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Le Portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux)/01

La bibliothèque libre.
Traduction par Edmond Jaloux; Félix Frapereau.
Société d’édition “Le Livre” (p. 1-21).

image de début de chapitre
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CHAPITRE PREMIER


Le riche parfum des roses embaumait l’atelier et quand la légère brise d’été remuait les arbres du jardin, il venait, par la porte ouverte, une lourde odeur de lilas ou l’arome plus délicat des aubépines rougissantes.

Du coin de sofa où il était allongé sur des coussins de cuir persan, et tout en fumant, selon son habitude, d’innombrables cigarettes, lord Henry Wotton apercevait la rayonnante floraison d’un cytise, dont les grappes de miel et les flexibles rameaux semblaient écrasés sous le poids flamboyant de leur propre beauté.

Par instants, des vols d’oiseaux projetaient leurs ombres fantastiques sur les hauts rideaux de tussor tirés devant la fenêtre aux larges baies, et produisaient momentanément une sorte d’effet japonais. Et lord Henry songeait à ces peintres de Tokio, aux visages de jade pâle, dont tout l’effort tendait, dans un art fatalement immobile, à donner la sensation de la vitesse du mouvement.

Dans un bourdonnement maussade, des abeilles s’évertuaient à fendre les hautes herbes mûres, ou s’obstinaient dans une ronde monotone, autour des urnes dorées et poudreuses d’un chèvrefeuille solitaire ; et leur murmure alourdissait encore une accablante paix. Les bruits confus de Londres arrivaient, pareils aux notes bourdonnantes d’un orgue éloigné.

Au milieu de la pièce se dressait, sur un haut chevalet, le portrait en pied d’un jeune homme d’une extraordinaire beauté ; et, face au portrait, à légère distance, l’artiste lui-même était assis, ce Basil Hallward, dont la disparition soudaine, il y a quelques années, émut si fort la société et donna lieu à tant d’étranges suppositions.

Le peintre contemplait la gracieuse et avenante figure si habilement rendue par son pinceau. Un sourire satisfait vint éclairer ses traits et parut vouloir s’y attarder. Mais, brusquement, l’artiste se redressa, les yeux clos, les doigts posés sur les paupières, comme s’il cherchait à emprisonner dans son cerveau quelque rêve étrange, dont il redoutait de se dégager.

— Mon cher Basil, prononça lentement lord Henry, ce portrait est votre chef-d’œuvre, la plus belle chose que vous ayez jamais faite. Il faut absolument l’envoyer au Grosvenor, l’an prochain. L’Académie est trop vaste et trop vulgaire. Chaque fois que j’y suis allé, il y avait tant de monde que je n’ai pu voir les tableaux, ce qui est exécrable, ou bien tant de tableaux que je n’ai pu voir le monde, ce qui est encore pire. Vraiment, il n’y a d’acceptable que le Grosvenor.

— Je ne l’enverrai, je crois, ni là ni ailleurs, répondit le peintre, en rejetant la tête en arrière, par un tic bizarre dont ses amis d’Oxford s’étaient tant de fois divertis. Non, je ne l’exposerai nulle part.

Lord Henry leva les yeux et l’examina avec stupeur, à travers les minces anneaux de fumée bleue qui montaient de sa cigarette opiacée, et tordaient capricieusement leurs volutes.

— Vous ne l’exposerez nulle part ? Et pourquoi, mon cher ? Avez-vous au moins une raison ? Quels originaux vous êtes, vous autres, peintres ! Vous faites tout au monde pour gagner la célébrité ; et, sitôt conquise, on dirait qu’il vous tarde d’en être délivrés. En quoi vous êtes bien fous. Car, s’il est au monde rien de plus fâcheux que d’être quelqu’un dont on parle, c’est assurément d’être quelqu’un dont on ne parle pas. Un pareil portrait vous mettrait en Angleterre bien au-dessus de tous les jeunes, et rendrait jaloux tous les vieux — si toutefois les vieux sont capables d’une émotion quelconque.

— Je sais que vous allez rire de moi, répondit Basil. Et pourtant, je ne saurais exposer ce tableau. J’y ai mis trop de moi-même.

Avec un éclat de rire, lord Henry s’allongea sur le sofa.

— Riez. C’était prévu. Mais ce que j’ai dit n’en reste pas moins vrai.

— Mis là trop de vous-même ! Ma parole, Basil, je ne vous croyais pas si fat. Pour moi, j’ai beau considérer vos traits vigoureux et rudes, vos cheveux noirs comme le charbon, je n’arrive pas à saisir la moindre ressemblance entre vous et ce jeune Adonis, qu’on dirait fait d’ivoire et de feuilles de roses. Mon cher Basil, c’est un Narcisse, tandis que vous ! Vous avez une expression hautement intellectuelle et tout le reste. Mais la beauté, la beauté réelle, finit où commence l’expression intellectuelle. L’intelligence est, par sa nature, une sorte d’hypertrophie ; elle détruit fatalement l’harmonie d’un visage. Dès qu’une personne se met à penser, elle devient tout nez, tout front, ou je ne sais quoi d’horrible. Regardez les hommes éminents dans n’importe quelle branche du savoir. Ils sont tous parfaitement hideux. Excepté, bien entendu, les gens d’Église. Mais c’est que les gens d’Église ne pensent point. Un évêque répète, à quatre-vingts ans, les paroles qu’il a apprises quand il en avait vingt ; la conséquence naturelle en est qu’il conserve toujours un aspect absolument délicieux. Votre jeune ami, ce mystérieux adolescent dont vous me taisez le nom, mais dont le portrait me fascine étrangement, jamais il ne pense. J’en ai l’intime conviction. C’est une belle créature sans cervelle, qu’on voudrait avoir toujours devant soi, l’hiver, quand il n’y a plus de fleurs à regarder, l’été, quand nous avons besoin de rafraîchir notre intelligence. Ne vous flattez pas, Basil ; vous ne lui ressemblez pas le moins du monde.

— Vous m’avez mal compris, Harry, répondit l’artiste. Il est clair que je ne lui ressemble pas. Je le sais de reste. Bien plus, je serais désolé d’avoir sa beauté. Vous haussez les épaules ? Pourtant je vous parle sincèrement. Une fatalité s’attache à toute supériorité de l’esprit ou du corps, cette même fatalité qu’on voit, à travers l’histoire, s’élancer sur les pas mal assurés des rois. Mieux vaut ne pas différer de ses compagnons. Les laiderons et les sots ont la meilleure part en ce monde. Ils peuvent s’asseoir à l’aise et bayer au spectacle. S’ils ignorent le triomphe, en revanche, l’épreuve de la défaite leur est épargnée. Ils vivent, comme nous devrions vivre tous, tranquilles, insouciants, impassibles. Ils ne causent la ruine de personne et personne ne renverse leur fortune. Mais vous, Harry, parce que vous avez le rang et la richesse ; et moi, pour ce qui a pu m’échoir d’intelligence et de talent ; et Dorian Gray, à cause de sa rare beauté : nous aurons tous les trois à souffrir, et à souffrir terriblement, des présents que nous ont faits les dieux.

― Dorian Gray ? Est-ce là son nom ? demanda lord Henry accourant du fond de l’atelier vers Basil Hallward.

— Oui, c’est son nom. Je m’étais promis de ne pas vous le dire.

— Mais pourquoi ?

— Je ne me l’explique pas. Quand les gens me plaisent infiniment, je ne confie jamais leurs noms à personne, comme si c’était quelque peu les trahir. J’en suis venu à aimer le secret. Je ne vois que ce moyen de mettre dans l’existence moderne un peu de mystère et d’enchantement ; la chose la plus commune, dès qu’on nous la cache, devient un délice. Maintenant, quand je quitte Londres, je ne dis plus chez moi où je vais, cela m’enlèverait tout plaisir. C’est une sotte habitude, j’en conviens ; du moins agrémente-t-elle la vie d’une dose appréciable de romanesque. Mais tout cela doit vous paraître bien fou ?

— Nullement, répondit lord Henry, nullement, mon cher Basil. Oublieriez-vous que je suis marié ? C’est l’unique charme du mariage, de ménager une vie de déception absolument nécessaire aux deux parties. Je ne sais jamais où est ma femme et ma femme ne sait jamais ce que je fais. S’il nous arrive de nous rencontrer, — car, à l’occasion, nous dînons ensemble dehors ou rendons visite au vieux duc — vous ne sauriez croire de quel air sérieux nous nous racontons les plus folles histoires. Dans cet ordre d’idées, ma femme m’est supérieure. Jamais elle n’est embarrassée par les dates, je le suis toujours. Mais elle a beau me prendre en défaut, elle ne s’emporte pas. Je le souhaiterais parfois. Mais elle se contente de rire de moi.

— Je n’aime pas vous entendre parler sur ce ton de votre vie conjugale, Harry, dit Basil Hallward, tout en gagnant la porte qui menait au jardin. Je suis persuadé d’ailleurs que vous êtes un excellent mari, mais que vous rougissez de vos propres vertus. Vous êtes vraiment singulier ! Vous ne dites jamais une parole qui soit morale et ne faites jamais une action qui soit mauvaise. Votre cynisme n’est qu’une pose.

— Le naturel aussi est une pose, et la pose la plus agaçante de toutes ! s’exclama en riant lord Henry.

Et les deux jeunes hommes sortirent ensemble dans le jardin et se réfugièrent sur un long siège de bambou, à l’ombre épaisse d’un buisson de lauriers. Les rayons du soleil glissaient sur les feuilles vernissées. Dans le gazon tremblaient des marguerites blanches.

Après un silence, lord Henry tira sa montre :

— Mon cher Basil, murmura-t-il, je regrette d’avoir à vous quitter. Mais avant de partir, puis-je vous demander de répondre à ma question de tout à l’heure ?

— Quelle question ? fit le peintre, sans détacher les yeux du sol.

— Vous le savez bien.

— Mais non, Harry.

— Soit. Je vais parler clairement. Expliquez-moi pourquoi vous ne voulez pas exposer le portrait de Dorian Gray. Et dites-moi bien la vraie raison.

— La vraie raison, je vous l’ai dite.

— Allons donc ! Vous avez prétendu qu’il y avait trop de vous-même dans ce portrait. C’est de l’enfantillage.

— Harry, repartit Basil Hallward, fixant son interlocuteur, tout portrait qu’on peint avec âme est un portrait, non du modèle, mais de l’artiste. Le modèle n’est qu’un hasard et qu’un prétexte. Ce n’est pas lui qui se trouve révélé par le peintre ; c’est le peintre qui se révèle lui-même sur la toile qu’il colorie. La raison pour laquelle je n’exposerai pas ce portrait, c’est que je crains d’y avoir trahi le secret de mon âme.

Avec un rire, lord Henry demanda :

— Et quel est ce secret ?

— Je vais vous le dire, fit Hallward, dont le visage trahissait le trouble.

L’enveloppant du regard, son compagnon déclara :

— Je vous écoute avidement, Basil.

— Oh ! ce que j’ai à dire est peu de chose, Harry ; et je crains bien que vous n’ayez peine à le comprendre ; peut-être aussi, peine à le croire.

Lord Henry sourit, se pencha, cueillit dans l’herbe une marguerite aux pétales rosés, et l’examinant :

— Je suis absolument sûr que je comprendrai, répliqua-t-il, les yeux fixés sur le petit disque d’or à blanche collerette ; quant à croire, sachez que je puis croire toutes choses, pourvu qu’elles soient franchement incroyables.

Une brise passa, détachant des arbres quelques fleurs ; et les lourdes grappes des lilas balancèrent dans l’air alangui leurs pléiades d’étoiles. Contre le mur, une sauterelle stridulante se mit à crisser ; et près d’eux, une libellule, longue et mince comme un fil bleu, palpita sur ses ailes de gaze brune.

Dans l’attente curieuse de ce qui allait venir, il semblait à lord Henry qu’il entendît battre le cœur de Basil.

— Voici l’histoire, dans sa simplicité, dit enfin le peintre. Il y a deux mois, je me trouvais à une grande soirée chez lady Brandon. Nous autres, malheureux artistes, nous devons ainsi, de temps en temps, nous exhiber dans le monde, pour rappeler au public que nous ne sommes pas tout à fait des sauvages. Avec un habit et une cravate blanche, me disiez-vous un jour, n’importe qui, même un agent de change, peut faire figure de civilisé. J’étais dans le salon depuis dix minutes peut-être, conversant avec d’imposantes douairières trop parées et d’ennuyeux académiciens, quand tout à coup j’eus l’intuition d’être regardé. Je me tournai à demi et, pour la première fois, je vis Dorian Gray. Lorsque nos regards se rencontrèrent, je me sentis pâlir. Une étrange terreur s’empara de moi. De toute évidence, je me trouvais en présence d’un être d’un tel charme personnel que, si je cédais à la fascination, mes sens, mon cœur, mon art lui-même, tout serait subjugué. Je n’avais nulle envie de subir une influence étrangère. Vous savez, Harry, combien je suis naturellement indépendant. J’ai toujours été mon seul maître, ou plutôt je l’avais toujours été jusqu’à ma rencontre avec Dorian Gray. Aussi… Mais comment vous expliquer ce que je ressentis ? Quelque chose me disait qu’une crise imminente et redoutable allait troubler ma vie. J’avais cette étrange sensation que le Destin venait à moi, porteur de joies exquises et d’exquises douleurs. J’eus peur et pris le parti de quitter le salon. Ce ne fut pas la conscience qui me dicta cette conduite ; ce fut je ne sais quelle lâcheté. Je ne me glorifie point de cet essai de fuite.

— Conscience et lâcheté, c’est au fond la même chose, Basil. La conscience est la raison sociale de la firme. Voilà tout.

— Je n’en crois rien, Harry ; ni vous non plus, je pense. Quoi qu’il en soit, pour un motif ou pour un autre, — par orgueil peut-être, car j’étais alors fort orgueilleux — il est de fait que je me précipitai vers la porte. Là, naturellement, je tombai sur lady Brandon : « Vous n’allez pas si tôt vous sauver, monsieur Hallward ? » cria-t-elle à tue-tête. Vous connaissez sa voix singulièrement perçante ?

— Oui, lady Brandon a tout du paon, excepté la beauté, dit lord Henry, effeuillant la marguerite de ses longs doigts nerveux.

— J’eus beau faire, je ne pus lui échapper. Elle me présenta à des Altesses Royales, puis à des personnages chamarrés de Croix et de Jarretières, puis à des matrones à hautes tiares et à nez de perruche. À tous, elle parlait de moi comme de son plus cher ami. Je ne l’avais jamais rencontrée qu’une fois, mais elle s’était juré de faire de moi le lion de la soirée. Un de mes tableaux venait alors, ce me semble, de remporter un grand succès ; en tout cas, les journaux à deux sous en avaient beaucoup parlé, ce qui est, au xixe siècle, le critérium de l’immortalité. Soudain je me trouvai face à face avec le jeune homme dont la personnalité m’avait si étrangement ému. Nous étions tout proches l’un de l’autre, presque à nous toucher. De nouveau nos regards se rencontrèrent. Étourdiment, je priai lady Brandon de me présenter. Mais après tout, peut-être fût-ce moins l’effet d’une étourderie que d’un inévitable destin. Présentés ou non, nous nous serions parlé, j’en suis sûr. Dorian, dans la suite, me fit le même aveu. Il avait senti, comme moi, que nous étions appelés à nous connaître.

— Et quel croquis lady Brandon vous fit-elle de ce jeune homme ? Je sais qu’elle a la manie de donner en quelques mots un précis de tous ses invités. Il me souvient qu’un jour, me présentant à un vieux gentleman, truculent, cramoisi, enrubanné de tous les ordres imaginables, elle me chuchota à l’oreille, en une sorte d’aparté tragique, que tout le salon ne pouvait manquer d’entendre, des confidences absolument stupéfiantes. Pensez si je déguerpis ! J’aime à deviner les gens moi-même. Mais lady Brandon en use à l’égard de ses hôtes, exactement comme un commissaire-priseur à l’égard de ses marchandises. Elle les décrit tout de travers, ou bien n’en laisse rien ignorer, excepté ce qu’on voudrait savoir.

— Pauvre lady Brandon, vous n’êtes pas tendre pour elle, Harry ! fit simplement Hallward.

— Mon cher ami, elle a tenté de fonder un salon et n’a réussi qu’à ouvrir un restaurant. Comment pourrais-je l’admirer ? Mais, dites-moi, que vous servit-elle sur le jeune Dorian Gray ?

— Oh ! quelque chose dans ce genre : « Charmant garçon !… Étions inséparables, sa pauvre mère et moi !… Complètement oublié ce qu’il fait ! Rien du tout, j’ai bien peur… Ah ! si, il joue du piano… Du piano ou du violon, cher monsieur Gray ? » Malgré nous, nos deux rires fusèrent. Et du coup nous devînmes amis.

— L’amitié peut commencer plus mal et ne saurait mieux finir que dans un rire, fit le jeune lord, cueillant une nouvelle marguerite.

Hallward secoue la tête :

— Harry, murmura-t-il, vous ne comprenez pas ce qu’est, en pareil cas, l’amitié ou la haine. Vous, vous aimez tout le monde ; autant dire que vous n’aimez personne.

— Mais c’est une horrible injustice ! s’écria lord Henry, rejetant son chapeau en arrière et regardant en l’air de légers nuages qui, pareils aux écheveaux emmêlés d’une soie blanche et lustrée, fuyaient sous la coupole turquoise du ciel d’été. Oui, une horrible injustice ! Je fais grande différence entre les gens. Je choisis mes amis pour leur belle mine, mes connaissances pour leur belle renommée, et mes ennemis pour leur bel esprit. On ne saurait être trop circonspect dans le choix de ses ennemis. Je n’en ai pas un qui soit un sot. Tous ont une certaine valeur intellectuelle, ce qui fait qu’ils savent tous m’apprécier. Est-ce là trop de fatuité de ma part ? Oui, c’est un peu fat, sans doute.

— Je le croirais assez, Harry. Mais, si je m’applique la règle de vos classements, je ne suis pour vous qu’une simple connaissance.

— Mon cher Basil, vous êtes pour moi beaucoup plus qu’une connaissance.

— Et beaucoup moins qu’un ami. Mettons une sorte de frère.

— Oh ! les frères ! Je me soucie bien des frères !… Mon frère aîné ne veut pas mourir, et mes cadets ne font que cela.

— Harry ! s’exclama Hallward, le regard sévère.

— Mon cher, ne me prenez pas trop au sérieux. Mais je n’y peux rien, je déteste mes proches. Cela vient sans doute de ce qu’on a peine à souffrir chez d’autres ses propres défauts. Je comprends à merveille la rage de la démocratie anglaise contre ce qu’elle appelle les vices des hautes classes. Les masses sont d’avis que l’ivrognerie, la sottise et la débauche devraient rester leur seule propriété ; et dès que l’un de nous s’avilit, c’est comme s’il braconnait sur leurs terres. Quand ce pauvre Southwark comparut devant la Cour des Divorces, l’indignation du peuple toucha vraiment au sublime. Et pourtant, je ne crois pas que dix pour cent des prolétaires vivent correctement.

— Je ne puis souscrire à une seule bribe de ce discours ; bien plus, Harry, je gagerais que vous-même n’en croyez pas un mot.

Lord Henry caressa sa barbe brune, taillée en pointe, et, de sa canne d’ébène ornée de glands, tapota le bout de sa bottine vernie.

— Ah ! que vous êtes bien Anglais, Basil ! Voilà deux fois que vous me faites cette remarque. Avancez une idée devant un pur Anglais — ce qui est toujours risqué — jamais il ne s’avisera d’examiner si l’idée est vraie ou fausse. Il n’attachera d’importance qu’à discerner si vous y croyez vous-même. La valeur d’une idée n’a pourtant rien à voir avec la conviction de celui qui l’exprime. Bien mieux : moins le défenseur est sincère, et plus l’idée a chance d’être purement intellectuelle, car elle ne reflète en ce cas ni ses intérêts, ni ses désirs, ni ses préjugés. Mais nous n’allons pas discuter politique, sociologie ou métaphysique. J’aime les personnes bien plus que les principes et, plus que tout au monde, j’aime les personnes sans principes. Revenons plutôt à Dorian Gray. Le voyez-vous souvent ?

— Oui, tous les jours. Si je restais un jour sans le voir, je serais malheureux. Il m’est absolument indispensable.

— Voilà qui me surprend ! Je croyais que vous n’aviez rien à cœur, que votre art.

— C’est que tout mon art, désormais, c’est lui, prononça gravement le peintre. Il m’arrive de penser qu’il n’y a, dans l’histoire du monde, que deux faits vraiment dignes de faire époque. Le premier est l’apparition, dans l’Art, d’une technique nouvelle ; le second est l’apparition, dans l’Art également, d’un type nouveau. Ce qu’a été pour les Vénitiens l’invention de la peinture à l’huile, le visage d’Antinoüs l’a été pour les derniers sculpteurs grecs, et le visage de Dorian Gray le sera quelque jour pour moi. Non pas seulement que je peigne d’après lui, dessine d’après lui, esquisse d’après lui. J’ai fait tout cela sans doute. Mais il est pour moi bien plus qu’un motif ou un modèle vivant. Je ne veux pas dire que je sois mécontent de ce que j’ai tiré de lui, ni que sa beauté soit telle que l’Art ne puisse la rendre. Il n’est rien que l’Art ne puisse rendre ; et je reconnais volontiers que depuis ma rencontre avec Dorian Gray, les œuvres que j’ai faites sont belles ; oui, les plus belles de ma vie. Mais par une influence curieuse, — je me demande si vous me comprendrez ! — sa personnalité même m’a suggéré une manière d’art tout à fait imprévue, un style entièrement nouveau. Je n’ai plus ni la même vision, ni la même conception des choses. Il m’est loisible maintenant de recréer la vie, selon les rythmes qui naguère m’étaient insaisissables. De qui donc est cette parole : « Un rêve de beauté en des jours de pensée ? » Je ne sais plus. Mais voilà bien ce qu’a été pour moi Dorian Gray. La seule présence visible de cet adolescent — car, à mes yeux, il n’est guère qu’un adolescent, malgré ses vingt ans passés ! — Oui, sa seule présence visible… Mais j’ai bien peur que vous ne puissiez comprendre ce que tout cela signifie !… Inconsciemment, Dorian me fournit les traits d’une école nouvelle, d’une école où se retrouvera toute la flamme de l’inspiration romantique et toute la perfection de l’inspiration grecque. L’harmonie de l’âme et du corps, quelle merveille ! Dans notre folie, nous avons séparé ces deux composants, et nous avons inventé un réalisme qui est vulgaire, et un idéalisme qui est creux. Si vous saviez, Harry, ce qu’est pour moi Dorian Gray ! Vous rappelez-vous ce paysage qu’Agnew offrit de me payer si cher, mais dont je ne voulus pas me séparer ? C’est, de toutes mes œuvres, l’une des meilleures. Or, savez-vous pourquoi ? Parce que, tandis que je peignais cette toile, Dorian Gray était assis à mon côté. De lui à moi s’exerçait une influence subtile ; et, pour la première fois de ma vie, dans de simples frondaisons, me fut révélée cette magie que j’appelais sans cesse et qui se dérobait toujours.

— Basil, voilà qui est extraordinaire ! Il faut que je voie ce Dorian Gray.

Hallward se leva de son siège et se mit à arpenter le jardin. Il ne tarda guère à revenir.

— Harry, dit-il, Dorian m’est simplement un motif artistique. Il se peut que rien ne vous frappe en lui. Moi, j’y découvre un monde. Jamais il n’est plus présent dans mon œuvre que lorsque son image même n’y figure point. Comme je vous l’ai dit, il me suggère une manière nouvelle. Je le retrouve dans la courbe de certaines lignes, dans la grâce et la subtilité de certaines couleurs. Et c’est tout.

— Alors, demanda lord Henry, pourquoi ne pas exposer son portrait ?

— Parce que, sans le vouloir, j’y ai mis l’expression de mon étrange idolâtrie d’artiste. Certes, je me suis toujours gardé de la trahir devant Dorian. Il l’ignore absolument. Il l’ignorera toujours. Mais le monde pourrait la deviner. Or, je n’entends pas mettre mon âme à nu sous les yeux d’un public inquisiteur et vil. Jamais mon cœur ne battra sous son microscope. Il y a là trop de moi-même, Harry, beaucoup trop de moi-même.

— Les poètes, mon cher, n’ont pas tant de scrupules. Ils savent combien l’intimité aide au succès et que, de nos jours, un cœur brisé se tire à maintes éditions.

— C’est en quoi je les déteste, s’écria Hallward. Un artiste doit créer de belles choses, mais sans y rien mettre de sa propre vie. De nos jours, on traite l’art comme s’il n’était qu’une des formes naturelles de l’autobiographie. Nous avons perdu le sens abstrait de la beauté. Je veux, quelque jour, en apporter la révélation au monde. Et voilà pourquoi le monde ne verra jamais mon portrait de Dorian Gray.

— À mon avis, vous avez tort, Basil, mais je n’argumenterai pas contre vous. Il n’y a, pour argumenter, que les désespérés de l’esprit. Dites-moi, Dorian Gray vous aime-t-il passionnément ?

Le peintre réfléchit quelques instants, puis répondit :

— Il m’aime. Je suis sûr qu’il m’aime. Il est vrai que je l’encense éperdument. Je trouve un singulier plaisir à certaines louanges dont je sens la folie, et que je regrette, à peine échappées. En général, il est charmant avec moi, et nous restons dans mon atelier à deviser des choses les plus diverses. Il y a des jours, en revanche, où il se montre terriblement inconsidéré, où l’on dirait qu’il prend un réel plaisir à me faire de la peine. Je sens alors, Harry, que j’ai donné toute mon âme à un être qui ne la traite guère autrement qu’une fleur à passer à sa boutonnière, un bout de décoration d’où tirer gloriole, la vaine parure d’un jour d’été.

— Les jours d’été sont bien longs, murmura lord Henry. Peut-être sentirez-vous la lassitude avant Dorian. Si triste que soit cette pensée, il est hors de doute que le Génie dure plus longtemps que la Beauté. C’est du reste l’explication de notre effort à tous vers la haute culture. Dans la lutte féroce pour la vie, nous sentons le besoin d’une force qui demeure ; et nous nous remplissons l’esprit d’un tas de niaiseries, dans le vain espoir d’assurer notre prestige. Le monsieur qui sait tout à fond : voilà l’idéal d’aujourd’hui. Et pourtant, quelle horreur que l’esprit du monsieur qui sait tout à fond ! On dirait la boutique d’un marchand de bric-à-brac. Ce n’est que poussière et monstruosités, et tout y est coté au-dessus de sa valeur. Je crois, quand même, que vous serez lassé le premier. Un beau jour, vous regarderez votre ami et il vous paraîtra que ses lignes ne sont plus aussi impeccables, ou bien quelque chose vous choquera dans la nuance de son teint, ou que sais-je encore ? Vous lui en voudrez amèrement, au fond du cœur ; et, de bonne foi, vous estimerez indigne sa conduite envers vous. À sa prochaine visite, vous n’aurez plus pour lui que froideur et indifférence. Le plus triste est que, de ce jour, vous ne serez plus le même homme. Car c’est un vrai roman que vous venez de me conter : appelons-le, si vous voulez, un roman artistique. Or, le fâcheux d’un roman vécu, quel qu’il soit, c’est qu’il nous laisse, en fin de compte, si peu romanesque !

— Harry, ne parlez pas ainsi. Tant que je vivrai, je resterai sous le charme de Dorian Gray. Vous ne pouvez comprendre ce que je ressens. Vous êtes trop volage.

— Mais, mon cher Basil, c’est justement pour cela que je puis le comprendre. Ceux qui sont fidèles ne connaissent de l’amour que sa trivialité ; ce sont les infidèles, qui en connaissent les tragédies.

Et frottant une allumette contre un délicat étui d’argent, lord Henry se mit à fumer une cigarette, de l’air fier et satisfait d’un homme qui, dans une phrase, vient de résumer l’univers.

Des moineaux piailleurs s’agitaient dans le feuillage laqué des lierres, et les ombres bleues des nuages se poursuivaient sur le gazon, comme des hirondelles. Qu’il faisait bon dans ce jardin ! Et combien les émotions des gens étaient délicieuses, — infiniment plus délicieuses, lui semblait-il, que leurs idées ! L’observation de son âme et les passions de ses amis, telles étaient les deux fascinations de la vie. Et dans un silence amusé, il se représentait le goûter fastidieux que cette longue visite à Basil Hallward lui avait fait manquer. S’il était allé chez sa tante, il y eût fatalement trouvé lord Goodbody, et toute la conversation aurait roulé sur l’assistance aux pauvres et sur la nécessité de construire des maisons modèles. Chacun aurait exalté les vertus que sa condition le dispensait de pratiquer dans la vie. Les riches auraient vanté les bienfaits de l’économie, et les oisifs éloquemment disserté sur la dignité du travail. Quel bonheur d’avoir échappé à tout cela !

Comme il pensait à sa tante, une idée le frappa tout à coup. Se tournant vers Hallward, il lui dit :

— Mon cher ami, enfin je me rappelle !

— Que vous rappelez-vous, Harry ?

— Je me rappelle où j’ai entendu parler de Dorian Gray.

— Où était-ce ? demanda Hallward, dont les sourcils se froncèrent, légèrement.

— Oh ! Basil, ne prenez pas cet air courroucé. C’était chez ma tante, lady Agatha. Elle m’annonça un jour, qu’elle venait de découvrir un jeune homme extraordinaire, qui allait lui prêter son concours pour les œuvres d’East-End. Elle ajouta qu’il se nommait Dorian Gray. Mais je dois dire qu’elle ne souffla mot de sa beauté physique. Les femmes, tout au moins les honnêtes femmes, ne savent pas apprécier la beauté physique. Elle me dit qu’il était très sérieux et qu’il avait une belle nature. Je m’imaginai aussitôt un pauvre diable à lunettes, aux cheveux longs et plats, criblé de taches de rousseur et promenant deux pieds interminables. Que n’ai-je su alors qu’il était votre ami !

— Je me félicite que vous l’ayez ignoré, Harry.

— Mais pourquoi ?

— Parce que je ne tiens pas à ce que vous l’approchiez.

— Vous ne tenez pas à ce que je l’approche ?

— Non.

M. Dorian Gray est dans l’atelier de monsieur, annonça le domestique venu au jardin.

— Cette fois, vous serez bien forcé de me présenter, ricana lord Henry.

Le peintre se tourna vers son serviteur, debout dans le soleil aveuglant :

— Parker, vous prierez M. Gray d’attendre. Je viens dans un moment.

L’homme s’inclina et remonta l’allée.

Alors, les yeux fixés sur lord Henry, Basil Hallward supplia :

— Dorian Gray est mon plus cher ami. C’est une belle et candide nature. Votre tante ne vous a rien dit de lui qui ne soit strictement vrai. Ne le gâtez pas. N’essayez pas sur lui votre influence. Elle serait mauvaise. Le monde est vaste et renferme nombre de créatures admirables. Ne m’enlevez pas la seule personne qui donne à mon art tout ce qu’il a de charme. Ma vie, en tant qu’artiste, repose sur Dorian. Songez-y, Harry. Ne trompez pas ma confiance !

Il parlait avec une extrême lenteur, comme si chaque parole arrachée de sa poitrine lui eût coûté un effort.

— Quelles sornettes me contez-vous là ? fit lord Henry, dans un sourire.

Et prenant Hallward par le bras, il le fit rentrer presque malgré lui.