Le Perroquet chinois/XXII — Le Chemin d’Eldorado

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XXII — Le Chemin d’Eldorado


L’homme avança dans la salle et regarda autour de lui. Ses yeux tombèrent sur Martin Thorn.

— Bonjour, Martin, dit-il. Je vous avais averti que vous ne gagneriez rien à ce petit jeu-là. Messieurs, lequel de vous est le shérif ?

Cox se présenta.

— Moi, monsieur. Je suppose que vous êtes monsieur Madden ?

— Oui. Je l’ai toujours cru. Nous avons téléphoné au commissaire en passant dans un ranch sur la route et il nous a répondu que vous étiez déjà ici. Nous en avons profité pour ajouter un nouveau spécimen à votre collection.

Il indiqua la porte du patio par où Holley venait d’entrer conduisant par le bras Shaky Phil Maydorf, dont les mains étaient liées derrière le dos. Paula Wendell et Evelyne Madden apparurent derrière lui.

— Vous devriez attacher ce nouveau bandit à Delaney, shérif. Ensuite, je vous dicterai une petite liste d’accusations contre cette bande et pour un bon moment ils seront hors d’état de nuire.

— Bien, monsieur Madden, dit le shérif.

— Une minute, fit Chan. Vous avez le collier de perles…

— Ah ! oui, c’est juste.

Il tendit le fameux collier à Chan, qui le passa à Madden.

— Vous désiriez qu’on vous le livrât à New York, dit-il, mais vous seriez très aimable de l’accepter en ce moment même. Je l’ai gardé jusqu’à la dernière limite. Je vous serai reconnaissant de me signer un reçu pour ma décharge.

Madden sourit et glissa le collier dans sa poche.

— Très bien, je le prends. Vous êtes sans doute monsieur Chan ?

M. Eden me parlait de vous en revenant de la mine. J’ai eu de la chance que vous soyez ici.

— Je suis heureux d’avoir pu me rendre utile, répondit Chan en s’inclinant.

— Eh bien, monsieur, dit le shérif, vous accusez cette bande de tentative de vol…

— Et de beaucoup d’autres choses, ajouta Madden, sans compter une tentative de meurtre sur ma personne.

Il montra son bras blessé.

— Je vous raconterai l’histoire aussi rapidement que possible, mais d’abord, je veux m’asseoir.

Il alla vers son bureau.

— Je me sens très faible ; on m’a traité un peu durement. Vous savez d’une façon générale ce qui s’est passé, mais vous ignorez les dessous de l’affaire. Je dois d’abord vous parler d’une certaine maison de jeux de New York. Shérif, connaissez-vous les tripots de New York et les mœurs des joueurs ?

— Je suis allé à New York une seule fois dans ma vie et je m’y suis déplu, répondit Cox.

— Cela ne m’étonne pas.

Madden jeta un regard sur le bureau.

— Où sont mes cigares ? Ah ! les voici. Delaney, je vous remercie de m’en avoir laissé un ou deux. Shérif, si vous voulez comprendre ce qui vient de se passer ici, il faut que je vous mette au courant d’un des expédients qui étaient en usage dans quelques boîtes de New York, il y a une douzaine d’années. À cette époque, pour attirer la riche clientèle provinciale, des tenanciers louches s’installaient dans des maisons luxueusement meublées. Aux tables de jeux, d’autres escrocs de leur espèce devaient jouer le rôle de millionnaires très connus, tels que Frank Gould, Cornelius Vanderbilt, M. Astor, moi-même… Ils s’y appliquaient avec le plus grand soin, étudiaient les photographies de ces personnages et, chaque fois qu’ils se trouvaient en leur présence, ils observaient minutieusement chacun de leurs traits, leurs gestes, leurs façons de s’habiller, de se coiffer, le genre de lunettes qu’ils portaient. Aucun détail n’échappait à leur attention. Le client devait s’y méprendre et avoir l’impression de se trouver en compagnie de gens du meilleur monde, où toute tricherie au jeu était impossible.

Madden fit une pause.

— Naturellement, plusieurs de ces personnages étaient médiocres. Le malheur voulut que M. Delaney, un ancien acteur, doué d’un réel talent d’imitation, eût quelque ressemblance physique avec moi. Il la développa si bien que des rumeurs me parvinrent. On me voyait, paraît-il, chaque soir jouer gros jeu chez un nommé Jack MacGuire, de la Quarante-Quatrième Rue. J’envoyai mon secrétaire, Martin Thorn, pour qu’il s’en rendît compte. Il me rapporta que Delaney réussissait à m’imiter, au point de duper les gens qui ne me connaissaient que d’après les photographies reproduites dans la presse. J’en référai à mon homme de loi, qui prit l’affaire en main et m’apprit bientôt que Delaney, sous menace d’être arrêté, avait promis de cesser cette comédie. Je crois qu’il y renonça effectivement, du moins dans la maison de jeux. Pour ce qui arriva dans la suite, je ne sais rien de précis, j’ai seulement des raisons de croire que mes conjectures côtoient de près la vérité. Les deux Maydorf, Shaky Phil – et il désigna Gamble – son frère, plus connu de la police sous le titre de « Professeur » furent les cerveaux de la bande qui opérait chez MacGuire. Depuis longtemps ils devaient avoir conçu le projet de se servir de Delaney pour me mettre dans une affaire. Ils ne pouvaient rien entreprendre sans l’aide de mon secrétaire, Thorn, et, de toute évidence, ils le trouvèrent disposé à accepter leurs conditions. Ils choisirent cette habitation du désert pour exécuter leur dessein. J’y viens rarement et je ne reçois presque personne dans ce ranch. Lorsque je m’y trouverais seul, il ne serait pas difficile de me faire disparaître. Alors, le faux P.J. Madden entrerait en scène avec le secrétaire, mieux connu des gens du pays. Personne ne contesterait l’identité du monsieur, d’autant qu’il ressemble exactement à ses photographies.

D’un air pensif, Madden tira quelques bouffées de son cigare.

— Voilà des années que je m’y attendais. Je ne craignais au monde que Delaney. Il pouvait me faire un tort immense. La bande attendit longtemps, mais les gens de cette espèce font souvent preuve d’une grande patience. Il y a quinze jours, j’arrivai ici avec Thorn, et je flairai immédiatement quelque chose dans l’air. Mercredi soir, assis à ce bureau, j’écrivais une lettre à ma fille Evelyne, qui est peut-être encore entre les feuillets de ce bloc où je la glissai, lorsque j’entendis Thorn pousser un cri dans sa chambre : « Monsieur Madden, venez vite, vite ! » Il tapait mon courrier à la machine et je me demandai ce qui lui arrivait. Je me dirigeai vers sa chambre. Debout, il tenait à la main un de mes vieux revolvers, celui dont Bill Hart me fit cadeau. « Haut les mains », cria-t-il. Quelqu’un entra. C’était Delaney. « Ne vous troublez pas, monsieur », me dit Thorn, et je compris que ce petit gredin était de connivence avec Jerry. « Nous allons vous conduire dans un endroit où vous pourrez vous reposer à loisir. Je vais faire votre valise. Tiens. Jerry, surveille-le ! » Et il tendit le revolver à Delaney. Delaney et moi, nous nous trouvions en face l’un de l’autre. Il paraissait nerveux… J’appelai au secours de toutes mes forces. Mais qui viendrait à mon aide ? Peut-être un ami pourrait-il m’entendre ; peut-être Louie était-il de retour. Delaney m’ordonna de me taire ; sa main tremblait comme une feuille. Dans le patio, une voix cria ; ce n’était que Tony, le perroquet chinois. Je savais ce qui m’attendait, et je résolus de tenter ma chance en m’élançant sur Delaney. Il tira et me manqua. Il tira une seconde fois, je sentis une douleur à l’épaule et je tombai. Je dus demeurer quelques secondes sans connaissance. Lorsque je revins à moi, Thorn était dans la pièce. J’entendis Jerry dire qu’il m’avait tué. Naturellement, au bout d’une minute, ils découvrirent que j’étais encore vivant et mon bon ami Delaney voulut à tout prix achever la besogne commencée. Thorn s’y opposa ; il s’en tenait à leur première idée. Le petit traître me sauva la vie, sans doute par lâcheté. Enfin, ils me mirent dans une automobile et m’emmenèrent à la prison de la mine du Jupon. Au matin ils s’en allèrent et le Professeur, qui avait rejoint notre petit groupe, demeura seul près de moi. Il pansa ma blessure et me fit manger. Le samedi après-midi il me quitta et revint le soir en compagnie de Shaky Phil. Lundi matin le Professeur disparut et Shaky Phil devint mon geôlier ; il se montra moins gentil que son frère. Messieurs, vous savez mieux que moi ce qui se passait au ranch pendant ce temps. Mardi ma fille m’annonçait son arrivée par télégramme. Si elle venait au ranch, tout était découvert. Thorn alla donc à sa rencontre à Eldorado et lui dit que j’étais blessé à la mine ; et elle s’y laissa emmener en toute confiance. Depuis, elle y demeura séquestrée avec moi et nous y serions encore si M. Eden et M. Holley n’étaient venus à la recherche de cette autre jeune personne qui, malheureusement pour elle, tomba sur notre geôlier au milieu de l’après-midi.

Madden se leva.

— Voilà l’histoire. Vous étonnerez-vous, après cela, si je désire voir cette bande sous les verrous ? Je dormirai plus tranquille.

— Je crois que vous serez satisfait, répondit le shérif. Nous allons rédiger des mandats d’arrêt et, pour plus de sûreté, je vais les faire conduire tout de suite à la prison du comté. Eldorado ne saurait leur offrir tout le confort d’une cellule de première classe.

— Encore un mot, dit Madden. Thorn, l’autre soir, je vous ai entendu dire à Delaney : « Vous avez toujours eu peur de lui. Rappelez-vous, l’autre fois, à New York ! » Que vouliez-vous dire par là ? Auriez-vous déjà essayé de me jouer le tour ?

Thorn leva vers son patron un visage atterré.

— Monsieur, je regrette d’avoir participé à cette affaire. Je vais tout avouer. Nous avions déjà eu l’intention d’opérer un coup dans votre bureau à New York pendant que vous étiez à la chasse. Je puis vous assurer que si vous aviez peur de Delaney, vous lui causiez une peur bien plus forte. À la dernière minute, il eut la frousse…

— Comment n’aurais-je pas reculé ! grogna Delaney. Je ne pouvais compter sur aucun de vous, tas de lâcheurs !

— Ah ! vraiment ? Est-ce de moi qu’il s’agit ? demanda Shaky Phil.

— Certainement. N’as-tu pas essayé d’accaparer les perles à San Francisco lorsque nous t’avons envoyé pour éloigner Louie Wong ? Oh ! je suis au courant…

— N’avais-je pas raison ? Est-ce que toi-même tu n’as pas fait ton possible pour te les adjuger, lorsque Draycott les apporta ? Oh ! mon frère a vu clair dans tes manigances.

— Parfaitement ! déclara le Professeur. Tu voulais rencontrer Draycott seul à seul. Si tu crois que je ne l’ai pas deviné, détrompe-toi. Tu n’es qu’un pauvre imbécile, qui écrit des lettres d’amour aux artistes.

— Tais-toi ! hurla Delaney. Qui avait le plus droit à ces perles ? Qu’auriez-vous pu faire sans moi ? Ah, toi, le Professeur, tu m’aidais beaucoup en déclamant tes belles phrases à la lune. Et toi – il se tourna vers Shaky Phil –, tu peux te vanter de tes exploits : assassiner Louie Wong sur le pas de la porte…

— Qui a tué Louie Wong ? cria Shaky Phil.

— Toi, vaurien ! Nous étions ensemble et je t’ai vu, déclara Thorn. Je le jure…

— Un à-côté de l’histoire… observa le shérif. Ma parole ! Si on lâchait ces gens, ils s’entre-tueraient.

— Voyons, voyons, mes enfants, cessez de vous disputer, conseilla le Professeur. De cette manière nous n’aboutirons à rien. Shérif, nous sommes prêts à vous suivre.

— Encore un instant, dit Charlie Chan.

Il s’éclipsa et revint, portant un petit sac noir qu’il posa devant Madden.

— J’ai le plaisir d’attirer votre attention sur cet objet. Vous trouverez à l’intérieur une forte somme d’argent provenant de la vente de titres et envoyée par votre bureau de New York. Elle est presque intacte… pas tout à fait. Delaney vous l’expliquera.

— Tout est là-dedans, grommela Delaney.

— Fâché de vous contredire, mais il me semble qu’Eddie Boston…

— C’est vrai. J’ai donné cinq mille dollars à Boston. Il m’a reconnu l’autre jour. Courez après lui et faites rendre cet argent à cette sale fripouille !

Le shérif ne put s’empêcher de sourire.

— En fait de fripouilles, on ne trouve pas mieux… Allons, Bliss, emmenons ces gaillards-là. Monsieur Madden, je vous reverrai demain.

Le shérif et Bliss escortèrent leurs prisonniers dehors.

— Voilà la sortie du quatuor Delaney, observa Eden à Paula Wendell. Mon séjour au ranch est terminé. Je prends le train de dix heures et demie à Eldorado, et…

— Commandez un taxi, lui dit-elle.

— Non, pas tant que vous serez là avec votre petite voiture ! Si vous voulez bien m’attendre, je vais boucler ma valise… j’ai besoin de vous dire un mot à propos de Wilbur.

— Monsieur Madden, dit Will Holley, je suis l’auteur d’une fameuse interview… une interview que vous ne m’avez jamais accordée.

— Vraiment ? Ne vous tracassez pas. Je me tiendrai à vos côtés pour vous défendre.

— Merci, répondit le journaliste. Mais je me demande pourquoi le faux Madden m’a laissé publier cet article ?

— La chose s’explique aisément, fit Chan. L’escroc télégraphie à New York pour demander qu’on envoie une grosse somme d’argent. Le meilleur moyen de faire croire que Madden se trouve au ranch est d’en diffuser la nouvelle par la presse. Personne ne doute d’un fait imprimé.

— Vous avez raison, dit Holley. À propos, Charlie, nous pensions vous réserver une grande surprise en revenant de la mine. Mais vous nous avez devancés.

— De l’épaisseur d’un cheveu. Maintenant que j’en ai le loisir, je baisse la tête et rougis de honte. J’avoue mon incompétence. La clarté n’a jailli que ce soir. Pour plaire à Victor je remets les perles à Madden ; il signe le reçu avec lenteur et difficulté. Soudain je réfléchis : il est malhabile de sa main droite. Pourquoi ? Je me souviens du gilet de Delaney confectionné pour un gaucher. Je me précipite sur les perles. Le faux Madden en fait autant. Il ne se tient plus sur ses gardes. Il tend la main gauche. Il prend son revolver, encore de la main gauche. Je possède la preuve !

— Votre raisonnement a été rapide, fit Holley.

Chan hocha tristement la tête.

— Il n’était que temps ! Mon pauvre vieux cerveau s’est trop reposé pendant plusieurs jours. Assis devant ce groupe de filous, en vous attendant, que de reproches je me suis adressé ! La vérité se découvrait à moi dans toute sa clarté : un homme écrit une lettre importante, la dissimule dans un bloc de papier et s’en va. À son retour, il n’y touche pas. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il n’est pas revenu. Autres preuves : le faux Madden – appelons-le encore ainsi – reçoit la doctoresse Whitcomb dans la pénombre du patio. Pourquoi ? Parce qu’elle connaît le vrai Madden. À Pasadena, il parle au gardien de sa propriété. À quelle heure ? À six heures, au crépuscule. Et il ne descend pas de voiture. Oh ! je m’en suis voulu de ma stupidité et j’en rejette le blâme sur le climat de la Californie méridionale. Il est grand temps que je retourne à Honolulu !

— Vous êtes trop sévère à votre égard, dit Madden. M. Eden affirme que, sans vous, le collier serait depuis longtemps entre les mains de ces brigands qui auraient aussitôt pris la fuite. Je vous dois beaucoup et si de simples remerciements…

— Inutile de me remercier. Réservez votre gratitude pour Tony. Si ce brave perroquet n’avait parlé le premier soir, où serait à présent le collier ? Pauvre Tony ! Il dort son dernier sommeil derrière la grange.

Chan se tourna vers Victor Jordan qui se tenait modestement en arrière.

— Victor, avant de retourner à San Francisco, placez une couronne de fleurs sur la tombe de Tony, le perroquet chinois. Le malheureux oiseau, avant de mourir, a sauvé les perles des Phillimore.

— Je suivrai votre conseil, Charlie. Quelqu’un pourrait-il m’emmener en ville ?

— Venez avec moi, si vous voulez, proposa Holley. Je vais télégraphier les événements de ce soir à mon journal. Charlie, où vous reverrai-je ?

— Je prends le prochain train. Je passerai à votre bureau pour m’habiller d’une façon plus convenable. Ne m’attendez pas. Miss Wendell m’a aimablement offert une place dans sa voiture.

— Moi aussi j’attends Paula, dit Eden. Je vous retrouverai à la gare.

Holley et Victor s’en allèrent après avoir fait leurs adieux à Madden et à sa fille.

Bob consulta sa montre.

— Dites-moi, Charlie : lorsque Madden entra ici hier soir, vous n’avez pas paru surpris. Pourtant, en reconnaissant Delaney, vous avez dû penser que Madden avait été assassiné ?

Chan éclata de rire.

— Vous ne connaissez rien à notre métier ! Un détective qui laisse deviner son étonnement ne vaut rien. Il n’a qu’à s’attacher une meule au cou et à se jeter à l’eau ! La vue du vrai Madden produisit sur moi une impression formidable, mais pour rien au monde je ne l’aurais trahie devant mon collègue. Miss Wendell nous attend sans doute. Une minute… j’ai quelques petites choses à prendre dans la cuisine.

— La cuisine ! s’écria Madden. Grand Dieu ! Mais je meurs de faim ! Voilà des siècles que je ne mange que des conserves !

Chan parut un instant embarrassé.

— Quel dommage ! fit-il. Le cuisinier du ranch reprend son ancienne profession ! Miss Wendell, je suis à vous dans un instant.

Il sortit précipitamment.

Evelyne Madden entoura affectueusement le cou de son père.

— Courage, père. Je vais te conduire en ville et nous coucherons à l’hôtel. J’appellerai un médecin pour qu’il te soigne immédiatement le bras.

Elle s’adressa à Bob Eden.

— Il doit y avoir un restaurant à Eldorado, n’est-ce pas ?

— Oui. Cela s’appelle L’Oasis, mais ce nom ne lui convient guère. Cependant, je vous recommande le bifteck de la maison.

Madden recouvrait sa personnalité.

— Bien, Evelyne. Réserve-nous un appartement à l’hôtel ; cinq pièces, tout un étage. Dis au propriétaire de nous faire apporter le repas dans mon salon ; deux bons biftecks, tout ce qu’il y a de mieux. Demande-lui aussi d’appeler le meilleur médecin de la ville. Je trouverai bien quelqu’un capable de remplacer temporairement mon secrétaire à Eldorado. Nous téléphonerons à une bonne agence et je mettrai ce ranch en vente ; je ne tiens plus à le revoir. Ah, oui ! Ne laisse pas partir le détective chinois sans que je lui aie parlé. Je ne me considère pas quitte envers lui.

Bob Eden, muni de sa valise, revint prendre congé de Madden. Charlie conversait avec le millionnaire et tenait dans sa main une liasse de billets froissés.

— M. Madden m’a remis un reçu du collier, dit Charlie Chan. Il veut absolument que je prenne cette somme d’argent et j’éprouve quelque scrupule à l’accepter.

— Prenez-la, Charlie ; vous l’avez bien méritée.

— C’est ce que je lui disais, déclara Madden.

Chan ramassa soigneusement les billets de banque.

— Permettez-moi de vous faire remarquer que cette somme représente deux années et demie de mes appointements à Honolulu.

— Au revoir, monsieur Eden, dit le millionnaire. J’ai remercié M. Chan, mais comment vous exprimer ma gratitude ? Vous avez éprouvé de terribles émotions, dans ce désert…

— J’y ai passé les moments les plus délicieux de ma vie, répondit Bob.

— Je ne comprends pas bien…

— Il me semble que je devine, intervint sa fille. Bonne chance, monsieur Eden !

Dehors il soufflait un vent froid, mais vivifiant. Ils approchèrent de la petite automobile. Paula se précipita au volant.

— Montez, monsieur Chan, invita miss Wendell.

Chan s’assit à côté d’elle.

Bob lança sa valise à l’arrière dans le porte-bagages et revint à la porte de la voiture.

— Serrez-vous un peu, Charlie. Ne vous laissez pas berner par le prospectus : cette automobile est à trois places.

— Mon embonpoint me met dans un doux embarras, observa Chan en se rapprochant de miss Wendell.

Ils filaient sur la route. Les arbres de Judée, au clair de lune, agitaient leurs branches en signe d’adieu.

— Charlie, dit Eden, vous ignorez sans doute pourquoi vous vous trouvez entre nous ?

— Je le dois à l’obligeance de miss Wendell.

— Son obligeance, dites aussi sa prudence, fit Eden en riant. Vous jouez le rôle de Wilbur : une sorte de tampon entre cette charmante personne et la redoutable institution du mariage. Elle ne croit pas à la beauté du conjugo, Charlie. Où a-t-elle pris ces absurdes idées ?

— Absurdes, en effet, répéta Charlie. Il faudrait lui faire entendre raison.

— Nous allons la sermonner. Elle vous a fait monter dans sa voiture parce qu’elle sait que je suis amoureux d’elle. Elle l’a lu dans mes yeux. Depuis notre première rencontre, je ne tiens plus à ma précieuse liberté. Elle a deviné que je voulais l’enlever au désert, mais elle pensait que je n’en soufflerais mot devant vous.

— Je me fais l’effet d’un trouble-fête, remarqua Chan.

— Pas à moi. Rassurez-vous, Charlie. Évidemment, Paula ne s’attendait pas à me voir entamer ce sujet. Charlie… j’aime cette jeune fille !

— Je le comprends, approuva le Chinois.

— Et je veux l’épouser.

— Votre désir est louable, mais elle ne…

Paula Wendell éclata de rire.

— Ma liberté, s’écria-t-elle, m’est chère, et je m’y cramponne à tout prix.

— Votre raisonnement m’afflige, dit Chan. Permettez-moi, en homme d’expérience, de vous dire qu’un bon mariage est le paradis sur terre. Je ne comprends pas votre résistance. Voyons, un si charmant jeune homme, plein de qualités… pour qui j’éprouve la plus vive amitié.

Paula Wendell se taisait.

— Oui, reprit Charlie, une profonde affection.

— Moi aussi ! fit-elle.

La voiture grimpa entre les sombres collines, et les lumières d’Eldorado brillèrent devant eux. Comme ils arrivaient devant l’hôtel, Holley et Victor Jordan les saluèrent.

— Vous voici arrivés, dit le journaliste. Charlie, votre sac est dans le bureau ; la porte n’est pas fermée à clef.

— Merci ! fit Chan en s’éloignant.

Holley leva les yeux vers les blanches étoiles.

— Je regrette de vous voir partir, Eden. La vie me semblera encore plus solitaire sans vous.

— Mais vous partez pour New York ?

Holley sourit et secoua la tête.

— J’ai envoyé un télégramme ce soir. Il y a quelques années, j’aurais accepté. Maintenant, non. Je suis pris définitivement par le charme du désert.

Le sifflet du train de Barstow déchira l’air. Charlie apparut : le gilet et le veston du détective Chan remplaçaient à présent la blouse de soie noire d’Ah Kim.

— La voix criarde de la locomotive annonce le terme de notre aventure, remarqua-t-il.

Il prit la main de Paula Wendell.

— Acceptez les vœux d’un vieux détective. Qu’aujourd’hui soit pour vous le début de la plus grande aventure de votre vie, et aussi de la plus heureuse.

Ils traversèrent la rue.

— Au revoir, dit Bob Eden.

À ce moment, il se trouvait auprès de Paula dans l’ombre de la gare. La douce pression des doigts de la jeune fille apprit à Bob tout ce qu’il désirait savoir. Son cœur battit plus fort. Il attira Paula vers lui.

— Je reviendrai bientôt, promit-il.

Il ôta la bague au chaton d’émeraude du doigt de Paula et la lui remit à la main droite.

— Je vous en apporterai une autre… le plus beau joyau de notre collection.

— Notre collection ?

— Oui. Vous ne le savez pas encore ? Pour vous se réalisera le rêve de toutes les femmes. Vous allez épouser un bijoutier.

Le train était en gare et Chan, debout sur le marchepied d’un compartiment, saluait son jeune compagnon de voyage.