Le Parc de Mansfield/XXXI

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Traduction par Henri Villemain.
J. G. Dentu (Tome III et IVp. 49-68).

CHAPITRE XXXI.

Henri Crawford retourna le lendemain matin à Mansfield, à une heure où les visites ne se font pas ordinairement. Les deux dames étaient dans le salon du déjeûner, et heureusement pour lui, lady Bertram était sur le point d’en sortir comme il y entra. Après l’avoir reçu avec politesse, elle dit à un de ses domestiques de faire prévenir sir Thomas, et sortit.

Henri, sans perdre un moment, se tourna vers Fanny, et tirant des lettres de sa poche, il lui dit avec un regard très-animé ; « Je suis bien heureux de me trouver seul avec vous, mademoiselle ; je l’ai désiré plus que vous ne pouvez l’imaginer. Comme je sais avec quelle tendresse vous aimez votre frère, j’aurais été on ne peut plus contrarié que quelque autre personne vous eût donné la connaissance des nouvelles dont je suis porteur. Il est… votre frère est lieutenant. J’ai la satisfaction infinie de vous féliciter sur la promotion de votre frère. Voici les lettres qui me l’annoncent. Je viens de les recevoir à l’instant. Vous aimerez peut-être à les voir. »

Fanny ne pouvait parler ; mais elle n’en avait pas besoin pour faire connaître ses sentimens : il suffisait de voir l’expression de ses yeux, les nuances de ses joues, le développement de sa sensibilité, son doute, sa confusion, sa félicité. Elle prit les lettres que Henri Crawford lui présentait. La première était de l’amiral : il informait son neveu, en peu de mots, qu’il avait réussi dans la promotion du jeune Price. La seconde était du secrétaire du premier Lord à un ami que l’amiral avait employé pour cette affaire ; elle disait que sa seigneurie avait été charmée d’avoir une occasion de montrer sa considération pour l’amiral Crawford, et que la nomination de M. William Price, comme second lieutenant sur le sloop de Sa Majesté, la Grive, avait causé de la joie à un grand nombre de personnes distinguées.

Pendant que Fanny tenait ces lettres d’une main tremblante, et que son cœur était livré à la plus douce émotion, Crawford continua ainsi, pour exprimer l’intérêt qu’il avait dans cet événement :

« Je ne parlerai point de mon propre bonheur, quelque grand qu’il soit ; je ne pense qu’au vôtre. En se comparant à vous, qui a le droit d’être heureux ? Je me reprochais presque de savoir avant vous ce que vous aviez le droit de connaître avant tout le monde. Mais je n’ai pas perdu un seul moment. Je ne puis vous dire combien j’étais impatient de vous apporter cette nouvelle, et combien j’ai été contrarié de n’avoir pu terminer cette affaire pendant que j’étais à Londres. Mon oncle, qui est le meilleur homme du monde, s’est conduit comme je savais qu’il le ferait après avoir vu M. votre frère. Je n’ai pas voulu vous dire hier toutes les louanges que l’amiral lui donnait, je voulais attendre qu’il fût prouvé que ces louanges venaient d’un ami. Maintenant je puis dire que l’on ne peut inspirer plus d’intérêt que William Price n’en a excité dans le cœur de mon oncle après la soirée qu’ils ont passée ensemble. »

« Et c’est vous qui avez fait tout cela ! s’écria Fanny. Ô mon Dieu ! que vous êtes bon ! Avez-vous réellement désiré… ? Je vous demande pardon, je suis hors de moi. L’amiral Crawford a daigné s’intéresser ?… Comment cela a-t-il pu se faire ? Je suis stupéfaite ! »

Henri eut un grand plaisir à expliquer tout ce qu’il avait fait. Le but de son dernier voyage à Londres avait été d’introduire William auprès de l’amiral. Il n’avait fait part de ce projet à personne, pas même à sa sœur. Il parlait avec tant de feu de l’intérêt qu’il avait pris à cette affaire, de son double motif, de ses desseins, de ses vœux, que si Fanny avait été capable de lui prêter attention, elle n’aurait pu manquer de deviner son intention ; mais son cœur était si touché, et son étonnement était si grand, qu’elle ne l’écoutait qu’imparfaitement, et disait seulement quand il s’arrêtait : « Que vous avez de bonté ! Oh ! M. Crawford, nous vous avons des obligations infinies. Cher William ! cher William ! » Elle se leva de son siége en s’écriant : « Je veux aller trouver mon oncle. Mon oncle doit apprendre cette nouvelle le plus tôt possible. » Mais Crawford ne le lui permit pas, l’occasion était trop favorable et son amour trop impatient. Il la suivit en la priant de rester et de lui accorder encore cinq minutes ; et l’ayant prise par la main, il la reconduisit à sa chaise. Il était déjà au milieu de sa déclaration, qu’elle ne soupçonnait pas pourquoi il la retenait ; mais lorsqu’elle fut forcée enfin de le comprendre en lui entendant dire qu’elle avait excité dans son cœur des sentimens qu’il n’avait point encore connus, et que ce qu’il avait fait pour William devait être attribué à son attachement sans égal pour elle, elle fut dans le plus extrême embarras, et pendant quelques momens, incapable de parler. Elle considérait cela comme une folie, comme une simple galanterie qui n’avait aucune signification. Elle trouvait cependant que c’était agir avec elle d’une manière qui n’était pas convenable, et qu’elle n’avait pas méritée. Mais cela se trouvait dans le caractère de Crawford, et c’était une scène comme elle lui en avait vu jouer déjà. Cependant comme son cœur était plein de joie et de reconnaissance à cause de William, elle ne pouvait éprouver de ressentiment d’une chose qui ne regardait qu’elle ; et après avoir retiré deux fois sa main et essayé en vain deux fois de s’éloigner, elle dit seulement avec beaucoup d’agitation : « Cessez, je vous en prie, M. Crawford ! cessez ! Ce langage me déplaît infiniment. Je veux me retirer. Je ne puis écouter ces discours-là. » Mais il continuait à lui peindre son affection, à solliciter la sienne en retour, et enfin en mots clairs et précis, il la pria d’accepter sa main et sa fortune. Il l’avait dit ; cela était positif. L’étonnement et la confusion de Fanny augmentèrent, et quoiqu’elle ne sût pas encore comment supposer qu’il parlât sérieusement, elle pouvait à peine demeurer assise. Il la pressa de lui répondre.

« Non, non, non ! s’écria-t-elle en cachant son visage. Tout cela est une extravagance. Ne m’affligez pas. Je ne puis supporter ce langage. Votre bonté pour William m’inspire une reconnaissance que je ne saurais vous exprimer. Mais je ne puis, je ne dois point écouter de telles… Non, non ! ne pensez pas à moi. Mais vous ne pensez pas à moi ; je sais que tout cela ne signifie rien. »

Elle s’était éloignée de lui. Sir Thomas se fit entendre ; il n’y avait plus moyen de la retenir. Elle sortit par une porte opposée à celle que son oncle allait ouvrir, et elle était déjà à se promener çà et là dans la chambre de l’Est, avant que sir Thomas eût encore appris le commencement de la nouvelle agréable que M. Crawford venait lui apporter.

Fanny était agitée par une foule de sentimens contraires. Elle était affligée, heureuse, reconnaissante et irritée. Elle ne pouvait croire à la sincérité de Crawford, il lui paraissait inexcusable, incompréhensible. Mais telle était son habitude, pensait-elle, qu’il ne pouvait rien faire qu’il n’y mêlât du mal. Il l’avait d’abord rendue la plus heureuse des créatures, et ensuite il l’avait insultée ; car elle ne savait comment classer ce qu’il lui avait dit.

Mais William était lieutenant. Cela était un fait positif. Elle ne voulait penser qu’à cela, elle voulait oublier tout le reste. M. Crawford ne s’adresserait sans doute plus à elle. Il devait avoir vu combien il lui avait déplu ; et dans ce cas, elle lui accorderait la plus vive reconnaissance à cause de son amitié pour William.

Elle ne bougea pas de la chambre de l’Est, jusqu’à ce qu’elle pût penser que M. Crawford fût parti, et après s’en être assurée, elle descendit auprès de son oncle, et se livra toute entière à la joie que lui causait l’avancement de William. Sir Thomas en était aussi satisfait qu’elle-même ; leur conversation fut extrêmement agréable pour Fanny, jusqu’au moment où elle entendit dire que M. Crawford avait été engagé à venir dîner ce jour-là même.

Elle s’efforça de se composer et de paraître dans son état ordinaire, lorsque l’heure du dîner approcha : mais elle ne put s’empêcher de témoigner beaucoup de froideur quand M. Crawford entra dans l’appartement.

Il fut bientôt tout auprès d’elle. Il avait à lui remettre un billet de sa sœur. Fanny ne pouvait prendre sur elle de le regarder, mais elle trouvait qu’il n’y avait dans sa voix aucune trace de son extravagance passée. Elle ouvrit le billet aussitôt, charmée d’avoir quelque chose à faire, et heureuse de penser que l’intervention de sa tante Norris, qui dînait aussi à Mansfield, la mettrait à l’abri d’une conversation particulière avec M. Crawford. Elle lut :

« Ma chère Fanny, car c’est ainsi que je puis vous appeler toujours désormais, ce qui me plaît d’autant plus, que depuis six semaines ma bouche se faisait un scrupule de prononcer miss Price, je ne puis laisser partir mon frère sans vous envoyer par lui quelques lignes de félicitation, et sans vous assurer de mon joyeux consentement. Soyez sans craintes, ma chère Fanny, il ne peut se présenter de difficultés qui méritent qu’on s’y arrête. Je suppose que l’assurance de mon consentement sera quelque chose ; ainsi vous pourrez diriger cet après-midi quelques-uns de vos doux sourires sur mon frère, et me le renvoyer encore plus heureux que lorsqu’il est parti. »

Votre affectionnée,               M. C.

Fanny, d’après ce billet, ne sut que faire ou que penser ; elle voyait de la perplexité et de l’agitation de toute manière ; toutes les fois que M. Crawford lui adressait la parole, et cela arrivait souvent, elle était embarrassée : pendant tout le dîner, elle évita de tourner ses regards du côté où il se trouvait, mais elle s’apercevait que les siens étaient toujours dirigés vers elle.

Il lui semblait que lady Bertram restait à table plus long-temps qu’elle ne l’eût jamais fait ; enfin les dames passèrent dans le salon, et pendant que lady Bertram et madame Norris s’entretenaient de l’avancement de William, dans le style qui leur était habituel, elle put se livrer à ses réflexions. Elle se demandait comment elle aurait pu exciter un attachement sérieux dans un homme qui avait été si répandu dans le monde, qui semblait être si léger, si insouciant, si insensible sur tous les points ? et ensuite comment sa sœur, avec les notions orgueilleuses et mondaines qu’elle avait sur le mariage, se prêterait à servir aucune chose sérieuse sur cette matière, avec de telles circonstances ? Rien ne lui paraissait moins naturel : elle était honteuse d’avoir même des doutes à cet égard. Un attachement sérieux de la part de Crawford, lui paraissait être aussi impossible qu’une approbation sérieuse de la part de sa sœur. Elle s’était entièrement convaincue de cette impossibilité, avant que sir Thomas et M. Crawford eussent rejoint les dames. Il lui fut plus difficile de rester dans cette conviction, après que M. Crawford fut dans le salon ; car une ou deux fois elle rencontra ses regards, et ils avaient une expression que, dans tout autre individu, elle aurait pensé devoir témoigner une vive affection. Mais elle crut que ces regards ressemblaient à ceux qu’il avait adressés à ses cousines et à cinquante autres femmes.

Elle évita de lui parler, quoique pendant toute la soirée il parût en chercher l’occasion ; enfin, il se disposa à se retirer, quoiqu’il ne fût pas très-tard. Fanny s’en réjouit ; mais ce sentiment dura peu, car un moment après M. Crawford se tournant vers elle, lui dit : « N’avez-vous rien à envoyer à Marie ? N’avez-vous aucune réponse à faire à son billet ? Elle sera fâchée si elle ne reçoit rien de vous. Je vous en prie, écrivez-lui, ne fût-ce qu’une ligne. »

« Oh ! oui, certainement, s’écria Fanny, se levant avec empressement pour échapper à la gêne qu’elle éprouvait. Je vais écrire tout de suite. »

Elle se plaça à la table où elle écrivait ordinairement pour sa tante. Elle prépara ses matériaux sans savoir ce qu’elle devait écrire ; elle n’avait lu qu’une fois le billet de miss Crawford, et cependant il fallait y répondre à l’instant, si elle ne voulait pas paraître avoir quelques intentions. Elle écrivit donc d’une main mal assurée : « Je vous suis très-obligée, ma chère miss Crawford, pour vos obligeantes félicitations sur ce qui concerne mon cher William. Je sais que le reste de votre billet n’est qu’un jeu ; je suis si peu faite à ces sortes de choses, que j’espère que vous m’excuserez si je vous prie de n’en plus faire mention. J’ai vu trop souvent M. Crawford, pour ne pas comprendre ce que ses manières signifient ; s’il me comprenait aussi bien, je crois qu’il se conduirait différemment. Je ne sais pas ce que j’écris, mais je regarderais comme une grande faveur que ce sujet ne fût jamais rappelé. Je vous remercie de l’honneur de votre billet, et je suis, ma chère miss Crawford, etc. etc. »

La conclusion était à peine lisible, car Fanny s’était aperçue que M. Crawford, sous le prétexte de recevoir son billet, s’approchait d’elle.

« Je ne veux pas vous troubler, lui dit-il à demi-voix, s’apercevant de l’empressement qu’elle mettait à finir son billet. Vous ne pouvez penser que ce soit là mon projet. Ne vous pressez pas, je vous en prie ! »

« Oh ! je vous remercie ; j’ai fini. Le voilà prêt… Je vous suis très-obligée… si vous voulez avoir la bonté de donner cela à miss Crawford. »

Aussitôt que M. Crawford eut pris le billet, Fanny alla se placer auprès des autres personnes qui étaient devant le feu ; de sorte qu’il fut obligé de se retirer sans avoir pu lui parler.

Fanny pensa qu’elle n’avait jamais éprouvé un jour d’une aussi grande agitation, soit de peine, soit de plaisir. Mais heureusement le plaisir n’était pas de nature à finir avec le jour, puisque l’avancement de William se rappellerait sans cesse à sa pensée. Quant à la peine, elle espérait qu’elle ne reviendrait plus. Elle ne doutait point que son billet ne fût trouvé très-mal écrit ; mais du moins il assurerait le frère et la sœur qu’elle n’avait été ni trompée ni satisfaite par les attentions de M. Crawford.