Le Petit fils d’Hercule/Le Petit fils d’Hercule

LE
PETIT-FILS
D’HERCULE.

J’étois dans l’âge de la bêtiſe, de la duperie, qu’on nomme l’âge de l’innocence, parce que les hommes ont la manie de ne jamais appeller les choſes par leur nom, lorsque j’arrivai à Paris avec peu d’argent & tous les goûts qui mènent à la dépenſe. J’avois ouï dire que les vieilles Comteſſes payoient quelquefois les plaiſirs des jeunes gens, lorsqu’ils avoient encore plus de ſanté que d’amour. Mais où découvrir ces généreuſes bienfaitrices ? Preſſé par le père de l’induſtrie, le beſoin, je m’adreſſai à l’une de ces femmes officieuſes qui rendent des lettres, vendent des pucelages, trompent les maris, briſent les grilles, abaiſſent les murs ; que dans le beau monde on nomme commodes, & que nous appellons bonnement maquerelles. Elle me toiſa & ſans me répondre, tournant autour de moi j’entendis qu’elle murmuroit entre ſes dents ; la figure, paſſe ; les épaules, comme ça ; le jarret, foible ; du mollet ; aſſez de ſourcils ; denture bonne ; manières gauches. Après cet examen commencèrent les queſtions. Quel âge ? vingt ans. Qu’elle famille ? d’une nobleſſe nouvelle ; point d’état ? non. Sans argent ? oui. Des maîtreſſes ? quelquefois ; la vérole ? jamais. Les hommes ? Fy donc. Combien de fois ? six, ſept. Mon cher Monſieur, continua-t-elle, je veux bien vous faire faire votre chemin, mais promettez-moi que vous ne ſerez ni ingrat ni indocile ſur tout. Votre fortune eſt dans mes mains. Je ne veux ni ſermens ni promeſſes. Si vous me trompez jamais, ſongez qu’il y a peu de manières d’enrichir un jeune homme, mais qu’il en eſt cent de ſe venger d’un traître. Voici ma demeure ; venez demain au ſoir à ſix heures chez moi. D’ici là, j’aurai eu le temps de ſavoir qui vous êtes. Ce début m’étonna & me promit d’heureuſes aventures. Le lendemain j’arrive au rendez-vous, préparé aux épreuves que me deſtinoit mon nouveau MENTOR. Je me trompois dans mes idées. J’entre dans un appartement aſſez bien meublé ; on ferme la porte. On me conduit dans un cabinet où étoit une baignoire ; on me fait déshabiller, & l’on me jette dans une eau parfumée. Deux filles de garde-robe m’épongent depuis les pieds juſqu’à la tête. Après que je fus baigné, épongé, ſéché, la maîtreſſe de la maiſon m’oignit avec une liqueur qui me rendit la peau douce comme du ſatin ; me coupa les cheveux, quand je dis les cheveux… Après cette première toilette, on me coëffe à la nouvelle mode, & je trouvai ſous ma main des habits du meilleur goût, ainſi que des dentelles, des bagues, un diamant à ma jabotière : mon officieuſe hôteſſe me mit une légère teinte de rouge, m’embraſſa & dit qu’on faſſe deſcendre M. le chevalier. Une minute après, parut un grand homme, maigre, fort ſérieux ; habit de ratine, croix de Saint-Louis, vieux plumet. La Dame lui dit quelques mots à l’oreille & nous montâmes en voiture : lui, ſans m’avoir dit un mot, moi ſans ſavoir où j’allois en bonne fortune. Après avoir roulé un quart d’heure, le carroſſe arrête dans une rue aſſez étroite, que je ſoupçonnai voiſine de la rue Pot de fer. Nous montons dans un appartement très-propre & très-mal éclairé. Il me préſente ; mais il avoit oublié de me demander mon nom. Il m’appelle M. le vicomte ; il nomme cette Dame, Madame la Comteſſe. Après quelques minutes de ces ſortes d’entretiens qui ne diſent rien, mais qu’il faut avoir pour en venir à quelque choſe, on vient demander Monſieur le chevalier. Il ſort. Me voilà tête-à-tête avec Madame la Comteſſe. C’étoit une femme d’environ ſoixante ans ; de l’embonpoint, de l’œil vif, cauſant bien. Moi timide, roulant mon chapeau dans mes mains, embarraſſé de ma perſonne, de mon rôle, de mon titre ; il va nous venir du monde, dit-elle ; en attendant voulez-vous jouer au tric-trac ? j’accepte. Elle ajoute que ſon jeu eſt à un Louis le trou. A force d’écoles, de mal caſer, & de mauvaiſes tenues, elle vint à bout de perdre trente louis. Mon uſage, continua-t-elle, n’eſt pas de payer en argent un auſſi joli homme que vous ; permettez-moi de vous donner cette bague. Je me confonds en excuſes, j’obſerve gauchement qu’elle faiſoit un mauvais marché. — Je n’y mets d’autre condition, ſi ce n’eſt que vous me donnerez ma revanche après ſouper. On vient lui dire qu’elle eſt ſervie. Quel ſouper ! quelle recherche ! des vins de toute eſpèce. Ils euſſent été moins bons que je ne m’en fuſſe pas apperçu, car je mourois de faim. Point de laquais pour ſervir. La converſation s’égaya, la confiance naquit ; mille queſtions ſur mes goûts, mes liaiſons, mes engagemens ; je répondois à tout ſans embarras, parce que je diſois la vérité. Et ce ſoir, où couchez-vous, Vicomte, dit-elle ? ici Madame, répliquai-je avec une hardieſſe que je ne devois qu’au vin de Champagne. Elle fait un grand éclat de rire, ſe lève, allons, dit-elle, reprendre notre tric-trac, ou plutôt je vais vous payer ce que je vous dois & nous cauſerons. Je lui rappelle qu’elle eſt plus que quitte ; mais elle me jette ſa bourſe, qui tombe par terre. Je me baiſſe pour la ramaſſer ; au même inſtant, le plancher ſe dérobe ſous moi, une trappe s’enfonce, je me trouve ſeul dans une chambre à coucher, bien chauffée, bien éclairée. Sur une ottomane, étoit une robe de chambre & tout l’attirail de la nuit ; des liqueurs ſur un cabaret, & quelques livres ſur une table. J’examinai le tout, & je me diſois combien les hommes ont tort de ſe rendre martyrs de la beauté capricieuſe. Tout ici dédommage des avantages imaginaires de la jeuneſſe.
Au milieu de mes réflexions je vis la Comteſſe ſortir de ſon boudoir dans un Matin extrêmement ſimple, mais très-propre. Elle me fait aſſeoir, me des-habille elle-même ; me couvre de baiſers, & me conduit dans ſon lit. Elle acheve d’ôter les voiles importuns qui lui déroboient une partie de ſes plaiſirs. Elle parut ſatisfaite. Auſſi ne pouvait-elle pas ſe méprendre à ma reconnoiſſance. Moins elle vouloit d’entraves à ſes deſirs, plus elle en oppoſoit à mes regards ; cependant le ſeul ſens dont elle m’abandonnoit l’uſage témoignoit en ma faveur, & je n’avois aucun mérite à répondre à ſes careſſes. Si les miennes étoient moins brûlantes, c’eſt qu’elle n’avoit point de bouche pour ſon amant, & que cette privation rend toujours les jouiſſances, ſi non froides du moins tempérées. Cependant quand le plaiſir m’appela dans ſes bras elle annonça le ſien par une ſi brûlante effuſion, que j’admirai la richeſſe d’un ſi beau tempérament. Le premier moment de repos qui ſuivit cette mutuelle connoiſſance de nous-mêmes, fut employé à une converſation dont je n’ai pas perdu un mot & que la poſtérité me ſaura peut-être gré de lui tranſmettre. Je dis la poſtérité, car les livres de l’eſpèce de celui-ci lui parviennent toujours. « Je ſuis une femme de la Cour, me dit-elle, tu le devines ſans peine à mes manières un peu libres. J’ai tour-à-tour éprouvé ce que donnent d’agrément, la faveur, la fortune, l’ambition ; je n’ai trouvé de réel dans ce monde que l’uſage modéré, mais ſouvent répété du plaiſir. En dépit des années, mes ſens n’ont pas vieilli. Je les ai exercés, jamais fatigués. Mon cœur eſt bienfaiſant encore plus que ſenſible. Jamais je n’ai connu l’emportement des paſſions, parce que j’ai toujours commencé par la jouiſſance. Dans la quantité d’eſſais que j’ai faits, je n’ai trouvé que ſept hommes qui me convinſſent. Tu en es un, ou du moins je le ſoupçonne, parce que tu renais facilement. Ce qui précipite l’automne des femmes, ce ne ſont pas les doux ſacrifices à la volupté, mais bien les tourmens de la jalouſie ; la rage qui ſuit les perfidies ; les veilles inquiettes ; l’eſpérance trompée ; les reproches, dont on paye l’inconſtance, l’indiſcretion qui ſe venge ; que ſais-je enfin ? Tout le cortège de l’amour malheureux. Rapprochez de cet enfer ma manière expéditive. Vous ne m’inspirez aucune crainte, outre que vous ne me connoiſſez que par mes bienfaits, c’eſt que vous ignorez & ignorerez à jamais où vous êtes, qui je ſuis. Avant de t’admettre dans mes bras on s’eſt aſſuré de ta ſanté, de tes moyens, de tes beautés. Ton inexpérience qui t’embarraſſoit, faiſait un mérite à mes yeux ; je n’ai nul remords, puiſque je ne fais qu’échanger l’or que je mépriſe, contre le plaiſir que j’aime. »
Vous m’attriſtez, lui répliquai-je, vous ôtez le charme à vos bienfaits en m’apprenant que je ne ſerois ſeulement pas à même de vous en remercier. Le ſentiment alloit ſe mêler de tout cela, ſi la Comteſſe n’avoit changé ſes réflexions morales en careſſes beaucoup mieux aſſorties aux circonſtances. Son jeune homme docile faiſoit de moins beaux diſcours ; mais s’y prenoit de façon à ſe faire rappeller. Ce genre d’éloquence triomphe toujours.
Cette nuit fut entrecoupée de morale, de chocolat, de ſommeil, de tentatives ; de préſens, de conventions. Il fut réſolu qu’on ſe ſépareroit à onze heures, que je ſortirois par le jardin d’un couvent voiſin, & que j’attendrois une nouvelle invitation. A peine fus-je dans la rue d’enfer que j’apperçus le chevalier de St. Louis qui m’avoit ſervi d’introducteur. Il deſcendit d’un fiacre & me pria d’y monter. Il me reconduiſit chez la femme où j’avois fait ma toilette. Elle me demande ſi j’étois content. Je lui répondis que je venois l’en remercier & lui en marquer ma reconnoiſſance. Je tirai la bourſe de la Comteſſe dans laquelle ſe trouvoit 60 Louis. Je lui offris de partager. Elle accepta ſans ſe faire prier, & puis elle ajouta : On va vous donner le mémoire. Cette pièce eſt aſſez curieuſe pour que je la tranſcrive.
| Pour avoir lavé, épongé Mr., | | 3 louis | |
| Pour l’avoir oint d’une huile de Princeſſe, | | 2
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| Pour loyer d’habits, dentelles, diamans, | | 10 | |
| Pour frais de préſentation, | | 5 | |
| Pour voiture, | | 2 | |
| Pour frais de rencontre, | | 3 | |
| Pour un ſachet d’amour, | | 2 | |
| | 27 louis | ||
Je repréſentai à la maquerelle, que ma généroſité mériteroit un mémoire moins juif. Elle me jura que ſur ce mémoire elle n’avoit pas deux louis, lorſqu’elle aurait payé l’Exempt de police, ſa maîtreſſe, ſon valet de chambre, les femmes & le Suiſſe de la Comteſſe, & ſurtout lorſqu’elle auroit apaisé l’avidité du chevalier, qui quelquefois ne vouloit pas préſenter à moins de dix louis. Je lui demandai ſi elle connoiſſoit d’autres Dames chez qui on put ſouper dans l’occaſion. Elle m’aſſura qu’oui. Mais que l’affluence des jeunes gens rendoit les nuits extrêmement rares, que cependant mes procédés méritoient une exception, & qu’elle me réſervoit la première bonne aubaine ; je retournai chez moi léger d’argent ; mais fort bien aſſorti en bijoux que j’avois eu l’adreſſe de ſouſtraire à mes tuteurs.
J’en réaliſai une partie, ou plutôt je les métamorphoſai en habits, & en ce qui pouvoit m’être utile dans la nouvelle carrière que j’allois parcourir : j’ai oublié de dire que la maquerelle m’avoit ſurtout recommandé de ne voir aucune jolie femme, dont le ſouvenir ou l’image rendoient le plus mauvais ſervice dans les affaires où il falloit ſe montrer.
Mon premier ſoin, fut de découvrir l’hôtel de ma Comteſſe ; je m’informai ſous main, ſans parvenir à rien de vraiſemblable. Un billet de Mad. Darmand (c’étoit le nom de mon entremetteuſe) ſuſpendit mes recherches ; je me rendis chez elle. Pour cette fois, me dit-elle, vous n’aurez pas un long mémoire, prenez cette ſoutane, habillez-vous en abbé, & ſuivez cette fille. J’obéis. Nous marchâmes trois grands quarts d’heure, & nous arrêtâmes chez un jardinier-fleuriſte. Mon guide me laiſſa avec lui. Il me fait traverſer un ſouterrain qui aboutiſſoit à une cave. Nous y trouvâmes une religieuſe endormie. Il la réveille. Elle détache ſon voile, m’en bande les yeux, & me conduit par la main dans un petit appartement fort agréablement meublé. Elle ferme la porte ſur moi & me laiſſe ſeul ; je n’y demeurai pas long-temps. Deux jeunes religieuſes parurent, m’offrirent à ſouper, & me prévinrent que leur mère alloit les ſuivre ; je leur demandai la permiſſion d’ôter ma ſoutane ; j’avois par deſſous une camiſole de ſatin blanc piqué qui me paroiſſoit plus conforme au perſonnage que j’allois faire. Ces filles de Dieu n’avoient point l’air timide, & cependant elles gardoient un ſilence que je ne ſavois comment interpréter. Mais quel fut mon étonnement lorſque je vis entrer celle pour qui j’étois là. C’étoit une petite vieille ſèche & ridée, boſſue par-derrière, annonçant la mauvaiſe humeur. Voilà bien des apprêts, dit-elle ; la Darmand ne ſait ce qu’elle fait ; je voulois un F… & non un petit maître. Vous a-t-elle dit mon prix ? non, Madame ; cinq louis par coup, ſoupé, liqueur, chocolat à diſcrétion. Cela vous convient-il ? Très fort, Madame, mais votre ton gâte un peu la choſe. — Vous verrez que je me gênerai en payant. — Ne vous gênez pas, mais il pourrait très-bien ſe faire qu’avec la meilleure volonté du monde, je ne puſſe pas répondre à vos vues. — Oh ! ſi ce n’eſt que cela, j’ai le remède. Allons vite mes ſœurs. A l’inſtant, ces deux jeunes perſonnes ſe mettent à ſe deshabiller, & me montrent les deux plus ſuperbes corps qu’il ſoit poſſible de voir. La vieille s’étend ſur un lit de repos, les place derriere ſa tête & me précipite ſur elle, de ſorte que j’avois les yeux à quatre doigts de leurs charmes, tandis que leur tyrannique ſouveraine jouiſſoit des victorieuſes ſenſations qu’elles me faiſoient éprouver, & quand elle ſentoit que mes moyens phyſiques commençoient à baiſſer, elle repouſſoit mes mains & leur permettoit de chercher une nouvelle vigueur dans les voluptueux attouchemens de ces deux beautés parfaites, qui ennuyées malgré elles du ſpectacle qu’elles avoient ſous les yeux, éprouvoient cependant auſſi une ſorte de plaiſir. Quand cette nouvelle Meſſaline entrevoyoit un terme à ſes jouiſſances, elle faiſoit un ſigne, & ſes acolytes étoient obligées de livrer leur bouche charmantes à l’ardeur de mes baiſers. Leurs lèvres de feu me reſſuſcitoient, & je mourois de ne pouvoir leur faire partager des prodiges qui n’étoient que leur ouvrage. A un autre ſignal, elles diſparurent. Levez-vous, me dit l’Abbeſſe ; elle s’échappe auſſi, en me conſeillant de m’arranger pour le ſoupé qu’on va ſervir.
J’aurois eu grand beſoin des éponges & de l’eau parfumée de la Darmand : je trouvai cependant dans un cabinet à côté tout ce qui m’étoit néceſſaire. Après que tout ce déſordre fut réparé, on ſervit un ſoupé fin, où aſſiſtèrent trois Religieuſes avec l’Abbeſſe. Mais elle n’étoit plus acariatre, déployant au contraire un eſprit aimable, je ne la reconnus plus. Pourquoi, lui dis-je, avec tant d’agrément, avez-vous débuté par tant d’humeur ? vous avez raiſon, replique-t-elle, mais auſſi c’eſt la faute de la Darmand. Elle m’a laiſſée trois jours ſans perſonne. Alors je ſuis tout autre. Vous avez été fort mal reçu, & aſſurément c’eſt généreux à vous de ne m’en avoir pas fait appercevoir. Je n’oſai lui dire à qui elle en étoit redevable, ni lui demander pourquoi ces deux beautés ſi intéreſſantes n’étoient point là — Puiſque vous me paroiſſez bon homme, je vais vous donner une répétition de notre paſſe-tems. Mon bonheur eſt d’amuſer ces jeunes créatures que la ſuperſtition & la barbarie des Parens ont jetées dans cette ſolitude. Elle frappe alors trois coups : trois charmantes Nonnes entrèrent, qui, ainſi que les trois premieres, arrachèrent leurs guimpes, & ſe jetant ſur des fauteuils renversés contre la muraille, elles ſuppléoient autant qu’il étoit en elles, à la diſette des hommes. L’une avoit les yeux entr’ouverts, l’autre les levoit au ciel ; celle-ci les fermoit tout à fait. Au milieu de cette agitation, l’Abbeſſe tire un rideau de taffetas vert, qui laiſſe voir un tableau repréſentant Mars enfilant Vénus. La vue de cette brûlante peinture redouble tous les mouvemens, & au milieu des plaintes, des ardens ſoupirs, je me laiſſe tomber ſur l’Abbeſſe, & au bruit enchanteur de ces émotions diverſes, elle participe à cette allégreſſe générale. Pendant le ſilence qui ſuit ces luttes charmantes, entrent ſix filles nues portant un ceinturon auquel étoit attaché un gode-miché. Dans leur impétueuſe ardeur, elles arrachent les vêtemens à leurs rivales, & triomphent bientôt de leur feinte réſiſtance. L’Abbeſſe apperçoit une de ces effigies trompeuſes, d’une groſſeur plus proportionnée à ſes beſoins, elle me renverſe, court vers ſœur Eulalie qui le portoit, l’appelle ; je ſaiſis ce moment, & reconnoiſſant les deux qui avoient tant contribué au premier moment de mon bonheur, je leur rends le plaiſir qu’elles m’avoient donné. L’Abbeſſe s’en doute. A la ſeconde, elle ſe lève, m’arrache au ſein du bonheur, & me faiſant faire volte-face, elle tourne en ſa faveur une offrande que l’amour avoit préparée pour une autre que pour elle. Ainſi finit cette lupercale, dont le tableau demeurera à jamais préſent à ma mémoire.
A un certain ſignal les vierges diſparurent. Si je ne me trompe, dit l’Abbeſſe un peu fatiguée, je vous dois trente-cinq louis. Les voici. J’en ai cinq cens à votre ſervice, il eſt tard. Je vais vous faire reconduire chez le jardinier. Je remis ma ſoutane, & deſcendis à la cave. Quelle félicité ! j’y trouvai la religieuſe que j’avois commencée. Pénétré de la plus amoureuſe reconnoiſſance je l’achevai ſur un tonneau. Je voulois lui donner l’argent que l’Abbeſſe m’avoit remis. Elle le refuſe en me diſant qu’elle avoit fait vœu de pauvreté, & que cela leur étoit ſpécialement défendu. Je gagnai mon fleuriſte, & puis la maiſon de la Darmand que je remerciai mille fois de la joyeuſe nuit qu’elle m’avoit procurée.
Les ſuivantes furent conſacrées au repos. L’image de mes douze ſunnamites me revenoit ſans ceſſe à l’eſprit cependant, & je me diſois en moi, la Nature eſt bien bonne. Elle nous a fait un préſent avec lequel on peut ſe paſſer de la fortune, des dons des Rois, & des illuſions de la grandeur. Les ſpectacles faiſoient un de mes principaux délaſſemens. J’étois un ſoir à l’opéra. C’étoit à la première repréſentation de l’embarras des richeſſes. Le coſtume grec qui n’étoit que voluptueux fut jugé indécent. Au-deſſus de ma tête s’élevoit une diſpute ſur la nudité des filles Grecques. Il me ſembloit reconnoitre une des voix, mêlées dans cette altercation ; je me retourne & crois reconnoitre en effet une des femmes qui avoient agité la queſtion. Mais jugeant que c’étoit des Dames de la première qualité, le respect m’interdiſoit de les fixer. Je me levai cependant dans l’entracte, & ayant très-bien reconnu ma Comteſſe, je demandai à Mr. le Comte de le Blache, mon voiſin, le nom de cette Dame. C’eſt la Ducheſſe de ***, me dit-il. Je rappelai ce qu’elle avoit dit du coſtume grec, trainai la converſation, & enfin finis par lui demander où elle demeuroit. Faubourg Saint-Honoré, me répondit-il, dans la rue verte. Ravi de cette heureuſe rencontre je me promets bien de lui écrire de façon à la mettre dans le cas de me donner une ſeconde nuit, ſi le jeu lui plaiſoit, ou de la refuſer ſans la compromettre. Je méditois la tournure de mon billet lorſque j’en reçus un qui ſur tout piqua ma curioſité. « Le F. à la mode eſt invité à paſſer la nuit avec deux femmes qui ſont réſolues à ne point ſe ſéparer. Il n’a qu’à ſe trouver à neuf heures au Pont tournant ; une brouette le conduira où il doit ſouper, » tout cela s’exécute. Une vieille portiere me reçoit, & me conduit à un appartement. Lorſque je ſuis dans le ſallon elle me dit ces mots : « Quand cette pendule ſonnera, prenez cette bougie & entrez dans la chambre attenante, par cette porte. » J’attends dix minutes, la pendule ſonne, je pénétre dans une chambre très-bien éclairée. J’apperçois un lit entouré d’un fil de laiton. Sur ce lit étoient deux femmes nues dont les têtes étoient couvertes. Un de ces deux corps pouvoit ſervir de modèle. Jamais la volupté, les graces, Vénus même n’ont été revêtues de formes plus heureuſes. L’autre ſec, oſſeux, jaune, n’offroit que des peaux & repouſſoit le plaiſir. Quand j’eus bien conſidéré ces deux femmes, j’entendis une voix, qui me dit : « Sortez, quand la pendule ſonnera, ouvrez la porte qui lui fait face. » La pendule m’avertit du moment d’entrer. C’étoit dans un boudoir où étoient deux femmes dont l’une pouvoit le diſputer à ce que les poëtes ont chanté. L’autre avoit ce genre de laideur qui révolte. Petit front, nez épaté, bouche fendue, menton pointu, yeux bordés de rouge, joues ſéches & pales. La jolie commence la converſation. « On parle beaucoup de vous à Paris, Monſieur, & nous avons voulu ſavoir ſi vous êtes digne de votre réputation. Nous ſommes deux étrangères que leurs maris ont envoyé faire F… C’eſt un parti que nous avons pris & dont nous ne nous trouvons pas mal. — Pourrois-je vous demander, Meſdames, à qui je dois cette prétendue célébrité, & le bonheur de vous connoitre. Vos ſept victoires ſur l’Abbeſſe de *** ſuffiſent pour immortaliſer. — Je fus d’autant plus déconcerté à ce mot que je n’avois parlé qu’à la Darmand de cette ſaturnale. Puiſque vous êtes ſi bien inſtruites, il eſt inutile de vous rien cacher. Nous allons vous laiſſer libre. Rejoignez les deux femmes que vous venez de voir, choisiſſez & puis nous nous mettrons à table. Mon choix eſt tout fait & je brûle déjà d’être dans les bras de la belle au ruban bleu. A ce mot la jolie détourne les yeux, ſe leve & ſort. Sa compagne ſe précipite dans mes bras & me ſalit les lèvres d’un inſupportable baiſer dont je ne pouvois même ſoutenir l’exhalaiſon. Comme elle s’apperçut que je ſoupçonnois quelque impoſture, elle détache une agraffe & me convaint en effet que ſous ce hideux viſage étoient cachés les graces & le plaiſir. Je me remets ; je rappelle l’autre beauté humiliée, & je leur dis : Meſdames, commençons par ſouper, & puis nous trouverons j’eſpère le moyen de tout concilier. Hercule avoit pour compagnon de ſes travaux ſon ami Philoctète. Comme je tâche d’imiter ce héros, j’ai auſſi un compagnon de mes exploits. Permettez-moi de le faire venir. Je le placerai de façon que vous ne ſerez ſeulement pas cenſées vous en appercevoir. Je lui écris un billet ; il vient.
Le ſoupé fut très-gai. Je leur avois inſpiré de la confiance ; & après des contes un peu poliçons & des chanſons plus que gaies, nous invitons le plaiſir & volons tous trois ſur un immenſe lit. J’emmaillote la jolie, mets un maſque à la laide, & m’ajuſte de manière que j’embraſſois l’une & baiſois l’autre. Cependant comme cet amour colombin ne ſuffiſoit pas tout à fait à la premiere qui ſe nommoit Vittoria, je fis venir mon aide, lui marquai ſa beſogne, conſervai cette bouche charmante, le ſéjour de la volupté, & ne déſemparai pas le trône de mes plaiſirs. Cependant, la belle au maſque voyoit au travers mon jeune ami dont l’œil ardent annonçoit la fougue du tempérament. Elle hauſſe ſon maſque & lui permit de repoſer ſa tête ſur ſon viſage. A ſes mouvemens, je devinai ſon infidélité, mais n’étant pas d’une complexion jalouſe, je lui pardonnai un moment d’erreur en faveur de ſes charmes. Vittoria ſe ſentant à ſon cinquième moment d’ivreſſe demande le tems de reſpirer. Il y eut un ſurſis. La converſation remplaça les luttes amoureuſes. Mon compagnon nous raconte une plaiſante aventure qui lui étoit arrivée. A huit heures & demie du ſoir, deux grands laquais étoient arrivés chez moi, l’avoient rencontré prêt à ſe mettre à table, & mené dans une maiſon. On l’avoit fait monter dans une chambre où étoit une Dame qui parut ſurpriſe à ſon aſpect. Elle lui demande ſon nom, ſon état, ſa naiſſance. Comme je lui avois dépeint la Comteſſe, ſon appartement, il crut la reconnoître, & ſans ſe déferrer, il lui répond qu’il eſt mon frère d’armes, qu’il gardoit la maiſon pendant que je mettois fin à quelques brillants exploits ; qu’il n’eſt pas indigne du choix que j’avois fait de lui pour le repréſenter. Son ton décidé plut à la Comteſſe, mais comme la Darmand ne lui avoit pas répondu de lui, elle refuſoit de s’y confier ; dans ces cas-là, elle avoit un plaiſir qui lui convenoit tout autant. C’étoit une femme de chambre, jeune, faite au tour, libertine comme Adeline Colombe, & preſque auſſi jolie. Elle la fait monter, elle fait ſigne au jeune homme de la violer. Roſe ſe défend ; & il ne lui en coûte que quelques baiſers. Alors il ôte ſes habits, & lorſqu’il eſt nud, recommence l’aſſaut. Roſe n’a plus la même force, ſoit qu’elle baiſſe les yeux, ſoit qu’elle égare ſa main, elle apperçoit ou trouve un écueil, & vaincue par le déſir, bien plus que par la ſupériorité de ſon ennemi, elle ſuccombe ſous un baiſer, abandonne ſa gorge, & tout en voulant défendre ſes jupes, elle rencontre le Miniſtre futur de ſes plaiſirs. Déſarmée, elle ſe livre à ſa pétulante ardeur, & cédant tout-à-fait, elle meurt de plaiſir dans les bras de ſon vainqueur, tandis que la Comteſſe halétant & s’agitant ſur ſon fauteuil, les yeux humides de plaiſir, ne peut ni achever ni s’interrompre. Son récit fit une telle impreſſion ſur la ſignora Vittoria, qu’il fallut nous replacer comme auparavant & recommencer nos victoires. Au milieu de mes travaux, je ſavois gré cependant à ma Comteſſe de m’avoir conſervé une eſpèce de fidélité, & je promettois ſur le ſein de ma belle inconnue, de répéter à l’autre les preuves de ma reconnoiſſance.
Je devenois un ſujet précieux pour la Darmand. Elle vint me voir un matin, & me dit qu’elle avoit une occaſion unique de me placer avantageuſement. Soit, quand ? où ? comment ? dites donc ? un moment reprit-elle, ne ſoyez pas ſi vif. Voici ce que c’eſt. Il y a à Paris une Marquiſe célèbre par ſes aventures. Elle a eu des Rois, des cochers, des Cardinaux, des Mouſquetaires, des Préſidens, des danſeurs de corde, & juſqu’à un Savoyard à qui elle donna la chaude-piſſe. Elle eſt ſeptuagénaire aujourd’hui. Mais la même chaleur l’agite. Elle ſoutient que ce n’eſt pas du ſang qui coule dans ſes veines. Je l’ai connue jadis ; mais elle étoit devenue ſi mauvaiſe compagnie, que je n’oſois pas trop y aller. Préſentez-vous y de ma part avec cette lettre. Elle oubliera peut-être ſes reſſentimens en faveur des ſpéculations amoureuſes qu’elle fera ſur vous. J’accepte, & dans la même journée, je me fais annoncer chez la Marquiſe. C’étoit une grande femme hautaine, maigre, nez aquilin, l’œil ſévère. Elle ſembla s’adoucir en me toiſant. Après quelques propos qui marquoient une eſpèce d’irréſolution : vous voulez, me dit-elle, entrer chez moi en qualité de lecteur ; la Darmand me répond que vous liſez fort bien. Je ne ſais pas trop ſi l’on peut s’en rapporter à elle ; ces femmes vantent tout ce qu’elles protègent. Paſſez dans ma bibliothèque, je vais vous eſſayer. Elle étoit moins nombreuſe, mais bien tenue. Je parcourus les Lauriers eccléſiaſtiques, la foutromanie. Laiſſez, me dit-elle, cette tablette, choisiſſons plutôt un livre de ſentiment, prenez Félicia ou Thémidore, ou les Bijoux indiſcrets. Je lui obſervai que ces effuſions de tendreſſe étoient bien paſſées de mode. Vous avez raiſon, répliqua-t-elle, j’ai ici un nouveau recueil où il y a peut-être à glaner. Je lus les pièces ſuivantes.
