Le Peuple de l’Abîme

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Le Peuple de l’Abîme
1903



Les grands prêtres et les gouverneurs dirent alors :
« Oh, notre Seigneur et notre Maître, nous ne sommes pas coupables,
Nous avons construit comme nos pères l’avaient fait avant nous,
Regarde ton image, comme nous l’avons maintenue
Souveraine et seule, à travers tout notre pays.

Notre tâche est difficile : avec l’épée et la flamme
Nous avons défendu ton sol, et l’avons laissé inchangé,
Et de nos houlettes acérées, nous avons conservé,
Comme tu nous l’avais confié, ton troupeau de moutons. »

Alors le Christ fit venir un ouvrier,
Un homme à l’air stupide, hagard et abruti,
Et une orpheline dont les doigts décharnés
Avaient du mal à repousser la faute et le péché.
Puis il les fit asseoir au milieu d’eux,
Et comme ils rentraient les parements de leurs beaux atours
Par crainte de se salir, « Voilà, leur dit-il,
L’image que vous avez faite de moi. »


James Russell LOWELL.





PRÉFACE

DE JACK LONDON


Les expériences que je relate dans ce volume me sont arrivées personnellement durant l’été 1902. Je suis descendu dans les bas-fonds londoniens avec le même état d’esprit que l’explorateur, bien décidé à ne croire que ce que je verrais par moi-même, plutôt que de m’en remettre aux récits de ceux qui n’avaient pas été témoins des faits qu’ils rapportaient, et de ceux qui m’avaient précédé dans mes recherches. J’étais parti avec quelques idées très simples, qui m’ont permis de me faire une opinion : tout ce qui améliore la vie, en renforçant sa santé morale et physique, est bon pour l’individu ; tout ce qui, au contraire, tend à la détruire, est mauvais.

Le lecteur s’apercevra bien vite que c’est cette dernière catégorie (ce qui est mauvais) qui prédomine dans mon ouvrage. L’Angleterre était pourtant, au moment où j’ai écrit ces lignes, dans une période qu’il est convenu d’appeler « le bon vieux temps ». La faim et le manque de logements que j’ai pu constater sévissaient pourtant à l’état chronique, et la situation ne s’est nullement améliorée lorsque le pays est devenu très prospère.

Un hiver extrêmement rigoureux fit suite à cet été 1902. Chaque jour, d’innombrables chômeurs se rassemblaient en processions (il y en avait parfois une douzaine en même temps) qui défilaient dans les rues de Londres en réclamant du pain. Mr. Justin McCarthy, dans un article publié dans le New York Independant en janvier 1903, décrit ainsi brièvement la situation :

« Les asiles ne sont pas assez grands pour recevoir les foules de chômeurs qui viennent quotidiennement frapper à leurs portes, et demandent qu’on leur donne un toit et de quoi se nourrir. Toutes les institutions charitables sont débordées — elles ont épuisés leurs ressources en ravitaillant les habitants affamés des caves et des greniers des rues et des ruelles de Londres. Les succursales de l’Armée du Salut, dans les différents quartiers, sont assiégées par la horde des sans-emploi et des affamés, et n’ont même plus de quoi leur procurer le moindre abri et le moindre secours. »

On m’a reproché d’avoir brossé de Londres un tableau noirci à souhait. Je crois cependant avoir été assez indulgent. L’idée que j’ai de la société est moins axée sur les partis politiques que sur les individus qui composent cette société. Cette dernière est en perpétuelle évolution, tandis que les partis s’effritent et deviennent rapidement bons pour la poubelle. Tant que les hommes et les femmes de l’Angleterre feront preuve de cette bonne santé et de cette belle humeur qui les caractérisent, l’avenir est pour eux, à mon avis, florissant et prospère. Mais la plupart des groupements politiques qui gèrent si mal les destinées de ce pays sont — et, là aussi, c’est mon opinion — destinés à la décharge publique.

JACK LONDON
Piedmont, Californie




CHAPITRE PREMIER

LA DESCENTE




« Ce que vous désirez est impossible » — telle fut la réponse péremptoire qui me fut donnée par des amis auxquels je demandais conseil, avant de m’en aller plonger, corps et âme, dans l’East End de Londres. Ils ajoutèrent que je ferais mieux de m’adresser à la police, qui me procurerait un guide. Il était visible que je n’étais pour eux qu’un simple fou, venu les trouver avec plus de lettres de recommandation que de bon sens, et dont ils flattaient poliment la manie.

Je protestai :

« Mais je n’ai rien à faire avec la police ! Ce que je veux, c’est pénétrer tout seul dans l’East End, et constater par moi-même ce qui s’y passe. Je veux savoir comment les gens vivent là-bas, pourquoi ils y vivent et ce qu’ils y font. Je veux, en un mot, partager leur existence. »

« Vous n’allez tout de même pas vivre là-dedans », s’exclamèrent-ils en chœur, avec un air de désapprobation à peine dissimulée. « Il y a là-bas des endroits où, à ce que l’on dit, la vie d’un homme ne vaut pas deux pence… »

« C’est justement ces endroits-là que je veux visiter », m’exclamais-je en les interrompant.

« Puisqu’on vous dit que c’est impossible ! »

Je brusquais la conversation, un peu irrité par leur incompréhension.

« Ce n’est pas pour m’entendre dire cela que je suis venu vous trouver ! Vous voyez, je suis étranger dans ce pays, et je voudrais que vous me disiez tout ce que vous savez sur l’East End, pour que je puisse avoir une base pour commencer mes travaux. »

« Mais nous ne savons absolument rien sur l’East End, sauf que ça se trouve là-bas, quelque part… » Et ils agitèrent leurs mains vaguement dans la direction où le soleil, en de rares occasions, daigne se montrer à son réveil.

« Alors, puisque c’est comme cela, répliquai-je, je vais m’adresser à l’Agence Cook. »

« Très bien ! Parfait ! » approuvèrent-ils, soulagés. « Cook saura sûrement. »

Mais, ô Cook, ô Thomas Cook & Son, toi qui repères, sur toute la surface du globe, les pistes et les sentiers vénérables, poteau indicateur vivant de l’univers entier, toi qui tends une main fraternelle au voyageur égaré et qui, immédiatement et sans la moindre hésitation, peux m’expédier facilement et en toute sécurité aux profondeurs de l’Afrique ou au cœur même du Tibet, ô Thomas Cook, l’East End de Londres, qui est à peine à un jet de pierre de Ludgate Circus, tu n’en connais pas le chemin !

« Vous ne pourrez pas mettre à exécution votre projet, me déclara le préposé au Bureau des Voyages de l’Agence Cook, de l’Agence de Cheapside, C’est… hem… c’est si peu courant… »

Et, comme j’insistais, il reprit, avec autorité :

« Vous devriez aller voir la police. Ce n’est pas notre habitude de promener les touristes dans l’East End, nous ne recevons jamais de demandes pour les amener là-bas, et nous ne connaissons absolument rien de cet endroit. »

« Ça n’a pas d’importance », fis-je négligemment, pour m’éviter d’être balayé hors de son bureau par le flot de ses objections. « Voici quelque chose que vous pouvez faire pour moi. Je voudrais vous prévenir de mes projets afin que, si par hasard il m’arrivait malheur, vous puissiez m’identifier. »

« Ah, je comprends, vous désirez que, si l’on vous assassine, nous soyons en mesure d’identifier votre cadavre. »

Il avait dit cela avec tant de bonhomie et de sang-froid qu’à cet instant même je crus voir ma dépouille mortelle, rigide et mutilée, étendue sur une dalle où ruisselait sans arrêt un robinet d’eau glacée. Il se penchait tristement sur mon cadavre, et s’efforçait patiemment d’identifier le corps de cet Américain complètement fou qui avait, envers et contre tous, prétendu visiter l’East End.

« Non, non, ce n’est pas cela, répliquai-je. Je voudrais simplement que vous puissiez me reconnaître si j’étais pris dans une sale affaire avec les bobbies[1]. » Je me rengorgeais en prononçant ce dernier mot, heureux de voir que je mordais à l’argot indigène.

Mais l’homme s’excusa encore :

« C’est une question hors de ma compétence. Il faut vous adresser au bureau principal de l’Agence. Il y a si peu de précédents… »

Le chef du bureau principal poussa quelques « Hem ! Hem ! » bien sentis, puis bégaya : « Nous nous sommes faits une règle d’ignorer l’état civil de nos clients. »

« Dans le cas présent, insistai-je, c’est le client lui-même qui vient vous prier de donner sur lui, s’il y a lieu, les renseignements nécessaires. »

Il émit de nouveaux « Hem ! Hem ! », et je vis qu’il ruminait je ne sais quoi dans sa gorge. Je me hâtai de prendre les devants.

« Naturellement m’excusai-je, je sais que le cas est entièrement nouveau. Mais… »

« C’est ce que j’allais vous dire, le cas est sans précédent, et je crains fort que nous ne puissions rien pour vous. »

Je partis cependant avec l’adresse d’un détective qui vivait dans l’East End, et dirigeai mes pas vers le Consulat général américain. Et là, je trouvai enfin un homme avec qui m’entendre. Pas de « Hem ! Hem ! » pas de sourcils levés ni d’hésitation à me répondre, ni d’étonnement décourageant, ouvert ou dissimulé. Au cours de la première minute, je lui dis qui j’étais et le mis au courant de mon projet, qu’il trouva tout naturel. Durant la seconde minute, il me demanda mon âge, mon poids et ma taille, et me toisa des pieds à la tête. Et au cours de la troisième minute, tandis qu’il me tendait la main en guise d’au revoir, il me déclara : « Parfait, Jack. Je ne vous laisse pas tomber, je vais vous suivre à la trace. »

Je poussai un soupir de soulagement. Ayant brûlé tous mes vaisseaux, j’étais libre de me plonger dans ce désert humain que tout le monde semblait ignorer. Mais presque aussitôt, je rencontrai une nouvelle difficulté sous les espèces de mon cabby[2], personnage éminemment décoratif à barbe grise, et qui m’avait, avec une imperturbable sérénité, véhiculé plusieurs heures durant à travers la Cité.

« Conduis-moi à l’East End », ordonnai-je, en m’asseyant dans la voiture.

« Où cela, monsieur ? » demanda-t-il avec une surprise non déguisée.

« Dans l’East End, n’importe où. Allons, marche ! »

Le cab roula, sans but bien précis, quelques minutes, puis s’arrêta soudain. L’ouverture pratiquée au-dessus de ma tête se découvrit, et je vis apparaître le cocher qui me regardait perplexe.

« Dites-moi, où donc que vous m’avez dit que vous vouliez aller ? »

« Dans l’East End, je viens de te le dire. N’importe où, conduis-moi où tu voudras. »

« Mais à quelle adresse ? »

« Tu ne comprends donc pas l’anglais ? » m’écriais-je d’une voix de tonnerre. « Conduis-moi immédiatement à l’East End, et plus vite que ça ! »

Il était plus qu’évident qu’il n’avait pas encore compris, mais il sortit sa tête de l’ouverture et fit partir son cheval en grommelant.

Nulle part, dans les rues de Londres, on ne peut échapper au spectacle de l’abjecte pauvreté qui s’y étale. Cinq minutes de marche vous conduiront à un quartier sordide. Mais la région où s’engageait ma voiture n’était qu’une misère sans fin. Les rues grouillaient d’une race de gens complètement nouvelle et différente, de petite taille, d’aspect miteux, la plupart ivres de bière. Nous roulions devant des milliers de maisons de briques, d’une saleté repoussante, et à chaque rue transversale apparaissaient de longues perspectives de murs et de misère. Çà et là, un homme ou une femme, plus ivre que les autres, marchait en titubant. L’air même était alourdi de mots obscènes et d’altercations. Devant un marché, des vieillards des deux sexes, tout chancelants, fouillaient dans les ordures abandonnées dans la boue pour y trouver quelques pommes de terre moisies, des haricots et d’autres légumes, tandis que de petits enfants, agglutinés comme des mouches autour d’un tas de fruits pourris, plongeaient leurs bras jusqu’aux épaules dans cette putréfaction liquide, pour en retirer des morceaux en état de décomposition déjà fort avancée, qu’ils dévoraient sur place.

Nous ne croisâmes pas un seul autre cab pendant tout le trajet, et, à la façon dont les gosses couraient après le mien, ce dernier semblait une apparition venue d’un monde surnaturel. Et toujours, inlassablement, les murs de briques sordides, le pavé visqueux, les rues pleines de cris. Pour la première fois de ma vie, la peur de la foule s’empara de moi. C’était comme la peur de la mer, et toutes ces misérables multitudes, qui défilaient rues après rues, me semblaient autant de vagues moutonnant sur quelque océan, immense et nauséabond, m’enserrant de toutes parts, menaçant de bondir sur moi et de m’engloutir.

« Stepney, monsieur ! La gare de Stepney ! » m’annonça le cocher en approchant la tête, une fois de plus, de la lucarne.

Je jetai un coup d’œil dehors. C’était en effet une véritable gare de chemin de fer qui se trouvait là, et mon cocher m’y avait amené désespérément, comme vers le seul endroit civilisé dont il avait jamais entendu parler, en ce désert.

« Et puis après ? » lui répondis-je.

Le pauvre homme marmotta à part lui quelques paroles inintelligibles, hocha la tête et prit un air très malheureux. Il se décida enfin à articuler : « Je suis ici dans un pays que je ne connais pas. Si cela ne vous va pas de descendre à la gare de Stepney, Dieu me damne si je sais ce que vous voulez faire ! »

« Mais je vais te le dire, ce que je veux faire ! Continue à me trimbaler, et regarde si tu ne voies pas une boutique de fripier. Dès que tu en verras une, continue ton chemin jusqu’au prochain coin de rue, arrête-toi, et laisse-moi descendre. »

Je pouvais voir, à la mine qu’il faisait, qu’il commençait à se demander s’il recevrait le prix de sa course, mais un peu plus tard, il s’arrêta au coin d’une rue et m’informa qu’un peu en arrière je trouverais une boutique de vieux vêtements.

Puis, n’y tenant plus, il me demanda, d’un ton suppliant : « Payez-moi maintenant ? Vous me devez déjà sept shillings et six pence. »

« Je le sais bien » répondis-je en riant. « Je vais te donner ce que je te dois, rien que pour avoir le plaisir de ne plus te revoir. »

« Sapristi ! Ça sera bien la dernière fois que vous me voyez, si vous ne me payez pas tout de suite », me rétorqua-t-il.

Mais une foule de badauds dépenaillés entourait déjà le cab. Je me mis à rire de nouveau, et revins sur mes pas, jusqu’à la boutique en question.

Une nouvelle difficulté surgit : faire comprendre au marchand que je désirais réellement acheter de vieux habits. Après des tentatives inutiles pour me vendre contre mon gré une veste et un pantalon qui ne m’allaient pas du tout, il se décida enfin à me déballer des monceaux de vieilles nippes, non sans prendre un air entendu et me lancer de transparentes insinuations. Il faisait cela avec l’intention évidente de me laisser voir qu’il avait deviné qui j’étais, pour me forcer à payer le prix le plus cher, par peur qu’il ne me dénonce à la police. Pour lui, je ne pouvais être qu’un homme qui avait maille à partir avec la justice, ou un criminel de haute volée, ayant traversé l’océan pour venir me réfugier en Angleterre — et dans tous les cas, quelqu’un qui évite les flics. Je discutai pied à pied avec lui sur la fantastique différence entre le prix réel de la marchandise et celui qu’il en désirait, ce qui eut pour effet de dissiper immédiatement ses soupçons. Il prit alors son parti de traiter, tout bonnement, un marché difficile avec un client peu commode. Finalement, mon choix s’arrêta sur un pantalon fort râpé, mais encore solide, sur une veste de chauffeur usée jusqu’à la corde et à laquelle il ne restait plus qu’un seul bouton, une paire de brodequins qui avaient visiblement servis dans un endroit où l’on pelletait du charbon, une ceinture en cuir très étroite, et une casquette en toile crasseuse. Mes vêtements de dessous et mes chaussettes étaient neufs et chauds, mais n’étaient pas assez beaux pour qu’un vagabond américain dans la dèche puisse les porter sans trop attirer l’attention sur lui.

« Vous, vous êtes drôlement roublard », dit-il en feignant l’admiration, comme je lui tendais les dix shillings sur lesquels nous nous étions à la fin mis d’accord. « Le diable m’emporte si vous n’avez pas été traîné dans Petticoat Lane[3] avant de vous rabattre sur moi. Votre pantalon vaut, à lui seul, cinq bobs, et n’importe quel débardeur me donnerait deux shillings et six pence pour les souliers. Je ne parle pas de la veste ni de la casquette, ni du gilet qui est presque neuf, ni de tout le reste. »

« Combien est-ce que vous m’en donneriez maintenant du pantalon seul ! » lui demandai-je à brûle-pourpoint. « Je vous ai payé tout le lot dix bobs, reprenez-le pour huit ! Et, croyez-moi, c’est pour rien ! »

Il se contenta de ricaner tout en hochant la tête. Bien que j’eusse fait une excellente affaire, je restai sur l’impression qu’il en avait fait une encore meilleure.

Je retrouvai le cabby en compagnie d’un policeman, tous deux discutant mystérieusement. Le policeman, après m’avoir examiné des pieds à la tête, arrêta plus particulièrement son regard sur le ballot que je tenais sous le bras, et partit, laissant le cocher tout seul, peu rassuré. Ce dernier prétendit ne pas faire avancer d’un pas son cheval avant que je ne lui aie versé les sept shillings et six pence que je lui devais. Après que je me fus acquitté de ma dette, il me dit qu’il était prêt à me conduire jusqu’au bout de la terre, si je le désirais, s’excusant avec profusion pour l’insistance qu’il avait mise à se faire régler, et expliquant qu’on tombe parfois sur d’étranges clients, dans la bonne ville de Londres.

Mais il n’eut seulement à me conduire qu’à Highbury Vale, au nord de Londres, où mes bagages m’attendaient. Là, le lendemain, je quittai mes chaussures (tout en regrettant leur légèreté et leur confort), et le costume gris et agréable que j’avais porté pendant tout mon voyage, et je commençais à revêtir les vieilles hardes que d’autres hommes que je n’arrivais pas à me représenter avaient portées avant moi ; certainement, de bien pauvres bougres pour s’en défaire au prix infime qui avait dû leur en être donné.

Avant d’enfiler mon gilet, qui était muni de manches, je m’occupais d’y coudre intérieurement, à l’aisselle, un souverain[4] qui tenait peu de place mais pourrait m’être d’un grand secours en cas de besoin. Puis je m’assis et me pris à philosopher sur les belles et grasses années qui avaient rendu mon épiderme si doux et amené mes nerfs à fleur de peau. Le gilet était rugueux et râpeux comme une chemise de crin, et j’en suis certain, le plus masochiste des ascètes n’a jamais souffert autant que je l’ai fait dans les vingt-quatre heures qui ont suivi.

Le reste de mon costume se laissa revêtir sans trop de difficultés, bien que chausser les brodequins fut tout un problème. Aussi rigides, aussi durs que s’ils avaient été en bois, ce ne fut qu’après en avoir assoupli les tiges à coups de poing répétés que je parvins à y glisser mes pieds. Puis, ayant ainsi fait, muni de quelques shillings, d’un couteau, d’un mouchoir, de quelques cahiers de papier à cigarettes et de tabac à même mes poches, je descendis les escaliers d’un pas pesant, disant au revoir à mes amis qui avaient si mal auguré de mon entreprise. Comme je franchissais la porte, la femme à tout faire, qui était d’âge moyen et de mine accorte, ne put réprimer une sorte de grimace qui plissa ses lèvres et les ouvrit démesurément, jusqu’à ce que sa gorge, par une sorte de solidarité involontaire, fasse entendre ce bruit animal baroque que les gens civilisés appellent le rire.

À peine avais-je fait quelques pas dans la rue que je fus impressionné par le changement complet produit par mes nouveaux vêtements sur ma condition sociale. Toute trace de servilité avait disparue dans l’attitude des gens du peuple avec lesquels j’entrais en contact. En un clin d’œil, pour ainsi dire, j’étais devenu l’un d’entre eux. Ma veste râpée et déchirée aux coudes signalait à tout venant la classe à laquelle j’appartenais, et dont ils faisaient eux aussi partie. Nous étions désormais de la même race : à la place de la flagornerie servile et de l’attention trop respectueuse dont j’avais été l’objet jusqu’ici, je partageais maintenant avec eux une sorte de camaraderie familière. L’homme en costume de velours côtelé et au foulard crasseux ne s’adressait plus à moi en me disant « Monsieur » ou « Gouverneur », mais me donnait maintenant du « mon pote » gros comme le bras ! C’est un terme exquis et plein de cordialité, dont la sonorité a une chaleur, une intimité que l’autre terme ne possède pas. Gouverneur ! Cela sent la puissance, l’autorité, la supériorité — c’est le tribut que rend l’inférieur au supérieur dans l’espoir secret que celui à qui ce vocable s’adresse voudra bien s’alléger de quelques menues monnaies. C’est, en fait, une façon déguisée de mendier.

Tout cela m’apporta une satisfaction imprévue, que je savourai dans mes guenilles, satisfaction qui sera toujours refusée à l’Américain qui voyage à l’étranger, spécialement en Europe. Si celui-ci n’est pas riche comme Crésus, il se trouvera rapidement réduit à l’état de pauvreté, et il en aura très nettement conscience, par la horde des voleurs qui s’attachent à ses basques du matin au soir, rampent à ses pieds, et mettent à plat son porte feuille d’une façon qui ferait rougir même les usuriers les plus aguerris.

Dans mes guenilles, j’échappais à la peste du pourboire, et pouvais coudoyer les autres hommes sur un pied d’égalité. Bien plus, avant la fin de la journée, les rôles s’étaient complètement inversés, et c’est moi qui disais un « merci » reconnaissant à un gentleman dont j’avais tenu le cheval, et qui avait laissé tomber un penny au creux de ma main avide.

Je découvris un tas d’autres changements, survenus à cause de mon nouvel accoutrement. Lorsque je traversais, par exemple aux carrefours, les encombrements de voitures, je devais décupler mon agilité pour ne pas me faire écraser. Je fus frappé par le fait que ma vie avait diminué de prix en proportion directe avec la modicité de mes vêtements. Avant, quand je demandais mon chemin à un policeman, il me demandait toujours si je voulais prendre un omnibus ou un cab. Maintenant cette question se résumait à : « À pied ou en omnibus ? » Aux gares de chemin de fer, on me tendait automatiquement un ticket de troisième classe avant même que j’aie pu formuler mes intentions.

Mais tous ces inconvénients trouvaient leur compensation. Pour la première fois de ma vie, je me trouvais face à face avec la classe la plus basse de l’Angleterre, et j’apprenais à connaître ces gens pour ce qu’ils étaient. Quand, au hasard d’une rencontre dans un bar ou au coin d’une rue, les badauds et les ouvriers s’adressaient à moi, ils me parlaient d’égal à égal, exactement comme ils se parlaient entre eux, sans l’arrière-pensée de me voir leur donner quelque chose pour les propos qu’ils me tenaient ou pour la façon dont ils les tenaient.

Et quand, enfin, je pus pénétrer dans l’East End, je fus tout heureux de constater que ma peur de cette foule avait disparue. J’en faisais partie maintenant. L’immonde et nauséabond océan où je m’étais fourré s’était refermé sur moi, j’y avais imperceptiblement glissé. Et je n’y éprouvais plus rien de désagréable, sauf cette ignoble veste de chauffeur, qui continuait à me gratter la peau.




CHAPITRE II

JOHNNY UPRIGHT


Je ne vais pas vous donner l’adresse de Johnny Upright[5]. Qu’il me suffise de vous dire qu’il demeure dans l’une des rues les plus respectables de l’East End. Elle serait considérée comme minable aux États-Unis, mais ici elle fait figure de verte oasis dans ce désert de l’est londonien. Elle est environnée de tous côtés d’un innommable entassement de misère, et de rues où viennent jouer une ribambelle de gosses déjà contaminés et sales. Mais ses propres pavés sont comparativement vides de toute cette marmaille qui n’a pas d’autre place pour s’ébattre, et elle semble désertique, tant elle est délaissée.

Chaque maison dans cette rue, comme dans toutes les autres d’ailleurs, est appuyée sur sa voisine, avec une seule entrée, et mesure à peu près six mètres de large. Elle possède sur l’arrière une petite courette entourée d’un mur de briques d’où, lorsqu’il ne pleut pas, on peut admirer le ciel couleur d’ardoise. Mais il est bon de noter que c’est l’opulence, dans cet East End. Quelques-uns des habitants de la rue sont même si bien huppés qu’ils peuvent se payer le luxe d’une « esclave ». Johnny Upright en a une. Je le sais bien : elle a été la première personne que j’aie connue dans cette partie si étonnante du monde.

J’arrivai donc à la maison de Johnny Upright, et l’« esclave » vint m’ouvrir. Sa condition dans la vie était pitoyable et méprisable, mais c’est un air de pitié et de mépris qu’elle laissa tomber sur moi. Elle manifesta le désir évident de voir s’abréger notre conversation — nous étions dimanche, Johnny Upright n’était pas à la maison, et c’était tout. Comme je continuais à discuter pour voir si c’était vraiment tout, Madame Johnny Upright, attirée par le bruit arriva. Elle commença par réprimander la fille pour ne pas m’avoir claqué la porte au nez, puis elle tourna vers moi ses regards.

Non, M. Johnny Upright n’était pas à la maison, et d’ailleurs, il ne voyait personne le dimanche. C’est bien dommage, dis-je. Est-ce que je voulais du travail ? Non, c’était tout à fait le contraire. J’étais venu voir Johnny Upright pour lui proposer une affaire qui pourrait lui être profitable.

Un changement intervint immédiatement sur le déroulement des événements. Le gentleman dont nous parlions était à l’église, mais serait de retour dans une petite heure, et pourrait sans doute me recevoir.

« Voulez-vous vous donner la peine d’entrer ? » — non, non, la femme n’alla quand même pas jusque-là, bien que je sollicitais cette invitation en lui racontant que j’allais me promener jusqu’au coin de la rue pour attendre dans un café. J’allai donc au coin de la rue, mais, comme c’était l’heure de l’Office, le « pub » était fermé. Une petite pluie ridicule tombait, et, faute de mieux, je m’assis sur le seuil d’une porte voisine.

L’« esclave », toujours aussi mal soignée et très embarrassée, vint me prévenir que Madame m’autorisait à entrer chez elle et à patienter dans la cuisine.

« Il y a tellement de gens qui viennent pour chercher du travail ! » s’excusa Madame Johnny Upright. « J’espère que vous n’avez pas été vexé par la façon dont je vous ai reçu. »

« Non, non, pas du tout », répondis-je d’une manière seigneuriale, me drapant dans toute la dignité de mes guenilles. « Je comprends très bien, je vous assure. Je suppose que vous devez être empoisonnée toute la journée par des gens qui cherchent du travail ! »

« C’est vrai », répondit-elle avec un regard éloquent. Elle me fit alors pénétrer non pas dans la cuisine, mais dans la salle à manger — faveur que je mis sur le compte de mes manières élégantes.

La salle à manger, qui se trouvait sur le même palier que la cuisine, était creusée à un mètre au-dessous du niveau du sol, et si sombre que, bien qu’il soit midi, je dus attendre quelques instants avant que mes yeux s’habituent à l’obscurité ambiante. Une pauvre lueur filtrait à travers une fenêtre au niveau du trottoir, et je constatai qu’elle était toutefois suffisante pour permettre de lire son journal.

Tandis que j’étais en train d’attendre la venue de Johnny Upright, je voudrais ouvrir une parenthèse et vous expliquer mon but : je voulais vivre, manger et dormir avec les gens de l’East End, mais je devais en même temps avoir un port d’attache, pas trop loin, pour m’y réfugier de temps à autre, ne serait-ce que pour constater que les bons vêtements et la propreté existaient toujours. Je pourrais aussi, par la même occasion, y recevoir mon courrier, rédiger mes notes et m’y changer éventuellement.

Dans tout ceci, il y avait néanmoins un sérieux problème. Une chambre où mes affaires seraient en sécurité, cela voulait dire automatiquement une propriétaire susceptible d’avoir des soupçons sur un gentleman menant double vie. D’autre part, une propriétaire qui ne se serait pas occupée des activités de ses locataires ne m’aurait inspiré aucune confiance quant à la sécurité de mes biens. C’est pour résoudre ce dilemme que je venais voir Johnny Upright. Un détective en activité pendant une bonne trentaine d’années dans ces quartiers de l’East End, bien connu sous le nom que lui avait donné l’un des accusés à la barre, était exactement le genre d’individu qui pouvait à la fois m’indiquer l’adresse d’une propriétaire honnête, et la tranquilliser sur mes étranges allées et venues.

Ses deux filles arrivèrent de l’église avant Johnny Upright, élégantes dans leurs atours du dimanche. On pouvait malgré tout retrouver en elles cette beauté fragile et délicate qui caractérise les filles cockneys : une simple promesse qui ne résiste pas au temps, condamnée qu’elle est à s’estomper rapidement, comme la couleur d’un ciel au soleil couchant.

Elles me dévisagèrent avec une franche curiosité, et décidèrent que je devais être une sorte d’animal extraordinaire, car elles ne s’occupèrent plus de moi pendant toute la suite de mon attente. Johnny Upright arriva enfin, et me pria de bien vouloir monter pour discuter avec lui.

« Parlez fort, m’interrompit-il dès les premiers mots, j’ai un mauvais rhume et je n’entends pas très bien. »

Les trucs de ce vieux limier de Sherlock Holmes !

Je me demandais où pouvait bien se terrer le complice dont le rôle était de noter toutes les informations intéressantes que je laisserai échapper à haute et intelligible voix. Plus je connais Johnny Upright, plus je suis intrigué : je n’arrive pas à savoir s’il avait vraiment un rhume, ou si l’un de ses comparses était dissimulé dans la pièce voisine. Mais une chose est certaine, je m’étais donné la peine d’expliquer bien clairement à Johnny Upright ce qui m’amenait chez lui et quels étaient mes projets ; il remit malgré tout son jugement au lendemain. À l’heure dite, je débarquai donc chez lui d’un cab avec mes vêtements normaux. Il me salua de façon fort aimable, et m’invita à descendre dans la salle à manger pour rejoindre sa famille qui prenait le thé.

« Nous sommes des gens de condition modeste, fit-il, on n’est pas riches et il faut nous prendre pour ce que nous sommes, vous savez, juste de pauvres diables qui essayent de s’en tirer. »

Les deux filles rougirent, et se trouvèrent tout embarrassées en venant me dire bonjour. Il faut reconnaître qu’il ne leur rendait pas la tâche très facile :

« Ah ! ah ! ah ! », hurla-t-il de joie tout en claquant la table à main nue jusqu’à en faire trembler le couvert. « Mes filles ont pensé hier que vous veniez nous mendier un bout de pain ! Ah ! ha ! ho ! ho ! »

Elles protestèrent violemment, tout en écarquillant les yeux et en affichant le rouge de la honte sur leurs joues, comme si c’était une marque de réelle subtilité que d’être capable de discerner sous ses guenilles un homme qui n’avait nul besoin d’être vêtu de la sorte.

Puis, tandis que je mangeais du pain tartiné de marmelade, le malentendu se poursuivit, les deux filles croyant m’avoir manqué de respect en me prenant pour un mendiant, et le père voulut bien considérer que c’était le plus magnifique compliment à mon art du déguisement, que d’avoir pu ainsi se tromper sur mon compte. Je m’amusai de tout cela, et pris bien du plaisir à avaler mon pain, ma marmelade et mon thé. Puis Johnny Upright pensa à m’indiquer une chambre. Elle était située à quelques pas, dans sa propre rue si opulente et si respectable, dans une maison toute pareille à la sienne — ce qui était là une marque d’estime amicale, croyez-moi.




CHAPITRE III

MA CHAMBRE ET QUELQUES AUTRES


Si l’on voulait bien se rendre compte qu’elle était située dans l’East End, la chambre, que je louais six shillings, ou un dollar et demi par semaine, n’était pas une si mauvaise affaire. Pour un Américain, elle paraissait grossièrement meublée, inconfortable et minuscule. Et lorsque j’eus ajouté à son piètre ameublement une table pour ma machine à écrire, il me fut presque impossible de m’y retourner. Au mieux, je rampais par une sorte de marche vermiculaire qui exigeait de moi une grande dextérité et beaucoup de présence d’esprit.

M’étant installé, ou plutôt ayant déposé mes menus objets, j’enfilai mes vêtements de gueux, et sortis faire un petit tour. Comme toute cette histoire d’appartements était encore bien fraîche dans ma mémoire je me mis à les regarder avec plus d’intérêt, en me plaçant dans l’hypothèse que j’étais un jeune homme pauvre, marié et père d’une nombreuse famille.

Les maisons à louer étaient rares et très espacées. Tellement éloignées les unes des autres, qu’après avoir parcouru plusieurs miles en zig zags sur tout un quartier je n’étais pas plus avancé. Je n’avais pas pu trouver une seule maison à louer — preuve indiscutable que le quartier était « saturé ».

Bien sûr le jeune homme pauvre et chargé de famille que je prétendais être n’avait aucune chance de trouver une maison à louer dans cette région si peu hospitalière. Je me rejetai donc sur les chambres, non meublées, où il me serait possible de loger ma femme, mes gosses et mon mobilier. Il n’y en avait pas beaucoup, mais j’arrivai à en découvrir quelques-unes. C’étaient en général des chambres seules qu’on me proposait, et que l’on devait considérer comme bien suffisante pour toute la famille d’un pauvre diable, pour s’y loger, cuisiner, manger et y dormir. Lorsque je demandais s’il y avait deux chambres, les sous-loueurs me regardaient de la même manière insolite, je pense, qu’un des personnages d’Oliver Twist lorsque ce dernier redemandait à manger.

On estimait qu’une chambre devait être suffisante pour y loger un homme pauvre et toute sa famille, et j’appris même que plusieurs familles, qui occupaient des pièces uniques, avaient tellement de place disponible qu’on leur attribuait en plus un ou deux locataires supplémentaires. Lorsque l’on sait que de telles chambres se louent de trois à six shillings par semaine, il faut bien admettre qu’un locataire, chaudement recommandé, peut avoir une petite place sur le plancher pour, disons, huit pence à un shilling. En y ajoutant quelques shillings supplémentaires, il est également possible de prendre sa pension chez son sous-loueur. Je ne me suis pas renseigné sur ce sujet, ce qui est une fâcheuse erreur de ma part, surtout si l’on sait que je faisais toutes ces démarches en me faisant passer pour un père de famille nombreuse.

Il n’y avait pas de tub dans les maisons que j’ai visitées, mais on m’a affirmé que c’était la règle générale dans les milliers de maisons que j’ai vues. Dans ces conditions, avec ma femme, mes gosses et un ou deux locataires supplémentaires, mal logés dans une pièce trop étroite, le simple fait de se laver dans une cuvette en étain aurait été une opération impraticable. Par contre, on économisait sur le savon, et c’était là tout bénéfice. Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes, et le bon Dieu est toujours dans les cieux.

Je ne louai donc aucune chambre, et retournai dans la mienne, dans la rue de Johnny Upright. En pensant à ma femme, mes gosses et aux sous-locataires, et à toutes ces petites cages à poules qu’on m’avait proposées et où j’aurais dû accommoder tout mon monde, ma vision des choses s’était modifiée, et je ne pouvais me faire à l’immensité de ma propre chambre, qui me semblait démesurée. Était-ce bien là la chambre que j’avais louée pour six shillings par semaine ? Impossible ! Mais ma propriétaire, en frappant à ma porte pour voir si tout allait bien, vint dissiper mes doutes.

« Oh, oui, monsieur répondit-elle à une de mes questions, cette rue est une des dernières qui nous reste. Toutes les autres rues étaient comme celle-ci il y a huit ou dix ans, et elles étaient toutes habitées par des gens fort respectables. Mais les autres nous ont forcés à déloger. Tout le monde est parti, maintenant, sauf ici. C’est terrible, monsieur ! »

Elle m’expliqua le procédé de la saturation, par laquelle la valeur locative de tout un quartier monte, en même temps que la qualité de ses habitants descend.

« Vous voyez, monsieur, les gens comme nous ne sont pas habitués à s’entasser comme les autres. Nous avons besoin de plus d’espace. Les autres, les étrangers et ceux des basses classes, peuvent se mettre à cinq ou six familles dans une maison comme la mienne, qui nous suffit tout juste, pour une seule famille. Ils peuvent alors payer bien plus de loyer que nous ne pouvons le faire. C’est vraiment terrible, monsieur. Pensez donc, il y a seulement quelques années, tout le quartier était on ne peut plus respectable. »

Je la regardai — j’avais devant moi une femme, du meilleur rang de la classe laborieuse anglaise, bien élevée, qui se laissait lentement submerger par la marée nauséabonde et bourbeuse de l’humanité que les pouvoirs refoulent à l’est de Londres. Les banques, les usines, les hôtels et les bureaux sortent de terre, et comme les pauvres sont d’une race plutôt nomade, ils émigrent vers l’est, par vagues successives, saturant et contaminant l’un après l’autre tous les quartiers. Ils obligent les meilleurs ouvriers à s’expatrier sur les bords de la Cité, où l’Abîme les attend. Si cela ne se passe pas à la première génération, c’est le fait de la seconde ou de la troisième.

La disparition de la rue de Johnny Upright est une simple question de mois. Lui-même ne se fait pas beaucoup d’illusions.

« Dans deux ans, me dit-il, mon bail expire. Mon propriétaire est un homme comme moi. Il n’a pas augmenté le loyer des maisons qu’il possède dans ce coin, et c’est ce qui nous a permis de rester. Mais un jour ou l’autre, il peut vendre, ou mourir, pour nous, c’est la même chose. La maison sera alors achetée par un spéculateur, qui construira un atelier dans le petit bout de cour où je fais pousser ma vigne, puis une autre maison, et la louera à une autre famille. Et voilà, Johnny Upright n’aura plus qu’à s’en aller ! »

Et je vis nettement Johnny Upright, avec sa femme, ses filles, et le souillon qui leur servait de bonne, fuyant comme autant de fantômes vers l’est, à travers l’obscurité, la ville tentaculaire grondant à leurs pieds.

Mais Johnny Upright ne lutte pas seul. Loin, très loin, sur les bords de la ville, les petits hommes d’affaires, les petits industriels et les notaires opulents ont installé leurs pénates. Ils vivent dans de petits cottages, dans des villas isolées les unes des autres, avec un petit bout de jardin. Ils ont là de quoi remuer, et de l’espace pour respirer. Ils sont tout bouffis d’orgueil, et manifestent un profond mépris pour l’Abîme auquel ils ont échappé, et remercient le Seigneur de n’être pas comme ces gens inférieurs. Et voilà que Johnny Upright arrive, avec la cité tentaculaire à ses trousses. Les maisons de rapport surgissent comme par magie, on construit sur les jardins, les villas sont divisées et subdivisées en plusieurs appartements, et le manteau noir de Londres vient tout engloutir dans son linceul crasseux.




CHAPITRE IV

UN HOMME DE L’ABÎME


« Dites-moi donc, pourriez-vous me louer une chambre ? »

Tournant la tête, je m’adressai d’un air dégagé à une grosse bonne femme d’âge mûr, propriétaire d’un café pouilleux près du Pool, non loin du Limehouse.

« Ouais », répondit-elle sans enthousiasme, mon apparence étant sans doute nettement en dessous de celle des clients qui fréquentaient généralement son établissement.

Je n’en dis pas plus, et terminai en silence ma tranche de bacon et mon litre de thé fadasse. Elle ne s’intéressa plus à moi jusqu’à ce que, pour payer mon addition de quatre pence, je sortis de ma poche une poignée de dix shillings, qui produisit immédiatement le résultat que j’escomptais.

« Bien sûr que j’ai une chambre pour vous, mon bon monsieur », s’empressa-t-elle de me dire à la vue de tout mon argent. « J’ai de très belles pièces, et je suis certaine que vous vous plairez chez moi. Vous revenez d’un voyage, monsieur ? »

« Combien pour une chambre ? » demandai-je, me souciant peu de sa curiosité.

Elle m’inspecta de bas en haut avec une certaine surprise, puis ajouta : « Je ne loue pas de chambre. Je n’en ai déjà pas assez pour mes clients réguliers, ça n’est pas pour en donner à des clients de passage ! »

« Dans ce cas, je m’en vais chercher autre part », dis-je, d’un air profondément déçu.

Mais la vue de mes dix shillings l’avait aguichée. « Il me reste encore un bon lit que vous pourrez partager avec deux autres messieurs », s’empressa-t-elle d’ajouter. « Des gens tout à fait comme il faut. »

« Mais je ne veux pas coucher avec deux hommes », dis-je.

« Vous m’avez mal comprise », dit-elle. « Il y a trois lits dans la pièce, et elle est très grande. »

« Combien ? » demandai-je.

« Une demi-couronne par semaine. Deux shillings six pence, pour un locataire permanent. Vous vous plairez, avec vos deux compagnons de chambre. L’un d’eux travaille dans un hospice, et il est chez moi depuis deux ans. L’autre est mon locataire depuis six années, oui, ça va faire six ans dans deux semaines qu’il loge chez moi. Il est machiniste de son métier, et c’est vraiment un homme très bien et très comme il faut. Il n’a pas manqué une nuit de travail depuis qu’il est ici. Il se trouve bien chez moi, et il dit qu’il ne pourrait trouver mieux autre part. Il est aussi mon pensionnaire, comme tous les autres locataires, d’ailleurs. »

« Je suppose, insinuai-je d’un air innocent, qu’il doit pouvoir faire des économies… »

« Diable non ! Et il s’en tirerait encore moins bien s’il logeait autre part ! »

Je pensais alors à mon appartement dans les quartiers de l’ouest, avec plein de place sous le soleil et plein d’air bonifiant. Et c’était là tout ce que cet homme respectable et laborieux avait pu trouver, lui qui n’avait jamais manqué une seule nuit de travail, lui qui dépensait peu et qui était l’honnêteté même, à l’étroit dans une chambre qu’il devait partager avec deux autres locataires pour deux dollars et demi par mois, et qu’il pensait être un paradis, n’ayant aucune expérience sur le reste du monde ! Et moi j’étais là, avec en poche le pouvoir fantastique de mes dix shillings, qui allaient me permettre d’entrer dans sa chambre avec mes vieilles défroques et de partager son toit. L’âme humaine a besoin d’isolement, mais cet isolement doit parfois être rendu plus nécessaire que jamais dans une chambre à trois lits, où le premier venu, rien qu’en faisant tinter une dizaine de shillings, est le bienvenu.

« Ça fait combien de temps que vous êtes là ? » demandai-je.

« Ça fait treize ans, monsieur. Mais pensez-vous que le lit vous ira ? »

Tout en parlant, elle allait et venait dans la petite cuisine dans laquelle elle préparait les repas de ses locataires, qui étaient aussi ses pensionnaires. Depuis le temps que j’étais là, elle n’avait pas cessé de s’affairer tout en bavardant avec moi. C’était une laborieuse ; debout dès cinq heures et demie, et la dernière couchée, elle trimait jusqu’à n’en pouvoir plus, et cela depuis treize ans — avec pour toute récompense des cheveux gris et mal peignés, des vêtements sales, le dos voûté, et une besogne interminable dans ce café infect et nauséabond, tassé dans une ruelle sale et étroite et proche d’une mer, malsaine et fétide, pour ne pas en dire plus.

Comme je m’apprêtais à sortir, elle me demanda d’une voix engageante si je reviendrais pour voir la chambre.

Je me retournai pour la regarder, et réalisai alors la profonde vérité de cette très sage maxime « la véritable vertu trouve sa récompense en elle-même ».

Je revins alors vers elle. « Avez-vous, une fois dans votre vie, pris des vacances », lui demandai-je.

« Des quoi ? »

« Des vacances, un petit séjour à la campagne pendant un ou deux jours, pour changer d’air — enfin, vous savez bien, un petit peu de repos, quoi ! »

Elle éclata de rire, et pour la première fois, s’arrêta de travailler.

« Dieu tout-puissant, des vacances ! Pour des gens comme moi ! Vous voulez rire, non ! Attention où vous mettez les pieds », ajouta-t-elle d’un ton bref alors que je trébuchais sur le seuil délabré de son café.

Un peu plus bas, sur le West India Dock, je tombai sur un jeune gars qui regardait tristement l’eau bourbeuse. Une casquette de pompier lui cachait la moitié du visage et tout dans son accoutrement indiquait qu’il s’agissait d’un marin.

« Salut, vieux », lui dis-je pour commencer. « Peux-tu m’indiquer le chemin de Wapping ? »

« Toi, me répondit-il en situant tout de suite ma nationalité, tu es venu d’Amérique sur un bateau à bestiaux ! »

Et là-dessus, nous engageâmes une conversation qui se termina dans un « pub », devant deux pintes d’Half-and-half, une sorte de mélange de bière et de porter. Nous en arrivâmes alors à plus d’intimité, et lorsque je fis sortir de ma poche, avec une certaine ostentation, la valeur d’un shilling en petite monnaie (j’affirmai que c’était là tout mon avoir), et que je mis six pence à part pour mon lit du soir, et alignai les six autres pour une nouvelle tournée d’half-and-half, il me proposa généreusement de boire la totalité du shilling.

« Mon copain, celui qui partage ma chambre avec moi, a pris une sacrée cuite hier soir, m’expliqua-t-il, et les bobbies l’ont emmené. Si tu veux, tu peux venir coucher chez moi. Ça te va ? »

Je répondis par l’affirmative. Nous épongeâmes donc la valeur d’un plein shilling de bière, et je partis passer la nuit chez lui sur un lit misérable, dans un taudis aussi misérable. À la fin de la nuit, je connaissais tout sur lui. Comme mes expériences futures devaient me l’apprendre, il représentait à lui seul une foule innombrable d’ouvriers de la classe la plus basse de Londres.

Il était né à Londres, et son père, un pompier, avait été un ivrogne avant lui. Son enfance s’était passée dans les rues et les docks — il n’avait jamais appris à lire, et n’en avait jamais ressenti le besoin — il considérait cela comme parfaitement inutile et sans aucun intérêt pour un homme de sa condition.

Il avait eu une mère, et de nombreux frères et sœurs braillards, le tout entassé dans deux pièces. Ils arrivaient à survivre par une nourriture plus chiche et moins régulière que celle qu’il se procurait par ses propres moyens. Il ne revenait pas souvent à la maison, sauf les jours de malchance où il n’était pas arrivé à trouver de quoi manger. En chapardant un peu, en mendiant beaucoup le long des rues et sur le port, et aussi en servant à bord comme aide-cuistot ou comme soutier, pour terminer finalement comme pompier, il avait atteint ainsi la force de l’âge.

Au cours de son existence, il s’était forgé pour son usage une sorte de philosophie toute personnelle, pas très belle naturellement mais qui était logique, et lui donnait une certaine raison d’être. Lorsque je lui demandai quel était son but dans la vie, il me répondit sans hésitation « me saouler ». Un petit voyage en mer de temps à autre (car un homme doit travailler pour avoir de l’argent), la paye et, pour terminer, la grande beuverie. Puis les petites saouleries avec des copains de rencontre qui avaient encore quelques petites pièces, comme moi, et, lorsqu’il ne restait plus rien, un autre petit voyage en mer, et le cycle infernal recommençait.

« Et les femmes ? » lui dis-je quand il eut fini de proclamer que la boisson était le but suprême de sa vie.

« Les femmes ! » Il frappa son verre sur le comptoir avec force et dit tout ce qu’il avait sur le cœur. « Les femmes, c’est un truc que mon genre d’éducation m’a appris à laisser tranquille. Ça ne rapporte rien, mon pote, rien du tout ! Qu’est-ce qu’un type comme moi pourrait bien foutre avec une femme, hein ? Il y a eu ma mère, ça m’a suffit. Elle n’arrêtait pas de taper sur les gosses, et de rendre mon paternel dingue lorsqu’il rentrait à la maison, ce qui était rare, ça, c’est vrai mais pourquoi qu’il ne rentrait pas ? C’est à cause de ma mère, elle lui rendait la vie impossible, et c’est pour ça qu’il préférait prendre le large. Et les autres bonnes femmes, tu veux me dire comment elles traitent un pauvre gars comme moi avec ses quelques shillings. C’est une bonne cuite, une grosse bonne cuite que j’ai dans mes poches, et les femmes me feraient vite sortir tout ça jusqu’à ce que je ne puisse même plus me payer un verre. Voilà comment ça se passe, je le sais, j’ai essayé. D’ailleurs où il y a les femmes, il y a toujours des histoires, des cris, des scènes, des bagarres et des coups — et puis les bobbies, et les juges, et un mois de travaux forcés à la clef, et puis plus un sou lorsque tu sors de là. »

« Mais qu’est-ce que tu dis d’une femme et de petits enfants, insistai-je, une petite maison, bien à toi, avec tout le tremblement. Dis-moi, tu reviens d’un voyage, les petits gosses sautent sur tes genoux, ta femme, heureuse et souriante, t’embrasse tout en mettant le couvert, et tous les mioches viennent t’embrasser avant d’aller au lit, la marmite chantonne sur le feu, et tu parles à ta femme des endroits où tu as été, de ce que tu as vu, et elle te raconte tous les petits riens qui se sont passés à la maison pendant ton absence. »

« Quelle blague ! » s’esclaffa-t-il en me bourrant l’épaule d’un solide coup de poing. « Tu te fous de moi, hein ! Une petite femme qui m’embrasse, et des gosses qui me sautent dessus, et la marmite qui chante, le tout pour quatre shillings et dix pence par mois ! Et encore, quand je travaille, et pour rien quand je ne fous rien ! Je vais te dire, moi, ce qu’un type comme moi peut se payer avec ses quatre shillings et dix pence : un dragon avec des gosses qui braillent, pas de charbon pour faire chauffer la marmite, et la marmite au clou, c’est tout ce qu’il peut se payer, le type comme moi ! Une bonne femme, pourquoi ? Pour me rendre malheureux ? Des gosses ? Crois-moi, mon pote, suis mon conseil et n’en fabrique pas ! Regarde-moi, je peux boire de la bière quand j’en ai envie, et je n’ai pas de bonne femme ni de gosses qui me réclament à manger. Je suis un homme heureux, c’est vrai, avec ma bière et des potes comme toi, mon petit bateau qui arrive et un petit tour sur la mer. Dis donc, commande donc une autre tournée de bière half-and-half, c’est bon pour ma pomme. »

Sans m’étendre sur la conversation que j’ai eue avec ce jeune homme de vingt-deux ans, je pense en avoir suffisamment dit sur sa philosophie personnelle, et sur les raisons économiques qu’elle sous-entendait. Il n’avait jamais eu de vie de famille, et le mot « maison » n’évoquait en lui que des souvenirs déprimants. À cause du salaire de misère que son père touchait comme tous les hommes de sa classe, il se trouvait des raisons valables de considérer la femme et les enfants comme des objets encombrants, causes de la misère de l’homme. Hédoniste sans le savoir, très immoral et très matérialiste, il ne voulait rechercher que son propre plaisir, et le trouvait dans la boisson.

C’était un jeune alcoolique, une future épave, incapable de faire correctement un travail de soutier ; c’était une proie rêvée pour le ruisseau, puis pour l’asile, et la déchéance… Il voyait tout cela aussi bien que moi, mais n’avait pas l’air de s’en soucier. Depuis le moment de sa naissance, la force de tout ce qui l’entourait avait réussi à l’endurcir, et il voyait son avenir impitoyable, misérable et inéluctable avec un détachement et une indifférence que j’étais impuissant à secouer.

Et encore, ça n’était pas un mauvais bougre, il n’y avait rien chez lui de vicieux ou de brutal : sa moralité était tout à fait normale, et son physique était bien au-dessus de la moyenne. Ses yeux étaient bleus, arrondis, largement ouverts et abrités par de longs cils. Une sorte d’humour rieur pointait en eux. Ses sourcils et l’ensemble de ses traits n’étaient point désagréables, sa bouche et ses lèvres étaient gracieuses, quoique déjà marquées d’un pli amer. Seul le menton, trop court, était anormal. Mais j’ai connu des hommes très haut placés qui en avaient encore moins.

Sa tête, bien découpée, reposait si gracieusement sur un cou si parfait que je ne fus nullement surpris par la beauté de son corps lorsqu’il se déshabilla pour se mettre au lit, l’autre soir. J’ai vu beaucoup d’hommes se déshabiller, dans les gymnases ou dans les écoles d’entraînement physique, beaucoup d’hommes de bon sang et de bonne éducation, mais je n’en ai jamais vu qui pouvaient exhiber un corps aussi parfait que ce jeune alcoolique de vingt-deux printemps, que ce jeune dieu condamné à la déchéance et à la ruine dans quatre ou cinq années, qui finirait ses jours sans descendance pour recevoir le splendide héritage qu’on lui avait légué.

Il semble sacrilège qu’on puisse ainsi gaspiller sa vie, mais je dois de reconnaître qu’il avait raison de ne pas se marier, dans une ville telle que Londres, avec son maigre salaire de quatre livres et dix shillings. Le machiniste dont j’ai parlé tout à l’heure se contentait de pouvoir joindre les deux bouts, et il était heureux. Avec une femme et des enfants, il aurait dû partager sa maison avec bien plus de deux hommes, pour, à la fin, ne pas pouvoir boucler la boucle.

Plus je séjournais dans l’East End, et plus je me persuadais qu’il était criminel, pour les gens de l’Abîme, de se marier. Le maçon n’utilise pas les pierres friables pour bâtir un mur. Dans l’édifice social, il n’y a pas de place non plus pour elles, et la forme même de cette société sait qu’elle s’efforce de les attirer vers le bas de l’échelle, jusqu’à ce qu’elles s’effritent et ne soient plus bonnes à rien. Au fond de cet Abîme, on trouve les faibles, les abrutis par la boisson et les abrutis tout court. Et s’ils ont des enfants, la vie dans ces conditions est si précaire qu’elle se détruit d’elle-même, inéluctablement. La grande marche du monde vers un certain progrès passe au-dessus de ces gens ; non seulement ils n’ont aucun désir d’y prendre part, mais encore ils n’en seraient pas capables. Le monde du travail les rejette. Il y a des milliers d’êtres plus capables qu’eux, qui se cramponnent de toutes leurs forces aux pentes escarpées sur lesquelles ils se trouvent, et qui luttent comme des forcenés pour n’en pas glisser.

Cet Abîme de Londres est un vrai désastre. Toutes les années, et cela depuis plusieurs décennies, l’Angleterre rurale y déverse les flots d’une vie vigoureuse et forte, qui non seulement ne se renouvelle pas, mais qui meurt à la troisième génération. Les autorités compétentes déclarent que l’ouvrier londonien, dont les parents et les grands-parents sont nés à Londres, est un spécimen si rare qu’il n’existe pratiquement plus.

Mr. À.C. Pigou écrit quelque part que les vieillards pauvres, et le reste des gens qu’on appelle les « nécessiteux » par euphémisme, constituent 7,5 % de la population de Londres. Ce qui revient à dire que l’année dernière, hier même, aujourd’hui, et à la minute même où j’écris ces lignes, 450 000 d’entre ces créatures meurent misérablement au fond de cet impitoyable creuset social qu’on appelle « Londres ». Comment meurent-ils, ces gens ? Eh bien, je n’ai eu qu’à ouvrir un des journaux de ce matin pour vous en donner un exemple :


NÉGLIGENCE


« Hier, le docteur Wynn Wescott s’est livré à une enquête sur la mort d’Elisabeth Crews, âgée de soixante-dix-sept ans et qui demeurait au 32 d’East-wood Street, dans le quartier d’Holborn, et dont le décès remonte à mercredi dernier. Alice Mathieson a déclaré qu’elle était la propriétaire de la maison où vivait la défunte. Le témoin l’a vue pour la dernière fois lundi dernier. Elisabeth Crews vivait complètement seule. Mr. Francis Birch, agent de police suppléant dans le quartier d’Holborn, a déclaré, de son côté, que la défunte occupait la chambre en question depuis trente-cinq ans. Lorsqu’on a appelé le témoin, il a trouvé la femme dans un état épouvantable, et l’ambulance et le cocher ont dû être désinfectés après l’enlèvement du corps. Le Dr. Chase Fennell a diagnostiqué une mort provoquée par l’empoisonnement du sang consécutif au frottement des draps contre le corps, le tout à la suite de la négligence à laquelle s’était laissé aller la défunte, et de la saleté repoussante dans laquelle elle vivait. C’est dans ce sens que le jury a classé l’affaire. »

La conclusion la plus évidente qu’on doit tirer de ce petit incident concernant la mort d’une femme, c’est l’air de satisfaction suffisante avec lequel les personnalités officielles considèrent ce genre d’affaires, et rendent leur jugement. Que cette vieille femme de soixante-dix-sept ans puisse mourir de négligence, c’est à leurs yeux la meilleure chose qui peut lui arriver. C’est d’ailleurs de sa faute si elle est morte, et après avoir localisé la responsabilité, la société s’en retourne vaquer, avec la satisfaction du devoir accompli, à d’autres affaires qu’elle juge plus intéressantes.

Mr. Pigou a parlé de ces « nécessiteux » — il estime que, « par manque de force physique, d’intelligence ou de volonté, ou bien encore à cause de l’amalgame de ces trois causes, les travailleurs deviennent inefficaces, ou peu coopératifs, et se détruisent d’eux-mêmes. Ils sont souvent si peu intelligents qu’ils sont incapables de distinguer leur main gauche de leur main droite, et ne peuvent même pas se souvenir du numéro de leur maison. Leurs corps sont tellement affaiblis, et leur énergie si diminuée, que leurs affections se trouvent réduites à néant, et qu’ils sont incapables d’avoir une vie familiale ».

Quatre cent cinquante mille personnes, c’est quand même beaucoup de gens ! Notre jeune pompier était un pion dans toute cette armée de miséreux, et ça lui a pris du temps pour m’expliquer le peu qu’il avait à me dire. Je ne voudrais pas être présent lorsque tous ces gueux crieront d’une seule voix à la face du monde leur profond dégoût. Mais je me demande parfois si Dieu les entendra !




CHAPITRE V

CEUX QUI CÔTOIENT L’ABÎME


Ma première impression sur l’est de Londres avait, naturellement, été bien générale. Plus tard, les détails me sont apparus, et j’ai pu trouver, çà et là, dans ce chaos de misères, de petites oasis où régnait un certain bonheur. J’ai découvert des rangées de maisons dans de petites rues écartées, habitées par des artisans qui arrivent à y avoir un semblant de vie de famille. Le soir, on peut les voir assis sur le seuil de leurs portes, la pipe aux lèvres et des bambins sur leurs genoux, tandis que leurs femmes bavardent entre elles, heureuses, et que les rires fusent de toute part. Le bonheur de ces gens est manifestement très grand, car, en comparaison de la misère qui les entoure, ils sont dans l’aisance.

Mais quand on va au fond des choses, on se rend compte que ce bonheur est très triste, c’est une joie animale, le contentement de l’estomac bien rempli. Le caractère dominant de leur existence, c’est le matérialisme — ils sont stupides, lourds, et dépourvus de toute imagination. L’Abîme semble exhaler vers eux une atmosphère abrutissante de torpeur, qui les enveloppe et les étouffe. La religion même ne les atteint pas et, au-delà, ne leur apporte ni crainte ni réconfort. Ils ne s’en préoccupent pas et se contentent de ne demander à l’existence que la joie du ventre plein, la petite pipe du soir, et le verre d’half-and-half. Et ils sont contents avec ça.

Ce ne serait pas trop mal pour eux, si tout se résumait dans ces petites joies. Mais ça n’est pas le cas : la torpeur satisfaite dans laquelle ils se plongent est une sorte de paralysie implacable qui précède l’anéantissement. Ils ne font aucun progrès, et, dans leur cas, ne faire aucun progrès, c’est reculer et tomber dans l’Abîme. Ils commencent à vaciller dans leur propre temps de vie, et la chute sera complète lorsqu’on en viendra à leurs enfants, et à leurs petits-enfants. L’homme obtient toujours moins que ce qu’il demande, et comme dans leur propre cas ils ne demandent que le minimum, le peu qu’ils reçoivent ne peut absolument pas les sauver.

La vie dans une grande ville ne peut être qu’artificielle, pour l’homme, même dans les meilleures conditions. Mais à Londres on est tellement loin de la normale que l’ouvrier et l’ouvrière ne peuvent y résister, leurs corps et leurs âmes sont sapés par d’implacables et incessants courants, qui les détruisent jusqu’au bout. Leurs forces, tant physiques que morales, sont anéanties ; et le bon ouvrier, celui qui vient de débarquer de sa terre natale, se transforme, dans la première génération citadine, en un mauvais ouvrier. Puis, dans un second stade, il perd toute énergie, tout esprit d’initiative, et se trouve alors incapable de s’atteler aux besognes que son père faisait normalement, il est alors mûr pour prendre le chemin de l’abattoir, tout au fond de l’Abîme.

Et s’il n’y avait pas d’autre cause, l’air même qu’il respire (et dont il ne s’échappe jamais) est suffisant pour l’affaiblir physiquement et mentalement, et le rendre incapable de rivaliser avec l’immigration nouvelle des campagnes vers Londres, qui, elle, arrive fraîche et dispose. Elle vient vers la ville pour détruire, mais sera détruite à son tour.

Ne parlons pas des germes de maladies qui flottent dans l’atmosphère londonienne ; occupons-nous seulement des fumées qui s’y trouvent en permanence. Sir William Thiselton-Dyer, conservateur des jardins de Kew, a étudié cette fumée qui recouvre les plantes : selon ses calculs, il ne se dépose pas moins de six tonnes de matière solide, en particulier de la suie et des hydrocarbones goudronneux, par quart de mille carré, chaque semaine, dans Londres et dans ses faubourgs. C’est l’équivalent de vingt-quatre tonnes par semaine et par mille carré, soit mille deux cent quarante-huit tonnes par an et par mille carré. Sur la corniche au-dessous du dôme de la cathédrale St. Paul, on a récemment fait apparaître un dépôt de sulfate de chaux cristallisé. Ce dépôt s’était formé par l’action de l’acide sulfurique contenu dans l’atmosphère sur le carbonate de chaux de la pierre. C’est cet acide sulfurique que respire constamment l’ouvrier londonien, tous les jours et toutes les nuits de sa pauvre vie.

Il est bien évident que, dans ces conditions, l’enfant ne peut que se transformer en un adulte dégénéré, sans aucune virilité et sans force. C’est une race perdue aux genoux cagneux et à la poitrine étriquée, qui s’affaiblit et s’écrase dans la lutte brutale pour sa survie, tandis qu’elle est opposée aux légions envahissantes qui déferlent de la campagne. Les cheminots, les transporteurs, les conducteurs de bus, les porteurs de céréales et de bois, tous ceux enfin dont le travail nécessite une certaine force physique, sont recrutés parmi les nouveaux arrivants de la campagne. Rien que dans la Police Métropolitaine, on trouve, en gros, douze mille campagnards contre trois mille vrais Londoniens.

On est donc amené à conclure que l’Abîme n’est qu’une vaste machine à détruire les hommes, et lorsque je longeais ces petites rues écartées où les artisans repus passent les soirées sur le seuil de leurs portes, j’avais pour eux bien plus de pitié que pour ces quatre cent cinquante mille épaves déjà condamnées par l’Abîme, qui se meurent sur le bord de la fosse. Eux, au moins, meurent, c’est un fait acquis, tandis que les autres devront encore subir les longs tourments préliminaires à leur agonie, pendant deux, ou même trois générations.

Ils possèdent pourtant en eux toute la qualité de la vie, toutes les possibilités humaines, qui, sous des conditions normales, les feraient s’épanouir et donneraient naissance au cours des siècles, à des grands hommes, à des héros, et à des savants qui rendraient tout meilleur rien que par leur simple présence.

J’ai longuement parlé avec une femme qui représentait très exactement ce type de gens qui avait dû abandonner la petite maison qu’ils avaient dans l’une de ces rues isolées, et s’étaient alors retrouvés sur le chemin glissant de l’Abîme. Son mari était ajusteur, membre du Syndicat des Mécaniciens. Il était incapable de conserver un emploi régulier, et j’en avais déduit qu’il devait être un bien médiocre ouvrier, ou bien qu’il ne possédait même plus l’énergie et l’esprit d’entreprise nécessaires pour obtenir du travail et le garder.

Le couple avait deux filles, et tous les quatre vivaient dans une sorte de niche qu’on appelait « la chambre » par décence, et pour laquelle ils payaient sept shillings par semaine. Il n’y avait pas de poêle ; ils faisaient cuire leurs repas sur un petit réchaud bien sommaire placé dans la cheminée. Comme ils n’avaient pas de répondant, ils n’avaient pas le gaz à discrétion, et la compagnie leur avait installé un appareil fort ingénieux : en glissant un penny dans la fente de ce compteur, le gaz arrivait ; lorsque la valeur équivalente à ce penny était épuisée, le gaz se coupait automatiquement. « Le penny s’en va à toute vitesse, expliquait la bonne femme, et la cuisine est toujours à moitié cuite ! »

La faim était leur lot, à tous les quatre, depuis des années. D’un bout du mois à l’autre, ils se levaient de table avec la faim au ventre, prêts à recommencer un autre repas. Une fois qu’on a mis le pied sur la pente fatale, la sous-alimentation chronique est un facteur de dévitalisation, et la descente se fait encore plus rapide.

Pourtant cette femme était une bonne travailleuse. De quatre heures et demie le matin jusqu’à la dernière lueur de la nuit, elle s’esquintait, comme elle le disait, à coudre des jupes de drap, doublées et à deux volants, pour sept shillings la douzaine. Vous avez bien lu, douze jupes doublées et à deux volants pour sept shillings seulement, soit un dollar soixante-quinze, quatorze cents trois quarts par jupe.

Le mari, pour travailler, devait être membre d’un Syndicat ; il payait pour cela un shilling et six pence toutes les semaines. À la fin des grèves il avait pu reprendre son travail, et c’est dix-sept shillings qu’on avait exigés de lui, pour les mutuelles des grévistes.

On avait placé l’aînée des deux filles comme apprentie chez une couturière, et elle gagnait un shilling et six pence par semaine, (trente-sept cents et demi) soit un peu plus de cinq cents par jour. Lorsque vint la morte-saison on la congédia sans autre forme de procès. En l’embauchant à un salaire aussi bas, on lui avait bien dit qu’elle était là pour apprendre un métier, et qu’elle serait augmentée. Elle alla travailler ensuite dans un magasin de bicyclettes pendant trois années, au salaire de cinq shillings par semaine. Elle parcourait trois kilomètres pour se rendre à son travail, autant pour en revenir, et on la mettait à l’amende si elle arrivait en retard.

Pour l’homme et pour la femme, la partie était jouée, ils avaient perdu prise et perdu pied, et leur chute dans la fosse était inévitable. Mais que faut-il donc penser des filles ? Elles vivaient dans cette porcherie qu’on osait appeler une chambre, s’affaiblissant de jour en jour à cause de la malnutrition chronique qui était leur lot ; diminuées moralement et physiquement, quelles chances avaient-elles d’échapper à cet Abîme auquel leur naissance les destinait ?

Au moment où j’écris ces phrases, le silence a été troublé par une bagarre sans merci, dans la cour qui se trouve à côté de la mienne. Lorsque j’en ai entendu les premiers cris, je les ai pris pour des aboiements de chiennes en furie, et il m’a bien fallu quelques minutes pour réaliser qu’il s’agissait bien de glapissements d’êtres humains, et que c’étaient des femmes qui poussaient d’aussi horribles cris.

Des femmes saoules qui se battent ! Ce n’est déjà pas très réjouissant à imaginer, mais c’est encore bien pire de les entendre. Voilà, à peu près, ce que ça donnait :

Tout d’abord un caquetage incohérent, hurlé à perdre haleine par plusieurs gosiers. Puis une accalmie, dans laquelle on entendit la voix d’un enfant qui pleurait, et celle d’une jeune fille en larmes, qui tentait d’intercéder. Puis les hurlements stridents d’une femme : « Tu m’as frappée ! Tu viens de me frapper ! » et puis vlan ! Le défi est accepté et la bagarre recommence de plus belle.

Les fenêtres de l’arrière-face des maisons qui surplombent la scène sont garnies de spectateurs enthousiastes. Le bruit des coups et l’éclat des jurons, qui faisaient se figer mon sang dans mes veines, parviennent jusqu’à mes oreilles. Heureusement pour moi, je ne peux pas voir les combattantes.

De nouveau une accalmie, et puis : « Veux-tu bien laisser cet enfant tranquille ! » L’enfant, un petit bébé, hurle de terreur. « Très bien ! » répète inlassablement la femme, et au plus fort du combat, la partie adverse s’égosille en menaçant vingt fois : « Je m’en vais te balancer ce pavé sur la tronche » — et c’est évidemment ce qui se produit, à en juger par les hurlements qui s’ensuivent.

Une nouvelle accalmie. L’une des mégères est temporairement hors de combat et s’efforce de reprendre haleine. La voix enfantine continue à brailler, mais sur un ton plus bas, maintenant, et avec des signes manifestes de fatigue.

Puis les hurlements recommencent de plus belle, un peu comme ceci :

« Oui ? »

« Oui ! »

« Oui ? »

« Oui ! »

« Oui ? »

« Oui ! »

« Oui ? »

« Oui ! »

Les affirmations étant venues en nombre suffisant de la part de chacune des belligérantes, le conflit reprend à qui mieux-mieux. L’une des combattantes vient d’obtenir sur l’autre un avantage décisif, je m’en rends compte à la façon dont l’autre se met à hurler : « À l’assassin ! » Ces cris s’étranglent et meurent dans sa gorge qui râle, probablement sous la pression d’une poigne puissante.

De nouvelles voix se font entendre — et puis c’est l’attaque par le flanc. L’étranglement semble soudain se desserrer, comme en témoignent les cris d’« À l’assassin » qui cisaillent l’air une octave au-dessus. Le vacarme devient alors assourdissant, et la mêlée est générale.

Quatrième accalmie. Une nouvelle voix, celle d’une jeune fille, crie au moins cinq fois : « J’m’en vais au secours de ma mère. » « J’fais de mon mieux, j’voudrais bien vous y voir ! » Le combat reprend, les mères, les filles, et tout le monde s’en donne à cœur-joie. J’entends ma logeuse qui appelle sa petite fille, installée sur les escaliers de l’arrière, et j’en viens à me demander quel pourra bien être le résultat — sur son éducation — de tout ce qu’elle vient d’entendre.




CHAPITRE VI

COUP D’ŒIL SUR L’ENFER


Nous étions trois copains à descendre, ce jour-là, Mile End Road. L’un d’entre nous était une sorte de héros — il avait dix-neuf ans, mais était si frêle et si malingre qu’un simple coup de vent aurait pu, comme Fra Lippo Lippi, le casser en deux et le jeter à terre. Jeune socialiste, fougueux, il braillait d’enthousiasme, prêt pour le martyre. Il avait pris, en tant qu’orateur, une part active et dangereuse dans la plupart des meetings, publics ou privés, en faveur des Boers, qui avaient troublé, ces dernières années, la sérénité traditionnelle de la douce Angleterre. Il m’avait raconté un tas de choses, tandis que nous avancions : comment on l’avait rossé et mis à mal dans des jardins publics, et sur des tramways ; comment, un jour, il était monté haranguer la foule sur l’impériale du tram, pour y mener un combat sans espoir, tandis que tous les orateurs de son bord, l’un après l’autre, avaient été jetés à terre par la foule en colère, et copieusement rossés ; il avait aussi, avec trois de ses camarades, été pris à partie par la foule, dans une église où il s’était réfugié — parmi les projectiles et les morceaux de vitraux cassés qui volaient de toutes parts, il s’était courageusement battu contre la populace en furie, jusqu’à l’arrivée d’un peloton d’agents de police, qui les avaient tirés de cette fâcheuse situation. Il m’avait encore décrit les batailles rangées et sans merci, dans les corridors, les tribunes et les balcons des salles publiques, avec les escaliers qui volaient en éclat, les salles de conférences complètement dévastées, et les bras, les jambes, les caboches fracassés — puis, avec un soupir d’indicible regret, il m’avait regardé et avait déclaré : « Qu’est-ce que je peux vous envier, vous, les costauds ! Moi, je suis si maigre que je ne sers pas à grand-chose lorsqu’il s’agit de se bagarrer ! »

Et moi, comme je déambulais la tête et les épaules bien au-dessus de mes deux compagnons, je me souvenais aussi des robustes héros de cet Ouest d’où je venais, et que je me plaisais à envier moi aussi, en leur temps. Aussi, tout en contemplant ce jeune gringalet au cœur de lion, j’en vins à penser que c’est ce type d’homme qui, à l’occasion renverse les barricades et prouve au monde étonné que les héros n’ont pas oublié la façon de mourir.

Mon autre compagnon, qui vivait misérablement d’un travail d’atelier, prit alors la parole :

« Voilà, j’suis un gars costaud ! C’est pas comme les autres mecs d’où j’travaille. Ils disent tous que j’suis un beau spécimen de l’espèce humaine ! Tiens, r’garde un peu, j’pèse quand même mes soixante-trois kilos ! »

Comme j’avais un peu honte de lui avouer mon poids (soixante-dix-sept kilos) je me contentais d’enregistrer ses dires. Pauvre, pauvre petit homme gringalet ! Sa peau était maladive, son corps tout rabougri, sa poitrine étriquée, ses épaules voûtées par les innombrables heures de travail — et sa tête, pour couronner le tout, pendait lamentablement en avant ! Ah, oui, alors, c’était vraiment un « costaud ».

« Combien mesures-tu ? »

« Un mètre cinquante et un ! » me répondit-il avec fierté. « Les autres gars de l’atelier… »

« Fais-moi voir ton atelier », lui demandai-je.

Son atelier était fermé en ce moment, mais je manifestais un très vif désir de le visiter. Nous passâmes donc par Leman Street, puis coupâmes vers la gauche pour nous engager dans Spitalfields, et nous entrâmes dans l’impasse de la Poêle à frire. Une marmaille grouillante encombrait le pavé sordide semblable à une volée de têtards en train de se métamorphoser en grenouilles au fond d’un marais asséché. Dans le recoin d’une petite porte étroite, si étroite que nous fûmes obligés de nous mettre en travers pour l’enjamber, une femme était assise, et donnait son sein dénudé à téter à son bébé. Ce tableau était une véritable insulte au caractère sacré de la maternité. Nous plongeâmes dans le petit corridor sombre qui se trouvait derrière elle, et dans lequel nous fûmes rapidement cernés de toute part par une marmaille gesticulante — puis nous avançâmes dans un escalier encore plus étroit et plus encombré. Nous montâmes là trois étages, dont les paliers de cinquante centimètres de côté étaient encombrés de tas de détritus et d’ordures.

Dans cette abomination qu’on osait appeler une maison, il y avait sept pièces. Dans six d’entre elles, une vingtaine de personnes des deux sexes et de tous âges cuisinaient, mangeaient, dormaient et travaillaient. Les pièces occupaient en moyenne deux mètres sur trois. Nous pénétrâmes dans la septième — c’était là le taudis où cinq ouvriers « turbinaient ». Il mesurait deux mètres sur trois, lui aussi, et la table qui servait d’atelier prenait à elle seule la plus grande partie de cet espace. Sur cette table, il y avait cinq formes à chaussures — les hommes ne pouvaient vraiment avoir que le minimum de place pour travailler, le peu qui restait était encombré par des bouts de carton, des morceaux de cuir, des piles de dessus de chaussures, et par tout ce qui est nécessaire pour réunir le dessus des chaussures aux semelles.

Dans la pièce à côté végétaient une femme et six enfants, et sur le même palier, dans un autre trou à rats, se terrait une veuve, nantie d’un fils unique de seize ans qui se mourait de tuberculose. La veuve vendait des bonbons dans la rue, et, d’après ce qu’on m’a dit, ce misérable travail n’arrivait jamais à procurer à son fils les trois quarts de litre de lait dont il avait besoin chaque jour. Cet enfant moribond et rachitique ne mangeait de la viande qu’une seule fois par semaine, et encore, il fallait voir quelle viande ! Personne au monde ne peut s’en faire une idée s’il n’a, de sa vie, regardé la pâtée des cochons.

« Quand il tousse, c’est terrible ! » me déclara tout de go mon compagnon, en parlant du pauvre gosse. « Nous, quand on travaille, forcément, on l’entend tousser. C’est terrible, vraiment terrible ! »

Et moi, je pensais que le voisinage de cette toux et des bonbons ne pouvait être qu’un danger supplémentaire dans cet environnement hostile dans lequel baignaient les enfants du taudis.

Lorsqu’il y avait du travail, mon compagnon « turbinait » avec quatre autres ouvriers dans cet espace de deux mètres sur trois. Pendant l’hiver, on faisait brûler une lampe pour s’éclairer, et sa fumée venait se mêler à l’air déjà vicié, qu’on respirait, respirait, et respirait encore…

Lorsque tout allait bien, c’est-à-dire lorsqu’il y avait une abondance de travail, mon compagnon gagnait jusqu’à trente « bob » par semaine. Trente shillings, quoi, ou sept dollars et demi.

Mais il refréna aussitôt son enthousiasme, et ajouta que c’était vraiment là le maximum. « Et encore, nous travaillons douze, treize et même quatorze heures d’affilée, et le plus vite possible. Tu devrais nous voir, ça va à toute vitesse. Pour quelqu’un qui n’a jamais vu ça, c’est affolant ! Les clous volent de notre bouche comme d’une machine. Tiens, regarde ma bouche ! »

Je jetai un regard : ses dents étaient toutes usées par le frottement continuel des clous, elles étaient noires comme du charbon, et toutes pourries.

« Ça serait encore pire si je ne les nettoyais pas ! » ajouta-t-il.

Il me dit ensuite que les ouvriers devaient fournir leurs outils, les clous, les « crépins », le carton, et payer le loyer et la lumière, et je ne sais quoi encore. Les trente shillings en question n’étaient que ce qui restait du salaire, tous frais déduits.

« Mais combien de temps dure-t-elle, cette bonne saison pendant laquelle tu reçois le salaire royal de trente shillings ? » demandai-je.

« Quatre mois. Le reste de l’année, ça tourne autour d’une demi-livre à une livre » (deux dollars et demi, ou cinq dollars). La semaine en cours était déjà à moitié partie, et il n’avait encore gagné que quatre « bob », soit un dollar. Il me fit comprendre que c’était très bien payé, pour du travail en atelier.

Je regardai par la fenêtre, qui aurait normalement dû donner sur la cour intérieure des maisons voisines. Il n’y avait pas de cour — ou plutôt si, mais elle était envahie de bicoques à un étage, véritables étables à vaches dans lesquelles s’entassaient d’autres gens. Les toits de ces taudis étaient recouverts d’immondices, qui atteignaient par endroits une bonne trentaine de centimètres, et servaient de dépotoir aux habitants du second et du troisième étage de la maison où nous nous trouvions. Je discernai des arêtes de poissons, des os de viande, de la tripaille, des chiffons puants, de vieilles chaussures, de la vaisselle cassée, et toutes les déjections d’une porcherie à trois étages.

« C’est la dernière année qu’on fait ce travail, ils vont acheter des machines et nous foutre à la porte », dit mon cordonnier d’une voix mélancolique, tandis que nous sortions, enjambant la bonne femme aux seins nus, et que nous replongions dans le grouillis des gosses braillards.

Nous visitâmes ensuite les groupes d’habitations de la ville de Londres construits sur l’endroit même des taudis où vivait « l’enfant du Jago » d’Arthur Morrison. Certes, les maisons permettaient de loger bien plus de monde qu’auparavant, et étaient beaucoup plus salubres, mais elles étaient habitées par des ouvriers et des artisans d’une classe plus aisée que ceux qui vivaient avant dans les taudis. Le triste de l’affaire, c’est qu’on avait chassé ces derniers, et qu’ils s’étaient dirigés tout droit vers d’autres taudis ou en avaient eu de nouveaux.

« Et maintenant, fit le cordonnier, le gars qui était si fier de pouvoir travailler à une cadence ahurissante, je vais te montrer l’un des poumons de Londres. C’est le jardin de Spitalfields. » Et il fit tourner dans sa bouche le mot « jardin » avec un certain mépris.

L’ombre de Christ’s Church s’étend sur le jardin de Spitalfields. Et dans cette ombre, sur le coup de trois heures, je vis un spectacle que je souhaite ne plus jamais revoir. Aucune fleur ne pousse dans ce jardin, bien plus petit que le jardin de roses que je possède aux États-unis. Il n’y a que de l’herbe enfermée, comme dans tous les jardins publics de Londres, par une clôture en fils de fer barbelés, puisque les sans-abri, hommes et femmes, ne pouvaient venir y dormir la nuit.

Au moment même où nous pénétrions dans le jardin, une vieille femme, portant entre cinquante et soixante ans, nous dépassa. Elle avançait d’un pas ferme et résolu, sinon solide, et portait à cheval sur son épaule deux volumineux balluchons, enveloppés dans une toile de sac, qui se balançaient devant et derrière elle. C’était une clocharde, une pauvre sans-logis, trop fière pour venir traîner sa carcasse croulante jusqu’à la porte de l’asile de nuit. Comme les escargots, elle emportait sa maison sur son dos, et les deux paquets renfermaient tous ses ustensiles de ménage, sa garde-robe, son linge, et tous les accessoires qui lui permettaient encore de préserver sa coquetterie féminine.

Nous montâmes l’étroite allée de graviers. Sur les bancs qui la bordaient, on pouvait voir des corps humains misérables et tout tordus, qui auraient permis à Gustave Doré de dessiner des visions plus diaboliques que celles qu’il a réussi à nous camper. Ce n’était qu’une confusion de haillons, de saleté, de maladies repoussantes, de plaies suppurantes, de chairs meurtries, de monstruosités ricanantes et de figures bestiales. Un vent aigre et glacé soufflait, et toutes ces créatures se pelotonnaient dans leurs haillons, dormant pour la plupart ou bien s’y essayant. Ici, une douzaine de femmes de vingt à soixante-dix ans s’étaient affalées sur les bancs. Près d’elles, un petit enfant, qui pouvait bien avoir neuf mois, était étendu, endormi à plat sur le bois dur du banc, sans oreiller sous la tête ni couverture sur le corps, et sans que personne ne songe à le surveiller. Un peu plus loin, une demi-douzaine d’hommes dormaient tout debout, appuyés les uns sur les autres pour ne pas tomber. Plus loin encore, une petite famille, un enfant endormi sur les bras de sa mère, tandis que le mari (ou l’ami) réparait maladroitement un soulier hors d’usage. Sur un autre banc, une femme égalisait avec un couteau les lambeaux effilochés de ses hardes tandis qu’une autre, armée de fil et d’une aiguille, raccommodait les déchirures de sa robe. Un homme tenait une femme endormie dans ses bras. Puis, plus loin, un autre homme, les vêtements maculés de la boue des ruisseaux, dormait, la tête posée sur les genoux d’une femme à peine âgée de vingt-cinq ans, et qui somnolait elle aussi.

C’était ce sommeil qui m’intriguait. Pourquoi donc les neuf dixièmes de ces gens étaient-ils endormis, ou tout au moins cherchaient-ils à dormir ? Ce n’est que bien après que j’en connus la raison : un règlement, décrété par les pouvoirs publics, interdit aux sans-logis de dormir la nuit sur la voie publique. Sur le pavé, devant le portail de Christ’s Church dont les colonnades s’élèvent sereinement vers les cieux en de majestueuses rangées, on pouvait voir des files d’hommes écroulés par terre, assoupis, ou bien trop plongés dans leur torpeur pour se lever, ou même s’intéresser à notre venue.

« Un des poumons de Londres, dis-je, non, c’est un abcès, une grande plaie béante pleine de pus. »

« Dis-donc, pourquoi est-ce que tu m’as amené ici ? » demanda le bouillant jeune socialiste, son délicat visage rendu encore plus pâle par ce dégoût à la fois physique et moral.

« Ces femmes que vous voyez là, continua notre guide, vont aller se vendre cette nuit pour deux ou trois pence, ou même pour un croûton de pain rassis. »

Il dit cela avec un ricanement vulgaire.

Mais qu’aurait-il pu ajouter que je ne savais déjà ? L’homme écœuré que j’étais criait de toutes ses forces : « Pour l’amour du Ciel, partons de cet enfer ! »




CHAPITRE VII

UN DÉCORÉ DE LA « VICTORIA CROSS »


Il n’est pas facile de se faire admettre dans un asile. J’ai déjà fait deux essais infructueux, et je vais bientôt en faire un troisième. La première fois, je me suis mis en piste à sept heures du soir, avec quatre shillings dans ma poche. J’ai donc commis deux erreurs. Tout d’abord, celui qui cherche à se faire admettre dans un asile doit être vraiment indigent, et, comme il est sujet à une fouille rigoureuse, il doit absolument ne rien avoir sur lui — quatre pence (quatre shillings, à plus forte raison) sont largement suffisants pour lui barrer la porte. Ensuite, j’ai commis la faute d’arriver trop tard. Sept heures du soir, c’est une heure bien trop tardive pour un pauvre en quête d’un lit.

Pour l’édification des populations bien pensantes et innocentes auquel ce livre s’adresse, je vais expliquer ce qu’est un asile de nuit. C’est un établissement où l’individu, sans foyer, sans lit, et sans argent, peut éventuellement, s’il en a la chance, faire reposer ses vieux os fatigués, et puis, le lendemain, travailler comme terrassier pour payer ce repos.

Mon second essai pour entrer à l’asile avait commencé sous de meilleurs auspices. Je m’étais mis à l’œuvre dès le milieu de l’après-midi, flanqué de mon bouillant jeune socialiste et d’un autre ami, avec pour tout viatique trois pence. Ils m’amenèrent à l’asile de Whitechapel, que je reconnus de loin. Il était cinq heures et quelques minutes, mais déjà une queue longue et mélancolique s’était former, elle s’étendait au-delà du coin de la rue et allait se perdre dans le lointain.

C’était un spectacle très triste que celui de ces hommes et de ces femmes qui attendaient dans la grisaille froide de la fin de la journée, qu’on veuille bien leur donner un abri pour la nuit, et je dois avouer que ce courage faillit me manquer. Tel le petit garçon à la porte du cabinet du dentiste, je me découvris soudain des centaines de bonnes raisons pour m’enfuir. Quelques signes de cette lutte intérieure avaient dû percer sur mon visage, car l’un de mes deux compagnons me dit : « N’aie donc pas peur, vieux… tu es d’une trempe à faire cette expérience. »

Certainement, j’étais de cette trempe, mais je devins subitement conscient que même les trois pence que je possédais constituaient un trésor par trop royal pour la foule où je me trouvais, et, afin de supprimer toute cause d’inutile jalousie, je vidai complètement ma poche. Cela fait, je dis au revoir à mes deux compagnons, et le cœur battant un peu plus que de coutume, je me laissai aller au bout de la rue, et pris ma place dans la queue. Cette queue de pauvres gens qui chancelaient au bord de leur descente vertigineuse vers la mort paraissait, de loin, lamentable. Elle l’était encore plus que je ne me l’étais imaginé.

À côté de moi, il y avait un homme gros et court. Encore frais et gaillard, bien que très âgé, il avait la peau rugueuse et tannée des gens qui ont sué longtemps les coups du soleil et de la mer. On ne pouvait s’y tromper, c’était un vieux marin. Immédiatement, je me remémorai quelques fragments du « Galérien », de Kipling :

« Par la marque sur mon épaule, et la plaie de l’acier tenace

« Par la trace du fouet et les cicatrices qui ne guériront jamais

« Par mes yeux vieillis à scruter le soleil sur la mer

« Je suis bien payé de ce que j’ai fait… »

Vous allez voir que mes déductions étaient on ne peut plus correctes, et ces vers on ne peut plus appropriés.

« Je commence à en avoir plein le dos », se plaignait-il à son voisin. « Je vais me payer un gars, un de ces soirs, et je vais me faire coffrer pendant une quinzaine. Là, au moins, j’aurai un bon lit, et, sans m’en faire, je toucherai une meilleure croûte que celle qu’on a ici. La seule chose qui me manquera c’est mon tabac ! » — il prononça ces derniers mots après coup, avec une nuance de regret et de résignation dans la voix.

« Ça fait maintenant deux nuits que je dors dehors, ajouta-t-il, et avant-hier je me suis fait tremper jusqu’aux os, ça ne peut pas durer comme cela. Je commence à me faire vieux, et un de ces quatre matins, ils vont me trouver mort sur le trottoir. »

Il se tourna vers moi avec une sourde colère : « Ne te laisse pas vieillir, mon petit[6]. Meurs quand tu es encore jeune, sinon tu deviendras comme moi, je t’assure ! J’ai quatre-vingt-sept ans, et j’ai bravement servi mon pays. Trois galons et la « Victoria Cross », et voilà tout ce que j’en retire ! Je préférerais être mort, oui, mort et enterré ! La mort n’arrivera jamais assez vite, c’est moi qui te le dis ! »

Ses yeux se voilèrent de larmes, mais avant que l’autre homme n’ait pu commencer à le réconforter, il fredonna un joyeux refrain de matelot, prouvant ainsi que le parfait désespoir n’est pas de ce monde.

Encouragé par les uns et les autres, voici l’histoire qu’il nous raconta tandis qu’il attendait dans la queue pour l’asile, après avoir couché dans la rue deux nuits de suite.

Tout gamin, il s’était enrôlé dans la marine britannique, et avait fidèlement servi pendant plus de quarante ans. Les noms, les dates, les commandants, les ports, les bateaux, les combats et les batailles, tout cela coulait de ses lèvres comme d’une source intarissable, mais je suis incapable, naturellement, de me souvenir de tous ces détails, car il est difficile de prendre des notes à la porte d’un asile de nuit. Il avait fait « la Première Guerre de Chine », comme il se plaisait à le dire, s’était engagé dans la Compagnie de l’Est de l’Inde, et avait servi dix ans là-bas. Puis il était retourné aux Indes avec la flotte anglaise, au moment de la mutinerie. Il avait aussi fait la guerre de Birmanie et celle de Crimée, et avait eu l’honneur de combattre et de travailler sous pavillon anglais dans presque tous les coins du monde.

Et puis la catastrophe s’était produite. C’était probablement une toute petite cause qui avait été la raison de tous ses ennuis. Le lieutenant avait-il mal digéré ce jour-là, ou bien s’était-il peut-être couché trop tard la nuit précédente, ou encore avait-il des dettes criardes qui le préoccupaient, ou bien le commandant lui avait-il parlé rudement — quoi qu’il en soit, pour une cause ou pour une autre, ce jour-là, le lieutenant était de fort méchante humeur. Le matelot, comme les autres, était occupé à manœuvrer les cordages à l’avant du navire.

Je vous prie de noter que notre matelot avait loyalement servi plus de quarante ans dans la marine, qu’il avait obtenu trois galons et la Victoria Cross pour s’être distingué dans une bataille — ce n’était en aucun cas un mauvais marin. Mais le lieutenant, mal luné, le traita d’un nom… eh bien, pas très joli, naturellement, et qui faisait référence à sa mère. Quand j’étais petit on se battait comme des chiffonniers si l’un d’entre nous proférait une telle insulte à l’égard de la mère d’un autre, et beaucoup sont morts, dans le pays d’où je viens, pour avoir traité d’autres gens de ce nom.

Bref, le lieutenant appela comme cela le matelot. Juste à ce moment, et par un malheureux hasard, le matelot tenait dans ses mains une barre de fer. Sans même réfléchir il en assena un coup sur la tête du lieutenant, qui dégringola dans les cordages et piqua une tête par-dessus bord.

Et alors, selon les propres termes de notre homme : « Je me suis rendu compte de ce que j’avais fait. Je connaissais les lois, et je me suis dit en moi-même : « C’en est fini, mon vieux Jack, tu es dans une sacrée mélasse ! » Je sautais dans l’eau après lui, mais mon cerveau me commandait de nous noyer tous les deux. C’est ce que j’aurais dû faire, ça, vous pouvez me croire, si le canot du navire amiral n’avait fait marche sur nous. Il est arrivé juste au moment où nous remontions vers la surface ; moi, je tenais le lieutenant, et lui flanquais de grands coups de poing pour le faire couler — c’est ce qui m’a perdu. Si je n’avais pas été en train de le battre, j’aurais pu prétendre que, voyant ce que j’avais fait, j’avais sauté à l’eau pour le sauver. »

Puis ce fut la cour martiale, ou bien un tribunal qu’on appelle d’un tout autre nom parmi les gens de mer. Il connaissait par cœur la sentence, mot pour mot, comme s’il l’avait apprise et se l’était récitée avec rancœur maintes et maintes fois. Et voilà, à cause de la discipline et du respect dû à des officiers qui ne se conduisent pas toujours en gentlemen, le châtiment d’un marin qui s’était conduit comme un homme. Il avait été dégradé, réduit au rang de simple matelot, privé de la part de butin qu’on lui devait, et de tous ses droits à la retraite. On lui avait enlevé aussi sa Victoria Cross. Puis on le renvoya de la marine avec un bon certificat (parce que c’était sa première faute), cinquante coups de lanière et deux ans de prison.

« J’aurais bien voulu me noyer ce jour-là, Dieu m’est témoin que j’aurais bien voulu me noyer ce jour-là ! » fit-il en guise de conclusion. La queue avait avancé, nous étions déjà de l’autre côté du coin.

Enfin, nous aperçûmes la porte par laquelle les pauvres étaient admis par petits groupes. Là, j’appris une chose qui ne laissa pas de me surprendre : comme on était mercredi, aucun d’entre nous ne serait relâché avant vendredi matin. En clair, et vous, les fumeurs de tabac, vous me comprendrez. Cela voulait donc dire que nous ne pourrions emporter notre tabac. Il nous fallait y renoncer à la minute même où nous entrerions. Selon certains on rendait quelquefois le tabac à la sortie de l’asile ; d’autres fois, il était détruit.

Le vieil homme de la mer me donna un bon exemple : il ouvrit sa blague, en vida le contenu (une pitoyable quantité de tabac) dans un petit bout de papier. Il plia ensuite le tout très soigneusement, tassa le tabac dans le papier, puis installa le petit paquet ainsi fait dans sa chaussette, à l’intérieur du soulier. J’en fis autant, et plaçai mon tabac dans ma chaussette. Quarante heures sans tabac est un supplice intolérable, tous les fumeurs de tabac en conviendront — Petit à petit, la queue avançait, et nous approchions lentement mais sûrement du guichet. Comme nous passions devant la grille en fer, un homme apparut juste sous nos yeux, et le vieux marin lui demanda :

« Combien y a-t-il encore de places ? »

« Vingt-quatre », lui répondit-on.

Nous jetâmes un regard anxieux devant nous, et nous mîmes à compter. Il y avait trente-quatre pauvres bougres qui nous précédaient. La déception et la consternation se dessinèrent sur tous les visages autour de moi. Il est très désagréable, quand on a faim et qu’on n’a pas d’argent, d’envisager de passer la nuit à la belle étoile. Mais, contre toute évidence, nous nous prîmes à espérer jusqu’au moment où, lorsqu’il n’y eut plus que dix personnes, le portier nous renvoya tous.

« Complet ! » — ce fut là son seul mot. Il fit claquer la porte en la refermant.

Comme un éclair, en dépit de ses quatre-vingt-sept ans, le vieux matelot se mit à détaler de toutes ses forces dans l’espoir insensé de trouver un abri autre part. Moi, je restai à discuter avec deux autres hommes qui avaient l’expérience des asiles de nuit ; ils en connaissaient un où nous pourrions aller nous présenter. Ils tombèrent d’accord sur l’asile de Poplar, à trois milles de là, et nous nous mîmes en route.

Comme nous tournions le coin de la rue, l’un d’entre eux fit : « J’aurais bien pu rentrer dans cet asile, aujourd’hui — je suis arrivé à une heure, juste au moment où la queue venait de se former. Mais il y a les favorisés, toujours les mêmes, et on les laisse entrer tous les soirs. »




CHAPITRE VIII

LE CHARRETIER ET LE CHARPENTIER


Aux États-unis, j’aurais pu prendre le charretier, avec sa figure soignée, sa barbiche au menton et sa lèvre supérieure bien rasée, pour un contremaître ou un ouvrier aisé. Quant au charpentier, eh bien, je l’aurais tout simplement pris pour un charpentier. Tout en lui faisait ressortir sa profession, il était maigre et nerveux, avec des yeux perçants et vifs, et des mains déformées par les outils pendant les quarante-sept années de travail acharné qui avaient été les siennes. Ces deux hommes étaient fort âgés, et leurs enfants, bien loin d’avoir grandi et d’avoir pris soin d’eux, étaient morts. Les années les avaient marqués, ils avaient été éjectés du monde du travail par des rivaux plus jeunes et plus forts qu’eux, qui avaient pris leur place.

Ces deux hommes, renvoyés de l’asile de Whitechapel, s’étaient joints à moi pour aller à l’asile de Poplar. Non par curiosité mais plus simplement parce que c’était leur dernière chance : Poplar, ou bien les rues et la nuit. Les deux hommes avaient vraiment envie de coucher dans un lit, cette nuit-là, parce que, comme ils le disaient, ils étaient « complètement vidés ». Le charretier, âgé de cinquante-huit ans, avait passé les trois dernières nuits sans abri pour dormir, tandis que le charpentier, qui, lui, accusait soixante-cinq ans, venait de se payer cinq nuits à la belle étoile.

Mais, bonnes gens bien nourris et repus de viande appétissante, et dont les draps blancs et les chambres confortables vous attendent chaque soir, comment pourrais-je vous faire comprendre toute la souffrance d’une seule nuit sans sommeil dans les rues londoniennes ?

Croyez-moi, on a l’impression que mille siècles se sont passés avant que l’est se colorie des nuances de l’aurore ; on frissonne, jusqu’à en crier, tant chaque muscle endolori fait mal, et l’on s’étonne, après toutes les souffrances endurées, d’être encore en vie. Si l’on s’étend sur un banc et que l’on ferme les yeux, parce qu’on tombe de fatigue, un policeman vous réveille et vous intime grossièrement l’ordre de « dégager ». On peut se reposer sur les bancs, bien qu’ils soient rares et très espacés les uns des autres — mais si on se repose ou se met à dormir, on vous oblige à ficher le camp, et à trimbaler votre corps déjà exténué à travers les rues sans fin. Et si vous cherchez, par une ruse désespérée, une allée délaissée ou bien un passage plongé dans l’obscurité et que vous vous y étendiez, le policeman omniprésent vous en fera déloger pareillement. C’est son travail de vous faire « ficher le camp ». C’est une loi votée par le Pouvoir qui vous fait éjecter de partout.

Quand arrive le petit jour, votre cauchemar serait fini, vous pourriez rentrer chez vous pour vous rafraîchir. Jusqu’à la fin de votre vie, vous raconteriez l’histoire de vos aventures à vos amis, tout remplis d’admiration. Et votre histoire deviendrait de plus en plus belle, votre petite nuit de huit heures serait une Odyssée, et vous, un autre Homère.

Ce n’est malheureusement pas ainsi que ça se passe pour les sans-abri du genre de ceux qui déambulaient avec moi jusqu’à l’asile de Poplar. Il y en a trente-cinq mille comme eux, des hommes, des femmes, à Londres, tous les soirs. Ne vous encombrez pas de ces chiffres en allant dormir — si vous faites partie des gens sensibles, vous ne sommeilleriez pas aussi bien que d’habitude. Pour des vieilles gens de soixante, de soixante-dix et même de quatre-vingts ans, sous-alimentées et qui n’ont vraiment que la peau sur les os, saluer le petit matin glacé, puis chanceler toute la journée dans une course folle pour un quignon de pain, avec le spectre grandissant d’une nouvelle nuit sans sommeil, et cela pendant cinq jours et cinq nuits — oh, bonnes gens, repus de bonne viande et de sommeil douillet, vous ne comprendrez jamais ce que cela signifie.

Je marchais donc sur Mile End Road en compagnie du charretier et du charpentier. Mile End Road est un très vaste faubourg, en plein cœur de l’est de Londres, et il y avait bien dix mille personnes qui déambulaient cette nuit-là dans la froideur de la nuit. Je vous donne ces précisions pour que vous puissiez apprécier pleinement ce que je vais vous décrire dans le prochain paragraphe. Comme je viens de le dire, nous marchions, quand, devenus soudain amers, mes compagnons, se mirent à pester à haute voix et je fis chorus avec eux. Je me mis à maudire ce pays, comme il sied à une épave américaine échouée sur cette terre étrangère et inhospitalière. Comme j’essayais de le leur faire croire, ils me prirent pour un homme de la mer, qui, ayant dépensé tout son argent à faire la noce, avait échangé ses vêtements (ce qui n’était pas si rare que cela chez les hommes de mer) et, complètement fauché, était à la recherche d’un bateau pour repartir. Cette histoire rendait vraisemblables mon ignorance des mœurs anglaises en général, et celles des asiles de nuit en particulier, ainsi que ma curiosité à leurs égards.

Le charretier avait fort à faire à suivre notre allure (il m’avoua qu’il n’avait rien mangé de toute la journée), mais le charpentier, maigre et affamé, son manteau gris et en loques flottant tristement dans la brise, allait d’un pas long et infatigable qui me rappelait très fortement l’allure du loup ou du coyote des prairies. Tous les deux regardaient fixement le pavé, tout en marchant et en parlant, et, de temps à autre, l’un d’eux s’arrêtait pour ramasser quelque chose, sans cesser de marquer le pas. Je pensais que c’était des mégots de cigares ou de cigarettes qu’ils recueillaient ainsi, et, pendant quelque temps, je n’y pris aucune attention. Puis voici ce que je remarquais.

Sur le trottoir visqueux et humide de crachats, ils ramassaient des morceaux de pelures d’oranges et de pommes, des queues de grappes de raisins, et les mangeaient. Ils faisaient craquer entre leurs dents les noyaux de reines-claudes pour en faire sortir l’amande. Ils ramassaient des miettes de pain de la grosseur d’un pois, et des trognons de pommes si noirs et si sales qu’ils n’en avaient même plus l’apparence. Et ces deux hommes portaient à leur bouche toutes ces choses repoussantes, les mâchaient et les avalaient. Et cela, entre six et sept heures, dans cette soirée du 20 août de l’an de grâce 1902, dans le cœur de l’empire le plus vaste, le plus flottant et le plus puissant que le monde ait jamais connu.

Ces deux hommes me parlaient. Ils n’étaient pas fous, non, ils étaient tout bonnement vieux. Et, naturellement, leurs entrailles empuanties par ces détritus du pavé, ils m’expliquaient les révolutions sanglantes. Ils s’exprimaient comme des anarchistes, comme des fanatiques, et comme des illuminés. Qui donc pourrait les en blâmer ? En dépit de mes trois repas convenables de la journée, et du lit bien chaud que j’aurais pu occuper cette nuit si je l’avais voulu, de toute ma philosophie sociale et de ma croyance en une évolution progressive, en une amélioration systématique de la vie, je me sentais poussé à parler comme eux, ou à tenir ma langue. Pauvres insensés ! Aucun d’entre eux n’est de l’espèce des révolutionnaires ; lorsqu’ils mourront et seront réduits à l’état de poussière, ce qui ne saurait tarder, d’autres illuminés viendront prendre la relève et parler de révolution sanglante tout en ramassant des détritus sur les trottoirs tout souillés de crachats, de Mile End Road, pour se rendre à l’asile de Poplar.

J’étais étranger, jeune par surcroît. Le charretier et le charpentier tenaient à m’expliquer mille choses utiles, et à me donner des conseils. Le plus bref et le meilleur se résumait à quitter le pays au plus vite. « Aussitôt que Dieu me le permettra », leur dis-je. « J’irai frapper en haut lieu, jusqu’à ce que vous perdiez la trace même de ma fumée. » Ils sentirent toute la force de ce que je venais de dire, sans en comprendre exactement le sens, et remuèrent la tête en signe d’approbation.

« Il y a des jours où on se sent vraiment une âme d’assassin, dit le charpentier. » Je suis vieux, maintenant, les plus jeunes ont pris ma place, mes vêtements sont en lambeaux. Avec eux, je trouve encore bien plus difficilement du travail. Je vais à l’asile pour y coucher — je dois être là vers deux ou trois heures de l’après-midi, autrement je n’ai aucune chance d’y rentrer. Tu as vu ce qui s’est passé aujourd’hui ? Tu crois que j’ai des chances de trouver du boulot ? En admettant que j’aie pu rentrer à l’asile, on m’aurait gardé toute la journée de demain, on ne m’aurait relâché que le lendemain matin. Qu’est-ce que j’aurais pu faire ! La loi dit que je ne peux rentrer dans un autre asile à moins de dix milles de distance. Je devrais donc me dépêcher pour me trouver là à l’heure ce jour-là. Comment est-ce que je pourrais avoir le temps de chercher du travail ? Bon, si je ne vais pas dans un autre asile, et si je vais me présenter pour du travail, la nuit arrivera comme tous les soirs, et je ne saurais pas encore où aller coucher. Quand on n’a pas dormi, et quand on n’a rien dans le ventre, on n’est pas frais pour aller chercher du travail. Il faudra donc que j’aille dormir quelque part dans un jardin public sans me faire prendre (je revis fortement en moi, le spectacle de Church) et que je me trouve quelque chose à manger. Et me voilà vieux, complètement foutu, sans aucune chance de m’en sortir. »

« Dans le temps, il y avait un bureau d’octroi ici », dit le charretier. « Ça m’est arrivé souvent de payer, quand je transportais des marchandises. »

« Je n’ai mangé que trois petits pains d’un penny en deux jours », fit le charpentier après un long silence. « J’en ai mangé deux hier, et le troisième aujourd’hui », conclut-il, après une autre pose assez longue.

« Et moi, je n’ai rien mangé de toute la journée », dit le charretier. « Je suis éreinté. Mes jambes n’en peuvent plus ! »

« Le petit pain qu’on nous donne au « trou » est si dur qu’il est impossible de l’avaler sans l’arroser d’un petit verre d’eau », continua le charpentier, à mon intention. Et, comme je lui demandais ce qu’était le « trou », il me répondit que c’était l’asile de nuit, en argot.

Ce qui me surprenait, c’était qu’il utilisait le mot « argot » dans leur propre vocabulaire, qui me sembla plutôt fourni lorsque nous nous quittâmes.

Je leur demandai ce qui m’attendait, si nous réussissions à entrer dans l’asile de Poplar — et tous deux me fournirent les informations que je désirais. On me donnerait un bain froid dès l’entrée, puis on s’occuperait de me faire souper : deux cents grammes de pain, et trois parts de « skilly ». Trois parts, cela signifie trois-quarts de pinte, et le « skilly » n’est autre qu’une concoction très claire de trois-quarts de farine d’avoine mélangée dans trois seaux et demi d’eau chaude.

« Avec du sucre et du lait, je suppose, et une cuiller en argent, non ? »

« Aucun risque ! Du sel, et c’est tout. J’ai connu des endroits où on n’a même pas de cuiller. On soulève le tout, et on boit ça, à la bolée. »

« On a du bon skilly à Ackney », dit le charretier, en connaisseur.

« Oh, oui, ça, c’est du bon skilly qu’on a à Ackney », surenchérit le charpentier, et tous deux de se regarder d’un air entendu.

« De la farine et de l’eau seulement, à St-George, dans l’Est », continua le charretier.

Le charpentier approuva de la tête. Il savait, il les avait tous essayés.

« Qu’est-ce qu’on fait d’autre ? » demandai-je.

Ils me dirent qu’on m’expédierait directement au lit. « On te réveille à cinq heures et demie du matin, et tu te lèves et tu vas te décrasser… s’il y a du savon. Après ça, le déjeuner, la même chose que le souper, trois parts de skilly et deux cents grammes de pain. »

« Il n’y en a pas toujours autant », rectifia le charretier.

« C’est vrai, et il est souvent tellement infect qu’il est immangeable. Quand j’ai commencé à fréquenter dans les asiles, je ne pouvais pas même manger leur skilly, ni le pain — maintenant, je peux manger ma ration, et même celle d’un copain ».

« Moi, je pourrais manger les rations de trois autres gars », ajouta le charretier. « Je n’ai pas mangé un seul morceau de toute la journée. »

« Et puis, qu’est-ce qui se passe après ? »

« Après, on te met au travail. Tu effiloches quatre livres d’étoupe, tu nettoies ou bien tu astiques. Tu peux casser cinq à six cents kilos de cailloux. Pour ma part, je n’ai jamais cassé de cailloux, j’ai plus de soixante ans, tu vois. Mais toi tu es si jeune et fort, c’est certainement ce qu’on va te demander. »

« Ce que je n’aime pas, grommela le charretier, c’est d’être bouclé dans une cellule pour filer l’étoupe. Ça ressemble trop à la prison. »

« Et si, après que tu as eu ta nuit, tu ne veux pas filer l’étoupe ou casser des pierres, ou faire n’importe quelle autre besogne ? » demandai-je.

« Eh bien, tu ne risques pas de refuser de bosser une seconde fois : ils te fourreront au bloc, répondit le charpentier. Je ne te conseille pas d’essayer, mon bonhomme ! »

« Et puis, continua-t-il, l’heure du déjeuner arrive. Deux cent cinquante grammes de pain, de fromage, et de l’eau froide. Tu continues à travailler, et puis tu soupes, comme je te l’ai déjà dit : trois parts de skilly, et deux cents grammes de pain. Puis au lit, à six heures, et le lendemain matin, si tu as terminé ton travail, on te relâche. »

Nous avions depuis longtemps quitté Mile End Road, et après avoir traversé un dédale obscur de ruelles étroites et sinueuses, nous étions enfin arrivés à l’asile de Poplar. Sur un petit mur bas en pierre, nous étendîmes nos mouchoirs, et chacun, y déposa tout ce qu’il possédait au monde, à l’exception de la pincée de tabac, que nous fourrâmes dans nos chaussettes. Et alors, comme la dernière lumière du jour s’évanouissait dans le ciel terne, et que le vent soufflait triste et glacé, nous attendîmes, notre misérable petit baluchon à la main, comme de pauvres gens désemparés, à la porte de l’asile.

Trois ouvrières passèrent à côté de nous, et l’une me dévisagea avec pitié. Comme elle s’avançait, je la suivis des yeux, et, m’ayant dépassé, je la vis se retourner pour me regarder à nouveau avec compassion. Elle ne s’intéressa pas du tout aux vieillards avec qui j’étais. Elle n’avait pitié que de moi, qui étais jeune, vigoureux, en bonne santé, mais ne ressentait rien pour les deux vieux qui étaient à mes côtés. Elle était jeune, moi aussi, et c’est pourquoi de vagues appétits sexuels la poussaient à s’intéresser à ma misère, et à reléguer ses sentiments au niveau le plus bas. La pitié pour les vieilles gens est un sentiment altruiste, et l’asile est un endroit normal pour les vieux. C’est pourquoi elle ne montrait aucune pitié envers eux, et réservait pour moi son apitoiement, moi qui le méritai moins qu’eux, et qui, en réalité, n’en étais pas du tout digne. Dans la ville de Londres, les cheveux blancs ne tombent pas avec tous les honneurs qui leurs sont dus.

De l’un des côtés de la porte se trouvait une sonnette, et de l’autre, un bouton électrique.

« Tire la sonnette », me dit le charretier.

Et tout comme je l’aurais normalement fait à n’importe quelle porte, je tirai la sonnette, et me mis à carillonner.

« Non, non ! s’écrièrent-ils d’une seule voix terrifiée, pas si fort ! »

J’arrêtai de tirer sur la sonnette, et ils me dévisagèrent d’un air de reproche, comme si j’avais définitivement compromis leur chance d’obtenir un lit et trois parts de skilly. Personne n’avait répondu à mon appel : c’était par ailleurs la mauvaise sonnette, et je me sentis mieux.

« Presse le bouton », dis-je au charpentier.

« Non, non, il faut attendre un peu », dit vivement le charretier.

J’en vins à conclure qu’un simple portier d’asile, qui gagne normalement de sept à neuf livres par an, est un personnage suffisamment important et pointilleux, pour ne pas être traité à la légère par les pauvres gens.

Nous attendîmes donc, dix fois plus qu’il n’était nécessaire, puis le charretier avança furtivement le bout de son doigt sur le bouton, et donna un coup au bouton, le plus faible et le plus bref possible. J’ai souvent regardé des hommes attendre, pour qui l’attente était une question de vie ou de mort, mais l’angoisse se marquait moins sur leurs visages que sur ceux de ces hommes qui guettaient la venue du portier.

Il arriva enfin, et nous regarda à peine. « Complet ! » éructa-t-il, et il claqua la porte.

« Encore une nuit dehors », se lamenta le charpentier. Dans la faible lueur le charretier semblait blafard et désespéré.

La charité aveugle n’est pas bonne, disent les philanthropes professionnels. Je me décidai donc à ne pas être bon.

« Viens ici, prends ton couteau et viens ici », dis-je au charretier, l’entraînant dans une sombre allée.

Il me regarda d’un air effrayé, et tenta de s’enfuir. Il m’avait sans doute pris pour un nouveau Jack l’Éventreur, avec un goût prononcé pour les pauvres vieillards. Ou peut-être avait-il pensé que je voulais l’entraîner dans quelque crime désespéré. N’importe, il était littéralement paniqué.

On se rappelle que j’ai écrit, au début de ce livre, que j’avais cousu une livre à l’intérieur de ma veste de chauffeur, sous l’aisselle. C’était là un fond de secours en cas de nécessité, et j’avais l’intention de m’en servir pour la première fois.

Je ne pus obtenir immédiatement l’aide du charretier et me contorsionnai comme un homme-serpent pour lui montrer la pièce ronde qui était cousue dans ma veste. Même à ce moment, sa main se mit à trembler si fort que j’eus peur qu’il ne me découpe, au lieu de trancher les coutures, et je dus lui retirer le couteau des mains pour faire moi-même cette opération. La pièce d’or se mit à jaillir brusquement hors de sa cachette, c’était une fortune pour ses yeux affamés. Nous nous ruâmes, de compagnie, vers le plus proche café.

Naturellement, il me fallut leur expliquer à tous les deux que je n’étais qu’un enquêteur, un étudiant en sociologie, et que je tentais de voir comment l’autre partie du monde existait. Dès que j’eus dit cela, ils se refermèrent comme des huîtres. Je n’étais plus quelqu’un de leur espèce, ma façon de parler avait changée, et le ton de ma voix même était devenu différent. Je faisais partie d’une classe supérieure à la leur. Ils étaient magnifiques dans leur discrimination sociale !

« Qu’est-ce que vous prenez », demandai-je, quand le garçon arriva pour noter notre commande.

« Deux tartines, et une tasse de thé », demanda timidement le charretier.

« Deux tartines, et une tasse de thé », demanda timidement le charpentier.

Arrêtons-nous un moment, pour voir où nous en sommes. Voici deux hommes que j’invite dans un café. Ils ont vu que j’avais une pièce d’or, et ils ont pu comprendre que j’étais loin d’être pauvre. L’un d’eux a mangé un petit pain d’un demi-penny pendant toute la journée, et l’autre n’a rien mangé.

Et les voilà qui demandent « deux tartines et une tasse de thé » ! Chaque homme a commandé pour deux pence de marchandise. « Deux tartines », entre parenthèses, c’est deux tartines de pain beurré.

C’est cette même humilité dégradante qui avait été la marque de leur attitude envers le portier de l’asile. Mais je ne me laissai pas faire — peu à peu, j’augmentai leurs commandes — des œufs, des tranches de lard, encore des œufs, encore du lard, encore des tartines, et ainsi de suite. Ils ne cessaient de protester qu’ils n’avaient besoin de rien, tout en dévorant le tout gloutonnement dès qu’on le leur apportait.

« C’est la première tasse de thé que je bois depuis quinze jours », dit le charretier.

« Et il est fameux, ce thé », assura le charpentier.

Ils en burent chacun deux pintes, et je puis vous assurer que ça n’était que de la bibine. Il ressemblait au thé autant que de la bière peut ressembler au Champagne. Ça n’était rien que de l’eau colorée, sans aucun rapport avec le thé véritable.

Il était curieux, après le premier choc, de noter l’effet que la nourriture avait sur eux. Tout d’abord, ils devinrent tristes, et me dirent qu’ils avaient plusieurs fois pensé au suicide. Le charretier, il y avait moins d’une semaine, s’était mis debout sur le pont et avait regardé l’eau passer tout en se questionnant. L’eau, nous confia le charpentier avec chaleur, n’était pas un bon moyen. Lui, d’abord, il le savait, il se débattrait. Une balle était beaucoup plus pratique, mais comment ferait-il pour avoir un jour un revolver, c’était là toute la question.

Ils devinrent plus gais au fur et à mesure que le thé chaud arrivait, et commencèrent à me parler d’eux-mêmes. Le charretier avait enterré sa femme et ses enfants, à l’exception d’un de ses fils, qui, devenu homme, l’avait aidé dans son petit travail.

Puis le malheur était arrivé. Le fils, qui avait trente-deux ans, était mort de la petite vérole. Juste après, son père eut une forte fièvre et alla passer trois mois à l’hôpital. Ce fut alors la fin de tout. Il sortit de l’hôpital diminué, amoindri, et il n’avait désormais personne pour l’aider. Sa petite affaire se mit à péricliter, il n’avait plus d’argent. Le malheur était arrivé, et la partie était jouée. Il n’y avait plus aucune chance pour un vieillard comme lui de refaire sa vie. Ses amis étaient trop pauvres pour l’aider. Il avait essayé de s’embaucher lorsqu’on dressait les estrades pour la parade de l’anniversaire du couronnement. « La réponse qu’on me faisait partout me rendait presque malade : Non, non, non ! Elle résonnait à mes oreilles le soir lorsque j’essayais de m’endormir, toujours pareille : Non, non, non ! » — La semaine dernière, il venait de répondre à une petite annonce à Hackney, et quand il a donné son âge, on lui avait répondu : « Oh, vous êtes trop vieux, mon gars, bien trop vieux ! »

Le charpentier, lui, était né dans l’armée, où son père avait servi pendant vingt-deux ans. Il avait eu des frères qui avaient suivi la même voie. L’un, sergent-major dans le septième Hussard, était mort aux Indes après la mutinerie. L’autre, après avoir passé neuf ans sous le commandement de Roberts dans l’Est, avait été porté disparu en Égypte. Le charpentier n’avait pas été dans l’armée, et c’est ce qui expliquait qu’il faisait encore partie de notre monde.

« Donnez-moi donc votre main », dit-il entrouvrant sa chemise en lambeaux. « Je suis bon pour la salle de dissection, c’est tout. Je suis en train de me miner par manque de nourriture. Tenez, tâtez mes côtes, et vous verrez. »

Je mis ma main sous sa chemise, et tâtai. La peau était desséchée comme du parchemin sur ses os, et la sensation qu’elle me produisit était comparable à celle que l’on ressent en raclant une planche à laver.

« J’ai eu sept ans de bonheur », conclua-t-il. « Une brave femme et trois gentilles fillettes. Tout le monde est mort, maintenant, la scarlatine a emporté les trois filles en une seule quinzaine. »

« Après tout ça, dit le charretier, en parlant du festin, et désireux de faire tourner la conversation sur des sujets plus gais, après ça, je ne pourrais même plus avaler leur petit déjeuner, à l’asile. »

« Moi non plus », fit le charpentier, en écho, puis ils se mirent à parler des petits plats et des bons repas que leur servaient leurs bourgeoises dans le bon vieux temps.

« Je suis resté une fois trois jours sans rien manger du tout », constata le charpentier.

« Et moi, cinq », ajouta son compagnon, soudain assombri par ce souvenir. « Cinq jours, une fois, sans rien d’autre dans le coco qu’une petite pelure d’orange. La nature, révoltée, s’était refusée à accepter cet aliment dérisoire, et j’ai bien failli claquer. Tout en marchant dans les rues la nuit, j’étais si désespéré que j’avais pensé faire un gros coup, vous voyez ce que je veux dire : voler quelque chose qui en vaille la peine. Mais lorsque le lendemain arrivait, j’avais rien fait et j’étais trop faible parce que j’avais faim, et j’avais trop froid pour faire du mal même à une souris. »

Leurs pauvres organes ayant été réchauffés par la nourriture, ils commencèrent à se détendre et à se vanter, et à parler politique. Je me bornerai à dire qu’ils parlaient politique avec le bon sens des gens de la classe moyenne, et souvent beaucoup mieux. Ce qui me surprit, c’est la connaissance qu’ils avaient du monde, de sa géographie, de ses peuples, et de l’histoire récente et contemporaine.

Et, comme je l’ai déjà dit, ils n’étaient pas stupides, ils étaient tout simplement vieux, et leurs enfants étaient malheureusement morts jeunes, et n’avaient pu leur garder une place au coin de leur foyer.

Un dernier trait, encore. Tandis que je leur disais au revoir au coin de la rue, heureux avec quelques shillings au fond de leur poche et l’idée qu’ils pourraient coucher dans un lit cette nuit, et que j’allumais une cigarette, j’allais jeter l’allumette enflammée quand le charretier se précipita pour s’en saisir. Je voulus lui donner la boite entière, mais il me dit : « C’est pas la peine, monsieur, il ne faut pas la gaspiller. » Et tandis qu’il allumait la cigarette que je venais de lui donner, le charpentier avait rempli sa pipe dans le but de profiter de la même allumette.

« C’est pas bien de gaspiller », dit-il.

« Oui », dis-je, tout en pensant à ses côtes toutes semblables à une planche à laver sur lesquelles je venais, tout à l’heure, de passer ma main.




CHAPITRE IX

L’ASILE DE NUIT


Que mon corps me pardonne pour tout ce que je lui ai fait subir, et que mon estomac m’excuse pour toutes les vilaines choses que je lui ai fait ingurgiter ! J’ai été à l’asile de nuit, j’y ai dormi, j’y ai mangé — et j’en suis revenu.

Après mes deux essais infructueux pour pénétrer dans l’asile de Whitechapel, je me mis en route très tôt, ce jour-là, pour me joindre à la queue des pauvres gens, avant trois heures de l’après-midi. On ne laissait pas « entrer » avant six heures, mais à cette heure précoce de la journée, j’étais le numéro vingt et le bruit circulait qu’on ne pourrait accepter que vingt-deux personnes. Vers quatre heures, nous étions trente-quatre, et les dix derniers arrivés se raccrochaient à l’espoir insensé d’entrer on ne sait par quel miracle. Beaucoup d’autres arrivèrent par la suite, et partirent, très conscients que l’asile serait « complet ».

Les conversations étaient très laconiques au début, alors que nous faisions la queue. Puis l’homme qui était à côté de moi découvrit que celui qui se trouvait de l’autre côté de mon individu avait été à l’hôpital, pour la petite vérole, en même temps que lui, bien que le fait que seize cents malades internés dans cet hôpital qui affichait complet les ait empêchés de se rencontrer. Ils n’y attachèrent aucune importance, et se mirent à comparer les caractéristiques les plus dégoûtantes de leurs maladies avec un sang-froid imperturbable. Je pus ainsi apprendre que la mortalité moyenne tournait autour de un pour six. L’un était resté trois mois à l’hôpital, tandis que l’autre y avait fait un séjour de trois mois et demi, et ils en avaient tous deux « plein le dos ». Comme ils parlaient, j’eus soudain la chair de poule, et je leur demandai depuis combien de temps ils en étaient sortis. Depuis deux semaines, me dit l’un et l’autre, depuis trois. Leurs figures étaient encore toutes gangrenées, même s’ils prétendaient tous deux le contraire. Plus tard, ils me firent voir leurs mains — sous les boutons, les germes de petite vérole continuaient à fleurir. L’un d’entre eux pressa même sur l’un de ces germes pour me le montrer, et celui-ci éclata d’un seul coup hors de la peau, dans l’air. Je me serrai dans mes habits, tout en souhaitant secrètement que ce germe ne soit pas entré en contact avec moi.

Je notai que dans les deux cas la petite vérole avait été la cause de leur mise sur le pavé, ce qui en termes clairs, signifie qu’ils étaient tous deux devenus des vagabonds. Tous deux travaillaient lorsqu’ils étaient tombés malades. Ils étaient sortis de l’hôpital complètement fauchés, et avec la sombre perspective de chercher du travail. Jusqu’à ce jour, ils n’en avaient pas trouvé, et attendaient impatiemment l’ouverture de l’asile pour se remettre un peu, après trois jours et trois nuits passés dans les rues.

L’homme qui devient vieux semble puni par son malheur involontaire, tout comme celui qui tombe malade ou est victime d’un accident. Un peu plus tard, je discutais avec un autre type — on l’appelait « le Rouquin » — qui était en tête de la queue, ce qui indiquait de façon manifeste qu’il attendait depuis une heure de l’après-midi. L’année passée, tandis qu’il travaillait comme marchand de poissons, il avait transporté une lourde caisse, bien trop pesante pour lui. Résultat : il avait senti en lui quelque chose se briser, la caisse de poissons était tombée par terre, et lui à côté d’elle.

Au premier hôpital où il fut immédiatement conduit, on diagnostiqua une fracture, et l’on réduisit l’enflure. On lui donna ensuite un peu de vaseline pour qu’il se masse ; on le garda quatre heures, et on lui dit qu’il pouvait partir. Au bout de deux ou trois heures il était de nouveau tombé. Là, on l’avait ammené à un autre hôpital où on l’avait rafistolé. Mais, et c’est là le point sur lequel je veux insister, son employeur ne fit rien, rien du tout, pour cet employé qui avait été blessé en travaillant. Il refusa même de lui donner, à sa sortie de l’hôpital, un travail intermittent et facile. « Le Rouquin » est devenu maintenant, une épave. Sa seule chance de gagner sa vie, c’était les gros travaux. Il ne peut plus les accomplir maintenant, et jusqu’à sa mort, l’asile, la soupe populaire et les rues sont tout ce qu’il peut espérer de mieux comme nourriture et comme abri. L’accident est arrivé, un point c’est tout. Parce qu’il avait porté sur son dos une caisse de poissons trop lourde, ses chances de bonheur dans le monde ont été compromises à jamais.

Plusieurs hommes, dans la queue, avaient été aux États-unis, et regrettaient d’en être revenu, disant même que c’était une folie de les avoir quittés. L’Angleterre était devenue une prison pour eux, une prison dont ils n’avaient pas la moindre chance de s’enfuir. Il leur était impossible de repartir car ils ne pouvaient pas rassembler l’argent du voyage et n’avaient aucune chance de travailler à bord pour le payer. Le pays était trop encombré de pauvres diables « au tapis », comme eux.

Je continuais à me servir de ma petite histoire, en prétendant que j’étais un marin et que j’avais tout perdu, mes habits et mon argent. Ils essayèrent de me réconforter, et me donnèrent de très bons conseils. En bref, tous les conseils tournaient autour de la même idée : fuir comme la peste tous les endroits ressemblant de près ou de loin à l’asile, parce que je n’y avais rien à faire. Et puis m’en aller vers la côte, et faire l’impossible pour repartir. Travailler, si possible, et amasser petit à petit une livre ou deux, et graisser la patte d’un steward ou d’un sous-fifre pour qu’ils me permettent de travailler à bord pour payer mon voyage. Ils enviaient ma jeunesse et ma force, qui devaient me permettre de m’en retourner tôt ou tard vers les États-unis, ils n’avaient malheureusement plus ni l’une ni l’autre, l’âge et les fatigues les avaient complètement usés, et pour eux, il y avait longtemps que le jeu était joué.

Il y en avait un, cependant, encore jeune, qui, j’en étais sûr, finirait bien par s’en tirer. Il était parti aux États-unis lorsqu’il n’était qu’un jeune garçon, et pendant les quatorze années de son séjour, il ne s’était trouvé sans travail que pendant douze heures. Il avait économisé son argent, et avait pu s’en retourner vers sa mère patrie. Mais aujourd’hui, il faisait la queue pour entrer à l’asile.

Pendant les deux dernières années, me dit-il, il avait été employé comme cuisinier. Il devait commencer à sept heures du matin et terminer sa journée à dix heures et demie du soir, sauf le samedi, où il restait jusqu’à minuit et demi — quatre-vingt-quinze heures par semaine, pour lesquelles il était payé vingt shillings, soit cinq dollars.

« Mais le travail, et les heures interminables me tuaient peu à peu, continua-t-il, et j’ai dû démissionner. J’avais un peu d’argent, je l’ai dépensé pour vivre tout en cherchant une autre place. »

C’était la première nuit qu’il passait à l’asile, et il n’y était venu que pour prendre un peu de repos. Aussitôt sorti, il partirait pour Bristol, une marche d’une centaine de miles. Il pensait pouvoir y trouver un bateau en partance pour les États-unis.

Mais les hommes qui attendaient dans la queue n’étaient pas tous de cette trempe. Quelques-uns étaient pauvres, misérables bêtes malheureuses, sans cœur et sans pitié, mais, dans un sens, très humains. Je me souviens d’un charretier, qui revenait manifestement chez lui après une journée de labeur, et qui arrêta sa charrette devant nous pour que son fils, qui avait couru à sa rencontre, puisse monter dedans. La charrette était très haute et l’enfant trop petit ; il n’arrivait pas à grimper dedans. L’un des hommes à l’aspect le plus repoussant qui se tenait parmi nous se détacha de la queue et le fit monter. Il avait fait cela spontanément, sans idée de retour. Le charretier était pauvre, et l’homme le savait — lui se trouvait dans la queue pour l’asile, le charretier ne l’ignorait pas non plus. Ce pauvre diable avait fait gentiment ce petit geste, et le charretier l’avait remercié, tout comme vous et moi l’aurions fait.

Un autre petit détail encore. Ça devait bien faire plus d’une demi-heure qu’un homme, un cueilleur de houblon, attendait dans la queue, lorsque sa « vieille » (comme il disait) vint le rejoindre. Elle était assez convenablement vêtue, pour sa condition, portait un vieux bonnet usé par les intempéries sur ses cheveux gris. Un ballot, recouvert de toile à sac, pendait à son bras. Tandis qu’elle lui parlait, il avança la main pour attraper une mèche rebelle de ses cheveux blancs qui s’était défaite, la tortilla adroitement entre ses doigts, et la replaça soigneusement derrière l’oreille. Ce n’est qu’un détail, c’est vrai, mais combien révélateur ! Il l’aimait certainement assez, la voulait propre et bien tenue. Il était fier d’elle, lui qui se tenait au milieu de ces pauvres gens qui attendaient l’ouverture de l’asile et désirait qu’elle paraisse élégante aux yeux de tous les miséreux qui étaient là. Mais plus que toute autre raison qui aurait pu le pousser à faire ce petit geste, je crois qu’il avait une affection profonde pour elle : un homme ne s’occupe pas de l’élégance et de la bonne tenue d’une femme dont il n’a que faire et n’éprouve probablement aucune fierté.

Je me suis alors demandé pourquoi cet homme et sa compagne, qui, d’après leur conversation, travaillaient beaucoup, se voyaient réduits à mendier un toit pour la nuit. Il y avait dans sa façon de faire, une certaine fierté, un certain orgueil pour lui et pour sa « vieille ». Lorsque je lui demandai ce que moi, néophyte, je pouvais espérer gagner en ramassant du houblon, il me jaugea immédiatement, et me répondit que ça dépendait d’un tas de choses. Beaucoup de gens étaient trop lents à cueillir le houblon, et évidemment ça n’allait pas. Il fallait, pour réussir dans ce métier, se servir de sa tête aussi bien que de ses doigts, qu’il fallait faire manœuvrer à toute vitesse. Lui et sa « vieille » ne se débrouillaient pas trop mal, ils remplissaient tous deux le même coffre, et ne s’endormaient pas dessus ! Mais ça faisait des années qu’ils faisaient ça !

« J’ai un copain qui est allé au houblon l’année dernière », dit l’un des hommes de la queue. « C’était la première fois, il est revenu avec deux livres dix shillings en poche, pour seulement un mois de travail. »

« Voilà ce que je voulais dire », fit le cueilleur de houblon, avec une nuance d’admiration dans la voix. « C’était un rapide, il était doué pour ce genre de truc. »

Deux livres dix shillings — deux dollars et demi — pour un mois complet de travail, si l’on est « doué pour ce truc » ! Avec, en plus, les nuits à la belle étoile, et la vie qu’on devait mener là-bas ! Il y a des moments où je me félicite de n’être pas « doué pour ce genre de truc », ou de n’importe quel autre truc d’ailleurs, et surtout pas pour la cueillette du houblon.

Pour m’aider, si j’avais vraiment envie d’aller cueillir le houblon, le vieux me donna quelques solides conseils, auxquels je vous demande de prêter toute votre attention, oh bonnes gens sans problèmes. Cela pourrait vous être utile s’il vous arrivait un jour d’échoir dans cette bonne vieille ville de Londres.

« Si tu n’as pas quelques vieilles boîtes de conserve ou quelques ustensiles de cuisine, tout ce que tu pourras dégoter, c’est du pain et du fromage. Et ça n’est pas ça qui te soutiendra ! Il faudra que tu boives du thé bien chaud, et que tu manges des légumes et un peu de viande de temps à autre, si tu veux travailler comme il faut. Tu ne pourras pas turbiner, si tu ne manges que des trucs froids. Je vais te dire ce que tu vas faire, mon gars. Tu vas partir le matin, fouiller dans les poubelles. Il y a un tas de vieilles boîtes à conserve là-dedans, qui te seront utiles pour faire la cuisine. Des belles boîtes, quelques-unes sont splendides ! C’est comme ça que moi et ma vieille nous avons eu les nôtres. »

(Il tendit son doigt vers le baluchon que tenait sa vieille, tandis qu’elle approuvait fièrement en remuant la tête, et rayonnait de bonheur, consciente de leur petite réussite dans la vie.) « Et ce pardessus est aussi bon qu’une couverture », continua-t-il en avançant les pans pour que je puisse constater de visu leur épaisseur. « Et, qui sait, dans quelques temps, je pourrai très bien me dégoter une couverture. »

La vieille femme acquiesça de nouveau, et rayonna de nouveau de bonheur, cette fois avec la certitude absolue qu’il trouverait sous peu une couverture.

« Pour moi, la cueillette du houblon, c’est un peu des vacances », conclut-il avec extase. « C’est un moyen très agréable de mettre deux ou trois livres de côté pour l’hiver. L’embêtant — et c’est par là certainement que le « truc » péchait —, c’est qu’il faut de temps en temps « se farcir le pavé ».

Il était évident que les années avaient laissé leur trace sur ce couple énergique, et que, tandis qu’ils trouvaient à leur goût le travail rapide auquel ils se consacraient, le fait de « se farcir le pavé », ce qui signifie en langage clair « marcher », commençait à peser lourd sur leurs épaules. Et comme je considérais avec pitié ces deux têtes blanches, je me demandais ce qu’il resterait d’eux dans une dizaine d’années.

Je remarquai alors un autre homme et sa femme qui avaient rejoint la queue. Tous deux avaient dépassé la cinquantaine. La femme, parce que c’était une femme, fut admise dans l’asile, mais lui, comme il était arrivé en retard, fut séparé de sa compagne, et on le jeta dehors. Il dut certainement vagabonder dans la rue toute la nuit.

La rue dans laquelle nous nous trouvions avait à peine six mètres de large, mur à mur, et les trottoirs en comptaient tout juste un. C’était une rue bordée d’habitations, et là, tout au moins, quelques ouvriers et leurs familles appréciaient un certain repos auxquels ils aspiraient. Et chaque journée, sept jours par semaine, d’une heure de l’après-midi à six heures du soir, la queue dépenaillée des pauvres qui venaient frapper à l’asile constitue le seul spectacle visible de leurs fenêtres et de leurs portes. Un ouvrier vint s’asseoir sur le seuil de sa maison, juste en face de nous, pour prendre un peu l’air après le travail harassant de la journée. Sa femme vint le rejoindre mais, comme la porte était trop étroite pour les contenir tous les deux, elle resta debout. Leurs bébés vinrent se traîner devant eux. La file des gueux, à moins de trois mètres, ne semblait pas gêner l’ouvrier — quant aux pauvres, ils n’en avaient cure. Sous nos pieds venaient jouer les enfants du voisinage ; pour eux, notre présence était tout à fait naturelle. Nous faisions partie du paysage, tout comme les murs de pierre et les bordures de trottoirs. Ils étaient nés avec sous leurs yeux le spectacle de la queue pour l’asile, et l’avait toujours vue au cours de leur brève existence.

À six heures, la queue commença à s’ébranler, nous fûmes admis par groupes de trois. Le nom, l’âge, l’occupation, le lieu de naissance, les moyens d’existence et le nombre de nuits passées dans l’asile, tout cela fut noté aussi rapidement que l’éclair par le surveillant. Comme je me retournais, un homme, qui me fourrait dans la main quelque chose qui ressemblait à une brique, me fit peur. Il me hurla dans les oreilles : « Pas de couteau, d’allumettes ou de tabac ? » « Non, monsieur », répondis-je en mentant comme le faisait tous ceux qui étaient admis. Tout en descendant dans la cave, je regardais la brique qu’on m’avait collée de force dans la main, et je m’aperçus qu’en violentant légèrement mon langage, j’aurais pu appeler cet objet « du pain ».

J’en déduisis par son poids et sa dureté, qu’il n’avait certainement pas dû être levé.

La lumière était faiblarde dans cette cave. Avant même que je m’en sois aperçu, un autre homme avait glissé une écuelle dans mon autre main libre. Je distinguais dans une autre pièce encore plus sombre, où il y avait des bancs et des tables, quelques hommes. L’endroit sentait mauvais, et était très obscur. Les murmures des voix qui sortaient de l’obscurité, la faisaient encore plus ressembler aux antichambres des enfers.

Presque tous les hommes souffraient de la fatigue de leurs pieds. Avant de se mettre à table, ils ôtèrent leurs chaussures, et dénouèrent les haillons couverts de saleté dans lesquels leurs pieds étaient enveloppés. Ceci ajouta à la puanteur générale et me coupa l’appétit.

Je découvris alors que j’avais commis une erreur. J’avais mangé un repas copieux cinq heures auparavant, et pour faire honneur au repas qui m’était servi, il m’eût fallu un jeûne d’au moins deux jours. L’écuelle contenait exactement quatre décilitres de skilly. Un mélange de blé indien et d’eau chaude. Les hommes plongeaient leur pain dans les tas de sel qui jonchaient les tables crasseuses. J’essayais de faire de même, mais le pain semblait me coller à la bouche, et je me souvins des mots du charpentier : « il faut bien un demi-litre d’eau pour pouvoir avaler leur pain ! ».

J’allai donc dans un recoin sombre où j’avais vu qu’on pouvait avoir de l’eau. Puis je retournai à ma place, et attaquai le skilly. C’était une mixture grossière, sans aucun assaisonnement, épaisse et amère. Je trouvais particulièrement écœurante l’amertume qui subsistait dans la bouche bien après le passage du skilly. Je luttais vaillamment, mais je ne pus résister aux nausées qui me soulevaient le cœur, et n’avalai que quelques gorgées de skilly avec un peu de pain. Mon voisin d’à côté, qui avait déjà englouti sa part, attaqua la mienne, racla toutes les écuelles avoisinantes et s’enquit de quelque reste possible.

« J’ai rencontré un de mes copains, et il m’a payé un bon gueuleton », dis-je pour m’excuser du peu d’honneur que j’avais fait au repas.

« Et moi, je n’avais pas mangé une croûte depuis hier matin », me répondit-il.

« Et pour le tabac ? » m’informai-je. « Est-ce que le type à la porte va nous embêter avec ça ? »

« Non, non, me répondit-il, tu n’as pas à t’en faire. C’est l’asile le plus chouette que je connaisse, sur ce point tout au moins. Tu devrais voir, chez les autres, on n’arrête pas de te fouiller. »

Au fur et à mesure que les écuelles se vidaient, les bouches se déliaient. « Le surveillant, ici, passe tout son temps à expédier des rapports aux journaux sur nous », dit l’homme qui se trouvait sur mon autre côté.

« Qu’est-ce qu’il peut bien leur dire ? » demandai-je.

« Oh, il prétend qu’on est des bons-à-rien, qu’on n’est qu’une bande de gouapes et de coquins qui ne veulent même pas travailler. Il raconte tous les vieux trucs que j’entends dire depuis vingt ans, mais qu’aucun d’entre nous ne pratique. La dernière chose qu’il a trouvée, c’est de dire comment un type se tire de l’asile avec un croûton dans sa poche. Quand il a trouvé une bonne poire bien mûre, il jette le croûton dans le caniveau, et demande à la bonne poire de lui prêter sa canne pour retirer le croûton du caniveau. Alors la bonne poire, tout émue, lui donne une petite pièce. »

Un tonnerre d’applaudissements salua cette bonne blague. De l’obscurité surgit une voix courroucée :

« On parle toujours de la campagne comme d’un coin où l’on boulotte bien, mais allez-donc y faire un tour ! Moi, je reviens de Douvres, et en fait de nourriture, j’ai eu peau de balle. On ne te donne même pas un simple verre d’eau, alors, pour ce qui est de la boustifaille, tu repasseras ! »

« Je connais des gars qui ne sont jamais sortis du Kent, intervint une seconde voix, et ils s’en mettent plein la lampe, là-bas ! »

« Je suis passé par le Kent, reprit la première voix avec encore plus de colère, et Dieu me damne si j’y ai jamais bouffé à ma faim. J’ai toujours remarqué que tous les gars qui me parlent de tout ce qu’ils peuvent avoir à bouffer chez eux sont les premiers, lorsqu’ils sont à l’asile, à vouloir me faucher ma part de skilly. »

« Il y a des types à Londres, dit un homme en face de moi, qui bouffent pas mal ici, et qui n’ont pas envie d’aller à la campagne. Ils restent à Londres toute l’année, et ils ne savent jamais où ils vont crécher avant neuf ou dix heures du soir. »

Tout un chœur d’approbation témoigna de cette façon de faire.

« Ce sont eux qui sont les plus malins », s’exclama une voix admiratrice.

« Naturellement », lui fit en écho une autre voix. « Mais ce truc-là, c’est pas bon pour des gars comme toi et moi. Eux, ils ont ça dans le sang. Ces bougres-là ouvrent les portières aux beaux messieurs et vendent des journaux depuis le jour où ils sont nés, tout comme leurs pères et leurs mères l’ont fait bien avant eux. C’est une affaire d’entraînement, c’est ce que je dis, et toi et moi on crèverait de faim à faire ce qu’ils font. »

Ce discours aussi entraîna l’approbation générale. Puis quelqu’un constata qu’« eux n’étaient que des cloches, ils vivaient tout le long des douze mois de l’année à l’asile, et ils n’avaient jamais eu la chance de manger autre chose que l’éternel skilly et le pain de l’asile ».

« Une fois, j’ai récolté une demi-couronne à l’asile de Stratford », fit une nouvelle voix. Tout devint immédiatement silencieux et toute l’assistance se figea pour prêter l’oreille au récit incroyable. « Nous étions trois en train de casser des pierres, c’était pendant l’hiver et il faisait un froid de canard. Mes deux compagnons dirent qu’ils en avaient marre, et s’arrêtèrent de turbiner, mais moi, j’ai continué, histoire de me réchauffer. Arrivent les gardiens, ils empoignent les deux autres gars pour les fourrer au bloc pendant quinze jours, et, quand ils ont vu que moi, je travaillais, ils m’ont tous les cinq donné une pièce de six pence — en me disant de m’arrêter. »

La majorité de ces hommes, non, la totalité, d’après ce que j’ai pu en voir, détestent l’asile et n’y vont que par nécessité. Après leur « repos », ils sont bons pour deux ou trois jours et autant de nuits à traîner dans les rues, jusqu’à ce que le besoin d’un nouveau « repos » les ramène sur le chemin de l’asile. Naturellement ces ennuis continuels détruisent leur constitution, et ils en ont une vague notion. Mais ils pensent que ça fait partie des choses normales de l’existence, et ils ne s’en font pas pour si peu.

Quand ils sont en état de vagabondage, ils disent qu’ils sont « sur le pavé », alors que nous, aux États-unis, nous disons que nous sommes « on the road », sur la route. Ils sont tous d’accord pour admettre que le plumard, le pieu ou le lit, c’est leur plus grand problème, et que la nourriture, c’est de la rigolade à côté. Le mauvais temps et les lois impitoyables sont en partie responsables de cet état de chose, mais les intéressés rejettent la responsabilité de leur condition sur les immigrés étrangers, les Polonais surtout, et sur les Juifs russes, qui acceptent de travailler à des salaires plus bas que ceux qu’ils demandent, et ont provoqué cette formidable exploitation de la part des employeurs.

Vers les sept heures, on nous appela pour faire notre toilette et pour aller au lit. Nous nous déshabillâmes, puis nous enveloppâmes nos vêtements dans nos pardessus, en les attachant avec nos ceintures. Puis nous déposâmes le tout en tas, soit sur une étagère, soit par terre — excellent moyen, entre parenthèses, pour que la vermine puisse se propager en toute liberté ! Ensuite, deux par deux, on nous fit entrer dans la salle de bains. Il y avait là deux baquets tout à fait ordinaires, et je suis certain, pour l’avoir constaté de visu, que les deux hommes qui nous avaient précédés s’étaient déjà lavés dans la même eau ; nous devions nous laver dans cette même eau ; elle ne serait pas changée pour les deux hommes qui nous suivraient. Je puis témoigner de cela, et je crois pouvoir dire que, tous les vingt-deux hommes que nous étions ce soir-là, nous avons utilisé la même eau.

Je fis semblant d’éclabousser sur moi un peu du douteux liquide, puis je me hâtai de m’essuyer avec un torchon encore tout humide des corps qui s’en étaient frottés. Et ce n’est pas la vue du dos du malheureux qui était avec moi qui me fit regagner ma tranquillité d’esprit : il n’était, sous les morsures de la vermine, qu’une plaie sanglante ; d’ailleurs il ne cessait de se gratter pour apaiser ses démangeaisons.

On me tendit une chemise de nuit — et je ne pus m’empêcher de penser aux nombreux autres hommes qui avaient dû la porter avant moi. On me donna aussi deux couvertures que je plaçai sous mon bras, et je m’avançai sans enthousiasme jusqu’au dortoir. C’était une pièce très oblongue, étroite, traversée par deux solides barres de fer, assez basses sur le sol. D’une barre à l’autre étaient tendus, non pas des hamacs, mais des morceaux de toile à matelas, de deux mètres de long sur un peu plus de soixante centimètres de large. La principale difficulté résidait dans le fait que la tête du lit était légèrement plus élevée que les pieds, ce qui donnait au corps une fâcheuse tendance à dégringoler. Comme nous étions suspendus par les mêmes barres, lorsqu’un des hommes remuait, même légèrement, le reste des dormeurs bougeait au même rythme. Toutes les fois que je m’assoupissais, quelqu’un changeait sa position, ce qui me réveillait tout le temps.

Plusieurs heures s’écoulèrent ainsi avant que je ne puisse trouver le sommeil. Il était seulement sept heures du soir, et les voix perçantes des enfants se firent entendre jusqu’à ce qu’il fut presque minuit, heure à laquelle ils cessèrent leurs jeux dans la rue. L’odeur était infecte et nauséabonde, mon imagination se donnait libre cours, et ma peau même me donnait le sentiment que j’approchais des bords de la folie. De tous côtés, des grognements, des soupirs et des ronflements m’enveloppaient comme l’auraient fait les beuglements sourds de quelque monstre marin. Plusieurs fois, sous l’emprise d’un cauchemar, l’un d’entre nous, par ses cris d’épouvante, nous réveillait tous. Au petit jour, je fus réveillé par un rat, ou par quelque autre animal, qui trottait sur ma poitrine. Dans le passage rapide qui va du sommeil au réveil, avant de recouvrer la totalité de mes esprits, je poussai un hurlement à réveiller les morts. Je ne réussis malheureusement qu’à réveiller les vivants, qui m’abreuvèrent d’injures pour les avoir si discourtoisement dérangés.

Le matin arriva enfin, avec son petit déjeuner de six heures composé comme d’ordinaire de pain et de skilly — j’en fis cadeau à l’un de mes voisins — et on nous répartit les différentes tâches à accomplir. Quelques-uns d’entre nous reçurent l’ordre de nettoyer et de frotter, d’autres de filer l’étoupe, et huit d’entre nous furent désignés pour se rendre, sous escorte, à l’Hôpital de Whitechapel pour y ramasser les ordures. C’était la façon par laquelle nous devions nous acquitter de notre skilly et de notre nuit de sommeil, et je sais que je les payai haut la main, et bien plus encore si c’est possible.

Bien que nous ayons écopé de la tâche la plus répugnante, on considérait que nous avions eu la meilleure part, et les hommes qui étaient avec moi s’estimaient avoir été très chanceux qu’on ait pu les choisir pour l’accomplir.

« Ne touche surtout pas à ça, mon pote, l’infirmière dit que ça peut te faire mourir », m’avertit mon compagnon de travail, comme je lui tendais un sac dans lequel il vidait un tas d’ordures.

Ces immondices provenaient des quartiers des malades, et je lui dis que non seulement je n’y toucherais pas pour un empire, mais encore que je ferais tout mon possible pour éviter qu’ils me touchent. Je dus malgré tout trimbaler le sac, et d’autres encore, et descendre toute cette pourriture sur cinq étages pour enfin vider le tout dans un vaste récipient que l’on aspergea rapidement d’un désinfectant efficace.

Il y a peut-être au fond de tout cela une petite consolation. Ces hommes des asiles, des soupes populaires et de la rue, ne servent strictement à rien. Ils ne sont d’aucune utilité, ni pour les autres, ni pour eux-mêmes. Ils encombrent le monde de leur présence, et seraient bien mieux s’ils n’existaient plus. Détruits par les privations, mal nourris, ils sont toujours les premiers à être anéantis par la maladie, et sont aussi les plus rapides à en mourir.

Ils sentent bien, en eux-mêmes, que les forces de la société ne tendent qu’à les rejeter violemment de la vie. Comme nous arrosions de désinfectant la salle des cadavres, le chariot qui transportait les cadavres de l’hospice arrivait avec cinq nouveaux morts. La conversation tourna alors sur la « potion blanche » et sur l’« assommoir », et tous s’accordèrent pour dire que le malade, homme ou femme, qui donne trop de fil à retordre à l’infirmerie, ou qui a déjà un pied dans la tombe, était tout bonnement « nettoyé ». En clair les incurables et les rouspéteurs se voyaient administrer un « bouillon de onze heures » qui les expédiait dans un monde meilleur. L’important n’est pas que cette histoire soit vraie ou non, mais qu’ils la croyaient. Ils avaient même inventé un vocabulaire spécial pour en parler : « la potion blanche », l’« assommoir », et le mot « nettoyé ».

À huit heures, nous descendîmes dans une cave sous l’infirmerie, où l’on nous servit le thé et tous les restes de l’hôpital. C’étaient, amoncelés dans un énorme plateau, tout un tas de résidus indescriptibles — des morceaux de pain, des bouts de gras et de lard, la peau brûlée de quelques morceaux de viande rôtie, des os, en gros, tout ce que n’avaient pas voulu les bouches et les doigts des malades qui étaient atteints de toutes sortes de maladies. Dans ce mélange infect, les hommes plongeaient les doigts, tripatouillaient, tâtaient, retournaient et rejetaient certains morceaux, et se battaient presque pour les meilleurs. Ce n’était certes pas joli à voir, des porcs ne se seraient pas conduits autrement. Mais les pauvres diables étaient affamés, et dévoraient gloutonnement, tous ces rebuts. Et quand tout le monde fut rassasié, ils enveloppèrent ce qui restait dans leurs mouchoirs et glissèrent le tout sous leurs chemises.

« Une fois, on m’a mis comme aujourd’hui à travailler ici, et qu’est-ce que je trouve dans ce machin ? Toute une cargaison de côtes de porc », me dit le Rouquin. Par le « machin », il désignait cet endroit innommable où l’on déchargeait tous les détritus qu’on arrosait d’un puissant désinfectant. « Elles étaient de tout premier choix, avec beaucoup de viande autour. Bon, je les ramasse et les mets dans mes bras, et je me cavale par la porte de la rue pour les donner à quelqu’un. Je ne trouve personne, alors je détale comme un fou, le surveillant à mes trousses (il pensait que je « mettais les voiles »). Mais juste avant qu’il ne me rattrape, je butai dans une vieille dame et je lui colle dans son tablier toutes mes côtelettes. »

Ô âmes charitables, et vous, tous les philosophes en chambre, descendez dans cet asile, et prenez donc une leçon de la part du Rouquin. Au plus profond de l’Abîme, il a accompli une action purement altruiste, comme jamais il n’y en eut à l’extérieur de cet Abîme. C’était bien de la part du Rouquin, et si par hasard la vieille dame a attrapé une maladie contagieuse en se pourléchant les babines avec le « beaucoup de viande autour » de ces côtelettes, c’était toujours une bonne action de sa part bien que ça diminue un peu la beauté du geste. Mais ce qui est particulièrement évident, dans toute cette histoire, d’après moi, c’est le pauvre Rouquin, soudainement affolé par toute cette nourriture qu’on s’apprêtait à jeter.

Il y a un règlement dans les asiles, qui dit que tout homme qui y rentre doit y rester deux nuits et une journée. Mais j’en avais vu assez, j’en avais plein le dos, j’avais remboursé par mon travail le skilly et le lit, et j’avais envie de m’en aller.

« Dis-donc, vieux, si on s’en allait », dis-je à l’un de mes voisins, en montrant du doigt la porte ouverte à travers laquelle le chariot des morts venait de sortir.

« Pour attraper quinze jours de tôle ? »

« Non, non, pour partir ! »

« Je suis venu ici pour me reposer », dit-il d’un air suffisant. « Une autre nuit de repos ne me fera pas de mal. »

Ce fut là tout ce que je pus en tirer, ce qui fait que je mis les voiles tout seul, comme un grand.

« Tu ne pourras plus revenir dormir ici », m’avaient averti les copains.

« Ça, il n’y a aucun risque que je revienne », leur dis-je avec une bonne humeur qu’ils ne purent comprendre. Et, me sauvant par la porte, je détalai à toute vitesse dans la rue.

Je m’empressai d’arriver à ma chambre, changeai mes vêtements, et moins d’une heure après mon escapade, je me trouvais dans les vapeurs d’un bain turc, me débarrassant de tous les germes et de toutes les autres choses qui avaient pu pénétrer mon épiderme, et souhaitant secrètement de pouvoir résister à une température de cent cinquante degrés, plutôt qu’à celle de l’eau bouillante.




CHAPITRE X

PORTER LA BANNIÈRE


« Porter la bannière », cela signifie marcher dans les rues toute la nuit, et moi, avec ce symbole si figuratif flottant bien haut, je suis sorti pour voir ce qu’il y avait à voir. Les hommes et les femmes marchent dans la nuit dans toutes les rues de cette vaste cité, mais j’avais sélectionné le West End, en faisant de Leicester Square ma base, et j’allais en reconnaissance, des quais de la Tamise jusqu’à Hyde Park.

La pluie tombait lourdement lorsque les théâtres se fermèrent, et la foule brillante qui en sortait avait beaucoup de mal à trouver un cab. Les rues en étaient pourtant remplies, mais la plupart étaient déjà retenus d’avance. Je vis alors les efforts désespérés d’hommes et de gamins en guenilles pour avoir un abri pour la nuit, en procurant des cabs aux ladies et aux gentlemen. J’utilise le mot « désespéré » à dessein, car ces pauvres gens se faisaient tremper jusqu’aux os dans l’espoir d’avoir un lit. Marcher dans la nuit sous un déluge, avec des vêtements mouillés et, en plus, le ventre à moitié vide, sans avoir mangé la moindre parcelle de viande depuis une semaine ou un mois, c’est une des épreuves les plus dures qu’un homme puisse affronter. Bien nourri et chaudement vêtu, j’ai voyagé des journées entières, alors que le thermomètre était à plus de vingt degrés au-dessous de zéro — j’ai souffert, c’est vrai, mais ce n’était rien en comparaison de « porter la bannière » une seule nuit, mal nourri, mal vêtu, et trempé comme une soupe.

Les rues redevinrent calmes et solitaires après que la foule qui sortait des théâtres s’en fut rentrée chez elle. Il ne restait plus que les policemen, présents partout et projetant leurs faibles lanternes sur le seuil des maisons et dans les allées. Et aussi les hommes, les femmes et les enfants qui s’abritaient de la pluie et du vent en se groupant du bon côté des bâtiments. Piccadilly, cependant, n’était pas tout à fait désert. Ses pavés étaient égayés par de jolies femmes bien habillées et seules, et il y avait là bien plus d’animation que n’importe où, parce qu’elles cherchaient un chevalier servant. Mais vers les trois heures, les dernières d’entre elles avaient disparu, et tout paraissait alors très solitaire.

À une heure et demie du matin, la pluie, qui n’avait pas arrêté jusqu’ici, cessa, et fut suivie par quelques petites averses. Les miséreux sans abri quittèrent alors la protection que leur offraient les bâtiments, et errèrent çà et là, pour activer leur circulation et avoir un peu plus chaud.

J’avais remarqué au début de la nuit, à Piccadilly et non loin de Leicester Square, une vieille bonne femme d’une cinquantaine d’années, qui m’avait semblé être une véritable clocharde. Elle n’avait pas eu l’idée et encore moins la force de sortir de cette pluie et de marcher ; elle restait là, debout, stupide, et pensait peut-être, toutes les fois qu’elle le pouvait — c’est du moins ce que je m’étais imaginé — au bon vieux temps, lorsqu’elle était jeune et qu’un sang vigoureux coulait dans ses veines. Mais elle ne le pouvait pas souvent, elle se faisait déloger toutes les fois par les policemen. Chacun d’eux revenait bien six fois en moyenne à la charge, avant qu’elle ne consente à se déplacer de sa démarche tremblotante jusqu’à un autre collègue. Sur le coup de trois heures, elle n’était parvenue qu’à St. James Street, et lorsque les pendules sonnèrent quatre heures, je la vis endormie profondément contre les grilles de fer de Green Park. Une forte averse tombait alors, et elle devait être trempée jusqu’aux os.

Vers les une heure, je m’étais dit à moi-même : agis comme si tu étais vraiment un jeune gars fauché, dans une ville de Londres, et que tu doives trouver du travail le lendemain. Il faut donc que tu puisses dormir pour que tu aies la force de chercher du boulot, et que tu puisses être à même de l’accomplir si par chance tu en trouvais.

Je m’assis donc sur les marches de pierre d’une maison. Cinq minutes plus tard, j’avais un policeman sur le dos. Mes yeux étant grands ouverts, il se contenta de grommeler, et passa son chemin. Dix minutes plus tard, ma tête reposait sur mes genoux, et je dormais. Le même policeman surgit pour m’interpeller d’un ton bourru : « Eh, toi, tire-toi de là ! »

Je m’en allai. Et comme la vieille femme, je continuais à marcher, car toutes les fois que je commençais à m’endormir, un policeman se trouvait là pour me faire déguerpir. Un peu plus tard, j’abandonnai ce jeu de cache-cache, et je me trouvais à marcher à côté d’un jeune Londonien (qui avait été aux colonies et regrettait bien d’en être revenu), lorsque je remarquai un porche sombre, qui conduisait à l’intérieur d’une maison et disparaissait dans l’obscurité. Une porte en fer, basse, en barrait l’entrée.

« Viens avec moi », dis-je. « Nous allons sauter cette grille, et là, nous pourrons bien dormir. »

« Quoi ! » me répondit-il en s’écartant de moi. « On va attraper trois mois de taule si on nous trouve là-dedans ! Tu te fous de moi ! »

Peu après, je longeai Hyde Park, en compagnie d’un jeune garçon de quatorze ou de quinze ans, à l’allure pitoyable, aux yeux caves et qui était certainement malade.

« Sautons la barrière », lui proposai-je. « Glissons-nous dans un petit buisson pour y dormir. Les bobbies ne nous dégotteront certainement pas là dedans !

« Tu es fou ! » répondit-il. « Il y a les gardiens de parcs, et s’ils nous trouvent, on est bon pour six mois. »

Les temps ont bien changé, hélas ! Lorsque j’étais enfant, je lisais des histoires de gosses sans abri qui dormaient sur le seuil des maisons. Mais ça, c’est déjà devenu du roman. On en parlera dans la littérature pendant tout le siècle à venir, comme d’un vague souvenir ; en réalité les choses ne se passent plus du tout comme cela. Il y a d’un côté les seuils des maisons, de l’autre les enfants, mais on ne voit plus jamais réunies ces deux conditions : les seuils des maisons restent vides, les enfants ne dorment plus, et portent la bannière.

« J’étais tout à l’heure sous les arches », se prit à grogner un autre jeune garçon. Par « arches », il voulait dire les arcs-boutants qui commencent les ponts de la Tamise. « J’étais sous les arches, et il pleuvait comme c’est pas possible. Arrive un bobby, qui me chasse, mais je reviens, et lui aussi. « Eh ! qu’il me dit, qu’est-ce que tu fiches par ici ? » Alors moi, je me suis cavalé en lui criant : « Tu penses que je m’en vais te le prendre, ton sacré pont ? »

Chez tous ceux qui portent la bannière, Green Park est réputé pour ouvrir ses portes plus tôt que les autres, et à quatre heures moins le quart du matin, moi, et beaucoup d’autres, nous entrions dans Green Park. Il pleuvait encore, mais tout le monde était tellement épuisé par la marche dans la nuit qu’on se jeta immédiatement sur les bancs, et que l’on commença à dormir. Beaucoup d’entre nous s’étendirent de tout leur long sur l’herbe grasse et humide, et, sous la pluie qui continuait à tomber, s’endormirent du sommeil du juste.

Je voudrais maintenant émettre une critique envers les pouvoirs publics. Ils détiennent le pouvoir, et peuvent décréter ce qui leur plaît. Je prends quelques libertés pour critiquer la stupidité de leurs décrets. Ils condamnent ceux qui n’ont pas d’abri à marcher toute la nuit, ils les chassent des portes et des passages, et leur ferment l’entrée des parcs. L’intention évidente de tout ceci, c’est de les priver de sommeil. C’est tout à fait dans la règle, et les pouvoirs ont le droit de les empêcher de dormir, et de faire un tas d’autres choses. Mais pourquoi ouvre-t-on les portes des parcs à cinq heures du matin, pour que les sans-abri puissent venir y dormir ? Si l’on veut vraiment priver ces gens-là de sommeil, pourquoi les laisse-t-on dormir après cinq heures du matin ? Et si telle n’est pas l’intention des pouvoirs, pourquoi ne pas laisser tous ces pauvres gens dormir avant cinq heures ?

Pour terminer, j’ajouterai que je revins à Green Park pendant la même journée, je vis par vingtaine les gueux endormis sur l’herbe. C’était dimanche après-midi, le soleil faisait une timide apparition, et les bourgeois du West End, bien habillés, en compagnie de leurs épouses et de leurs progénitures, se promenaient là par milliers, pour prendre l’air. Pour eux ce n’était pas un spectacle très ragoûtant de voir tous ces vagabonds endormis, horribles et hirsutes. Tandis que ces vagabonds eux-mêmes, je le savais par expérience, auraient bien préféré avoir dormi sur ces mêmes gazons toute la nuit précédente. Et ainsi, bonnes gens, s’il vous arrive un jour de visiter Londres, et d’y trouver des hommes endormis sur des bancs ou sur l’herbe, ne croyez surtout pas, que ce sont là des fainéants, qui préfèrent le sommeil au travail. Sachez plutôt que les pouvoirs publics les ont obligés à marcher toute la nuit, et qu’ils n’ont pas d’autre place pour dormir pendant la journée.



LA SOUPE POPULAIRE DE L’ARMÉE DU SALUT


CHAPITRE XI


Après avoir « porté la bannière » toute la nuit, je n’allai pas dormir à Green Park lorsque le matin arriva. J’étais trempé jusqu’à la moelle, c’est vrai, et je n’avais pas dormi pendant vingt-quatre heures, mais, comme je continuais à jouer le rôle d’un pauvre type fauché qui cherche du travail, il me fallait d’abord m’occuper de moi pour déjeuner, et puis pour travailler.

Pendant la nuit, on m’avait parlé d’un endroit du côté du Surrey où l’Armée du Salut, tous les dimanches matins, offrait un petit déjeuner aux pouilleux de mon espèce (en fait, les gens qui « portent la bannière » sont réellement des mal lavés, des pouilleux au petit matin, car à moins qu’il ne pleuve, l’eau se fait très rare). Voilà, me dis-je la première chose à faire — déjeuner, et j’aurai toute la journée pour chercher du travail.

Pour y aller, la marche était vraiment pénible. Je traînai mes jambes fatiguées sur St. James Street, puis sur Pall Mall, je dépassai Trafalgar Square pour atteindre le Strand. Puis je traversai le pont de Waterloo sur le Surrey, coupai à travers Blackfriars Road, atterrissai tout près du Théâtre du Surrey, et j’arrivai aux baraquements de l’Armée du Salut vers les sept heures du matin. C’était « la soupe populaire », « la mangeoire » comme on dit en argot — c’est-à-dire un endroit où l’on peut obtenir un repas gratuit.

Il y avait déjà une foule bigarrée de pauvres diables exténués qui avaient passé toute la nuit sous la pluie. La misère vraiment noire ! Des vieux, des jeunes, toutes sortes d’hommes et d’enfants, certains dormaient presque debout ; une demi-douzaine s’était allongé sur les escaliers de pierre dans des postures très pénibles. Tous dormaient, et la peau de leurs corps, toute rouge, apparaissait à travers les trous et les déchirures de leurs haillons. Et du haut en bas de la rue, et sur tout son long, chacune des portes était occupée par deux ou trois miséreux qui sommeillait la tête sur les genoux. Rappelez-vous qu’il n’y a pas de période critique, en Angleterre : les choses vont toujours leur petit bonhomme de chemin, et ne sont jamais ni très dures, ni très faciles.

Un policeman fit son apparition, et se mit à crier : « Tirez-vous de là, bande de porcs ! Eh ! eh ! tirez-vous de là tout de suite ! » Et, tout comme s’ils avaient été des porcs, il les faisait déguerpir des portes des maisons, et les dispersait aux quatre vents dans le Surrey. Mais lorsqu’il vit tous les gens qui occupaient les escaliers, il fut estomaqué. « C’est révoltant », s’exclama-t-il. « Révoltant ! Et un dimanche matin, encore ! en voilà un joli spectacle ! Tirez-vous de là tout de suite, tas de fainéants ! »

Bien sûr, que c’était un spectacle révoltant ! Moi-même, j’en avais été choqué ; je n’aurais certes pas voulu que ma fille vienne se salir les yeux par cet étalage répugnant, ou même qu’elle s’en approche de cinq cents mètres mais… mais nous étions là, nous, et vous, vous êtes assis dans votre fauteuil, et ce « mais » est bien tout ce qu’il y a à dire…

Le policeman tourna le dos, tout le monde s’agglutina comme avant comme des mouches autour d’un pot de miel. Il y avait dans l’air l’idée merveilleuse du déjeuner qui nous attendait et nous ne nous serions pas accrochés avec autant d’obstination et d’espérance si l’on nous avait promis un million de dollars en billets de banque. Quelques-uns avaient déjà repris leur sommeil lorsque le policeman revint pour nous faire déguerpir. Évidemment, nous reprîmes nos anciennes positions dès qu’il eut le dos tourné.

À sept heures et demie, la petite porte s’ouvrit, et un soldat de l’Armée du Salut passa la tête pour nous dire : « Vous n’êtes pas un peu cinglés de bloquer le passage comme ça, hein ! Ceux qui ont des tickets, vous pouvez entrer maintenant, les autres, revenez à neuf heures. »

Oh ! ce déjeuner, encore une heure et demie à l’attendre, jusqu’à neuf heures ! Ceux qui étaient en possession de tickets étaient fortement jalousés par les autres. On les faisait entrer, ils pouvaient se laver, s’asseoir et se reposer jusqu’au déjeuner, tandis que nous, nous attentions pour la même chose, mais dehors. Les tickets avaient été distribués la nuit précédente dans les rues et sur la digue, et ceux qui avaient pu en obtenir n’en étaient pas plus méritants, disons seulement qu’ils avaient eu de la veine.

À huit heures et demie, presque tous ceux qui avaient des tickets étaient rentrés, et à neuf heures, la petite porte se rouvrit pour nous. Il y eut une petite bousculade puis nous nous retrouvâmes parqués dans une petite cour, serrés comme des sardines à l’huile. Plus d’une fois, comme vagabond yankee dans mon pays, j’ai dû travailler pour me payer à déjeuner, mais je n’ai jamais autant sué que pour avoir celui-là. Je venais déjà d’attendre deux heures dehors, et maintenant on m’obligeait encore à poireauter une autre heure dans cette cour surpeuplée. Je n’avais rien mangé de toute la nuit, j’étais crevé, et complètement vidé, et l’odeur des vêtements mouillés et des corps qui, marinant dans leur propre sueur et se collaient à moi de toutes parts, me soulevait le cœur. Nous étions tellement plaqués les uns contre les autres que certains d’entre nous en profitèrent pour dormir tout debout.

Je ne connais absolument pas l’Armée du Salut, et toutes les critiques que je vais formuler ici ne concernent que ce détachement bien précis qui opère sur la Blackfriars Road, tout près du Théâtre du Surrey. D’abord, obliger de pauvres gens qui ont passé la nuit dehors à se tenir debout de longues heures durant, c’est une cruauté inutile. Nous étions tous affaiblis, affamés, et épuisés par tous les ennuis de la nuit et le manque de sommeil, et il fallait que nous nous tenions debout, debout, et encore debout, sans rime ni raison.

Il y avait beaucoup de marins dans cette cohue, et j’eus l’impression qu’un bon quart des hommes était à la recherche d’un bateau. Je trouvai une douzaine de marins américains. Je me renseignai sur leur situation, et j’essayai de savoir pourquoi ils se trouvaient « sur le sable ». Je reçus de tous la même réponse, et comme je connais bien toutes les histoires de la mer, je pense que tout ça devait être vrai. Les navires anglais font, avec leurs marins, des contrats de voyages — c’est-à-dire l’aller et le retour, et ces voyages durent parfois trois ans pendant lesquels les marins ne peuvent pas démissionner. Car ils ne reçoivent le reste de leur solde que lorsqu’ils reviennent au port d’Angleterre où ils ont embarqué. Leurs salaires sont très bas, la nourriture est mauvaise, et on les traite comme des chiens. Très souvent, leurs capitaines les forcent à déserter dans le Nouveau Monde ou aux colonies, et ils laissent derrière eux un joli petit pécule qu’ils ne peuvent toucher, mais qui ira remplir la poche du capitaine, du propriétaire du bateau, ou bien des deux. Que ce soit pour cette seule raison ou pour d’autres que j’ignore, ce qui est sûr, c’est qu’ils désertent. Alors, pour le retour, le bateau engage tous les marins disponibles sur la côte, à des salaires bien plus élevés que ceux qu’ils pourraient obtenir dans n’importe quelle autre partie du monde, à la seule condition qu’ils démissionnent dès qu’on toucherait l’Angleterre. La raison de cette pratique saute aux yeux : on aurait tort de maintenir leur engagement car les salaires des marins sont beaucoup plus bas en Angleterre, où il ne manque pas de marins prêts à embarquer. C’est ce qui explique la présence d’autant de marins américains dans les baraquements de l’Armée du Salut. Ils étaient venus en Angleterre dans l’espoir d’y travailler et maintenant qu’ils y étaient, ils se rendaient compte que c’était encore plus difficile que partout ailleurs. Dans la foule il y avait aussi une bonne douzaine d’Américains qui n’étaient pas marins, mais qui appartenaient à la confrérie royale des vagabonds, où tout homme a pour ami le vent qui traînasse inlassablement à travers le monde. C’étaient de joyeux lurons, ils regardaient les choses en face avec un certain courage habituel chez eux, et ils parlaient dans un langage haut en couleur très rafraîchissant après le mois entier que je venais de passer au milieu des jurons cockneys, insipides et d’une monotonie blafarde. Le cockney n’a qu’un juron, et un seul — qui est d’une indécence rare, — mais qu’on utilise n’importe où, n’importe quand et dans n’importe quelle occasion. La façon de jurer claire et variée des gens de l’Ouest est autrement colorée, elle se complaît dans le blasphème et n’est pas grossière. Après tout, puisqu’on doit de toute façon jurer, je préfère le blasphème à la grossièreté. Il y a une sorte d’audace dans un blasphème, au moins de défi, et de courage qui me semble d’une nature bien supérieure à l’obscénité pure et simple.

Il y avait dans cette foule un vagabond américain que je trouvai particulièrement croustillant. Je l’avais tout d’abord remarqué dans la rue. Il était assis sous une porte cochère la tête sur les genoux, en train de dormir, mais il avait gardé un chapeau très spécial, comme on n’en trouve pas de ce côté-ci de l’Atlantique. Lorsque le policeman le fit circuler, il se leva avec lenteur et componction, regarda bien en face le policeman, bâilla, s’étira, redévisagea le policeman une seconde fois, comme pour lui faire bien comprendre qu’il ne savait pas encore s’il avait pris la décision de partir ou celle de rester, puis il se mit à marcher à pas mesurés le long du trottoir. J’avais été, dès mon premier regard, certain de l’origine du chapeau, mais à voir toute cette mimique, je fus presque sûr de l’origine du propriétaire du chapeau.

Dans la mêlée qui s’ensuivit, je me retrouvai à côté de lui, et nous commençâmes à bavarder. Il avait parcouru l’Espagne, l’Italie, la Suisse et la France, et avait accompli l’exploit pratiquement irréalisable de faire cinq cents kilomètres sur le réseau de chemin de fer français sans se faire piquer. Il me demanda où je créchais et comment je m’arrangeais pour « pioncer ». Est-ce que je connaissais les tournées des policemen ? Lui, ça n’allait pas trop mal, bien que la campagne soit peu accueillante, et les villes moches. L’Angleterre était un foutu pays, où l’on ne pouvait même pas faire la manche sans se faire harponner. Mais il ne désespérait pas. Le Spectacle de Buffalo Bill allait bientôt venir en tournée, et un homme comme lui, qui pouvait conduire huit chevaux en même temps, était certain qu’on lui donnerait du travail. Ces imbéciles d’Anglais n’étaient même pas capables de conduire un attelage de bœufs ! Pourquoi, moi aussi, est-ce que je n’irais pas me présenter à Buffalo Bill ? Il y avait certainement aussi un petit job pour moi.

Après tout, le sang est plus lourd que l’eau. Nous étions tous deux des paysans, tous deux étrangers, dans un pays étranger. J’avais ressenti un certain frisson en regardant son vieux chapeau tout bosselé, et lui, de son côté, s’intéressait à mon bien-être comme si nous étions frères de sang. Nous avions échangé toutes nos connaissances sur ce pays, les habitudes de ses habitants, tout ce qu’il fallait savoir pour obtenir de la nourriture et un abri, et un tas d’autres choses encore, et nous nous séparions, navrés d’avoir à nous dire au revoir.

Une chose qui m’a particulièrement frappé dans cette foule, c’est la petitesse des gens qui la composaient. Moi, je suis dans une bonne moyenne, mais je dépassais d’une bonne tête les neuf dixièmes des gars. Tous les Anglais étaient courtauds, comme tous les marins étrangers. Seuls, dans cette foule, cinq ou six hommes pouvaient se vanter d’avoir une haute stature, et ils étaient ou bien Scandinaves ou bien américains. L’homme le plus grand, cependant, constituait une exception. C’était un Anglais, mais il n’était pas Londonien. « Candidat pour les Life Guards ? » lui demandai-je. Il me répondit : « Tu tombes à pic, mon pote, j’ai déjà servi, pendant quelque temps, dans ce régiment, mais du train où vont les choses, je crois bien que je vais rempiler. »

Nous attendîmes avec une belle patience pendant toute une heure dans cette cour surpeuplée. Puis tout le monde commença à s’agiter, à pousser de tous les côtés tout en criant. Rien de bien brutal, cependant, ni de violent, mais plus simplement l’agitation normale de gens affamés et qui en ont assez d’attendre. À ce moment apparut un adjudant de l’Armée du Salut, et il me fut tout de suite antipathique. Il avait l’œil méchant, et rien en lui ne pouvait rappeler le modeste Galiléen. En revanche, il tenait beaucoup du centurion de la Bible qui proclamait : « Moi, on me craint, et les soldats m’obéissent. Si je dis à un homme de s’en aller, il s’en va, et si je dis à un autre de venir vers moi, il vient vers moi. Si je dis à mon serviteur de faire quelque chose, il doit le faire, un point c’est tout. »

Il nous apparut conforme à cette description, et ceux qui étaient à côté de lui se mirent à trembler. Puis il éleva la voix :

« Arrêtez de faire du bruit, ou bien je vais vous foutre dehors, et vous partirez sans manger. »

Je ne puis, à l’aide de mots, vous rendre la suffisance prétentieuse avec laquelle il prononça ces paroles. Il me sembla vraiment être homme à poigne, capable de dire à un demi-millier de miséreux en loques : « Je vous autorise à manger, ou bien je vous en prive, c’est moi seul qui décide. »

Nous priver d’un déjeuner que nous avions attendu pendant des heures ! C’était là une menace terrible, et le silence hallucinant qui suivit prouva qu’elle avait porté. C’était une menace d’une lâcheté incroyable : nous ne pouvions pas nous rebeller, parce que nous avions faim. Il y a un dicton qui dit : « Lorsqu’un homme en nourrit un autre, il en devient le maître. » Mais le centurion — je veux dire l’adjudant — n’était encore pas satisfait : dans le silence monacal, il fit résonner sa voix en lui donnant encore plus d’ampleur, et répéta cette menace pour la seconde fois.

On nous autorisa enfin à entrer dans le réfectoire, où nous trouvâmes les porteurs de tickets bien lavés, mais pas encore nourris. En chiffres ronds, nous devions bien être sept cents à nous asseoir — mais on ne nous donna pas tout de suite de la viande ou du pain, on nous lut des sermons, on nous demanda de chanter et de faire des prières. Tantale a certainement dû venir souffrir dans ce coin avant d’entrer dans les régions infernales. L’adjudant nous administra une petite prière, dont je ne me souviens plus, mon esprit étant trop occupé par les images sordides qui s’étalaient sous mes yeux. Mais ce discours était à peu près conçu comme cela : « Vous allez faire bombance au Paradis, alors qu’importe si vous souffrez et si vous avez faim en ce monde. Naturellement, vous ne ferez bombance au Paradis que si vous avez ici bas suivi le droit chemin. » Et ainsi de suite. C’était un morceau de propagande très bien cuisiné, je dois en convenir, mais inefficace pour deux raisons : d’abord, les hommes qui le recevaient étaient bornés, et ne s’intéressaient qu’aux choses matérielles, ne se souciant pas le moins du monde des choses spirituelles, beaucoup trop habitués aux malheurs terrestres pour s’effrayer des malheurs futurs. Puis, affaiblis et démantibulés par la rudesse des nuits sans sommeil, et par ces longues heures d’attente debout, littéralement morts de faim, ils n’étaient absolument pas intéressés par leur salut dans un monde meilleur, mais attendaient la boustifaille impatiemment dans celui-ci. Les « voleurs d’âmes », comme ils appelaient tous les propagandistes religieux, feraient bien d’étudier les bases physiologiques de la psychologie de leurs clients, s’ils veulent rendre leurs efforts un peu plus efficaces.

Vers les onze heures, le petit déjeuner apparut. Il nous parvint non pas sur des assiettes, mais dans des sacs en papier. Je n’avais pas là tout ce que j’aurais voulu manger. Personne dans l’assistance n’en avait suffisamment, ce n’était même pas la moitié de ce qu’il aurait fallu. Je donnai une partie de mon pain au vagabond royal qui attendait Buffalo Bill, et il me dit avoir aussi faim après avoir mangé qu’au début. Voici le menu : deux tranches de pain, ou bien une petite tranche de pain aux raisins (un « cake »), un bout de fromage, et un petit cruchon de thé. La plupart d’entre nous avaient attendu depuis cinq heures pour obtenir ce déjeuner, et nous tous, nous avions fait la queue quatre heures durant, rassemblés comme des porcs, entassés comme des sardines, et traités comme des chiens — on nous avait endoctriné, on nous avait fait chanter et prier. Mais ça ne devait pas se terminer là-dessus.

Le déjeuner n’était pas plus tôt achevé (et je pense avoir employé plus de temps à l’écrire qu’il n’en avait fallu pour l’engloutir) que nos têtes épuisées, commencèrent à vaciller sérieusement et en moins de cinq minutes, la plupart d’entre nous étaient endormis. Rien ne pouvait me permettre de supposer qu’on allait nous laisser partir. Par contre je pouvais voir, par certains indices sur lesquels on ne pouvait se tromper, qu’on préparait une réunion. Je regardai la petite pendule qui était accrochée au mur, elle marquait midi moins vingt-cinq. Je me dis en moi-même que le temps passait et je n’avais pas encore commencé à chercher du travail.

« Je veux m’en aller », dis-je à quelques hommes qui étaient encore éveillés, à côté de moi.

« Il faut rester pour l’office », me répondirent-ils.

« Mais vous, vous voulez rester aussi ? »

Ils hochèrent la tête.

« Bon, eh bien, nous n’avons qu’à aller leur dire qu’on veut partir. Venez avec moi. »

Les pauvres créatures étaient sidérées. Je les abandonnai donc à leur triste sort, et m’en vint vers le plus proche représentant de l’Armée du Salut.

« Je veux m’en aller », lui dis-je. « Je suis venu ici prendre un déjeuner pour être d’attaque pour aller chercher du travail, et je n’avais pas prévu que ça prendrait tellement de temps. Je crois bien que je peux travailler dans Stepney, et plus tôt je sortirais d’ici, plus j’aurais de chance de travailler. »

C’était sans aucun doute un brave type, mais il fut affolé par ma demande : « L’office va avoir lieu, et il vaut mieux que tu restes. »

« Mais ça diminue mes chances d’avoir du travail », insistai-je. « Et le travail, c’est vraiment la chose qui compte le plus pour moi actuellement. »

Comme il n’était qu’un subalterne, il me dit de m’adresser à l’adjudant. Je répétai à l’adjudant toutes les raisons pour lesquelles je désirais m’en aller, et lui demandai poliment de me laisser partir.

« Impossible », s’exclama-t-il, indigné par tant d’ingratitude. Puis il grommela pour lui-même : « Quelle idée… Bon sang. Quelle idée ! »

« Alors, quoi, je ne peux pas sortir d’ici ? », demandais-je, « Vous allez me retenir contre mon gré ? »

« Oui », grommela-t-il encore.

Je me demandais où nous allions en venir, car moi aussi je sentais la moutarde me monter au nez. Mais la congrégation avait prévu le cas. Il me fit passer dans un coin de la pièce, puis dans une autre pièce, et, arrivé là, me redemanda les raisons qui me poussaient à partir.

« Je veux m’en aller, lui expliquai-je, parce que je voudrais voir s’il n’y a pas moyen de trouver du travail à Stepney, et chaque heure que vous me prenez diminue mes chances d’en trouver. Il est maintenant midi moins vingt-cinq. Je ne pensais pas, quand je suis venu ici, que ça me prendrait autant de temps pour avoir un déjeuner. »

« Vous êtes dans les affaires, hein ! ricana-t-il d’un air moqueur, vous êtes un homme d’affaires, hein ! Alors, qu’est-ce que vous êtes venu faire ici ? »

« J’ai couché dehors, et j’avais besoin de déjeuner pour retrouver des forces pour chercher du travail. C’est pourquoi je suis venu ici. »

« C’est du propre ! » continua-t-il d’un ton sarcastique. « Un homme si occupé, comme vous semblez l’être, n’a rien à faire chez nous. Vous avez volé le déjeuner d’un pauvre diable ce matin, oui, c’est tout ce que vous avez réussi à faire. »

Ce qui était un mensonge flagrant, tous ceux qui attendaient à la porte ayant pu rentrer.

Cette attitude était-elle celle d’un bon chrétien, je vous le demande, et était-elle même celle d’un honnête homme ? — Après avoir établi de façon très péremptoire que j’avais passé la nuit dans les rues, que j’avais faim, et que je voulais trouver du travail, rien que parce que cet adjudant avait qualifié ce travail d’« affaires », cela l’avait autorisé à m’octroyer le titre d’homme d’affaires, à en conclure qu’un homme d’affaires comme moi, bien mis de sa personne, n’avait nullement besoin d’un déjeuner offert par charité, et qu’en le prenant j’avais volé ce déjeuner à l’une des épaves affamées qui elle, n’avait absolument rien de l’homme d’affaires.

Je gardai cependant mon calme. Je répétai encore ma petite histoire, et essayai de lui faire comprendre d’une façon claire et concise qu’il avait fait preuve d’injustice à mon égard, en déformant sciemment les faits. Comme je ne manifestais aucun signe de faiblesse dans mes positions (et je suis certain que mes yeux commençaient à lancer des éclairs), il me conduisit à l’arrière du bâtiment, où, dans une grande cour ouverte, on avait dressé une tente. Du même ton méprisant, il informa les deux soldats qui se trouvaient là qu’« un type qui avait des affaires en ville voulait s’en aller avant l’office ».

Tous deux furent profondément choqués, naturellement, et témoignèrent d’une crainte indicible lorsque l’adjudant entra sous la tente, et en ressortit avec le major. Toujours avec les mêmes manières insidieuses, et appuyant de toutes ses forces sur les « affaires » qui m’appelaient dehors, il exposa mon cas au major. Mais celui-ci était d’une tout autre trempe d’hommes, je le trouvai fort sympathique dès le premier coup d’œil. Je renouvelai devant lui mes explications.

« Est-ce que vous saviez que vous deviez rester pour l’office ? » me demanda-t-il.

« Pas le moins du monde », lui répondis-je. « Sans cela, je me serais passé de déjeuner. Ça n’est affiché nulle part, et personne ne m’a prévenu à l’entrée. »

Il réfléchit un instant, et m’annonça que je pouvais partir.

Il était midi sonné lorsque je me retrouvai dans la rue, et je ne savais plus si je sortais de l’Armée du Salut, ou bien d’une prison. La journée était à moitié passée, et il y avait une bonne trotte jusqu’à Stepney. Nous étions d’ailleurs dimanche, et l’on aurait pu demander qu’est-ce qui poussait un homme affamé à rechercher du travail spécialement un dimanche. D’autant plus que je pensais avoir eu une nuit assez pénible à déambuler dans les rues, et une matinée assez harassante pour avoir le droit de déjeuner. J’abandonnai donc mes projets de recherche de travail, hélai un bus et y montai. Après m’être rasé et avoir pris un bon bain, je retirai mes guenilles et me glissai dans la blancheur agréable d’une paire de draps bien propres, où je m’endormis profondément. Il était six heures du soir lorsque je fermai mes paupières, et, lorsque je les ouvris de nouveau, il était neuf heures du matin. J’avais dormi d’une seule traite quinze heures d’affilée. Et tandis que je demeurais encore étendu, à demi assoupi, mon esprit se reporta vers les sept cents malheureux que j’avais laissés en train d’attendre l’office. Pas de bain, pas de rasage pour eux, et surtout pas de draps blancs pour s’y fourrer pour une quinzaine d’heures. À la fin de l’office, c’étaient pour eux de nouveau les rues fatigantes, le problème constant du croûton de pain avant la tombée du soir, les longues nuits sans sommeil dans les rues, et le problème angoissant de retrouver une autre croûte de pain le lendemain matin.




CHAPITRE XII

LE JOUR DU COURONNEMENT


Oh toi pourfendeur des mers
Qui viens des terres sans rivages
Vas-tu supporter plus longtemps
Ce qui se passe dans l’Angleterre de Milton ?
Tu étais sa République,
Vas-tu maintenant embrasser leurs genoux ?
Ces royautés toutes rouillées
Ces mensonges tout vermoulus
Préservent ton visage battu par les tempêtes
Et la force de tes yeux tout pareils au soleil
De l’air en liberté et des nuages
Des deux emprisonnés.

SWINBURNE


Vive le roi Edward[7] ! On a couronné un roi aujourd’hui, et il y a eu de grandes réjouissances et beaucoup de folies, et me voilà, perplexe et triste. Je n’ai jamais rien vu de comparable à ce spectacle costumé, sauf les cirques américains et les ballets de l’Alhambra — je n’ai jamais rien vu d’aussi désespéré ni d’aussi tragique.

Pour savourer pleinement cette procession du Couronnement, il eût fallu que je débarque directement d’Amérique à l’Hôtel Cecil, et que je me paye un fauteuil à cinq guinées, au milieu des gens bien pomponnés. Mon tort, fut d’arriver tout droit du pays des mal-lavés de l’East End. Peu de gens venaient de ces quartiers. En général, l’East End ne quitte pas l’East End, où il sombre dans l’alcoolisme. Les Socialistes, les Démocrates et les Républicains étaient partis respirer l’air frais de la campagne sans se préoccuper le moins du monde des quarante millions d’individus qui s’étaient choisi un souverain et le couronnaient. Six mille cinq cents prélats, prêtres, hommes d’État, princes et soldats ont assisté au couronnement et à l’onction, nous nous avons vu le cortège, quand il est passé.

Je l’ai vu serpenter à Trafalgar Square, « le plus bel endroit d’Europe », et le cœur véritable de l’Empire. Nous étions plusieurs milliers, tous tenus en ordre par un déploiement magnifique de forces armées. L’endroit où devait passer le cortège s’ornait d’une double colonne de soldats. La base de la colonne Nelson était frangée d’un triple rang de marins. À l’est, à l’entrée du square, se tenait l’Artillerie de la Marine Royale. Le triangle compris entre Pall Mall, Cockspur Street et la statue de George III, était bordé sur chacun de ses côtés par les Lanciers et les Hussards. Vers l’ouest, il y avait les Habits-Rouges de la Marine Royale, et, de la maison des Syndicats jusqu’à l’embouchure de Whitechapel, se massaient massifs et rutilants les Cavaliers du Roi. C’étaient de véritables géants, montés sur d’énormes chevaux de bataille, tout cuirassés d’acier, tout casqués d’acier et caparaçonnés d’acier, et avec à leur côté la grande épée de guerre, prête à être dégainée. Plus loin, à travers la foule, on avait rejeté les longues files de la police métropolitaine, tandis que tout à fait à l’arrière se trouvaient les réserves — de grands hommes bien nourris, bien armés et solidement charpentés, prêts eux aussi à manier l’épée en cas de besoin.

Ce qui se passait à Trafalgar Square n’était qu’un petit échantillon de ce qu’il y avait tout au long du passage du cortège — la force, une force toute-puissante. Des myriades d’hommes splendides, l’élite du peuple, dont la seule fonction sur terre était l’obéissance aveugle et dont le but était de tuer, de détruire et fouler aux pieds l’essence même de la vie. Et pour qu’ils soient bien nourris, bien habillés et bien armés, et qu’ils aient des bateaux pour les lancer aux quatre coins du monde, l’East End, et tous les « East End » de l’Angleterre travaillait, pourrissait et se mourait.

Un proverbe chinois prétend que si un homme vit dans l’oisiveté, un autre homme meurt de faim à sa place et Montesquieu ajoute : « Si plusieurs tailleurs travaillent à l’habit d’un seul homme, beaucoup d’autres hommes n’auront pas de quoi se vêtir. » Une phrase complète l’autre. Je ne pouvais pas comprendre le travailleur qui mourait de faim, malingre, dans l’East End (celui qui vit avec toute sa famille dans une seule pièce, en abandonnant l’espace inoccupé sur le plancher comme logement pour d’autres ouvriers mourant de faim et malingres) jusqu’à ce qu’il me fût donné de voir tous ces solides Cavaliers du Roi, du West End, et que l’idée montait en moi que le premier devait nourrir, habiller et entretenir le second.

Tandis qu’à l’abbaye de Westminster les Anglais couronnaient leur souverain, moi, au milieu dès cavaliers royaux et de la police, je pensais aux temps où le peuple d’Israël voulait se donner un roi. Vous connaissez, bien sûr, les faits : les anciens s’en vinrent trouver le prophète Samuel, et lui dirent : « Donne-nous un roi, pour que nous puissions nous considérer comme égaux aux autres nations. »

Et le Seigneur dit à Samuel : « Écoute donc ce qu’ils te demandent, et fais-leur connaître les droits du roi qui régnera sur eux. »

Samuel rapporta toutes les paroles de l’Éternel au peuple qui lui demandait un roi. Il dit :

« Voici quels seront les droits du roi qui régnera sur vous : il prendra vos fils, et il les mettra sur ses chars et parmi ses cavaliers, afin qu’ils courent devant son char.

« Il s’en fera des chefs de mille et des chefs de cinquante, et il les emploiera à labourer ses terres, à récolter ses moissons, à fabriquer ses armes de guerre et l’attirail de ses chars.

« Il prendra vos filles, pour en faire des parfumeuses, des cuisinières et des boulangères.

« Il prendra la meilleure partie de vos champs, de vos vignes et de vos oliviers, et la donnera à ses serviteurs.

« Il prendra la dîme du produit de vos semences et de vos vignes, et la donnera à ses serviteurs.

« Il prendra vos serviteurs et vos servantes, vos meilleurs bœufs et vos ânes, et s’en servira pour ses travaux. Il prendra la dîme de vos troupeaux, et vous-mêmes serez ses esclaves.

« Et alors vous crierez contre votre roi que vous vous serez choisi, mais l’Éternel ne vous exaucera point[8]. »

Dans ces temps anciens, tout se passa exactement comme il avait été dit, et le peuple s’en vint en pleurant trouver Samuel pour lui dire : « Prie l’Éternel, ton Dieu, pour tes serviteurs, afin que nous ne mourions pas, car nous avons ajouté à tous nos péchés le tort de demander pour nous un roi[9]. »

À Saûl succéda David, puis Salomon, puis Roboam, qui répondit au peuple avec rudesse, et lui dit : « Mon père a rendu votre joug pesant, et moi je vous le rendrai plus pesant encore. Mon père vous a châtié avec des fouets, moi je vous châtierai avec des scorpions[10]. »

Tout récemment encore, cinq cents pairs héréditaires se partageaient le cinquième du territoire anglais. Ces cinq cents pairs, les officiers et les serviteurs du roi, et tous les gens bien en place dépensent chaque année, pour satisfaire leur luxe inutile, un milliard huit cent cinquante millions de dollars (trois cent soixante-dix millions de livres sterling) soit trente-deux pour cent du total de la richesse brute produite par tous les travailleurs de ce pays.

À l’abbaye de Westminster, tout chamarré de vêtements cousus d’or, au son des trompettes et des battements de la musique, entouré d’une cohorte brillante de maîtres, de lords et de gouverneurs, le roi fut investi des signes de sa souveraineté. Les éperons furent placés à ses talons par le lord Grant Chamberlain, et une épée symbolique, dans un fourreau de pourpre, lui fut présentée par l’archevêque de Canterbury, avec ces mots :

« Reçois cette épée royale qui te vient de l’autel de Dieu, et qui t’est remise par les mains des évêques et des serviteurs de Dieu, bien qu’ils n’en soient pas dignes. »

Après quoi, s’en étant ceint, il écouta les exhortations de l’Archevêque :

« Muni de cette épée, tu rendras la justice, tu déjoueras les injustices, tu protégeras la Sainte Église de Dieu et défendras la veuve et l’orphelin, tu répareras tout ce qui a été détruit, tu anéantiras le mal, et exhorteras le bien. »

Mais écoutez donc ! il y a maintenant des acclamations du côté de Whitehall, et la foule est indécise, la double muraille de soldats se met au garde-à-vous, et nous voyons arriver les bateliers du roi, dans leurs costumes rouges médiévaux, tout pareils à l’avant-garde d’une parade de foire. Puis un carrosse royal, plein de ladies et de gentlemen de la cour, avec ses laquais poudrés et ses cochers en livrée. D’autres carrosses, suivent remplis de lords, de chambellans, de vicomtes, de dames d’atours et de tous leurs laquais. Puis les soldats, royale escorte, avec ses généraux, bronzés et très maigres, venus des confins de la terre vers la ville de Londres — officiers volontaires, officiers de la garde nationale et officiers de carrière. Ils sont tous là, Spens et Plumer, Broadwood et Cooper le sauveur d’Ookiep, Mathias de Dargai, Dixon de Vlakfontein, le général Gaselee et l’amiral Seymour, de Chine, Kitchener de Khartoum, lord Roberts de l’Armée des Indes, et tous les autres — glorieux soldats d’Angleterre, maîtres de la destruction et génies de la mort ! Une autre race d’hommes, différente de celle des ateliers des bas-quartiers de la ville, oui, totalement différente.

Les voici qui arrivent, dans toute leur splendeur hautaine ! Les voici donc, ces hommes d’acier, ces seigneurs de la guerre et ces maîtres du monde. Pêle-mêle, ils défilent ensemble, pairs, bourgeois, princes et maharajahs, écuyers du Roi, et hallebardiers de la Garde. Voici les coloniaux, hommes souples et robustes, et puis toutes les races du monde — les soldats du Canada, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande, des Bermudes, de Bornéo, des îles Fidji et de la Côte de l’Or, de Rhodésie, de la colonie du Cap, du Natal, de la Sierra Leone, et de la Gambie, du Niger et de l’Ouganda, de Ceylan, de Chypre, de Hong Kong, de la Jamaïque, de Wei-Hai, du Lagos, de Malte, de Sainte-Lucie, de Singapour et de la Trinité. Puis voici les soldats de l’Inde, rendant hommage à leurs conquérants, cavaliers au teint basané, le sabre au côté, fiers barbares tout resplendissants d’or et de pourpre. Sikhs, Radjpoutes et Birmans, provinces par provinces et castes par castes.

Voici encore la garde du corps à cheval, avec leurs beaux poneys couleur crème, qui fait figure de panoplie dorée. Un délire de bravos s’élève, dans le fracas des orchestres. « Le Roi ! Le Roi ! Dieu sauve le Roi ! » Tout le monde devient fou, et la contagion commence à me gagner et soulève mon cœur. Je veux, moi aussi, crier « Le Roi ! Dieu sauve le Roi ! » Des hommes en guenilles autour de moi, les larmes aux yeux, lancent en l’air leurs chapeaux en hurlant, extasiés : « Bénis soient-ils ! » Tenez, le voilà, juste là dans ce magnifique carrosse doré, la grande couronne brillant sur sa tête, et la reine, en blanc à côté de lui, et pareillement couronnée.

Brusquement je me ressaisis. Je m’efforce de me persuader que tout ce que je vois est bien réel, et ne sort pas d’un conte de fées. Mais je n’arrive pas à me libérer de ce rêve, et c’est peut-être mieux ainsi. Je préfère croire que toute cette magnificence inutile, tout ce défilé délirant, toute cette pitrerie invraisemblable ne sont qu’un conte de fées, plutôt que de m’imaginer que c’est le spectacle d’un peuple sain de corps et d’esprit capable de dompter la matière et d’arracher leurs secrets aux étoiles.

Les princes et les princesses, les ducs et les duchesses, et tout un tas de gens armoriés défilent dans un flamboiement magnifique. Puis les soldats, les laquais et les peuples soumis, et la procession se termine. Je me laisse porter par la foule, qui m’entraîne hors du square, et atterris dans un enchevêtrement de ruelles étroites, où les cafés bruyants sont surchargés d’hommes, de femmes et d’enfants ivres, qui se mêlent en une fantastique orgie. Et de tous les côtés, on entend le chant favori du couronnement :

« Le jour du couronnement, le jour du couronnement,
« Nous ferons bombance, nous rirons et nous crierons
« Hip hip hip, hurrah !
« Car nous serons tous gais.
« Nous boirons du whisky, du vin et du sherry
« Nous serons tous gais le jour du couronnement ! »

Une averse. À l’extrémité de la rue où je me trouve, je vois arriver les auxiliaires des troupes coloniales, les Africains noirs et les Asiates jaunes, coiffés du turban et du fez, et des coolies qui se balancent avec leur fusil et leur batterie de campagne sur leur tête. Leurs pieds nus, en une cadence rapide, faisaient « clic ! clic ! clic ! » sur le pavé boueux. Les cafés s’étaient aussitôt vidés comme par enchantement, et ces frères de couleur furent frénétiquement acclamés par leurs frères anglais, qui s’en retournèrent aussitôt après à leur beuverie.

« Comment as-tu trouvé le défilé, mon vieux ? » demandai-je à un vieil homme assis sur un banc de Green Park.

« Comment je l’ai trouvée ? Je me suis dis en moi-même que c’était une sacrée chance de pousser un petit roupillon, parce que les flics étaient occupés à autre chose, et je me suis installé dans ce coin, avec une cinquantaine d’autres gars. Mais je n’arrivais pas à dormir, parce que j’avais faim, drôlement faim, je pensais que j’ai travaillé toutes les années de ma vie et que maintenant je n’ai même pas un endroit où je puisse faire reposer ma tête. Et j’entendais la musique qui arrivait vers nous, et les applaudissements et les coups de canon. J’en devenais presque anarchiste, et j’avais bien envie d’aller casser la figure de Lord Chamberlain. »

Je ne voyais pas pourquoi il en voulait particulièrement à ce brave Lord Chamberlain, et lui non plus certainement, mais c’était comme ça, me dit-il. Je jugeai inutile de pousser plus loin la discussion.

Comme la nuit tombait, la cité s’illumina tout d’un coup. Des flaques de couleurs vertes, jaunes et rouges éblouissaient l’œil de toutes parts, et les lettres « E. R. » (Edwardus Rex), découpées dans du cristal et éclairées en transparence par la flamme du gaz, s’étalaient de tous côtés. La foule dans les rues augmentait par dizaines de milliers et, bien que la police fît d’énergiques efforts pour maintenir l’ordre, les scènes d’ivrognerie et les bagarres abondaient. Les ouvriers fatigués semblaient être devenus subitement fous d’une folie incontrôlable, et se répandaient dans les rues en dansant, hommes, femmes, jeunes, vieux, bras dessus bras dessous, en longues ribambelles, en chantant : « Je suis peut-être fou mais je vous aime », « Dolly Gray » et « le chèvrefeuille et l’abeille » ; cette dernière chanson disait à peu près ceci :

« Tu es le miel, chèvrefeuille, et je suis ton abeille.

« J’aimerais sucer le miel de tes lèvres roses, vois-tu… »

Je m’assis sur un banc sur les quais de la Tamise, et contemplai l’eau tout illuminée. Nous étions autour de minuit, et les joyeuses bandes de fêtards passaient devant moi abandonnant les rues bruyantes pour se rendre chez eux. Sur un banc à côté de moi, s’étaient assises deux créatures en guenilles, un homme et une femme, qui essayaient de dormir sans pouvoir y arriver. La femme serrait ses bras contre sa poitrine, pour se tenir droite, mais son corps avait une fâcheuse tendance à balancer de droite et de gauche, et tantôt en avant jusqu’à lui en faire presque perdre l’équilibre et tomber sur le pavé ou bien vers la gauche, et sa tête se reposait alors sur l’épaule de l’homme, ou encore vers la droite, jusqu’à ce que son corps arc-bouté et surtendu finisse par lui faire mal, ce qui avait immanquablement pour effet de la réveiller et de la faire se redresser droite comme un piquet. Puis elle recommençait à s’incliner vers l’avant, et le cycle infernal recommençait jusqu’à ce qu’elle soit de nouveau réveillée par la douleur de son corps.

De temps à autre, des enfants et des jeunes gens s’arrêtaient, s’accroupissaient derrière le banc et criaient brusquement pour s’amuser, ce qui tirait de leur sommeil l’homme et la femme en les faisant sursauter. À la vue de la douleur qui marquait leurs visages, les gens éclataient de rire et s’éloignaient.

Ce manque de cœur général est vraiment stupéfiant. Voilà deux pauvres diables qui essayent de dormir sur un banc. Ils sont naturellement sans défense, et on peut les tourmenter impunément. Cinquante mille personnes ont dû défiler devant moi, qui étais assis sur ce banc, et pas une seule, en ce jour de liesse qu’était le couronnement du roi, n’a suffisamment senti vibrer les fibres de son cœur pour venir dire à la malheureuse : « Tenez, voilà six pence, et vous trouverez un lit. » Au contraire les femmes, et plus spécialement les jeunes, faisaient des remarques qu’elles voulaient spirituelles sur la pauvresse qui faisait la révérence en dormant. Et, immanquablement, tout le monde s’esclaffait.

C’était là, selon l’expression anglaise, un jeu « cruel ». Le mot américain est mieux approprié — nous dirions plutôt en Amérique qu’il s’agissait d’un jeu « féroce ». J’avoue bien volontiers que je commençais à être passablement énervé par toute cette foule insouciante qui défilait ainsi, et à considérer avec une sorte de satisfaction les statistiques de la ville de Londres qui déterminent qu’un adulte sur quatre meurt à l’hospice, à l’infirmerie ou bien à l’asile.

Je m’adressai à l’homme. Il avait cinquante-quatre ans et était docker de son métier ; son travail pénible l’avait épuisé avant l’âge. Il ne trouvait plus à s’employer que lorsqu’il y avait pénurie de main-d’œuvre, car, durant la pleine saison, on lui préférait les hommes plus jeunes et plus forts. Ça faisait une semaine, maintenant, qu’il dormait sur les bancs du quai, mais la semaine prochaine promettait d’être meilleure. Il pourrait peut-être décrocher quelques journées de travail et louer un lit dans un garni. Il avait passé toute sa vie à Londres, sauf cinq années de service dans l’armée des Indes, en 1878.

Il avait le ventre creux, naturellement, tout comme la fille qui était à ses côtés. Les jours comme ceux-ci sont particulièrement désagréables aux gens de son espèce, mais comme les policemen sont occupés à d’autres besognes, ils peuvent quand même dormir un peu plus longtemps. Je réveillai la fille, ou plutôt la femme, car elle avait « vingt-huit ans, monsieur », et nous partîmes à la recherche d’un café.

« Il y en a eu du boulot pour installer toutes ces lumières », fit l’homme à la vue de quelque bâtiment superbement illuminé. C’était tout ce qu’il avait retenu de toute son existence. Il n’avait jamais cessé de travailler, et tout pour lui se rattachait à cette notion. « Les couronnements ont du bon, continua-t-il, ça donne du travail aux pauvres gens. »

« Oui, mais votre estomac est quand même vide », lui répliquai-je.

« C’est vrai », me répondit-il. « J’ai essayé d’avoir du travail, mais ça n’a pas marché. Mon âge est contre moi. Et vous, qu’est-ce que vous faites dans la vie ? Marin, hein ? J’ai tout de suite vu ça à vos fringues. »

« Moi, je sais d’où vous venez », dit la fille. « Vous êtes italien. »

« Non, il n’est pas italien ! » cria l’homme en s’emportant. « C’est un Yankee, y a pas de problème j’ai tout de suite deviné que c’était un Yankee. »

« Dieu du ciel ! Non, mais c’est pas vrai ! » fit la fille alors que nous débouchions sur le Strand, tout étourdis par les beuglements de la foule, qui titubait plus que jamais. Les hommes beuglaient et les filles chantaient avec des voix de fausset :

« Le jour du couronnement, le jour du couronnement,
« Nous ferons bombance, nous rirons et nous crierons
« Hip ! hip ! hip ! hurrah !
« Car nous serons tous gais
« Nous boirons du whisky, du vin et du sherry
« Nous serons tous gais le jour du couronnement. »

« Qu’est-ce que je suis crottée, hein ! j’ai trotté toute la sainte journée », fit la femme, tandis que nous nous attablions dans un café, et qu’elle retirait la saleté et le sommeil des coins de ses yeux. « J’ai vu des bien belles choses aujourd’hui, et j’ai drôlement aimé. Et les duchesses, et les ladies, avec leurs grandes robes blanches ! Comme c’était beau, bonté divine, comme c’était beau ! »

« Je suis irlandaise », me dit-elle, répondant à l’une de mes questions. « Je m’appelle Haythorne. »

« Comment ? »

« Haythorne, monsieur, Haythorne. »

« Épelez-moi ça ! »

« H-a-y-t-h-ô-r-n-e, Haythorne, quoi ! »

« Oh, je vois, vous êtes une cockney irlandaise. »

« Oui, monsieur, mais née à Londres. »

Elle avait vécu heureuse chez ses parents jusqu’à la mort de son père, tué dans un accident, puis s’était retrouvée seule au monde. Son frère était à l’armée, et son autre frère, bien trop occupé à nourrir sa femme et ses huit gosses, avec huit shillings par semaine et un travail très irrégulier, ne pouvait rien faire pour elle. Elle n’avait quitté Londres qu’une seule fois dans sa vie, pour travailler dans l’Essex, à une vingtaine de kilomètres de la capitale, pour la cueillette des fruits, pendant trois semaines. « J’étais noire comme une mûre quand je suis revenue. Vous ne me croirez pas, mais c’est vrai ! »

La dernière place qu’elle avait eue, c’était dans un café, de sept heures du matin à onze heures du soir, et pour gagner cinq shillings par semaine, nourrie. Puis elle était tombée malade, et lorsqu’elle était sortie de l’hôpital, elle n’avait plus rien trouvé à faire. Elle ne se sentait pas très bien, et avait passé les deux dernières nuits dans la rue.

Ils engrangèrent à eux deux une quantité prodigieuse de nourriture, et je dus doubler, puis tripler leurs commandes initiales pour qu’ils commencent à montrer quelques signes de satiété.

Une fois, elle étendit le bras, pour palper le tissu de ma veste et de ma chemise, et s’extasia sur les bons vêtements que portaient tous ces Yankees.

Mes guenilles, de bons vêtements ! J’en rougis malgré moi, mais, en les examinant de plus près et en regardant ceux que portaient l’homme et la femme, je commençai à me sentir correctement vêtu et assez respectable.

« Qu’est-ce que vous comptez faire plus tard », leur demandai-je. « Vous savez que vous devenez chaque jour de plus en plus vieux ! »

« Pour moi, c’est l’asile », dit l’homme.

« Ah, pour moi, non ! » s’exclama la femme. « Je n’attends plus rien de la vie, mais je préfère mourir dans la rue plutôt que d’aller à l’asile. L’asile ? Merci ! Pas pour moi ! » Puis elle renifla dans le silence qui s’ensuivit.

« Après avoir passé toute la nuit dans la rue, comment le matin trouvez-vous à boulotter », demandai-je.

« Si on n’a pas de réserve, j’essaye de mendier un penny », m’expliqua l’homme. « Et puis on va dans un café se jeter une tasse de thé. »

« C’est pas ça qui va vous nourrir », objectai-je.

Tous les deux sourirent d’un air entendu.

« On boit son thé par toutes petites gorgées, pour le faire durer plus longtemps. Et on regarde s’il n’y a pas un client qui se lève en laissant quelque morceau après lui. »

« C’est étonnant, tout ce que les gens peuvent laisser derrière eux ! » intervint la femme.

« L’essentiel, conclut l’homme, avec un bon sens évident, et tout en me regardant avec insistance, c’est de mettre la main sur un penny. »

Comme nous nous levions pour partir, Mademoiselle Haythorne rafla deux ou trois croûtons qui traînaient sur les tables voisines, et les fourra quelque part sous ses guenilles.

« On ne peut pas tout de même laisser perdre ça, hein ! » fit-elle tandis que le docker acquiesçait, faisant lui-même main basse sur quelques autres restes.

À trois heures du matin, je revins faire un petit tour du côté des quais. C’était une nuit de gala pour les gens sans abri, car la police avait affaire autre part. Chaque banc était accaparé par des dormeurs, et l’on pouvait compter autant de femmes que d’hommes, des adultes pour la plupart. De temps à autre, un garçon. Sur un banc, je remarquai toute une famille, l’homme était assis tout droit, et tenait entre ses bras un bébé endormi. Sa femme dormait la tête sur son épaule, et sur ses genoux reposait celle d’un autre bambin, tout aussi endormi. Les yeux de l’homme étaient grands ouverts, il regardait fixement l’eau du fleuve, et songeait — ce qui n’est pas bon pour un homme sans abri et nanti d’une nombreuse famille. Ce ne devait pas être très agréable de pénétrer dans ses pensées. Je sais, et tout le monde à Londres est au courant que bien des gens sans travail en arrivent à tuer leurs épouses et leurs enfants.

On ne peut pas marcher le long des quais de la Tamise, aux premières lueurs du jour, depuis le Parlement, en passant devant l’Aiguille de Cléopâtre jusqu’au pont de Waterloo, sans avoir en mémoire les tourments qu’a décrit l’auteur du Livre de Job il y a vingt sept siècles.

« Voilà ceux qui déplacent toutes les bornes, qui volent des troupeaux et les font paître.

« Ils arrachent l’âne de l’orphelin, et prennent en gage le bœuf de la veuve.

« Ils repoussent du chemin les indigents, et forcent tous les malheureux du pays à se cacher.

« Et voici que, comme les ânes sauvages du désert, ils sortent le matin pour chercher de quoi manger — ils n’ont que le désert pour trouver le pain de leurs enfants.

« Ils coupent le fourrage qui reste dans les champs, ils grappillent dans la vigne de l’impie.

« Ils passent la nuit dans la nudité, sans vêtement, sans couverture contre le froid.

« Ils sont trempés jusqu’aux os par la pluie des montagnes, et profitent des rochers pour se faire un abri.

« Ceux-là donc arrachent l’orphelin à la mamelle de sa mère, et rançonnent les pauvres.

« Les pauvres qui s’en vont nus, sans aucun vêtement ; ils sont affamés et transportent des gerbes[11]. »

Ces mots ont été écrits il y a vingt-sept siècles ! Ils restent toujours véridiques, toujours actuels, au cœur même de cette civilisation chrétienne, dont Édouard VII vient d’être fait roi.




CHAPITRE XIII

DAN CULLEN, DOCKER


Je me trouvais, hier, dans l’un des gourbis des « bâtiments municipaux » non loin de Leman Street. Si, envisageant mon avenir très sombre, je m’imaginais devoir vivre jusqu’à ma mort dans une telle masure, je n’aurais pas un seul instant d’hésitation, je descendrais tout droit à la Tamise pour y piquer une tête, et mettre ainsi un terme à ma location.

Le respect qu’on doit à sa langue maternelle n’autorise pas plus d’appeler l’endroit où je me trouvais une pièce que d’affubler du nom de château une simple maison de campagne. C’était beaucoup plus qu’un taudis, une sorte de tanière. Elle mesurait deux mètres sur trois, et le plafond en était si bas qu’il ne permettait à l’occupant qu’un cubage d’air bien inférieur à celui du soldat anglais dans ses baraquements. Un mauvais grabat, aux couvertures trouées, tenait presque la moitié de la pièce. Une table branlante, une chaise, et deux coffres ne laissaient que peu d’espace pour se mouvoir. Cinq dollars auraient été bien suffisants pour acheter tout le fourbi. Le sol était nu, les murs et le plafond s’auréolaient de taches de sang. Chaque tache représentait une mort violente — la mort d’un insecte, car l’endroit fourmillait de vermine, et il y en avait tant qu’on n’aurait pu la tenir dans une seule main. L’homme qui avait occupé ce trou, un certain Dan Cullen, se mourait à l’hôpital. Il avait marqué de sa personnalité ce misérable réduit et cela suffisait pour comprendre de quelle espèce d’hommes il faisait partie. Il avait collé sur les murs les polychromies de Garibaldi, d’Engels, de Dan Burns et d’autres leaders du monde du travail, et sur la table reposait, encore ouvert, un roman de Walter Besant. On me dit qu’il connaissait Shakespeare, et qu’il avait des notions d’histoire, de sociologie, et d’économie. C’était un autodidacte.

Sur la table, parmi un désordre indescriptible, il y avait un bout de papier portant ces mots griffonnés : « Mr. Cullen, rendez-moi s’il vous plaît le grand pot blanc et le tire-bouchon que je vous ai prêtés. » Il s’agissait là d’articles que lui avait confiés, au début de sa maladie, une femme du voisinage qui les lui redemandait avant qu’il ne soit mort. Un grand pot blanc et un tire-bouchon sont des objets bien trop indispensables à une créature de l’Abîme, pour qu’elle puisse permettre à quelqu’un d’autre de les emporter en mourant. Jusqu’à la fin de sa vie, l’âme de Dan Cullen avait dû être torturée par cette avarice sordide dont il avait, en vain, essayé de s’échapper.

C’est une histoire très courte que celle de Dan Cullen, mais il faut la lire entre les lignes. Il était né dans une famille pauvre d’une grande ville, dans un pays où les diverses classes sociales sont séparées entre elles par des cloisons étanches. Toute sa vie, il avait trimé dur avec son corps, et parce qu’un beau jour il avait ouvert un livre, et s’était enflammé pour ce qu’il avait lu, et aussi parce qu’il « écrivait comme un notaire », on l’avait choisi pour défendre avec son cerveau les intérêts de ses camarades. Il était devenu l’un des responsables des transporteurs de fruits, avait représenté les dockers au Conseil des Syndicats de Londres, et s’était mis à écrire des articles percutants pour divers journaux du monde du travail.

Il n’avait jamais pu se mettre à genoux devant les autres, devant les possédants, qui contrôlaient ses moyens d’existence — il avait parlé comme il en avait eu envie toujours pour la bonne cause. Pendant la « Grande Grève des Dockers », on l’accusa d’avoir été l’un des meneurs. Et ce fut là son arrêt de mort. Depuis il était marqué, et chaque jour depuis plus de dix ans, il payait pour ce qu’il avait fait.

Un docker est un travailleur intermittent. Le travail abonde de temps en temps, ou bien se raréfie, selon les marchandises à transporter. Dan Cullen se vit l’objet d’une certaine discrimination. On ne l’empêcha pas systématiquement de travailler, non (cette façon de faire aurait provoqué des troubles, ce qui aurait certainement été mieux pour lui), mais il fut appelé par le contremaître, qui lui intima l’ordre de ne pas travailler plus de deux ou trois jours par semaine. C’était ce qu’on appelait la « discipline », ou la « punition » — en bref, cela signifiait « crever de faim ». On n’a pas trouvé de mot plus poli pour désigner ce procédé mais dix années de « crevage de faim » cassent le cœur d’un homme, et l’on ne peut vivre avec le cœur en mille morceaux.

Il vint alors échouer sur ce grabat, dans ce taudis sordide, ce qui le rendit encore plus aigri et plus découragé. Sans amis, sans parents, vieux et solitaire, plein d’amertume et de pessimisme, il combattait la vermine tout en regardant les portraits de Garibaldi, d’Engels et de Dan Burns qui le fixaient du haut des murs éclaboussés de sang. On ne venait pas le voir dans ces baraquements municipaux surpeuplés (il ne s’était lié d’amitié avec personne), et on l’avait laissé pourrir, tout seul.

Mais des confins de l’est de Londres, un beau jour arrivèrent un savetier et son fils, ses deux seuls amis. Ils se mirent à nettoyer la pièce, firent venir du linge propre de chez eux, et changèrent les draps noirs de crasse. Un autre jour ils firent venir chez lui l’une des infirmières de l’Hôpital de Queen’s Bounty, d’Algate.

Elle lui lava le visage, secoua son matelas et bavarda avec lui. La conversation fut courtoise, jusqu’au moment où elle lui dit son nom. Elle s’appelait Blank, et Sir George Blank, répondit-elle innocemment, était son frère. Sir George Blank, hein ! explosa le vieux Dan Cullen sur son lit de douleurs, Sir George Blank, l’avocat des dockers de Cardiff qui, bien plus que tous les autres, avait anéanti le Syndicat des Dockers de Cardiff, et avait été anobli pour cette brillante action. Et c’était donc sa sœur ! Dan Cullen s’assit sur son lit de misère, et jeta l’anathème sur elle et sur tous ceux de sa race. Elle s’enfuit en courant pour ne plus jamais revenir, fortement impressionnée par l’ingratitude inhérente aux pauvres gens.

L’hydropisie s’empara des pieds de Dan Cullen. Il restait assis des journées entières sur le bord de son lit (pour faire partir l’eau de son corps), sans même une paillasse sur le sol de sa pièce, un semblant de couverture sur les genoux et un vieux manteau jeté sur ses épaules. Un missionnaire lui amena un jour une paire de pantoufles en papier, de quatre pence (je les ai vues), et se mit à réciter d’interminables prières pour le bien de son âme. Mais Dan Cullen était de cette race d’hommes qui aiment qu’on laisse leur âme tranquille, et ne tolérait pas que Pierre, Paul ou Jacques vienne se mêler de ses affaires en échange d’une paire de pantoufles à quatre pence. Il demanda poliment au missionnaire d’ouvrir la fenêtre, pour qu’il puisse y balancer les pantoufles. Le missionnaire partit fort courroucé pour ne plus jamais revenir, fortement impressionné, lui aussi par l’ingratitude inhérente aux pauvres gens.

Le savetier, qui lui-même avait été dans son temps un des obscurs héros du syndicalisme, alla alors voir les patrons des gros courtiers en fruits pour lesquels Dan Cullen avait occasionnellement travaillé pendant trente années. Leur système était fait de telle façon qu’ils n’employaient que de la main-d’œuvre temporaire. Le savetier leur expliqua l’état du pauvre désespéré, vieux, tout cassé maintenant, à l’article de la mort, sans aucune aide extérieure et sans argent ; il leur rappela qu’il avait travaillé pour eux pendant trente années, et leur demanda de faire un petit quelque chose pour lui.

« Oh ! lui répondit le directeur, sans avoir besoin de consulter ses livres pour se remémorer Dan Cullen, vous voyez, nous nous sommes fait une obligation de n’aider aucun « temporaire », et je ne peux absolument rien faire. »

Il ne fit absolument rien, naturellement, il ne prit même pas la peine d’écrire une lettre de recommandation pour permettre à Dan Cullen d’entrer à l’hôpital, à Londres. À Hampstead, s’il avait pu passer devant une commission de docteurs, il n’aurait pas pu être admis à l’hôpital avant quatre mois, tant il y avait d’inscrits avant lui. Le savetier lui trouva finalement une place à l’Infirmerie de Whitechapel, où il allait le voir fréquemment. Là, il vit bien que Dan Cullen avait laissé croître en lui l’idée que, comme son cas était désespéré, on n’avait qu’une seule envie, se débarrasser de lui au plus vite. Il faut bien admettre que c’était une conclusion logique, pour un vieillard sans argent et qui, de plus, avait été toute sa vie passé à la « discipline » et à la « punition ». Comme on le faisait transpirer à outrance pour retirer la graisse de ses reins, Dan Cullen soutint que cette pratique hâterait sa mort : dans cette maladie qui enveloppe les reins d’une couche de graisse (la maladie de Bright, qu’on appelle aussi néphrite chronique), on élimine les graisses par la transpiration. Dans le cas de Dan Cullen, il n’y avait plus aucune graisse à éliminer, et le prétexte du docteur n’était qu’un mensonge manifeste. À la suite de cela, d’ailleurs, le docteur se mit en colère, et ne vint plus voir son malade pendant une semaine.

Puis on inclina son lit de telle façon que ses pieds et ses jambes se trouvaient bien plus haut qu’avant. Tout de suite l’hydropisie refit son apparition et Dan Cullen prétendit que tout cela ne servait qu’à faire descendre l’eau de ses jambes dans son corps, et pour hâter sa fin. Il demanda son renvoi. Bien qu’on lui ait assuré qu’il n’arriverait pas vivant au bas de l’escalier, il se traîna péniblement, plus mort que vif, à la boutique du savetier. Au moment où j’écris ces lignes, il se meurt à l’Hôpital de la Tempérance, où son ami dévoué, le savetier, a remué ciel et terre pour le faire admettre.

Pauvre Dan Cullen ! Une sorte de Jude l’Obscur, courant après la connaissance. Il avait trimé dur avec son corps et étudié comme un fou à la chandelle, il avait rêvé un rêve insensé, et s’était battu vaillamment pour la bonne cause, patriote, ami de la liberté et militant courageux ! Pour finir, il n’avait pas eu la force démoniaque qui aurait pu lui permettre de terrasser ces ennemis qui l’avaient trompé, et l’avaient fait mourir. Cynique et pessimiste, il était en train de rendre son dernier soupir sur un lit de misère, dans une maison de charité. « Pour un moribond qui aurait pu connaître un certain bonheur c’est une tragédie. »




CHAPITRE XIV

LA RÉCOLTE DU HOUBLON


Les travailleurs ont abandonné la terre à un tel point que les régions agricoles dépendent maintenant des villes pour récolter leurs moissons. Au moment où le sol déverse à pleins flots ses richesses, les gens de la rue, qui avaient quitté la campagne dont ils étaient issus, s’en retournent vers elle. En Angleterre, ils ne rentrent pas au bercail en fils prodigues, mais en proscrits, en vagabonds et en parias, les vrais paysans, leurs anciens frères, les insultent, et les forcent à dormir dans les prisons, les asiles, au coin de quelque haie, et à vivre Dieu sait comment.

Le Comté de Kent, à lui seul, réclame quatre-vingt mille faubouriens pour la cueillette annuelle du houblon. Ils arrivent, répondant à l’appel, qui se trouve aussi être celui de leur ventre, et de ce qui reste en eux du goût de l’aventure. Les bouges, les maisons closes, tous les ghettos les déversent en foule, et par compensation, la pourriture des bouges, des maisons closes et des ghettos s’en diminue d’autant. Ils s’abattent sur la campagne comme un vol de vampires, et cette même campagne ne les reconnaît plus. Ils n’y sont plus chez eux. Et tandis qu’ils traînent leurs tristes silhouettes le long des routes et des sentiers, on dirait, à les voir, quelque abominable vermine née du sein de la terre. Leur présence, leur existence est une insulte au soleil qui luit dans les cieux, et à la verte nature qui pousse tout autour d’eux ; les arbres vigoureux et sains jettent sur eux l’anathème. Leur dégénérescence physique, leur pourriture morale est une profanation profonde à la pureté et à la douceur de la campagne. Ai-je trop noirci le tableau ? Tout est question de point de vue. Pour celui qui pense la vie en termes de parts et de coupons de rente, le tableau est certainement trop noir. Mais pour tous ceux pour qui la vie est une affaire d’hommes et de femmes, non. Que de telles hordes misérables existent, ce n’est pas une compensation pour le brasseur millionnaire qui vit dans un palace de l’ouest de Londres, se repaît de tous les délices que lui offrent les théâtres dorés de la ville, côtoie les lords et les princes et se fait anoblir par le roi. On ne lui demande même pas de faire ses preuves. Dans les anciens temps, les grands cavaliers blonds, qui fonçaient à l’avant-garde des batailles, montraient au moins leur mesure en pourfendant les hommes de la tête à l’échine. Tous comptes faits, il avait bien plus de noblesse à tuer un ennemi solide d’un coup d’épée proprement assené, que de le réduire à l’état de bête, lui et ses descendants, par une manipulation adroite et implacable des rouages de l’industrie et de la politique.

Mais revenons à nos houblons. Cet abandon du sol est dans ce cas aussi net que dans tous les autres domaines de l’agriculture en Angleterre. Tandis que le nombre des brasseries va en augmentant, la production du houblon diminue sans cesse. En 1853, la superficie des terres où l’on cultivait le houblon était de 71 327 acres. Aujourd’hui, elle n’est plus que de 48 024 acres, et elle est en diminution de 3 103 acres sur l’année dernière.

Avec le peu d’importance de cette superficie productrice de houblon, cette année, la récolte a encore été réduite par un été pourri et de terribles averses. Ces malheurs touchent aussi bien ceux qui possèdent le houblon, que ceux qui le récoltent. Les propriétaires, par nécessité, se résignent à abandonner quelques douceurs superflues, mais les cueilleurs doivent se priver d’une nourriture qu’ils n’ont déjà pas en quantité suffisante lorsque tout va bien. Pendant la mauvaise saison, des entrefilets de ce genre paraissent dans la presse londonienne :

Les vagabonds abondent cette année, mais le houblon est rare et ne se décide pas à mûrir.

Puis, de nombreux échos comme celui-ci :

Des alentours des champs de houblon nous parviennent des nouvelles très fâcheuses. Le beau temps de ces deux derniers jours a attiré plusieurs centaines de cueilleurs de houblon dans le Kent, mais ils devront attendre que la récolte soit mûre. À Dover, le nombre des vagabonds dans les asiles est triple de celui de l’année dernière à la même époque, et dans d’autres villes, le retard de la moisson est responsable d’un surpeuplement anormal de nombreux asiles.

Pour comble de malheur, lorsqu’on eut enfin commencé la récolte du houblon, les houblonnières et leurs occupants furent balayés par une formidable tempête de vent, de pluie et de grêlons. Le houblon fut arraché de ses rames, et martelé sur le sol, tandis que les cueilleurs, qui cherchaient à se mettre à l’abri des morsures des grêlons, étaient presque noyés dans leurs huttes et dans leurs campements, situés en contrebas des champs. Ce qui en restait après l’orage était pitoyable, et la misère de ces pauvres gens était bien pire qu’avant : la moisson était déjà compromise, mais sa destruction leur avait enlevé toute chance de gagner quelques pence. Il ne restait plus rien à faire pour ces milliers de pauvres diables que de repartir vers Londres.

« Nous ne sommes pas des balayeurs », dirent-ils, en quittant les champs tapissés jusqu’à hauteur de cheville par le houblon.

Ceux qui étaient restés ne cessaient pas de grommeler au milieu des rames à moitié nues. Ils travaillaient pour un shilling les sept boisseaux (250 litres), ce qui était un tarif tout à fait raisonnable lorsque la saison était bonne, et que le houblon était en bonne condition. C’était malheureusement le même tarif que donnaient les propriétaires dans les mauvaises saisons, parce qu’ils ne pouvaient payer plus.

Peu de temps après cette tempête, je suis passé par Teston et par Farleigh, et j’ai entendu les doléances des cueilleurs. J’ai vu le houblon pourrir sur le sol. Dans les serres chaudes de Barham Court, trente mille carreaux de verre avaient été cassés par les grêlons, tandis que les pêches, les poires, les pommes, la rhubarbe, les choux, et tout le reste, avaient été complètement saccagés.

Tout cela, naturellement, était navrant pour les propriétaires, je ne le nie point, mais aucun d’entre eux, en poussant les choses au pire, n’en serait amené à réduire en quoi que ce soit le volume de sa consommation de nourriture et sa boisson. C’est pourtant à eux que les journaux consacrèrent des colonnes entières de condoléances, leurs pertes pécuniaires s’étalant de façon ostentatoire : « Mr. Herbert L…, estime ses pertes à 8 000 livres. » « M. F…, bien connu dans les milieux de la brasserie, et qui est locataire de la totalité des terres de cette paroisse, a perdu 10 000 livres. » Et encore : « M. L…, brasseur à Wateringbury et frère de M. Herbert L…, est aussi un gros perdant. » Quant aux ramasseurs de houblon, ils ne comptaient absolument pas. Mais je suis certain que les quelques repas qu’avait perdus William Buggles, un crève-la-faim, et sa femme, Mme Buggles, une autre crève-la-faim, et les enfants Buggles, crève-la-faim eux aussi, étaient une tragédie bien plus importante que les quelques 10 000 livres englouties de M. F… De plus, la tragédie subie par M. Buggles se multipliait par des milliers d’autres, tandis que celle de M. F…, n’avait au pire fait que cinq victimes.

Pour me rendre compte de la façon dont William Buggles et tous ses pairs s’en tiraient, j’endossai mes fringues de marin, et partis chercher du travail. Je pris pour compagnon un jeune savetier de l’East End, Bert, qui avait cédé à l’attrait de l’aventure et s’était joint à moi pour le voyage. Je lui avais donné le conseil de revêtir son costume le plus rapiécé, et tandis que nous sortions de Londres par la route de Maidstone, il se posait un tas de problèmes, parce qu’il avait peur que nous ne soyons pas assez bien habillés pour obtenir du travail.

Il n’avait pas tout à fait tort. À la première taverne venue, le tenancier nous dévisagea d’un sale œil, mais son visage s’éclaira lorsque je lui montrais la couleur de mes picaillons. Les indigènes le long de la route nous dévisageaient avec méfiance, et les « joyeux noceurs » de Londres, qui filaient à toute vitesse dans leurs voitures, nous applaudissaient, se moquaient de nous, ou nous insultaient grossièrement. Avant d’avoir quitté le district de Maidensome, cependant, mon compagnon s’était aperçu que nous étions aussi mal habillés, et peut-être un peu mieux, que la plupart des cueilleurs de houblon. Quelques-uns, parmi les hordes de porteurs de guenilles que nous croisions, étaient invraisemblables !

« Hé, les gars ! C’est marée basse », se mit à nous crier une femme qui ressemblait à une bohémienne, tandis que nous circulions entre deux rangées de coffres dans lesquels les cueilleurs jetaient le houblon.

« T’as pigé ? » soupira Bert. « C’est après toi qu’elle en a. »

J’avais pigé. Et je dois reconnaître que les termes employés étaient très justes. Quand la marée est basse, les bateaux sont laissés sur la plage, et ne prennent pas la mer ; le marin, à la marée basse, est obligé de rester à terre. Mes fringues de marin, et ma présence dans les champs de houblon disaient à tous vents que j’étais un marin sans bateau, un gars « sur le sable », semblable à un bateau lorsque la mer est basse.

« Pouvez-vous nous dégotter un peu de boulot, patron ? » demanda Bert au régisseur, un homme d’un certain âge, à la figure avenante, très affairé.

Le « non » qu’il nous lança était péremptoire. Mais Bert ne se tint pas pour battu, et se mit à le suivre, et moi je suivais derrière, partout où il allait dans le champ. Est-ce notre acharnement qui poussa le régisseur à nous donner du travail, ou bien fut-il apitoyé par notre apparence misérable et par ce que nous lui avions tous deux raconté, nous ne le sûmes jamais. En tout cas, à la fin il se laissa attendrir et nous trouva le seul coffre inoccupé de tout l’endroit — un coffre déserté par deux autres hommes, d’après ce que j’ai su par la suite, qui n’y arrivaient pas avec ce qu’ils gagnaient.

« Et attention, pas de bêtises ! » nous avertit le régisseur tout en nous abandonnant au milieu d’une nuée de femmes.

C’était samedi après-midi, nous savions que l’heure de la fin du travail allait bientôt venir. Nous nous appliquâmes alors d’arrache-pied à la tâche, curieux de savoir si nous pourrions au moins gagner de quoi manger. C’était en fait un travail très simple, un travail de femme, en aucun cas un travail d’homme. Nous étions assis chacun sur le bord de notre coffre, parmi les houblons encore debout, tandis qu’un homme, déroulant les longues tiges parfumées, nous les passait. En une heure de temps, nous devînmes aussi experts en ce travail qu’on peut décemment l’être, et lorsque nos doigts se furent accoutumés à différencier automatiquement les fleurs et les feuilles, nous n’avions plus rien à apprendre.

Nous travaillions avec une certaine dextérité, aussi rapidement que les femmes, mais les coffres de ces dernières se remplissaient bien plus rapidement que le nôtre, grâce à leurs enfants, qui grouillaient autour d’elles. Chacun d’eux cueillait de ses deux mains aussi vite que nous ne le faisions nous-mêmes.

« Ne cueillez pas de si près, c’est contre le règlement », nous prévint l’une des femmes qui travaillait à côté de nous, et nous la remerciâmes pour son conseil.

Au fur et à mesure que l’après-midi passait, nous nous rendions bien compte qu’il nous serait impossible de vivre sur notre salaire. Nous étions des hommes, et les femmes travaillaient aussi vite que nous ; de plus, elles étaient aidées de leurs enfants, qui faisaient d’aussi bonne ouvrage qu’elles. Impossible pour un homme de rivaliser avec une femme et sa demi-douzaine de gosses. Mais cette femme, et ses six enfants, constituait l’unité de travail, et la quantité que pouvait cueillir toute cette nichée déterminait la paie.

« Dis donc, vieux, j’ai drôlement faim ! » fis-je à Bert. Nous n’avions pas déjeuné.

« Bon Dieu ! moi aussi », me répondit-il. « J’ai tellement faim que je boufferais même du houblon ! »

Sur quoi nous nous lamentâmes tous deux sur le fait que nous n’avions ni l’un ni l’autre une nombreuse progéniture pour nous aider en ce jour de dénuement. Nous discutâmes tant que nous ne sentîmes pas passer le temps. Les autres nous écoutaient, et nous avions presque acquis la sympathie du tireur de rames, un jeune gars de la campagne, qui vidait de temps à autre quelques fleurs tombées des tiges dans notre coffre. Il était dans ses attributions de ramasser les bouquets tombés en tirant sur la rame.

Nous lui demandâmes quel salaire nous pourrions bien tirer de notre travail. Il nous expliqua que nous serions payés un shilling les sept boisseaux, mais que nous ne pourrions seulement tirer, en avance sur notre travail, qu’un seul shilling pour douze boisseaux. Ce qui, en termes clairs, signifiait que l’on nous retenait sur notre salaire le prix de cinq boisseaux sur un douzaine — une pratique des propriétaires pour faire rester le cueilleur à son travail, que la moisson soit bonne ou mauvaise, et particulièrement dans ce dernier cas.

Après tout, c’était une chose fort agréable que d’être assis sous le soleil qui brillait, le pollen doré glissant entre nos doigts, l’odeur fortement aromatique du houblon piquant nos narines, et nous pensions vaguement aux villes assourdissantes d’où venaient tous ces gens. Pauvres gens de la rue ! Pauvres gens du ruisseau ! Ils avaient grandi avec l’amour de la terre, et leur seul désir était de revoir le sol sur lequel ils étaient nés, de ressentir la liberté de la vie au grand air, du vent, et de la pluie et du soleil, qu’avaient remplacé pour eux les fumées de la ville. Comme la mer appelle le marin, la campagne les attirait, et, au plus profond de leurs carcasses chétives et corrompues, ils ressentaient le besoin de revenir où leurs ancêtres vivaient, avant que l’on ne bâtisse les villes. C’est peut-être difficile à comprendre, mais l’odeur de la terre les enivre, la vue, les bruits de la campagne les rendent heureux. Leur sang n’a pas oublié, même si eux ne se souviennent plus rien.

« Fini pour le houblon, mon pote », fit Bert avec une moue maussade.

Il était cinq heures, et les tireurs de rames avaient arrêté de tirer pour que tout le monde ait le temps de nettoyer sa place, car on ne travaillait pas le dimanche. Pendant une bonne heure, nous dûmes attendre sans rien faire l’arrivée des contrôleurs. Nos pieds nous picotaient de froid, et le gel menaçait de succéder au soleil couchant. Dans le coffre à côté du nôtre, deux femmes et leurs six gosses avaient ramassé neuf boisseaux de houblon, si bien que les cinq boisseaux que les contrôleurs trouvèrent dans notre coffre démontraient brillamment que notre travail était aussi bon que le leur, car leur demi-douzaine de gosses avait de neuf à quatorze ans.

Cinq boisseaux ! Nous avions travaillé pour gagner seulement huit pence et demi, soit dix-sept cents — deux hommes au boulot pendant trois heures et demie ! Quatre pence pour chacun, en chiffres ronds ! un peu plus d’un penny par heure ! Et encore, nous ne pouvions « tirer » là-dessus que cinq pence, bien que le caissier, parce qu’il manquait de monnaie, avait dû nous en donner six. Il était parfaitement inutile de discuter avec lui, et l’histoire pourtant très apitoyante que nous lui débitâmes n’arriva pas à l’attendrir suffisamment pour qu’il nous donne la totalité de la somme qu’on nous devait. Il proclama à haute et intelligible voix que nous avions déjà reçu un penny de plus que ce que nous étions en droit d’attendre, et s’en fut son chemin.

Supposons, pour étayer notre exemple, que nous ayons vraiment été ce que nous prétendions être, soit deux pauvres bougres complètement fauchés, — Voilà qu’elle aurait été la situation : la nuit tombait nous n’avions ni déjeuné, ni soupé, et nous n’aurions eu que six pence à nous deux. J’avais suffisamment faim pour dévorer à moi tout seul trois fois six pence de nourriture, et Bert était dans le même cas. Une chose était évidente : si nous avions dépensé les six pence que nous avions pour nous nourrir, nous n’aurions fait honneur qu’aux 16,2/3 pour cent à nos estomacs affamés, qui auraient alors été torturés par 83,1/3 qui leur aurait manqué. Comme nous aurions été de nouveau fauchés, nous aurions été obligés de dormir sous une haie, ce qui n’est pas si mal, si l’on ne tient pas compte du fait que la froidure de la nuit nous aurait enlevé une énorme part de ce que nous avions mangé. Mais, le lendemain étant un dimanche, nous n’aurions pas pu travailler, mais nos stupides estomacs ne se seraient pas contentés de cet acompte. Voilà où aurait été notre problème : comment faire pour avoir trois repas le dimanche, et deux le lundi (car il n’était pas question qu’on puisse « tirer » quelques pennies avant le lundi soir). Les asiles étaient surpeuplés, et s’il nous prenait fantaisie d’aller mendier à la porte de quelque fermier ou de quelque villageois, tout donnait à penser que nous passerions une quinzaine de jours en prison. Dans ces conditions que nous restait-il à faire ? Nous nous entre-regardâmes d’un air désespéré…

En fait, nous ne fîmes rien de tout cela. Ayant joyeusement remercié le Seigneur de ne pas nous avoir faits pareils à ces pauvres gens, et tout particulièrement aux cueilleurs de houblon, nous reprîmes la route de Maidstone, en faisant tinter dans nos poches les demi-couronnes et les florins que nous avions amenés de Londres.




CHAPITRE XV

L’ÉPOUSE DE LA MER


Vous n’auriez sans doute pas pensé rencontrer l’Épouse de la Mer au cœur du Kent, et c’est pourtant là que je la découvris, dans une misérable ruelle du quartier pauvre de Maidstone. Sa fenêtre n’avait aucune pancarte indiquant qu’une chambre était à louer, et je dus faire un très gros effort de persuasion pour qu’elle consente à me loger pour la nuit, dans une pièce donnant sur la rue. Au cours de la soirée, je descendis dans la cuisine, à demi souterraine, et engageai la conversation avec son mari, Thomas Mugridge.

Tout en leur parlant, je vis fondre en moi-même toutes les subtilités et les complexités de cette civilisation fantastique. Il me semblait pénétrer soudain jusqu’aux profondeurs les plus cachées de l’âme anglaise, et Thomas Mugridge et sa femme étaient sans aucun doute deux des représentants les plus caractéristiques de cette remarquable race. Je retrouvai chez eux l’esprit d’aventure qui avait fait partir aux quatre vents les fils de la vieille Angleterre, et l’étonnante folie qui avait lancé les Anglais dans d’imbéciles querelles et de stériles combats. Je comprenais cette persévérance obstinée qui leur avait donné l’empire et la grandeur, et cette patience incompréhensible qui avait contraint le peuple de la métropole à en supporter le fardeau, à trimer comme des diables au long de ces dures années, et à envoyer les meilleurs de ses enfants se battre et coloniser les quatre coins de la terre.

Thomas Mugridge avait soixante et onze ans. C’était un homme de si petite taille qu’on n’avait pas voulu de lui comme soldat, et il avait dû rester travailler chez lui. Tous ses souvenirs se rattachaient au travail, il n’avait jamais rien connu d’autre. Il avait trimé toute sa vie, et continuait encore, à soixante et onze ans. Chaque matin l’avait vu se lever aux aurores, et partir pour accomplir sa tâche, car il était né ainsi. Madame Mugridge avait soixante-treize ans. Depuis l’âge de sept ans, elle avait travaillé aux champs, faisant d’abord l’ouvrage d’un garçon, puis celui d’un homme. Elle continuait, elle aussi, à travailler, gardait la maison propre, lavait, cuisinait et faisait le pain. Et comme j’étais là, elle fit ma cuisine, et, à ma grande honte, mon lit. Après tant d’années de travail, ils n’avaient rien, ne possédaient rien qui eût pu leur éviter de travailler plus tard. Ils n’espéraient et ne désiraient rien d’autre que leur sort.

Ils vivaient simplement. Ils se contentaient de peu — une petite canette de bière à la fin de la journée, sirotée lentement dans la cuisine, un hebdomadaire qu’ils se repassaient sept soirs de suite, entrecoupant leur lecture d’une conversation aussi vide et aussi méditative que le ruminement d’un jeune veau. Du haut d’une gravure sur bois, sur le mur, une jeune fille douce et angélique les regardait, avec en dessous d’elle la légende : « Notre future Reine. » Tout à côté, sur une lithographie multicolore, une énorme dame, d’un certain âge, jetait sur eux ses regards. Au-dessous d’elle, on pouvait lire : « Notre Reine — Fête du Soixantième Anniversaire. »

« Il est bien plus doux de gagner son argent en travaillant », me répondit Madame Mugridge, lorsque je lui suggérais que l’heure du repos allait bientôt sonner.

« Bien sûr, et nous ne voulons pas qu’on nous aide », ajouta Thomas Mugridge, comme je lui demandais si ses enfants lui étaient d’un certain secours.

« Nous travaillerons jusqu’à notre dernier souffle, la mère et moi », ajouta-t-il. Madame Mugridge opina vigoureusement de la tête.

Elle avait porté quinze enfants, et ils étaient tous partis — tous partis aux quatre coins du monde, ou bien morts. Sauf le petit dernier, qu’on appelait encore le « bébé ». C’était une fille de vingt-sept ans qui habitait Maidstone. Et, lorsqu’ils s’étaient mariés, les enfants avaient eu leur lot d’ennuis, avec leurs familles, tout comme leur père et leur mère.

Où étaient les enfants ? Ah ! ou plutôt où n’étaient-ils pas ? Lizzie se trouvait en Australie, Mary à Buenos Aires, Poll à New York, Joe était mort aux Indes… Pour plaire au voyageur qui était installé dans leur cuisine, ils firent l’appel des vivants et des morts, des soldats et des marins, et des femmes de colons.

Puis ils me montrèrent une photographie. Un jeune homme bien mis dans son uniforme de soldat me regardait fixement.

« Quel fils est donc celui-ci ? » demandai-je.

Ils se mirent tous les deux à rire de bon cœur. Un fils ! Mais non, c’était un petit-fils, qui venait de rentrer des Indes après avoir accompli son service comme trompette de Sa Majesté. Son frère était dans le même régiment que lui. Ils continuèrent à m’énumérer tous leurs fils, toutes leurs filles, tous leurs petits-fils et toutes leurs petites-filles qui avaient aidé à construire l’empire en s’expatriant, tandis que leurs vieux parents étaient restés au pays, pour aider, eux aussi, à bâtir l’Angleterre.

« Il y a une femme, près de la Porte du Nord.

Et c’est une femme très solide.

Elle a porté en elle une race de rameurs.

Qu’elle a expédié aux quatre coins des mers.

Certains se sont noyés dans l’eau lointaine.

Et d’autres tout près du rivage.

Le monde s’étonne de cette femme lasse

Qui n’est pas lasse de produire. »

Mais la fécondité de cette Épouse de la Mer est bien près de se tarir. La souche est en train de mourir, et la planète est comble. Les femmes de ses fils continueront sa race, quant à elle, son œuvre est terminée. Les Anglais d’autrefois sont maintenant australiens, africains ou américains. L’Angleterre a si longtemps donné le meilleur de ses enfants en anéantissant ceux qui étaient restés au pays, qu’il ne lui reste plus qu’à s’asseoir durant les longues nuits pour contempler son royaume ruiné.

Le vrai marin marchand anglais n’existe plus. La marine marchande n’est plus une terre de recrutement pour des loups de mers tels que ceux qui ont combattus avec Nelson à Trafalgar et sur le Nil. Les étrangers font le gros de la troupe dans les bateaux marchands, tandis que les Anglais continuent à en fournir l’encadrement, tout en préférant les étrangers pour les gros travaux. En Afrique du Sud, les colons apprennent aux indigènes à tirer, et les officiers n’en sont même plus capables. Pendant ce temps, en métropole, les gens de la rue s’amusent et s’agitent, et le ministère de la Guerre simplifie les conditions du recrutement.

Il ne pourrait en être autrement. L’Anglais le plus optimiste ne peut espérer que l’Angleterre se vide de son sang, se sous-alimente et soit toujours aussi prospère. Toutes les Madame Thomas Mugridge ont été obligées de venir à la ville, et elles n’en ont rien tiré, sinon une ribambelle d’enfants anémiques et malades, parce que sous-alimentés. La force des anglophones, aujourd’hui, ne réside plus dans leur petite île, mais dans le nouveau monde, par-delà les mers, où se sont établis les fils et les filles de Madame Mugridge. L’Épouse de la Mer, près de la Porte du Nord, vient tout juste de terminer sa tâche, même si elle n’en est pas encore consciente. Elle doit s’aliter pour reposer ses flancs fatigués, tout au moins pendant quelque temps. Et si elle n’est pas contrainte d’aller sonner aux portes des asiles et des hospices de nuit, c’est grâce aux filles et aux fils qu’elle a élevés en vue de sa faiblesse et de sa décadence.




CHAPITRE XVI

LA PROPRIÉTÉ CONTRE LA PERSONNE HUMAINE


Dans une civilisation aussi matérialiste, fondée non pas sur l’individu, mais sur la propriété, il est inévitable que cette dernière soit mieux défendue que la personne humaine, et que les crimes contre la propriété soient stigmatisés de façon plus exemplaire que ceux commis contre l’homme. Si un mari bat sa femme, s’il lui arrive de lui casser quelques côtes, tout cela n’est que du très banal, comparé au fait de dormir à la belle étoile parce qu’on n’a pas assez d’argent pour entrer à l’asile. Le gosse qui vole quelques poires à une très florissante compagnie de chemins de fer constitue une bien plus grande menace contre la société que la jeune brute qui, sans aucune raison, se livre à des voies de fait contre un vieillard de plus de soixante-dix ans. La jeune fille qui s’installe chez une logeuse en prétendant qu’elle a du travail, commet une faute si grave que, si on ne la punit pas sévèrement, elle et toutes celles de son espèce pourraient jeter par terre les fondements de cette fabrique de propriétés qu’est devenue notre société. Par contre, si elle se promène dans un but peu avouable sur Piccadilly ou sur le Strand passé minuit, la police fermera les yeux, et elle n’aura aucune difficulté à payer son loyer.

Les exemples suivants sont tirés des rapports de police d’une seule semaine :

Tribunal de Police de Widness. Devant les Conseillers Municipaux Gossage et Neil, a comparu Thomas Lynch, accusé d’ivresse et de désordres sur la voie publique, et d’avoir attaqué un agent de police. L’accusé a été complice de l’évasion d’une femme appréhendée par l’agent en question — de plus, il lui a donné des coups de pied, et lui a jeté des pierres. Condamné à verser 3 shillings 6 pence pour le premier motif, et 10 shillings plus les frais pour les voies de fait.

Tribunal de Police de Queen’s Park, à Glasgow. Devant le Magistrat Norman Thompson, a comparu John Kane, coupable d’avoir battu sa femme. Il a déjà eu cinq condamnations antérieures pour le même motif. Condamné à 2 livres, 2 shillings.

Tribunal des Petites Instances de Taunton. John Painter, un grand gaillard de forte carrure, manœuvre, accusé d’avoir battu sa femme. Celle-ci a eu les deux yeux pochés, et le visage sérieusement contusionné. Condamné à verser une livre et huit shillings, frais compris, sous promesse qu’il ne recommencera plus.

Tribunal de Police de Widness. Richard Bestwick et George Hunt, accusés d’avoir enfreint la loi sur les jeux. Hunt a été condamné à une livre plus les frais, Bestwick, à deux livres plus les frais. Par défaut, un mois de prison.

Tribunal de Police de Shaftesburry. À comparu devant M. le Maire, M. Carpenter, Thomas Baker, accusé d’avoir dormi à la belle étoile. Quinze jours de prison.

Tribunal de Police de Glasgow. À comparu devant le Bailly Dunlop, Edward Morrison, un jeune garçon reconnu coupable d’avoir volé quinze poires sur un camion stationné devant la gare. Huit jours de prison.

Tribunal de Dunfermline. Devant le Chef de Police Gillespie, John Young, un mineur de fond, a été reconnu coupable de s’être battu avec Alexander Storrar, d’avoir frappé ce dernier à la tête, de l’avoir roué de coups sur tout le corps et, l’ayant jeté à terre, de l’avoir frappé avec un poteau de mine. Condamné à une livre.

Tribunal de Police de Kirkealdy. À comparu devant le Bailly Dishart, Simon Walker, reconnu coupable de s’être battu contre un homme qui ne lui demandait rien. Le juge a traité l’accusé de danger public. Condamné à trente shillings.

Tribunal de Police de Mansfield. Devant Monsieur le Maire, et Messieurs F.J. Turner, J. Whittaker, F. Tidsburry, E. Holmes et le docteur R. Nesbitt, a comparu Joseph Jackson, accusé d’avoir violenté Charles Nunn. Sans aucune provocation, le défendant a frappé le plaignant d’un violent coup au visage, ce qui a eu pour effet de le faire tomber. Puis, lorsqu’il a été à terre, il l’a roué de coups de pied à la tête jusqu’à perte de connaissance. Le plaignant est resté une quinzaine sous surveillance médicale. Une amende de 21 shillings.

Tribunal de Police de Perth. Devant le Chef de la Police Sym, a comparu David Mitchell, accusé de braconnage. Deux condamnations précédentes, la dernière remontant à trois ans. Le Chef de Police a été prié d’être indulgent envers Mitchell, qui a soixante-six ans, et qui n’a opposé aucune résistance aux gardes-chasses qui venaient l’appréhender. Quatre mois de prison ferme.

Tribunal de Police de Dundee. Devant le Chef-Adjoint de la police, l’honorable R.C. Walker, ont comparus John Murray, Donald Craig et James Parkes, accusés de braconnage. Craig et Parkes ont été condamnés chacun à une livre d’amende et à quinze jours de prison, tandis que Murray écopait de cinq livres et d’un mois de prison.

Tribunal de Police de la ville de Reading. Devant Messieurs W.B. Monck, F.B. Parfitt, H.M. Wallis, et G. Gillagan, a comparu Alfred Masters, seize ans, accusé d’avoir dormi sur un terrain vague, et de n’avoir aucun moyen visible d’existence. Huit jours de prison.

Sessions du Tribunal de la Ville de Salisbury. Devant Monsieur le Maire, Messieurs C. Hoskin, G. Fullford, E. Alexander et W. Marlow, a comparu James Moore, accusé d’avoir volé une paire de bottes à l’extérieur d’une boutique. Trois semaines de prison.

Tribunal de Police de Horncastle. Devant le Révérend W.P. Massingberg, le Révérend J. Graham et M. N. Lucas, Calcraft, a comparu George Brackenbury, un jeune travailleur, accusé de ce que les juges ont caractérisé comme « des voies de fait brutales et sans provocation » sur la personne de James Sargeant Foster, un vieillard de plus de soixante-dix ans. Condamné à une livre d’amende, plus 5 shillings six pence de frais.

Sessions du Tribunal de Worksop. Devant Messieurs F.J.S. Foljambe, R. Edison et S. Smith, a comparu John Priestley, accusé de voies de fait contre la personne du Révérend Leslie Graham. L’accusé, qui était ivre, poussait devant lui un landau qu’il jeta contre un camion en marche. Le landau s’est retourné, et le bébé qui était dedans a été projeté dans la rue. Le camion est passé sur le landau, mais le bébé n’a pas été blessé. L’accusé s’est alors jeté sur le conducteur du camion, puis sur le plaignant, qui tentait de s’interposer. Par suite des blessures que lui a faites l’accusé, le plaignant a dû aller consulter un médecin. Condamné à 40 shillings, plus les frais.

Tribunal de Police de la division administrative du Comté de Rotherham Ouest. Devant Messieurs C. Wright, G. Pugh et le Colonel Stoddart, ont comparu Benjamin Storey, Thomas Brammer et Samuel Wilwock, accusés de braconnage. Condamnés à un mois de prison chacun.

Tribunal de Police de la Ville de Southampton. Devant l’Amiral J.C. Rowley, Monsieur H.H. Culme-Seymour et d’autres juges, a comparu Henry Thorrington, accusé d’avoir dormi dans les rues. Huit jours de prison.

Tribunal de Police d’Eckington. Devant le Maire, L.B. Bowden, devant Messieurs R. Eyre et H.À. Fowler et le Docteur Court, a comparu Joseph Watts, accusé d’avoir volé neuf plants de fougères dans un jardin public. Condamné à un mois de prison.

Sessions du Tribunal de Ripley. Devant Messieurs J.B. Wheeler, W.D. Bembridge, et M. Hopper, ont comparu Vincent Allen et George Hall, accusés d’avoir été trouvés en possession de lapins. Ils tombent sous le coup de la Loi contre le Braconnage, ainsi que John Sparham, qui les a aidés et qui est accusé de complicité. Hall et Sparham sont condamnés à une livre, dix-sept shillings et quatre pence, tandis qu’Allen est condamné à deux livres, dix-sept shillings et quatre pence, frais compris. À défaut de non-paiement, les amendes seront commuées en quinze jours de prison ferme pour les deux premiers, en un mois de prison ferme pour le troisième.

Tribunal de Police du Sud-Ouest de Londres. Devant Monsieur Rose, a comparu John Probyn, accusé d’avoir grièvement blessé un agent de police. Le prisonnier avait battu sa femme, et avait frappé une autre femme qui s’était élevée contre sa brutalité. Et tandis que l’agent de police s’efforçait de le faire rentrer chez lui, le prisonnier s’est retourné contre lui, sans aucune provocation de la part de l’agent. Il l’a jeté par terre, a continué à le battre alors qu’il gisait sur le sol, et a même essayé de l’étrangler. Pour finir, le prisonnier a frappé l’agent sur une partie sensible de son individu, lui occasionnant une blessure qui a contraint ce dernier à cesser ses fonctions pendant quelque temps. Condamné à six semaines de prison.

Tribunal de Police de Lambeth, Londres. Devant Mr. Hopkins, a comparu « Baby » Stuart, âgée de dix-neuf ans, qui nous a dit être girl de music-hall, accusée d’avoir obtenu de la nourriture et un logement, le tout pour une valeur de cinq shillings, par des moyens frauduleux, et d’avoir eu l’intention manifeste d’escroquer Emma Brasier. Emma Brasier, la plaignante, est gardienne d’une maison à caractère locatif dans Atwell Road. L’accusée a pris un appartement chez elle en alléguant qu’elle était employée au Théâtre de la Couronne. Après que l’accusée eut passé deux ou trois jours chez elle, Madame Brasier a fait une enquête. Elle a ainsi découvert que l’histoire que lui avait racontée la fille était fausse. Elle nous a demandé de l’arrêter. L’accusée a prétendu devant le juge qu’elle aurait eu du travail si elle n’avait pas été en aussi mauvaise santé. Six semaines de travaux forcés.




CHAPITRE XVII

L’INAPTITUDE AU TRAVAIL


Je me suis arrêté quelques instants pour tendre l’oreille vers une conversation qui avait lieu sur les terrains vagues de Mile End. Il faisait presque nuit, et c’étaient des ouvriers de la classe supérieure. Faisant cercle autour de l’un d’eux, ils s’en prenaient violemment à lui.

« Bien sûr, mais qu’est-ce que tu fais de cette main-d’œuvre bon marché qui nous vient de l’étranger ? » demanda l’un d’eux. « Les Juifs de Whitechapel sont en train de nous couper la gorge ! »

« Il ne faut pas leur en vouloir », répondit l’autre. « Ils sont comme nous, il faut bien qu’ils vivent. Tu ne peux pas en vouloir à un type qui offre de travailler pour moins cher que toi, et qui te prend ta place. »

« Qu’est-ce que tu fais de ta femme et de tes gosses ? » lui demanda son interlocuteur.

« Ah ! nous y voilà », répondit l’autre. « Mais toi, qu’est-ce que tu fais de la femme et des gosses de l’homme qui offre de travailler à un salaire moindre que celui que tu demandes, et qui te prend ta place ? Hein, qu’est-ce que tu fais de sa femme et de ses gosses ? Il s’occupe bien plus d’eux que tu ne le fais et ne veut pas les voir mourir de faim. C’est à cause d’eux qu’il est moins payé que nous pour le même travail, et que tu n’arrives pas à te faire embaucher. Tu ne peux vraiment pas lui en vouloir, à ce pauvre type ! Il ne peut rien faire d’autre. Lorsque deux hommes convoitent le même travail, il est tout naturel que les salaires baissent. C’est la faute à la concurrence, ce n’est pas la faute du pauvre bougre qui diminue ses prix. »

« Mais les salaires ne diminuent pas, quand il y a un Syndicat », lui objecta l’autre.

« Nous y voilà encore, en plein dans le mille ! Le Syndicat arrête la concurrence entre les ouvriers, et quand il n’existe pas, elle est bien plus forte, c’est vrai. C’est à cause de ça que l’on trouve de la main-d’œuvre bon marché à Whitechapel. Ces gars-là n’ont aucune spécialisation, n’ont pas de syndicats, se coupent la gorge mutuellement, et ils nous couperaient la nôtre par-dessus le marché, si nous n’étions pas défendus par un syndicat efficace. »

Je ne continuerai pas à rapporter cette conversation, mais je dirais que cet homme des terrains vagues du Mile End en était arrivé à conclure que, si deux hommes se proposent pour un même travail, les salaires baissent automatiquement. S’il avait approfondi cette idée, il aurait découvert que même un syndicat puissant, disons, de vingt mille adhérents, ne peut tenir le taux des salaires s’il a en face de lui vingt mille chômeurs qui essayent de rivaliser avec les syndicalistes. Nous avons sous les yeux un exemple qui démontre admirablement cette loi, c’est le retour et la démobilisation des soldats d’Afrique du Sud. Ils se sont retrouvés par milliers dans les rangs désespérés de l’armée des chômeurs, et les salaires ont automatiquement baissé dans tout le pays. Cette situation a provoqué de nombreux débats et de nombreuses grèves de la part des ouvriers syndiqués, mais les chômeurs ont profité sans aucune vergogne de ces grèves, et ont ramassé à terre les outils qu’y avaient jeté les grévistes.

L’exploitation de la main-d’œuvre, les salaires de misère, les hordes de chômeurs, et la foule des sans-abri et des sans-maison, c’est ce qui arrive lorsqu’il y a plus d’hommes pour faire le travail qu’il n’y a de travail à faire. Tous les hommes et toutes les femmes que j’ai rencontrés dans la rue, à l’hospice ou à la soupe populaire, ne mènent pas une vie de tout repos, et dans les pages précédentes, j’ai clairement mis en évidence toutes les épreuves qu’ils endurent, pour prouver que leur existence est tout, sauf une sinécure.

Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour se rendre compte qu’il est beaucoup plus agréable, en Angleterre, de travailler pour vingt shillings par semaine, d’avoir une nourriture régulière et un lit le soir pour y coucher, que d’être clochard. L’homme qui vit dans la rue souffre beaucoup plus et, tout compte fait, fournit un travail bien plus éreintant que l’ouvrier, et n’est pas payé en retour. J’ai déjà décrit les nuits que passent ces pauvres gens à la belle étoile, et j’ai déjà dit comment, physiquement épuisés, ils sont obligés d’aller dans les asiles pour se retaper. Ce séjour à l’asile n’a rien d’une cure de repos : ils filent quatre livres d’étoupe, ou bien cassent six cents kilos de pierre ou sont obligés de faire les tâches les plus dégradantes qui soient, et reçoivent en contrepartie une nourriture minable et un abri très précaire. C’est une exploitation inqualifiable, faite sur le dos d’innocents. De la part des autorités, c’est un vol manifeste : elles donnent à ces pauvres bougres un salaire bien inférieur à celui que leur donneraient les employeurs capitalistes. Le salaire qu’ils pourraient obtenir, pour le même travail, d’employeurs privés leur permettraient de coucher dans de meilleurs lits, de manger décemment, d’avoir bien plus de tranquillité d’esprit et de liberté.

Comme je viens de le dire, l’homme qui sonne à la porte d’un hospice pour y passer la nuit s’apprête à être exploité. Tous ces pauvres gens le savent, d’ailleurs, et ne consentent à s’y faire admettre que lorsqu’ils sont à bout, et que la souffrance les y a contraints. Quels sont les motifs qui les poussent à entrer à l’asile ? Ce ne sont pas des ouvriers découragés, ce sont des clochards découragés. Aux États-unis, le clochard est presque toujours un ouvrier découragé. Il considère le vagabondage comme un mode de vie plus plaisant que l’usine. C’est exactement le contraire en Angleterre. Ici, les pouvoirs publics font l’impossible pour décourager le vagabond qui devient, c’est vrai, un clochard au bord du désespoir. Il sait très bien que deux shillings par jour lui permettraient de se payer trois repas normaux et un lit pour la nuit, et qu’il lui resterait deux ou trois pence d’argent de poche. Il préférerait, naturellement, travailler pour gagner ces deux shillings au lieu d’aller mendier à l’asile son toit et son couvert. Comme ouvrier, il travaillerait moins dur et serait mieux traité, ça, il le sait aussi. Mais tout cela, il le sait aussi, est du domaine du rêve car il y a plus de demandes que d’offres d’emploi.

Dès que la demande dépasse l’offre, la sélection se met à jouer. Dans chaque branche de l’industrie, on refuse les moins compétents — et, comme on les rejette, ils ne sont plus à même de remonter à la surface, et descendent pour atteindre le niveau à quoi ils sont bons, un emploi dans une usine où on ne leur demande aucune compétence. Conséquence inévitable : les moins aptes se laissent entraîner jusqu’au fond de l’abîme, cette sorte d’abattoir où ils finissent misérablement.

Un simple regard sur ces inaptes notoires, confinés aux plus basses besognes, démontre que ceux-ci sont, d’une façon générale, des épaves, physiquement et moralement. Les derniers arrivés constituent la seule exception. À peine moins capables que les autres, le processus de destruction va insensiblement les anéantir. Toutes les forces, ici, sont rassemblées contre l’individu. Le corps en bonne santé (qu’on peut encore voir sur cette pente fatale alors que l’esprit est déjà corrompu) se détruit rapidement tandis que l’esprit (qui n’a pas encore été avili et que l’on rencontre ici de temps à autre sur un corps déficient) est vite sali et contaminé. La mortalité est excessive chez ces gens-là, mais beaucoup trop meurent de mort lente.

C’est dans cette atmosphère que se construisent l’Abîme et l’abattoir. Les incapables s’éliminent automatiquement d’eux-mêmes, dans ce monde industriel, et sont impitoyablement rejetés hors du circuit. L’inaptitude au travail est la résultante d’un tas de facteurs : le mécanicien irrégulier, ou irresponsable, sera vite précipité vers le bas avant même qu’il ne trouve sa vraie place, comme travailleur temporaire par exemple, ce qui lui permettrait d’avoir un travail aussi irrégulier que son tempérament l’exige, avec peu ou pas de responsabilités. Tous les lents, les maladroits, les faibles de corps ou d’esprit, et tous ceux qui manquent de résistance nerveuse, mentale ou physique, sont piétinés sans aucune pitié, parfois immédiatement, parfois par paliers. L’accident, qui rend l’ouvrier incapable de travailler, le classe parmi les inaptes, et ce sera là le début de sa chute. Le travailleur âgé, dont le potentiel d’énergie décroît avec la vivacité de son cerveau, devra lui aussi commencer la terrible descente qui ne s’arrête jamais et trouve sa conclusion dans la déchéance et dans la mort.

Les statistiques nous permettent de voir plus clair sur ce dernier point, et fait ressortir le côté terrible de cette mort après la chute. La population de Londres représente le septième de la population totale du Royaume-Uni. À Londres même, l’un dans l’autre, un adulte sur quatre meurt dans les locaux de la charité publique, soit à l’hospice, soit à l’hôpital, soit à l’asile des pauvres. Si l’on considère que les gens nantis ne terminent pas ainsi leur existence, on est forcé d’admettre que c’est le sort d’au moins un travailleur sur quatre de finir dans les bâtiments de l’assistance publique.

Pour vous montrer comment un bon ouvrier peut, en quelques mois, devenir un inapte, et pour vous faire toucher du doigt ce qui est alors son existence, je ne puis résister à l’envie de vous communiquer un extrait annuel du Syndicat, et qui concerne McGarry, âgé de trente-deux ans et pensionnaire de l’asile des pauvres :

« J’étais employé chez Sullivan, à Widness, (cet établissement est plus connu sous le nom de British Alkali Chemical Works). Je travaillais dans un hangar, et je devais traverser une cour. Il était dix heures du soir, et il n’y avait aucune lumière. Comme je traversais la cour, j’ai senti quelque chose s’enrouler autour de ma jambe, et me la broyer. J’ai alors perdu connaissance, et je suis resté dans le coma pendant un jour ou deux. Dans la nuit du samedi au dimanche suivant, j’ai repris conscience, j’étais à l’hôpital. J’ai demandé à l’infirmière ce qu’il en était de mes jambes, et elle m’a répondu qu’on avait dû les couper toutes les deux.

« Il y avait une manivelle dans la cour, plantée à même le sol, dans un trou qui mesurait une cinquantaine de centimètres de long, sur une quarantaine de large, et qui avait autant de profondeur. La manivelle tournait dans ce trou à raison de trois tours par minute. Il n’y avait aucune protection pour entourer ce trou, aucune couverture. Depuis mon accident, on l’a fermé, et on l’a recouvert d’un morceau de ferraille… On m’a donné vingt-cinq livres, non pas comme dédommagement — on m’a dit que c’était une charité qu’on me faisait. J’ai été obligé de payer neuf livres pour m’acheter un chariot pour me véhiculer avec l’argent qu’on m’avait donné.

« J’ai eu les jambes broyées quand j’étais à mon travail. J’étais payé vingt-quatre shillings la semaine, ce qui est légèrement supérieur à la moyenne des salaires des ouvriers de l’usine, je faisais en effet du boulot à la demande. Quand il y avait de gros travaux, c’est moi qui les faisais. M. Manton, le directeur, est venu plusieurs fois me voir à l’hôpital. Lorsque je suis allé mieux, je lui ai demandé s’il pouvait me redonner du travail. Il m’a assuré que je n’avais pas à m’en faire, car l’usine n’était pas si inhumaine que ça, et que de toute façon, je n’aurais pas à m’en plaindre… Il a subitement cessé ses visites. La dernière fois, il m’a dit qu’il avait pensé à demander aux directeurs de me faire parvenir cinq livres pour me permettre de retourner chez moi, auprès de mes amis, en Irlande. »

Pauvre McGarry ! Il recevait une paye plus importante que celle des autres ouvriers, parce qu’il était ambitieux et qu’on le demandait pour exécuter les travaux de force. Et puis ce stupide accident est arrivé, et il a atterri à l’hôpital. La seule chose qu’on lui a proposé, à sa sortie, c’était de retourner chez lui en Irlande, pour y devenir un fardeau pour ses amis pour le restant de sa vie. Tout commentaire serait superflu.

Je tiens à préciser que l’impossibilité de travailler est rarement le fait des ouvriers eux-mêmes, mais qu’elle existe parce qu’il y a trop de demandes d’emploi. Si trois hommes sont à la recherche d’un travail, c’est le plus habile qui l’obtiendra. Les deux autres (et leur compétence n’est pas en cause) n’en seront pas moins traités comme des inaptes. Si l’Allemagne, le Japon et les États-unis devenaient maîtres du marché de l’acier, du charbon et des textiles, il s’ensuivrait un chômage fantastique en Angleterre, et l’on compterait par centaines de mille les ouvriers qui perdraient leur emploi. Quelques-uns, c’est vrai, émigreraient, mais la plupart trouverait à se recaser dans les industries locales restantes. Il y aurait alors un remue-ménage général dans le monde ouvrier du haut vers le bas. Lorsque tout serait redevenu normal, le nombre des inaptes comptera des centaines de mille de chômeurs supplémentaires au fond de l’Abîme. Si, d’un autre côté, les conditions restaient identiques et si tous les ouvriers doublaient leur efficacité, il y aurait toujours le même nombre d’inaptes au fond de l’Abîme, bien que chacun d’entre eux ait pu ainsi doubler ses possibilités. Bien qu’il ait eu deux fois plus de chance que tous les inaptes qui l’ont précédé.

Lorsqu’il y a plus d’hommes pour travailler qu’il n’y a de travail à faire, tous ceux qui se trouvent en surplus sont relégués au nombre des incapables, et sont en tant que tels condamnés à une destruction progressive et pénible. Le but des chapitres qui vont suivre sera de prouver comment on élimine, comment on détruit les incapables en les contraignant à vivre de façon dégradante, mais encore de démontrer comment les forces de la société industrielle telle qu’elle existe aujourd’hui renouvelle constamment et sans aucun scrupule le nombre des sans emploi.




CHAPITRE XVIII

LES SALAIRES


Lorsque l’on m’a dit qu’à Londres il y avait 1 292 737 personnes qui gagnaient vingt et un shillings ou moins par semaine et par famille, j’ai voulu savoir comment on pouvait ventiler ce salaire pour faire vivre un foyer. J’ai naturellement laissé de côté les familles de six, sept ou huit membres, et j’ai dressé le tableau suivant en me limitant à une famille de cinq personnes — le père, la mère, et leurs trois enfants. J’ai converti les vingt et un shillings en 5 dollars et 25 cents, bien qu’en réalité, à la vraie parité, cela ne fasse que 5 dollars et 11 cents.

loyer : 1,50 $ — 6,0 shillings

pain : 1,00 $ — 4,0 shillings

viande : 0,87 ½ $ — 3,6 shillings

légumes : 0,62 ½$ — 2,6 shillings

charbon : 0,25$ — 1,0 shillings

thé : 0,18$ — 0,9 shillings

huile : 0,16$ — 0,9 shillings

sucre : 0,18 — 0,9 shillings

lait : 0,12$ — 0,6 shillings

savon : 0,08$ — 0,4 shillings

beurre : 0,20$ — 0,13 shillings

bois de chauffage : 0,08$ — 0,4 shillings

Total : 5,25$ — 21,43 shillings

L’étude d’un seul achat parmi toutes ces dépenses va nous permettre de constater qu’il est pratiquement impossible d’en gaspiller la moindre parcelle. Pain : un dollar. Pour une famille de cinq personnes, pour les sept jours de la semaine, la valeur d’un dollar de pain correspond pour chacun à une ration quotidienne de 2,85 cents, et, comme il y a trois repas par jour, on obtient, en divisant cette somme par trois, 0,9 cent par repas, ce qui fait un peu moins d’un demi-penny. Le pain étant la dépense principale, il est bien évident que les rations quotidiennes de viande et surtout de légumes seront minuscules, tandis que tous les autres articles deviennent trop infinitésimaux pour pouvoir être pris en considération. Tous ces aliments sont évidemment achetés dans de petites échoppes ce qui est la méthode la plus chère et la plus ruineuse.

Le tableau que je viens de dresser ne permet aucun gaspillage et ne doit pas peser lourd sur les estomacs, mais il ne reste plus rien du salaire hebdomadaire, la guinée tout entière ayant été consacrée à la nourriture et au loyer. Naturellement pas d’argent de poche. Si le père boit un jour un verre de bière, toute la famille devra s’imposer quelques restrictions, et cela diminuera d’autant ses possibilités. Les membres de cette famille ne connaissent ni l’omnibus, ni le tramway, n’écrivent jamais de lettres, ne sortent jamais, ne vont pas voir au théâtre des vaudevilles, ne font partie d’aucun club et ne sont inscrits à aucune mutuelle. Ils se passent aussi de bonbons, de tabac, de livres et de journaux.

Continuons notre démonstration : si l’un des enfants (et ils sont trois) a besoin d’une paire de souliers, la famille se passera de viande pendant une semaine. Comme cinq paires de pieds réclament des chaussures, cinq petites têtes, cinq chapeaux, et cinq petits corps, le nombre approprié de vêtements, et comme d’autre part il y a des lois qui régissent la décence, cette famille devra constamment réduire sa nourriture pour habiller les enfants et s’éviter ainsi la prison. Notons en passant que lorsqu’on retire le loyer, le charbon, l’huile, le savon et le bois de chauffage du salaire hebdomadaire, on obtient un surplus pour la nourriture de 4,½ pence par personne. Mais cette somme n’est manifestement pas suffisante pour acheter des vêtements sans diminuer le niveau de vie.

Vivre avec si peu, c’est, bien sûr, une performance quotidienne. Mais si par hasard le père se casse la jambe ou se rompt le cou, il ne faut plus compter sur les 4,½ pence quotidiens pour la nourriture, le ½ penny n’est plus là pour le pain, pas plus que les 6 shillings du loyer, à la fin de la semaine. La famille, sans autre forme de procès, est alors jetée à la rue ou à l’asile, si elle ne s’installe pas dans un taudis misérable, où la mère s’efforcera en vain de faire vivre tous les membres de sa famille sur les dix shillings qu’elle pourra éventuellement gagner.

Si l’on considère qu’il y a à Londres 1 292 737 personnes qui sont au plus payées vingt et un shillings par famille et par semaine, la famille que nous avons considérée est en quelque sorte privilégiée, puisqu’elle ne comporte que cinq membres. Il y a évidemment de plus grandes familles, et des salaires moins élevés. Beaucoup de chômage, aussi je pose alors cette question : comment y arrivent-ils ? La réponse, immédiate, est très simple : ils n’y arrivent pas, ils ignorent absolument ce qu’est la vraie vie, et traînent une existence misérable à laquelle la mort vient, heureusement pour eux, mettre un terme.

Avant de poursuivre cette descente vertigineuse aux Abîmes, prenons le cas des demoiselles du téléphone. Ce sont en général de jeunes Anglaises, propres et jolies, qui ont absolument besoin d’un niveau de vie supérieur à celui du bétail humain dont je viens de parler. Lorsqu’elle débute, la jeune fille va toucher un salaire hebdomadaire de onze shillings, et, si elle fait preuve de rapidité et d’intelligence, elle arrivera, au bout de cinq années, à gagner une livre. On a récemment communiqué à Lord Londonderry la ventilation des dépenses d’une jeune fille de cette catégorie. La voici :

loyer, chauffage, lumière : 7,6

nourriture à la maison : 3,6

nourriture au bureau : 4,6

frais de déplacement : 1,8

blanchisserie : 1,0

————————

Total : 18,6

Cette ventilation ne laisse qu’une marge très réduite aux vêtements, aux divertissements, et à la maladie. Et encore, c’est un bon salaire : la plupart des jeunes filles ne reçoivent en tout et pour tout qu’onze, douze ou quatorze shillings par semaine. Elles aussi ont besoin de vêtements et de divertissements, et si :

« L’homme est souvent un loup pour l’homme. Il l’est toujours pour la femme. »

Au Congrès des Syndicats qui se tient actuellement à Londres, le Syndicat des ouvriers du Gaz a déposé une motion demandant au Parlement pour promulguer une loi interdisant l’emploi des enfants de moins de quinze ans. M. Stackleton, membre du Parlement et représentant des Tisserands du Nord de l’Angleterre, s’est opposé à cette motion, en arguant que la moitié des ouvriers du textile ne pourraient pas se dispenser du salaire de leurs enfants, et seraient incapables de vivre sur les salaires qui leur étaient actuellement proposés. Les représentants de 514 000 ouvriers ont donc voté contre cette motion, tandis que ceux de 535 000 ouvriers ont voté pour. Lorsque 514 000 ouvriers s’opposent au projet de non-emploi d’enfants au-dessous de quinze ans, il devient évident qu’on verse, dans ce pays, des salaires insuffisants aux travailleurs.

J’ai eu l’occasion de parler avec des ouvrières de Whitechapel qui reçoivent à peine un shilling pour douze heures de travail dans les fabriques de vêtements, j’ai aussi discuté avec des culottières qui sont royalement payées, en moyenne, trois à quatre shillings par semaine.

Récemment, on me parlait d’ouvriers, employés dans une fabrique pourtant prospère, qui recevaient pour prix de leur travail (seize heures par jour pendant six jours) leur nourriture et six shillings.

Les hommes-sandwichs se font quatorze pence par jour. Le salaire moyen des colporteurs et des marchands des quatre-saisons ne dépasse pas douze shillings par semaine. Un travailleur sans spécialité gagne moins de seize shillings et ce chiffre descend à huit ou neuf pour les dockers. Ces chiffres sont tirés d’un rapport de la Commission Royale, et sont vérifiables.

Je vais maintenant parler d’une pauvre vieille, toute cassée et presque mourante, qui arrive à se nourrir, elle et ses quatre enfants (avec un loyer de trois shillings par semaine), en fabriquant des boîtes d’allumettes pour 2, ½ pence par grosse. Douze douzaines de boîtes pour 2, ½ pence ! De plus, elle doit fournir la colle et le fil. Elle ne s’est jamais reposée un seul jour, soit pour prendre des vacances, soit par maladie. Elle travaille tous les jours, y compris le dimanche — quatorze heures par jour. Son record dans une journée : sept grosses. Elle a reçu pour ce faire un shilling trois quarts. Dans une seule semaine de quatre-vingt-dix heures de travail, elle arrive à faire 7 066 boîtes d’allumettes, et gagne ainsi quatre shillings et dix pence. Moins évidemment son fil et sa colle.

L’année dernière, M. Thomas Holmes, délégué des œuvres sociales auprès des tribunaux de simple police, après avoir écrit un article sur la condition des ouvrières, a reçu la lettre suivante, datée du 18 avril 1901 :

« Monsieur, pardonnez-moi la grande liberté que je prends à vous envoyer cette lettre, mais ayant lu ce que vous avez écrit sur les femmes qui travaillent quatorze heures par jour pour dix shillings par semaine, je viens vous exposer mon cas. Je suis ouvrière en cravates. Pour une semaine de travail, mon salaire est de cinq shillings, et j’ai mon mari à charge. Lui n’a pas gagné un seul penny depuis deux ans. »

Pouvez-vous imaginer cette femme, capable d’écrire une lettre si intelligente, si bien tournée, si sensible, vivant, elle et son mari, sur cinq shillings seulement par semaine ? Holmes a tenu à aller la voir. Il a dû se faufiler pour entrer dans la pièce où elle vivait. Son mari malade était au lit, et elle travaillait toute la journée dans ce taudis. Elle y faisait sa cuisine, qu’elle y mangeait, elle y dormait et y assumait toutes les fonctions de la vie, en attendant la mort. Comme le délégué n’avait trouvé aucune place pour s’asseoir, elle lui désigna le lit, tout encombré de cravates et de morceaux de soie. Les poumons du malade en étaient arrivés au pire degré de délabrement, il toussait, et crachait continuellement, et la femme s’arrêtait de travailler de temps à autre, pour lui porter aide dans les moments les plus critiques. Les peluches de soie ne valaient rien pour sa maladie et sa maladie ne valait rien non plus aux cravates, ni pour leurs futurs acheteurs.

Un autre cas rapporté par M. Holmes, celui d’une fillette de douze ans à qui il a rendu visite. Elle avait été reconnue coupable de vol d’aliments. Elle devait s’occuper complètement de son frère, un garçon de neuf ans, d’un autre garçon, estropié, celui-là, et qui devait avoir dans les sept ans, et enfin d’un jeune bébé. Sa mère, veuve, fabriquait des blouses. Elle avait un loyer de cinq shillings par semaine. Voici une liste des derniers articles qu’elle avait pu acheter : thé, ½ penny, pain, ¼ de penny ; margarine, 1 penny ; huile, 1 penny ½ ; et bois de chauffage, ½ penny. J’en appelle à toutes les ménagères qui se calfeutrent dans la douceur de leurs cuisines : pouvez-vous, ne serait-ce qu’une seconde, vous imaginer faire votre marché et vous en tirer avec des sommes aussi dérisoires ? Est-ce que vous croyez que cette femme peut mettre la table deux fois par jour pour cinq personnes ? Dites-moi, tandis qu’elle piquait, piquait et repiquait encore les douzaines de blouses qui défilaient devant elle comme dans un cauchemar dont la mort serait la seule issue, avait-elle le temps de surveiller sa petite fille de douze ans pour voir si elle ne volait pas de la nourriture pour ses petits frères et sa petite sœur ?




CHAPITRE XIX

LE GHETTO


Il y eut une époque où les nations d’Europe enfermaient les Juifs indésirables dans les ghettos. Aujourd’hui, la classe dominante, celle qui détient l’argent, par des méthodes moins arbitraires mais tout aussi rigoureuses, a confiné les travailleurs indésirables, mais cependant indispensables, dans d’immenses ghettos d’une pauvreté incommensurable. L’est de Londres est un ghetto où n’habitent ni les riches ni les puissants de ce monde, et où le touriste ne met jamais les pieds — mais où deux millions de travailleurs s’y entassent, y procréent et y meurent.

Il ne faudrait pas en déduire que tous les travailleurs de Londres sont rassemblés dans l’East End, mais le flux ouvrier va nettement dans cette direction. On rase constamment les quartiers pauvres de la ville, et le mouvement principal des gens qui se trouvent sans maison se fait généralement vers l’est. Dans les douze dernières années, un seul district, « London over the Border », comme on l’appelle, et qui comprend Algate, Whitechapel et Mile End, a vu sa population augmenter de 260 000 personnes, soit plus de soixante pour cent. Les églises, de ce district entre parenthèses, ne peuvent faire asseoir qu’un seul fidèle sur les trente-sept nouveaux arrivés.

On appelle souvent l’East End la Ville de la Terrible Monotonie, ce sont les gens qui ont la panse bien remplie qui lui ont donné ce nom. Tous ces optimistes à la vue courte, qui ne regardent que le dessus des choses, sont à peine choqués par l’intolérable uniformité et par la pauvreté insupportable de tout ce quartier. Si l’East End ne méritait pas un surnom plus triste que celui d’être la Ville de la Terrible Monotonie, et si la classe ouvrière n’était seulement qu’indigne de tout ce qui est varié, de tout ce qui est beau et de tout ce qui est intéressant, ce ne serait pas une si mauvaise place pour y installer ses pénates. Mais l’East End mérite un surnom plus terrible : on devrait l’appeler la Ville de la Dégradation.

Cette ville n’est pas composée que de taudis, comme certains le pensent, mais elle n’est qu’un gigantesque taudis. Du simple point de vue de la décence et de la propreté, qu’on serait en droit d’attendre dans ce grand rassemblement d’hommes et de femmes, chaque rue, parmi toutes les rues, n’est qu’un taudis en elle-même. L’endroit où les spectacles indécents et les jurons abondent, spectacles et jurons que ni vous ni moi n’aimerions faire voir ou entendre à nos enfants, est un endroit où les enfants des hommes ne devraient vivre, ni regarder, ni écouter. Et là même où vous ne voudriez pas (ni moi non plus d’ailleurs) que vos épouses demeurent, la femme de n’importe quel autre individu ne devrait pas avoir à y vivre. Car ici les obscénités et la vulgarité brutale de la vie s’étalent de tous côtés. Il est impossible d’avoir d’intimité — le mauvais corrompt le bon, et tout se pourrit par osmose. L’enfant innocent est gentil et tout plein de beauté ; mais dans l’est de Londres, l’innocence est chose fugitive, et il vaut mieux rattraper le nouveau-né avant qu’il ne quitte son berceau, en rampant, ou vous risquez fort de découvrir qu’il en sait déjà, malheureusement, autant que vous.

L’application pure et simple de la règle d’or fait que l’est de Londres est un endroit impropre à la vie. L’endroit où vous ne voudriez même pas que votre propre enfant vive, grandisse, et ramasse tout seul la connaissance des choses de la vie, n’est pas un endroit décent pour d’autres hommes. Cette règle d’or est fort simple, ainsi que tout ce qu’elle implique. L’économie politique et la survivance de ceux qui sont mieux adaptés ne valent rien, si l’on s’exprime autrement. Ce qui n’est pas bon pour vous ne peut être bon pour les autres, un point c’est tout.

Il y a 300 000 personnes à Londres, qui vivent par familles dans des logements d’une seule pièce. Il y en a bien plus qui sont installés dans des appartements de deux ou trois pièces, mais ils ne sont pas mieux lotis (sans entrer dans des détails de promiscuité) que ceux qui vivent dans une seule pièce. La loi exige un minimum de 400 pieds cubes pour chaque personne. À l’Armée, dans les baraquements, les soldats disposent de 600 pieds cubes chacun. Le Professeur Huxley, qui fut pendant un temps médecin chef dans l’est de Londres, pense que tout être humain devrait avoir le droit de vivre dans 800 pieds cubes, ventilés avec de l’air pur. Et cependant il y a à Londres 900 000 personnes qui vivent dans beaucoup moins que les 400 pieds cubes que demande la loi.

M. Charles Booth, qui s’est livré pendant des années à des travaux systématiques de relèvement et de classification des populations laborieuses des grandes villes, estime qu’il y a à Londres 1 800 000 personnes qu’on peut considérer comme pauvres, et très pauvres. Il est intéressant de noter ce que signifie pour lui « pauvres ». Par ce mot, il sous-entend les familles qui ont un revenu total hebdomadaire qui va de dix-huit à vingt et un shillings. Quand il parle de « très pauvres », il parle évidemment de gens qui gagnent bien moins que cela.

En tant que classe sociale, les ouvriers sont de plus en plus isolés dans le système économique qui est le nôtre, et cette sorte de ségrégation, avec le surpeuplement qui en résulte, est la porte ouverte à l’immoralité et à l’amoralité. Voici un extrait du compte rendu d’une récente réunion du Conseil Municipal de Londres. Il est net et concis, mais se révèle plein de détails significatifs si on sait le lire entre les lignes :

« M. Bruce a demandé au président du comité de la Santé Publique si son attention avait été attirée sur les nombreux cas de surpopulation manifeste dans l’East End. À St-George-in-the-East, un homme, sa femme, et toute sa famille de huit enfants vivent dans une toute petite pièce. La famille est constituée par cinq filles (vingt, dix-sept, huit, quatre ans et un bébé) et trois garçons (quinze, treize et douze ans). À Whitechapel, un homme et sa femme, leurs trois filles (six, huit et quatre ans) et leurs deux garçons (dix et douze ans) occupent une pièce plus petite encore. À Bethnal Green, un homme et sa femme, avec quatre garçons de vingt-trois ans, vingt et un ans, dix-neuf ans et seize ans, et deux filles de quatorze et sept ans, sont eux aussi entassés dans une seule pièce. Il demande si ce n’est pas le devoir des diverses autorités locales de prévenir de pareils cas de surpopulation manifeste. »

Les 900 000 personnes qui vivent actuellement dans des conditions illégales donnent bien du tracas aux autorités. En effet, lorsqu’on jette ces gens qui vivent dans des conditions de surpopulation intolérables, à la rue, ils vont dans d’autres taudis. Comme ils déménagent leurs biens pendant la nuit, sur des charrettes à bras (une seule charrette étant largement suffisante pour transporter tous les biens du ménage et les enfants endormis), il est pratiquement impossible de suivre leur trace. Si l’on appliquait à la lettre l’Acte Public de 1891, 900 000 personnes devraient immédiatement partir de leurs maisons et seraient ainsi jetées à la rue. Il faudrait construire 500 000 chambres avant de pouvoir les reloger dans la plus stricte légalité.

Les rues misérables paraissent normales lorsqu’on les regarde de la chaussée. À l’intérieur des murs, il n’y a que crasse, misère et tragédie. Bien que le drame qui va suivre soit assez révoltant, il ne faut pas oublier que le fait qu’il puisse exister est encore bien plus révoltant.

Sur Devonshire Place, Lisson Grove, il y a déjà quelque temps, est morte une vieille femme de soixante-quinze ans. Pendant l’enquête judiciaire, l’agent du coroner a déclaré qu’« il n’avait trouvé dans la pièce qu’un tas de vieux chiffons couverts de vermine ». Il s’était trouvé lui-même rapidement envahi par la vermine. La pièce était dans un triste état, il n’avait jamais vu une chose pareille. Tout était recouvert de vermine.

Le docteur ajoute qu’il avait trouvé la défunte étendue sur le dos, par terre, revêtue seulement de sa robe et de ses bas. Son cadavre grouillait de vermine, et les poux pullulaient sous les vêtements qui se trouvaient dans la pièce. La défunte se nourrissait très mal et était très maigre. Ses jambes étaient couvertes de plaies, et ses bas collaient à ces plaies, conséquence de la vermine.

Un des témoins de l’enquête écrit : « J’ai eu le triste devoir d’examiner le corps de cette malheureuse, tandis qu’on l’emportait à la morgue. Et même maintenant, le souvenir de ce spectacle macabre me fait frémir d’horreur. Elle reposait là, dans le cercueil provisoire de la morgue, et elle était si maigre et si décharnée qu’elle n’avait plus que la peau sur les os. Ses cheveux, qui étaient collés par la saleté, ne formaient qu’un paquet de vermine, et sur sa poitrine osseuse grouillaient des centaines, des milliers, des myriades de petites bêtes puantes. »

Si vous pensez que votre mère (ou la mienne) ne doit pas mourir dans ces conditions, pensez aussi qu’il n’est pas normal que cette femme, dont je ne saurais jamais de qui elle est la mère, puisse mourir ainsi.

Le Révérend Wilkinson, évêque de son état, qui a vécu longtemps au pays des Zoulous, a déclaré récemment : « Aucun chef de village ne tolérerait une telle promiscuité de jeunes hommes, de jeunes femmes, de garçons et de filles. » Il faisait référence aux enfants de ces endroits surpeuplés qui, à cinq ans, n’ont plus rien à apprendre, et ont tellement de choses à oublier, qu’ils n’oublieront jamais.

Ici, dans le ghetto, les maisons des pauvres rapportent bien plus que les belles villas des riches. Le pauvre ouvrier y est non seulement contraint d’y vivre comme une bête, mais il doit payer en proportion beaucoup plus que ne paie le riche pour son vaste et confortable appartement. Il s’est donc créé une sorte de confrérie de loueurs aux plus offrants, à cause de la compétition. Il y a plus de gens qui cherchent à se loger que de pièces disponibles, et beaucoup finissent pas atterrir à l’asile parce qu’ils ne trouvent pas d’autres toits. Les maisons sont non seulement louées, mais encore sous-louées, et sous-sous-louées jusqu’à la dernière parcelle possible. « Un coin de chambre à louer. » Cet avis été placardé il n’y a pas si longtemps sur une fenêtre, à cinq minutes à pied à peine de St. James Hall. Le Révérend Hugh Price Hughes sait de quoi il parle lorsqu’il écrit que les lits sont loués sur le système des trois-huit, c’est-à-dire qu’il y a trois locataires pour un seul lit, et que chacun l’occupe pendant huit heures, et que le lit est toujours chaud. Les officiers de la Santé trouvent souvent des cas semblables à ceux qui vont suivre : dans une pièce de dix mètres carrés, trois femmes adultes dans le lit, et autant sous le lit. Et dans une pièce de quinze mètres carrés, un homme et deux enfants dans le lit, et deux femmes sous le lit.

Voici maintenant l’exemple parfait d’une chambre qui fonctionne sur un système de location double. Le jour, c’est une jeune femme qui l’occupe, car elle travaille la nuit dans un hôtel. À sept heures du soir, elle libère la chambre, et un maçon prend la relève. À sept heures du matin, il quitte la chambre pour se rendre à son travail, c’est l’heure à laquelle elle rentre.

Le Révérend W. N. Davies, curé de Spitalfields, a recensé quelques-unes des rues de sa paroisse. Voici les constatations qu’il a pu faire :

« Dans une rue, il y a dix maisons — en tout cinquante-cinq pièces qui sont toutes d’une surface approchant 2,50 sur 3 m. Dans ces dix maisons il y a 254 personnes. Dans six cas seulement ces pièces n’ont que deux occupants, et dans les autres cas, le nombre d’occupants s’échelonne de trois à neuf. Dans une autre impasse où il y a six maisons, et vingt-deux chambres, on trouve quatre-vingt-quatre personnes. Les occupants sont groupés par six, sept, huit et neuf dans la plupart des cas. Dans une autre maison de huit pièces il y a quarante-cinq personnes. Une chambre contient neuf personnes, une autre, huit — deux autres, sept et une autre, six. »

Les gens qui s’entassent dans le Ghetto ne le font pas de gaieté de cœur, mais ils y sont contraints. Un peu moins de cinquante pour cent des ouvriers paient pour se loger le quart ou la moitié de leurs salaires. Le prix moyen des loyers dans la plupart des cas, dans l’East End, va de quatre à six shillings par semaine et par pièce, et des mécaniciens spécialisés, qui gagnent trente-cinq shillings par semaine, doivent laisser quinze shillings sur cette somme pour habiter dans deux ou trois petites pièces minuscules, où ils essayent en vain d’avoir un semblant de vie familiale. Les loyers ne font qu’augmenter : dans une rue de Stepney, ils sont passé en deux ans de treize à dix-huit shillings ; dans une autre rue, de onze à seize shillings ; dans une troisième rue, de onze à quinze shillings. À Whitechapel, une maison de deux pièces, qu’on pouvait louer il n’y a pas bien longtemps pour dix shillings, est passée maintenant à vingt et un shillings. Les loyers sont en hausse partout. Lorsque la valeur au sol oscille entre 20 000 et 30 000 livres les cinq mille mètres carrés, il faut bien payer le propriétaire !

M. W. C. Steadman, membre de la Chambre des Communes, dans un discours concernant sa circonscription électorale de Stepney, relate le fait suivant :

« Ce matin, à seulement quelques mètres de la maison où je vis, j’ai été accosté par une veuve avec six enfants. Son loyer lui coûte quatorze shillings par semaine. Elle y arrive en sous-louant la maison à des locataires, et en faisant quelques ménages et des lessives. Cette femme m’a raconté, avec des larmes dans les yeux, que son propriétaire avait augmenté son loyer de quatorze à dix-huit shillings. Que va-t-elle faire maintenant ? On ne trouve pas à se loger à Stepney, chaque parcelle libre est immédiatement construite et louée en surpeuplement. »

La suprématie d’une certaine classe ne peut exister que grâce à la dégradation des autres classes sociales. Quand on parque les travailleurs dans le Ghetto, ils n’échappent pas à la déchéance. Une nouvelle race, maladive et mal lotie, prend la place de l’autre : c’est le peuple du pavé qui est abruti et sans force. Les hommes ne sont plus que des caricatures d’eux-mêmes, leurs femmes et leurs enfants sont pâles et anémiés, leurs yeux sont cerclés de noir, ils ont le dos voûté et traînent la savate, et deviennent très vite rachitiques, sans grâce et sans beauté.

Et pour corser le tout, les hommes du Ghetto sont ceux dont personne ne veut — c’est une souche déracinée qu’on abandonne jusqu’à la plus complète pourriture. Pendant plus de cent cinquante ans, on a tiré d’eux le meilleur d’eux-mêmes. Les esprits forts et courageux, pleins d’initiative et d’ambition, sont partis à la découverte de pays plus accueillants, où la liberté n’était pas un vain mot. Ceux qui n’avaient plus rien dans la tête, ni dans le cœur, ni dans les mains, tous les bons-à-rien et les désespérés, sont restés là pour conserver la race. Au fil des années, on leur a retiré le meilleur de ce qu’ils avaient. Dès qu’un homme solide et bien bâti devient adulte, on l’oblige à s’engager dans l’armée. Un soldat, comme l’a écrit Bernard Shaw, est « soi-disant un défenseur héroïque et patriotique de son pays. En réalité, c’est un malheureux, conduit par la misère à offrir son corps aux obus, contre une nourriture régulière, un toit et des vêtements ».

Cette constante sélection parmi les meilleurs des ouvriers, a été fatale aux « restants » : dans le Ghetto, un « laissé pour compte » n’a d’autre issue qu’un plongeon plus avant dans les profondeurs les plus noires. On lui a ôté toute sève pour la répandre sur le reste du monde. Les « restants » sont des épaves, on les parque, on les fait mariner dans leur médiocrité, ils deviennent stupides, et se conduisent comme des bêtes. Lorsqu’ils tuent, ils tuent avec leurs mains, puis vont tout bêtement se rendre à leur bourreau. Lorsqu’ils tombent dans l’illégalité, ils n’ont ni panache ni audace : ils transpercent un de leurs copains avec un couteau émoussé, ou bien le frappent à la tête avec un pot de fer, et s’assoient bien sagement dans un coin, pour attendre l’arrivée de la police. Le fait de battre sa femme, est privilège de l’homme dès qu’il est passé devant Monsieur le Maire. Il porte à ses pieds des bottes rehaussées de cuivre et de fer, et dès qu’il a terminé de battre la mère de ses enfants en lui collant deux très jolis coquards sur les yeux, il la jette à terre et la piétine, tout comme l’étalon écrase de ses sabots le serpent à sonnettes.

La femme, dans les classes les plus misérables du Ghetto, est autant l’esclave de son mari que l’est une squaw indienne. Mais si j’étais femme et si j’avais le choix, je crois que le préférerais encore être squaw. Les hommes dépendent économiquement de leurs patrons, comme les femmes dépendent économiquement de leurs hommes. Le résultat, c’est que les femmes reçoivent les raclées que les hommes devraient donner à leurs patrons, et sans avoir le droit de se plaindre. Il y a les enfants. Et puis l’homme, c’est celui qui rapporte de quoi manger, elles n’osent pas l’envoyer faire un tour en prison, car ce serait pour elles et leurs enfants le début de la famine. On ne peut jamais obtenir de témoignages décisifs, lorsque de telles affaires passent devant les tribunaux. D’une façon générale, la femme battue se met à pleurer et supplie, dans une crise de larmes, le juge de laisser en liberté son mari, dans l’intérêt même des enfants.

Les femmes deviennent de vieilles sorcières hargneuses, ou, rendues folles et enragées, elles perdent le peu de décence et de respect d’elles-mêmes qui leur restaient des jours de leur jeunesse, et sombrent toutes, insensiblement, dans la saleté et l’abrutissement.

Il m’arrive de m’effrayer moi-même lorsque je relis les idées générales que je livre sur la misère dans la vie de ce Ghetto, et je trouve mes impressions un peu trop exagérées, je pense que je suis trop près de la réalité, et que je manque d’ouverture d’esprit. Je préfère alors me fier au témoignage d’autres écrivains, pour me prouver que je ne noircis pas à plaisir le tableau, et que la description de tout ce que j’avance est véridique. Frederick Harrisson m’a toujours semblé être un homme clairvoyant et pondéré, et voici ce qu’il écrit :

« À mon avis, et ce serait suffisant pour condamner la société moderne, à peine en avance sur les temps de l’esclavage et du servage, si la condition permanente de l’industrie devait rester telle qu’elle s’étale sous nos yeux actuellement. Quatre-vingt-dix pour cent des véritables producteurs de biens de consommation courante n’ont pas de toit assuré plus loin que la semaine en cours, n’ont aucune parcelle de terre, et n’ont même pas de chambre qui leur appartienne, ne possèdent rien, sauf quelques vieux débris de meubles qui tiendraient dans une charrette, vivent sur des salaires hebdomadaires insuffisants, qui ne leur garantissent même pas la santé, sont logés dans des taudis tout juste bons pour des chevaux, et sont si près de la misère qu’un simple mois sans travailler, une simple maladie ou une perte imprévisible, les feraient basculer sans espoir de retour vers la famine et la pauvreté. Au-dessous de cet état normal de l’ouvrier moyen dans la ville et dans les campagnes, il y a la troupe des laissés pour compte de la société qui sont sans ressources — cette troupe qui suit l’armée industrielle, et qui compte au moins un dixième de la population prolétarienne, et croupit dans la misère et la maladie. Si c’est là ce que doit être cette société moderne, dont on nous rebat les oreilles, c’est la civilisation même qui est coupable d’avoir apporté la misère à la plus grande partie de l’espèce humaine. »

Quatre-vingt-dix pour cent ! Les chiffres sont terrifiants, M. Stropford Brooke, après avoir dressé un tableau horrible de Londres, se trouve contraint de multiplier ce chiffre par un demi-million. Voici ce qu’il écrit :

« J’ai souvent rencontré, quand j’étais vicaire, des familles qui venaient à Londres par la Hammersmith Road. Un jour j’ai vu débarquer là un travailleur et sa femme, accompagnés de leur fils et de leurs deux filles. Leur famille avait vécu jusqu’alors en tant que métayers à la campagne, et s’était arrangée avec la terre qu’ils cultivaient et leur travail, pour vivre. Mais on empiéta un jour sur cette terre, et comme leur travail n’était pas très intéressant à la métairie, on les a mis à la porte de leur petite ferme. Où donc aller ? Naturellement, à Londres, où on leur avait dit qu’il y avait plein de travail. Ils avaient de petites économies, et espéraient trouver ici deux petites chambrettes pour s’installer. Mais ils furent tout de suite en butte au manque de logement. Ils essayèrent de se caser dans des cours décentes, et s’aperçurent bien vite que deux chambres leur coûteraient dix shillings par semaine. La nourriture était chère et mauvaise, l’eau à peine potable, et en très peu de temps, leur santé commença à s’affaiblir. Le travail était difficile à trouver, et le salaire si bas qu’ils furent bientôt criblés de dettes. Leur santé n’était plus ce qu’elle avait été, la maladie fit son apparition, à cause de l’air empoisonné où ils vivaient, de l’obscurité et des longues heures de travail. Ils se mirent alors à la recherche d’un logement moins cher, et le trouvèrent dans une cour que je connais bien — foyer de crimes et d’horreurs sans nom. C’est là qu’ils dénichèrent une petite pièce avec un loyer fantastique. Le travail devint de plus en plus difficile à trouver, parce qu’ils vivaient dans un endroit qui avait une très mauvaise réputation, et qu’ils étaient tombés entre les mains de ceux qui tirent jusqu’à la dernière goutte le sang des hommes, des femmes et des enfants, pour des salaires qui débouchent uniquement sur le désespoir. Et l’ignorance, la saleté, la mauvaise nourriture et la maladie, et le besoin d’eau encore plus terrible qu’avant. La foule et la compagnie de cette cour les volaient jusqu’au dernier fragment de respect humain. Le démon de la boisson s’empara d’eux. Naturellement, il y avait un café aux deux extrémités de cette ruelle. C’est là qu’ils allaient tous, pour y trouver un abri, un peu de chaleur humaine, de la compagnie et surtout l’oubli. Et ils s’endettèrent encore plus, devinrent alcooliques au dernier degré, ayant toujours en eux un désir obsédant et insatisfait de boire, à tel point qu’ils auraient fait n’importe quoi pour l’éteindre. Quelques mois plus tard, on conduisit le père en prison, la mère se mourait, le fils avait tué, et les filles faisaient le trottoir. Multipliez cet exemple par un demi-million, et vous serez encore en dessous de la vérité. »

Il n’y a pas de spectacle plus triste sur terre que celui du terrible « East » dans toute sa misère, avec ses Whitechapel, ses Hoxton, ses Spitalfields, Bethnal Green, et les Wapping, jusqu’aux docks de l’East India. La vie y est de couleur grise et terne. Tout y est sans espoir, sans avenir, monotone et sale. Les bains, ou plutôt les « tubs », sont totalement inconnus, là-bas, et sont aussi mythiques que l’ambroisie des dieux. Les gens eux-mêmes sont sales, et tout effort pour se nettoyer devient une farce ridicule, quand elle n’est pas pitoyable ou tragique. Des odeurs étranges et stagnantes sont poussées par un vent graisseux, et la pluie, lorsqu’elle tombe, ressemble plus à de l’eau de vaisselle qu’à l’eau du ciel. Les pavés de la rue sont tout luisants de graisse.

La population y est aussi stupide et dénuée d’imagination que les longs murs gris de ses briques crasseuses. La religion n’y a plus court et le stupide matérialisme s’est installé, tuant également les choses de l’esprit et les meilleurs élans de la vie.

On a dit avec une certaine fierté que la maison de chaque Anglais ressemblait à un château. C’est aujourd’hui un anachronisme. Les gens du Ghetto n’ont pas de maison. Ils ne savent pas ce que signifie le caractère sacré de la vie familiale. Les bâtiments municipaux, où s’étalait la classe la plus aisée des ouvriers, ne sont plus que des baraquements surpeuplés, dans lesquels toute vie de famille est devenue impossible. La langue des gens en est une preuve : le père qui revient de travailler, demandant à son fils, dans la rue, où est sa mère, s’entend répondre : « Dans les baraquements. »

Une nouvelle race a surgi, celle des gens de la rue. Leur vie se passe à travailler et à errer dans les rues. On leur a loué des taudis, des tanières dans lesquelles ils se glissent pour dormir, et c’est tout. On ne peut pas déguiser la vérité en appelant ces taudis et ces tanières des « maisons ». L’Anglais, qui est traditionnellement silencieux et réservé, n’existe plus dans ce Ghetto. Les gens du pavé sont bruyants, parlent beaucoup, bougent beaucoup et s’énervent facilement — tout au moins quand ils sont jeunes. Devenus vieux, ils sombrent dans la bière et s’abrutissent au dernier degré. On les rencontre partout ceux-là, aux coins des rues et des trottoirs, ils regardent fixement devant eux et ne pensent plus. Observez l’un d’entre eux. Il restera là sans faire un mouvement des heures durant, et à votre départ, son regard sera aussi fixe et hébété qu’avant. C’est ce qu’il y a de plus navrant : il n’a plus un sou pour acheter de la bière, et son taudis ne lui sert plus qu’à dormir — que peut-il y faire d’autre ? Il a déjà fait le tour des mystères de l’amour, que ce soit avec une fille, ou avec sa femme et les a trouvés plein de désillusion, peu satisfaisants, aussi vains et fugitifs que les gouttes de rosée, et s’estompant rapidement devant les féroces réalités de la vie.

Comme je viens de le dire, la jeunesse est impulsive, et s’emporte facilement, tandis que les gens d’âge mûr n’ont plus rien dans la tête, sont rassis et stupides. Il serait absurde de penser un seul instant qu’ils pourraient rivaliser avec les travailleurs du Nouveau Monde. Réduits à l’état de brutes, dégradés comme ils le sont, et stupides, les gens du Ghetto seraient bien incapables de rendre à l’Angleterre des services efficaces dans la bataille mondiale pour la suprématie industrielle que les économistes déclarent avoir déjà engagée. Ni comme ouvriers, ni comme soldats ils ne peuvent être à la hauteur si un jour l’Angleterre, si elle en a besoin, appelle ceux qu’elle a oubliés aujourd’hui. Et si l’Angleterre se retrouve jetée hors du circuit industriel, ils mourront tous comme des mouches à la fin de l’été. Et si l’Angleterre se trouve vraiment dans une situation critique, avec la férocité des bêtes sauvages, ils deviendront une menace, en s’en allant tous ensemble, vers l’ouest, pour rendre aux beaux quartiers les visites de charité que ceux-ci leur ont faites. Dans les deux cas, devant les fusils à tir rapide et la machine de guerre moderne, ils mourront tout aussi rapidement, et avec autant de facilité.




CHAPITRE XX

LES CAFÉS ET LES GARNIS


Un autre mot a perdu son sens, et s’est vidé de toute rêverie, de toute tradition, et de tout ce qui pouvait en faire sa valeur ! Dorénavant, pour moi, le mot « café » n’aura plus rien d’agréable ni de plaisant. Aux États-Unis, le simple fait de parler de « café » suffisait pour faire ressortir, dans mes souvenirs, la foule illustre de ses usagers, et évoquer d’innombrables groupes d’hommes d’esprit, de dandies, de pamphlétaires, de spadassins, et de bohèmes venus droit de Grub Street[12].

Mais ici, de l’autre côté de l’Atlantique, hélas, trois fois hélas, le nom même de « café » constitue une pure tromperie. Café : endroit où les gens boivent du café. Eh bien, pas ici, en tout cas : on ne peut pas obtenir un vrai café dans cet établissement, ni par sympathie ni avec de l’argent. On peut effectivement commander un café, et l’on vous servira dans une tasse un liquide qui en aura le nom — mais si vous goûtez à cette mixture, vous serez vite désillusionné, car c’est vraiment tout, sauf du café.

Ce qui est vrai du café l’est aussi de l’endroit où on le sert. Ce sont les ouvriers en général qui fréquentent ces endroits, sales et graisseux, et qui n’ont rien pour exalter la décence ni la fierté. On n’y connaît ni nappes, ni serviettes, le client mange au milieu des débris laissés par son prédécesseur, et jette ses propres détritus sur lui-même ou bien sur le plancher. Aux heures de pointe, j’ai marché sur ces tas d’ordures et de saletés qui jonchaient le sol, pour venir m’installer à table ; j’avais abominablement faim et j’étais capable de dévorer n’importe quoi.

Il semble que ce soit tout à fait normal pour l’ouvrier, à voir avec quelle précipitation il se jette à table. Il est indispensable de s’alimenter, et j’admets que l’on n’y mette pas de façons. Mais l’ouvrier apporte à cet acte une voracité bestiale qui, j’en suis certain, enlève une partie de son robuste appétit. Quand on le voit, sur le chemin de l’atelier, le matin, commander une pinte de thé qui ne ressemble pas plus à du thé qu’à de l’ambroisie, retirer de sa poche un quignon de pain, et tremper le second dans le premier, on peut être certain qu’il n’a pas ce qu’il lui faut dans le ventre, et que ce qu’il vient de manger ne sera pas suffisant pour le soutenir pendant une journée entière de travail. Et, en allant plus loin, croyez-moi, lui et des milliers de ses congénères ne produiront pas la même qualité ou la même quantité de travail qu’un millier d’hommes rassasiés de viande et de pommes de terre, et qui ont avalé du vrai café.

En tant que vagabond sur les chemins de fer californiens, on m’a donné de la meilleure nourriture et de la meilleure boisson que l’ouvrier londonien n’en reçoit dans ces cafés ; comme ouvrier aux États-unis, j’ai mangé des repas de douze pence comme l’ouvrier londonien n’en imagine même pas. Il paye trois ou quatre pence pour ce qu’on lui donne, ce qui, en valeur absolue, représente la même somme (je gagnais, six shillings, et lui n’en gagne que deux, ou deux et demi). Mais en revanche, j’abattais une somme de travail qui lui eût fait honte. Il y a donc deux poids : l’homme qui a un haut standard de vie fera toujours du meilleur travail qu’un homme au standard de vie moins élevé.

Les marins comparent les emplois dans la marine marchande américaine et anglaise. Sur un bateau anglais, disent-ils, la nourriture est mauvaise, la paye est maigre et le travail facile, alors que sur un bateau américain, la nourriture est bonne, le salaire important et le travail difficile. On peut appliquer la même distinction aux populations laborieuses des deux pays. Les coursiers des mers payent cher pour aller vite, tout comme l’ouvrier. Mais si ce dernier n’est pas à même de payer, il n’aura pas les moyens d’aller vite, c’est tout. La preuve : lorsque l’ouvrier anglais débarque aux États-unis, il devra transporter bien plus de briques à New York qu’il ne le faisait à Londres. Et bien plus encore à Saint Louis, et à San Francisco[13]. Mais la qualité de sa vie augmentera en proportion.

Dans les brumes du matin, le long des rues où les ouvrières passent pour aller travailler, on peut voir plusieurs femmes assises sur les trottoirs, avec de petits sacs de pain à leur côté. Beaucoup d’ouvriers l’achètent, et le mangent tout en marchant, sans même se donner la peine de l’assouplir avec le thé qu’ils pourraient obtenir pour un penny dans n’importe quel café. Un homme est incapable d’assumer son travail quotidien avec un tel repas, c’est évident, et c’est une perte aussi bien pour l’employeur que pour le pays. Ces derniers temps, les politiciens s’écriaient à tout bout de champ : « Réveille-toi, Angleterre. » Ils auraient été bien plus avisés de crier : « Nourris-toi, Angleterre ! »

Non seulement l’ouvrier s’alimente mal, mais on lui donne des morceaux dégoûtants à manger. J’ai observé, à la porte d’une boucherie, la horde des ménagères retourner dans tous les sens les rognures, les restes et les lambeaux de bœuf et de mouton — tout cela, aux États-unis, aurait été utilisé comme nourriture pour chiens. Je n’irais pas jusqu’à garantir la propreté des doigts de ces ménagères, ni que les pièces dans lesquelles elles s’entassent avec leurs familles soient propres. Mais elles tâtaient, elles tripatouillaient et tripotaient ce mélange, avec la peur de ne pas en avoir pour leur argent. J’attachai mes regards sur un quartier de viande particulièrement repoussant, que je suivis à travers les mains de plus de vingt ménagères, jusqu’à ce qu’il échût à une petite bonne femme d’allure timide. Le boucher fit pression sur elle pour qu’elle l’achète. Tout le long de la journée, ce tas de rognures fut diminué puis augmenté, la poussière de la rue tombait dessus, les mouches s’y agglutinaient, et les doigts mal lavés le tournait et le retournait sans arrêt.

Les marchands ambulants trimbalent toute la journée des quantités de fruits trop mûrs et déjà pourris sur leurs charrettes, très souvent ils l’emmagasinent dans leur chambre, dans laquelle ils vivent et dorment, pour la nuit. Là, la charrette est exposée à la maladie, aux émanations et aux exhalaisons des trop nombreux occupants de la chambre en question. Le lendemain, on retrimbale le tout pour le vendre.

L’ouvrier pauvre de l’East End ne sait pas ce qu’est une bonne nourriture, de la bonne viande et des bons fruits. Il ne mange d’ailleurs que très rarement des fruits et de la viande, et l’ouvrier spécialisé ne se vante pas non plus de la qualité de ce qu’il mange. À en juger par les cafés, et c’est un critère très valable, ils ne connaîtront jamais dans toute leur existence le goût du vrai thé, du vrai café ou du vrai chocolat. Les tisanes et les infusions qu’on leur sert dans les cafés, et qui ne varient qu’en dosage, ne rappellent que de très loin et n’arrivent pas même à suggérer ce que vous et moi avons coutume de boire comme du thé ou du café.

Je me souviens d’un petit incident, qui s’est passé dans un café non loin de Jubilee Street sur la Mile End Road.

« Est-ce que tu peux me donner quelque chose pour ça, ma fille ? N’importe quoi, je m’en fiche. Je n’ai rien mangé depuis toute la sainte journée, et je crois bien que je vais m’évanouir de faim… »

C’était une vieille femme, tout habillée de noir. Elle tenait dans sa main un penny, et celle qu’elle appelait « ma fille » était une femme d’une quarantaine d’années, qui jouait, dans l’établissement, à la fois le rôle de patronne et de fille de salle.

J’attendais, avec peut-être autant d’angoisse que la vieille femme, pour voir comment cet appel serait entendu. Il était quatre heures de l’après-midi, et elle paraissait lasse et malade. La femme hésita un instant, puis apporta une grande assiettée d’agneau bouilli avec des petits pois nouveaux. J’en pris moi-même une assiette. À mon avis l’agneau était du mouton, et les petits pois n’étaient pas très nouveaux. Mais le plat coûtait six pence, et la patronne l’avait donné pour un penny, ce qui était une brillante démonstration du proverbe qui veut que les pauvres soient plus charitables que les riches.

La vieille femme, débordante de gratitude, prit un siège de l’autre côté de la table étroite, et attaqua voracement le ragoût fumant. Tous les deux, nous mangions sans perdre une seule bouchée, en silence, quand soudainement elle éclata joyeusement :

« J’ai vendu une boîte d’allumettes ! Oui, confirma-t-elle avec une allégresse encore plus grande et plus démonstrative, j’ai vendu une boîte d’allumettes, c’est à cause de ça que je l’ai eu, mon penny ! »

« Vous devez commencer à vous faire vieille », insinuai-je.

« Soixante-quatorze ans hier ! » me répondit-elle, et elle retourna avec entrain à son plat.

« Bon Dieu ! j’aurais bien aimé faire quelque chose pour la vieille, je vous le jure, mais je n’ai rien mangé depuis ce matin », me dit sans que je l’y invite un jeune homme assis à côté de moi. « Et je peux me payer à manger uniquement parce que j’ai fait un shilling en lavant une tripotée de marmites. »

« Ça fait six semaines maintenant que je n’ai pas de travail », continua-t-il, en réponse à mes questions. « Rien que des petits trucs à faire, et qui ne rapportent pas gros ! »

On a des tas d’aventures dans les cafés. Je n’oublierai jamais cette sorte d’amazone cockney, dans un café proche de Trafalgar Square, à qui je tendais un souverain d’or pour payer mon écot. (Notez en passant qu’il est de bon ton de payer avant de commencer à manger, mais si l’on est très pauvrement vêtu, il faut impérativement payer avant de manger.)

La fille mordilla la pièce d’or entre ses dents, la fit sonner sur le comptoir, et puis me dévisagea, moi et mes haillons, d’un air méprisant, des pieds à la tête.

« Où avez-vous dégotté cela », me demanda-t-elle enfin.

« C’est peut-être un de vos clients qui l’a laissé traîner en partant ? » répliquai-je ironiquement.

« Qu’est-ce que vous dites ? » me demanda-t-elle, me regardant calmement dans les yeux.

« C’est moi qui les fabrique », lui répondis-je.

Elle renifla dédaigneusement et me fit la monnaie en petites pièces. Je me vengeai en les mordillant et en les faisant toutes sonner.

« Je vous donnerais bien un demi-penny pour un deuxième morceau de sucre dans mon thé », fis-je.

« Foutez-moi le camp d’ici », dit-elle peu aimablement. Puis elle m’abreuva d’une série d’injures que je m’abstiendrai bien de reproduire ici.

Je n’ai pas beaucoup d’esprit d’à propos, mais elle avait tiré de moi le peu que j’en avais. J’avalai ma tasse de thé en défaitiste, et elle triomphait encore de mes malheurs bien après que j’eus franchi le seuil de son café.

Alors qu’à Londres 300 000 personnes vivent dans des appartements d’une seule pièce, et que 900 000 sont logées illégalement et incorrectement, 38 000 s’entassent dans des meublés ou, comme on les appelle ici, des « garnis ». Il y a plusieurs sortes de garnis, mais ils se ressemblent tous, depuis les petits bouis-bouis repoussants jusqu’aux plus grands, et que louent, sans aucune pudeur, les bons bourgeois qui savent très bien qu’ils sont inhabitables. En employant ce terme, je ne veux pas indiquer que leurs toits fuient ou que leurs murs se fissurent, non, mais vivre dans ces garnis, c’est dégradant et malsain.

« L’hôtel du pauvre », c’est ainsi qu’on appelle souvent les garnis, mais c’est par dérision. Ne pas avoir une chambre à soi, dans laquelle on aimerait de temps à autre s’asseoir, être jeté de gré ou de force à bas du lit au petit matin, et recommencer tous les soirs la chasse au garni, et ne jamais avoir de vie privée, c’est une façon de vivre complètement différente de celle qu’on peut avoir dans un hôtel.

Par tout ce que je viens de dire, je ne condamne pas en bloc les grands ensembles, les garnis municipaux, et les foyers de travailleurs. Ils constituent un remède aux mille désagréments qui sont monnaie courante dans les petits meublés et l’ouvrier est bien mieux loti là qu’ailleurs. Mais ce n’est pas pour autant le mode d’habitation sans problème auquel chaque travailleur devrait avoir droit en ce monde.

En règle générale, les petits garnis sont abominables. J’y ai dormi, et je sais de quoi je parle. Mais je ne m’attarderai pas sur eux, préférant m’étendre sur les garnis municipaux. Non loin de Middlesex Street, à Whitechapel, j’ai pénétré dans un tel établissement, presque uniquement habité par des ouvriers. L’entrée se faisait au moyen d’un escalier qui allait du trottoir jusqu’à la cave du bâtiment. Là, deux grandes pièces misérablement éclairées dans lesquelles des hommes étaient en train de faire la cuisine et de manger. J’avais moi-même l’intention de me faire cuire quelque chose, mais l’odeur insoutenable qui envahissait la pièce, m’avait coupé l’appétit, et je me contentai de regarder ce que faisaient les autres.

Un ouvrier, qui rentrait du travail, s’assit devant moi à la table en bois rugueuse, et commença son repas. Une poignée de sel jetée sur la table, qui n’était pas d’une propreté exagérée, lui servit de beurre. Il y trempait son pain, bouchée après bouchée, et l’arrosait ensuite de thé qu’il tirait d’un grand pot. Un morceau de poisson complétait son menu. Il mangeait en silence, ne regardant ni à gauche, ni à droite, ni devant lui, où je me trouvais. De part et d’autre, sur d’autres tables, d’autres hommes mangeaient dans le même silence. Il n’y avait pas le moindre brin de conversation dans toute la pièce. Une morne tristesse planait sur ce lieu mal éclairé. Beaucoup, parmi les convives, broyaient du noir devant les miettes de leur repas, et je me surpris à me demander, comme le jeune seigneur Roland[14], quel mal ils avaient bien pu commettre pour recevoir un tel châtiment.

De la cuisine me parvinrent les accents d’une vie plus gaie, et je m’aventurai vers le fourneau où les hommes faisaient cuire leur popote. Mais l’odeur que j’avais notée à l’entrée était encore plus forte ici, et un début de nausée me fit sortir précipitamment dans la rue pour y respirer un peu d’air frais.

À mon retour, je payai six pence pour une « cabine », pris mon reçu (un énorme jeton de cuivre), et montai au « fumoir ». Là, deux billards et plusieurs damiers servaient aux jeunes ouvriers, qui attendaient leur tour, tandis que plusieurs adultes étaient assis à fumer et à lire, ou bien à raccommoder leurs vêtements. Les jeunes riaient à gorge déployée, tandis que les vieux étaient tristes. En réalité, il y avait là deux types d’hommes, ceux qui savaient encore rire et ceux qui étaient abrutis d’alcool, et l’âge servait de frontière à ces deux catégories.

Pas plus que les deux autres caves, cette pièce ne pouvait être prise pour un « foyer ». Rien non plus ne pouvait rappeler ce que vous et moi connaissons sous le terme de « maison ». Sur les murs, on avait affiché les règlements absurdes et insultants qui dictaient aux hôtes leur conduite : à dix heures, les lumières devaient être éteintes et on devait aller se coucher. Il fallait alors redescendre dans la cave, remettre les jetons en cuivre à un colosse, qui était le portier, puis rejoindre les pièces du haut en remontant l’escalier. Je grimpai tout en haut du bâtiment, puis redescendis, en passant par plusieurs étages remplis d’hommes qui dormaient. Les « cabines » étaient ce qu’il y avait, de plus commode, chacune possédait un petit lit et une place suffisante pour se déshabiller. La literie était propre, et il n’y avait rien à redire ni sur les draps, ni sur le lit. Il n’y avait cependant aucune intimité possible, et l’on ne pouvait s’y sentir seul.

Pour avoir une idée précise d’un étage rempli de cabines, il suffit simplement d’agrandir les alvéoles en carton d’une caisse à œufs jusqu’à ce que chaque case mesure deux mètres cinquante de haut, ses autres dimensions à l’avenant, puis de placer cette caisse agrandie sur le plancher d’une grange. Il n’y a pas de plafond dans ces alvéoles à œufs, les cloisons sont très minces, et chaque ronflement des dormeurs et chaque mouvement des voisins vous arrivent en plein dans les oreilles. La cabine dans laquelle vous êtes installé ne vous appartient que pendant très peu de temps : au matin, on vous jette dehors. On n’a pas le droit d’y déposer sa valise, ni d’aller et venir comme on veut, ni de refermer la porte derrière soi, et rien n’est autorisé. Il n’y a pas de porte du tout, et si vous voulez séjourner dans cet hôtel du pauvre, il faut vous accommoder de toutes ces lois qui sont l’apanage des prisons et qui vous rappellent constamment que vous n’êtes rien, que vous n’avez pas la moindre individualité, que vous êtes un être inférieur.

Un homme qui travaille devrait avoir au moins une chambre bien à lui, où il puisse tirer la porte derrière lui et mettre à l’abri ce qui lui appartient, où il puisse s’asseoir, lire près de la fenêtre, ou regarder dans la rue, où il puisse aller et venir comme bon lui semble, où il puisse accumuler les autres objets personnels que ceux qu’il a dans ses poches, où il puisse suspendre les photographies de sa mère, de sa sœur, de sa fiancé, ou la photographie d’une danseuse ou celle d’un bouledogue, comme il en a envie — bref, un endroit qui soit bien à lui, et où il puisse dire : « Tout cela m’appartient, c’est mon château ! Le monde s’arrête là où commence le domaine dont je suis le seigneur et maître. » Cet homme aurait alors des chances d’être un bien meilleur citoyen et, son travail en bénéficierait.

Je me suis arrêté à l’un des étages de cet hôtel de pauvre, j’ai circulé de lit en lit, et j’ai regardé ceux qui y dormaient. La plupart étaient des jeunes hommes, de vingt à quarante ans (les vieux ne pouvaient pas se payer ce luxe et s’entassaient dans les asiles). J’ai regardé ces jeunes hommes, par douzaines, et ils semblaient être de braves types. Leurs visages auraient dus être destinés aux baisers des femmes, leurs cous à leurs étreintes. Comme tous les autres hommes, ils étaient capables d’aimer et faits pour l’amour. Le contact d’une femme libère l’homme, l’adoucit, et ils auraient eu besoin d’un tel réconfort et d’une telle douceur. Mais, au contraire, ils devenaient chaque jour plus endurcis. Je me demandais où ils auraient pu trouver toutes ces femmes aimantes, lorsque j’entendis le « rire empuanti d’alcool d’une prostituée ». Leman Street, Waterloo Road, Piccadilly, le Strand avaient fourni la réponse à ma question, je savais maintenant où on pouvait les découvrir.




CHAPITRE XXI

L’INCERTITUDE DU LENDEMAIN


J’ai discuté l’autre jour avec un homme qui en avait vraiment très gros sur le cœur. Sa femme lui avait fait un tort immense, et la loi aussi. S’il avait raison ou tort, ce n’était pas ça qui était important, mais on devait constater, et c’était là l’essentiel, que sa femme avait obtenu une séparation, et qu’il avait été condamné à verser dix shillings par semaine pour elle et ses cinq enfants. « Dites-moi donc, me disait-il, ce qui lui arrivera si un beau jour je ne peux plus payer ces dix shillings ? Admettons que je sois victime d’un accident, et que je sois obligé d’arrêter de travailler, une hernie, des rhumatismes ou bien le choléra, par exemple. Qu’est-ce qu’elle va devenir, hein, qu’est-ce qu’elle va devenir ? »

Il me racontait tout cela d’un air immensément triste. Puis il remua la tête et continua : « Elle ne pourra plus rien faire, tout au plus aller à l’asile. Et si elle ne se décide pas à y aller, ça sera encore pire. Tenez, venez avec moi, et je m’en vais vous montrer tout un tas de bonnes femmes qui couchent dans la rue. Hein ! qu’est-ce qu’elle sera s’il m’arrive quelque chose, à moi et à mes dix shillings ».

Cet homme savait très bien ce qui allait se passer. Il avait une connaissance suffisamment précise de la situation pour savoir que la nourriture et le gîte de sa femme ne tenaient qu’à un fil, et que tout cesserait pour elle le jour où il ne pourrait plus travailler, ou devrait travailler moins. Si l’on reporte cette supposition sur une plus grande échelle, on se rend bien compte que la même chose peut arriver à des centaines de milliers, à des millions d’hommes et de femmes qui vivent ensemble, et s’unissent dans la recherche de la nourriture et d’un toit.

Les chiffres ont vraiment de quoi nous effrayer :

1 800 000 Londoniens vivent soit pauvrement, soit misérablement, et 1 000 000 d’entre eux oscillent entre leur misérable salaire hebdomadaire et le dénuement. Dans toute l’Angleterre et le pays de Galles, dix-huit pour cent de la population dépendent des œuvres charitables, tandis qu’à Londres le taux monte à vingt et un pour cent. Entre vivre de charité, et être totalement dénué de ressources, il y a une grande différence, bien que Londres aide 123 000 pauvres, ce qui constitue la population entière d’une grande ville. Un quart des Londoniens meurt dans les asiles publics, tandis que 939 habitants sur mille, dans le Royaume-Uni, meurt dans la misère. 8 000 000 d’individus se battent pour ne pas mourir de faim, et à ce chiffre il faut ajouter 2 000 000 de pauvres bougres qui vivent sans aucun confort, dans le sens le plus élémentaire et le plus strict du mot.

Il est intéressant d’entrer dans les détails sur les habitants de Londres qui meurent de pauvreté. En 1886, et jusqu’en 1893, le pourcentage des pauvres était moins grand à Londres que dans le reste du pays, mais depuis 1893, et dans les années qui ont suivi, la situation a complètement basculée, et il y a actuellement un pourcentage de pauvres plus important à Londres que dans tout le reste de l’Angleterre. Les chiffres que je cite ci-dessous sont extraits du Rapport Général de l’État Civil pour 1886 :

sur 81 951 morts à Londres en 1884 :

dans les asiles pour pauvres : 9 909

dans les hôpitaux : 6 559

dans les asiles d’aliénés : 278

Total dans les refuges publics : 16 746

Commentant ces chiffres, un écrivain socialiste ajoutait : « Si l’on considère que, dans ce nombre, il y a relativement peu d’enfants, il est probable que l’on amène pour mourir à l’asile un adulte de Londres sur trois, et la proportion est naturellement beaucoup plus importante dans la classe des travailleurs manuels. »

Ces chiffres servent à démontrer combien le travailleur moyen est proche de la pauvreté. Il y a plusieurs causes qui font qu’on est pauvre. Une petite annonce, par exemple, comme celle-ci que je viens de trouver dans le journal d’hier matin :

« Recherchons employé de bureau connaissant la sténographie, la dactylographie et pouvant facturer.

Salaire, dix shillings ($ 2,50) par semaine. Écrire à, etc… »

Et dans le journal d’aujourd’hui, je lis l’histoire d’un employé de trente-cinq ans et pensionnaire d’un asile pour pauvres, envoyé devant les juges pour non-accomplissement de son travail. Il prétend qu’il a toujours fait ce qu’on lui demandait depuis son entrée à l’asile, mais que, lorsque le directeur l’a envoyé casser des cailloux, ses mains se sont couvertes d’ampoules et qu’il a été obligé d’arrêter son travail. Il n’avait jamais utilisé, dans toute sa vie, d’instrument plus lourd qu’un porte-plume, selon ses dires, mais les juges n’ont rien trouvé de mieux que de le punir, lui et ses mains pleines d’ampoules, à une semaine de travaux forcés.

La vieillesse naturellement est un champ de recrutement formidable pour la pauvreté. Et puis il y a aussi l’accident, l’imprévu, la mort ou bien l’incapacité du mari, du père, ou de celui qui gagne le pain. Prenons le cas d’un homme marié, avec trois enfants, vivant sur la sécurité précaire de vingt shillings par semaine — il y a des centaines de milliers de familles qui vivent comme cela à Londres. Évidemment, on dépense jusqu’au moindre penny, ce qui fait que ce salaire d’une seule livre par semaine est une sorte de limite, pour cette famille, entre la pauvreté et la famine. Si l’accident arrive, et que le père est renvoyé, qu’advient-il ? Une mère avec trois gosses ne peut strictement rien faire, ou tout au moins pas grand-chose. Elle doit ou bien faire entretenir ses enfants par la société en tant que pauvres, pour se libérer elle-même et travailler à sa convenance, ou bien se faire exploiter pour des travaux à domicile dans le bouge infâme qu’elle aura pu obtenir avec la modicité de ses gages. Avec ce travail à domicile, les femmes mariées qui suppléent à l’insuffisance de leurs maris, ou bien les femmes célibataires qui n’ont qu’elles-mêmes à faire misérablement subsister, on a vite fait de faire le tour de l’échelle des salaires. Elle est d’ailleurs si basse que la mère et ses trois enfants ne peuvent vivre que comme des animaux, en se nourrissant du strict minimum pour ne pas mourir de faim — jusqu’à ce qu’ils soient tellement affaiblis que la mort vienne mettre un terme à leurs souffrances.

Pour démontrer que cette femme, avec ses trois enfants à charge, ne peut absolument pas survivre avec les salaires de misère qu’elle touchera de son travail à domicile, je découpe dans les journaux récents les deux cas suivants :

Un père écrit avec indignation que sa fille et une de ses amies reçoivent 8, ½ pence par grosse pour fabriquer des boîtes. Elles font quatre grosses par jour. Elles dépensent 8 pence pour aller chercher la marchandise, 2 pence pour les timbres, 2,½ pence pour la colle, 1 penny pour la ficelle — si bien que tout ce qu’elles gagnent à elles deux correspond seulement à 1 shilling 9 pence, soit 10,½ pence pour chacune d’elle.

Voyons le second cas : devant le comité d’administration de l’Assistance Publique, il y a quelques jours, une vieille femme de soixante-douze ans s’est présentée pour demander du secours. Son travail consistait à fabriquer des chapeaux de paille, mais elle a été forcée de s’arrêter à cause du prix qu’elle recevait pour ses chapeaux, soit 2 pence ¼ pour chacun. Et encore, elle devait fournir la paille, les garnitures, et faire les chapeaux !

Cette mère et ses trois enfants dont nous considérions le cas ne se sont rendus coupables d’aucun crime pour qu’on les punisse ainsi, ils n’ont vraiment rien fait de mal — le drame est arrivé, et c’est tout — le mari, le père, celui qui gagnait de quoi se nourrir, enfin, a été renvoyé, on ne peut rien contre ça, c’est tout à fait imprévisible. Une famille a un pourcentage donné d’échapper à l’Abîme, et un autre pourcentage donné d’y être précipité. Ce pourcentage peut être étudié par une statistique froide et sans âme, mais les quelques chiffres que nous allons citer ici trouvent tout naturellement leur place dans ces pages.

Sir À. Forwood a calculé que :

1 ouvrier sur 1 400 est tué chaque année.

1 ouvrier sur 2 500 est invalide à cent pour cent.

1 ouvrier sur 300 est partiellement mutilé de façon permanente.

1 ouvrier sur 8 est rendu incapable de travailler pendant trois ou quatre semaines.

Ce ne sont là que les accidents du monde industriel. La forte mortalité des gens qui vivent dans le Ghetto est un facteur très important dans ces statistiques — l’âge moyen de vie des gens des quartiers ouest est de cinquante-cinq ans, alors que celui des habitants des quartiers est n’est que de trente ans. En d’autres termes, dans les quartiers ouest, on a pratiquement deux fois plus de chances de vivre que dans l’est. Vous me faites rigoler avec la guerre ! La mortalité pendant les événements d’Afrique du Sud et des Philippines devient ici parfaitement dérisoire. En plein cœur de la paix c’est ici que l’on verse du sang à flots, et les règles de la guerre civilisée ne jouent pas ici, car les femmes, les enfants, les bébés qui ne savent pas encore marcher sont tués avec autant de férocité que les hommes. La guerre ! En Angleterre, chaque année, 500 000 hommes, femmes ou enfants, employés dans diverses industries, sont tués ou rendus invalides, ou bien blessés ou estropiés jusqu’à la fin de leur vie.

Dans les quartiers de l’ouest de Londres, dix-huit pour cent des enfants meurent avant d’avoir atteint leur cinquième année — dans l’est, ce pourcentage monte à cinquante-cinq. Et il y a des rues, à Londres, où, sur cent enfants nés dans l’année, cinquante meurent avant d’avoir eu un an, et des cinquante qui survivent, vingt-cinq meurent avant cinq ans. C’est un massacre, direz-vous. Hérode n’a jamais été aussi loin dans la tuerie.

Le fait que l’industrie cause de plus grands ravages chez les êtres humains que les batailles, va vous le prouver par l’extrait suivant. Il provient d’un récent rapport du Directeur Médical de Liverpool — mais ce rapport n’est pas seulement valable que pour la région de Liverpool, naturellement.

« Dans beaucoup de cas, peu ou pas de lumière pénètre dans les cours, et l’atmosphère à l’intérieur des habitations est toujours viciée, ceci étant principalement dû au fait que les murs et les plafonds sont saturés par l’absorption des exhalaisons des occupants par leurs matériaux poreux pendant de nombreuses années. Un témoignage significatif sur l’absence de lumière solaire dans ces cours nous est fourni par le geste du Comité des Parcs et des Jardins, qui, désireux d’améliorer l’habitat des classes les moins favorisées, avait pensé leur donner, à titre de cadeaux, des fleurs en pots et des plateaux en fer pour les accrocher aux fenêtres. Mais rien de tout cela n’a pu être fait, car les fleurs et les plantes qu’on avait préparées, étant si sensibles à l’environnement malsain, qu’elles n’auraient pu survivre. »

M. George Haw a réuni les chiffres suivants sur les trois paroisses St. George (à Londres).

Surplus de population / Morts (sur 1 000 habitants)

St. George’s West : 10 / 13,2

St. George’s South : 35 / 23,7

St. George’s East : 40 / 26,4

Il y a aussi les « emplois dangereux » dans lesquels on compte d’innombrables travailleurs. Leur chance de vie est vraiment très précaire — bien plus que celle du soldat du vingtième siècle. Dans les emplois du textile, dans la préparation du lin, les pieds et les vêtements humides sont cause d’un taux inhabituel de bronchites, de pneumonies et de rhumatismes graves, et dans les emplois affectés au cardage et à la filature, la fine poussière produit des maladies généralement pulmonaires. La femme qui commence à carder à dix-sept ou dix-huit ans est démolie et littéralement mise en pièces vers sa trentième année. Les travailleurs de la chimie, sélectionnés parmi les hommes les plus musclés qui puissent exister, ne vivent pas, en moyenne, plus de quarante-huit années.

Le Docteur Arlidge, du Syndicat de la Poterie, nous explique que la poussière que respirent les potiers ne les font jamais mourir de mort subite, mais que peu à peu, les années passant, elle s’installe avec de plus en plus d’insistance dans les poumons, formant insensiblement une sorte de cuirasse en plâtre à l’intérieur de ceux-ci. La respiration devient alors de plus en plus difficile, pour finalement cesser. Les poussières d’acier, de cailloux, de terre, d’alkali, de laine, tuent bien plus sûrement que les balles de fusil et de mitrailleuse. La poussière la plus nocive est celle du plomb. Voici maintenant la description du calvaire qui attend la jeune fille saine et en pleine santé qui frappe un jour à la porte d’une plomberie, pour y chercher du travail.

Après s’être exposée plus ou moins aux poussières de plomb, elle devient anémique. Ses gencives portent des traces minuscules, de couleur bleuâtre, mais, comme par bonheur ses dents sont solides et solidement implantées dans ses gencives, on voit à peine ces traces. Avec cette anémie, elle se met à dépérir, mais d’une façon tellement insensible que même ses proches ne peuvent s’en apercevoir. La maladie, cependant, grandit, elle a de fréquents maux de tête, de plus en plus violents. Ceux-ci s’accompagnent généralement de troubles visuels, qui vont même par moments jusqu’à une cécité complète, heureusement sans suite. Cette jeune fille passera, aux yeux de ses amis et de son médecin, pour une hystérique de l’espèce la plus commune — mais cette maladie s’amplifie sans prévenir, et la jeune fille est soudain la proie de convulsions incontrôlables. Celles-ci commencent généralement par le visage, puis descendent sur un seul bras, s’attaquent à la jambe qui est du même côté, jusqu’à ce qu’une forme d’épilepsie généralisée fasse son apparition. Il s’ensuit souvent une perte de la connaissance, suivie d’une série de convulsions de plus en plus violentes, qui se terminent par la mort. Si par hasard elle recouvre complètement ou partiellement sa conscience, ce peut être pour quelques minutes, quelques heures ou quelques jours, durant lesquels elle aura un très violent mal de tête, elle sera alors très nerveuse et délirera, comme si elle était en proie à la folie furieuse, ou bien elle restera hébétée et prostrée, comme dans les états de mélancolie cliniques — il faut alors la secouer lorsqu’elle se met à délirer et tient des propos incohérents. Absolument sans prévenir, sinon que le pouls, qui est devenu presque imperceptible, et avec un nombre de battements presque normaux, se met soudain à battre la chamade — elle a alors une autre convulsion, qui sera la dernière. Elle peut aussi passer dans un état comateux dont elle ne reviendra jamais. Dans un autre cas, les convulsions disparaissent peu à peu, ainsi que le mal de tête, et la malade revient à elle. Elle s’apercevra alors qu’elle a complètement perdu la vue, une perte qui peut être soit temporaire, soit permanente.

Voici maintenant quelques cas spécifiques d’intoxication par les poussières de plomb :

« Charlotte Rafferty, une belle jeune femme dans la fleur de l’âge, douée d’une magnifique constitution — elle n’avait jamais eu un seul jour de maladie de toute sa vie — vint un jour travailler dans une plomberie. Les convulsions la surprirent au pied d’une échelle dans l’atelier. Le Docteur Oliver l’examina, nota cette ligne bleuâtre sur ses gencives, révélatrice du mal dont elle était atteinte. Il savait que les convulsions reprendraient sous peu, ce qui était inévitable, et devait provoquer sa mort. »

« Mary Ann Toler — dix-huit ans. Elle n’avait jamais eu une seule attaque de sa vie, et ayant été prise de convulsions par trois fois dans l’usine, elle dut quitter son travail définitivement. Avant d’avoir atteint sa dix-neuvième année, elle montra tous les symptômes de l’empoisonnement par le plomb, elle eut des attaques, avec de l’écume au bord des lèvres, et elle mourut. »

« Mary A., une femme d’une vigueur extraordinaire, avait travaillé dans la même usine pendant vingt ans consécutifs, sans jamais avoir de coliques, à une exception près. Ses huit enfants sont tous morts de convulsions en bas âge. Un matin, alors qu’elle brossait ses cheveux, elle perdit soudain le contrôle de ses deux bras. »

« Eliza H., vingt-cinq ans. Après seulement cinq mois passés dans l’usine, elle fut saisie de coliques. Elle entra dans une autre plomberie (après avoir été renvoyée de la première) et y travailla sans interruption pendant deux années. Puis les premiers symptômes revinrent, elle eut d’autres convulsions, et mourut en deux jours d’empoisonnement aigu par le plomb. »

M. Vaughan Nash, parlant de la génération qui monte, dit : « Les enfants des ouvrières des plomberies entrent dans le monde, en règle générale, pour y mourir presque aussitôt des convulsions provoquées par l’empoisonnement par le plomb. Ou bien ils meurent prématurément, ou bien ils meurent dans la première année. »

Pour finir, permettez-moi de vous citer le cas d’Harriet À. Walker, une jeune fille de dix-sept ans, morte alors qu’elle nourrissait un vain espoir sur le vaste champ de bataille de l’industrie. Elle était employée comme brosseuse d’ustensiles en émail, matière où l’on trouve du plomb. Son père et son frère étaient chômeurs. Elle cachait sa maladie, marchait dix kilomètres aller et retour chaque jour pour travailler à l’usine, gagnait sept ou huit shillings par semaine, et finit par mourir à dix-sept ans.

La crise économique, elle aussi, est un facteur important de la précipitation des travailleurs dans les Abîmes. Avec un salaire hebdomadaire minable à se partager entre toute la famille, qui amène fatalement tous les éléments de celle-ci au bord de la pauvreté, un repos forcé d’un mois est synonyme de privations et d’épreuves insurmontables, et qui laissent de telles traces que leurs victimes ne s’en relèveront pas, même s’ils peuvent reprendre leur travail. Actuellement, les quotidiens font état d’un rapport de la branche de Carlisle du Syndicat des Dockers, qui déclare que la plupart des hommes, dans les mois passés, n’ont pas reçu un salaire hebdomadaire dépassant quatre ou cinq shillings. C’est le manque d’activités dans les chantiers navals de Londres qui est responsable de la modicité de ces salaires.

Le jeune ouvrier, ou la jeune ouvrière, ou le couple marié ne peuvent avoir aucune assurance de vivre d’une façon heureuse ou même en bonne santé lorsqu’ils seront plus âgés. Ils ne peuvent même pas tabler sur leur vieillesse. En travaillant comme ils le font, ils ne peuvent en aucun cas assurer leur avenir, qui repose uniquement sur une question de chance — dont ils ne sont pas responsables. Toutes les précautions qu’ils peuvent prendre, toutes les ruses par lesquelles ils essayeront de contourner le danger n’y feront rien. S’ils demeurent sur le champ de bataille industriel, il leur faut en tenir compte, et s’assurer contre les coups malheureux. Naturellement, s’ils sont énergiques et n’ont pas de famille à nourrir, ils peuvent se sauver du champ de bataille industriel. Dans ce cas, la meilleure chose qu’un homme puisse faire, c’est de s’engager dans l’armée. Pour une femme, elle deviendra infirmière de la Croix-Rouge, ou rentrera au couvent. Mais dans ces deux cas, ils devront renoncer à la douceur d’un foyer, aux enfants, à tout ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue, et enlève à la vieillesse le spectre du cauchemar.




CHAPITRE XXII

LE SUICIDE


Avec une vie aussi précaire et si peu de chances d’accéder à un bonheur futur, il est inévitable qu’on fasse bon marché de l’existence, et que le suicide soit une chose tellement ordinaire qu’il devient impossible d’ouvrir un journal sans qu’il en soit fait quelque cas. On ne prend pas plus au sérieux, dans les tribunaux de police, le cas d’une personne qui a tenté de mettre fin à ses jours qu’une vulgaire affaire d’ivresse publique, qu’on traite avec la même rapidité et la même indifférence.

Je me souviens d’avoir assisté à une affaire de ce genre, au Tribunal de la Tamise. J’ai une très bonne vue, et je peux m’enorgueillir de bien entendre, j’ai également une connaissance assez complète des hommes et des choses, mais je dois avouer que je fus littéralement « soufflé » par la vitesse avec laquelle les ivrognes, les débauchés, les vagabonds, ceux qui battaient leurs femmes ou faisaient du tapage nocturne, les voleurs, les receleurs, les joueurs et les prostituées passaient à travers la grande machine qu’est la justice. La barre, qui se trouvait en plein centre du tribunal, là où la lumière est la plus intense, voyait se succéder femmes, hommes et enfants à une vitesse que n’égalait que celle des condamnations qui tombaient des lèvres du juge.

J’en étais encore à réfléchir sur le cas d’un receleur poitrinaire qui pour sa défense prétextait son incapacité de travailler, et la nécessité de nourrir sa femme et ses enfants, et s’était vu octroyer une année de travaux forcés, quand un jeune garçon d’une vingtaine d’années lui succéda à la barre. Je pus saisir au vol son nom, « Alfred Freedman ». Mais l’accusation qu’on portait contre lui m’échappa. Une grosse mémère arriva à la barre en se dandinant, et commença sa déposition. J’appris ainsi qu’elle était la femme du gardien de l’écluse Britania. C’était la nuit, un « plouf » dans l’eau. Elle court à l’écluse pour y trouver l’accusé qui se débattait dans la Tamise.

Je détachais d’elle mon regard, pour le porter vers le jeune homme. C’était donc ça, « suicide manqué ». Il se tenait immobile à la barre, les yeux éblouis par la lumière crue dans laquelle il se trouvait, son opulente chevelure brune retombant en broussaille sur son front. Son visage, hâve et décharné, avait cependant gardé un petit air enfantin.

« Oui, votre Honneur, disait la femme du gardien d’écluse, aussi vite que je faisais pour le tirer de l’eau, il faisait exprès de se laisser couler. J’ai dû appeler au secours. Quelques ouvriers qui passaient par-là m’ont donné un coup de main, et, finalement, nous l’avons repêché et puis on l’a conduit à la police. »

Le juge complimenta la femme sur la vigueur de ses biceps, et un rire déferla parmi l’auditoire. Mais moi, tout ce que je voyais là, c’était un garçon de vingt ans à peine, au seuil de l’existence, et qui faisait exprès de se laisser couler dans l’eau bourbeuse pour y mourir, et tout cela ne prêtait certes pas à rire.

Un homme vint ensuite se présenter à la barre pour témoigner des bons antécédents du jeune garçon, et présenter quelques circonstances atténuantes. Il était, ou avait été, je ne sais plus, quelque chose comme le contremaître du garçon. Alfred était un brave gosse, mais il avait chez lui de gros ennuis. L’argent manquait, et sa mère était tombée malade. Alors il prit les choses à cœur, et travailla bien au-dessus de ses forces, tant qu’il en perdit la santé, et qu’il devint, du coup, impropre à tout travail. En tant que contremaître, lui, dans l’intérêt de sa propre réputation, et devant le travail de plus en plus mauvais du garçon, avait été obligé de lui demander sa démission.

« Quelque chose à dire ? » demanda brusquement le juge.

Le garçon dans le box murmura quelque chose d’incompréhensible. Il était toujours ébloui par la lumière.

« Que dit-il, garde ? » interrogea le juge avec impatience.

Le grand gaillard en bleu pencha son oreille vers les lèvres de l’accusé, et répondit à haute voix : « Il dit qu’il regrette beaucoup, votre Honneur. »

« Renvoyé à une autre audience », dit son Honneur. Et le cas suivant était déjà en route, le premier témoin venant tout juste de prêter serment. Le jeune garçon, toujours ébloui et les yeux toujours hagards, sortit avec son geôlier. Le tout avait duré cinq petites minutes, du commencement à la fin.

Maintenant deux brutes épaisses dans le box des accusés essayaient de se rejeter la responsabilité de la possession d’une canne à pêche volée, qui devait bien valoir une dizaine de sous.

Le grand inconvénient, pour tous ces pauvres bougres, c’est qu’ils ne savent pas comment en terminer avec la vie, et sont obligés de faire deux ou trois tentatives avant d’y arriver. Cette façon d’agir est une source d’ennuis sans fin pour les constables et les juges, et quelquefois, ils ne se gênent pas pour le leur dire, et réprimandent vertement les accusés pour l’inefficacité de leurs essais. Par exemple, M. R. S…, qui préside l’un des tribunaux de Londres, dans l’affaire Ann Wood, l’autre jour. Celle-ci avait essayé de mettre fin à sa vie en se jetant dans le canal. « Si vraiment vous aviez l’intention de le faire, pourquoi ne l’avez-vous pas fait, une bonne fois pour toutes », lui dit M. R. S…, avec une sincère indignation. « Pourquoi ne pas vous être jetée à l’eau et en finir, au lieu de nous donner tous ces soucis et de venir nous ennuyer ici ? »

La pauvreté, la misère et la crainte de l’asile sont les causes principales du suicide parmi les classes laborieuses. « Je me noierais, plutôt que d’entrer à l’asile », avait annoncé une certaine Ellen Hughes, âgée de cinquante-cinq ans. Mercredi dernier, on a ouvert une enquête après la découverte de son cadavre, à Shoreditch. Son mari est venu tout exprès de l’asile d’Islington, pour témoigner. Il a raconté qu’il avait été marchand de fromages, mais que son affaire avait périclité, que la pauvreté l’avait conduit à l’asile, mais que sa femme avait refusé de l’y suivre.

On l’avait aperçue vers une heure du matin, et, trois heures plus tard, on avait retrouvé son chapeau et sa veste sur le chemin de halage du canal du Régent. Un peu plus tard, on a repêché son corps de la Tamise. Verdict : Suicide pendant une crise de folie passagère.

De tels verdicts sont un crime contre la vérité. La Loi est un mensonge, et à travers elle les hommes mentent sans aucune pudeur. Par exemple, cette malheureuse femme, qui, abandonnée et méprisée de tous, sans parents et sans amis, avait avalé une certaine dose de laudanum, après en avoir fait absorber une autre à son bébé. Le bébé était mort, mais elle s’en était tirée avec quelques semaines d’hôpital. On la condamna, pour meurtre, à dix ans de travaux forcés. Comme elle s’était rétablie et n’avait pas réussi à mourir, la Loi la tenait pour responsable de ses actes. Mais si elle avait été morte, la même Loi aurait déclaré qu’elle avait été sous le coup d’une crise de folie passagère.

Considérons maintenant le cas d’Ellen Hughes Hunt. On aurait tout aussi bien pu prétendre que son mari souffrait d’une crise de folie passagère lorsqu’il avait décidé d’entrer à l’asile d’Islington, comme on a dit qu’elle souffrait de cette même folie passagère lorsqu’elle s’est jetée dans le canal du Régent. Lequel de ces deux séjours est préférable à l’autre, c’est une question de point de vue et d’appréciation. Si j’avais été dans une situation similaire, de tout ce que je sais maintenant des canaux et des asiles, je crois bien que j’aurais choisi le canal. Et je ne pense pas être plus fou qu’Ellen Hugues Hunt, que son mari, et que tout le reste de l’humanité.

On ne suit plus avec autant de fidélité naturelle, de nos jours, ce vieil instinct de conservation. L’homme est devenu une créature raisonnable, et peut, grâce à son intelligence, se cramponner à la vie ou bien y renoncer, selon que cette vie lui promet de grands bonheurs ou de grandes peines. J’ose prétendre que Ellen Hughes Hunt, frustrée et escroquée de toutes les joies de l’existence après avoir passé cinquante-deux années à travailler comme une esclave, avec comme seul avenir toutes les horreurs de l’asile, a au contraire fait preuve de beaucoup de bon sens et de pondération lorsqu’elle s’est jetée dans le canal. Bien plus, j’ose affirmer que le jury aurait fait preuve de sagesse en présentant un verdict accusant la société de folie passagère, pour avoir permis à Ellen Hughes Hunt d’être frustrée et escroquée de toutes les joies de l’existence qu’auraient dû lui procurer cinquante-deux années de travail acharné.

Folie passagère ! Ces deux mots sont maudits, ce sont des mensonges du langage derrière lesquels les gens qui ont le ventre plein et le dos bien au chaud, sous leurs belles chemises, s’abritent et se soustraient à la responsabilité de leurs frères et de leurs sœurs, qui, eux, ont le ventre vide et n’ont pas de belles chemises à se mettre.

Je cite, extrait d’un numéro de l’Observer, un journal de l’East End, les exemples suivants, qui ne sont pas exceptionnels :

« Un soutier de bateaux, nommé Johnny King, était accusé d’avoir tenté de se suicider. Mercredi dernier, il s’est présenté au commissariat de police de Bow, et déclara qu’il avait avalé une quantité assez importante de pâte de phosphore, parce qu’il était sans le sou, et n’arrivait pas à trouver du travail. On fit alors entrer King, et on lui administra un émétique, qui lui fit rejeter une grande quantité de poison. L’accusé déclare maintenant qu’il regrette beaucoup. Il a seize ans, a un caractère agréable, mais est incapable de trouver du travail. M. Dickinson a demandé à ce que l’accusé soit confié à l’assistance sociale pour qu’elle s’occupe de lui. »

« Timothy Warber, trente-deux ans, a vu son jugement renvoyé à huitaine pour la même accusation. Il avait sauté dans l’eau du haut du phare de la jetée, et quand on l’a repêché, il a prétendu qu’il avait réellement eu l’intention de se suicider. »

« Une jeune fille d’un très bon genre, nommée Ellen Gray, a vu elle aussi son jugement renvoyé à huitaine. Elle était accusée comme dans le cas précédent, d’avoir essayé de se donner la mort. Vers huit heures et demie, dimanche matin, le Constable 834 K a trouvé l’accusée étendue sous une porte, dans Benword Street, et elle était dans un état de somnolence très suspect. Elle tenait une bouteille vide à la main, et a reconnu que deux ou trois heures auparavant, elle avait avalé du laudanum. Comme elle était manifestement malade, on a prévenu le médecin divisionnaire qui, lui ayant fait prendre du café, a demandé à ce qu’on la tienne éveillée. Lorsque la prévenue a été accusée, elle a déclaré que ce qui l’avait amenée à vouloir mettre un terme à sa vie, c’est qu’elle s’était trouvée sans logement et sans amis. »

Je ne prétends pas que tous les gens qui se suicident sont en pleine possession de toutes leurs facultés, et je ne me porte pas garant de la santé morale de tous ceux qui ne se suicident pas. L’insécurité de la nourriture et l’incertitude d’un abri pour la nuit, à ce propos, sont des facteurs principaux de l’aliénation mentale. Les marchands des quatre-saisons, les camelots et les colporteurs, une classe de travailleurs qui vivent au jour le jour, bien plus que tous les autres travailleurs, constituent le pourcentage le plus élevé de ceux qui remplissent les asiles d’aliénés. Parmi les hommes, chaque année, 26,9 pour dix mille deviennent fous, tandis que chez les femmes, le pourcentage est encore plus élevé, 36,9. D’un autre côté, chez les militaires, qui ont au moins le gîte et la nourriture assurés, 13 individus sur 10 000 deviennent fous, et chez les fermiers et les gens de la campagne, on ne trouve que 5,1 fous sur 10 000. Ainsi donc, un marchand ambulant a deux fois plus de risques de perdre la raison qu’un soldat, et cinq fois plus qu’un agriculteur.

Le chagrin et la misère sont aussi deux causes puissantes pour déranger le cerveau et conduire les gens soit à l’asile d’aliénés, soit à la morgue ou encore à la potence. Lorsqu’un accident arrive, et que le père ou le mari, malgré tout l’amour qu’il porte à sa femme et à ses enfants, malgré sa volonté de retravailler, n’arrive pas à se réemployer, il suffit de peu de chose pour que sa raison chancelle, et que la flamme de son cerveau vacille. Surtout si son corps est affaibli par la malnutrition, et que son esprit est déchiré par la vue de sa femme qui souffre, et de ses chers enfants.

« C’est un bel homme, avec d’abondants cheveux noirs, des yeux expressifs, un nez et un menton finement ciselés. » C’est dans ces termes que le reporter de mon journal décrivait Frank Cavilla, le jour où il a comparu au banc des accusés, ce triste mois de septembre, « vêtu d’un costume gris, très usé, et ne portant pas de faux col ».

Frank Cavilla exerçait, à Londres, la profession de décorateur d’appartements. Il a la réputation d’être un bon ouvrier, régulier dans son travail, sobre, et tous ses voisins sont d’accord pour reconnaître qu’il était un gentil mari et un père attentionné.

Sa femme, Hannah Cavilla, était elle aussi grande, belle et n’avait que peu de soucis. Elle veillait à ce que ses enfants arrivent bien propres et bien lavés (tous les voisins ont pu le constater) à l’école primaire communale de la rue Childeric. Et ainsi, avec un tel mari, qu’elle dorlotait, qui avait un travail régulier et ne buvait pas, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes et l’on mettait souvent les petits plats dans les grands.

C’est alors que le malheur se produisit. Frank Cavilla travaillait pour le compte d’un certain M. Beck, entrepreneur, qui le logeait dans l’une de ses maisons sur la route de Trundley. M. Beck fut jeté à bas de son cabriolet, et fut tué sur le coup. La cause de cet accident était un cheval fougueux, et, à cause de la mort de M. Beck, Cavilla dut chercher un nouvel emploi, et une nouvelle maison.

Cela s’est passé il y a dix-huit mois. Pendant dix-huit mois, il s’est battu comme un pauvre diable. Il avait bien trouvé quelques chambres dans une petite maison sur la route de Batavia, mais n’arrivait pas à joindre les deux bouts. Il ne pouvait pas obtenir de travail régulier, ce qui l’obligeait à prendre un peu tout ce qui se présentait, et il voyait sa femme et ses quatre enfants dépérir sous ses yeux. Lui-même ne mangeait pas à sa faim, il était devenu très maigre, puis tomba malade. C’était il y a trois mois, et ils n’avaient plus rien à manger. Ils ne se plaignaient pourtant pas, ne disaient pas un mot, mais entre pauvres, on se comprend sans parler. Les ménagères de la route de Batavia leur faisaient porter de la nourriture, mais les Cavilla étaient si respectables que tout se passait anonymement, mystérieusement, de façon à ne pas heurter leur fierté.

La catastrophe était arrivée. Il avait combattu, il s’était privé et avait souffert comme un diable ces dix-huit derniers mois. Il s’était réveillé un beau matin de septembre, à l’aube, avait ouvert son grand couteau de poche, et avait froidement tranché la gorge de sa femme, Hannah Cavilla, qui avait trente-trois ans, puis celle de son fils aîné Frank, âgé de douze ans. Il égorgea ensuite son deuxième fils, Walter, huit ans, puis sa fille Nellie, quatre ans, et, pour terminer, son dernier-né, Ernest, qui n’avait que seize mois. Il passa le reste de la journée à veiller ses morts jusqu’au soir, lorsque la police arriva. Il leur dit de glisser un penny dans la fente du compteur à gaz, pour qu’ils puissent avoir de la lumière pour voir.

Frank Cavilla se tenait debout devant le tribunal, avec son petit costume gris très élimé, et sans faux col. C’était un bel homme, à l’abondante chevelure noire, aux yeux expressifs, au nez et au menton délicatement ciselés, et dont la lèvre supérieure s’ornait d’une moustache soyeuse.




CHAPITRE XXIII

LES ENFANTS


« Lorsque la maison est un taudis,
et que l’on se vautre dans la boue comme des bêtes
On oublie que le monde est beau. »

Le seul spectacle agréable dans l’East End, c’est celui des enfants qui dansent dans la rue sur les chansons de l’orgue de Barbarie. Il faut les voir, les plus jeunes et les plus âgés — ils se balancent et font de petits pas, enveloppant le tout de mimiques adorables et d’inventions pleines de grâce. Leurs petits corps bondissent joyeusement, et décrivent des rythmes qu’on n’apprend pas dans les écoles de danse.

J’ai eu l’occasion de parler avec ces enfants, ici et là, et j’ai été frappé par leur intelligence qui dépasse, en certains domaines, celle des autres enfants. Leur petite imagination est toujours en mouvement, et ils ont une facilité étonnante pour se lancer dans le royaume du rêve et de la fantaisie. Une vie tumultueuse déferle dans leurs veines. Ils se délectent dans la musique, dans le mouvement, dans la couleur, et très souvent cachent sous leurs haillons et sous leur saleté les traits d’un visage très fin ou la beauté d’un corps gracile.

Mais Londres possède aussi son Joueur de Flûte, qui les fait disparaître. On ne les revoit plus jamais, et tout ce qui peut nous faire souvenir d’eux s’efface à jamais. Il est inutile de les rechercher parmi les jeunes gens — là, il n’y a que figures renfrognées et laides, corps rabougris, et les esprits sont devenus abrutis et hébétés. La grâce, la beauté, l’imagination, et tout ce qui faisait la rapidité du muscle et de l’esprit, tout cela est parti comme par enchantement. Bien sûr on peut voir de temps à autre une femme, pas forcément vieille, mais toute déformée et tordue à cause de son état de femme, toute bouffie d’alcool, retrousser ses hardes crottées et se mettre à exécuter quelques pas de danse grotesques et lourdauds sur le pavé de la rue. C’est le signe qu’elle a été dans le temps l’un de ces enfants qui dansaient au son de l’orgue de Barbarie, mais ces enjambées ridicules et pesantes sont tout ce qui reste des promesses de l’enfance. Dans les profondeurs lointaines de son cerveau, elle a vu passer rapidement le souvenir de la petite fille qu’elle avait été jadis. La foule s’est rapprochée, et les fillettes se sont mises à danser autour d’elle, avec toute la grâce qu’elle ne peut plus retrouver, elle, mais que son corps essaye de parodier. Elle s’arrête alors pour reprendre son souffle défaillant, puis trébuche et s’en va, tandis que les petites filles continuent à danser.

Les enfants du Ghetto possèdent tout ce qu’il faut pour faire des hommes et des femmes de caractère, mais le Ghetto, comme un tigre en folie, s’acharne sur sa jeunesse, l’écrase et détruit en elle toutes ses qualités, éteint toute lumière et toute joie, et finit par transformer ceux qu’il n’arrive pas à détruire en créatures stupides, sans avenir, grossières et avilies, très proches de la bête.

J’ai, dans les chapitres qui ont précédé celui-ci, détaillé la façon dont ces choses se produisent. Mais laissons ici la parole au Professeur Huxley, qui va rapidement décrire ce mécanisme :

« Celui qui s’intéresse à la situation de la population dans les grands centres industriels, que ce soit dans ce pays ou dans un autre, ne peut pas manquer de constater que, toutes les fois qu’on rencontre un agglomérat important de cette population, règne en maîtresse absolue ce que les Français appellent l’indigence, un mot pour lequel je ne pense pas que la langue anglaise puisse fournir d’équivalent. C’est un état dans lequel on ne peut même pas obtenir la nourriture, la chaleur et les vêtements qui permettraient simplement de maintenir tous les organes du corps en bon état de fonctionnement. Les hommes, les femmes et les enfants sont alors contraints de s’entasser dans des taudis où la décence n’a pas cours, et où les conditions d’hygiène les plus élémentaires sont impossibles à atteindre. Les seuls plaisirs à portée de la main de ces miséreux restent la brutalité et l’alcoolisme. Les malheurs s’accumulent sous forme de manque de nourriture, de maladie, d’arrêt de croissance ou bien encore de dégradation mentale. Dans ces conditions, même la perspective d’un travail régulier et convenablement payé ne peut se résumer qu’en une vie de batailles perdues contre la faim, et qui se termine par la fosse commune. »

Dans de telles conditions, l’avenir des enfants est sans espoir. Ils meurent comme des mouches, et ceux qui survivent ne le font que parce qu’ils possèdent une vitalité exceptionnelle, et une forte aptitude à s’adapter à la boue qui les entoure. Ils n’ont aucune vie de famille, et dans les taudis et les bouges dans lesquels on les entasse, ils sont exposés à toutes les obscénités et à toutes les indécences possibles. Comme on a corrompu leurs cerveaux, leurs corps se pourrissent par une hygiène déplorable, par le grouillement des gens qui vivent dans la même pièce qu’eux, et par une sous-alimentation continuelle. Lorsque le père, la mère et trois ou quatre enfants sont entassés dans une seule pièce où les enfants prennent la garde à tour de rôle pour chasser les rats de l’endroit où le reste de la famille dort, lorsque ces enfants n’ont jamais assez à manger, et sont la proie d’une vermine grouillante qui les rend moroses et les affaiblit, on peut immédiatement imaginer quelle sorte d’hommes et de femmes seront ceux qui auront réussi à survivre.


« Le désespoir et la misère
Ont été leur lot depuis leur naissance.
Ils sont maudits et les rires cruels
Leur ont tenu lieu de berceuses. »


Un homme et une femme se marient, et s’installent dans une seule pièce. Leur salaire n’augmente pas avec les années, ce qui n’est pas le cas de la famille. L’homme peut estimer qu’il a eu beaucoup de chance s’il n’a perdu ni sa santé ni son emploi. Un bébé arrive, puis un second — il faut trouver plus grand. Mais ces petites bouches et ces petits corps sont autant de dépenses supplémentaires, qui rendent absolument impossible une location plus spacieuse. Puis d’autres bébés arrivent, et il n’y a plus de place pour se retourner. Les gosses alors traînent dans la rue. Avant qu’ils aient douze ou quatorze ans, on trouve une solution au problème du logement, en les jetant proprement à la rue. Le garçon, s’il a de la chance, peut s’arranger pour vivre de charité publique et, de toute façon, plusieurs solutions s’offrent à lui. Mais la fille de quatorze ou quinze ans, forcée de cette façon de quitter cette pièce unique qu’elle appelait sa maison, ne pourra pas gagner plus de cinq ou six misérables shillings par semaine, et n’aura qu’une seule solution. La fin la plus abominable est celle de cette femme dont la police a retrouvé le corps ce matin, devant la porte d’une maison de la Dorset Street, à Whitechapel. Sans famille, sans abri, malade, et sans personne pour l’aider à passer sa dernière heure, elle est morte de froid dans la nuit. Elle avait soixante-deux ans, et vendait des allumettes. Elle est morte comme meurt une bête sauvage.

J’ai encore dans ma mémoire l’image de ce garçon dans le box des accusés du Tribunal de Police de l’East End. Sa tête était à peine visible au-dessus de la balustrade. Il avait été reconnu coupable d’avoir volé deux shillings à une femme, et les avait dépensés non pas en bonbons ou en gâteaux, mais bel et bien pour s’acheter de quoi manger.

« Pourquoi n’as-tu pas demandé de la nourriture à cette femme ? » lui a dit le juge d’un ton blessant. « Elle t’aurait certainement donné quelque chose. »

« Si je lui avais demandé de quoi manger, on m’aurait emmené pour mendicité », lui répondit le garçon.

Le juge fronça les sourcils, et ne put rien faire d’autre que de reconnaître la véracité de cette remarque. Personne ne connaissait ce garçon, personne ne connaissait son père ni sa mère, il avait l’air d’avoir depuis toujours été abandonné, petit louveteau cherchant sa nourriture dans cette jungle, profitant du plus faible, exploité par le plus fort.

Les personnes qui s’efforcent d’aider ces enfants du Ghetto, qui les ramassent pour les envoyer pendant une journée à la campagne, pensent qu’il n’y a pas beaucoup d’enfants de plus de dix ans qui n’ont pas bénéficié au moins une fois de cette journée à la campagne. À ce sujet, voici ce que dit un journaliste : « Le changement mental provoqué par une seule journée passée ainsi ne doit pas être sous-estimé. De toute façon, les enfants ont vu les champs et les bois, et lorsqu’ils lisent dans leurs livres les descriptions des scènes campagnardes, ce qui, avant, ne leur disait absolument rien, prend forme maintenant dans leurs esprits. »

Un seul jour dans les champs et les bois, s’ils ont assez de chance pour être ramassés par les gens qui veulent les aider ! Vous vous rendez compte ? On les a amenés pendant toute une journée à la campagne, dans les champs et dans les bois ! Une journée ! Dans toute leur existence, une journée ! Et le reste de la vie, comme un gosse le disait à un certain évêque : « À dix ans, on roule des mécaniques, à treize ans, on fauche, et à seize ans, on tape sur les flics. » Ce qui, en termes clairs, voulait dire qu’à dix ans, on joue les truands, à treize, on vole, et qu’à seize ans on est déjà un petit voyou assez musclé pour se permettre de flanquer des raclées aux policemen.

Le Révérend J. Cartmel Robinson nous parle d’un garçon et d’une fille de sa paroisse qui avaient décidé d’aller voir une forêt. Ils ont marché tant et plus dans les rues sans fin, espérant toujours découvrir cette forêt au bout de l’une d’entre elles. Puis, morts de fatigue, ils se sont assis par terre, épuisés et découragés, jusqu’à ce qu’une brave femme les ramène au bercail. De toute évidence, les gens qui essayent d’aider les jeunes ne les avaient pas remarqués.

On peut croire le même révérend lorsqu’il affirme que, dans une rue de Hoxton (un district du grand East End), plus de sept cents enfants de cinq à treize ans vivent dans quatre-vingts maisons minuscules. Il ajoute : « C’est parce que Londres a, dans une grande mesure, cloîtré ses enfants dans un dédale innommable de rues et de maisons, et leur a volé la part légitime de tout être humain au soleil, à la campagne et aux ruisseaux, que tous ces gosses, en grandissant, deviendront des hommes et des femmes diminués physiquement. »

Il raconte l’histoire d’un membre de sa congrégation qui avait loué une pièce dans un sous-sol à un couple marié. « Ils m’avaient dit qu’ils avaient deux enfants, mais lorsqu’ils s’installèrent dans la chambre, ils en avaient quatre. Un peu plus tard, un cinquième bébé est né et le propriétaire leur a signifié leur congé. Ils n’en ont tenu aucun compte. L’inspecteur sanitaire, qui doit si souvent être à cheval sur le règlement, est venu voir ce qui se passait, et a menacé mon ami de poursuites judiciaires, en lui disant qu’il n’avait pas le droit de les expulser. Eux, ils ont prétendu que personne ne voudrait les loger avec leurs enfants, à un loyer en rapport avec ce qu’ils gagnaient (c’est, entre parenthèses, l’un des arguments les plus communément utilisés par les pauvres). Que fallait-il faire ? Le propriétaire était entre l’enclume et le marteau. Finalement, il s’est adressé au juge, qui a envoyé pour enquête un officier municipal. Vingt jours se sont déjà passés, et rien n’a encore été fait. Est-ce là un cas unique ? Certes non, c’est une affaire tout à fait ordinaire. »

La semaine dernière, la police a fait une descente dans une maison close. Dans l’une des chambres, on a trouvé deux mineurs qui ont été arrêtés, et accusés d’être pensionnaires de cette maison de débauche, tout comme les femmes qui s’y trouvaient. Leur père est apparu pendant le procès, et il a déclaré que lui, sa femme et deux autres enfants plus âgés, en dehors de ceux qui se trouvaient dans le box des accusés, occupaient cette pièce, parce qu’il n’avait pu trouver d’autre logement pour la demi-couronne hebdomadaire qui était le prix de ce loyer. Le magistrat a acquitté les deux jeunes prévenus, et fait remarquer au père qu’il élevait mal ses enfants. Il est inutile de multiplier les exemples. À Londres, le massacre des innocents se fait sur une échelle bien plus grande que tout ce qu’on a pu voir jusqu’alors dans l’histoire mondiale. Ce qui est étonnant, aussi, c’est le manque de cœur des gens qui croient au Christ, qui vénèrent Dieu, et vont régulièrement à l’Église chaque dimanche. Le reste de la semaine, ils se démènent comme de vrais diables pour faire rentrer loyers et bénéfices qui leur arrivent tout droit de l’East End, entachés du sang des enfants du Ghetto. Mais, paradoxalement, tandis qu’ils rançonnent d’une main les enfants des pauvres, ils n’hésitent pas à envoyer, de la main qui leur reste libre, un demi-million qu’ils prélèvent de ces mêmes loyers et ces mêmes bénéfices, pour l’éducation des enfants noirs du Soudan.




CHAPITRE XXIV

VISION DE LA NUIT


Tous ces monstres étaient, il y a quelques années, de mignons petits bambins aux joues roses, tendres comme la pulpe d’un fruit, et qu’il eût été possible de pétrir dans n’importe quel moule plus humain.
CARLYLE

Tard dans la nuit, hier soir, je me suis promené le long de Commercial Street, de Spitalfields jusqu’à Whitechapel, puis, descendant plus bas encore, j’ai continué vers le sud, de Leman Street jusqu’aux Docks. Tout en marchant, je songeais en souriant aux journaux bien pensants de l’East End, tout remplis de vertus civiques, qui proclament avec une certaine fierté que l’est de Londres était une sorte d’endroit idyllique où il faisait bon vivre, pour les hommes comme pour les femmes.

Je suis incapable de raconter le dixième de ce que j’ai pu voir, presque tout défiant la narration. J’ai vraiment vécu un cauchemar — j’ai vu cette sorte de bave visqueuse qui englue le pavé nocturne, j’ai vu ce déferlement sans nom de saletés misérables qui laissent loin derrière elles toute l’« horreur de la nuit » qu’on peut éprouver à Piccadilly ou sur le Strand. La nuit, l’East End ressemble à une ménagerie de bipèdes habillés, qui tiennent plus de la bête que de l’homme. Pour achever le tableau, des gardiens en uniformes à boutons dorés s’efforçaient de faire régner un semblant d’ordre en intervenant chaque fois que l’un de ces malheureux grondait de façon trop féroce.

Dans un certain sens, j’étais assez heureux que ces gardiens existent, car je n’avais pas revêtu mon « déguisement de voyage », et j’étais une véritable cible pour ces bêtes de proie qui chassaient de tous côtés. De temps à autre, au milieu des gardiens, quelques mâles me dévisageaient avidement, voracement, en chiens de ruisseaux qu’ils étaient. J’avais peur de leurs mains, de leurs mains nues, comme on peut avoir peur des pattes d’un gorille. Oui, c’est ça, ils me rappelaient les gorilles, tant leurs corps étaient petits et trapus, et mal dessinés. Chez eux, le muscle n’était pas saillant, l’épaule n’était pas carrée et puissante — ils devaient sans aucun doute être la preuve vivante d’une certaine économie de la nature, comme elle avait dû exister chez les hommes des cavernes. On devinait cependant une certaine force chez ces êtres décharnés, une force primitive qui devait leur permettre de griffer, d’empoigner, de déchirer et d’arracher. Lorsqu’il leur arrive de tomber sur une proie, d’après ce que j’ai entendu dire, ils la plient en deux par l’arrière, pour lui casser les reins — le tout sans aucune conscience, et sans aucun remord. Ils tuent pour un demi-souverain, ils tuent même pour moins, le cas échéant. Ils font partie d’une nouvelle race, celle des sauvages de la ville. Les rues, les maisons, les avenues et les cours constituent leur terrain de chasse, et ce que représente pour le sauvage la brousse les montagnes et les vallées, pour eux, ce sont les rues et les maisons. Les bas-quartiers sont leur jungle, c’est là où ils se terrent et où ils chassent.

Les braves gens qui fréquentent les théâtres dorés et qui vivent dans des maisons de rêve dans le West End n’ont jamais vu ces créatures, et ne supposent même pas qu’elles puissent exister. Mais elles existent vraiment, en chair et en os, très vivantes dans leur jungle. Le jour où l’Angleterre se réveillera, combattue sur ses derniers retranchements et tous ses hommes valides sur le pied de guerre, ce jour-là, ces créatures sortiront de leurs taudis et de leurs tanières, et les gens du West End pourront les contempler à loisir. Ils s’interrogeront l’un l’autre, comme ces gentils aristocrates de la France féodale, lorsqu’ils ont vu les mêmes cohortes sortir de terre, se demandaient : « Mais d’où diable peuvent-ils bien venir ? Et puis d’abord, est-ce que ce sont seulement des êtres humains ? »

Mais ce n’étaient pas là les seules bêtes qui étaient enfermées dans cette ménagerie. Ils jonchaient le pavé un peu partout, se terrant dans les cours obscures et longeant les murs comme des ombres. Mais les femmes aux entrailles pourries dont ils étaient sortis étaient véritablement partout. La façon insolente dont elles geignaient était horrible à voir — elles venaient me mendier un penny, et d’autres choses pires encore, sur un ton pleurnichard qui était révoltant. Mal peignées, sales, crasseuses, l’œil trouble et le regard mauvais, elles faisaient la fête dans chaque café. Leurs paroles inintelligibles laissaient par instant percevoir des pointes d’obscénité nauséabonde. Rejetées dans le bourbier de la corruption et de la débauche, elles roulaient de bancs en bancs, de cafés en cafés, et leur aspect repoussant les rendaient effrayantes à voir.

Il y avait aussi des êtres difformes et inquiétants, aux visages dantesques, et dont la monstruosité torve me coudoyait de toutes parts. Des créatures d’une laideur inconcevable, abruties d’alcool, véritables déchets de la société, cadavres ambulants, morts vivants. Des femmes flétries par la maladie et la boisson n’arrivaient même pas, dans leur décrépitude pourrissante, à obtenir deux pence pour le commerce de leurs charmes passés. Des hommes, attifés de guenilles grotesques, tout tordus de fatigue et n’ayant même plus apparence humaine, ornaient leurs visages, ravagés de tics incessants des sourires béats et stupides. Ils s’avançaient à pas traînants, comme des singes, mourant à chacun de leurs pas, à chacun de leur souffle. Il y avait aussi quelques jeunes filles de dix-huit à vingt ans, dont le corps était resté beau encore, et dont le visage n’avait pas été entamé par les boursouflures du vice. Elles venaient de toucher, en une descente vertigineuse, le fond même de l’Abîme. Et je me souviens aussi de ce gosse de quatorze ans, flanqué d’un autre qui pouvait bien en avoir six ou sept, au visage pâlot et déjà malade — ils ne savaient pas où coucher, et tous deux, assis sur le pavé et adossés contre une balustrade, étaient les témoins de tout ce spectacle.

Les laissés pour compte et les inutiles ! L’industrie n’en a nul besoin, et pour eux il n’y a aucune place, aucun travail, bien qu’on manque d’hommes et de femmes. Les dockers qui s’entassent à la grille des docks, s’en vont en maugréant lorsque les contremaîtres ne leur en donnent pas. Les ingénieurs qui sont en place octroient six shillings par semaine à leurs frères déshérités ; 514000 ouvriers du textile ont proposé un amendement condamnant l’emploi d’enfants au-dessous de quinze ans dans les filatures. Beaucoup de femmes travaillaient chez elles pour dix pence pour quatorze heures de travail. Alfred Freeman se suicide parce qu’il n’arrive pas à trouver du travail. Ellen Hugues Hunt préfère les eaux du canal du Régent à l’asile d’Islington. Frank Cavilla tranche la gorge de sa femme et de ses enfants, parce qu’il n’arrive plus à les nourrir.

Les déchets et les inutiles ! Le misérable, celui que l’on méprise ou bien que l’on oublie, s’en vient mourir dans cet abattoir social, résultat de la prostitution. Prostitution de l’homme, de la femme, de l’enfant, de la chair et du sang, de l’intelligence, de l’esprit — prostitution du travail. Si c’est là tout ce que la civilisation peut offrir à l’homme, alors cent fois l’état sauvage, la nudité et la brousse, cent fois la tanière et la caverne, plutôt que cet écrasement par la machine, et par l’Abîme.




CHAPITRE XXV

LE CRI DES AFFAMÉS


« Mon père avait plus de force que moi, il venait de la campagne, lui ! »

Celui qui me parlait ainsi, un jeune garçon aux yeux malins de l’East End, se lamentait sur son manque de développement physique.

« Regardez mes bras, comme ils sont maigres », continua-t-il en retroussant ses manches. « Pas assez à manger, c’est de là que ça vient. Oh, pas maintenant, parce qu’aujourd’hui, j’ai à peu près ce qu’il me faut. Mais c’est trop tard, je ne peux pas rattraper tout ce que je n’ai pas eu quand j’étais môme. Mon père est venu à Londres du pays de Fen[15], ma mère est morte, et nous avons vécu tous les sept, mon père et les six autres gosses, dans deux petites pièces. »

« Oh, il n’a pas eu la vie facile, mon père. Il aurait pu nous plaquer tous, mais il a préféré travailler comme un esclave toute la journée, et revenir le soir pour nous faire la cuisine et s’occuper de nous. C’était à la fois notre père et notre mère. Il faisait de son mieux, mais nous n’avions pas assez à manger. On n’avait presque jamais de viande, et quand on en avait, c’étaient toujours les plus bas morceaux. Et c’est pas bon pour des gosses de se mettre à table et de n’avoir à manger qu’un croûton de pain et du fromage. Et encore, il n’y en avait pas beaucoup ! »

« Et voilà le résultat : je suis trop petit pour mon âge, et je n’ai pas la force de mon père. Je ne sais pas où c’est parti, tout ça, mais je crois bien que, dans deux ou trois générations, il ne restera plus rien de moi, ici, à Londres. Prenez le cas de mon plus jeune frère, il est beaucoup plus grand et beaucoup plus fort que moi. C’est parce qu’on a continué à vivre ensemble tous les sept, pas la peine de chercher ailleurs ! »

« Mais je ne comprends pas ! J’avais pensé qu’au contraire, sous de telles conditions, la vitalité décroissait au fur et à mesure, et que les plus jeunes enfants étaient aussi les plus faibles ! »

« Pas quand on grandit ensemble. Allez donc vous balader dans l’East End. Si vous voyez un gosse de huit à douze ans, de taille normale et en bonne santé, vous pouvez être certain que c’est le plus jeune d’une famille, ou tout au moins l’un des plus jeunes. Voilà comment ça se passe : les aînés souffrent beaucoup plus de la faim que ceux qui viennent après. Quand les plus jeunes naissent, les aînés sont déjà au boulot, et comme il y a encore plus grande quantité d’argent qui rentre à la maison, il y a aussi bien plus à manger. »

Il redescendit ses manches. Ses bras étaient un exemple concret du fait que, si la famine ne tue pas, elle diminue l’homme. La plainte de ce jeune homme n’était que l’écho de millions d’autres, qui crient leur faim dans le plus grand empire du monde. Chaque jour, un million de personnes se présentent pour manger aux guichets de l’Assistance Publique, et, au cours de l’année, un ouvrier sur onze s’en vient frapper à sa porte. Ce qui n’a rien d’étonnant, quand on sait que trente-sept millions de gens n’ont pour vivre que douze livres par mois et par famille, et qu’une armée de huit cent mille pauvres diables vit constamment au bord de la famine.

Un comité du conseil des Écoles du District de Londres a récemment déclaré : « Actuellement, et nous ne sommes pas spécialement dans une période de détresse, il y a, dans les écoles de Londres seulement, cinquante-cinq mille enfants qui ne mangent pas à leur faim, et à qui il est parfaitement inutile de donner un enseignement qu’ils ne sont pas à même de recevoir. » Les italiques sont de moi. « Pas spécialement dans une période de détresse » signifie que tout va bien en Angleterre. En effet, les Anglais ont pris l’habitude de considérer la famine et la souffrance, qu’ils appellent pudiquement la « détresse », comme faisant partie de l’ordre social. La famine chronique est chez eux un état de fait, et c’est seulement lorsque la famine aiguë fait son apparition que l’on commence à penser que quelque chose ne tourne pas rond.

Je ne suis pas prêt d’oublier la plainte désespérée de cet aveugle, dans cette petite boutique de l’East End, à la fin d’une journée brumeuse. C’était l’aîné d’une famille de cinq enfants, dont le père était mort. Étant le plus vieux, il s’était privé, et avait commencé à travailler très jeune pour mettre un peu de pain dans la bouche de ses petits frères et sœurs. Il ne mangeait de la viande qu’une fois tous les trois mois, et n’avait jamais su ce que c’était que d’avoir une seule fois dans sa jeunesse l’estomac plein. Il affirme que c’est cet état de famine constante qui lui a pris sa vue. Pour étayer ses dires, il cite le rapport de la Commission Royale sur les Aveugles. « La cécité, peut-on y lire, se développe bien plus dans les quartiers pauvres, et la pauvreté accélère cette terrible affliction. »

Mais il continua à me parler, et dans sa voix transparaissait toute l’amertume d’un pauvre bougre à qui la société n’a pas donné assez à manger. C’était l’un des innombrables aveugles londoniens. Il m’expliqua que dans les hospices pour aveugles, on n’a pas assez à manger, et il confirma cette affirmation en me donnant les rations quotidiennes d’un hospice :

Petit déjeuner : un demi-litre de bouillie claire à base de farine d’avoine, et du pain sec.

Déjeuner : cent grammes de viande, une tranche de pain, une demi-livre de pommes de terre.

Souper : un demi-litre de bouillie, du pain sec.

Oscar Wilde (Dieu ait son âme !) se fait l’écho des plaintes des enfants prisonniers, qui, plus ou moins, sont les mêmes que celles des prisonniers et des prisonnières adultes :

« La seconde chose dont l’enfant aura à souffrir, en prison, c’est la faim. La nourriture qui lui sera octroyée consiste en un morceau de pain généralement mal cuit, comme on en trouve dans les prisons, et un gobelet d’eau, pour le petit déjeuner de sept heures et demie. À midi, on lui servira à déjeuner un gobelet de bouillie, et à cinq heures et demie, un morceau de pain sec et un gobelet d’eau — ça sera là son souper. Ce régime est toujours générateur, chez l’adulte, de maladies diverses, surtout, naturellement, la diarrhée, accompagnée de faiblesse. L’enfant, lui, est absolument incapable d’ingurgiter une telle nourriture. Tous ceux qui se sont occupé d’enfants savent à quel point leur digestion peut être troublée par une crise de larmes, ou bien par une peine de cœur, ou encore par mille autre choses. L’enfant qui a passé sa journée à pleurer, et peut-être même une partie de la nuit, dans une cellule sombre et solitaire, et qui est terrorisé par tout ce qu’on lui a fait, ne peut avaler une seule miette de cette nourriture grossière et infecte. Je vais vous citer le cas, maintenant, d’un petit garçon qui avait pleuré tout le mardi matin, parce qu’il avait faim et n’avait rien pu avaler du pain et de l’eau qui lui avait été servis comme petit déjeuner. Le gardien Martin, plutôt que de le voir mourir de faim, était sorti à la fin du petit déjeuner, pour lui apporter quelques biscuits. C’était une bonne action de sa part, et c’était ce qu’avait pensé l’enfant qui, ne sachant rien du règlement de la prison, avait parlé à un autre gardien plus âgé de la façon aimable dont s’était conduit l’un de ses jeunes collègues. Le gardien plus âgé fit naturellement un rapport sur les faits en question, et Martin fut renvoyé. »

Robert Blatchwork compare le régime quotidien du pauvre placé dans un asile à celui du militaire. Lorsqu’il était soldat, le régime auquel il était soumis n’était pas considéré comme assez abondant — il l’était cependant deux fois plus que celui du pauvre !

Aliment : Pauvre / Soldat

viande : 100 grammes / 360 grammes

pain : 450 grammes / 720 grammes

légumes : 180 grammes / 240 grammes

L’indigent reçoit de la viande une fois par semaine (en remplacement de la soupe), et tous les pauvres ont « ce teint pâle et terreux qui est l’une des caractéristiques les plus évidentes du manque de nourriture ».

Voici maintenant un tableau qui compare les rations hebdomadaires du pauvre dans un asile avec celle de son gardien :

Aliment : Gardien / Pauvre

pain : 7 livres / 6 livres ¾

viande : 5 livres / 1 livre et soixante gr

lard (bacon) : 360 grammes / 75 grammes

fromage : 240 grammes / 60 grammes

pommes de terre : 7 livres / une livre et demie

légumes : 6 livres / néant

farine : 1 livre / néant

lard : 60 grammes / néant

beurre : 360 grammes / 200 grammes

pudding au riz : néant / une livre

Le même rapporteur remarque que « le régime du gardien est bien plus abondant que celui du pauvre, mais on ne doit pas encore le considérer comme suffisant en haut lieu, puisqu’une note rajoutée au tableau du gardien stipule qu’un supplément en argent de 2 shillings et six pence est attribué hebdomadairement à chaque gardien et à chaque desserveur. » Si la ration du pauvre est suffisante, pourquoi faut-il alors en rajouter au gardien ? De toute façon, considérer que le gardien n’a pas suffisamment à manger, c’est déjà reconnaître que le pauvre est encore moins bien nourri que lui, puisqu’il n’a que la moitié de sa ration.

Ce ne sont pas seulement les habitants du Ghetto, les prisonniers et les pauvres qui ont faim. Jacques Bonhomme dans sa campagne ne connaît pas, lui non plus, la sensation du ventre plein, et c’est souvent son estomac vide qui lui a suggéré de venir à la ville.

Étudions maintenant le cas d’un travailleur d’une commune dépendant du Syndicat de l’Assistance Publique de Bradfields, dans le Berks. Supposons-le avec deux enfants, un travail régulier, et un logement de fonction. Son salaire moyen hebdomadaire est de treize shillings (trois dollars 25 cents). Voici quel sera son budget hebdomadaire :

Pain (cinq pains de quatre livres) : 1,10

Farine (trois kilos) : 0,4

Thé (250 grammes) : 0,6

Beurre (une livre) : 1,3

Lard (une livre) : 0,6

Sucre (trois kilos) : 1,0

Bacon (ou autre viande) (deux kilos) : 2,8

Fromage (une livre) : 0,8

Lait (concentré ; une demi-boîte) : 0,3 ¾

Huile, bougies, savon, sel, poivre, etc. : 1,0

Charbon : 1,6

Bière : néant

Tabac : néant

Assurance (« on ne sait jamais ») : 0,3

Syndicat des Travailleurs : 0,1

Bois, outils, médicaments, etc. : 0,6

Autre assurance et marge pour les vêtements : 1,2 ¾

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Total : 13 shillings

Les gardiens, dans ces asiles où les pauvres travaillent pour un maigre salaire, sont fiers des économies qu’ils peuvent faire sur leurs « clients ». On arrive à ces chiffres, par semaine et par pauvre :

Homme : 6,1 ½

Femme : 5,6 ½

Enfant : 5,1 ¾

Si le travailleur dont je viens de dresser le budget quittait son emploi, et venait travailler dans un asile, voilà ce qu’il en coûterait aux gardiens :

Pour lui : 6,6 ½

Pour sa femme : 5,6 ½

Pour ses deux enfants : 10,2 ½

soit : 21,10 ½

en gros, 5 dollars 46

Il faudrait donc que l’asile dépense plus d’une guinée pour s’occuper de lui et de sa famille, alors que s’il travaille, il s’en tire tout seul pour treize shillings seulement. En outre, on sait bien qu’il est moins cher de faire manger une quantité de gens (les achats se font chez les grossistes, et la cuisine est faite en commun) que quelques personnes seulement, disons une famille par exemple.

Et pourtant, au moment où j’étais en train de m’intéresser à ce budget, il y avait dans la même commune une famille de onze personnes (et non pas de quatre) qui arrivait à vivre avec un salaire de douze shillings par semaine, de onze pendant l’hiver (et non pas de treize comme dans l’exemple précédent), et qui, eux, ne bénéficiant pas d’un logement gratuit, devait verser trois shillings de loyer par semaine.

Il faut bien comprendre que ce qui est vrai à Londres, en ce qui concerne la pauvreté et la misère, l’est pour tout le pays. Paris n’est pas la France, mais la ville de Londres est bien l’Angleterre. Les conditions effrayantes qui ont fait de Londres un enfer sont les mêmes qui ont rendu tout le Royaume-Uni invivable. On a dit que si l’on décentralisait Londres, on améliorerait les conditions de vie. Rien n’est plus faux : si les six millions d’habitants de la capitale étaient dispersés en cent villes de soixante mille habitants chacune, on aurait tout simplement décentralisé la misère, on ne l’aurait pas diminuée d’un iota.

M. B. S. Rowntree, dans une analyse très complète, a trouvé les mêmes résultats pour grosses bourgades de province que ceux qu’avait déjà constatés M. Charles Booth dans les villes métropolitaines : un quart de leurs habitants sont condamnés à une pauvreté qui les détruit physiquement et moralement. Un quart des habitants ne mange donc pas à sa faim, et n’a pas les moyens de se vêtir, de se chauffer (sous des climats qui sont parfois fort rigoureux), et sont condamnés à une dégénérescence morale qui les rend plus sales, physiquement et mentalement, que les vrais sauvages.

Après avoir entendu les lamentations d’un vieux paysan irlandais, à Kerry, Robert Blatchford lui a demandé quelles étaient ses aspirations. Le vieil homme s’est alors appuyé sur sa bêche, a jeté un regard circulaire sur les champs de tourbe noire qui se mêlaient au ciel pesant. « Ce que je veux ? » dit-il. Puis d’une voix caverneuse et plaintive, il a continué, plus pour lui-même que pour moi : « Tous nos braves garçons et toutes les filles sont allés à la ville, et les impôts m’ont pris mon seul cochon, et la pluie a pourri toutes les patates, et moi je suis bien vieux… alors tout ce que je puis bien attendre, maintenant, c’est le jour du Jugement Dernier… »

Le Jour du Jugement Dernier, c’était là toute son espérance ! De toutes parts, dans le pays, le cri des affamés s’élève, du ghetto, de la campagne, de la prison, des hospices, et des asiles, le cri des gens qui ne mangent pas à leur faim. Des millions et des millions de gens, des hommes, des femmes, des enfants, des bébés, des aveugles et des sourds, des estropiés et des malades, des vagabonds et des travailleurs, des prisonniers et des pauvres — des Irlandais, des Anglais, des Écossais et des Gallois, tous hurlent qu’ils n’ont pas assez à manger. Cinq hommes seulement peuvent produire le pain d’un millier, un ouvrier du coton travaille pour 250 personnes, celui de la laine pour 300, celui qui fait des bottes et des chaussures, pour 1 000. On dirait que 40 000 000 de gens s’occupent d’une très grande maison, mais sans savoir comment. Le revenu est bon, certes, mais la gestion de l’affaire est aberrante. Qui donc oserait prétendre que cette grande maison n’est pas criminellement gérée, alors que cinq hommes produisent le pain de mille autres, et que des millions n’ont même pas de quoi manger ?




CHAPITRE XXVI

LA BOISSON, LA TEMPÉRANCE ET L’ÉPARGNE


La classe ouvrière anglaise est littéralement noyée dans les demis de bière. Celle-ci la rend stupide, l’abrutit, et diminue considérablement son efficacité — l’ouvrier anglais n’a plus cet esprit de répartie, cette imagination et ces réflexes rapides qui faisaient l’apanage de sa race. Cette dégradation n’est même pas une habitude acquise, il y est trempé dès sa plus tendre enfance. Les gosses sont conçus dans l’ivresse, et sont saturés de boisson avant même qu’ils ne poussent leur premier vagissement. Ils naissent dans les vapeurs de l’alcool, et grandissent au milieu d’elles.

Les cafés sont partout. Ils fleurissent à chaque coin de rue, et entre tous les coins de rues. On y voit aussi bien des hommes que des femmes, et même des enfants, qui attendent que leurs parents soient suffisamment imbibés pour les ramener à la maison. Ils sirotent les verres de leurs aînés, et ouvrent toutes grandes leurs oreilles sur ce langage fleuri et les conversations salées qui s’y déversent, s’y habituent et se familiarisent ainsi avec le dévergondage et la débauche.

Les lois souveraines de Madame Grundy[16], qui règne aussi bien sur la classe ouvrière que sur la bourgeoisie, deviennent caduques chez l’ouvrier dès qu’il entre dans un café. Il n’attache à cet endroit aucune notion de péché ou de honte, et la jeune fille ou la femme qui le fréquente n’en a aucun remord.

Je me souviens d’une jeune fille, qui déclarait dans un café : « Je ne bois jamais d’alcool quand je suis dans un débit de boissons. » C’était une jeune serveuse de restaurant, fort jolie ma foi, et elle exposait à l’une de ses collègues, avec une certaine pointe d’orgueil, ses idées sur la bienséance et sur la décence. Madame Grundy n’allait pas jusqu’à tolérer qu’on puisse boire de l’alcool dans les cafés, mais trouvait tout à fait normal, pour une jeune fille encore pure, de s’abreuver de bière, et de s’installer dans un café pour ce faire.

Cette bière est nocive pour les gens qui la boivent, et trop souvent ceux qui la consomment ont une santé trop fragile pour lui résister. C’est parfois, d’ailleurs, leur état de santé qui les amène à la boisson. Sous-alimentés, mal nourris, souffrant des effets diaboliques d’une surpopulation grandissante et de la misère, ils développent chez eux un désir morbide pour la boisson, exactement comme l’estomac malade de l’ouvrier d’une certaine usine de Manchester, où la surproduction est de rigueur, réclame avec force, quantité de vinaigre, ou d’autres denrées aussi néfastes. Le travail malsain, la vie malsaine engendrent des appétits et des désirs malsains. On ne peut pas faire travailler un homme comme un cheval, le faire vivre et le nourrir comme un porc, et, dans le même élan, lui demander d’avoir des aspirations saines et des vues pleines d’idéal.

Dès que la vie de famille disparaît, le débit de boissons la remplace. Ce ne sont pas seulement les hommes et les femmes dégoûtés de tout, ceux qui travaillent comme des brutes, et qui sont aveulis par la saleté et la monotonie de leur existence, qui fréquentent les cafés, mais aussi le troupeau des hommes et des femmes sans aucune vie de famille, qui se sauvent de chez eux pour venir s’agglutiner aux consommateurs brillants et bruyants des débits de boisson, dans l’espoir futile de satisfaire ce désir d’être en compagnie. Et lorsque toute une famille est parquée dans une seule petite pièce, la vie de famille devient impossible.

Un bref examen d’un tel lieu d’habitation servira à apporter toute la lumière sur l’une des causes les plus importantes de l’alcoolisme. Ici, c’est toute une famille au grand complet qui se lève le matin, s’habille, fait sa toilette, le père, la mère, les fils et les filles, tous parqués dans la même pièce et serrés épaule contre épaule (la pièce est si petite). Puis la mère prépare le petit déjeuner. Dans cette même pièce, dont l’atmosphère est déjà passablement alourdie des exhalaisons écœurantes de tous les corps entassés tout au long de la nuit, on avale le petit déjeuner. Le père s’en va à son travail, les aînés à l’école ou dans la rue, et la mère reste avec les plus petits qui rampent sur le plancher et se faufilent à travers ses jambes. Elle s’occupe des travaux de la maison, toujours dans la même pièce. Elle y lave les vêtements, et l’espace est immédiatement empuanti par les odeurs de l’eau de savon et du linge sale — puis, pour couronner le tout, elle pend le linge humide pour le faire sécher.

Le soir venu, au milieu des diverses odeurs, de la journée, la famille vient s’entasser dans le coin où ils dorment. C’est-à-dire qu’ils envahissent au maximum leur lit (s’ils en ont un), le reste de la famille couchant à même le sol. Et c’est ainsi que s’écoule la vie, mois après mois, année après année. Ils ne connaissent pas les vacances, mais par contre savent très bien ce qu’est l’expulsion. Lorsque l’un des enfants meurt — et il y en a toujours qui sont condamnés à mourir, puisque cinquante-cinq pour cent des enfants de l’East End meurent avant d’avoir atteint cinq ans — on installe le corps dans la seule pièce du logement. Si ce sont vraiment des gens très pauvres, on va laisser là le petit cadavre pendant le temps nécessaire pour ramasser l’argent de l’enterrement. Toute la journée, on mettra le corps sur le lit, et, pendant la nuit, comme les vivants occupent le lit, on le placera sur la table sur laquelle on mangera, le lendemain, le petit déjeuner tandis que le petit cadavre sera replacé sur le lit. Dans certaines maisons, on installe la dépouille mortelle de l’enfant sur l’étagère qui sert en temps normal de garde-manger. Il y a à peine une semaine, une femme de l’East End a eu des démêlés avec la police parce qu’elle avait conservé pendant trois semaines le corps de son petit garçon, n’ayant pas les moyens de l’enterrer.

Cette pièce, comme je viens de vous le dire, ne peut en aucun cas constituer un foyer, tant elle est horrible pour les gens qui sont obligés d’y vivre. Et si ceux-ci la désertent pour s’en aller au café, on ne peut pas les en blâmer, on devrait plutôt les plaindre. On a calculé que dans, Londres, 300 000 personnes, groupées en familles, vivent dans une seule pièce, tandis que plus de 900 000 sont hébergées illégalement, selon les lois sur la Santé Publique de 1891. C’est un terrain de recrutement tout prêt pour l’alcoolisme.

Et puis il y a aussi cette insécurité de bonheur, cette précarité de l’existence et cette peur devant l’avenir — les voilà, les facteurs bien puissants qui entraînent les gens à boire. Le malheureux cherche désespérément des remèdes pour alléger sa souffrance, et le café apporte soulagement et oubli. D’une façon malsaine, bien sûr, mais dans la vie de ces gens-là, tout est malsain. Ils trouvent là-bas l’oubli — et rien d’autre dans leur existence ne peut leur apporter cet oubli, cet oubli temporaire qui les exalte, et leur donne l’impression d’être plus beaux et meilleurs — alors qu’en réalité, il les plonge encore plus dans l’Abîme et les fait davantage ressembler à des bêtes. Cette course perpétuelle contre la misère, pour ces misérables, ne pourra se terminer que par la mort.

Il est inutile de venir prêcher la tempérance et l’antialcoolisme à ces gens. L’habitude de boire peut être la cause de plusieurs misères, mais elle est par contre l’effet de plusieurs autres misères qui ont précédé cette habitude. Les avocats de la tempérance peuvent prêcher en toute bonne foi sur les méfaits de l’alcoolisme, tant qu’ils n’auront pas fait disparaître les autres méfaits, ceux qui amènent les hommes à boire, on n’aura pas progressé et la boisson et son cortège de misères subsisteront.

Tant que les personnes de bonne volonté, qui essayent sincèrement d’aider ces malheureux, n’auront pas réalisé ce que je viens d’exposer, tous leurs efforts seront vains, et leur spectacle sera tout juste bon à faire rire les dieux de l’Olympe. Je suis allé l’autre jour à une exposition d’art japonais, destinée aux pauvres de Whitechapel. On avait pensé, de cette façon, élever leurs esprits, et les ouvrir à la Beauté, à la Vérité et à la Bonté. En admettant (ce qui est loin d’être vrai) que les pauvres aient envie de connaître la Beauté, la Vérité et la Bonté, leur vie même et les lois de cette société qui condamnent un tiers des leurs à mourir dans les locaux de la charité publique, sont une preuve que cette connaissance ne serait pour eux qu’un fléau supplémentaire. Ils auront encore bien plus à oublier que s’ils ne l’avaient jamais connu. Si la Destinée m’avait condamné à vivre cette vie d’esclave qui est celle de l’ouvrier de l’East End jusqu’à la fin de mes jours, et si cette même Destinée ne m’autorisait qu’un seul vœu, je demanderais immédiatement d’oublier tout ce que je sais sur la Beauté, la Vérité et la Bonté, tout ce que j’ai appris dans les livres, tous les gens que j’ai connus, tout ce que j’ai entendu et tous les pays que j’ai visités. Et si je ne pouvais obtenir tout cela de cette Destinée, eh bien je crois que moi aussi je deviendrais alcoolique, pour oublier le plus possible tout ce que je sais.

Parlons maintenant de ces gens qui tendent une main secourable ! Leurs œuvres sociales, leurs missions, leurs équipes de charité, et tout le tremblement, tout cela peut se résumer en un seul mot : échec. C’est tout à fait naturel que l’on ne puisse parler que d’échec en la matière, parce qu’ils abordent les problèmes avec des idées complètement fausses, bien que sincères. Ces braves gens approchent l’existence des malheureux sans la comprendre le moins du monde. Ils n’arrivent même pas à savoir comment vivent les habitants du West End, et débarquent dans l’East End comme des professeurs et des savants. Ils n’ont absolument pas assimilé la sociologie pourtant simple du Christ, mais se penchent sur ceux qui vivent dans la misère et le mépris de tous avec la pompe de rédempteurs sociaux. Ils mettent pourtant tout leur cœur à leur ouvrage, mais si l’on excepte la poignée de miséreux qu’ils ont secouru de la misère, et la toute petite part de renseignements sur l’Est End (qu’on aurait pu avoir d’une façon plus scientifique et avec moins de frais), on doit conclure que leur action a été particulièrement négative.

Comme quelqu’un l’a dit un jour, ils font tout pour les pauvres, sauf les laisser tranquilles. Même l’argent qu’ils donnent pour les enfants des pauvres, ils l’ont arraché aux pauvres. Ils viennent de cette race de bipèdes sans problème et sans scrupules, qui prennent une part sur le salaire de l’ouvrier, et s’autorisent de conseiller les travailleurs sur la meilleure façon d’utiliser ce qui leur reste et qu’ils ne leur ont pas pris. À quoi cela sert-il, au nom de Dieu, de construire des crèches pour les ouvrières, où elles viendront porter leur progéniture pour s’en aller trimer à leur fabrique de violettes d’Islington, à trois farthing la grosse, alors qu’on ferait mieux de s’occuper des enfants et des ouvrières sur violettes ! L’ouvrière sur violettes tient chaque fleur quatre fois dans sa main, ce qui fait 576 fois pour le misérable salaire de trois farthings la grosse. Dans une journée entière, elle aura tenu 6 912 fleurs, et touchera seulement neuf pence. Elle est volée, elle est exploitée, et ce n’est pas la connaissance de la Beauté, de la Vérité et de la Bonté qui allégera son fardeau. Mais ils ne font rien pour elle, ces amateurs, et ce qu’ils n’ont pas fait pour la mère annule le soir, quand l’enfant rentre à la maison, tout ce qu’ils ont pu faire pour lui pendant toute la journée.

Tous ces gens qui veulent aider se rejoignent, dans leurs sermons, sur un mensonge fondamental, et le fait qu’ils ignorent que c’est un mensonge ne lui confère pas pour autant une apparence de vérité. Ce mensonge, c’est l’épargne. Je n’ai besoin que d’un seul exemple pour démontrer la véracité de mes dires. Dans Londres surpeuplée, il y a une compétition féroce, pour rechercher un emploi, ce qui fait que les salaires diminuent d’autant. Dans cette lutte pour le travail, celui qui vit sur un niveau moins élevé va demander moins cher que celui qui a l’habitude de ne pas se priver. Ce qui fait que le petit groupe des épargnants qui vit au-dessous de ses moyens fera constamment baisser l’échelle des salaires de cette industrie où l’offre est moins grande que la demande. Les épargnants ne pourront le rester longtemps, car leurs rentrées seront tellement amoindries qu’elles arriveront à faire équilibre à leurs sorties.

L’épargne, si je puis me résumer par ce paradoxe, est la négation même de l’épargne. Si tous les ouvriers de l’Angleterre tenaient compte des propos de ceux qui leur prêchent l’épargne, étant donné qu’il y a plus d’hommes à la recherche d’un travail que de travail possible, on arriverait rapidement à avoir des salaires moitié moindre. Il n’y aurait plus alors aucun ouvrier capable d’épargner quoi que ce soit — et les gens vivraient bien au-dessus de leurs salaires tronqués. Les prêcheurs d’épargne à la vue courte seraient évidemment les premiers étonnés du résultat, mais la mesure de leur échec serait proportionnelle au succès de leur propagande. De toute façon, c’est une idiotie sans nom que de prêcher l’épargne aux 1 800 000 ouvriers londoniens qui n’ont que 21 shillings par semaine pour nourrir leurs familles, et dont un quart sert tout juste à payer le loyer.

Parmi tous les gens de bonne volonté qui s’efforcent d’aider les malheureux dans ce district londonien, bien souvent avec peu de succès, je voudrais faire une exception pour la personne du Docteur Barnardo Homes. Lui, sa spécialité, ce sont les enfants. Il les sépare de leurs parents lorsqu’ils sont encore jeunes et n’ont pas encore été contaminés par le moule de la société, et les envoie le plus loin qu’il peut, là où il sait qu’ils trouveront des conditions de vie et de formation meilleures. Il a ainsi expatrié jusqu’à ce jour 13 340 garçons, la plupart vers le Canada, et la proportion de ses échecs est infime : un cas sur cinquante. C’est assez surprenant, si l’on considère que ces garçons sont des épaves, des enfants abandonnés sans père ni mère, sans même un toit pour les abriter, et dont le seul avenir était le fond de l’Abîme. Il peut ainsi, sur cinquante garçons, permettre à quarante-neuf de devenir des hommes.

Chaque jour de l’année, le Docteur Barnardo arrache neuf épaves à la rue, ce qui explique le nombre considérable d’enfants qu’il a pu sauver. Les « aideurs » ont certainement quelque chose à apprendre de cet homme qui ne joue pas avec les à-peu-près, et traque le vice et la misère là où ils sont. Il retire les enfants des gens des ruisseaux de leur environnement pestilentiel, les intègre dans un environnement sain et salutaire dans lequel ils s’épanouissent, se découvrent et se transforment en hommes.

Lorsque tous les « bienfaiteurs » cesseront de faire joujou avec les crèches et les expositions d’art japonais, et qu’ils retourneront apprendre leur West End et la sociologie du Christ, ils se retrouveront en meilleure forme pour accomplir la tâche qui les attend dans le monde. Et s’ils s’attellent sérieusement à ce travail, ils auront intérêt à se mettre sous la houlette du Docteur Barnardo — avec naturellement des moyens plus importants que les siens — ce qui permettra d’opérer sur une échelle aussi grande que la nation est vaste. Ils n’iront surtout pas fourrer de désirs de connaissance de la Beauté, de la Vérité et de la Bonté dans l’esprit de la femme qui fabrique des violettes à trois farthings la grosse. Ils feront en sorte que son exploiteur lui fiche la paix et cesse de s’empiffrer sur son dos et que, tout comme les Romains du bon vieux temps, il aille prendre un bain pour faire partir sa graisse. Et, à leur plus grand étonnement, ils s’apercevront qu’eux aussi doivent laisser tranquille cette femme, et quelques autres et quelques enfants aussi — mais ils ne s’étaient même pas aperçus qu’ils les importunaient.




CHAPITRE XXVII

LA GESTION


Dans ce dernier chapitre, il est nécessaire de jeter un regard sur l’Abîme considéré dans son ensemble, et de poser certaines questions à la civilisation. Les réponses que nous aurons reçues, nous permettrons de nous demander si cette Civilisation a réussi ou bien a échoué dans son œuvre. Par exemple, la Civilisation a-t-elle amélioré le sort de l’homme ? J’utilise le mot « homme » dans son sens le plus démocratique, c’est-à-dire l’homme moyen. La question se repose alors sous cette forme : « la Civilisation a-t-elle rendu meilleur le sort de l’homme moyen ? »

Examinons bien les choses. En Alaska, sur les bords du Yukon, près de son embouchure, vit une peuplade très primitive, celle des Innuits. Ils ne présentent qu’une très faible ébauche de cet énorme artifice que nous nommons la Civilisation. Leur revenu annuel tourne à peu près sur deux livres par individu. Ils chassent et pêchent pour se nourrir, avec des lances et des flèches à pointes d’os. Ils ne souffrent jamais du manque d’abri, et leurs vêtements, faits pour la plupart de peaux de bêtes, sont chauds. Ils ont toujours du combustible pour entretenir leurs feux, du bois pour construire leurs maisons, qu’ils enterrent à moitié, et dans lesquelles ils s’installent confortablement pendant les périodes de grand froid. Pendant tout l’été, ils vivent dans des tentes, ouvertes à tous les vents. Ils sont sains, vigoureux et heureux. Leur seul problème, c’est la nourriture, il y a des périodes d’abondance et des périodes de famine. Pendant les premières, ils se gavent, et crèvent de faim pendant les secondes. Mais la famine établie à l’état de condition normale et continuellement subie par des milliers de gens, ils ne la connaissent pas. Et ils n’ont pas de dettes. Dans le Royaume-Uni, au bord de l’Atlantique, vivent les Anglais. C’est un peuple complètement civilisé. Le revenu annuel de chaque habitant est au moins de trois cents livres. Ils gagnent leur nourriture, non pas par la chasse ou la pêche, mais en travaillant dur, dans des usines colossales. Ils sont pour la plupart, mal logés, et n’ont même pas de toit, ils manquent de combustible pour se chauffer et sont insuffisamment habillés. Un nombre toujours égal, parmi eux, n’a jamais eu de maison et dort à la belle étoile. On en trouve beaucoup, hiver comme été, grelottant dans les rues, sans rien sur le dos. Ils ont de bons moments, et des mauvais aussi. Lorsque tout va bien, la plupart se débrouillent pour avoir assez à manger, et lorsque tout va mal, ils meurent de sous-alimentation. Ils meurent, aujourd’hui, comme ils mouraient hier, et l’année dernière, et comme ils mourront demain et l’année prochaine, de faim. Il y a 40 000 000 d’habitants en Angleterre, et 939 sur 1 000 meurent dans le dénuement, tandis qu’une armée constante de 8 000 000 d’individus se battent sur les bords ébréchés de la famine. De plus, chaque bébé naît avec une dette de vingt-deux livres, due à un artifice qui s’appelle la Dette Nationale.

Si l’on considère impartialement l’Innuit moyen et l’Anglais moyen, on voit immédiatement que la vie est plus clémente pour l’Innuit. Tandis qu’il ne souffre de la faim que pendant les moments vraiment critiques, l’Anglais, lui, en souffre toute sa vie. L’Innuit ne manque jamais de combustible, de vêtements ou bien de maisons, tandis que l’Anglais, lui, est toute sa vie à la recherche de ces trois éléments indispensables à la vie. C’est pourquoi j’ai trouvé intéressant de donner en exemple les conclusions auxquelles un homme tel qu’Huxley est arrivé. De la connaissance qu’il a gagnée en tant que docteur dans l’East End de Londres, et en tant que scientifique envoyé en mission pour faire des recherches sur les peuplades les plus reculées, il conclue : « Si le choix m’était laissé, je préférerais sans hésiter vivre chez ces sauvages, plutôt que mener l’existence de ces pauvres gens du Londres chrétien. »

Le bien-être dont peut jouir l’individu est le produit du travail de l’homme. Puisque la civilisation ne peut pas donner à l’Anglais moyen la nourriture et le toit que la nature donne à l’Innuit, une question vient immédiatement aux lèvres : La civilisation a-t-elle augmenté le pouvoir de production de l’homme moyen ? Si ce n’est pas le cas, alors la Civilisation doit disparaître.

Mais, me rétorquera-t-on, la Civilisation a augmenté ce pouvoir de production de l’homme, puisque cinq boulangers peuvent fournir du pain à un millier d’individus, et qu’un seul homme peut produire des vêtements de coton pour 250 personnes, des vêtements en laine pour 300, et des bottes et des chaussures pour 1 000 personnes. Je viens de démontrer, tout au long de ce livre, que le peuple anglais, par millions, ne reçoit pas assez de nourriture, ni de vêtements, ni de chaussures. Cela nous amène à poser une troisième et inévitable question : « Si la Civilisation a augmenté le pouvoir de production de l’individu moyen, pourquoi n’a-t-elle pas amélioré le sort de cet individu ? »

À cette question, une seule réponse est possible : à cause d’une mauvaise gestion. La Civilisation a rendu possible toutes les formes du confort matériel, et beaucoup de joies intellectuelles. Mais l’Anglais moyen est exclu de toutes ces joies. S’il doit éternellement en être privé, je dis que la Civilisation a failli à sa mission. Il n’y a aucune raison pour qu’on laisse continuer un artifice qui s’est révélé être un échec. Mais il est incroyable que les hommes aient mis inutilement sur pied ce formidable artifice, cela dépasse l’imagination. Reconnaître une défaite aussi cuisante, c’est donner le coup de grâce à l’effort et au progrès.

Une autre solution, et une seule se présente immédiatement à l’esprit : Il faut obliger la Civilisation à améliorer le sort de l’individu moyen. Ceci posé, tout se résume en une simple question de gestion des affaires. Il faut conserver ce qui est bien, et éliminer ce qui est mal. Voir si l’Empire est un bénéfice pour l’Angleterre, ou si, au contraire, c’est un gouffre. Si c’est une source de profits, eh bien il faut s’arranger pour que l’Anglais moyen en ait sa part, et si c’est une perte, il faut s’en séparer.

Si la lutte pour la suprématie commerciale est source de profits, il faut naturellement la continuer, mais si, au contraire, elle va contre les intérêts du travailleur, et rend son sort pire que celui d’un sauvage, débarrassons-nous alors des marchés extérieurs, et de notre empire industriel. Il est bien évident que si 40 000 000 d’individus, aidés par la Civilisation, possèdent un plus grand pouvoir de production individuel que celui des Innuits, ces 40 000 000 d’individus devraient pouvoir goûter à plus de bien-être matériel et à beaucoup plus de joies intellectuelles que les Innuits.

Si les 400 000 gentlemen anglais « sans occupation », comme ils se définissent eux-mêmes dans les feuilles de recensement de 1881, ne produisent rien, alors il faut s’en débarrasser. Qu’on mette tous ces oisifs à défricher les immenses terrains de leurs chasses réservées, et qu’on leur y fasse planter des pommes de terre. Si l’on estime, au contraire, qu’ils profitent à l’État, qu’on les laisse continuer à être des oisifs, mais à condition que l’Anglais moyen puisse profiter des bénéfices qu’ils apportent à la société en continuant à ne rien faire.

En résumé, la société doit être remaniée complètement, et avoir à sa tête une gestion responsable. Celle qui s’y trouve aujourd’hui est incapable, c’est indiscutable. Elle a soutiré au Royaume-Uni le meilleur de son sang, et a affaibli les gens qui lui ont fait confiance, et qui sont restés sur le sol de la mère patrie, à un point tel qu’ils ne sont même plus capables de prendre place dans la compétition internationale. Elle a construit de ses mains un East End et un West End à Londres, aussi représentatifs à eux seuls que tout le reste du Royaume-Uni, qui voit d’un côté de la barrière des gens vivre dans le dénuement le plus complet et dans la pourriture, alors que de l’autre côté s’étalent l’opulence et la joie.

Un vaste empire est en train de s’écrouler, entre les mains de ces gestionnaires au petit pied. Et par empire, je ne parle pas seulement des machinations politiques qui réunissent ensemble tous les gens qui parlent anglais dans le monde, en dehors des États-unis. Et je ne fais pas preuve d’un pessimisme exagéré en portant cette accusation. L’empire du sang est bien plus grand que tous les empires que la politique a pu créer, et l’Anglais du Nouveau Monde est aussi fort et vigoureux que celui des Antipodes. Mais l’empire politique sous lequel ils sont tous les deux rassemblés est en train de s’écrouler. La machine politique connue sous le nom d’Empire Britannique perd pied. Entre les mains de ses gestionnaires, il dépérit chaque jour.

Il est indispensable qu’on chasse des postes de commandement tous ces gestionnaires qui ont stupidement et criminellement mené l’empire au bord de la faillite. Ils ont fait un travail de sape et se sont montrés particulièrement inefficaces, et ils ont, de plus, détourné les fonds publics. Chacun de ces individus exsangues, de ces pauvres au visage de papier mâché, chacun de ces aveugles, et de ces enfants nés en prison, chaque homme, chaque femme, chacun de ces gosses dont le ventre est torturé par les affres de la faim, a faim tout simplement parce que les fonds communs ont été détournés par tous ces gestionnaires.

Aucun des responsables de cette classe de gestionnaires ne peut plaider non coupable à la barre du tribunal de l’Humanité. « Les vivants dans leurs maisons — les morts dans leurs tombes[17]. » Cette toute petite notion de bon sens est remise en question par chaque bébé qui meurt de malnutrition, par chaque jeune fille qui s’enfuit de l’atelier où on l’exploite pour arpenter la nuit les alentours de Piccadilly, par chaque travailleur sans emploi qui, désespéré, plonge dans le canal pour y trouver la mort. La nourriture même que cette classe dirigeante mange, le vin qu’elle boit, et tout l’étalage des beaux vêtements qu’elle porte, est un défi aux huit millions de bouches qui n’ont jamais mangé à satiété, et aux seize millions de corps qui n’ont jamais pu bénéficier de vêtements corrects ou de logements suffisants.

Aucune erreur n’est possible. La civilisation a centuplé le pouvoir de production de l’humanité, et par suite d’une mauvaise gestion, les civilisés vivent plus mal que des bêtes, ont moins à manger et sont moins bien protégés de la rigueur des éléments que le sauvage Innuit, dans un climat bien plus rigoureux. Il vit, aujourd’hui, comme il vivait à l’âge de pierre, il y a plus de dix mille ans.




LE DÉFI


J’ai une vague souvenance
D’une histoire qui est contée
Dans quelque ancienne légende espagnole
Ou dans un vieux grimoire.
C’était aux temps où l’intrépide roi Sanchez
Assiégeait Zamora.
Son armée entourait la ville
Et se tenait campée dans la plaine.
Don Diego de Ordenez
S’avança tout seul devant tous
Et cria bien fort son défi
À tous ceux qui défendaient la ville.
Tous les habitants de Zamora,
Ceux qui étaient nés et ceux qui ne l’étaient pas encore,
Il les défiait comme des traîtres
Avec des mots dédaigneux et fiers.
Il insultait les vivants dans leurs maisons
Et les morts dans leurs tombes
Et les eaux dans leurs rivières
Et leur vin, leur huile et leur pain.
Il y a une armée bien plus nombreuse
Qui nous assaille de toute part
Une armée innombrable de gens qui ont faim
Et qui luttent à toutes les portes de la vie.
Les millions qui combattent dans la pauvreté
Et viennent nous disputer notre pain et notre vin
Peuvent nous accuser de traîtrise
Nous les vivants, et nous aussi les morts.
Et toutes les fois que je m’assieds au banquet de la vie
Où les rires et les chants ne cessent de fuser
Dans la gaieté et la musique,
J’entends leurs redoutables cris.
Je vois leurs visages hâves et décharnés
Regarder le salon illuminé,
Leurs mains épuisées se tendent
Pour recueillir les quelques miettes qui tombent.
Dedans, c’est la fête et la joie
L’air est tout embaumé de bonnes odeurs,
Mais dehors, c’est le froid et la nuit,
La faim et le désespoir.
Et là, dans le camp de la famine
Dans le vent, le froid et la pluie
Christ, Seigneur de toute cette Armée,
Est étendu sur la plaine.

LONGFELLOW




  1. Policemen anglais.
  2. Conducteur de cab, voiture à chevaux.
  3. Marché aux puces spécialisé dans les vêtements.
  4. Monnaie d’or valant une livre sterling.
  5. Johnny le Régulier.
  6. À cette époque Jack London était âgé de 26 ans.
  7. Édouard VII (1841-1910), couronné en 1902 (N. d. T.).
  8. Samuel, VIII, 10-18 (N. d. T.).
  9. Samuel, XII, 19 (N. d. T.).
  10. Livre des Rois, XII, 14 (N. d. T.).
  11. Job, XXIV, 2-10 (N. d. T.).
  12. Grub Street : rue de Londres où demeuraient les écrivassiers du XVIII siècle (N. d. T).
  13. Les maçons de San Francisco reçoivent un salaire de vingt shillings par jour, et font actuellement grève pour qu’il soit porté à vingt-quatre shillings.
  14. Personnage du « Roi Lear » de Shakespeare (N. d. T.).
  15. Les plaines marécageuses de l’est de l’Angleterre (N. d. T.).
  16. Personnification, en Angleterre, du « qu’en dira-t-on » (N. d. T.).
  17. Voir poésie en fin de volume (N. d, T.).