi.
LOUIS. — Donne-moi le sac.
LUMÎR, ouvre le sac et en tire deux pistolets. — Fais attention !
Il y a dedans deux pistolets, l’un grand, l’autre petit.
Je les ai chargés moi-même ce matin.
LOUIS. — Bien.
LUMÎR. — Tu vois ? Les amorces sont mises. Maintenant, écoute bien.
Le petit est chargé à blanc, il n’y a pas de balle. Tu as entendu ce que je te dis ?
LOUIS. — Le petit est chargé à blanc, il n’y a pas de balle.
LUMÎR. — Le petit, tu entends ? Pas d’erreur.
Le vieux est lâche. Je suis sûre que la peur suffira et qu’il n’y aura pas besoin d’en venir aux extrémités.
Il vient de toucher 20.000 francs d’Ali. C’est Sichel qui me l’a dit. Il les a certainement sur lui.
Il est vieux. Il est usé. Qui sait si l’émotion ne suffira pas ? C’est une idée que Sichel m’a donnée.
Elle est avec son père dans l’autre aile du bâtiment. Il n’y a personne dans celle-ci. Il n’y a rien à craindre d’elle.
LOUIS. — L’autre pistolet ?
LUMÎR. — L’autre pistolet est chargé à balle.
LOUIS. — C’est bien.
LUMÎR. — Tous les deux sont au cran d’arrêt, mais on peut les armer avec une seule main.
LOUIS. — J’ai compris.
LUMÎR. — Je les remets tous les deux dans le sac.
LOUIS. — Mets le sac ici à ma droite.
LUMÎR. — Du cœur.
Puis elle sort)
Scène III
TURELURE. — Monsieur mon fils, me voici à vous, toutes affaires réglées avec le Barkoceba.
Seigneur ! Que deviendrions-nous si je n’étais là pour prendre soin de votre héritage !
LOUIS. — Mon père, pourquoi me faites-vous tort ? Mon père, pourquoi me faites-vous la guerre ?
C’est bien, vous avez le dessus et me voici prêt à composer.
TURELURE. — Tu es mon fils unique et mes sentiments pour toi sont ceux du plus tendre intérêt.
LOUIS. — Quittez ce ton.
TURELURE, grinçant des dents. — Et toi, tu voudrais m’ôter la vie si tu le pouvais !
LOUIS. — Pourquoi faites-vous que je ne puisse aller nulle part sans que vous me barriez la route ?
TURELURE. — Il ne fallait pas me réclamer cet argent de ta mère à ta majorité. Je ne pouvais te le laisser dissiper.
Et ce que tu jetais, il valait autant que je fusse là pour le ramasser.
LOUIS. — Je n’ai pas jeté d’argent et ma vie est dure. Je ne suis pas un homme de plaisir.
TURELURE. — Tu es un homme de chimère, donnant ce qu’il a pour ce qu’il n’a pas.
LOUIS. — Je suis un homme de conquête. Qui m’y a forcé ? Je n’ai eu ni père ni mère. Tout ce que j’ai, il me fallait le tenir de moi-même.
TURELURE. — Tu oublies la fortune que tu as reçue de moi.
LOUIS. — Reprise de force, mon père, à grand appareil de papier timbré.
TURELURE. — Ne t’étonne donc pas que j’essaie de la rattraper.
LOUIS. — Vous n’y êtes de rien. C’est le bien de ma mère qu’elle avait reconstitué à grand labeur.
TURELURE. — De rien ? Tu dis que je ne suis de rien dans Coûfontaine ?
Mort de ma vie ! J’en suis fait et je l’ai dans les os ! qu’est-ce auprès de moi que ces comtes toujours absents, coupés de tous les sangs de France et d’Europe, ces produits de haras et de chenil ?
Ah, ça me faisait pitié que de voir cette bonne terre de France fondre et frire comme du beurre sur le sable d’Afrique !
Je suis plus Coûfontaine que toi !
LOUIS. — Je ne suis ni Turelure ni Coûfontaine.
TURELURE. — Tu es Turelure, le front et le nez sont les miens.
La bouche fine et dessinée est celle de ta mère. Quelque chose d’assez simple.
LOUIS. — C’est à cause de la bouche que Vous me haïssez ?
TURELURE. — Non, c’est à cause du nez et du front.
LOUIS. — Un père se réjouirait d’être ainsi continué.
TURELURE. — Qu’est-ce qu’il y a à continuer ? Il n’y a pas besoin de deux Turelure. Et moi, à quoi est-ce que je sers, alors ?
LOUIS. — Je ne suis pas Turelure.
TURELURE. — Tu l’es. Tu te sers de la même figure que moi et ton âme fait les mêmes plis.
Je te comprends à fond, et ne dis pas que tu ne me comprennes pas aussi ! ça bouge ensemble.
Ou sinon je ne verrais pas ce regard dans tes yeux. (Bon, je ne te veux pas de mal). C’est cela qui nous fait du mal à tous les deux.
Tu es le Turelure concurrent et successeur.
Il n’y a pas là de quoi se fondre d’amour et de bénignité ! Quoi ! je me défends !
LOUIS. — J’ai mis exprès la mer entre vous et moi.
TURELURE. — En emportant mon bien.
LOUIS. — Vous dites que vous l’avez repris.
TURELURE. — Ma mort te le rendra. Je n’aime pas les gens qui sont intéressés à mon décès.
LOUIS. — Ce n’est pas à votre mort que je suis intéressé. Je viens à vous dans un sentiment de tristesse et de curiosité pendant que vous vivez encore.
Pourquoi vous débattre ainsi avec fureur comme si je vous tenais à la gorge ?
Je vous regarde, oui, ça m’intéresse, et je voudrais savoir de quoi je suis fait.
Mon père qui m’avez fait, expliquez-moi pourquoi.
Il y avait quelque chose en vous qui n’était pas fini et qui ne pouvait venir à la vie que dans un autre
Par le moyen de cette autre, ma mère.
Et il est bien vrai que je vous ressemble. C’est comme si je vous voyais pour la première fois. Oui, je vous vois en plein et je pourrais tout dessiner.
TURELURE. — Pour moi je n’éprouvais aucun besoin de te voir.
LOUIS. — N’est-ce pas ? un enfant, c’est comme un autre soi-même que l’on peut regarder de ses deux yeux,
Soi-même et quelque chose d’autre et d’intrus,
La conscience hors de vous qui s’anime et qui agite les bras et les jambes,
Une conséquence vivante sur laquelle tu ne peux plus rien, papa !
TURELURE. — Il fallait que je fisse de toi tout le but de mon existence ?
LOUIS. — Quel a été le but de votre existence ?
TURELURE. — Quel est le but d’un nageur, sinon de ne pas aller dessous ? Pas le temps de réfléchir à autre chose.
Il n’y avait pas de fond de bois pour nous ! Pas le temps de faire la planche et de se chauffer le ventre au soleil. Il y en a très bien qui ont bu un petit coup près de papa Turelure !
Ce n’est pas moi qui me suis mis à l’eau, c’est la mer qui m’a pris et qui ne m’a plus quitté.
Je voulais vivre.
Des vagues comme des montagnes ! Il faut monter avec elles. Attention qu’elles ne vous versent pas sur la tête comme une charretée de cailloux ! Chacun pour soi et tant pis pour les camarades.
LOUIS. — Vous voilà au sec.
TURELURE. — Oui. J’attends ce que tu as à me dire.
LOUIS. — Je sais que vous me tenez. Vous m’avez suivi de loin avec une patience de chasseur.
Toutes les routes autour de moi sont bouchées. Vous avez bien réfléchi et vous n’en avez pas oublié une.
Vous le savez, je ne puis faire face à l’échéance du 30.
Faute de quoi je suis saisi et vendu par le compère Habenix.
TURELURE. — Il te reste l’armée que tu as désertée,
Et qui est toujours ouverte aux hommes de notre sang. Tu peux toujours compter sur moi pour ton avancement,
Pour un avancement raisonnable.
LOUIS. — Saisi, vendu.
TURELURE. — Il te reste les espérances.
LOUIS. — C’est vrai, il me reste l’espérance.
TURELURE, chantonnant. —
Quand papa lapin mourra,
J’aurai sa belle culotte !
Quand papa lapin mourra,
J’aurai sa culotte de drap !
LOUIS. — Je vous cède une terre toute molle et nettoyée, une belle terre sans aucun venin, pure comme une pucelle, vous n’y trouveriez pas une racine, pas une pierre aussi grosse que le poing.
C’est moi qui ai fait cela et j’ai manqué d’y crever.
TURELURE. — Je vais te dire un secret, mon garçon. Je me fous de ta terre et de ton travail.
Tu n’es qu’un paysan et tu ne vois pas autre chose que la terre qui fait du fruit.
Mais pour moi c’est autre chose qui me paraît bien doux et sucré !
LOUIS. — Le « Chapeau de gendarme », n’est-ce pas ? Mes sept arpents au bord de la mer près du Camp-des-Zouaves ?
TURELURE. — Tu l’as dit, mon petit enfant ! c’est tout chocolat !
Ah, quels beaux Magasins-Généraux nous allons y construire et matière à warrants !
LOUIS. — Et vous ne ferez rien de ma terre de la Mitidja ?
TURELURE. — Rien du tout, mon capitaine ! Pourquoi se donner tant de mal quand il n’y a qu’à attendre, les bras croisés ?
Si le pays se développe, nous profiterons du travail des autres.
LOUIS. — Écoutez, mon père, je ne vous demande rien ; laissez moi seulement comme régisseur sur ma terre,
Sur votre terre, veux-je dire.
TURELURE. — Non, le plus sûr est d’arrêter les frais et risques,
Et de laisser faire aux gens de cœur.
LOUIS. — C’est votre idée ?
TURELURE. — Oui, mon fils, c’est mon idée.
LOUIS. — Et est-ce qu’il ne vous a jamais frappé, Monsieur le Comte,
Qu’il peut être dangereux de réduire un homme au désespoir ?
TURELURE. — Je n’ai peur que des optimistes.
Il n’y a rien de moins dangereux qu’un homme désespéré ;
Quand on est hors de sa portée.
LOUIS, mettant la main sur le sac. — Vous n’êtes pas hors de ma portée.
TURELURE. — Louis, tu es trop de mon sang pour sauter dans la mare à Gribouille.
LOUIS. — Ne vous y fiez pas trop, je vous le conseille. Oui, regardez-moi, Monsieur, vous m’avez bien regardé ?
Et ne quittez pas cette table, je vous le défends ! Ne bougez bras ni jambes, je vous dis ! Fixe !
Ah ! Ah ! je vois une grosse bosse sous votre redingote. C’est l’argent que vous a donné Habenix ?
TURELURE. — Ne fais pas de bêtises.
LOUIS. — Et vous, ne faites pas le dévorant avec moi, je vous le conseille, Monsieur mon père !
Vous voulez voir ce qu’il y a dans ce petit sac ?
TURELURE. — Gamin, ce que tu fais est de bien mauvais goût.
Si tu tires, on viendra.
LOUIS. — Tout le monde est dans l’autre aile de la maison,
Par les soins de Sichel.
TURELURE. — Par les soins de Sichel ! je comprends. Quoi donc, c’est sérieux ?
LOUIS. — Je n’ai pas le choix des moyens, je marche, je ne suis pas libre !
Mon père, je vous en supplie, comprenez qu’il n’y a aucun moyen de reculer.
Je ne suis pas libre ! Il me faut cet argent ! Je dois !
Je dois cet argent et il faut à tout prix que je le restitue, ou je perds l’honneur, je suis entièrement perdu !
Je vous dis que je dois avoir cet argent.
— Ne bougez pas ! — Mon père,
Vous m’avez pris tout ce que j’avais.
TURELURE. — Tu n’avais rien du tout.
LOUIS. — Gardez-le.
TURELURE. — Mille grâces.
LOUIS. — Mais donnez-moi ces dix mille francs.
TURELURE. — Non. C’est non. Moi non plus, je ne peux pas, je ne peux pas te les donner.
LOUIS. — Ces dix mille francs qui ne sont pas à moi, ni à vous ; et qui ne sont pas à celle-là même qui me les a prêtés.
TURELURE. — Eh bien, elle a pris ses risques.
LOUIS. — Je vous assure qu’il me faut ces dix mille francs et que je les aurai. — Ne remuez pas ainsi, je vous en prie, cela me fait mal au cœur.
TURELURE. — Et qu’est-ce qui arrivera, pauvre benêt, si tu lui rends ces dix mille francs ?
LOUIS. — Cela m’est égal.
TURELURE. — Crois-tu qu’elle t’épousera, ruiné comme tu l’es ?
LOUIS. — Je n’en sais rien.
TURELURE. — Jamais, je te dis ! jamais ! elle me l’a dit.
LOUIS. — Raison de plus pour que vous me donniez cet argent.
TURELURE. — Elle fout le camp avec et c’est fini.
LOUIS. — Qu’est-ce que cela peut vous faire ?
TURELURE. — Ne vois-tu pas que si tu lui rends cet argent,
Nous perdons toute prise sur elle ? Ce n’est pas plus ton intérêt que le mien. Qu’est-ce que cela peut me faire, bougre d’égoïste ?
Si j’étais son mari, je ne lui donnerais jamais d’argent que sur vu des notes.
LOUIS. — Son mari ?
TURELURE. — Eh ! Tu te crois toujours tout seul au milieu de tes jujubiers, espèce de sauvage !
LOUIS. — Ainsi, c’est sérieux et je le tiens de votre bouche même ;
Vous m’avez pris mon bien et maintenant, tu veux me chauffer ma femme !
TURELURE. — C’est toi qui la laisses aller.
LOUIS. — Vous lui avez demandé, n’est-ce pas ?
TURELURE. — Bon, j’ai été repoussé avec perte.
LOUIS. — Laissez-la donc tranquille ?
TURELURE. — Laisser une chose qu’il me faut ? Je ne puis quand je le voudrais.
Louis, mon fils, ne me tue pas ! Cela ne te servirait à rien. Tu n’auras pas ma fortune. Oui, je t’expliquerai ! J’ai des arrangements avec Sichel, elle a tout, j’ai pris une assurance !
LOUIS. — Ne me provoquez pas !
TURELURE. — J’ai eu tort, j’ai fait le brave. Ce n’est pas ce que je voulais dire ! Je me suis laissé entraîner.
Oui, j’ai eu des torts envers toi, laisse moi un peu de temps, je ferai ce que tu voudras !
Je ne suis pas brave. Tu verras comme on tient à la vie quand on est vieux ! les jours comptent.
Ne me fais pas de mal, Louis !
LOUIS. — Donnez-moi ces dix mille francs.
TURELURE. — Je ne peux pas, Louis ! Attends un peu ! Aie pitié de moi, mon enfant ! Cela ne m’est pas possible.
LOUIS. — Savez vous une chose, mon père ? Savez-vous ce qu’elle m’a dit ?
Vous n’êtes pas libre, dites-vous, et je ne le suis pas lion plus, et elle ne l’est pas davantage.
Il lui faut cet argent que vous avez et qui n’est pas à elle.
TURELURE. — Tout ce que j’ai, si elle veut, est à elle.
LOUIS. — Eh bien, soyez content, elle veut. Oui, si je ne lui rends pas ce dépôt dont elle est saisie,
Elle est prête à se laisser épouser.
TURELURE. — Louis, c’est une bonne parole. À cause de cela, je te pardonne tout le reste.
Elle est si jeune et si gentille, c’est un rayon de soleil dans ma vie.
Et que ses bras sont blancs ! j’ai vu ses bras à dîner, l’autre jour. Il me faut ces bras-là.
LOUIS. — Et cela vous est égal de vous faire épouser par nécessité ?
TURELURE. — Nécessité engendre la crainte, qui est la moitié de l’amour chez une femme.
LOUIS. — Et la moitié de la sagesse chez un vieux turlupin.
TURELURE. — Louis, tu as eu tort de me dire qu’elle voulait m’épouser.
LOUIS. — Elle veut. Vous avez touché son cœur.
TURELURE. — Comment veux-tu que je fasse maintenant ?
Je t’aurais encore donné cet argent, brigand, bien que ce soit dur.
LOUIS. — C’est plus dur encore de mourir.
TURELURE, avec un gros soupir. — C’est vrai, c’est encore plus dur de mourir.
Mais il n’y a pas moyen de faire autrement.
LOUIS. — Soyez sage.
TURELURE. — Non !
Tu peux tout demander à un Français
Excepté de faire le chapon et de renoncer à une femme par contrainte.
Cela, c’est impossible ! cela, non ! Je suis Français et tu ne peux pas me demander cela.
Tu peux tuer ton père, si tu le veux.
LOUIS. — C’est votre dernier mot ?
TURELURE. — Tue-moi si tu le veux…
Non, ne me tue pas, j’ai peur !
LOUIS. — L’argent.
TURELURE. — C’est impossible ! Tu ne crois pas en Dieu, Louis ?
LOUIS. — Je n’y crois pas.
TURELURE. — Je suis perdu, je ne suis entouré que de figures impitoyables !
Voici mon fils, et je me tiens au milieu de ces deux femmes qui me conduisent à la mort avec un sourire funèbre !
LOUIS. — Est-ce que vous y croyez ?
TURELURE. — J’y crois ! je suis le seul croyant et votre bestialité me fait horreur !
Tu ne comprends pas un homme du vieux temps.
J’y crois de tout mon cœur ! Je suis un bon catholique à la manière de Voltaire !
Non, non, je ne ris pas ! Mon fils, ne me tue pas ! ne me tue pas, mon enfant !
LOUIS, le couchant en joue avec les deux pistolets. — L’argent !
TURELURE, claquant des dents et essayant de tenir bon. — Non. C’est impossible. Ne me tue pas !
LOUIS. — L’argent, voleur !
TURELURE. — Non !
LOUIS. — Mon argent, voleur ! mon argent, voleur ! les dix mille francs, voleur !
Scène IV
LUMÎR. — Je n’entendais plus rien. Je suis entrée.
LOUIS. — Vous écoutiez à la porte ?
LUMÎR. — Oui.
Tu as tiré ?
LOUIS. — Oui.
Les deux coups à la fois.
LUMÎR. — Eh bien ?
LOUIS. — Tous les deux ont raté.
LUMÎR. — Mais ton père…
LOUIS. — … Est mort. Oui, il est mort tout de même. Il est bien mort. Son misérable cœur s’est arrêté.
LUMÎR. — Cependant les amorces étaient fraîches, la poudre sèche et je sais charger.
LOUIS. — Tu auras oublié de souffler dans la cheminée. Ce sont de vieilles armes.
LUMÎR. — Tu lui as pris l’argent ?
LOUIS. — Je l’ai. (Il lui donne l’argent). Voici les dix mille francs. Pas besoin de quittance entre nous.
LUMÎR. — Louis, que faut-il que je te dise ?
LOUIS. — j’ai tué mon père.
LUMÎR. — Tu l’as tué. C’est bien. Il n’y avait pas autre chose à faire.
LOUIS. — Il fallait. Je n’étais pas libre.
LUMÎR. — Je jure que cet argent était à moi et qu’il n’avait pas le droit de le garder, et que je n’étais pas libre de le lui laisser.
LOUIS. — Il n’y a qu’à ne plus y penser.
LUMÎR. — Comme il est jaune ! comme il nous regarde avec ses vieux yeux rouges !
LOUIS. — N’aie pas peur, il ne te fera rien. Le vieux gentleman est tout-à-fait tranquille et jamais il n’a eu l’air si respectable.
LUMÎR. — Louis !
LOUIS. — Crois-tu que j’aie regret de ce que j’ai fait ? C’est fini, cela n’est plus, il n’y a plus qu’à ne pas y penser.
Je n’étais pas libre.
LUMÎR. — Tu as tiré les deux coups à la fois ?
LOUIS. — Oui, je n’aime pas les marivaudages.
Compte ton argent, et moi, j’ai à vérifier quelque chose.
Lumîr,
Le premier pistolet aussi était chargé.