Le Petit Chose/Première partie/4

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Hetzel (p. 32-47).

IV.


Le cahier rouge


On trouve dans les vieux missels de naïves enluminures, où la Dame des sept douleurs est représentée ayant sur chacune de ses joues une grande ride profonde, cicatrice divine que l’artiste a mise là pour nous dire : « Regardez comme elle a pleuré !… » Cette ride ─ la ride des larmes ─ je jure que je l’ai vue sur le visage amaigri de Mme Eyssette, lorsqu’elle revint à Lyon, après avoir enterré son fils.

Pauvre mère, depuis ce jour elle ne voulut plus sourire. Ses robes furent toujours noires, son visage toujours désolé. Dans ses vêtements comme dans son cœur, elle prit le grand deuil, et ne le quitta jamais… Du reste, rien de changé dans la maison Eyssette ; ce fut un peu plus lugubre, voilà tout. Le curé de Saint-Nizier dit quelques messes pour le repos de l’âme de l’abbé. On tailla deux vêtements noirs pour les enfants dans une vieille roulière de leur père, et la vie, la triste vie recommença.

Il y avait déjà quelque temps que notre cher abbé était mort, lorsqu’un soir, à l’heure de nous coucher, je fus étonné de voir Jacques fermer notre chambre à double tour, boucher soigneusement les rainures de la porte, et, cela fait, venir vers moi, d’un grand air de solennité et de mystère.

Il faut vous dire que, depuis son retour du Midi, un singulier changement s’était opéré dans les habitudes de l’ami Jacques. D’abord, ce que peu de personnes voudront croire, Jacques ne pleurait plus, ou presque plus ; puis, son fol amour du cartonnage lui avait à peu près passé. Les petits pots de colle allaient encore au feu de temps en temps, mais ce n’était plus avec le même entrain ; maintenant, si vous aviez besoin d’un cartable, il fallait vous mettre à genoux pour l’obtenir… Des choses incroyables ! un carton à chapeaux que Mme Eyssette avait commandé était sur le chantier depuis huit jours… À la maison, on ne s’apercevait de rien ; mais moi, je voyais bien que Jacques avait quelque chose. Plusieurs fois, je l’avais surpris dans le magasin, parlant seul et faisant des gestes. La nuit, il ne dormait pas ; je l’entendais marmotter entre ses dents, puis subitement sauter à bas du lit et marcher à grands pas dans la chambre… tout cela n’était pas naturel et me faisait peur quand j’y songeais. Il me semblait que Jacques allait devenir fou.

Ce soir-là, quand je le vis fermer à double tour la porte de notre chambre, cette idée de folie me revint dans la tête et j’eus un mouvement d’effroi ; mon pauvre Jacques ! lui, ne s’en aperçut pas, et prenant gravement une de mes mains dans les siennes :

« Daniel, me dit-il, je vais te confier quelque chose mais il faut me jurer que tu n’en parleras jamais. »

Je compris tout de suite que Jacques n’était pas fou.

Je répondis sans hésiter :

« Je te le jure, Jacques.

— Eh bien, tu ne sais pas ?… chut !… Je fais un poème, un grand poème.

— Un poème, Jacques ! Tu fais un poème, toi ! »

Pour toute réponse, Jacques tira de dessous sa veste un énorme cahier rouge qu’il avait cartonné lui-même, et en tête duquel il avait écrit de sa plus belle main :


RELIGION ! RELIGION !


Poëme en douze chants


Par EYSSETTE (Jacques)


C’était si grand que j’en eus comme un vertige.

Comprenez-vous cela ?… Jacques, mon frère Jacques, un enfant de treize ans, le Jacques des sanglots et des petits pots de colle, faisait : Religion ! Religion ! poëme en douze chants.

Et personne ne s’en doutait ! et on continuait à l’envoyer chez les marchands d’herbes avec un panier sous le bras ! et son père lui criait plus que jamais : « Jacques, tu es un âne !… »

Ah ! pauvre cher Eyssette (Jacques) ! comme je vous aurais sauté au cou de bon cœur, si j’avais osé. Mais je n’osai pas… Songez donc !… Religion ! Religion ! poëme en douze chants !… Pourtant la vérité m’oblige à dire que ce poème en douze chants était loin d’être terminé. Je crois même qu’il n’y avait encore de fait que les quatre premiers vers du premier chant ; mais vous savez, en ces sortes d’ouvrages la mise en train est toujours ce qu’il y a de plus difficile, et comme disait Eyssette (Jacques) avec beaucoup de raison : « Maintenant que j’ai mes quatre premiers vers, le reste n’est rien ; ce n’est qu’une affaire de temps. » [1]

Ce reste qui n’était rien qu’une affaire de temps, jamais Eyssette (Jacques) n’en put venir à bout… Que voulez-vous ? les poëmes ont leurs destinées ; il paraît que la destinée de Religion ! Religion ! poëme en douze chants était de ne pas être en douze chants du tout. Le poëte eut beau faire, il n’alla jamais plus loin que les quatre premiers vers. C’était fatal. À la fin, le malheureux garçon, impatienté, envoya ce poème au diable et congédia la Muse (on disait encore la Muse en ce temps-là). Le jour même, ses sanglots le reprirent et les petits pots de colle reparurent devant le feu… Et le cahier rouge ?… Oh ! le cahier rouge, il avait sa destinée aussi, celui-là.

Jacques me dit : « Je te le donne, mets-y ce que tu voudras. » Savez-vous ce que j’y mis, moi ?… Mes poésies, parbleu ! les poésies du petit Chose. Jacques m’avait donné son mal.

Et maintenant, si le lecteur le veut bien, pendant que le petit Chose est en train de cueillir des rimes, nous allons d’une enjambée franchir quatre ou cinq années de sa vie. J’ai hâte d’arriver à un certain printemps de 18… dont la maison Eyssette n’a pas encore aujourd’hui perdu le souvenir ; on a comme cela des dates dans les familles.

Du reste, ce fragment de ma vie que je passe sous silence, le lecteur ne perdra rien à ne pas le connaître. C’est toujours la même chanson, des larmes et de la misère ! les affaires qui ne vont pas, des loyers en retard, des créanciers qui font des scènes, les diamants de la mère vendus, l’argenterie au mont-de-piété, les draps de lit qui ont des trous, les pantalons qui ont des pièces, des privations de toutes sortes, des humiliations de tous les jours, l’éternel « comment ferons-nous demain ? » le coup de sonnette insolent des huissiers, le concierge qui sourit quand on passe, et puis les emprunts, et puis les protêts, et puis… et puis…

Nous voilà donc en 18…

Cette année-là, le petit Chose achevait sa philosophie.

C’était, si j’ai bonne mémoire, un jeune garçon très prétentieux, se prenant tout à fait au sérieux comme philosophe et aussi comme poète ; du reste pas plus haut qu’une botte et sans un poil de barbe au menton. Or, un matin que ce grand philosophe de petit Chose se disposait à aller en classe, M. Eyssette père l’appela dans le magasin et, sitôt qu’il le vit entrer, lui fit de sa voix brutale :

« Daniel, jette tes livres, tu ne vas plus au collège. »

Ayant dit cela, M. Eyssette père se mit à marcher à grands pas dans le magasin, sans parler. Il paraissait très ému, et le petit Chose aussi, je vous assure… Après un long moment de silence, M. Eyssette père reprit la parole :

« Mon garçon, dit-il, j’ai une mauvaise nouvelle à t’apprendre, oh bien mauvaise… nous allons être obligés de nous séparer tous, voici pourquoi. »

Ici, un grand sanglot, un sanglot déchirant retentit derrière la porte entrebâillée.

« Jacques, tu es un âne ! » cria M. Eyssette sans se retourner, puis il continua :

« Quand nous sommes venus à Lyon, il y a six ans, ruinés par les révolutionnaires, j’espérais, à force de travail, arriver à reconstruire notre fortune ; mais le démon s’en mêle ! Je n’ai réussi qu’à nous enfoncer jusqu’au cou dans les dettes et dans la misère… À présent, c’est fini, nous sommes embourbés… Pour sortir de là, nous n’avons qu’un parti à prendre, maintenant que vous voilà grandis : vendre le peu qui nous reste et chercher notre vie chacun de notre côté. »

Un nouveau sanglot de l’invisible Jacques vint interrompre M. Eyssette ; mais il était tellement ému lui-même qu’il ne se fâcha pas. Il fit seulement signe à Daniel de fermer la porte, et, la porte fermée, il reprit :

« Voici donc ce que j’ai décidé : jusqu’à nouvel ordre, ta mère va s’en aller vivre dans le Midi, chez son frère, l’oncle Baptiste. Jacques restera à Lyon ; il a trouvé un petit emploi au mont-de-piété. Moi, j’entre commis voyageur à la Société vinicole… Quant à toi, mon pauvre enfant, il va falloir aussi que tu gagnes ta vie… Justement, je reçois une lettre du recteur qui te propose une place de maître d’étude ; tiens, lis ! »

Le petit Chose prit la lettre.

« D’après ce que je vois, dit-il tout en lisant, je n’ai pas de temps à perdre.

— Il faudrait partir demain.

— C’est bien, je partirai… »

Là-dessus le petit Chose replia la lettre et la rendit à son père d’une main qui ne tremblait pas. C’était un grand philosophe, comme vous voyez.

À ce moment, Mme Eyssette entra dans le magasin, puis Jacques timidement derrière elle… Tous deux s’approchèrent du petit Chose et l’embrassèrent en silence ; depuis la veille, ils étaient au courant de ce qui se passait.

« Qu’on s’occupe de sa malle ! fit brusquement M. Eyssette, il part demain matin par le bateau. »

Mme Eyssette poussa un gros soupir, Jacques esquissa un sanglot, et tout fut dit.

On commençait à être fait au malheur dans cette maison-là.

Le lendemain de cette journée mémorable, toute la famille accompagna le petit Chose au bateau. Par une coïncidence singulière, c’était le même bateau qui avait amené les Eyssette à Lyon six ans auparavant. Capitaine Géniès, maître Coq Montélimart ! Naturellement on se rappela le parapluie d’Annou, le perroquet de Robinson, et quelques autres épisodes du débarquement… Ces souvenirs égayèrent un peu ce triste départ, et amenèrent l’ombre d’un sourire sur les lèvres désolées de Mme Eyssette.

Tout à coup la cloche sonna. Il fallait partir.

Le petit Chose, s’arrachant aux étreintes de ses amis, franchit bravement la passerelle.

— Sois sérieux, lui cria son père.

— Ne sois pas malade, dit Mme Eyssette.

Jacques voulait parler, mais il ne put pas ; il pleurait trop.

Le petit Chose ne pleurait pas, lui. Comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, c’était un grand philosophe, et positivement les philosophes ne doivent pas s’attendrir…

Et pourtant, Dieu sait s’il les aimait, ces chères créatures qu’il laissait derrière lui, dans le brouillard. Dieu sait s’il aurait donné volontiers pour elles tout son sang et toute sa chair… Mais que voulez-vous ? La joie de quitter Lyon, le mouvement du bateau, l’ivresse du voyage, l’orgueil de se sentir homme ─ homme libre, homme fait, voyageant seul et gagnant sa vie, ─ tout cela grisait le petit Chose et l’empêchait de songer, comme il aurait dû, aux trois êtres chéris qui sanglotaient là-bas, debout sur les quais du Rhône…

Ah ! ce n’étaient pas des philosophes, ces trois-là. D’un œil anxieux et plein de tendresse, ils suivaient la marche asthmatique du navire, et son panache de fumée n’était pas plus gros qu’une hirondelle à l’horizon, qu’ils criaient encore : « Adieu ! Adieu ! » en faisant des signes.

Pendant ce temps, monsieur le philosophe se promenait de long en large sur le pont, les mains dans les poches, la tête au vent. Il sifflotait, crachait très loin, regardait les dames sous le nez, inspectait la manœuvre, marchait des épaules comme un gros homme, se trouvait charmant. Avant qu’on fût seulement à Vienne, il avait appris au maître coq Montélimart et à ses deux marmitons qu’il était dans l’Université et qu’il y gagnait fort bien sa vie. Ces messieurs lui en firent compliment. Cela le rendit très fier.

Une fois, en se promenant d’un bout à l’autre du navire, notre philosophe heurta du pied, à l’avant, près de la grosse cloche, un paquet de cordes sur lequel, à six ans de là, Robinson Crusoé était venu s’asseoir pendant de longues heures, son perroquet entre les jambes. Ce paquet de cordes le fit beaucoup rire et un peu rougir.

— Que je devais être ridicule, pensait-il, de traîner partout avec moi cette grande cage peinte en bleu et ce perroquet fantastique…

Pauvre philosophe ! il ne se doutait pas que pendant toute sa vie il était condamné à traîner ainsi ridiculement cette cage peinte en bleu, couleur d’illusion, et ce perroquet vert, couleur d’espérance.

Hélas ! à l’heure où j’écris ces lignes, le malheureux garçon la porte encore, sa grande cage peinte en bleu. Seulement de jour en jour l’azur des barreaux s’écaille et le perroquet vert est aux trois quarts déplumé, pécaïre !

… Le premier soin du petit Chose, en arrivant dans sa ville natale, fut de se rendre à l’Académie, où logeait M. le recteur.

Ce recteur, ami d’Eyssette père, était un grand beau Vieux, alerte et sec, n’ayant rien qui sentît le pédant, ni quoi que ce fût de semblable. Il accueillit Eyssette fils avec une grande bienveillance. Toutefois, quand on l’introduisit dans son cabinet, le brave homme ne put retenir un geste de surprise.

— Ah ! mon Dieu ! dit-il, comme il est petit !

Le fait est que le petit Chose était ridiculement petit ; et puis, l’air si jeune, si mauviette !…

L’exclamation du recteur lui porta un coup terrible. « Ils ne vont pas vouloir de moi ! » pensa-t-il. Et tout son corps se mit à trembler.

Heureusement, comme s’il eût deviné ce qui se passait dans cette pauvre petite cervelle, le recteur reprit : « Approche ici, mon garçon… Nous allons donc faire de toi un maître d’étude… À ton âge, avec cette taille et cette figure-là, le métier te sera plus dur qu’à un autre… Mais enfin, puisqu’il le faut, puisqu’il faut que tu gagnes ta vie, mon cher enfant, nous arrangerons cela pour le mieux… En commençant, on ne te mettra pas dans une grande baraque… Je vais t’envoyer dans un collège communal, à quelques lieues d’ici, à Sarlande, en pleine montagne… Là tu feras ton apprentissage d’homme, tu t’aguerriras au métier, tu grandiras, tu prendras de la barbe ; puis le poil venu, nous verrons ! »

Tout en parlant, M. le recteur écrivait au principal du collège de Sarlande pour lui présenter son protégé. La lettre terminée, il la remit au petit Chose et l’engagea à partir le jour même ; là-dessus, il lui donna quelques sages conseils et le congédia d’une tape amicale sur la joue en lui promettant de ne pas le perdre de vue.

Voilà mon petit Chose bien content. Quatre à quatre il dégringole l’escalier séculaire de l’Académie et s’en va d’une haleine retenir sa place pour Sarlande.

La diligence ne part que dans l’après-midi ; encore quatre heures à attendre !… Le petit Chose en profite pour aller parader au soleil sur l’esplanade et se montrer à ses compatriotes. Ce premier devoir accompli, il songe à prendre quelque nourriture et se met en quête d’un cabaret à portée de son escarcelle… Juste en face les casernes, il en avise un propret, reluisant, avec une belle enseigne toute neuve :


Au Compagnon du tour de France.


— Voici mon affaire, se dit-il. Et, après quelques minutes d’hésitation, ─ c’est la première fois que le petit Chose entre dans un restaurant, ─ il pousse résolument la porte.

Le cabaret est désert pour le moment. Des murs peints à la chaux… quelques tables de chêne… Dans un coin de longues cannes de compagnons, à bouts de cuivre, ornées de rubans multicolores… Au comptoir, un gros homme qui ronfle, le nez dans un journal.

— Holà ! quelqu’un ! dit le petit Chose, en frappant de son poing fermé sur les tables, comme un vieux coureur de tavernes.

Le gros homme du comptoir ne se réveille pas pour si peu ; mais du fond de l’arrière-boutique, la cabaretière accourt… En voyant le nouveau client que l’ange Hasard lui amène, elle pousse un grand cri :

— Miséricorde ! monsieur Daniel !

— Annou ! ma vieille Annou ! répond le petit Chose. Et les voilà dans les bras l’un de l’autre.

Eh ! mon Dieu, oui, c’est Annou, la vieille Annou, anciennement bonne des Eyssette, maintenant cabaretière, mère des compagnons, mariée à Jean Peyrol, ce gros qui ronfle là-bas dans le comptoir… Et comme elle est heureuse, si vous saviez, cette brave Annou ! comme elle est heureuse de revoir M. Daniel ! Comme elle l’embrasse ! comme elle l’étreint ! comme elle l’étouffe !…

Au milieu de ces effusions, l’homme du comptoir se réveille.

Il s’étonne d’abord un peu du chaleureux accueil que sa femme est en train de faire à ce jeune inconnu ; mais quand on lui apprend que ce jeune inconnu est M. Daniel Eyssette en personne, Jean Peyrol devient rouge de plaisir et s’empresse autour de son illustre visiteur.

— Avez-vous déjeuné, monsieur Daniel ?

— Ma foi ! non, mon bon Peyrol… c’est précisément ce qui m’a fait entrer ici.

Justice divine !… M. Daniel n’a pas déjeuné !… Vite, vite. La vieille Annou court à sa cuisine ; Jean Peyrol se précipite à la cave, ─ une fière cave, au dire des compagnons.

En un tour de main le couvert est mis, la table est parée. Le petit Chose n’a qu’à s’asseoir et à fonctionner… À sa gauche, Annou lui taille des mouillettes pour ses œufs, des œufs du matin, blancs, crémeux, duvetés… À sa droite, Jean Peyrol lui verse un vieux Château-Neuf-des-Papes, qui semble une poignée de rubis jetée au fond de son verre… Le petit Chose est très-heureux. Il boit comme un Templier, mange comme un Hospitalier, et trouve encore moyen de raconter, entre deux coups de dents, qu’il vient d’entrer dans l’Université, ce qui le met à même de gagner honorablement sa vie. Il faut voir de quel air il dit cela : gagner honorablement sa vie ! ─ La vieille Annou s’en pâme d’admiration.

L’enthousiasme de Jean Peyrol est moins vif. Il trouve tout simple que M. Daniel gagne sa vie, puisqu’il est en état de la gagner. À l’âge de M. Daniel, lui, Jean Peyrol, courait le monde depuis déjà quatre ou cinq ans, et ne coûtait plus un liard à la maison, au contraire… Oui-dà ! à l'âge de M. Daniel, il y avait belle heure que Jean Peyrol était un hommme !…

Bien entendu, le digne cabaretier garde ces réflexions pour lui seul. Oser comparer Jean Peyrol à Daniel Eyssette !… Annou ne le souffrirait pas.

En attendant, le petit Chose va son train. Il parle, il boit, il mange, il s’anime ; ses yeux brillent, sa joue s’allume… Holà ! maître Peyrol, qu’on aille chercher des verres ; le petit Chose veut trinquer… Jean Peyrol apporte les verres, et on trinque… d’abord à madame Eyssette, ensuite à M. Eyssette, puis à Jacques, à Daniel, à la vieille Annou, au mari d’Annou, à l’Université… à quoi encore ?…

Deux heures se passent ainsi en libations et en bavardages. On cause du passé couleur de deuil, de l’avenir couleur de rose, on se rappelle la fabrique, Lyon, la rue Lanterne, ce pauvre abbé qu’on aimait tant…

Tout à coup le petit Chose se lève pour partir…

— Déjà ! dit tristement la vieille Annou.

Le petit Chose s’excuse ; il a quelqu’un de la ville à voir avant de s’en aller, une visite très-importante… Quel dommage ! on était si bien !… On avait tant de choses à se raconter encore !… Enfin, puisqu’il le faut, puisque M. Daniel a quelqu’un de la ville à voir, ses amis du Tour de France ne veulent pas le retenir plus longtemps… « Bon voyage, monsieur Daniel ! Dieu vous conduise, notre cher maître ! » Et jusqu’au milieu de la rue, Jean Peyrol et sa femme l’accompagnent de leurs bénédictions.

Or savez-vous quel est ce quelqu’un de la ville que le petit Chose veut voir avant de partir ?…

C’est la fabrique, cette fabrique qu’il aimait tant et qu’il a tant pleurée !… c’est le jardin, les ateliers, les grands platanes, tous les amis de son enfance, toutes ses joies du premier jour… Que voulez-vous ? Le cœur de l’homme a de ces faiblesses ; il aime ce qu’il peut, même du bois, même des pierres, même une fabrique… D’ailleurs, l’histoire est là pour vous dire que le vieux Robinson, de retour en Angleterre, reprit la mer, et fit je ne sais combien de mille lieues pour revoir son île déserte.

Il n’est donc pas étonnant que, pour revoir la sienne, le petit Chose fasse quelques pas.

Déjà les grands platanes, dont la tête empanachée regarde par-dessus les maisons, ont reconnu leur ancien ami qui vient vers eux à toutes jambes. De loin ils lui font signe et se penchent les uns vers les autres, comme pour se dire : Voilà Daniel Eyssette ! Daniel Eyssette est de retour !

Et lui se dépêche, se dépêche ; mais, arrivé devant la fabrique, il s’arrête stupéfait…

De grandes murailles grises sans un bout de laurier rose ou de grenadier qui dépasse… Plus de fenêtres, des lucarnes ; plus d’ateliers, une chapelle. Au dessus de la porte, une grosse croix de grès rouge avec un peu de latin autour !…

Douleur ! la fabrique n’est plus la fabrique ; c’est un couvent de Carmélites, où les hommes n’entrent jamais.


  1. Les voici, ces quatre vers. Les voici tels que je les ai vus ce soir-là, moulés en belle ronde, à la première page du cahier rouge :
    Religion ! Religion !
    Mot sublime ! Mystère !
    Voix touchante et solitaire.
    Compassion ! Compassion !
    Ne riez pas cela lui avait coûté beaucoup de mal.