Le Petit Berger de Montfermeil

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Le petit berger de Montfermeil
1824


Romance anecdotique [1]
 

Voyez-vous, là-bas, sous ce hêtre,
C'est un jeune enfant endormi ?
Il rêve aux montons qu’il fait paître,
Et son chien est auprès de lui…
Déjà la clochette lointaine
Se balance au cou des chevreaux,
Et son bruit, qu’on entend à peine,
Sonne le départ des troupeaux.

La cigale, au bruit de ses ailes,
Du soir annonce le retour ;
Les oiseaux, à leurs nids fidèles,
Chantent l’adieu qu’ils font au jour.
L’enfant qui s’éveille et murmure,
Sur ses yeux croyant un bandeau,
Ecarte en vain sa chevelure…
L’enfant ne voit plus son troupeau !

Où sont-ils donc ?... Médor, regarde !
Pourquoi m’as-tu laissé dormir ?
Et moi, j’étais là pour leur garde,
Pourquoi les ai-je laissé fuir ?
Qu’on juge sa douleur, sa peine :
Il oublia son chalumeau !
Et courut jusqu’à perdre haleine
Appelant toujours son troupeau.

Pour sa houlette, il la mutile !
Qui peut-elle à présent guider ?
Un sceptre devient inutile
A qui ne peut plus commander !
Que son chagrin ne vous étonne :
Dans le palais, dans le hameau,
Un prince pleure sa couronne,
Un berger pleure son troupeau.

Dans les vallons, sur la montagne,
L’enfant et son chien ont couru…
Et les échos de la campagne
A leurs cris ont seul répondu.
Il trouve une noce en cadence
Qui veut l’entraîner sous l’ormeau.
Pour lui, plus de jeu, plus de danse
Ses maîtres n’ont plus de troupeau.

Leurs toisons, qu’aux ciseaux on livre,
Venaient, dit-il, les enrichir,
Leur donnait un peu d’or pour vivre,
Et des habits pour se couvrir.
Ils seront donc dans la misère !
Leur chaumière fut mon berceau
Leur pain m’a nourri sur la terre,
Et moi… j’ai perdu leur troupeau.

C’en est fait ! il fuit leur chaumière ;
L’honneur le pousse au désespoir !
Tandis qu’on s’étonne que Pierre
Manque à la prière du soir.
Mais ô ciel ! quelle inquiétude !
La lune éclaire le coteau…
On voit… guidé par l’habitude,
Sans lui revenir le troupeau.

Tout le village dans la plaine,
Pour le chercher est descendu…
Aux branches d’un antique chêne,
Mort on le trouve suspendu !
Saisi d’effroi, chacun s’écrie :
Qu’a-t-il fait… si jeune et si beau ?
Le pauvre enfant, dans la prairie,
Avait égaré son troupeau.



  1. Un enfant de 16 ans, orphelin, nommé Coqueret, avait été élevé par les maîtres du troupeau dont il était le berger ; ils l’aimaient comme un fils ; son caractère était bon et doux. Un soir, dans les premiers jours du mois passé, ce malheureux enfant perdit son troupeau à l’heure où il le ramenait ordinairement. Egaré, au désespoir, il parcourut tous les environs en demandant à ceux qu’il rencontrait s’ils n’avaient pas vu son troupeau. Personne ne put lui en donner des nouvelles. Ce pauvre enfant, dont l’honneur aurait fait honte à bien des hommes, ne put résister au chagrin d’avoir ruiné ses parents adoptifs ; il n’osa plus retourner chez eux, et le lendemain matin, on le trouva pendu à un arbre. Le troupeau fut retrouvé à quelque distance de Montfermeil.