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Le Parnassiculet contemporain/Une séance littéraire à l’hôtel du Dragon-Bleu

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UNE SÉANCE LITTÉRAIRE
À L’HÔTEL DU DRAGON-BLEU




I
Si-Tien-Li, mandarin lettré, crotte sa belle dalmatique


Onze heures du soir, il pleut… Si-Tien-Li, mandarin lettré au bouton de cristal, s’en va le long des trottoirs de la rue du Four-Saint-Germain, sautillant sur ses petits pieds comme font les Chinois, et relevant, de peur de la boue, les larges manches en satin et sa dalmatique orange.

À quoi peut songer à cette heure, dans la rue du Four-Saint-Germain, sur les trottoirs mouillés qui étincellent aux lueurs du gaz, Si-Tien-Li, poëte chinois et mandarin de première classe ?

Il pense sans doute que là-bas, près du fleuve Jaune, les nuits d’octobre sont plus belles qu’à Paris ; il essuie mélancoliquement ses deux longues moustaches fines que continuent jusqu’au sol deux minces fils d’eau glacée, clairs comme des baguettes de verre, et de temps en temps, entre les toits pointus et les faisceaux noirs des cheminées, son regard triste cherche la lune.

Voilà qui est singulier : un mandarin se promenant ainsi, en dalmatique orange brodée d’astres et d’animaux, à quelques pas de l’Odéon, que dirige M. de Chilly ! De le voir passer, les sergents de ville se consultent, et les petites filles qui vont seules le soir retournent la tête en riant. Mais Si-Tien-Li n’en continue pas moins sa route devers l’hôtel du Dragon-Bleu, où les poëtes Parnassiens tiennent leurs assises.


II
Si-Tien-Li pousse une porte


«  Ces poëtes de France sont bien mal logés ! dit le mandarin en s’arrêtant. On imaginerait, à lire leurs vers, qu’ils passent la vie dans des palais de porcelaine, pleins de fleurs, de femmes et d’oiseaux rares, parmi de vastes jardins d’été, où l’eau chante éternellement au fond des vasques de marbre… » Mais Si-Tien-Li a beau arrondir ses petits yeux, il ne voit ni tapis, ni cristaux riant aux lumières, ni dames en robes lamées d’étoiles et de diamants ; il ne voit ni or, ni rubis, ni pourpre ; rien que le trou noir de l’allée avec le grand dragon de tôle peinte en bleu qui se tord au-dessus. Tout au fond, à l’entrée d’un escalier étroit, tremble la flamme grêle d’un bec de gaz, et sur les pavés d’une cour intérieure on entend l’eau des gouttières tomber à grand bruit. Cependant il ne faut pas se fier aux apparences, et la coque goudronnée des bateaux de fleurs cache plus d’un voluptueux secret… C’est pourquoi Si-Tien-Li s’enfonce dans l’allée, monte d’un pas léger le petit escalier et se dirige, en tâtant des mains les murs du corridor, vers une porte d’où s’échappent de douces odeurs, quelques accord voilés et un pâle rayon de lumière. C’est ici !… La porte du cénacle est entr’ouverte… Curieusement, Si-Tien-Li la pousse du doigt.


III
Ce que Si-Tien-Li est venu faire à Paris.


Sur les bords du fleuve Jaune, Si-Tien-Li passe pour un grand poëte, et les jeunes filles de Pékin, au visage poudré de poussière orange comme les étamines d’un lis, rêvent de lui derrière les treillages de bois doré en chantant les strophes de son dernier livre : — Vers amoureux qu’il faut lire au clair de lune quand les pêchers sont en fleurs. — Or Si-Tien-Li a entendu dire qu’il se trouve dans Paris un séminaire de jeunes lettrés fort épris des vers à la chinoise, et c’est pour les saluer qu’il est venu de Pékin à Paris, qu’il a sali dans la boue les glands et la queue de sa belle dalmatique et qu’il pousse du doigt une porte dans l’hôtel du Dragon-Bleu.


IV
Ce qu’il y a derrière la porte.


En voyant ce qu’il y a derrière la porte, Si-Tien-Li croit être en Chine, et cela lui réjouit le cœur. Si-Tien-Li croit être en Chine, au milieu de cette savante académie de Hong-Kong où les mandarins lettrés écoutent des vers en brûlant de l’opium dans leurs petites pipes de cuivre. Imaginez une chambre d’hôtel garni non point absolument nue comme elles sont à l’ordinaire, mais égayée pour la circonstance de quelques assiettes sur les murs. Trois lanternes en papier découpé pendent au plafond, éclairant à demi la chambre de leurs doux reflets multicolores ; une belle carafe de cristal pleine d’eau limpide, et curieusement disposée de façon à recevoir le reflet des lanternes, fait étinceler ses mille facettes comme des grappes de diamants roses et bleus, et, dans un coin, sur un vieux piano, fume une cassolette orientale.

Tous les Parnassiens sont là, assis par terre, le long des murs et mâchant du haschich… Ils regardent sans rien dire une jeune fille en costume de statue qui fait des poses plastiques, au milieu de la chambre, sur un tapis de pourpre fanée. À chaque nouvelle pose, un petit homme noir qui se démène au piano plaque un accord majestueux, pendant qu’un bel adolescent à longs cheveux dorés et bouclés, vêtu de velours sombre, indique à la jeune fille les poses diverses qu’il faut prendre.

— Le cygne, dit-il à voix basse, voyons… là, mon enfant, ne riez pas, faites-nous la pose du cygne… La tête sur ce coussin, la main pendant ainsi, c’est bien… Ganymède maintenant, la pose de Ganymède…

Et l’on n’entend que les paroles murmurées par le jeune homme, les accords sourds du piano et les petits éclats de rire secs et argentins de la jeune fille-statue.

Séduit par ce spectacle surprenant, Si-Tien-Li a ouvert la porte peu à peu, et, sans songer qu’on pourrait le voir, il avance la tête, écarquillant joyeusement ses yeux bridés pleins de finesse. Tout à coup, la jeune fille se retourne pour « faire Ganymède » ; elle aperçoit dans l’entrebâillement de la porte la face étonnée de Si-Tien-Li, et se laisse tomber sur les coussins, riant aux éclats, et criant de toutes ses forces : — Polichinelle !… oh !… Polichinelle !!


V
Si-Tien-Li fait son entrée.


Toutes les têtes regardent vers la porte… Si-Tien-Li prend de la main gauche son bonnet de mandarin orné du bouton de cristal, et, découvrant sa tête rasée, il salue. Le jeune homme aux cheveux d’or s’avance vers lui gracieusement :

— Fils de la Lune et du Soleil, dit-il, Con-Fut-Zeu parle par ta bouche en métaphores blanches comme le nénuphar et harmonieuses comme le chant de l’oiseau Li… Nous t’attendions… Sois bienvenu parmi les Parnassiens !

— Bonsoir, Monsieur, répond poliment Si-Tien-Li, et, après avoir consulté son dictionnaire de poche, il ajoute :

— Comment vous portez-vous ?

Quelques Parnassiens se sont levés pour serrer la main au poëte chinois, qui s’étonne de voir autour de lui tant d’yeux effarés et de chevelures extraordinaires ; d’autres, plus profondément haschichés, restent accroupis sur leurs coussins et continuent de regarder au plafond la danse des petites flammes dans l’intérieur des lanternes.


VI
Le critérium de Si-Tien-Li.


— Asseyez-vous, fils du Soleil, dit le poëte aux cheveux d’or en présentant un fauteuil à Si-Tien-Li.

Le mandarin s’incline et s’assied.

— Vénérable mandarin à bouton de cristal, vous nous surprenez ici au milieu d’une de nos séances parnassiennes, en train d’habituer nos yeux au spectacle des belles formes (il montre la jeune fille) et des colorations singulières (il désigne la carafe et les trois lanternes). Ces exercices hebdomadaires servent à entretenir intacts parmi nous le sentiment du Bizarre et l’esprit des doctrines pures. Mandarin, avez-vous un critérium ?

Le mandarin comprend tout de travers et rougit imperceptiblement ; le jeune homme aux cheveux d’or continue :

— Il faut avoir un critérium, mandarin ! Barrer son cœur aux passions humaines, et demeurer, ainsi qu’il convient, le spectateur farouche et froid du drame de la vie ; écrire en un style somptueux et compliqué auquel ne puisse rien entendre le Vulgaire, et s’inspirer toujours des temps et des régions énigmatiques sur lesquels flottent comme un voile divin l’Idéal et l’Ombre : voilà le vrai critérium, le seul, le nôtre, celui de l’hôtel du Dragon-Bleu ! Car c’est nous qui sommes les Impassibles !! Je suis, moi, impassible Indou, et je m’en fais gloire ; ce monsieur là-bas est impassible Turc ; son voisin de gauche, impassible Scandinave ; son voisin de droite, impassible Marocain ; et nous serions très-heureux si vous vouliez représenter chez nous l’impassibilité Chinoise.

Pour toute réponse, Si-Tien-Li se lève, fait un grand salut, envoie sa main droite dans sa manche gauche et en retire un petit carré de papier de műrier tout couvert de caractères européens, qu’il passe au jeune homme à la chevelure d’or.

De sa voix douce et bien timbrée, le jeune homme à la chevelure d’or donne lecture du poëme de Si-Tien-Li, traduit du chinois en français par M. Léon de Rosny, chargé du cours de japonais à l’École impériale des langues orientales, chevalier de plusieurs ordres.

VII
Le poëme de Si-Tien-Li.


« Il se promène, le haut guerrier, — dans le jardin d’Été — où les arbres éclatants de fleurs exotiques — se balancent au soleil comme des mandarins — qui rencontrent un ami ; — où l’eau toute blanche jaillit en l’air — et retombe clop, clip, clop — sur la surface des bassins.

« Sur la surface des bassins — clop, clip, clop, l’eau retombe toute blanche — et le haut guerrier sourit — en flattant de la main sa barbe vivace, — sa barbe noire comme l’oiseau étrange — qui dévore les morts dans ces pays lointains. — Un insigne sanglant décore le bras du guerrier. — C’est la hache, la hache en drap rouge !!

« La hache en drap rouge, insigne sanglant ! — décore le bras du guerrier. — Mais sur le banc de fer ouvragé — il a posé son terrible casque — haut comme une tour, poilu comme une chèvre de trois ans. — Laisse, laisse courir le petit enfant, — et viens manger le gâteau des plaisirs — ô jeune fille de mon pays !! »


VIII
Où la fille-statue découvre quelque chose.


Ici, le jeune homme s’arrête ; les Parnassiens assis autour de la chambre hochent la tête d’un air d’admiration, et le bon Chinois, croisant sur son ventre ses petites mains courtes et grasses, se balance gravement dans son fauteuil.

Il faut recommencer la lecture du poëme…

— Bravo !… Bravo ! Quelle couleur !… Quel parfum chinois !… Les bassins ! Clop, clip, clop !… Le gâteau des plaisirs !… La hache en drap rouge !…

Tout à coup, au plus beau de l’enthousiasme, voilà la fille-statue qui s’écrie : — Mais je connais çà ! Mais je l’ai entendu au Beuglant ! Mais c’est le sapeur et la payse !

— Est-ce un sapeur ? demandent les Parnassiens consternés.

Si-Tien-Li, qui ne voit pas le danger, s’incline avec un sourire ; et la jeune fille, se pelotonnant toute blanche et frileuse dans sa pauvre petite mante de velours noir, répète en riant toujours : — C’est le sapeur et la payse !


IX
Le poëte aux cheveux d’or sauve Si-Tien-Li.


Que va devenir entre les mains des Parnassiens le malheureux Si-Tien-Li convaincu d’avoir chanté un Sapeur dans ses vers ? Fort heureusement pour lui, le jeune homme aux cheveux d’or s’interpose…

— Parnassiens, s’écrie-t-il, que reprochez-vous au mandarin ? En quoi a-t-il violé le dogme saint de l’impassibilité ? L’avons-nous entendu célébrer les choses de son pays, ses palais de porcelaine, ses kiosques treillagés, ou ses petits parcs peuplés d’arbres bizarres ? A-t-il peint des objets qu’il a vus de ses yeux, au risque de rouler dans la vérité et la passion ? Non… Tout au contraire, il fait des vers parisiens en Chine, et rêve de sapeurs et de Cauchoises dans les rues de Pékin, que bordent des maisonnettes en bambou. — Ah ! mandarin, que vous avez raison ! continue le poëte en secouant avec frénésie l’or clair de ses longs cheveux. Mort à la réalité et malheur à celui qui voudra la mettre dans ses vers !

Le vers, mandarin, c’est cette coupe de cristal de Bohême, — et il lève un grand calice, long comme une fleur de digitale et si frêle, si mince, qu’un souffle d’air pourrait le faire vibrer. — La coupe est sonore tant qu’elle reste vide ; — et, disant cela, le Parnassien aux cheveux d’or promène son doigt doucement sur le bord qui frémit et chante avec des notes d’harmonica… — Remplissez maintenant ! Versez dans vos strophes le vin fade de la réalité, la coupe ni les strophes ne tinteront plus. — Et le poëte se verse du champagne, et, superbe d’ironie, il frappe de l’ongle contre le cristal, qui ne rend cette fois qu’un son mat et sourd.

— Comprenez-vous, Chinois ? dit le poëte en montrant le verre où mousse le champagne ambré.

Un éclair d’intelligence brille dans les petits yeux du mandarin, il dodeline doucement de la tête, et, prenant le verre placé devant lui, il le vide d’un seul trait.

X
Où l’on dit quelques vers.


L’auditoire nage dans l’enthousiasme, les plus endormis des Parnassiens se réveillent pour affirmer leur critérium à la mode chinoise, et incontinent sont décoiffées et vidées sept bouteilles de gustave-mathieu mousseux.

On boit à l’impassibilité…, à Saturne…, au Bizarre,… les bouchons de liège partent dans les chevelures, et y restent ; les perles de la mousse scintillent et pétillent parmi l’or des barbes ; des strophes et des fragments de vers pareils à des moineaux enfermés volent de tous côtés en battant de l’aile.

La belle et singulière nuit !…


XI
Où l’on s’en va.


Sept heures du matin… Les lanternes pâlissent… La carafe, éclairée maintenant par un faible rayon de lumière extérieure, brille modestement toute blanche comme une simple carafe de verre bourgeois.

On continue à dire des vers…, le piano chante.

Le mandarin, mis en gaieté par l’âme généreuse des bouteilles, se réjouit, seul dans son fauteuil, et récite des poëmes chinois en chinois.

— Si nous allions nous coucher ? murmure la jeune-fille statue.

— Allons !! répondent en chœur les Parnassiens.

— Attendez ! s’écrie le jeune homme aux cheveux d’or. Afin d’éterniser le souvenir de la visite que l’illustre Si-Tien-Li fit au Cénacle du Dragon-Bleu, je propose de publier en un volume luxueusement imprimé tous les vers qui viennent d’être dits dans cette soirée mémorable !

Les Parnassiens s’inclinent en silence, et le mandarin s’en va vers la porte, — très joyeux, — le bouton de cristal sur l’oreille et trébuchant agréablement.

Voilà cher lecteur, le véridique récit des circonstances extraordinaires auxquelles tu dois le bonheur de feuilleter ce petit livre du Parnassiculet, qui est, dans sa belle couverture à titre rouge et noir, comme un flacon d’or où tiendrait en trois gouttes l’essence de la poésie contemporaine.