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Le Pain dur/Acte III

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ACTE TROISIÈME

Scène I

La même pièce qu’aux actes précédents. Au lever du rideau, SICHEL et LUMIR, (Costume de femme) sont assises chacune à une table, écrivant sous la dictée de LOUIS qui se promène de long en large. Au milieu, à une autre table, le notaire MORTDEFROID, disparaissant derrière des liasses et des dossiers, LOUIS dicte et parle à la fois à tous les trois.

Deux jours ont passé depuis l’acte II.

LOUIS. — Attention, Sichel ! Notre plus belle écriture de chancellerie, ma fille ! et ne gâtez pas cette feuille de papier à tranche dorée, s’il vous plaît, la dernière qui me reste. Nous y sommes ? — Je continue :

« … Parmi les épreuves cruelles qui viennent de m’atteindre, je puise un grand réconfort… »

(À LUMÎR). Vous y êtes, Lumîr ?

« Keller, Boufarik. »

(À SICHEL). C’est mon copain là-bas, une espèce d’associé.

(À LUMÎR). « Mon vieux, ci-joint une traite de 2.000 francs sur Dumont, Zographos et Cie, sur laquelle tu paieras :

À la ligne.

Facture du 30 Juin, ci… »

(À SICHEL). « … un grand réconfort dans ce témoignage de l’estime et de la confiance que Sa Majesté n’a cessé de montrer… »

(À LUMÎR) : ci
1.000 fr.
100 journées d’ouvriers à 2 fr. 50, ci
250 fr.
Note Laparra
380 fr.
Frais divers
Mémoire.

(À SICHEL). « … à mon père ».

(À LUMÎR). Faites le total.

LUMÎR. — Vous avez tort de laisser tant d’argent à Keller. Il va tout boire.

LOUIS. — Eh bien, qu’il boive à ma santé ! On ne perd pas son père tous les jours ! — ça va, Monsieur Mortdefroid ?

MORTDEFROID. — Ce n’est pas facile de s’y retrouver.

LOUIS. — Pardon de vous avoir fait venir de si bonne heure, mais je n’aime pas que les choses traînent. Et le corps est levé à dix heures et demie sans faute, on va sonner à l’église dans un moment.

À vos pièces, Sichel !

« Veuillez agréer personnellement, Monsieur le Secrétaire, l’expression de ma haute considération et vous faire l’interprète auprès de Sa Majesté… »

(À LUMÎR). « Et quant à ce petit Maltais qui nous embête… »

(À SICHEL) — « … Des sentiments de reconnaissance, de dévouement et de profond respect avec lesquels je suis… » À la ligne, une ligne de blanc.

(À LUMÎR). « … Si tu ne parviens pas à m’en débarrasser avant mon retour… »

(À SICHEL). « … De Sa Majesté ».

SICHEL. — Cela fait deux fois Majesté.

LOUIS. — Eh bien, ça lui fera plaisir !

(Il envoie un baiser au portrait du Roi Louis-Philippe).

(À SICHEL). « … De Sa Majesté… » deux lignes de blanc, en lettres plus petites…

(À LUMIR). « … Tu es un porc ».

(À SICHEL). « … Le très humble et très obéissant serviteur ».

(À LUMIR). « … Mon père est mort, j’ai l’argent pour l’échéance. Je serai là le 20. » Relisez.

Eh bien, Monsieur Mortdefroid ?

MORTDEFROID. — Ce que je vois n’est pas fameux, mais ce n’est vraiment pas facile de s’y reconnaître.

Le défunt Comte avait la manie des affaires et de la spéculation, auxquelles il ne s’entendait mie,

Défiant comme un vieillard, simple et plein de foi comme un petit enfant,

Tendant de toutes parts des fils où il s’empêtrait. Un vrai militaire !

Et cette crise qui se déclare à la Bourse !

LOUIS, nasillard et bouffonnant. — De sorte que si nous mettons d’un côté cette quittance et décharge générale de toutes les obligations, dettes, avals, participations, garanties et engagements quelconques,

Que mon père, le jour de sa mort, a reçus du père de Mademoiselle…

SICHEL. — Plus cette somme de 20.000 francs en argent liquide que mon père lui avait versée.

LOUIS. — … Que j’ai trouvée sur lui et dont je me suis permis de m’emparer, en ayant grand besoin.

MORTDEFROID. — … Si, disons-nous, nous mettons d’un côté cette quittance… C’était une bonne pensée de sa part, pauvre comte ! une espèce de pressentiment de sa fin. Le jour même de sa mort ! Il voulait laisser une situation nette.

LOUIS. — Si, d’autre part, nous faisons état de cette reconnaissance forfaitaire de trois cent mille francs à payer en deux termes de six mois, que mon dit père, le même jour, a signée en faveur du dit père de Mademoiselle…

MORTDEFROID. — Je crois que les deux se balancent. Trois cent mille francs, c’est toutes les forces de votre actif. C’est une situation nette.

LOUIS. — Pour net, c’est net. Fort bien, je m’y attendais.

(À SICHEL). Je vous félicite, Mademoiselle, Donnez-moi tout cela que je signe.

(Il signe les lettres de SICHEL et celles de LUMÎR).

MORTDEFROID. — On peut tout plaider, naturellement. Il y a certaines choses suspectes : comptes fictifs, papiers antidatés, ce n’est pas difficile de donner du corps à un dossier. Les contre-lettres aussi. — Mais allez faire la preuve.

LOUIS. — Pas de preuve, Monsieur Mortdefroid ! Je vous charge de tout vendre et de tout liquider.

(À SICHEL). Nous ferons honneur à notre signature. —

C’est une bonne affaire pour votre étude.

MORTDEFROID. — Puis-je encore vous être utile en quelque chose ?

LOUIS. — Nous recauserons après l’enterrement, si vous le voulez bien.

MORTDEFROID. — Serviteur, Monsieur le Comte !

(Il sort).

LOUIS, à SICHEL. — C’est une belle dot, Mademoiselle, que mon père vous laisse.

SICHEL. — Vous avez reçu votre part.

LOUIS. — Ma part, rien de plus juste. Ces 20.000 francs providentiels et toute l’Afrique pour moi !

SICHEL. — Et votre fiancée.

LOUIS. — Et ma fiancée par-dessus le marché. C’est vrai, tonnerre ! Je n’y pensais pas. Il y a de beaux jours pour nous.

Et maintenant, aux affaires sérieuses ! Est-ce que votre père est réveillé ?

SICHEL. — Je ne sais. Je crois qu’il a passé une mauvaise nuit.

LOUIS. — Pas réveillé ?

Il faut qu’il se réveille. Tout le monde sur le pont ! J’ai besoin de lui dans une heure. Et portez-lui ces lettres de faire-part. Dites-lui qu’il s’amuse à écrire les adresses en attendant. Voici la liste. Compris ?

(Il lui donne les papiers).
(Elle sort).

Scène II

LUMÎR, posant sa plume. — Il y a des choses que je ne comprends pas.

LOUIS. — Il y a des choses que tu ne comprends pas ? Qu’est-ce que tu ne comprends pas, mon petit ange ?

LUMÎR. — Ton père avait peur de toi Comment a-t-il accepté ce tête à tête ?

LOUIS. — Il n’a pu faire autrement. Il n’a pas pu résister. C’était intéressant de s’expliquer à fond avec moi et de me voir vaincu et suppliant.

En outre, il me méprisait.

C’était intéressant de me braver en face avec cet argent dans sa poche qui lui chauffait le cœur.

LUMÎR. — Et comment a-t-il pu signer cette obligation de trois cent mille francs ?

LOUIS. — Bah ! Qu’avait-il à craindre d’Ali ? Tous deux se tenaient par trop de liens et de communications. C’était une assurance à rebours. Il tenait à ce que nous l’aimassions pour lui-même. Rien que ces bons petits vingt mille francs dont il n’a pas eu le courage de se séparer.

LUMÎR. — C’est une trouvaille de Sichel.

LOUIS. — Elle lui fait honneur.

LUMÎR. — Il pensait que s’il lui laissait toute sa fortune,…

LOUIS. — D’une part cela m’ôterait tout intérêt à sa mort à lui…

LUMÎR. — Et d’autre part, quand il viendrait à mourir,…

LOUIS. — Cela m’encouragerait à l’épouser. Oui, c’est bien son genre de plaisanteries.

LUMÎR. — Mais tu ne l’aimes pas, Louis, dis-moi ?

LOUIS. — Si fait, contessina, elle seule.

(Il l’embrasse).

Que votre joue est fraîche et vos mains sont glacées.

(Il feint de vouloir l’embrasser de nouveau. Léger mouvement de répulsion).

Je vous dégoûte, Lumîr ?

LUMÎR. — J’ai cru voir la figure cruelle et dévorante de votre père, le meunier naïf et méchant.

Non, vous êtes redevenu le même, — le même qu’avant.

LOUIS. — Lumîr, je vous demande de ne plus me parler du vieux Monsieur.

C’est vrai, je l’ai tué, j’ai tué mon père, autant que la chose dépendait de moi. Le cœur y était.

Et pour ces souvenirs pénibles, cette action toutes les nuits lentement qui se prépare et qu’on recommence en rêve,

Je sais que c’est une question de fermeté, de patience et de temps.

LUMÎR. — Quelles sont tes intentions ?

LOUIS. — Repartir pour l’Algérie, le plus tôt possible, une fois la liquidation mise en train par quoi tout est remis entre les mains du couple.

LUMÎR. — Sans regret ?

LOUIS. — Des regrets ? Qu’ils gardent tous ces biens ! C’est un soulagement pour moi.

LUMÎR. — Ainsi, rien ne s’est passé ?

LOUIS. — Rien ne s’est passé.

LUMÎR. — Tu retournes en Algérie avec moi ?

LOUIS. — Avec toi, si tu le veux.

(Elle rit, la tête baissée et fait signe que non).

Non ? Tu ne peux pas revenir avec moi ?

LUMÎR. — Non.

LOUIS. — C’est en Pologne que tu veux aller ?

LUMÎR à voix basse, comme se partant à elle-même. — Oui… en Pologne… partir…

LOUIS. — N’est-ce pas, de toutes manières, tu n’as jamais eu l’intention de revenir avec moi ?

(Elle secoue la tête.)

Qui t’appelle dans cette Pologne ?

LUMÎR, comme si elle avait l’esprit ailleurs. — Un parent qui est malade m’appelle.

LOUIS. — Pourquoi essayes-tu de mentir ?

LUMÎR. — Pourquoi me poses-tu des questions ?

(Silence).

LOUIS. — Lumîr, qu’est-ce qu’il y a ?

LUMÎR. — Que ce lieu est horrible et cette pluie depuis huit jours qui n’en finit pas !

Cette grande maison ravagée, dépossédée de ses maîtres, morte…

Ce mur nu, ce Christ déposé, attendant que quelqu’un l’enlève, et tout cela pendant si longtemps qui fut toute la joie et toute l’espérance de l’humanité,

Maintenant descendu et déposé contre le mur. On l’a oublié là.

Et à la place de Jésus-Christ cette idole hideuse et luisante, ce vieillard colorié qui n’est que joues et toupet !

Que je suis seule ici ! Grand Dieu, que je suis seule ici et que je m’y sens étrangère !

Tout, autour de moi, m’est hostile et je n’y ai aucune place. Les choses mêmes autour de moi, on dirait qu’elles ne me voient pas et que je n’y suis pas.

LOUIS. — Viens avec moi. Rentre avec moi dans la vie et dans la réalité.

LUMÎR. — La réalité est absente. La vraie vie est absente. Moi, du moins, je suis éveillée pour ce court moment.

LOUIS. — La vraie vie est présente avec toutes ces choses que nous avons à y faire et qui attendent de nous l’existence.

Le passé est mort, la vie s’ouvre et le chemin devant nous est déblayé.

LUMÎR. — Je n’ai point de goût à cette terre étrangère.

LOUIS. — La chose qu’on a faite n’est pas une étrangère pour nous.

LUMÎR. — Je n’ai rien fait autrement que par loyauté,

À mon frère, à mon père. Tous deux sont morts et j’ai récupéré cet argent.

Maintenant, je suis libre et déliée et toute seule dans ce vaste univers !

Unique et absolument seule.

LOUIS, amer. — Il y a la patrie là-bas.

LUMÎR. — Sans père, sans patrie, sans Dieu, sans lien, sans bien, sans avenir, sans amour !

Rien autour de moi que la pluie sempiternelle, ou ce soleil blanc plus effrayant que la mort,

Qui ne me montre rien autour de moi que des figures aussi vaines que le sable, un peuple d’ombres nulles.

Le torrent qui passe et personne absolument de qui je sois connue,

Rien que la rumeur éternelle de ces bouches sans aucun sens qui parlent en une langue étrangère.

LOUIS. — Lumîr, je t’ai aimée autrefois et je sais que tu le savais.

LUMÎR (petit sourire). — Autrefois ?

LOUIS. — Je t’aime encore.

LUMÎR. — Non, tu ne m’aimes plus et je suis déjà partie.

Tu n’as pas trop de toute ton âme pour penser à ce que tu fis avant-hier.

LOUIS. — Pour cette Lumîr.

LUMÎR (elle étend la main pour le toucher). — C’est vrai. Ah, pauvre ami, ah, frère, que j’ai de peine pour toi !

LOUIS. — Et c’est parce que tu m’aimais que tu m’as dressé cette embûche ?

LUMÎR. — Tu parles de ce petit mensonge que j’ai fait, et de ce premier pistolet qui, effectivement, était chargé à balle ?

LOUIS. — Tu voulais la mort certaine pour mon père et pour moi le crime et l’échafaud.

LUMÎR. — Je suis plus jeune que toi et tout cela est ma propre part bientôt.

LOUIS. — Tu voulais me faire mourir ?

LUMÎR. — Fallait-il que je te laisse à cette femme ?

LOUIS. — Je ne veux pas épouser Sichel.

LUMÎR. — C’est ce qu’elle veut qui est la chose importante.

Et tu vois qu’elle a tout l’argent.

LOUIS. — Que m’importe l’argent ?

LUMÎR. — Beaucoup. Nous avons vécu trop durement, toi et moi, pour ne pas savoir ce que vaut l’argent.

LOUIS. — Je t’ai rendu le tien.

LUMÎR. — Oui, tu es quitte avec moi. Nous sommes quittes tous les deux.

LOUIS. — Tu m’as fait commettre ce crime et maintenant, tu m’abandonnes.

LUMÎR. — Non pas, tu n’as qu’à venir avec moi où je vais.

LOUIS. — Tu sais bien que je ne puis pas, toutes ces choses que j’ai commencées m’attachent.

LUMÎR, doucement. — Est-ce que c’est triste que je parte ?

LOUIS. — Non, ce n’est pas triste.

LUMÎR. — Bien vrai, ce n’est pas triste ? Ah, n’essaye pas de feindre ! Je vois ce regard enfantin dans tes yeux, qui me fait tant de plaisir, et ce trouble qui me rend confuse, et ce petit sourire malheureux !

LOUIS. — De cela aussi, je viendrai à bout.

LUMÎR. — Louis, est-ce que tu tiens tellement à vivre sans moi ?

LOUIS. — Ne me mets pas en colère ! Ne me regarde pas ainsi de cet air de compassion et de mépris ! J’aime mieux ton indifférence.

LUMÎR. — Non, je ne reviendrai pas avec toi.

LOUIS. — N’est-ce pas un malheur de s’entendre parler ainsi par un bout de femme qu’on tordrait entre ses deux mains ?

Tu sais bien que je suis le plus fort. Alors, pourquoi est-ce que tu ne veux pas faire ce que je veux ? Ce n’est pas juste.

LUMÎR. — Non, je ne reviendrai pas avec toi.

LOUIS. — Lumîr, il y a tant de choses devant nous !

LUMÎR. — Non, il n’y a pas tant de choses devant nous.

LOUIS, doucement. — Reste, je ne puis me passer de toi.

LUMÎR, passionnément. — C’est vrai que tu ne peux te passer de moi ?

Dis-le encore ! C’est vrai que tu ne peux te passer de moi ? Pour de bon ? ah, ce n’était pas long à dire !

C’est une chose courte mais elle tient tout le bonheur que je pouvais avoir. Un bonheur court.

LOUIS. — Il sera long si tu veux.

LUMÎR. — Je ne suis pas très belle. Si j’étais très belle, peut-être cela vaudrait la peine de vivre.

Je ne sais pas m’habiller. Je n’ai aucun des arts, de la femme.

J’ai toujours vécu comme un garçon. Rien que des hommes autour de moi.

Regarde comme tout tient sur moi. C’est foutu on ne sait comment.

LOUIS. — C’est bien ainsi.

LUMÎR. — Cependant, je ne suis tout de même pas si mal. J’aurais voulu une fois que tu me voies avec une belle toilette. Une toilette toute rouge.

LOUIS. — Je t’aime comme tu es, moj Kotku !

LUMÎR. — Bon, il y a mille femmes comme moi, ce n’est pas la peine de vivre.

LOUIS. — Il n’y en a qu’une seule pour moi.

LUMÎR. — C’est vrai qu’il n’y en a qu’une seule pour toi ? Ah, je sais que c’est vrai ! Ah, dis ce que tu veux ! Il y a tout de même en toi maintenant quelque chose qui me comprend et qui est mon frère !

Une rupture, une lassitude, un vide qui ne peut plus être comblé.

Tu n’es plus le même qu’aucun autre. Tu es seul.

À jamais tu ne peux plus cesser d’avoir fait ce que tu as fait, (doucement) parricide !

Nous sommes seuls tous les deux dans cet horrible désert.

Deux âmes humaines dans le néant qui sont capables de se donner l’une à l’autre.

Et en une seule seconde, pareille à la détonation de tout le temps qui s’anéantit, de remplacer toutes choses l’un par l’autre !

N’est-ce pas qu’il est bon d’être sans aucune perspective ? Ah, si la vie était longue.

Cela vaudrait la peine d’être heureux. Mais elle est courte et il y a moyen de la rendre plus courte encore.

Si courte que l’éternité y tienne !

LOUIS. — Je n’ai que faire de l’éternité.

LUMÎR. — Si courte que l’éternité y tienne ! Si courte que ce monde y tienne dont nous ne voulons pas et ce bonheur dont les gens font tant d’affaires !

Si petite, si serrée, si stricte, si raccourcie, que rien autre chose que nous deux n’y tienne !

Va, qu’est-ce que cette Mitidja et cette moisson qui s’en va toute en poussière ne laissant qu’un peu d’or entre les doigts et toutes ces choses à qui nous n’avons pas de proportion ?

Viens avec moi et tu seras ma force et ma solidité

Et moi, je serai la Patrie entre tes bras, la Douceur jadis quittée, la terre de Ur, l’antique Consolation !

Il n’y a que toi avec moi au monde, il n’y a que ce moment seul enfin où nous nous serons aperçus face à face !

Accessibles à la fin jusqu’à ce mystère que nous renfermons.

Il y a moyen de se sortir l’âme du corps comme une épée, loyal, plein d’honneur, il y a moyen de rompre la paroi.

Il y a moyen de faire un serment et de se donner tout entier à cet autre qui seul existe.

Malgré l’horrible nuit et la pluie, malgré cela qui est autour de nous le néant,

Comme des braves !

De se donner soi-même et de croire à l’autre tout entier !

De se donner et de croire en un seul éclair ! — Chacun de nous à l’autre et à cela seul !

LOUIS. — Que veux-tu de moi ?

LUMÎR. — Je veux que tu m’accompagnes où je vais.

LOUIS. — En Pologne ?

LUMÎR. — En Pologne et plus loin que la Pologne. La patrie de tristesse, Ur de Chaldée, la source des larmes dans le cœur de celle que tu aimes. Dans ce pays avec moi qui est plus près que la Pologne.

LOUIS. — Non, Lumîr.

(Silence).

LUMÎR. — C’est bien. Épouse la maîtresse de ton père.

LOUIS. — Tu y tiens ?

LUMÎR. — Ne lui as-tu pas fait tort ? Ne l’as-tu pas privée de ce Turelure auquel elle avait droit ?

Toi aussi, tu es un Turelure.

Va, je te connais à fond. Tu es un Turelure. Tu es un vrai Français.

Est-ce qu’un Français peut se passer de femme ?

LOUIS. — Je puis me passer de toi.

LUMÎR. — Elle t’aime. Tu serres les dents ?

LOUIS. — Ce n’est pas une chose agréable à entendre dire.

LUMÎR. — Elle t’aime. J’ai vu comme elle te regarde aussi tendre et vibrante sous ton œil qu’une corde à violon. Elle te collera au corps avec ses yeux noirs ! Elle t’entrera dans le corps comme de la ficelle, le lierre dans du bois de chêne.

LOUIS. — C’est bien. C’est tout de même moi qui suis le plus fort.

LUMÎR. — Vis heureux.

LOUIS. — Heureux ou non.

LUMÎR. — Adieu donc, frère !

LOUIS. — Ah, ne souris pas ainsi, avec ce sourire qui dégoûte d’être vivant !

LUMÎR. — Vis. Je ne veux pas de toi.

LOUIS. — Penses-tu sauver la Pologne ?

LUMÎR. — C’est la moquerie que vous me faites tous, Ali, Sichel, ton père, tous les Juifs autour de nous.

LOUIS. — Tu ne peux pas susciter ton pays à toi toute seule.

LUMÎR. — Non.

(Elle regarde le crucifix).

LOUIS. — Si Dieu existait, il sauverait la Pologne.

LUMÎR. — Ce n’est pas de la sauver qu’il s’agit.

LOUIS. — De quoi s’agit-il donc ?

LUMÎR. — De quitter Turelure et les siens.

LOUIS. — N’est-ce pas ! Il faut donner tort à Dieu une fois de plus ? Il faut ajouter une injustice de plus au compte de la Pologne !

(Silence).

Il faut interrompre la prescription ? Il faut donner de l’occupation une fois de plus à ses bourreaux ?

(Silence).

Les bourreaux de la Pologne, tu ne dis rien ?

LUMÎR. — Ce sont les Français qui emploient de pareils mots.

LOUIS. — Pourquoi donc t’en vas-tu là-bas ?

LUMÎR. — Je vais vers ma patrie terrestre puisqu’il n’y en a point d’autres. Là où je ne sois plus une étrangère.

Avec ceux-là qui sont d’une même race que moi, mes frères, dans une nuit profonde.

Avec ceux-là qui sont dépouillés de ce qui était inutile et de tout excepté de l’amour que l’on peut se donner l’un à l’autre, mon peuple dans les ténèbres !

Cet amour dont tu n’as pas voulu, cette chose essentielle que je n’ai pu donner, mon âme.

Voici que je la leur apporte, comme un prisonnier lié par tous les membres, qui cherche son frère dans la nuit avec la bouche, une figure humaine dans la nuit pour lui donner ce pain à manger qu’il tient entre les dents !

Si je vis, je ne puis être à tous.

Mais si je meurs, je suis toute à tous et tous sont un en moi.

LOUIS. — Ceux qui t’appellent sont fous.

LUMÎR. — C’est vrai, je les trouve fous aussi, pauvres frères, mais cela ne fait rien.

LOUIS. — Et même si je t’avais épousée, tu pars et me préfères ces gens que tu ne connais pas ?

LUMÎR. — Oui.

LOUIS. — Je fais donc bien de te laisser aller.

LUMÎR. — Non, frère. Même si ta vie est longue.

Tu ne trouveras plus une pareille occasion de la donner pour celle qui se donnait à toi.

LOUIS. — La consigne est de vivre.

LUMÎR. — La mienne est de mourir.

Bassement, ignoblement, entre deux employés mécontents de s’être levés de si bonne heure.

Une lanterne, une nuit de pluie comme il y en a là-bas avant l’hiver, la pluie qui tombe à torrents, sans aucun espoir.

C’est une jeune fille qu’on va pendre à une barre de fer entre les deux murs d’une prison. Adieu !

LOUIS. — Sans aucun espoir.

LUMÎR. — Oui, adieu sans aucun espoir, dans le ciel et sur la terre !

(Elle sort).

Scène III

(Entre SICHEL)

SICHEL. — Voici les papiers que je vous rapporte. Mon père sera ici dans un moment.

LOUIS. — Je vous rends grâces.

SICHEL. — Louis ;

Je suis sûre que vous m’en voulez. Vous pensez que j’ai capté votre héritage.

LOUIS. — Gardez-le. Bon débarras. J’ai ce pays en horreur.

SICHEL. — Louis, je vous jure que je ne vous ai pas fait tort, autant que vous le croyez.

Ces trois cent mille francs, c’est bien ce que votre père nous doit, exactement.

Y compris ces 20.000 francs que vous avez reçus vous-même.

Mettons 30 ou 40.000 francs en plus ou moins, la valeur de ce bien de Coûfontaine.

C’est votre père qui a voulu mettre un chiffre rond.

Est-ce trop pour ces années d’esclavage ?

Je ne dis que la vérité.

LOUIS. — Je ne vous en veux point du tout.

SICHEL. — Non, vous ne m’en voulez pas, c’est bien à vous.

Mon avenir est détruit, mon protecteur est mort et je suis déshonorée.

De cela aussi vous ne me voulez pas du tout.

LOUIS. — Ce n’est pas moi qui ai tué mon père.

(Silence).

SICHEL. — Ce n’est pas vous qui avez tué votre père. Non.

Il n’y avait pas besoin d’y mettre la main. Je suppose que la peur a suffi.

Que regardez-vous dans la cour ? Vous pourriez me regarder quand je vous parle.

LOUIS. — Je guette quelqu’un qui part.

SICHEL. — Qui cela ?

LOUIS. — La Comtesse Lumîr.

SICHEL. — Lumîr part ?

LOUIS. — Elle part, je pense et pour ne pas revenir.

(Silence).

SICHEL. — Louis, ça me fait de la peine.

LOUIS. — Merci bien.

SICHEL. — Moi, je serais restée.

LOUIS. — C’est sûr.

SICHEL. — Louis, ce qui se passe dans la cour est intéressant.

Mais il y a ce papier aussi que j’ai dans la main, qui mérite qu’on me regarde.

LOUIS. — Qu’est-ce que c’est ?

(Elle lui donne le papier).

Je vois, la reconnaissance signée par mon père. Je l’ai déjà vue.

(Il fait le geste de la lui rendre).

SICHEL, évitant de la reprendre. — Je vous jure qu’il n’y a pas d’autres exemplaires.

LOUIS. — Reprenez-la.

SICHEL. — J’ai eu bien de la peine à l’obtenir de mon père.

LOUIS. — Reprenez-la.

(Il l’envoie en l’air d’une chiquenaude).

SICHEL, la rattrapant au vol. — Tout le monde m’accusera de vous avoir dépouillé.

LOUIS. — Dormant et Coûfontaine, il y a de quoi vous consoler.

SICHEL. — Eh quoi ! m’accusez-vous aussi ?

LOUIS. — Je vous enverrai des dattes au premier de l’an.

SICHEL. — Je suis une Juive, n’est-ce pas ? Je ne tiens qu’à l’argent ? Eh bien, regardez ce que je fais de celui-ci.

(Elle déchire le papier. — Silence. — Tous deux se regardent).

Voilà. Je vous ai tout rendu.

Votre argent et le nôtre. Telle est notre cupidité.

LOUIS. — Sichel, ce que vous venez de faire n’est pas bête du tout.

SICHEL. — N’est-ce pas ? Je vole mon père, je le dépouille et me place à votre merci. Quelle astuce de ma part !

LOUIS. — Quel dommage que le mien soit mort !

(Bruit de roues dans la cour. LOUIS va à la fenêtre et reste longuement appuyé à la vitre).

SICHEL. — Ce regret m’étonne.

LOUIS. — Oui. Je n’ai plus personne pour faire auprès de votre famille les démarches d’usage.

SICHEL. — Quelles démarches ?

LOUIS. — C’est une situation embarrassante pour des jeunes gens bien élevés.

SICHEL. — Quelle situation ?

LOUIS. — Croyez-vous donc que j’accepte ainsi votre générosité ? Croyez-vous que j’accepte ainsi votre argent ? Il est à vous, vous l’avez bien gagné, c’est la volonté de mon père.

Et j’ai quelque responsabilité, je le crains ;

Dans l’événement qui vous prive de votre protecteur.

Oui, j’ai eu des torts envers le défunt. Je dois prendre égard de ses volontés.

Me voici prêt à tout réparer en homme d’honneur.

SICHEL. — Où voulez-vous en venir ?

LOUIS. — Mademoiselle Habenichts, j’ai l’honneur de vous demander votre main.

SICHEL. — Louis, si vous vous moquez… Capitaine, veux-je dire… Monsieur le Comte, Monsieur le Capitaine…

(Elle balbutie.)

LOUIS. — Vous me ferez payer cette moquerie ? N’est-ce pas ? C’est ce que vous voulez dire ?

SICHEL. — Non, je ne vous menace pas.

LOUIS. — Et moi, je ne me moque pas.

SICHEL. — Louis, si vous m’épousez, quel scandale !

LOUIS. — Je n’ai pas peur. C’est cela même qui est drôle.

SICHEL. — Votre père…

LOUIS. — Je comble ses plus chers désirs. Quel lien entre nous ajouté à celui du sang. L’héritage complet ! Il n’y manque quoi que ce soit. C’est le même homme qui continue.

SICHEL. — Tout de bon, vous me demandez de m’épouser ?

LOUIS. — Oui, c’est une idée que j’ai comme ça.

SICHEL. — Et si je refusais ?

LOUIS. — Vous ne refuserez pas. Il le faut. Mekhtoub. C’est préparé d’avance. Nous sommes faits l’un pour l’autre. C’est écrit comme sur du papier timbré.

SICHEL. — Croyez-vous que c’est pour en venir là que j’ai déchiré ce papier ?

LOUIS. — Oui, je le crois tout à fait.

SICHEL. — Et quand cela serait encore ?

LOUIS. — Cela prouve que vous me connaissez.

SICHEL. — Cela prouve que je vous aime.

LOUIS. — Cela prouve que vous me désirez, moi, mon nom, mon avenir et ma fortune.

SICHEL. — Tout ensemble ! Pourquoi haïrais-je rien de ce qui est à vous ? Oui, c’est tout cela ensemble que je veux ! C’est tout cela qui est pour moi et dont je sais l’usage.

Qu’en aurait-elle fait, cette Polonaise absurde ? Ce petit morceau de glace ardente ? Regarde comme elle vient de te lâcher.

Je sais, Je suis une Juive, j’ai tout machiné pour te prendre. N’est-ce pas ? Pauvre innocent, j’ai tout préparé de bien loin contre toi.

Et quand cela serait encore ?

Ai-je tant d’amis ? Tant de ressources ? Tant d’armes sur quoi compter ? Ah, je n’ai que moi-même toute seule et je suis Juive.

Et cette pierre écrasante sur nous à remonter, cette malédiction sur nous comme une mâchoire à desserrer !

Voici tant de siècles que nous sommes séparés de l’humanité ! Tant de siècles chez nous que l’on est mis à part comme de l’or dans la bourse d’un avare ? La porte s’ouvre, tant pis pour ceux qui nous ont lâchés ! Tant pis pour toi, mon beau capitaine ! Je t’aime et tu verras que je suis la fille de la Faim et de la Soif ! Tu es beau !

Nous ne sommes pas blasés, nous autres !

La porte s’est ouverte enfin ! Ah, je renie ma race et mon sang ! J’exècre le passé ! Je marche dessus, je danse dessus, je crache dessus !

Ton peuple sera mon peuple et ton dieu sera mon dieu.

Je serai à toi, mon beau capitaine, et tu verras si je ne puis te servir à rien.

LOUIS. — Juive, tiens-toi, et ne me lèche pas ainsi les mains passionnément comme ces affreux petits chiens fiévreux et affectueux.

Je t’épouse parce que je ne puis faire autrement et tu ne me fais pas peur.

Tu tires sur moi avec une lettre de change de mon père.

C’est bien, j’honore la signature, il le faut.

J’accepte l’héritage et je n’en repousse aucune part, et c’est moi qui ris le dernier.

SICHEL. — Tu m’insultes, c’est bon !

LOUIS. — Il faut que tout soit clair entre nous.

SICHEL. — Insulte, foule-moi sous tes pieds, je n’attends pas de toi autre chose.

Il y a longtemps qu’Israël est humilié comme une chose qu’on abhorre et dont on ne peut se passer !

Tu m’insultes ! Mais il y a longtemps qu’Israël boit l’humiliation comme de l’eau !

Ai-je dit comme de l’eau ? Non, pas comme de l’eau, mais comme du vin fort et qui coûte cher, qui chauffe et qui vous monte à la tête !

Tu m’insultes ! mais tout de même je suis ta femme et j’aurai de toi un enfant qui sera de mon sang et de ma race.

LOUIS. — Regarde-moi dans les yeux.

SICHEL. — Voilà, je te regarde.

LOUIS. — Tu ne me regardes pas, tu souris.

SICHEL. — Maintenant je te regarde.

LOUIS. — Tu ne me regardes pas, tu rougis, et tes yeux sont déjà ailleurs ! Ah, c’est moi tout de même qui suis le maître !

SICHEL. — Crois-tu que je n’aie pas vu ce qu’il y a dans les tiens.

Il est arrivé quelque chose depuis l’autre jour et tes yeux ne sont plus les mêmes.

LOUIS. — Il n’est rien arrivé.

SICHEL, bas et passant la langue sur ses lèvres. — N’est-ce pas ? tu as tué ton père ?

LOUIS. — Je n’ai pas tué mon père.

SICHEL. — Je ne te demande rien. Je n’ai besoin de rien savoir. Mais ces yeux ne sont point ceux d’un homme qui a l’esprit en paix.

LOUIS. — Il n’y a pas besoin ni d’esprit ni de paix.

SICHEL. — Ah, si tu ne souffres pas la paix, tu n’en trouveras pas mieux que moi pour t’en guérir !

Non, il n’y a pas besoin de paix ! Ce serait trop commode pour ces cadavres qui nous entourent et qui ne nous empêcheront pas éternellement de vivre !

Si tu n’as pas pu supporter ton père, nous ne supporterons pas davantage tous ces simulacres.

Si tu connais ton Afrique, je connais la société, comme la carte qu’on étudie d’un pays qui sera à nous, avec ses chemins et ses rivières, toutes les cotes chiffrées !

C’est nous qui sommes faits pour nous imposer et pour faire aux autres la loi.

Il y a quelque chose de rompu entre les hommes et nous, tant pis pour eux, c’est à nous d’en profiter.

LOUIS. — Il me reste Sichel Habenichts.

SICHEL. — Il te reste Sichel Habenichts et il me reste ce parricide.

Va, ton secret n’est pas si profond que je ne sois dedans et que tu m’y trouves avec toi.

Il y a le sang d’un père sur toi, et sur moi, il y a le sang, — le sang d’un autre.

Il y a assez de malheur et de péché en nous pour suffire à faire de l’amour ! Ah, je t’apprendrai à me connaître et tu ne me haïras pas !

Mon beau capitaine ! Ah, que tu es sain encore à côté de moi ! que tu es grand ! que tu es fort et que je t’aime !

Attends que je t’apprenne Paris !

LOUIS. — Je ne vais pas à Paris.

SICHEL. — Tu ne penses pas rester en ce trou ?

LOUIS. — Si fait.

SICHEL. — Que feras-tu de moi ici ?

LOUIS. — Ce que je pourrai, et il faudra marcher droit.

SICHEL. — Eh bien, nous nous présenterons aux élections.

LOUIS. — J’ai besoin de voir ton père.

SICHEL. — Je t’ai dit qu’il venait.

LOUIS. — Que dira-t-il de cette manière dont tu as servi ses intérêts ?

SICHEL. — Nous savons mettre nos parents à la raison.

LOUIS. — J’ai vu cette affaire de l’achat de Dormant dans les papiers de mon père. Ce n’est encore qu’un projet ?

SICHEL. — Oui, quoiqu’il ait reçu une avance de 20.000 francs.

Cette somme que tu as trouvée sur lui.

LOUIS. — Le prix me semble bien bas.

SICHEL. — Il ne s’agit que d’une bicoque et de quelques terres maigres.

LOUIS. — Fameusement bien placées.

SICHEL. — Écoute. Vends-lui Dormant. Il y tient.

LOUIS. — Il faut qu’il y mette le prix.

SICHEL. — Je vais t’expliquer. C’est un bon tour de ton père. Ah, il avait des idées.

LOUIS. — Il n’aura pas Dormant à moins de cent mille francs. C’est le bien de mes ancêtres.

SICHEL. — Il les paiera. Mais je vais t’expliquer. Ce n’est pas à Dormant que sera l’embranchement de Rheims avec les ateliers et les dépôts de locomotives. C’est à Châlons.

Ton père venait d’arracher cela au Ministre des Travaux Publics. C’est un grand secret encore.

LOUIS. — Je vois.

SICHEL. — Et il avait acheté lui-même quelques terrains là-bas avec l’aide de mon oncle d’Épernay, le marchand de vins de Champagne, frère de mon père. C’est moi qui ai les papiers.

LOUIS. — Habenichts ? Il n’y a pas de Habenichts à Épernay.

SICHEL. — Il ne s’appelle pas Habenichts. Il s’appelle Dumesloir. Roger Dumesloir. C’est un beau nom.

Scène IV

(Entre Ali HABENICHTS).

ALI HABENICHTS. — Monsieur le Comte, j’ai bien l’honneur de vous saluer.

SICHEL. — Ah, père, que je suis heureuse !

(Elle l’embrasse).

ALI HABENICHTS. — Que s’est-il passé ?

LOUIS. — C’est de mon père que vous portez le deuil ?

ALI. — J’ai cru honnête de mettre ce que j’avais de plus noir.

LOUIS. — Ne regrettez rien.

SICHEL. — Père !

(Elle l’embrasse).

ALI. — Mon enfant.

LOUIS. — Mademoiselle et moi, toutes choses examinées,

Avons arrangé les termes entre nous d’une liquidation, ou dirai-je d’une consolidation ?

En d’autres termes, elle me fait abandon de votre créance et je l’épouse.

ALI. — Qu’entends-je ?

SICHEL. — Mon père !

(Elle l’embrasse).

LOUIS. — Monsieur Habenichts, j’ai l’honneur de vous demander la main de votre fille, s’il vous plaît.

ALI. — Monsieur le Comte, vous pensez sans doute que vous me faites un grand honneur ?

LOUIS. — Le plaisir est pour moi.

ALI. — Mon père était un rabbin célèbre. Also ! S’il avait su que sa petite-fille épouserait un gentil et que ce sang se mélange au nôtre,

Croyez-vous qu’il aurait pris cela pour un honneur ? Qu’en dis-tu, Sichel ?

SICHEL. — Mon père, nos liens sont rompus.

ALI. — Il est vrai, toutes les bornes sont ôtées !

SICHEL. — Le monde commence.

LOUIS. — Jetons-nous dans les bras les uns des autres.

ALI. — Vous êtes mon fils. Votre père était mon ami.

L’alliance que j’avais avec votre famille, la voici resserrée par un lien plus doux. Nous ne faisons plus qu’un.

LOUIS. — Bien dit, Monsieur mon père. Ah, que je suis pressé de donner le jour à un beau petit Habenichts !

Le sang des Coûfontaine qui s’est déjà appuyé un Turelure ; voilà tout Israël qui débouche dedans. Le nom couvre tout.

SICHEL. — Va, je n’en serai pas indigne. Tu verras, je suis intelligente. On peut tout faire de moi.

Et je prendrai la religion que tu voudras.

LOUIS. — Catholique.

Tout le monde dit que je suis catholique.

SICHEL. — Précisément, c’est la religion que je préfère, elle est si pittoresque !

ALI. — Écoutez-la ! Elle dit « religion » et « catholique » comme on dit une salle à manger Renaissance.

Ça lui est bien égal ! Ganz wurst ! C’est tout saucisse pour elle !

LOUIS. — Nous sommes d’accord ?

ALI. — Je ratifie tout ce que ma fille a consenti ce matin. C’est cher ! Tant pis ! Ce sera sa dot.

SICHEL. — Père !

ALI. — Oui, je sais ce que tu veux me dire, mon enfant.

SICHEL. — J’ai parlé à Louis.

ALI. — Allons ! Après ce que j’ai fait pour vous, je suis sûr que vous ne voudrez pas me contrarier. Ce n’est pas que je tienne tellement à Dormant, mais j’ai des options sur d’autres terrains à côté, cela me ferait perdre la face.

Et votre père m’avait donné sa parole. Il n’y a plus que la signature qui manque. Vous ne voudrez pas lui faire cette injure.

LOUIS. — Je n’ai pas consenti encore.

ALI. — En cas de revente avec une majoration au-dessus de 40 pour cent, vos droits à une ristourne sont prévus.

LOUIS. — Dormant est le berceau de ma famille.

ALI. — Si l’on forme une société, vous avez vingt parts de fondateur.

SICHEL. — Tu le sais bien, je t’ai fait tout lire. Fais cela pour mon père. Signe, mon chéri, pour me faire plaisir !

LOUIS. — Allons, je consens, où est le papier ?

ALI. — Le voici ?

(Il fouille fébrilement dans sa serviette).

LOUIS. — Prenez votre temps.

Quel âge avez-vous, père Ali ?

ALI. — Soixante-dix ans, Monsieur le comte.

LOUIS. — Et toujours autant de gaieté et d’alacrité aux affaires ?

ALI. — Toujours, Monsieur le Comte, toujours ! Ah, je voudrais ne jamais mourir.

Que diable ai-je fait de ce papier ?

(Il tire différents objets de sa serviette).

Ça, c’est des minerais qu’on m’envoie de la Sarre, ça, c’est le plan des nouvelles fortifications de Paris — ça, c’est mon contrat avec Blum — ça…

(Il tire de la serviette une bouteille enveloppée dans un journal qu’il essaie de dissimuler).

LOUIS. — Qu’est-ce que c’est ?

ALI. — Excusez, Monsieur le Comte, c’est pour le médecin.

LOUIS. — Vous souffrez des rognons ?

ALI. — Un peu d’albuminurie. Les médecins sont toujours à me taquiner de ce côté. Il y en a qui ne me donnent qu’un an à vivre. Farceurs ! — Voilà le papier !

LOUIS lit le papier et signe, puis, lui frappant sur l’épaule. — Vous pouvez dire que vous avez fait une bonne affaire. Ah, vous avez de la chance de m’avoir pour gendre.

(Tous trois se donnent la main)[1].

Et maintenant, j’ai encore quelque chose à vous demander.

ALI. — Tout ce que vous voudrez.

LOUIS montrant le crucifix. — Vous êtes amateur de curiosités, débarrassez-moi de cette horreur.

ALI. — Mais cela n’a aucune valeur ! la pluie et le temps en ont fait une chose informe.

SICHEL. — Mon père, il est du Quinzième.

ALI. — Il est rompu en morceaux. On dit que c’est Madame votre mère qui l’a retrouvé et collectionné.

LOUIS. — Oui, elle était amateur de ce genre de choses.

ALI. — Je n’en veux pas.

LOUIS. — C’est du bronze massif comme une cloche.

(Il frappe dessus du doigt).
(ALI frappe aussi modestement).

Allez-y donc, ne vous gênez pas !

Avez-vous quelque chose de dur ?

(Ali sort une clef de sa poche).

C’est une clef que j’ai trouvée dans les décombres à Dormant.

(LOUIS prenant la clef en décharge un grand coup sur la tête du Christ).

Écoutez un peu comme cela sonne !

ALI. — Oui, les fondeurs n’étaient pas rares à cette époque.

LOUIS. — Qu’est-ce que vous m’en donnez ?

ALI. — Trois francs le kilo. C’est le prix courant. Vous n’en trouverez pas plus autre part.

LOUIS. — Mais c’est du bronze ancien ! Regardez !

(Il raye le bras du Crucifix avec la clef).

Ils ne savaient pas raffiner les métaux. Dans ces vieux bronzes, on trouve de tout, même de l’or et de l’argent.

ALI. — Je vous en donne trois francs.

LOUIS. — Donnez-m’en cinq.

ALI. — Allons, je vous en donne quatre, mais c’est trop cher.

Ce n’est plus du commerce, c’est de la fantaisie. Quatre francs ! Oui, c’est une mauvaise action que vous me faites faire.

LOUIS. — Eh bien, j’accepte quatre francs, et si vous me débarrassez de cette horreur,

J’estime que je serai encore celui qui gagne et non pas celui qui perd.

FIN
Hambourg, Octobre 1913.
Bordeaux, Octobre 1914.
  1. Ici s’unit le drame à la scène.