Le Perroquet chinois/XXI — Où l’on touche au but

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XXI — Où l’on touche au but


Si Bob avait reconnu le voyageur dont le taxi les avait croisés sur la route, en dépit de son inquiétude au sujet de Paula Wendell, il serait sans doute immédiatement revenu au ranch de Madden. Ce voyageur avait regardé avec curiosité la petite automobile, mais il n’avait pas reconnu Eden. Et il avait continué sa course jusque devant la grille du ranch. Là, le chauffeur était descendu pour ouvrir la portière.

— Laissez-moi ici, lui dit son client, un petit homme replet, d’environ trente-cinq ans, vêtu à la dernière mode et aux manières affectées.

Il le paya et entra dans la cour. D’un pas assuré, il alla droit vers la porte principale et frappa. Madden, en conversation avec Thorn et Gamble au coin du feu, leva la tête.

— Qui diable vient nous déranger ? commença-t-il.

Thorn se dirigea vers la porte et l’ouvrit. Aussitôt le petit homme entra dans la pièce.

— Je voudrais voir M.P.J. Madden.

Le millionnaire se leva.

— C’est moi-même. Que me voulez-vous ?

— Enchanté de faire votre connaissance, monsieur Madden. Je suis Victor Jordan, le propriétaire du collier que vous avez acheté à San Francisco.

Un sourire éclaira le visage de Madden.

— Je suis, moi aussi, content de vous voir. Eden m’avait annoncé votre arrivée.

— C’est impossible ; il l’ignorait !

— À vrai dire, il n’a pas prononcé votre nom, mais il m’a prévenu que les perles seraient ici à huit heures.

Victor ouvrit de grands yeux.

— À huit heures ! Qu’est donc venu faire ici Bob Eden ? Les perles ont quitté San Francisco il y a une semaine, en même temps que lui.

Madden s’empourpra de colère.

— Comment ? Il les avait sur lui pendant tout ce temps ! Le scélérat ! Il me le paiera. Je lui tordrai le cou. Mais il est parti ; je l’ai vu filer en automobile.

— Ce n’est peut-être pas aussi grave que cela paraît. Quand je disais que les perles avaient quitté San Francisco en même temps que Bob Eden, je ne voulais pas insinuer qu’il les portait sur lui. Charlie s’en était chargé lui-même.

— Qui ça, Charlie ?

— Charlie Chan, de la police d’Honolulu, l’homme qui les a apportées d’Hawaï.

Madden réfléchit quelques secondes.

— Chan… un Chinois ?

— C’est cela même. Il est ici également, n’est-ce pas ? Je croyais le trouver chez vous.

Un éclair passa dans le regard mauvais de Madden.

— Oui, oui ! Il est ici. Vous pensez qu’il a encore les perles ?

— J’en suis certain. Il les porte dans une ceinture spéciale. Faites-le venir et je lui ordonnerai de vous les remettre immédiatement.

— Parfait ! s’exclama Madden. Si vous voulez bien attendre dans cette chambre, monsieur Jordan, je vous appellerai dans un instant.

— Bien, monsieur, fit Victor, que la grande richesse rendait toujours très courtois.

Madden le fit passer dans sa chambre à coucher.

— Quelle veine ! fit le millionnaire en se frottant les mains. Dire que ce sacré cuisinier… !

Il alla à la porte du patio et appela :

— Ah Kim !

Le Chinois entra, traînant les pieds.

— Quoi y a, mossié ?

— Il y a que je voudrais vous dire un mot, dit Madden d’un ton aimable. Où avez-vous travaillé avant de venir ici ?

— Moi tlavailler paltout, mossié. Mettle molceaux de bois sur la telle poul tlain.

— Où ? Dans quelle ville travailliez-vous en dernier lieu ?

— Pas dans ville, mossié. Moi tlavailler dans campagne.

— Vous voulez dire que vous posiez des traverses de bois sur la voie ferrée du désert ?

— Oui, mossié.

Madden se rejeta en arrière dans son fauteuil et introduisit ses pouces dans les entournures de son gilet.

— Ah Kim, tu es un fichu menteur ! Je ne connais pas ton rôle dans cette affaire, mais en voilà assez de ton petit jeu !

Madden se leva et alla vers la porte.

— Entrez, monsieur, fit-il.

Victor Jordan pénétra dans la salle. Chan fronça le sourcil.

— Charlie, que signifie cette histoire ? demanda Victor. Que fichez-vous dans cet accoutrement mélodramatique ?

Chan ne répondit point. Madden éclata de rire.

— Voyons, Charlie, puisque c’est ainsi qu’on t’appelle, cesse de jouer la comédie. Voici M. Jordan, le propriétaire du collier que tu portes dans ta ceinture.

Chan haussa les épaules.

— M. Jordan escamote la vérité, dit-il, abandonnant son horrible jargon avec un soupir de soulagement. Il n’a aucun droit sur ces perles. Elles appartiennent à sa mère, à qui j’ai promis de les défendre au risque de ma vie.

— Voyons, Charlie ! s’écria Victor, rouge de colère. Ne dites pas que je mens ! Je suis écœuré de la façon dont vous faites traîner les choses et je viens avec une procuration de ma mère mettre un terme à ces retards. Si vous ne me croyez point, lisez ceci.

Il tendit au Chinois un mot tracé de la main de Mme Jordan. Chan en prit connaissance.

— En ce cas, il ne me reste qu’à remettre les perles.

Il jeta un coup d’œil vers l’horloge.

— Toutefois, je préférerais attendre le retour de M. Eden.

— Ne vous inquiétez pas d’Eden, dit Victor. Montrez-nous le collier.

Chan s’inclina et, se détournant, fouilla un moment dans sa ceinture. Il tenait le collier des Phillimore dans sa main.

Madden s’en empara avidement.

— Enfin ! dit-il.

Gamble le regardait par-dessus son épaule.

— Magnifique ! murmura le professeur.

— Une minute ! dit Chan. Veuillez être assez aimable pour me donner un reçu.

Madden alla s’asseoir à son bureau.

— J’en ai fait préparer un cet après-midi. Je n’ai qu’à le signer.

Il posa les perles sur le sous-main et prit dans un des tiroirs une feuille écrite à la machine. Lentement il apposa sa signature au bas du document.

— Monsieur Jordan, je vous suis infiniment reconnaissant d’être venu jusqu’ici terminer cette affaire. Maintenant qu’elle est réglée, je me retire.

Il tendit le reçu à Chan.

Une expression étrange apparut sur le visage ordinairement impassible du Chinois. Il avança la main vers la feuille de papier, puis, avec la vivacité d’un tigre, il bondit sur les perles. Madden avait également bondi. Mais un peu trop tard. Le collier disparut dans la vaste manche de Chan.

— Que signifie ceci ? hurla Madden. Espèce de fou !

— Ça suffit. Je garde les perles.

— Quoi ? Tu gardes les perles ? Nous allons voir ça !

Madden brandit un revolver.

Une détonation ; un éclair. Mais le coup ne venait pas de l’arme du millionnaire ; il partait de la manche de Charlie Chan. Le revolver de Madden tomba sur le sol avec bruit et le sang coulait de sa main.

— Ne vous baissez pas ! avertit Charlie d’une voix aiguë. Si vous vous baissez, je vous loge une balle dans la tête.

— Charlie, mais vous êtes fou ! s’écria Victor.

— Pas précisément. Monsieur Madden, veuillez reculer un peu.

Il ramassa l’arme sur le parquet.

— On dirait, ma foi, le cadeau de Bill Hart. Un magnifique revolver dont je vais me servir.

Faisant tournoyer Madden sur lui-même, il le fouilla, puis plaça une chaise au milieu de la pièce.

— Asseyez-vous là, si vous voulez bien condescendre…

— Fichez-moi la paix !

— Je vous ordonne de vous asseoir !

Le grand Madden le regarda une seconde, puis se laissa choir sur la chaise.

— Monsieur Gamble ! appela Chan.

Il tâta le corps maigre du professeur.

— Vous avez laissé votre petit revolver dans votre chambre. Parfait. Voici votre chaise. Monsieur Thorn, vous n’avez pas d’arme sur vous : veuillez prendre place sur ce confortable siège.

Il recula de quelques pas, sans se retourner.

— Victor, dit-il ensuite, je vous prie humblement de vous joindre à ce petit groupe. Vous avez toujours été un peu écervelé. Je me souviens… à Honolulu.

Il ajouta, d’un ton sévère :

— Asseyez-vous vite, ou je vous flanque une balle dans la peau. Cela soulagerait d’un lourd fardeau l’esprit de votre mère !

Il plaça une chaise entre eux et la panoplie accrochée au mur.

— Moi aussi je vais m’asseoir, dit-il.

Il consulta de nouveau l’horloge.

— L’attente sera peut-être longue, monsieur Thorn, prenez votre mouchoir et bandez la main de votre patron.

Madden tendit sa main à son secrétaire.

— Que diable attendons-nous ainsi ? rugit le millionnaire.

— Nous attendons le retour de Bob Eden, répondit Chan. J’aurai des révélations intéressantes à faire quand il arrivera.

Thorn ayant accompli son acte de charité s’installa derechef dans son fauteuil. La grande horloge faisait inlassablement entendre son tic-tac. Avec la patience caractéristique de sa race, Charlie Chan, assis, surveillait sa bizarre collection de prisonniers.

Un quart d’heure s’écoula, puis une demi-heure. La grande aiguille commença sa course lente vers la neuvième heure.

Victor Jordan s’agitait sur son siège.

— Ma parole, vous devenez complètement fou, Charlie ! déclara-t-il.

Bientôt une automobile entra dans la cour.

— Notre attente va prendre fin, annonça Chan. Voici M. Eden.

La porte s’ouvrit brusquement et un homme entra d’un pas décidé : c’était le capitaine Bliss, de la brigade judiciaire. L’expression de Chan s’assombrit. Derrière Bliss venait un individu maigre comme un clou. Ils demeurèrent stupéfaits devant la scène qui s’offrait à leurs yeux.

Madden se leva.

— Capitaine Bliss, dit-il, je suis heureux de vous voir. Vous arrivez à temps.

— Que se passe-t-il donc ? demanda le shérif.

— Monsieur Madden, expliqua Bliss, j’amène avec moi M. Harley Cox, shérif du comté. Je vois, en effet, que vous avez besoin de nous.

— Certes, répondit Madden. Ce damné Chinois devient fou. Enlevez-lui cette arme des mains et arrêtez-le.

Le shérif fit un pas vers Charlie Chan.

— Remettez-moi votre revolver. Vous savez où cela peut vous conduire… un Chinois porteur d’arme à feu en Californie, cela équivaut à la déportation. Bon sang ! Mais il a deux revolvers !

— Shérif, dit Charlie d’un air digne, permettez-moi de me présenter : Charlie Chan, sergent-détective de la police d’Honolulu.

Le magistrat éclata de rire.

— Sans blague ? Alors, moi, je suis la reine de Saba ! Donnez-moi cet autre revolver, ou je vous fais arrêter pour résistance à un officier de police.

— Je ne résiste point.

Et il lui tendit son propre revolver.

— J’attire seulement votre attention sur le fait que je suis votre collègue et je veux vous épargner une erreur que vous ne manqueriez pas de regretter plus tard.

— Bien. J’en cours le risque. Monsieur Madden, dites-moi ce qui arrive. Nous venons enquêter sur le meurtre de Louie Wong. Bliss a vu hier soir, dans le train, un nommé Eden en grande conversation avec ce Chinois habillé en Américain. Ils paraissaient s’entendre comme larrons en foire.

— Vous êtes sur la bonne piste, shérif, déclara Madden. C’est lui qui a tué Louie. À cet instant même il porte sur lui un collier qui m’appartient. Enlevez-le lui.

Le shérif se disposait à fouiller le Chinois. Chan le devança et lui remit le collier.

— Je vous le confie, dit-il. Vous êtes officier de la loi et par conséquent responsable de cet objet. Je vous en préviens.

Cox examina les perles.

— Voilà un superbe bijou, monsieur Madden. Vous dites qu’il vous appartient ?

— Je l’affirme.

Charlie jeta un coup d’œil vers l’horloge.

— Permettez-moi de vous donner un conseil, shérif. Agissez avec prudence. Vous vous repentirez amèrement si vous commettez la moindre sottise.

— Puisque M. Madden déclare que ces perles lui appartiennent ?

— Elles sont à moi, répéta Madden. Je les ai achetées il y a dix jours à un bijoutier de San Francisco, nommé Eden. Elles étaient la propriété de la mère de M. Jordan, ici présent.

— C’est la pure vérité, approuva Victor Jordan.

— Cela me suffit, observa le shérif.

— Encore une fois, je suis de la police d’Honolulu, protesta Chan.

— Possible, mais croyez-vous que je vais hésiter entre la parole d’un homme comme P.J. Madden et la vôtre ? Monsieur Madden, voici vos perles.

— Un instant ! s’écria Chan. Ce Madden prétend être le même que celui qui acheta le collier à San Francisco. Demandez-lui où se trouve la boutique du joaillier.

— Dans Post Street, dit Madden.

— Dans quelle partie de la rue ? Quel est l’important building qui se trouve en face du magasin ?

— Shérif, je refuse de répondre aux questions posées par ce cuisinier chinois. Ces perles m’appartiennent.

Victor Jordan écarquillait les yeux.

— Attendez. Laissez-moi dire un mot. Monsieur Madden, mon père m’a parlé de l’époque où vous le vîtes pour la première fois. Où étiez-vous employé ? Quelle était votre situation ?

— Cela me regarde ! répondit Madden, rouge de colère.

Le shérif enleva son ample couvre-chef et se gratta la tête.

— Ma foi, je ferais peut-être bien de garder une minute encore ce précieux petit bijou. Dites donc, sergent Chan – tel est votre nom, n’est-ce pas ? – où diable voulez-vous en venir ?

Il se retourna vivement, Madden avait réussi à s’approcher de la panoplie et tenait dans sa main blessée un des revolvers.

— Cette fois, j’en ai assez ! cria-t-il. Haut les mains ! Shérif, c’est à vous que je m’adresse. Gamble, enlevez le collier ! Thorn, courez prendre mon sac dans ma chambre !

Avec un superbe dédain de sa propre sécurité, Chan bondit vers lui et saisit la main qui tenait l’arme. Il tordit le bras et le revolver tomba à terre.

— C’est le seul truc que m’ont appris les Japonais, dit-il. Capitaine Bliss, montrez que vous êtes un vrai policeman et mettez les menottes aux mains de Thorn et du professeur. Si le shérif veut avoir l’obligeance de me rendre mon revolver, je me chargerai de Madden.

— Je vous le rends volontiers, fit Cox, et je vous félicite. Jamais je n’ai vu pareille preuve de courage.

Chan esquissa un sourire.

— Excusez-moi de mettre les choses au point. Un de ces derniers matins, de très bonne heure, je me suis avisé de vider toutes ces armes. À présenté, je ne regrette pas cette longue et fastidieuse besogne.

Soudain il se tourna vers l’homme debout à côté de lui.

— Haut les mains, Delaney !

— Delaney ? répéta le shérif.

— Sans le moindre doute, répondit Chan. Tout à l’heure, vous suspectiez la véracité de ma parole pour croire à celle de P.J. Madden. Ce gaillard n’est pas P.J. Madden. Il s’appelle Jerry Delaney.

À cet instant Bob entrait par la porte du patio.

— Parfait, Charlie. Vous l’avez dit. Mais comment diantre le savez-vous ?

— Tout à l’heure, j’ai tiré sur sa main pour faire tomber l’arme qu’il tenait. Voyez le pansement que lui a mis Thorn et remarquez qu’il s’agit de la main gauche. Dans cette même salle, je vous ai déjà dit que Delaney était gaucher.

Par la porte restée ouverte entra un homme à la haute stature, aux puissantes épaules, mais à l’air fatigué. Il avait un bras en écharpe et une barbe de huit jours envahissait sa figure pâle. Mais tout dans sa personne respirait l’autorité et la pondération ; il dominait les autres comme une tour de granit, bien que son costume fût en piteux état.

Son regard se posa sur Delaney.

— Ma foi, Jerry, je reconnais que vous êtes un malin. On me l’avait toujours assuré… ceux qui vous virent chez MacGuire. Oui, vous avez joué admirablement votre rôle… Installé chez moi, dans mes propres vêtements, vous avez fini par me ressembler plus que je me ressemble moi-même.