Le Parler populaire des Canadiens français/Préface

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Le Parler populaire des Canadiens français A






C’EST avec raison qu’après s’être longtemps livré uniquement à l’étude des langues, on a enfin abordé celle des divers parlers d’un même langage, des argots, des patois, du langage populaire, soit dans son vocabulaire, soit dans sa grammaire et sa stylistique, soit enfin dans son folk-lore. Cette discipline nouvelle, malgré ses immenses progrès, n’en est encore qu’à ses débuts, mais elle mérite d’être encouragée, car non seulement elle couronne les recherches de la linguistique, mais elle jette un coup d’œil profond sur la psychologie humaine la plus latente, celle de l’âme du peuple, non seulement dans ses traits essentiels et communs, mais avec toutes les modifications que les races, le sol, le milieu physique ou intellectuel lui ont fait subir. L’intérêt est plus grand encore lorsqu’il s’agit pour nous, non d’une simple province, mais d’une partie de la France, détachée de la mère patrie, à une époque déjà lointaine, par des circonstances fatales, mais que l’affection et un indestructible souvenir unissent encore à travers l’Atlantique : nous avons nommé le Canada.

Aussi l’ouvrage de M. Dionne, l’auteur estimé de plusieurs livres importants, dont l’un nous a déjà fourni l’excellente biographie très documentée de Samuel Champlain, le fondateur du Canada français, est-il bien venu et apparaît à son heure, en nous donnant un dictionnaire, aussi complet que possible, du parler populaire des Canadiens français, assez développé et illustré par de très nombreux exemples, pour intéresser, non seulement les Français du Canada, mais aussi leurs frères fidèles, les Français, savants ou non, de France ; car on ne retrouve pas seulement dans cette œuvre des éléments précieux pour la science du langage, mais aussi la remembrance de-nos patois et de nos façons de concevoir et de dire, usités depuis longtemps en plusieurs de nos provinces, notamment dans la Bretagne et la Normandie, et au prononcé de certains de ces mots, nous sentons résonner en nous l’écho sympathique de ceux qui nous ont bercés nous-mêmes dans l’enfance, que nos paysans emploient toujours, et qui font qu’à travers les mers nous croyons retrouver le même clocher.

La méthode suivie par l’auteur est propre à nous éclairer ; car il ne se borne pas à une sèche nomenclature, mais il illustre presque tous les mots par des exemples, qui non seulement nous fout comprendre, mais indiquent aussi la portée exacte et nous donnent la sensation de l’expression. Cela est nécessaire, surtout quand il s’agit d’un langage populaire, car souvent le mot n’y est pas employé d’une manière générale, mais seulement dans telle ou telle locution d’une façon indivisible, ou tout au moins, il ne possède que là une saveur complète. Puis, il en résulte un argument, la justification de ce que le mot est réellement usité, que toute création ou emploi subjectif est écarté, et que nous avons bien affaire au langage vivant et circulant.

Comme dans les parlers du même genre, le parler populaire canadien présente des caractéristiques qui ressortent de l’ouvrage publié, et dont nous allons esquisser les plus saillantes.

C’est d’abord et avant tout, le penchant du peuple à matérialiser, pour les rendre plus sensibles, les idées abstraites ou intellectuelles. Il le fait sans doute, et là est son défaut, parce qu’il s’élève difficilement ou ne peut se maintenir longtemps à certaines hauteurs de l’idée, auxquelles son éducation ne l’a pas préparé ; mais il le fait encore sous l’emprise d’un instinct tout autre : celui de sensibiliser ce qui est trop purement rationnel et cérébral, le cœur devant ainsi y trouver sa place, et non seulement le cœur lui-même, mais tout ce qui lui sert d’introducteur : l’ouïe, la vue surtout ; il ne suffit pas de désigner les objets, il faut les voir, les entendre, parfois les palper, mais surtout les voir. Ou sait que la langue française se compose de deux couches superposées, le fonds naturel, celui des mots d’origine populaire, formés spontanément, par usure d’abord, par nouvelle intégration ensuite, du latin, et celui des mots d’origine savante et artificielle, tirés à nouveau du latin par un emprutn postérieur volontaire. Le peuple ne comprend guère ces derniers, et comme il exprime ses idées saus leur secours, il faut qu’il se forme dans ce but un vocabulaire spécial. II y parvient en employant des images, partout des images. Celles-ci doivent forcément être empruntées au monde matériel et visible. Elles ont un immense avantage, celui de donner au langage une naïveté, une fraîcheur qu’on chercherait vainement dans le parler plus élevé, et aussi une vivacité de couleurs, enfin une émotion constante et latente que le langage littéraire n’obtient par une autre voie que lorsqu’il monte à une très grande hauteur. Quelquefois, cependant, ces images peuvent trop descendre, et même simuler le dénigrement eu abaissant les idées intellectuelles ; mais si cela se produit souvent dans nos argots, il est juste de dire que dans le canadien cela est beaucoup plus rare.

Les exemples de cette tendance que nous avons indiquée sont très nombreux. Ruse est un terme intellectuel, au lieu de dire les ruses, on dira donc les affûts, image empruntée à la chasse. Au lieu du mot commode, on emploiera une circonlocution cette fois, mais combien plus sensible et énergique : à main. Travailler beaucoup, c’est abattre de l’ouvrage. S’attacher fortement à quelqu’un, c’est s’achienneter. Subitement devient à coup, c’est-à-dire d’un seul coup. Loin, c’est à desamain, c’est-à-dire qui n’est plus à la portée de la main. Amadouer, chercher à concilier quelqu’un, c’est l’affiler, de même qu’on affile en promenant doucement sur la main, d’où cette expression : « pour le convaincre, il faut d’abord l’affiler ». Saisir, c’est agrafer ou agricher. Payer, c’est s’allonger, cela marque bien l’effort moral et parfois matériel que cause un paiement. Voici le mot amancher, tout matériel, il va signifier, avec le manche, bien des choses pour lesquelles nous avons des mots divers et abstraits : ajuster, arranger, habiller, même donner un coup, ou tromper. Adoucir a un sens moral, voici son image sensible et matérielle un peu abaissée : amollir. Battre, c’est aplatir ; cette fois on aperçoit l’homme battu dans la position que les coups lui ont donnée. Beaucoup était autrefois dans la langue latine une image ; maintenant cette image s’est plus affaiblie, le Canadien la ressuscite par à plein. De même, l’idée avec force se rend par d’aplomb. Au lieu de fournir les preuves, mots tous de raison, voici le mot amener ; amener les preuves, combien plus énergique, on les voit arriver. Injurier, c’est abîmer. Faire des propositions, c’est approcher. Se tirer d’embarras, c’est s’arracher. Le repos, c’est l’arrêt, matériel et visible : arrêtez de parler. Ce qui est simplement ennuyeux pour nous est assommant pour le peuple, on voit tomber alors sous le coup de l’ennui. Tout près, cela s’aperçoit sans doute déjà, mais à ras, cela se voit bien davantage, et c’est plus près encore, on rase l’objet. La dépense de travail, c’est une attelée, de même maîtriser quelqu’un, c’est l’atteler ; le voilà attaché comme un bœuf ou un cheval, on le voit ainsi, on ne le pense plus seulement. Une foule est une avalanche, on sent qu’elle se précipite de loin. Appuyer, c’est accoter. Même, lorsque le mot était déjà matériel, on l’abaisse encore pour avoir une image plus saisissante. S’accroupir devient s’accouver, tacher devient abîmer. C’est là sans doute, en tout pays, la source la plus abondante du parler populaire ; il en est de même au Canada, aussi insistons-nous sur ce point. L’idée intellectuelle se trouve partout immatérialisée, et si elle l’est déjà, elle descend encore. Dans tous les cas, c’est au moyen d’une image sensible que l’on s’exprime. Le glossaire de M. Dionne en fournit tics exemples incessants. Citons encore les plus frappants. Crier fort, c’est beugler, de même que parler s’exprime par chanter. Une petite auanlité, c’est un brin ; caduc signifie triste, et câiller c’est s’endormir ; en effet le sang alors se fige, pour ainsi dire, dans les veines. La bouche n’est plus qu’une boîte, le tableau qu’un cadre, et la montre qu’un cadran. Le bruit devient bien terrible, c’est un carnage. Un substantif, bœuf, se convertit en adjectif énergique, dans un effet bœuf. Outrager devient blasphémer, et être impatient, bouillir. La colère bleue est la plus terrible, plus, sans doute, que si elle n’était que rouge. Le diable apparaît bien plus réel, si on l’appelle bourreau. Conter des mensonges, c’est bourrer. Etre insupportable devient visible par cette expression n’avoir pas de bout, de même que bête au bout, c’est être tout à fait bête. Quelquefois l’explication semble plus lointaine. Pourquoi une attaque de folie est-elle une branche de folie ? pourquoi fêter s’appelle-t-il brosser ? On comprend que s’approcher d’un objet qu’on cherche soit brûler, cela se dit aussi en France dans les petits jeux de salon. Le mobilier est bien un butin, surtout pour ceux qui ont économisé pour l’acheter pièce à pièce. Le casque signifie tête, toupet, l’image est bien naturelle. Le char semble très prétentieux, car le langage populaire n’élève pas ainsi les expressions, sans qu’il y ait ironie, cela s’applique à un wagon, à un train de chemin de fer, à un tramway. Au contraire, on abaisse lorsqu’on donne le nom de charretier au cocher, de charriement, à la course, de charrier, à aller trop vite, renvoyer, ou que la fenêtre devient un simple châssis, comme si elle avait perdu ses vitres. Le tapage est si fort qu’il devient un carillon, ce qui fait image pour les oreilles.

Certains mots prennent à la fois une foule de sens : caler, c’est enfoncer, devenir chauve, perdre de l’argent, tandis qu’en français, c’est céder, avoir peur.

Parfois c’est un sens étymologique qui se trouve restitué : casuel, c’est fragile, de même camper est jeter par terre. Chaud, c’est cher, c’est aussi un peu ivre. La double analogie est facile à saisir. Ce qui est trop cher brûle la main indigente qui veut y toucher. En passant ainsi du matériel à l’intellectuel, il s’opère souvent des déviations remarquables. Chétif a signifié d’abord en français captif, du latin captivus ; il a maintenant le sens de faible de corps ; en Canada, il passe au sens de méchant. De même, chavirer prend celui de devenir fou, car l’intelligence fait naufrage. Le circuit obtient le sens de pièce de terre qu’il ne possède pas en français. Comme interversion totale de la signification, citons : coquin, employé dans le sens de gentil, chouette dans celui d’amie : ma belle chouette. Le chien comparaît à son tour pour fournir des comparaisons vigoureuses, il devient l’adverbe beaucoup : un mal de chien, une faim de chien, bête en chien (très bête), avoir du chien dans le corps ; la pauvre bête ne se plaint pas d’être mise ainsi à contribution par l’argot. Le mot clair passe du physique au moral, lorsqu’il signifie libéré. Au plus tôt, c’est au plus coupant ; insinuer, c’est couler ; usé, c’est cotonné. Au lieu d’interdire sa porte, on la condamne. La jambe animée descend au rang de compas, simple instrument. La poitrine devient un simple coffre. La peau n’est rien de plus qu’une couenne. Claquer forme image pour rendre bien des idées diverses : courir, travailler vite, tromper, frapper ; en quantité, c’est à pleine clôture. Telle est la force de l’analogie et des images ; ce fut ici un puissant facteur.

Un autre mode de matérialisation très curieux consiste à employer des prépositions ou des conjonctions exprimant le lieu, pour remplacer des verbes de sens immatériel et provenant de la couche savante. En français on dit prévaloir, le patois canadien dira avoir le dessus ; il remplace excepté par la locution à part de ; celle-ci, eu effet, tombe sous la vue. La proposition : l’enfant est à terre, devient l’enfant est à bas. Dans cet emploi, la préposition après est d’un grand usage ; au lieu de il me poursuit toujours, on dira : il est toujours après moi ; au lieu de escaladons le mur, montons après le mur. On dira encore : il est après travailler, il est après manger. L’adverbe arrière remplace le substantif retard, en vertu du même instinct : il a de l’arrière, au lieu de il a du retard. Parfois la particule n’est pas matérialisée, mais on la décompose en la rapprochant de sa signification primitive, on la retrempe, pour ainsi dire. Parce que signifiait bien par le motif que ; mais on en avait perdu l’analyse, en prononçant cette conjonction d’un trait ; le patois la redivise, inconsciemment sans doute, mais énergiquement, en disant à cause que, de même ; afin devient à seule fin, de même encore puisque devient d’abord que, d’abord que tu le veux. La préposition chez possède dans notre langue une certaine élégance, elle est moins naturelle, et le peuple dira aller au médecin, comme il dit à soir nous irons. La préposition de marque dans la langue une relation savante, celle du génitif, le patois la remplace par à, lequel a mieux conservé l’emploi local, il dira : le chapeau à Pierre.

Le besoin d’images a fait emprunter certains mots techniques de tel ou tel métier, notamment à la marine. Ne rien faire, c’est être à l’ancre ; le dommage de toutes sortes, c’est l’avarie ; on dit amarrer ses souliers, au lieu de les attacher ; s’habiller, c’est s’agréier ; les engins de pêche, les outils, l’attelage, enfin une personne désagréable, tout cela c’est des agrès.

Ce même instinct porte toujours à analyser les mots d’origine savante, à les morceler en plusieurs, ces derniers sensibles, et à se servir dans ce but de termes couramment employés. Nous eu avons déjà des exemples en français dans les verbes aller, faire, etc., mais en patois ce sera plus fréquent. Nous disons, par exemple : il est vieux, il est très vieux ; pour tout cela le parler populaire canadien emploiera le mot âge, et dira il est en âge, il est à bout d’âge. Le mot cœur figurera à son tour. L’adjectif tout est trop abstrait. Au lieu de tout le jour, toute l’année, on dira à cœur de jour, à cœur d’année. Le mot air remplira à son tour un pareil rôle ; on dira être en air, pour être en verve ; avoir de l’air, pour se tromper ; perdre son air, pour perdre son aplomb. Le verbe faire entre dans les locutions suivantes, où il sert à résoudre et à disloquer un verbe unique abstrait. C’est ainsi que l’on dit faire son affaire, pour s’enrichir ; faire l’affaire à quelqu’un, pour le punir ; les affaires, pour les effets d’habillement. De même, le verbe aller : aller sur la soixantaine ; s’en aller, pour mourir ; se faire aller, pour se presser.

Au point de vue psychologique, les phénomènes que nous venons d’indiquer ont une grande importance. D’autres n’en possèdent pas une égale, mais ils ont cet effet de donner à un patois une sorte de goût de terroir, en variant soit les prépositions employées, soit les préfixes ou les suffixes qui dérivent des mots. L’oreille est un peu surprise d’abord et n’y sent qu’une faute ; mais ensuite elle découvre que le mot, dont le sens étymologique s’était émoussé, y trouve un nouveau ragoût. Citons seulement quelques exemples. Voici la préposition avec, usitée là où le français emploie par, de, dans, envers, de même, sans, et l’on dit : je vais partir avec les chars ; que faire avec cela ? je suis quitte avec lui ; il est resté coi, et moi avec ; partir avec pas le sou. Il en est de même des suffixes que le langage populaire substitue à ceux du langage commun et qui peuvent ne pas donner une expression plus vive, mais qui le modifient et le rajeunissent. C’est ainsi que l’on peut comparer abatis et abatages, abordage et abordade, accablement et accablation, acharnement et acharnation, admissible et admettable. De même, les préfixes sont substitués à d’autres, ou ajoutés, ou supprimés. On peut comparer dans ce sens : aconnaître, au lieu de connaître ; alentir, au lieu de ralentir ; amonter, au lieu de monter ; amorphose, au lieu de métamorphose ; avention, au lieu de invention. La nuance est indéfinissable, mais elle est certaine ; au lieu de mots prévus d’avance et indifférents, on a l’avantage de la surprise.

Mais un procédé qui doit fixer particulièrement notre attention, est un emploi de ce que Ronsard et du Belley appelaient le provignement et qu’ils essayaient de mettre en honneur.

On sait qu’en français, tous les verbes ne font pas souche d’adjectifs et de substantifs correspondants, ni à son tour, le substantif, de verbes ; sauf le cas des parasynthétiques assez nombreux, il faut, si l’on veut mettre dans la forme substantive un mot d’action, souvent recourir de nouveau à la source latine, qui donne un vocable éloigné du premier ; par exemple, le verbe boire ne produit pas boivable, ni même buvable, mais potable. Est-ce bien logique que des sens analogues emploient des mots tout à fait différents ? Lors de la Renaissance, on avait pensé que non, et qu’il valait mieux recourir au vieux fonds français et le faire provigner, comme l’on fait de la vigne, c’est-à-dire lui faire pousser des rejetons d’eux-mêmes. C’est ce que, sans système et par instinct, fait la langue populaire, notamment celle des Canadiens. C’est ainsi que d’accommoder, on fait accommodation ; de bande, s’abander (aller en bande), d’aller, allable, (capable d’aller) et allant (bien disposé). Le mot annexe est savant, on créera plus simplement allonge. La coutume provigne le joli mot accoutumance. Se laisser surprendre par la nuit, longue et lourde périphrase, cède la place à ce mot pittoresque dans sa concision, sannuiter. L’apparence devient l’apercevance. Pareil donne appareiller, dans le sens d’égaler et de comparer. L’idée sujet à appel, n’est plus périphrastique, on ne recule pas devant le mot appelable, pas plus que devant le mot arregardable, pour qui mérite d’être regarde. Le substantif argent donne l’adjectif argenté, dans le sens de riche ; c’est plus saisissant. Couvrir en ardoises, c’est ardoiser. Une grande quantité, c’est une battée. Un mot fort pittoresque, c’est l’adverbe chevalement, tiré de cheval, pour exprimer terriblement. Les exemples de ce procédé abondent, il est des plus heureux. Au verbe boire, en français, correspond le substantif ivrogne, la correspondance n’est pas tout à fait exacte. Grâce au procédé de provignement, le parler canadien est plus parfait, eu créant buveron. Une autre expression très pittoresque, rentrant dans le même procédé, c’est celle de chatter pour aimer, dérivé de chat. A remarquer aussi chérant, dérivé de cher, et signifiant celui qui exige un prix trop élevé. L’aurore boréale est un clairon, dérivé de clair, et l’homme de cœur s’indique énergiquement par l’adjectif cœureux, que rien ne remplace chez nous, car courageux n’a pas la même signification exacte. Cabaner, de cabane, signifie habiller chaudement, et cornailler veut dire lutter comme le font les animaux à coups de cornes. On peut citer encore comme construits d’après le même plan : contenancer, pour appuyer ; consommages, pour déchets de viande ; comprenage, pour entente ; comprenouère, pour intelligence, et combien d’autres !

Noterons-nous qu’il existe bon nombre de mots archaïques qui ont disparu, ou presque, du français ? Non, car on le devine, les premiers colons du Canada les ont apportés de France, à une époque où il en existait encore des vestiges. On s’attend, en raison de la situation politique et de l’histoire, à rencontrer beaucoup d’anglicismes. Il y en a, en effet, et de fort reconnaissables, le texte les indique par une astérisque ; mais ils ont été à peine défigurés, ils ne sont pas fondus et gardent leur physionomie anglaise. L’auteur fait d’ailleurs observer avec raison que plusieurs d’entre eux ont eu une singulière odyssée. Ils étaient venus de France en Angleterre avec les Normands, de là ils furent importés en Amérique, puis prêtés par les Anglais d’outre-mer aux Canadiens ; on peut dire qu’ils ont fait retour, par exemple : bargain, marché ; bacon, lard. Mais tous ne sont pas dans ce cas. Il y a des mots bien saxons, ou ayant adopté un sens nouveau dans l’emploi anglais. On peut citer : aft, à l’arrière ; brain, le cerveau ; bar room, buvette ; average, la moyenne ; accomplissement, qualités ; apologie, excuse ; applicant, candidat ; appointement, rendez-vous ; appraiser, évaluer ; anticiper, prévoir ; bachelier, célibataire ; badloque, malechance ; acte, loi ; affecter, influencer, et beaucoup d’autres dont le glossaire donne une liste abondante, et dont la plus grand nombre a conservé la forme anglaise, notamment : beaver, castor ; bed, lit ; best, le meilleur ; better, parier ; black-hole (trou-noir), cachot ; brandy, cognac ; broker, courtier ; bun, brioche ; business, affaire ; cake, gâteau ; cash, argent comptant ; cheap, bon marché ; checker, enregistrer ; clairance, quittance ; clairer, débarrasser ; cleaner, nettoyer ; coat, habit.

Le point de vue phonétique offre à son tour ses particularités. Il faut remarquer la fréquence de la voyelle a, qu’on substitue presque normalement à l’e : a, pour elle, (a va aller), couvarte, vardir, avarse, airrhes, alan, alarte, amant, pour l’aimant, amelette, apothèque. Une des consonnes sur deux se supprime au milieu du mot abre pour arbre. Enfin, les consonnes modifiées : agurir pour ahurir, aiduille pour aiguille, amiquié pour amitié. Comme partout ailleurs à la campagne, le vocalisme est plus ouvert et le mot tend à s’abréger.

Telle est, dans son ensemble, la physionomie du parler populaire des Canadiens français, que nous présente M. Dionne dans son très intéressant ouvrage. Il faut ajouter à ces traits principaux ce fait général que parmi ces mots il en existe un grand nombre, soit qui ne servent plus dans la langue française actuelle, soit dont le sens a été détourné.

Dans la première catégorie on peut citer : achaler, pour importuner ; chouler, pour exciter les chiens ; catiché, pour efféminé ; copper, pour payer ; escousse, pour espace de temps ; esquinter, pour fatiguer. C’est là le fonds tout à fait propre et dialectal. Il est assez riche et, après le sémantiste, intéresse à son tour le linguiste. Quelques-uns de ces mots sont en usage sur le continent dans le parler populaire, d’autres sont tout à fait propres au Canadien. Nous ne pouvons nous empêcher de citer : baucher, courir vite, travailler vite ; bazir, disparaître ; de becco, de trop peu ; berlander, flâner ; bisquer, faire endêver, contrarier ; bretter, fureter ; bringue, fille nonchalante ; cabas, tapage ; cabochon, tête ; cani, moisi ; chalin, éclair de chaleur ; chaloir, se soucier (vieux français) ; charlander, ennuyer ; chiâler, pleurnicher ; chouenne, mensonge ; cotir, pourrir, dépérir ; couette, petite queue, touffe, etc.

Dans la seconde catégorie, voici chrétien, qui prend le sens d’homme (comparer le roumain crastians), ainsi que catholique dans le sens d’honnête ; chaud, pour ivre ; char, pour wagon ; caboche, pour bourgeon ; créature, pour femme ; espérer, pour attendre. Un mot a eu une singulière fortune : chenu, dérivé, croit-on, du latin canus, blanc ; il signifie en français excellent, fort, riche, et au contraire, en canadien, misérable.

On voit que l’étude du canadien-français apporte une contribution précieuse à celle des patois et des parlers populaires français. Il y a là une branche qui s’est détachée des autres et qui a ensuite évolué à part ; cependant on peut admirer la persistance chez elle des mots et des caractéristiques emportés de notre continent, et reconnaître encore à ce trait le Canadien fidèle à son origine.

Nous devons savoir gré à plus d’un titre au savant auteur de cet ouvrage d’avoir recueilli avec soin et un grand discernement, et d’avoir fixé désormais dans un véritable monument le vocabulaire du Canadien français.


Raoul de la Grasserie.