Le Petit fils d’Hercule/Le chirurgien de village
LE CHIRURGIEN DE VILLAGE
Dans ſon lit un matin certaine jouvencelle
Sentant une douleur cruelle,
De ſa bonne maman imploroit le ſecours ;
Mais inutilement. Pour affaire preſſante
La bonne femme vigilante
Avoit pris dès le grand matin
La route du hameau voiſin.
Il ne reſtoit qu’une vieille ſervante,
Eh bon Dieu ! qu’eſt-ce donc ? d’où vient
Criez-vous tant ? Notre jeune innocente
S’expliquant aſſez mal : Cela va ; puis revient,
C’eſt ici, puis c’eſt là ; je crois qu’on me déchire.
Pour plus de ſûreté, va droit
Au maître Frater de l’endroit,
Son vieux père, à demi perclus,
Et qui déjà n’y voyoit plus,
En ſurvivance avoit la place.
Il s’empreſſe auſſitôt, il accourt, le voilà
Qui du lit s’approche à la hâte,
Et déjà queſtionne & tâte…
Comme font tous ces Meſſieurs-là.
Bref des indices sûres dénotent la colique.
Etoit-elle ou non néphrétique ?
Il n’importe. D’abord pour la curation
Lui-même ordonne & fait certaine friction
De linges chauds qu’avec art il applique ;
Du haut en bas, de l’un à l’autre bout,
Tant qu’enfin il heurte au paſſage
Il détourne toujours avec précaution,
Pour que rien ne s’oppoſe à l’opération.
La fillette le ſent, mais ſans en faire mine.
Il récidive, & loin de la voir ſe roidir
Contre ce plaiſant exercice,
Bientôt il ſurprend un ſoupir,
Tendre interprète du déſir
Dont ſon cœur étoit le complice.
Charmé du ſymptôme nouveau,
Qui lui puiſſe aſſurer un ſi friand morceau.
Que n’eſpéroit-il pas de l’innocente même ?
Avant toute choſe il s’agit
De pouvoir écarter du lit
Cette incommode ſurveillante.
Il rêve & tout à coup feignant d’avoir beſoin
D’un élixir fort néceſſaire,
De l’Argus peu faite au myſtère,
Il réclame inſtamment le véritable ſoin.
La duegne complaiſante, au gré de ſon envie,
Y court avec la clef. La malade ravie
Dans la phiole déjà croit voir ſa guériſon :
Quoi ! vous eſpérez tout de bon
Que ce remède ſalutaire
Pourra… comment ! ſi je l’espère ?
J’en ſuis, qui plus eſt, très-certain.
Et je n’agirai pas en vain,
Je connois votre maladie.
Qui vous cauſent tout ce tourment…
Je parle ſérieuſement ;
Vous déſirez guérir… Ah ſi je le déſire !…
Je puis toujours en attendant
Les caſſer ; un inſtant pour cela peut ſuffire.
J’ai là certain outil ; voyons ma belle enfant ;
Oh ! Monſieur… qui vous inquiette ?…
Vous me ferez mal ?… nullement…
Vous ne la verrez point ; d’ailleurs
Cette cure ſe fait ſans aucune douleur,
Vous me direz ſi je vous bleſſe ;
Mais d’avance je puis vous aſſurer que non.
Tenez-vous de la ſorte. Bon ;
A merveille. Pendant mainte & mainte careſſe,
Dont il fait étourdir ſa peur,
La ſonde s’introduit. La pauvrette éperdue
Sentant avec l’effort augmenter ſa douleur :
Ouf ! qu’eſt-ce là ? je ſuis… je ſuis perdue,
Là, là, c’eſt fait… Vous me flattez en vain.
Lui cependant avance & gagne du terrain.
D’un torrent de plaiſir a comblé leur eſpoir.
De ſentir tout à coup ſuccéder à ſon mal
Un plaiſir vif & ſans égal
Qu’elle avoit ſi peu lieu d’attendre ;
Ah ! dit-elle, mon bon Monſieur,
Je vous dois tout ; quelle reconnoiſſance
M’acquittera ?… Votre ſilence,
Lui répond-il d’un ton myſtérieux & doux ;
C’eſt l’unique ſalaire
Que j’exige de vous.
Songez-y bien ; Dieu, ſachez vous taire.
Dieu ſait ſi l’exploitant
S’en retourna content.
A peine eſt-il ſorti que de notre pucelle,
La mère arrive & voit avec étonnement
Celle-ci, ſans tarder, débite la nouvelle
Du mal qu’elle a ſouffert ; elle a pensé mourir.
C’étoit une douleur à n’y pouvoir tenir,
Si malheureuſement pour elle,
A tous ces traits naïfs applaudit d’un ſourire,
La ſervante arrive à ſon tour,
Et ne ſe doutant point du tour,
Aſſure également la choſe,
La fille n’en veut point avoir le démenti :
C’étoit des œufs, je vous le jure.
Leur crédulité feinte, elle ſaute du lit,
Puis ramaſſant avec dépit
Eh bien ! cette fois-ci, me rendra-t-on juſtice,