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Le Portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux)/05

La bibliothèque libre.
Traduction par Edmond Jaloux; Félix Frapereau.
Société d’édition “Le Livre” (p. 91-109).

image de début de chapitre
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CHAPITRE CINQUIÈME


Oh ! maman, maman, que je suis heureuse ! dit la jeune fille, dans un murmure. Et son visage chercha, pour s’y blottir, le giron de la femme lasse et fanée qui, le dos tourné au jour cru de la fenêtre, occupait l’unique fauteuil du minable salon. Que je suis heureuse ! reprit-elle. Et toi aussi, petite mère, dis-moi que tu es heureuse !

Mme Vane tressaillit et, posant sur la tête de sa fille des mains maigres, blanches de fard :

— Heureuse ? répéta-t-elle. Je ne suis heureuse que lorsque je te vois en scène. La scène ! Tu ne devrais songer qu’à cela. M. Isaacs a été bien bon pour nous et nous lui devons de l’argent.

La jeune fille releva la tête et fit la moue.

— De l’argent, petite mère ? Eh ! qu’importe l’argent ? Mieux vaut l’amour que la fortune.

M. Isaacs nous a avancé cinquante livres pour payer nos dettes et habiller James proprement. Il ne faut pas l’oublier, Sibyl. Cinquante livres, c’est une grosse somme. M. Isaacs a été pour nous d’une extrême obligeance.

M. Isaacs n’est pas un gentleman. Il me parle sur un ton que je déteste, déclara la jeune fille. Et, se levant, elle s’approcha de la fenêtre.

— Je ne sais, en vérité, ce que nous deviendrions sans lui, se lamenta la mère.

Sibyl Vane secoua la tête et déclara, rieuse :

— Nous n’avons plus besoin de lui, maman. Désormais, c’est le Prince Charmant qui veille sur nos destinées.

Elle se tut un instant. Un afflux de sang rose gonflait ses veines et colorait ses joues. Un souffle animé ouvrait la corolle de ses lèvres frémissantes. Le vent brûlant de la passion semblait l’envelopper toute et gonfler les plis gracieux de sa robe.

— Je l’aime ! acheva-t-elle simplement.

— Quelle folie ! mon enfant, quelle folie ! lança la mère. Cette phrase de perroquet fut toute sa réponse. Et le geste de ses doigts crochus, chargés de faux bijoux, achevait de rendre grotesques les pauvres paroles.

De nouveau le rire de la jeune fille perla. La gaieté d’un oiseau en cage chantait dans sa voix. Ses yeux, conscients de la mélodie, y répondirent par leur éclat, puis se fermèrent un instant, comme pour cacher leur secret. Quand ils se rouvrirent, la brume d’un rêve les voilait.

Du fond de son fauteuil râpé, la Sagesse aux lèvres pincées lui parlait, conseillant la prudence, récitant ce manuel de lâcheté dont l’auteur s’affuble du nom de sens commun. La jeune fille n’écoutait pas. Elle errait librement dans sa prison d’amour. Son prince, le Prince Charmant, était avec elle. Elle avait demandé à la Mémoire de le lui rendre. Elle avait envoyé son âme à la recherche, et son âme le lui avait ramené. Derechef elle sentait sur sa bouche le feu de son baiser, sur ses paupières la tiédeur de son haleine.

Alors la Sagesse changea de méthode et de langage. Il faudrait épier, chercher à savoir. Ce jeune homme était riche peut-être. Dans ce cas, rien n’empêcherait de songer au mariage. Contre la conque de la petite oreille déferlèrent les vagues de la prudence mondaine. De toutes parts volèrent les flèches de la ruse. Sibyl voyait remuer les lèvres minces, et souriait.

Soudain, elle éprouva le besoin de parler. Ce silence plein de paroles la troublait.

— Maman, maman, éclata-t-elle, d’où vient qu’il m’aime tant ? Moi, je sais pourquoi je l’aime. Je l’aime parce qu’il est le portrait vivant de l’Amour, tel qu’on se l’imagine. Mais lui, que voit-il donc en moi ? Je ne suis pas digne de lui. Et pourtant, sans que je puisse me l’expliquer, j’ai beau me sentir si fort au-dessous de lui, je ne me sens pas humble. Je me sens fière, terriblement fière. Dis-moi, maman, est-ce que tu aimais mon père comme j’aime le Prince Charmant ?

La vieille femme devint blême sous la poudre grossière qui barbouillait ses joues, et ses lèvres parcheminées se contractèrent dans un spasme douloureux. Sibyl eut un élan vers elle, noua ses bras à son cou, la couvrit de baisers.

— Pardon, maman, pardon ! Je sais qu’il t’en coûte toujours de parler de notre père. Mais cette peine, n’est-ce pas ? vient uniquement de ce que tu l’as tant aimé. Ne prends pas cette mine chagrine. Je suis heureuse aujourd’hui comme tu l’étais, il y a vingt ans. Et si tu voulais, je serais heureuse pour toujours.

— Mon enfant, tu es bien trop jeune pour songer à l’amour. D’ailleurs, que sais-tu de ce jeune homme ? Rien, pas même son nom. Tout cela tombe bien mal à propos. Et vraiment, je tiens à te le faire observer, alors que James part pour l’Australie et que j’ai tant à penser, tu aurais pu m’épargner ce souci. Mais enfin, comme je te l’ai déjà dit, s’il est riche…

— Ah ! maman, maman, consens à mon bonheur.

Mme Vane l’enveloppa d’un regard ; puis, d’un de ces gestes faux et dramatiques qui deviennent si souvent comme une seconde nature chez les acteurs, elle la serra dans ses bras. À ce moment, la porte s’ouvrit et un grand garçon à tignasse brune entra dans la pièce. Ses traits étaient lourds, ses pieds et ses mains énormes, ses mouvements assez gauches. Il n’avait rien de la finesse de sa sœur. On aurait eu peine à deviner l’étroite parenté qui existait entre eux.

Mme Vane tourna les yeux vers le nouveau venu et élargit son sourire. Dans sa pensée, son fils avait la noble mission de représenter le public. Le tableau, elle n’en doutait pas, était intéressant.

— Tu garderas peut-être quelques baisers pour moi, Sibyl, fit le jeune homme, sur un ton d’aimable reproche.

— Pour toi, Jim ? Mais tu n’aimes pas qu’on t’embrasse, répondit-elle. Tu es mon gros ours sauvage ! Et courant à lui, elle l’étreignit à l’étouffer.

James Vane arrêta sur sa sœur un regard de tendresse :

— Veux-tu venir avec moi faire un tour de promenade, Sibyl ? Il est probable que je ne reverrai jamais cette horreur de Londres. Et certes, je n’y tiens pas.

— Mon enfant, ne prononce pas de ces affreuses paroles ! murmura Mme Vane, reprenant, avec un soupir, des oripeaux de théâtre qu’elle se mit à rapiécer. Elle était un peu désappointée et regrettait que son fils ne fût pas venu se joindre à leur groupe pour en compléter l’effet théâtral.

— Mais, maman, pourquoi pas ? J’ai parlé en toute sincérité.

— Tu me fais de la peine, mon fils. J’ai le ferme espoir que tu reviendras d’Australie, dans la situation d’un homme opulent. J’imagine qu’il n’y a pas trace de société aux colonies, rien du moins qui mérite ce nom. En sorte qu’il te faudra bien, après fortune faite, revenir à Londres jouer ton personnage.

— La société, marmotta le jeune homme, qu’ai-je besoin de la connaître ? Si j’ai l’envie de gagner quelque argent, c’est pour vous arracher, toi et Sibyl, à cette vie de théâtre, que je hais !

— Oh ! Jim, dit Sibyl en riant, tu n’es pas flatteur ! Mais, bien vrai, tu veux que nous allions nous promener tous deux ? Quel bonheur ! Je m’étais figurée que tu irais dire adieu à quelques amis, à Tom Hardy qui t’a donné cette affreuse pipe, ou à Ned Langton qui s’esclaffe de te la voir fumer. Que tu es gentil de m’avoir réservé ta dernière après-midi. Où irons-nous ? Si nous allions au Parc ?

— Je suis trop râpé, répondit-il, assombri. Le Parc, c’est bon pour les beaux messieurs !

— Quelles sottises, mon bon Jim ! murmura-t-elle, en caressant la manche de son veston.

Il hésita un moment.

— Eh ! bien, soit ! dit-il enfin ; mais ne sois pas trop longue à t’habiller.

Elle bondit hors de la pièce. On l’entendit grimper l’escalier en chantant. Ses petits pas sonnèrent dans la chambre haute.

Lui, se mit à arpenter le salon. Après deux ou trois tours, il se tourna vers le fauteuil où sa mère se tenait immobile.

— Maman, demanda-t-il, mes affaires sont-elles prêtes ?

— Toutes prêtes, James, répondit-elle, sans lever les yeux de son ouvrage.

Depuis quelques mois, elle se sentait gênée, sitôt qu’elle était seule en face de ce fils rude et farouche. Leurs regards se croisaient-ils, un trouble secret envahissait son âme frivole. Elle en était à se demander s’il ne soupçonnait rien. Le silence — car son fils n’avait pas ajouté une parole — lui devint intolérable. — Elle se prit à gémir. Les femmes se défendent en attaquant, et leurs attaques sont faites d’étranges et brusques capitulations.

— J’espère, James, que tu seras content de ta vie de marin, commença-t-elle. En tout cas, tu ne dois pas oublier que c’est toi-même qui l’as choisie. Il ne tenait qu’à toi d’entrer chez un avoué. Les avoués sont d’un rang très honorable, et souvent, à la campagne, dînent dans les meilleures familles.

— J’ai horreur des clercs et des études, répliqua-t-il. Mais tu as parfaitement raison. J’ai choisi moi-même la vie qui me plaisait. Je n’ai rien à dire, sinon : veille sur Sibyl ! Prends bien garde qu’il ne lui arrive rien de fâcheux. Maman, il faudra que tu veilles sur elle !

— Voilà, vraiment, un singulier langage, James. Il va de soi que je veille sur Sibyl.

— Tous les soirs, m’a-t-on dit, un gentleman vient la voir au théâtre et s’entretient avec elle dans les coulisses. Est-ce vrai ? Et que signifie cette conduite ?

— Tu parles là de choses que tu ne peux comprendre, James. Dans notre profession, nous sommes habituées à ce qu’on nous prodigue les hommages les plus flatteurs. Moi-même, que de gerbes de fleurs n’ai-je pas reçues autrefois ! On savait apprécier, alors, le talent des artistes. Quant à Sibyl, j’ignore encore si son attachement est sérieux ou non. Mais il est hors de doute que le jeune homme en question est un parfait gentleman. Il est toujours d’une politesse exquise envers moi. De plus, il a tout l’air d’être riche et les fleurs qu’il envoie sont ravissantes.

— N’empêche que vous ne savez même pas son nom, fit la voix rude du jeune homme.

— En effet, répondit la mère, de l’air le plus tranquille du monde, jusqu’ici il ne nous a pas révélé son vrai nom. Je trouve cela tout à fait romanesque de sa part. Il appartient probablement à l’aristocratie.

James Vane se mordit la lèvre :

— Veille sur Sibyl, maman ; veille bien sur elle ! insista-t-il.

— Vraiment, mon fils, tu me fais beaucoup de chagrin. Sibyl est toujours placée sous ma garde vigilante. Mais si ce gentleman est riche, je ne vois pas pourquoi elle repousserait son alliance. Je suis convaincue que c’est un jeune aristocrate. Il en a toute la mine, c’est indéniable. Qui sait s’il n’y a pas là pour Sibyl la perspective du plus brillant mariage ? Ils feraient un couple charmant. Il est d’une beauté vraiment remarquable : tout le monde en est frappé.

Le jeune homme, se parlant à lui-même, marmotta quelques mots et, de ses gros doigts, tambourina contre les vitres. Comme il se retournait, prêt à reprendre la parole, la porte s’ouvrit et, en coup de vent, Sibyl entra.

— Quels airs graves vous avez tous les deux ! s’écria-t-elle. Eh ! que se passe-t-il ?

— Rien, répondit James. Il faut bien, j’imagine, être sérieux quelquefois. Au revoir, maman. Je dînerai à cinq heures. Tout est emballé, sauf mes chemises. Sois donc sans inquiétude.

— Au revoir, mon fils ! répondit-elle, avec un salut d’une solennité contrainte.

Elle était fort tourmentée du ton qu’il avait pris pour lui parler et, dans son regard, quelque chose lui avait fait peur.

— Un baiser, petite mère, fit Sibyl. Les jeunes lèvres en fleur se posèrent sur la joue flétrie, réchauffant sa pauvre chair glacée.

— Mon enfant, mon enfant ! cria Mme Vane, les yeux au plafond, en quête d’une galerie imaginaire.

— Viens, Sibyl ! appela le frère, impatienté. Il avait en horreur l’affectation théâtrale de sa mère.

Ils sortirent, et, dans une lumière dont les jeux vacillaient au vent, descendirent le morne Euston Road. Les passants toisaient ce garçon lourd et morose, mal pris dans ses habits grossiers, et s’étonnaient de le voir accompagner une jeune fille si jolie et si fine d’aspect. On eût dit un vulgaire jardinier se promenant avec une rose.

Jim fronçait les sourcils, chaque fois qu’il surprenait de ces regards inquisiteurs. Il avait cette horreur d’être dévisagé que le génie connaît sur le tard, et qui n’abandonne jamais le vulgaire. Sibyl, cependant, ne se doutait même pas de l’effet qu’elle produisait. Son amour lui montait aux lèvres en rires joyeux. Elle pensait au Prince Charmant, et pour caresser d’autant mieux sa pensée, se gardait de parler de lui. Son babillage n’avait trait qu’à Jim, au navire qui allait l’emporter, aux mines d’or qu’il devait sûrement découvrir, à la fabuleuse héritière dont il sauverait la vie, en triomphant des méchants brigands à chemises rouges. Car, certes, il ne resterait pas matelot, ni subrécargue, ni rien de ce qu’il serait au début. Oh ! non ! L’existence du marin est trop épouvantable. S’imagine-t-on cette réclusion dans une horrible coque que les croupes monstrueuses des vagues cherchent à envahir, tandis que l’ouragan renverse les mâts, déchire les voiles en lanières échevelées et hurlantes. Il débarquerait à Melbourne, après d’honnêtes adieux au capitaine, et s’en irait tout droit aux districts aurifères. En moins d’une semaine, il mettrait la main sur une énorme pépite d’or pur, la plus énorme pépite jamais découverte, qu’il ramènerait à la côte dans un fourgon gardé par six gendarmes à cheval. Trois fois, les brigands de la brousse les attaqueraient et seraient repoussés. On en ferait un horrible carnage. Ou plutôt, non. Pour rien au monde il ne devait aller aux mines d’or, ces horribles lieux où les hommes s’enivrent, se tuent à l’envi dans les tavernes et disent de telles grossièretés. Il serait un gentil éleveur de moutons ; et c’est en rentrant chez lui, sur sa monture, qu’un beau soir, il verrait un voleur enlever sur un cheval noir la charmante héritière : il leur donnerait la chasse et la délivrerait. Naturellement elle s’éprendrait d’amour pour lui, et lui pour elle ; ils s’épouseraient, rentreraient en Angleterre et vivraient à Londres dans un magnifique hôtel. Oui, de merveilleuses aventures l’attendaient. À condition toutefois de se bien conduire, de ne jamais céder à la colère, et de ne pas dépenser follement son argent. Elle n’avait qu’un an de plus que lui, mais une tout autre expérience de la vie. Il devait aussi lui écrire sans faute à chaque courrier, et dire tous les soirs sa prière avant de s’endormir. Dieu, qui était si bon, veillerait sur lui. Elle aussi prierait pour l’absent. Il reviendrait, avant peu d’années, comblé de richesses et de joies.

Le jeune homme, l’air maussade, l’écoutait sans rien dire. Il souffrait cruellement de quitter la maison.

Ce n’était pourtant point cette seule pensée qui le rendait sombre et morose. Bien que très inexpérimenté, il avait le vif sentiment du danger que courait Sibyl. Elle n’avait rien d’heureux à attendre de ce jeune dandy qui lui faisait la cour. C’était un gentleman. À ce seul titre, il le haïssait d’une haine étrange, instinctive, qu’il ne pouvait s’expliquer et qui grondait en lui d’autant plus impérieuse. Il savait également combien sa mère était légère et frivole ; il voyait là un péril immense pour Sibyl, pour le bonheur de Sibyl. Les enfants commencent par aimer leurs parents ; devenus grands, ils les jugent ; quelquefois ils leur pardonnent.

Sa mère ! Une question qu’il avait à lui poser obsédait son esprit ; depuis des mois, il y songeait en silence. Une phrase attrapée au vol, au théâtre, un chuchotement sarcastique venu à ses oreilles, un soir qu’il attendait à l’entrée des artistes, avait déchaîné en lui toute une meute d’horribles pensées. Ce souvenir le cinglait comme un coup de cravache en pleine figure. Ses sourcils se rapprochèrent, creusant un profond sillon, et, dans une contraction douloureuse, il se mordit la lèvre.

— Jim, s’écria Sibyl, tu n’écoutes pas un mot de ce que je dis, et je suis en train de dresser pour toi les plans d’avenir les plus délicieux. De grâce, dis-moi quelque chose.

— Que veux-tu que je dise ?

— Mais que tu seras un brave garçon, et que tu ne nous oublieras pas, répondit-elle, en lui souriant.

Il haussa les épaules.

— Moi, vous oublier, Sibyl ? Il est plus probable que vous m’oublierez les premières.

Elle rougit.

— Que veux-tu dire, Jim ? interrogea-t-elle.

— J’apprends que tu as un nouvel ami. Qui est-ce ? Pourquoi ne m’en as-tu jamais parlé ? Crois-tu qu’il te veuille du bien ?

— Assez, Jim ! s’écria-t-elle. Ne dis pas un mot contre lui. Je l’aime.

— Oui, et tu ne connais même pas son nom ! répliqua-t-il. Qui est-ce ? J’ai bien le droit de le savoir.

— Il s’appelle le Prince Charmant. Ne trouves-tu pas le nom joli ? Grand enfant, va ! Il ne faudra plus l’oublier. Si tu voyais seulement mon Prince, tu le proclamerais le plus merveilleux des mortels. Vous ferez connaissance, un jour, à ton retour d’Australie. Je suis sûre qu’il te plaira beaucoup. Tout le monde le trouve aimable et moi… je l’aime ! Que ne peux-tu venir au théâtre ce soir ! Il sera là, et je jouerai Juliette. Oh ! comme je vais jouer ! Songe un peu, Jim : être amoureuse et jouer Juliette ! Le savoir là, tout près, et jouer pour son enchantement ! Je me demande si je ne vais pas effrayer l’assistance, l’effrayer ou la ravir. Aimer, c’est se surpasser. Cet exécrable et pauvre monsieur Isaacs va crier mon génie à tous les traînards de sa buvette. Il me prêchait déjà comme un dogme ; ce soir, je le sens, il m’annoncera comme une révélation. Et tout cela, c’est à lui que je le dois, à lui seul, mon Prince Charmant, mon magique amoureux, mon dieu de toutes grâces. Je suis bien pauvre à côté de lui. Pauvre ? Eh ! qu’importe ? Quand la pauvreté se faufile par la porte, d’un coup d’aile l’amour entre par la fenêtre. Qui donc rajeunira nos proverbes ? On les fit en hiver, et c’est maintenant l’été. Que dis-je ? C’est pour moi le printemps, une vraie farandole de fleurs dans le bleu du ciel.

James objecta, malveillant :

— C’est un gentleman !

— Un prince ! rectifia la voix musicale. Que te faut-il de plus ?

— Il fera de toi son esclave.

— Mais je frissonne à l’idée de rester libre.

— Je t’en prie, méfie-toi de lui.

— Le voir, c’est l’adorer ; le connaître, c’est lui donner sa foi.

— Sibyl, cet homme t’a rendue folle !

Elle se mit à rire et lui prit le bras :

— Mon bon vieux Jim, tu me sermonnes comme si tu avais cent ans. Ton tour viendra d’être amoureux. Ce jour-là tu verras ce que c’est. Quitte-moi cet air maussade. Ne devrais-tu pas te réjouir en songeant que, malgré ton départ, tu vas me laisser plus heureuse que je ne fus jamais. La vie nous a été dure à tous deux, affreusement dure et difficile. Mais désormais, ce sera bien différent. Tu pars pour un nouveau monde, et moi j’ai découvert le mien… Voici deux chaises libres : asseyons-nous et regardons passer les gens chic !

Ils s’installèrent parmi une foule de spectateurs. Les massifs de tulipes flambaient, à travers la promenade, comme des cercles de feux palpitants. Une poussière blanche — un léger nuage de poudre d’iris, eût-on dit — flottait dans l’air embrasé. Les ombrelles aux vives couleurs virevoltaient, montaient et descendaient, pareilles à de monstrueux papillons.

Elle amena son frère à parler de lui-même, de ses espoirs, de ses projets. Son verbe était lent, difficultueux. Ils se renvoyaient les mots, comme les joueurs, dans une partie, se renvoient les jetons. Sibyl se sentait oppressée. Elle n’arrivait pas à lui communiquer sa joie. Rien ne lui faisait écho. Tout au plus amenait-elle un pâle sourire au coin de cette bouche amère. Elle en vint bientôt à garder le silence. Tout à coup, elle entrevit une chevelure d’or, des lèvres rieuses : Dorian Gray passait, avec deux dames, en voiture découverte.

D’un bond, elle fut debout :

— Le voilà ! s’écria-t-elle.

— Qui ? demanda Jim Vane.

— Le Prince Charmant, répondit-elle, suivant des yeux la Victoria.

À son tour, il s’était levé. L’empoignant rudement par le bras, il lui criait :

— Montre vite. Lequel est-ce ? Indique-le-moi. Je veux absolument le voir.

Mais, à ce moment, l’attelage du duc de Berwick vint faire écran ; et quand de nouveau l’horizon fut libre, la voiture était sortie du Parc.

— Il est parti ! soupira tristement Sibyl. Quel dommage que tu ne l’aies pas vu !

— Oui, vraiment, quel dommage ! Car, aussi vrai qu’il est un Dieu dans le ciel, si jamais il t’outrage, je le tue.

Elle le regarda, terrifiée. Il répéta sa menace. Les mots fendaient l’air, comme une dague. Déjà les gens, autour d’eux, écoutaient, intrigués. Tout contre Sibyl, une dame ricana.

— Viens, Jim, partons ! murmura-t-elle.

Il la suivit, tête haute, à travers la foule, content d’avoir fait cet éclat. Quand ils eurent atteint la statue d’Achille, Sibyl se retourna. La même pitié qui se lisait dans ses yeux, lui mit le rire aux lèvres. Et, secouant la tête :

— C’est insensé, Jim, absolument insensé ! Un simple accès de mauvaise humeur, je le sais. Mais comment peux-tu proférer des horreurs pareilles ? Tu ne sais ce que tu dis. Tu n’es qu’un vilain jaloux. Ah ! si tu pouvais tomber amoureux ! L’amour inspire la bonté, et tes paroles étaient si méchantes !

— J’ai seize ans, répondit-il, et je sais à qui j’en ai. Notre mère n’est pour toi d’aucun secours. Elle est incapable de veiller sur toi. Ah ! si je pouvais renoncer à ce départ pour l’Australie ! Je ne sais ce qui me retient de tout planter là ! Je le ferais, certes, si mon engagement n’était déjà signé.

— Allons, Jim, ne sois pas si sombre ! Tu me rappelles quelque personnage de ces mélodrames idiots, où maman aimait tant à jouer. Je n’ai nulle envie de me quereller avec toi. Je viens de le voir, et le voir, c’est le parfait bonheur. Non, pas de dispute ! Je suis bien sûre, d’ailleurs, que jamais tu ne feras le moindre mal à quelqu’un que j’aime. N’est-ce pas, Jim ?

— Aussi longtemps que tu l’aimeras, c’est possible, répondit-il, farouche.

— Mais je l’aimerai toujours, s’écria-t-elle.

— Et lui ?

— Lui aussi m’aimera toujours.

— Il ne fera pas mal !

Elle eut un recul. Puis elle se mit à rire et lui prit le bras. Décidément, ce n’était qu’un enfant.

À Marble Arch, ils prirent un omnibus qui les déposa dans Euston Road, tout près de leur pauvre logis. Il était cinq heures passées, et Sibyl, avant d’aller jouer, ne manquait jamais de s’étendre deux bonnes heures. Jim exigea qu’elle fît comme d’habitude. Il préférait d’ailleurs lui dire adieu, tant que sa mère n’était pas là. Car, à coup sûr, elle ferait une scène, et il détestait les scènes de tous genres.

Ce fut donc dans la chambre même de Sibyl qu’ils se séparèrent. Le cœur du jeune homme était plein de jalousie, plein d’une haine féroce et mortelle contre l’étranger qui était venu, lui semblait-il, se jeter entre eux deux. Mais à peine eut-il senti les bras aimés se nouer à son cou, et les doigts caressants se perdre dans ses cheveux, qu’il s’attendrit et mit dans ses baisers la plus sincère affection. Il redescendit, les yeux pleins de larmes.

Sa mère l’attendait en bas. Dès qu’il entra, elle lui reprocha son inexactitude. Il s’assit, sans répondre, devant son maigre repas. Les mouches bourdonnaient autour de la table et se traînaient sur la nappe malpropre. À travers le sourd grondement des omnibus et le tintamarre des fiacres, la même voix ne cessait de ronronner à ses oreilles, consumant une à une les minutes qui lui restaient.

Bientôt il écarta son assiette et se cacha la tête dans les mains. Il sentait qu’il avait le droit de savoir. On aurait dû le lui dire bien avant ce jour, si c’était ce qu’il soupçonnait. Sa mère l’observait, écrasée d’inquiétude. Ses lèvres laissaient tomber des paroles machinales. Ses doigts pétrissaient un mouchoir de dentelle tout déchiré. Quand sonnèrent six heures, James se leva, alla droit à la porte. Là, il se retourna vers sa mère. Leurs regards se rencontrèrent. Dans les yeux maternels, il lut un appel désespéré à la pitié. Une rage le prit.

— Mère, j’ai quelque chose à te demander, fit-il.

Elle promena ses regards par la chambre, sans souffler mot.

— Dis-moi la vérité. J’ai le droit de la connaître. Étais-tu mariée avec mon père ?

Elle poussa un long soupir. Un soupir de soulagement. Le moment terrible, le moment que, depuis des semaines et des mois, elle redoutait nuit et jour, enfin il était venu ; et, chose étrange ! elle n’éprouvait aucune terreur. Dans une certaine mesure, c’était pour elle une déception. Cette question directe, sans élégance, ne comportait qu’une réponse directe. La situation n’avait pas été savamment amenée. C’était brutal. Elle avait l’illusion d’une répétition ratée.

— Non, répondit-elle, ébahie devant la rude simplicité de la vie.

— Alors, mon père était une canaille ! s’emporta le jeune homme, les poings crispés.

Elle secoua la tête.

— Je savais qu’il n’était pas libre. Nous nous aimions passionnément tous deux. S’il avait vécu, il aurait pourvu à tous nos besoins. Ne l’accuse pas, mon fils. C’était ton père, et c’était un gentleman. Il appartenait à une haute famille.

Un juron s’échappa de ses lèvres.

— Peu importe pour moi, s’écria-t-il, mais qu’à aucun prix Sibyl… C’est un gentleman, n’est-ce pas ? qui lui fait la cour ; tel du moins il se prétend. De haute famille aussi, je suppose !

À cette minute, l’infortunée ne put se défendre d’une horrible sensation de honte. Elle courba le front, et, d’une main convulsive, s’essuya les yeux.

— Sibyl a une mère, balbutia-t-elle. Moi, je n’avais plus la mienne.

Le jeune homme fut touché. Il vint à elle et, se penchant, lui donna un baiser.

— Cette question sur mon père t’a chagrinée. J’en suis navré, mais je ne pouvais l’éviter. Maintenant il faut que je parte. Adieu. Songe que tu n’as plus qu’une enfant sur qui veiller. Et si jamais cet individu en use mal avec ma sœur, tu peux m’en croire, je saurai vite qui il est, je retrouverai sa piste, et je le tuerai comme un chien. Ça, je le jure.

À l’outrance folle de cette menace, aux gestes passionnés qui l’accompagnaient, à la rage de ces phrases mélodramatiques, il parut à la comédienne que la vie reprenait de son éclat. Elle se retrouvait dans son atmosphère habituelle. Elle respira plus librement et, pour la première fois depuis bien des mois, elle admira vraiment son fils. Elle aurait eu plaisir à filer la scène dans ce mode pathétique, mais il l’arrêta net. Il fallait descendre les malles, songer aux couvertures. Le souillon du logis n’arrêtait plus d’entrer et de sortir. On dut marchander le cocher. Bref, de vulgaires détails absorbèrent les précieux instants. Et ce fut désappointée une fois encore, que, de la fenêtre, elle agita son pauvre mouchoir de dentelle vers la voiture qui emportait son fils. Il était clair qu’une occasion unique venait d’être manquée. Pour s’en consoler, elle fit entendre à Sibyl quelle vie de désolation allait être la sienne, maintenant qu’elle n’aurait plus qu’une enfant sur qui veiller. Elle se rappelait la phrase. Le tour lui en avait plu. De la menace, elle ne souffla mot. Certes, l’expression en avait été vigoureuse et dramatique. Elle se disait qu’un jour ils en riraient bien, tous ensemble.