Le Panthéon, peintures murales/III

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Lévy frères (p. 32-45).


Nous avons fini cette longue promenade où la vie de l’humanité est représentée d’une manière progressive et plastique par des tableaux empruntés à l’histoire, sans la ressource de l’allégorie et du symbolisme. Jusqu’à présent l’on pourrait ne voir, à la rigueur, dans ce que nous venons de décrire, qu’une gigantesque illustration de l’Histoire universelle de Bossuet ; l’artiste ne s’est servi que de la réalité ; toute idée emprunte la forme d’un fait ou d’un événement connu. C’est du choix ou de la juxtaposition que résulte le sens général. Aucune signification n’est forcée. Chaque tableau, chaque personnage a sa valeur propre, et pas un ne porte écrit sur une banderole : « O muthos deloi oti ! » Leur portée mythique ne se révèle que par la succession. La guerre de Troie est bien la guerre de Troie et pourrait être exposée toute seule ; mais après avoir fait feuilleter aux yeux cette grande chronique de l’univers, le peintre, en se restreignant toujours aux ressources de son art muet, tire les déductions des faits qu’il vient d’exposer.

Comme nous l’avons dit, la coupole est soutenue par quatre énormes piliers triangulaires : chacun de ces piliers représente un des âges de l’intelligence humaine, – l’âge de la religion, l’âge de la poésie, l’âge de la philosophie, l’âge de la science, qui est le nôtre. Ces âges correspondent par une secrète sympathie aux quatre désignations métalliques : l’or, l’argent, l’airain et le fer.

Quatre statues différemment significatives sont placées au bas de leurs piliers respectifs :

Au bas du pilier de la religion, sur la face intérieure, Moïse tient d’une main les tables de la loi qu’il a rapportées du Sinaï, et de l’autre il montre le ciel. Sur son front protubérant saillent ces cornes qui ornaient aussi Bacchus ; emblème où l’antiquité voyait un signe de puissance, et que la phrénologie expliquerait par l’énorme développement des bosses de la vision des esprits. Moïse exprime l’autorité. Une grandeur triste le caractérise ; sa barbe descend à flots sur sa poitrine, comme une avalanche de neige ; ses traits, qui ont réfléchi la splendeur de Dieu, semblent flamboyer, et, par leurs angles fermement sculptés, accuser la résolution immuable et la loi profonde du législateur théocratique.

Au-dessus de la statue, dans un cartouche carré, l’on voit un sujet qui n’a jamais été peint que nous sachions et qui est d’une beauté terrible et grandiose : c’est Dieu enterrant Moïse. Le législateur hébreu, après avoir regardé du haut d’une montagne cette terre de Chanaan [sic] où il ne devait pas rentrer, disparut, comme on sait, d’une manière mystérieuse, et l’on ne put jamais retrouver son cadavre. Suivant des légendes orientales et thalmudiques d’une haute poésie, Dieu fut obligé de tuer son révélateur, et de l’enterrer lui-même ; car l’ange de la mort n’osait saisir ce corps où le reflet de l’Eternel brillait en rayons inextinguibles, et les esprits sombres du néant n’avaient pas le courage de consommer leur œuvre sur cette chair illuminée des flammes du Sinaï. Le créateur fut obligé de faire la besogne du destructeur. Rien n’est plus triste et plus solennel que ce Dieu descendant son prophète dans la fosse, et jamais la peinture n’a atteint cette grandeur sauvage et désespérée.

Ce cartouche ou caisson supporte le pendentif aigu à sa base et s’évasant par en haut.

Dans la portion inférieure et resserrée en gaîne [sic], Chenavard a dessiné un petit Génie qui tient un masque enfantin pour exprimer l’âge puéril de l’humanité. Ce masque a, en outre, une autre signification. Les âges de l’humanité, qui est l’éternité collective, ne sont qu’apparents et relatifs.

Par-dessus, dans un compartiment qui ressemble à un triangle dont la pointe serait tournée vers le bas, se groupe une colossale figure de la Foi qui rappelle le goût et le style des fameuses sybilles [sic] de Michel-Ange. Elle a les ailes étendues et la tête dans le ciel ; une nuée mystérieuse la cache en partie ; son vêtement, austèrement drappé [sic], rappelle celui des vestales ; le soleil se lève à ses pieds : c’est l’aurore de la civilisation.

Sur les faces postérieures, on voit le Christ détaché de la colonne pour être conduit au Calvaire, et l’Hégire ou fuite de Mahomet.

Le Christ, conçu à la manière des grands maîtres, n’a pas besoin d’explication. L’Hégire, sujet tout à fait neuf, demande quelques détails : Mahomet, poursuivi par les habitants de la Mecque qui le voulaient poignarder, s’est retiré dans la caverne de Thur avec quelques fidèles ; il est accroupi à la manière orientale, l’air calme et résigné, s’appuyant la tête sur la main gauche, et de la droite tenant nue sa caractéristique épée à deux pointes. Cette attitude impassible au milieu du danger exprime la doctrine du fatalisme qui fait le fond de la religion musulmane.

Sur le premier plan, Abou-Beker se traîne à plat ventre pour voir, à travers les broussailles, le chemin que prennent les ennemis qui poursuivent le prophète et ses compagnons. Omar, adossé à la paroi rentrante de la grotte, regarde avec étonnement l’araignée ourdissant à l’entrée du souterrain la toile miraculeuse et les pigeons pondant sur le seuil les œufs destinés à détourner les soupçons des investigateurs en leur prouvant que depuis longtemps personne n’a pénétré dans la caverne : les coureurs et les espions Koraïschites sont vus à mi-corps au-dessus des broussailles. A leur tête on distingue Sokara, d’abord persécuteur acharné, ensuite fervent admirateur de Mahomet, dont il suivait les traces au moyen de flèches divinatoires. Le cheval de Sokara butte arrêté par une prière du prophète.

Voilà donc la composition d’un de ces piliers fondamentaux. D’abord la Foi, figure abstraite et symbolique ; la foi, qualité nécessaire pour admettre les idées religieuses. ensuite, comme pour servir de date à cette qualité de l’âme, le petit Génie au masque puéril, car l’enfance croit sans preuve, ce qui est le propre de la Foi. Puis le personnage qui anthropomorphise [sic] l’idée, Moïse, avec le cartouche résumant sa destinée, et enfin, sur les plans latéraux, deux compositions emblématiques et historiques à la fois, qui attestent et confirment la pensée générale.

La même ordonnance est suivie pour les autres piliers. Le second appartient à l’art, à la poésie : enfant, le genre humain a cru à la divinité ; jeune homme, c’est à la beauté qu’il croit. La figure de la Poésie, les ailes palpitantes et la tête levée, semble regarder fixement le soleil plus haut monté sur l’horizon, et dont les rayons lui servent d’auréole. L’Humanité et à son midi ; elle appuie les pieds sur un Génie qui joue avec un masque où brillent les fraîches couleurs de la jeunesse.

La statue caractéristique de ce pilier est Homère. Sa figure exprime l’attention et l’inspiration. Il est aveugle pour montrer que le poëte doit procéder non par la vision immédiate, mais par l’intuition par l’œil intérieur ; il s’appuie sur sa lyre et semble écouter les récits primitifs et les légendes naïves, sources de la poésie. Le caisson supérieur est rempli par un sujet emprunté à la muse antique d’André Chénier :


Dieu dont l’arc est d’argent, dieu de Claros, écoute :
O Sminthée Apollon, je périrai sans doute,
Si tu ne sers de guide à cet aveugle errant.
C’est ainsi qu’achevait l’aveugle en soupirant,
Et près des bois marchait faible, et sur une pierre
S’asseyait. Trois pasteurs, enfant de cette terre,
Le suivaient, accourus aux abois turbulents
Des molosses, gardiens de leurs troupeaux bêlants.

Sur les deux autres faces du triangle formé par le pilier, Le peintre a placé Socrate, type de la beauté morale, buvant la ciguë, et Phidias, représentant la beauté plastique, qui, accusé de vol, détache de la statue d’ivoire et d’or de Pallas les morceaux de métal dont on prétend qu’il a détourné une partie, et les fait peser pour confondre ses calomniateurs.

Au troisième pilier, le Génie qui sert de date montre un masque ayant les traits de l’âge mûr ; au-dessus de lui, la Philosophie, les ailes à demi repliées et dépouillée de ses vêtements, se regarde dans un miroir ; elle semble méditer sur les grands problèmes de l’intelligence. Les rougeurs de l’horizon indiquent la venue du soir : l’heure crépusculaire de l’humanité a sonné.

La statue d’Aristote personnifie cette phrase de l’esprit humain qui a pour caractère l’analyse. Le type du stagyrite est austère et recueilli ; il rêve, il songe, il cherche ; quelque abstraction philosophique, quelque difficile problème l’absorbent tout entier ; son caisson nous le représente enseignant le jeune Alexandre, pour montrer par là que le plus noble emploi du philosophe est de former l’esprit de ceux qui sont appelés à conduire les peuples.

Les deux autres pans du pilier nous montre César Justinien entouré des plus illustres jurisconsultes, tels que Machiavel, Barthole, Cujas, Grotius, Puffendorf [sic] et Montesquieu ; il formule le code qui porte son nom. Rousseau, l’auteur de l’Emile, l’homme qui s’est le premier préoccupé des douleurs et des tortures de l’enfance, est assis sous un arbre ; il contemple des enfants débarrassés du maillot et souriant à de jeunes mères qui leur donnent le sein ; quelques-uns, un peu plus âgés, étudient et travaillent d’après la méthode du maître ; d’autres se reposent et jouent ou regardent des fleurs.

L’époque moderne occupe le quatrième pilier. Une grande figure de la Science se contourne dans l’angle supérieur. Courbée par l’âge, elle se penche sur un grand livre où elle lit à lueur de la lampe un travail nocturne. A peine quelques étoiles se montrent sur le ciel noir qui lui sert de fond, la nuit venue, les flambeaux naturels n’éclairent plus le monde ; il faut demander d’autres lumières aux combinaisons mathématiques. Le petit Génie se cache derrière un masque de vieillard. Galilée est la statue caractéristique qui s’adosse à la face intérieure du pilier. Son attitude et sa physionomie expriment la recherche curieuse. Il regarde le ciel, non plus en dévot, non plus en poëte, non plus en rêveur, mais en savant. Il tient dans ses mains le télescope qu’il a inventé. Ses traits sont empreints d’une gravité sereine. Que peuvent les petites misères du monde contre celui qui pénètre les secrets de la mécanique céleste ? On aura beau lancer sur lui les foudres de l’inquisition, on aura beau le plonger dans les cachots, la terre n’en tourne pas moins : « è pur si muove. »

Le caisson représente Galilée incarcéré et enseignant à ses visiteurs les découvertes qui l’ont conduit en prison. La prison est une excellente chaire pour prêcher une idée nouvelle, vérité dont les persécuteurs ne se doutent pas.

Dans les tableaux complémentaires sont peints Buffon et Lavoisier. Buffon, cet Orphée en manchettes, prend des notes au milieu de lions, de tigres, de girafes, de serpents, de hérons, d’ibis, de crocodiles, qui marchent, rampent, volent et se roulent autour de lui, comme pour se prêter à ses études zoologiques. Au second plan, Daubenton se livre à des travaux d’anatomie. Lavoisier, le fondateur de la chimie moderne, est représenté dans son laboratoire, au moment où l’on vient le prendre pour le mener à la guillotine ; il demande en vain aux farouches démagogues le temps d’achever ses immortelles expériences.

Ces sujets font faire un triste retour sur le sort des hommes illustres : Homère, le divin aveugle, erre et mendie ; Aristote s’empoisonne pour éviter les suites des dénonciations d’un prêtre de Cérès qui l’accusait d’impiété ; Jésus-Christ est crucifié, Mahomet persécuté et fuyant, Galilée emprisonné, Lavoisier décapité ; Socrate est forcé de boire la ciguë, Phidias obligé de justifier de l’accusation de vol, Rousseau se suicide. Quant à Moïse, Dieu le traita fort rigoureusement ; il l’empêcha d’entrer dans la Terre promise, but de sa vie, objet de toutes ses espérances, et cela, pur un seul moment d’hésitation ; car le génie est aussi récompensé par Dieu que par les hommes ; et il semble que le ciel en soit aussi jaloux que la terre.

O grands infortunés ! illustres misérables ! sans être fils de Jéhovah comme Jésus, vous avez tous porté vos croix et sué vos sueurs de sang au Jardin des oliviers amers et des angoisses suprêmes ; par votre passion vous êtes devenus des dieux, vous aussi, et votre temple si longtemps attendu s’élève enfin !

Après l’exposé historique des murailles et la synthèse intellectuelle des piliers, qui sont la partie humaine de cette immense composition, viennent les grandes panathénées théogoniques, déroulées sur une frise de onze pieds de hauteur et de huit cents pieds de long, et se posant au-dessus des sujets réels comme le ciel au-dessus de l’horizon.

L’artiste philosophe suppose que de tout temps les dieux se sont conformés aux milieux dans lesquels ils se révélaient, et que leurs incarnations successives ont suivi les progrès de l’univers. Au sortir du chaos, ils sont vagues, ténébreux et formidables comme le chaos lui-même ; plus tard, leurs formes, quoique multiples et monstrueuses, se moulent avec plus de précision. Leurs enveloppes bestiales, leurs bras sans nombre, leurs attributs compliqués, expriment obscurément des idées encore confuses et des mystères cosmogoniques mal débrouillés ; les dieux sont en harmonie avec les mammouths, les mastodontes, les serpents de mer et toute cette nature énorme, touffue et fourmillante des premiers jours du monde.

Dans l’Inde, ils empruntent à l’éléphant sa trompe, au polype ses tentacules, au lotus sa fleur ; plus tard, en Egypte, Io quitte son corps de vache, et n’en garde que la tête sur les épaules d’Isis. Les membres parasites s’élaguent peu à peu. Si Anubis aboie avec une gueule de chien, il n’a que deux bras comme un homme. Bientôt paraissent les dieux anthropomorphes de la Grèce, types de la beauté la plus parfaite. A chaque avatar, les divinités ont laissé tomber des carapaces, les peaux écaillées, les formes hideuses, comme les papillons qui abandonnent leurs chrysalides. Chaque transformation les rapproche de plus en plus de l’homme qui est fait à l’image de Dieu, car la théogonie est soumise aux mêmes lois que la cosmogonie ; elle procède du composé au simple, du monstrueux au beau, de l’absurde au raisonnable. Après les dieux charmants de la Grèce, à qui pourtant manque la beauté morale, vient Jésus-Christ , qui met une âme céleste dans le corps de L’Apollon pythien et réunit toutes les perfections. Ensuite arrivent les grands hommes, dieux visibles du monde moderne, lampes transparentes qui laissent briller un plus vif rayon de l’âme universelle. Les dieux, c’est-à-dire les intelligences supérieures, n’ont pas besoin, dans le milieu où nous vivons, de prendre d’autre forme que celles d’un héros, d’un poëte ou d’un philosophe.

Essayons de donner une idée de cette prodigieuse procession près de laquelle la frise du Panthéon n’est qu’une miniature et qu’un jeu d’enfant.

Dans l’angle le plus obscur, près de la porte d’entrée, le peintre a placé le chaos, où se forme déjà la bizarre figure de la Trimourti, rassemblant en elle tous les principaux symboles du panthéisme indien. – Brahma], Wishnou et Shiva, c’est-à-dire les pouvoir créateur, conservateur et destructeur, s’y mélangent avec des attitudes et des enlacements étranges où l’œil a peine à se retrouver ; tout est confus, énigmatique et sombre dans cette forme inextricable qui se débrouille du néant. Près de ce buisson touffu de têtes et de bras se montrent à demi, sous un voile qui dérobe leur union mystique, Brahm et Santi, d’où naquit l’androgyne Brahm-Maya, tenant d’une main la chaîne des êtres, fixée en outre à son pied gauche, et de l’autre main agitant la ceinture magique dont Vénus héritera plus tard. Cette figure aux traits indécis et gracieux, type des hermaphrodites grecs, est assise au sommet du mont Mérou, sur un lotus épanoui, symbole de l’alliance du feu et de l’eau. A ses pieds sont accroupis le tigre et le bœuf, et coule le Gange, fleuve saint dans lequel se plongent plusieurs divinités, tandis que d’autres en suivent le cours.

Un peu plus loin Wishnou, couché sur un lit de lotus, est porté par les replis du grand serpent, qui élève au-dessus du dieu endormi ses sept têtes formant une espèce de dais. Du sein de Wishnou sort le lotus soutenant Ganesa, dieu de la sagesse et du succès. Sur ses genoux s’accoude Lackmi, sa belle épouse.

Ici commence la série des avatars ou incarnations de la divinité sous des formes diverses. Le premier avatar qui se présente après Wishnou a un corps d’homme terminé en poisson, et quatre mains dont chacune tient un symbole différent des forces de l’univers. Shiva, monté sur le bœuf Nandi, marche au bord du fleuve ; il porte le sceptre et les balances de la Justice, dont il est le dieu. Ensuite arrivent Indra, juché sur Ivarat, le monstrueux éléphant à trois trompes, Marcandata le nageur, Bhavani porté par un lion, Scanda, le Mars indien, monté sur un paon, balançant ses têtes multiples, et ses mains nombreuses agitant toutes sortes d’armes et d’étendards ; Yama, le Pluton grec, figure farouche et sinistre qui, accroupie sur le dos d’un buffle, tient les balances de la justice et les serpents, symbole de vengeance ; Boudhevi, déesse de la mauvaise fortune, cheminant au petit pas de son âne, humble et piteuse monture, et soutenant son étendard, sur lequel est peint un corbeau ; Varouna, dieu des eaux, chevauchant un crocodile et faisant claquer un fouet ; et enfin, Conveia, le plus abject et le plus bestial de tous ; Conveia, le dieu des richesses, avec son ventre énorme et les nœuds de serpents qui l’entourent. La procession indienne, partie de la Trimourti, immobile, s’avance d’un pas majestueux et lent, presque insensible ; elle suit les ondulations et les replis du Gange où plongent les éléphants et les grands animaux, et se détache sur le fond bleuâtre des montagnes lointaines de l’Himalaya. Le cours stagnant, pour ainsi dire, de son défilé, indique l’esprit stationnaire de l’Inde, où chaque pas met des siècles à s’accomplir.

Après avoir descendu le fleuve sacré, tantôt un pied dans l’eau, tantôt un pied sur la rive, la procession émerge des ondes du Gange avec Mithra, dieu du jour, personnification du soleil. Du haut de son char d’or et de pierreries attelé de taureaux blancs, il effeuille des roses, symbole des vives couleurs dont il est la source. Son char roule sur des nuages empourprés, au-dessus du sommet des hautes montagnes : dégagé des chaos génésiaques et des limons cosmogoniques, le cortège divin marche désormais d’un pied plus libre et d’une aile plus légère. Mithra est entouré des divinités persiques : de Lunus, monté sur sa vache blanche ; de Malabar [sic], à la tête de singe et aux jambes de vérat [sic] ; du Kaiomords, bœuf ailé à face humaine et roi de la terre et des Izèds armés, ayant chacun quatre ailes d’épervier, bons génies dont quelques-uns étouffent des autruches, emblèmes du mauvais principe.

Ormuzd et Ahrimane, escortés des six Amschaspands et des six Derwends, représentants du bien et du mal, nous font atteindre les divinités de la Chaldée et de l’Egypte.

Bélus, Astarté, Mylitta, Atergatis, Moloch précédent Kneph, Phtà, Osiris, Isis, Thaut, Typhon, Anubis. Ici, l’horizon rouge, enflammé, est découpé par des montagnes de granit rose, des cimes des pyramides et des faîtes de temples gigantesques. L’Olympe égyptien ne doit être en effet qu’un entassement de pierres, de marbre et de basalte, un grand rêve architectural.

Typhon, à cheval sur un bélier, brandit sa massue, pendant qu’Isis, coiffée d’une tête de vache, allaite le petit Orus [sic], et qu’un lion emporte la momie d’Osiris, défendue et protégée par un Anubis à museau de chacal.

Entre ces quatre personnages se joue le grand drame de la lumière et de l’ombre, de la vie et de la mort, de la destruction et de la reproduction. La nuit chasse le jour ; Typhon tue Osiris ; mais Isis ou la Nature a des mamelles pleines de lait, Horus tête, et le vigilant Anubis aboie ; le jour reviendra et Horus vengera son père.

Ce groupe dépassé, on aperçoit Pen-Mendès appuyé sur un sceptre et retenant par les cornes un bouc, emblème de fécondité, et Kneph, le dieu du Nil, avec sa tête de bélier, la croix ansée à la main et porté sur son fleuve par une barque à voile gonflée, symbole de navigation.

Sur la rive du Nil marche la procession de la barque sacrée renfermant l’arche que les juifs adopteront. En effet, quelques pas plus loin, on voit le peuple hébreu entrant dans la mer Rouge, dont les ondes se séparent en murailles liquides, et se dirigeant vers la Terre promise.

La marche de cette procession théogonique se règle sur les tableaux historiques placés au-dessous d’elle. Chaque religion correspond à une période de la vie de l’humanité : peu à peu le ciel se civilise comme la terre. Les dieux descendent avec les hommes des hauts plateaux de l’Himalaya, pour se répandre dans la Perse, la Chaldée et l’Egypte. Ils suivent la grande migration des peuples, et à chaque pas ils se dépouillent de quelque forme étrange, de quelque symbolisme monstrueux, pour se rapprocher de la forme humaine.

Le défilé divin est arrivé à l’angle rentrant de la croix, où se trouve l’immense composition de la Guerre de Troie : les Olympiens, assis ou couchés sur des nuages, inclinent leurs regards vers la terre, et paraissent prendre au combat des héros un intérêt tout humain. Pallas Athenè, la lance à la main, le casque en tête, l’égide au bras, semble vouloir franchir le cordon architectural qui la sépare de la zone terrestre, pour aider de ses conseils et de son pouvoir son protégé Achille.

Ils sont là tous : Zeus, au noir sourcil, Hêré, aux bras de lait et à l’œil de génisse ; Aphrodite, la taille ceinte du ceste, magique héritage de Bram-Maya ; Phoibos-Apollon, avec son arc d’argent et son carquois d’or ; Artémis, la blanche chasseresse ; Arês, le dieu de la guerre, portant la main à la blessure que lui a faite au flanc la lance de Diomède, sans respect pour sa divinité ; Hestia la vierge pure comme le feu dont elle a la garde ; le glauque Poseidon ; le rouge Ephaistos ; Hermès, avec ses talonnières, ses chaînes d’or et sa bourse ; Dio, agitant sa torche et regardant d’un air farouche le ravisseur de sa fille, Pluton, enfumé, sous sa couronne de cyprès, de narcisse et de capillaire, par les vapeurs de son empire infernal. Cette fois, la panathénée divine ne touche plus la terre ; elle nage dans l’éther étincelant. De légères nuées suffisent à porter ces corps nourris de nectar et d’ambroisie, et qui n’ont gardé de la matière que la beauté.