Le Poète et l’Inspiration

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Gomèz, éditeur (p. np-60).

FRANCIS JAMMES

LE POÈTE ET L’INSPIRATION


[Illustration : poete01]


ORNÉ ET GRAVÉ PAR ARMAND COUSSENS GOMÈS, ÉDITEUR, RUE RÉGALE NIMES.

Le poète est ce pèlerin que Dieu envoie sur la terre pour qu’il y découvre des vestiges du Paradis perdu et du Ciel retrouvé.

Le poète est ce pauvre assis à midi sur le perron du vieux jardin où le premier homme et la première femme furent si beaux. Il tient dans sa main sa sébile, et, son chien à ses pieds, il demande aux passants distraits, et à Dieu même, l’aumône de la beauté qui fut, qui est et qui sera.

Mais les passants ne daignent point jeter les yeux sur lui, ils ne voient pas la douleur de ce regard. La seule créature qui ait compassion en silence est le chien immobile. . . . . Mais Dieu laisse choir dans la sébile du pauvre poète l’azur du ciel tout entier.

O Fra Angelico ! tu te saisis alors de cet azur, tu l’exprimes sur ta toile tel qu’il t’est donné de l’apercevoir en cette heure inspirée qui rejoint l’extase.

Et vous, mes frères, recevant aussi la faveur de ce ciel qui est tout entier à chacun, dans votre main tendue, vous en tissez votre tente, vous vous en enveloppez comme les vierges et comme les collines.

Et, tant est pure cette lueur divine que vous revêtez, qu’elle vous cache aux yeux des profanes. Ainsi la campanule d’Août, si blanche à force d’être bleue, semble s’évanouir.

Et le poète naît, passe et meurt comme la fleur des champs qu’à peine on remarque.

Le poète est celui qui observe, à travers la haute grille du parc, les couples fondus au bleu de la nuit, et qui entend la grêle invitation des mandolines. Il n’est pas convié à la fête ; mais le volubilis blanc des ténèbres franchit la grille, se penche vers lui qui seul en découvre tout le miel et toute la chaude neige. Et, tandis que les rumeurs amoureuses des belles couvrent le chant du rossignol, ce chant n’est perceptible qu’au poète dont le cœur s’emplit de la divine harmonie comme une source d’eau pure qui répond au chant de l’oiseau. Et j’entends Saint Jean de la Croix qui loue :

     La nuit paisible,
     La musique silencieuse,
   La solitude harmonieuse,
   Le souper qui charme et qui accroît l’amour,

   Le bouquet de rosés en forme de pomme de pin. . .
    . . . . L’aspiration du zéphyr,
     Le chant de la douce Philomèle,
     Le bois avec ses charmes durant la nuit sereine,
   Avec la flamme qui consume et ne cause pas la douleur.

Le poète est celui qui n’ayant rien reçoit tout, qui renonce à sa coupe grossière pour boire à même le reflet frais du ciel, l’étudiant que chantait, il y a bien des siècles, dans un poème ineffable, Tchu-Kouang-hi :

   Quand le soleil couchant cesse d’éclairer la fenêtre du nord-ouest
   Alors que le vent d’automne dépouille en sifflant les bambous
   L’étudiant s’approche de la fenêtre méridionale,
   Car ses yeux ne quittent guère son livre, et toujours il est attentif.

   Il songe à l’antiquité, en voyant la mousse et les grandes herbes ;
   Il regarde, il écoute, il jouit profondément de son calme et de sa solitude ;
   Peut-être demanderez-vous ce qu’il fait pour se procurer du moins sa subsistance :
   Il coupe du blé demi-sauvage dans les terrains abandonnés.

Le poète est celui qui, dans la besogne fastidieuse et terre à terre du comptable, dans la lassitude et l’amertume, dans la monotonie de la poussière bureaucratique, sous l’aiguillon d’un patron acerbe, découvre le profil lumineux d’une petite fille de cinq ans, et, sur la table de servitude, un morceau de pain pour l’enfant.

Le poète est celui qui, en le frappant de son bâton, fait jaillir du roc, dans le village altéré, l’eau qui s’avance à pleins bords dans l’épais herbage. Et les usines naissent avec leurs tulipes de feu, des maisons ouvrières s’élèvent avec de gais jardins et des rumeurs d’enfants —parce que le génie du poète a découvert cette veine de cristal joyeux.

Cependant lui seul est seul, lui seul est pauvre, lui seul est magnifiquement dépouillé comme cette eau nue où se réfléchissent les cieux.

Le poète est celui qui, l’oreille pleine du silence que l’on fait autour de lui, ou du bruit de l’insulte, entend monter de son cœur, comme d’un temple, le chant des séraphins et la voix de la sagesse.

Le poète est celui qui, n’ayant point pressé entre ses bras l’épouse victorieuse et belle, se saisit de l’argile dont nous sommes pétris et sculpte la beauté.

Le poète est le jeune homme que je vis un jour à Anvers, il y a vingt-cinq ans, tout enveloppé d’obscurité, dans une mansarde, une telle obscurité que son père me dit : les bourgeois de la cité ont oublié qu’il existe. Il ne me dit point un seul mot quand il me vit entrer. Il profitait de cette nuit profonde pour découvrir, à l’extrémité de l’abîme, une étoile sans nom.

Le poète est celui qui se penchant vers l’enfant qui s’agite sur sa couche, fixe, d’un regard charitable, la mère angoissée. Et il fait ruisseler sur le malade cette fraîche vertu des eaux, qu’il a découverte, ou il lui donne d’une écorce salutaire recueillie dans la forêt tropicale où Dieu sourit parmi les lianes flamboyantes. Et la température tombe doucement au crépuscule.

Le poète est celui qui va sur la mer. Il saute dans l’esquif que le long flot balance. Et le brouillard recouvre le port où sa femme et ses enfants l’attendent sans jamais le voir revenir. Mais il fallait qu’il partît, qu’il fût partagé comme entre deux montagnes par ces deux sentiments contraires et sublimes : la tendresse de l’obscur foyer et l’âpre recherche de cette nourriture que prennent les filets sur la plaine liquide et sans froment.

Le poète est celui qui va dans la forêt. Tantôt, comme dans la chanson du vieux marin, il y rencontre l’ermite et la noce joyeuse et il se réjouit des flûtes, des oiseaux, du bond pourpré des écureuils, des tapis de fleurs et de mousse et des détails inépuisables comme la science des nids. Et tantôt le bois n’est qu’une croix nue.

Le poète est celui qui, dans sa main, prend un grain de blé pareil à un gravier commun. Et il y voit la forme réduite du pain que l’enfant de l’ouvrier rapporte sous son bras, et la moisson avec les bluets, les coquelicots et les cris d’insectes, et l’église, et le prêtre qui monte à l’autel, et le voyageur mystérieux qui, dans le soir d’Emmaüs, mêle la lueur de son front à la lueur de l’Hostie.

Le poète c’est l’homme à qui Dieu restitue la splendeur.

Et, d’abord, je vois Noé chantant sous l’arc-en-ciel définitif le cantique du pacte de la délivrance. Et puis il se promène dans sa vigne bien soignée. Et chaque grain mûr de sa treille lui apparaît comme un œil transparent, tout plein de soleil blond ou brun fixé sur le Seigneur.

Et ensuite je vois Abraham sous les chênes de Membre. Sa tente est une meule d’or toute crépitante d’épis et, dans la splendeur accablante, ne sachant pas que faire pour son Dieu qui lui apparaît et qu’il adore, il lui donne du pain à manger.

Puis, exaltant, si je peux dire, la gloire de la moisson caniculaire, s’y plongeant avec majesté, le vieux Booz voit Ruth surgir à l’horizon des orges. Et il laisse la glaneuse goûter à l’eau vinaigrée des faucheurs. Et désormais les obscurs tâcherons, trempant leur pain dans ce pauvre breuvage, y pourront goûter la saveur divine que la Moabite y a laissée, parce que l’amour du patriarche s’accumulait dans le ciel pour elle et s’avançait comme un doux orage qui gronde.

Bénis soyez-vous, hommes qui dans vos cœurs ensemencés par une inspiration divine, fertilisés par elle, découvrez les terres promises et leur faune et leur flore et leurs pierres, et les pénétrez de ces mêmes rayons qui rendent la montagne transparente et font vibrer des aigrettes sur le front de Moïse !

Eh quoi ? vont me dire quelques-uns, n’allez-vous point bientôt assimiler aux saints et aux grâces qu’ils reçoivent ces hommes, plutôt méprisables, qui, les cheveux couronnés de narcisses, la flûte aux lèvres, se plaisent à instruire les sansonnets ? . . . . . Ces hommes encore à qui les siècles prêtent tant de folies, comme d’immoler un bouc sous des rosés ?

Assimiler aux saints les poètes en général, Dieu m’en garde ! Et quelque admiration que je professe pour Verlaine, je ne me hasarderai pas à le mettre en face de Saint-Jean de la Croix.

Et pourtant ! Verlaine a écrit Sagesse, que François d’Assise eût signé. Et je demeure confondu devant cet abîme de pureté, dont les parois portent des lys et se voilent de nuages d’encens, lorsque je sais qu’en même temps il écrivait ce livre, Parallèlement, où les vices les plus rares et les chairs les plus lourdes se donnent rendez-vous.

Que conclure avec logique, sinon, avec un poète de nos jours, que le monde est entraîné dans une danse que conduisent et rythment sur leurs violes les deux races d’anges : les bons et les mauvais ?

Et, ne puis-je situer dans cette sorte de pénombre musicale et spirituelle, où le mal et le bien se combattent, où l’homme tantôt entend les accords séraphiques, tantôt enregistre les voix spécieuses des démons, des poètes tels que Verlaine, Rimbaud, Charles Baudelaire et tant d’autres ?

Ils vivent leur poésie, à la manière, hélas ! dont trop souvent, le chrétien même conduit son existence : Il s’approche du marécage à midi quand le nénuphar blanc semble l’inviter le plus à le cueillir. Il ne fait, tout d’abord, que d’admirer cette neige, mais, bientôt hélas ! il la souille en y portant la main. Et il pleure, repentant de voir cette fleur, naguère immaculée, ternie maintenant, livrée aux mains des démons dont toute la joie réside dans le salissement de ce qui est vierge et dans la rupture de l’harmonie. . . . .

Mais, sans doute, ceux-ci ont-ils trop compté sur la faiblesse du poète disgracié. Peu de vrais poètes, aucun vrai poète ne pèche contre l’esprit. Et c’est alors que, au souffle mélodique et pur des bons anges, dans un sursaut inattendu, le poète se ranimant, se vivifiant, arrache aux mains des maudits la fleur, et se plonge avec elle dans la source candide où la Vierge lave et absout.

Un jour cette difficile question me fut posée :

— Quelle place occupe donc le poète dans les états contemplatifs.

Je réponds simplement :

— Le poète occupe, dans la mystique, selon le bien qu’il fait aux âmes, la place d’un mortel quelconque—mais, en fait, il a ce privilège d’entendre, mieux qu’un mortel ordinaire, les voix qui nous découvrent le Ciel.

C’est, il me semble, Saint-Bernard qui dit que les personnes qui jouissent de suréminentes grâces, par l’extase ou le mariage spirituel, ne pouvant de là qu’elles sont redescendues de ces états—nous en faire part, acquièrent, du moins, cette faculté de nous les communiquer en quelque mesure dans un langage ravissant, imagé, que les anges leur inspirent. Cette opinion de Saint-Bernard me paraît tout à fait juste.

Et je ne peux me refuser, lorsque je lis le Cantique Spirituel, à penser que les anges ont passé par là :

   De fleurs et d’émeraudes
   Choisies pendant les fraîches matinées
   Nous tresserons des guirlandes,
   Que votre amour a fait fleurir,
   Et que lie un seul de mes cheveux.
   Ce seul cheveu
   Que vous avez considéré volant sur mon cou,

   Que vous avez regardé sur mon cou,
   Vous a retenu prisonnier ;
   Et un seul de mes yeux vous a blessé.
     (Cantique sp. St. XXX et XXXI).

Comment ne pas trouver en de telles expressions la marque d’une espèce qui s’exprime à l’aide de tout ce qu’il y a de plus beau sur la terre pour nous suggérer quelque idée du Ciel et qui inspire, dans ce but, les plus sensibles des lyres : les lyres des poètes mystiques ? Les feuilles et les fleurs, les prairies brillantes, toute la symbolique des pierres précieuses, les plus doux animaux, viennent au secours de l’âme désireuse de se faire entendre.

Est-ce à dire que tout mystique soit un poète ?

Je me garderais de l’insinuer au sens naturiste du mot, encore que la grande Thérèse, dans le désert sans images où elle étend ses ailes d’aigle, puisse prétendre à ce titre dans le sens le plus élevé. Mais : ni un Saint-Thomas d’Aquin, ni un Vincent de Paul, ni une Sainte-Thérèse, n’entrent dans les vues de mon sujet, quelle que soit la sublimité de leurs rôles.

Je conclus donc à ce qu’un mystique religieux, un vrai mystique, n’est pas nécessairement un poète.

Mais la réciproque n’est point exacte, et j’affirmerai hardiment que, dans tout vrai poète, dans tout poète exprimant une pensée et un sentiments purs, il y a un mystique.

Et même s’il n’est mystique, et donc pur, que dans une partie de son œuvre, que conclure sinon que cette partie demeure acquise à la contemplation, dût-on procéder par ailleurs à ce départagement du bon et du mauvais esprit qu’impose parfois l’examen du saint le plus authentique ?

Quelle part faut-il faire à l’imagination dans l’œuvre, édifiante pourtant, d’une Catherine Emmerich—à l’inspiration démoniaque dans la vie d’une Marie de Jésus crucifié ?

Ici toute latitude est laissée, tout jugement, à l’autorité de l’Église.

Mais avec le poète nous en venons à des régions plus modérées qui n’engagent point à de ces solutions capitales. C’est pourquoi nous apprécions ses œuvres selon leur valeur relative, sans nous prononcer en dernier ressort, sachant qu’une légère différence, en plus ou en moins, ne tire pas toujours à grave conséquence.

Il est utile cependant que, dans ce modeste domaine de la poésie toute simple, une classification s’impose :

Du poète que l’esprit du mal domine ;

Du poète qui, dans son expression, encore qu’il ne tende pas directement à la louange de Dieu, glorifie, du moins, son œuvre, sa création ;

Du poète qui, soit dans une description de nature, soit dans l’exposition d’un sentiment, de l’amour par exemple, s’élève peu à peu à ce frisson sacré où nous sentons par instants, si je peux dire, le tremblement de Dieu, le vent d’une aile d’ange.

Des poètes uniquement voués au mal—ils ne sont point poètes en vérité—je ne nommerai aucun. A quoi bon ? Ils appartiennent bien à la mystique, mais dans un tout autre sens que celui que nous prêtons ici à cette science. Ils ressortissent à la démonologie, à l’imprégnation, à l’obsession, à la possession diaboliques.

Parmi les poètes descriptifs, il faut comprendre la plus grande partie de ceux de l’antiquité, notre pleïade, bon nombre de romantiques. Certes un Théocrite, un Virgile, un Ronsard, un Musset n’entrent point toujours facilement dans notre cadre, mais parfois à la surface même de leur paganisme, un sentiment mystique se dégage, épure l’inspiration. Le départagement est souvent difficile.

Les derniers, mais les plus hauts dans notre essai de mystique, sont de la race d’un Dante, d’un Cervantes, d’un Lamartine, du Verlaine de Sagesse, de Claudel. Tous n’atteignent point ces maîtres. Mais beaucoup leur sont supérieurs dont les feuillets sont épars et souvent dispersés. Les plus beaux chefs-d’œuvre n’ont pas été sans doute formulés par ceux que la gloire couronne du vert laurier. Avez-vous parfois songé à la crypte où dorment les plus grands poèmes que Dieu seul a connus ?

Là se rejoignent les anges et les hommes de l’ombre. A l’un de ceux-ci, à Coventry Patmore j’emprunterai cette courte page qui montrera le lien ineffable par quoi la nuit épouse l’aurore et la Terre le Ciel :

« Mon petit garçon dont les yeux ont un regard pensif et qui dans ses mouvements et ses paroles a les manières tranquilles d’une grandes personne, ayant désobéi pour la septième fois à ma loi, je le battis et le renvoyai durement sans l’embraser, sa mère qui était patiente étant morte. Puis craignant que son chagrin ne l’empêchât de dormir, j’allai le voir dans son lit, où je le trouvai profondément assoupi avec les paupières battues et les cil encore humides de son dernier sanglot. Et je l’embrassai, à la place de ses larmes laissant les miennes. Car, sur une table tirée près de sa tête, il avait, rangé à portées de sa main une boîte de jetons et un gale, à veines rouges, un morceau de verre arrondi trouvé sur la plage, une bouteille avec des campanules et deux sous français, disposés bien soigneusement, pour consoler son triste cœur ! Et cette nuit-la, quand je fis à Dieu ma prière, je pleurai et je lui dis : « Ah, quand à la fin nous serons là couchée et le souffle suspendu, ne vous causant plus de fâcherie dans la mort, et que vous souviendrez de quels joujoux nous avons fait nos joies, et combien faiblement nous avons pria votre grand commandement de bonté, alors non moins paternellement que moi que vous avez formé de votre limon, vous laisserez votre colère et vous direz : « J’ai pitié de ces pauvres enfants ! »

Deux autres mystères, ayant trait à l’inspiration poétique, mystères que je me borne à indiquer à peine, mais qui, si j’étais passé maître en ces sortes de recherches psychologiques, ne m’eussent pas demandé moins de trois gros volumes, sont la situation des lieux et l’invention des personnages. Je ne saurais m’étendre autant. Je donnerai simplement comme un schéma de mes expériences personnelles. Si brièvement que je les expose, peut-être pourront-elles servir d’éléments, de matériaux, à ceux qu’intéresse ce genre d’études.

Pour conserver le parallélisme que je me suis promis d’observer dans la mesure du possible, toutes proportions gardées, entre l’état mystique et l’état poétique, j’en appellerai tout d’abord au cas d’Anne Catherine Emmerich. On sait que cette édifiante jeune fille, tant dénigrée par les uns, tant exaltée par les autres, présente très probablement un cas dont l’analyse est telle :

1. L’inspiration mystique, probable ou certaine—par quoi, en retraçant la vie de Notre-Seigneur, elle nous dépeint sans les avoir jamais vus de ses yeux de chair, des bourgades, des campagnes, dont il semble que la reconstitution cadre exactement avec la réalité que remit à jour l’archéologie. Elle s’exprime durant une extase assez difficile à définir.

2. Une part d’imagination, desservie par une nature incomparablement artiste : Sainte-Madeleine erre autour du Saint-Sépulcre. Tel geste qu’elle fait rejette en arrière ou en avant sa chevelure sur ses yeux baignés de larmes, et il est si naturel qu’il nous choque presque en nous éblouissant.

Je ne dirai point que l’inspiration poétique suive le même processus. Mais, si elle est moins sacrée, elle est plus sûre. Elle ne compromet rien.

Je me promène, au déclin du jour, en un tiède printemps, dans l’un des riches quartiers, dorés et calmes, qui se meurent sur une plage célèbre. Ma solitude est complète. Ce n’est point, ce n’était pas du moins encore, l’époque où le tourisme envahit ce beau lieu. Je prends par une sorte de petit chemin. J’aperçois, à travers les feuilles naissantes, une luxueuse villa. Elle est, si je peux dire, ensevelie dans le mystère si profond et si doux que revêtent les domaines dont nous ignorons complètement les hôtes. Et, d’ailleurs, cette villa n’est-elle point déserte ? Il se pourrait que tous les volets en soient clos, si j’en juge par les deux dont les ailes sont rabattues à cet angle que font luire les lauriers d’Espagne.

Et d’abord, de tout ce mystère et de tout ce charme clandestin, que semble avoir répandu là quelque fée de la Belle au bois dormant, cette irrésistible berceuse, naît et s’élève et pleure en moi :

Si un beau jour—dans la forêt—tu rencontrais—dans la forêt—où fait son nid—le vieux pivert—une maison—avec de clairs—contrevents verts—dis-toi que dans—cette maison—fleurit la paix.

Si un beau jour—dans le jardin—ô fil vermeil ! —dans le jardin—où les pavots—sont fatigués —tu rencontrais—un pavillon—inhabité —dis-toi que c’est la—que fleurit—le lourd sommeil.

Ce n’est point sur ce motif que doit s’arrêter l’élan donné. La graine, enlevée par je ne sais quel souffle aux cimes des arbres séculaires, va germer. Le poète s’est éloigné de la maison, mais la maison en lui demeure, s’étage, se développe dans une atmosphère supérieure à celle des mille et une nuits. Une jeune fille l’habite, qui se précise : une jeune fille blonde : une jeune fille assez grande : une jeune fille forte et belle, et pareille au génie de Rubens—et de charme tout anglais cependant. Et, néanmoins, elle est d’Espagne. Il me semble qu’elle soit l’héroïque statue de la victoire dans l’équilibre de la santé ! Et pourtant elle est atteinte de troubles psychiques. Quels troubles ? Les médecins l’ignorent. Mais le poète en découvre la puissante nature : ce mal singulier n’est que l’épanouissement joyeux d’une âme incomprise dans la joie solaire de la villa merveilleuse qu’est la vie.

Désormais l’héroïne vivra dans l’âme du poète. Et, quand il atteindra ce sommet de la vie dont a parlé le plus grand des lyriques coloniaux : « Debout sur la colline aveuglément gravie ! » la vision de tout un monde situé dans le tréfonds de l’âme se clarifiera, se spiritualisera, s’étendra devant lui qui est maintenant près d’entreprendre le voyage éternel.