Le Pape/En voyant une nourrice

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Le PapeOllendorf29 (p. 39-41).

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EN VOYANT UNE NOURRICE


Mère, je te bénis. La nourrice est sacrée.
Après l’éternité la maternité crée ;
Eve s’ajoute à Dieu pour compléter Japhet ;
Et l'homme, composé d’âme et de chair, est fait
Du rayon de l’abîme et du lait de la femme.
L’ineffable empyrée est une vaste trame
De souffles, de beauté, de splendeur et d’amour.
Qu’est-ce que la nature ? Un gouffre, un carrefour,
Une rencontre ; et tout vient pêle-mêle éclore.
Ce que la femme donne à l’enfant, c’est l’aurore ;
Il coule autant de jour d’un sein que d’un soleil ;
D’une sombre mamelle au fond du ciel vermeil
Les étoiles sont l’une après l’autre tombées ;
Les Pléiades en haut, en bas les Machabées,
Sont des groupes pareils ; toute clarté descend
Et devient notre esprit et devient notre sang.
Et dans tous les berceaux l’infini recommence ;
Et l’Éternel emploie à la même œuvre l’immense,
En ce monde où l’enfant sans l’astre est incomplet,
La goutte de lumière et la goutte de lait.
O bénédiction, sois à jamais sur l'homme !

Rêveur.

Et pourtant, ô vivants, quand je songe à Sodome,
A Carthage, à Moloch, à tous vos noirs exploits,
A tous les attentats faits par toutes vos lois,
Je frissonne. Dracon est pire que Tibère.
L’aréopage est l’antre où Satan délibère.
Vous avez eu raison d’aveugler la Thémis

Par qui tant de forfaits stupides sont commis,
Car souvent, en voyant le mal, la violence
L’emporter, elle aurait horreur de sa balance.
Il arrive parfois que les lois d’ici-bas,
Lois qui frappent Jésus et sauvent Barabbas,
Lois dont l’étrange glaive au hasard tranche et tombe,
Du cri d’un nouveau-né font l’appel de la tombe.
Oui, l’épouvante en est venue à ce degré.
Un jour, je m’en souviens, — quand j’étais égaré
Jusqu’à me croire roi, moi qui suis ton esclave,
O devoir ! ― sous les murs d’un cachot, froide cave,
J’ai vu, c’était à Rome, une femme attendant.
On l’avait condamnée au gibet, et pendant
Qu’on dressait la potence et qu’on creusait là fosse,
Cette femme avait dit au juge : Je suis grosse.
Et le juge avait dit : Soit. Alors, attendons.
― Oh ! si je ne sentais le ciel plein de pardons,
Comme je frémirais pour l'homme et pour son âme ! ―
Qu’est-ce qu’on attendait ? ceci : que cette femme
Donnât la vie, afin de lui donner la mort.
Ainsi les hommes font dans l’énigme du sort
Pénétrer leurs décrets sans que leur raison tremble !
La mort, la vie, étaient sur cette femme ensemble.
Leur lueur éclairait le cachot étouffant ;
Horreur ! à chaque pas de l’une vers l’enfant
L’autre faisait un pas vers la mère, et, dans l’ombre,
Vers elle, l’un riant et charmant, l’autre sombre,
Et chacun apportant la clef de la prison,
Deux fantômes venaient du fond de l’horizon.
Être en proie à la loi ! Quel deuil ! ― Mon cœur se serre.
Ainsi le code humain peut finir, ô misère !
Par avoir la figure obscure d’un bandit !
Et l’enfant, si le ciel l’eût fait parler, eût dit :
Tu commences, ô loi, par me tuer ma mère.
O triste loi sans yeux, dans cette angoisse *amère,
La malheureuse a beau trembler, frémir, prier,
Tu charges son enfant d’être son meurtrier ;

Son sang tient mon berceau, déjà sombre, encor vide,
Et de moi, l’innocent, tu fais un parricide.
Tu me fais faire un crime à moi qui ne suis pas.
Je nais, je tue. ― Hélas ! ― La loi prend un compas,
Pèse l’urne du mal, la trouve peu remplie,
Mesure un crime, ajoute un meurtre, multiplie
Un attentat par l’autre, un forfait par un deuil,
Dans un affreux berceau fait éclore un cercueil,
Attend qu’un enfant naisse, ordonne qu’on bâtisse
Un tombeau sur sa tête, et dit : C’est la justice !
Elle veut, au milieu de ce saint univers,
Quand les cieux versent l’aube et sont tout grands ouverts,
Devant le jour sans fin, devant l’azur sans voiles,
Dans le fourmillement des fleurs et des étoiles,
Qu’une mère éperdue ait horreur du moment
Où son enfant naîtra sous le bleu firmament ! ―
J’ai vu cela. Si bien que cette misérable
Était là, regardait fuir l’heure inexorable,
Écoutait dans la nuit le glas dire : Il le faut !
Et sentait dans son sein remuer l’échafaud.


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