Le Portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux)/08

CHAPITRE HUITIÈME
l ne s’éveilla que bien après midi. Plusieurs fois, le
valet de chambre, surpris d’un sommeil si prolongé,
était venu voir doucement si son jeune
maître remuait. Finalement la sonnette retentit. Victor
entra sans bruit, apportant une tasse de thé et une pile
de lettres sur un petit plateau de vieux Sèvres et ouvrit les rideaux de satin olive, doublés de bleu éteint, qui
fermaient les trois hautes fenêtres.
— Monsieur a dormi longtemps, ce matin ! fit-il, souriant.
— Quelle heure est-il, Victor ? demanda Dorian Gray, encore assoupi.
— Une heure et quart, monsieur.
— Quoi ! si tard ? Il se dressa sur son séant, avala quelques gorgées de thé et prit son courrier. Une des lettres, apportée le matin par exprès, était de lord Henry. Il hésita un instant, puis la mit de côté. Il ouvrit distraitement les autres. C’était la collection habituelle des cartes, invitations à dîner, entrées d’expositions particulières, programmes de concerts de charité et autres papiers du même genre que, chaque matin, pendant la « saison », les jeunes gens du monde voient pleuvoir sur leur tête. Il y avait aussi la note d’un nécessaire de toilette Louis XV, en argent ciselé : assez lourde facture, qu’il n’avait pas encore eu le courage d’envoyer à ses tuteurs, gens extrêmement retardataires, auxquels il échappait que nous vivons dans un temps où le superflu est seul indispensable. Enfin diverses missives, fort poliment tournées, venaient de prêteurs de Jermyn Street, qui s’offraient à faire toutes avances, dans les plus courts délais et au taux le plus raisonnable.
Au bout de dix minutes environ, il se leva et, s’enveloppant d’un riche peignoir de cachemire aux broderies de soie, passa dans sa salle de bains, pavée d’onyx. L’eau froide le rafraîchit après ce long sommeil. Il semblait avoir tout oublié des événements de la nuit. Une ou deux fois pourtant, il eut la vague sensation d’avoir participé à une étrange tragédie, mais dans l’irréalité d’un rêve.
Dès qu’il fut habillé, il gagna la bibliothèque et s’attabla devant un léger déjeuner à la française, servi sur une petite table ronde, près d’une fenêtre ouverte. Il faisait délicieux. L’air tiède était saturé de parfums. Une abeille entra et tourna, en bourdonnant, autour du vase bleu dragon, garni de roses jaune soufre, que Dorian avait devant lui. Il se sentait parfaitement heureux.
Tout à coup ses regards tombèrent sur l’écran dont il avait masqué le portrait. Il eut un frisson.
— Trop frais pour monsieur ? demanda le valet, posant une omelette sur la table. Je ferme la fenêtre ?
Dorian secoua la tête.
— Je n’ai pas froid, murmura-t-il.
Était-il bien vrai que le portrait eût changé ? Ou bien l’imagination seule lui avait-elle fait voir un air méchant où n’était qu’une expression joyeuse ? Sûrement une peinture ne pouvait se transformer. C’était absurde. La bonne histoire à conter un jour à Basil ! Et comme elle le ferait sourire !
Pourtant il avait le souvenir le plus net de toute la scène. D’abord dans un vague crépuscule, puis à la clarté de l’aube, il avait saisi cette nuance de cruauté au bord des lèvres contractées. Il redoutait presque le moment où le valet quitterait la pièce. Il savait qu’il ne pourrait s’empêcher, sitôt seul, d’examiner le portrait. La certitude lui faisait peur. Quand le domestique, ayant posé café et cigarettes, tourna les talons, il eut une violente envie de lui dire de rester. Déjà la porte se refermait, quand il le rappela. Le valet reparut, attendant les ordres. Dorian le fixa un moment, puis soupira : « Je n’y suis pour personne, Victor. » Le domestique s’inclina et sortit.
Alors il se leva de table, alluma une cigarette et se jeta sur un divan aux luxueux coussins qui faisait face à l’écran. Cet écran ancien, frappé et façonné dans un cuir doré de Cordoue, était d’un dessin Louis XIV un peu trop fleuri. Dorian se mit à l’examiner curieusement, se demandant si jamais, avant ce jour, il avait abrité le secret d’une vie humaine.
Après tout, fallait-il l’écarter ? Pourquoi ne pas le laisser en place ? À quoi bon savoir ? Si le phénomène était vrai, il était terrifiant. S’il n’était pas vrai, pourquoi s’en tourmenter ? Oui, mais si quelque hasard, si la fatalité allait vouloir que des yeux étrangers découvrissent, derrière l’écran, l’horrible déformation ? Que devenir ? Que faire, si dans une de ses visites Basil Hallward demandait à revoir son tableau ? Et la requête était inévitable. Non, mieux valait se rendre compte sur-le-champ. Tout, plutôt que cette affreuse incertitude.
Il se leva et ferma les deux portes à clef. Ainsi, du moins, serait-il seul pour inspecter le masque où se lisait sa honte. Il repoussa l’écran et se vit face à face. C’était bien vrai. Le portrait avait changé.
Que de fois dans la suite il devait se rappeler ce moment, et jamais sans surprise ! Ce fut avec un sentiment de curiosité presque scientifique qu’il se prit tout d’abord à considérer l’image. Il ne pouvait croire qu’un tel changement s’y fût produit. Et pourtant c’était un fait. Existait-il donc quelque subtile affinité entre son âme, à lui, et les atomes chimiques qui se groupaient sur la toile en formes et en couleurs ? Ces atomes réalisaient-ils ce que pensait son âme ? Pouvaient-ils donner corps à ses rêves ? Ou bien le prodige dépendait-il d’une autre cause encore plus terrible ? Dorian frissonna et sentit la peur l’envahir. Regagnant le canapé, il s’y jeta, les yeux fixés sur le portrait, le cœur serré d’effroi.
D’une chose pourtant il se sentait redevable au portrait : il lui devait la pleine conscience de son injustice, de sa cruauté, envers Sibyl Vane. Et cela, il n’était pas trop tard pour le réparer : Sibyl pouvait encore devenir sa femme. Soumis à une influence supérieure, son romanesque et égoïste amour se transformerait en une passion plus noble. Ce portrait, qu’il tenait de Basil Hallward, le guiderait à travers la vie : il serait pour lui ce qu’est pour certains la sainteté, pour d’autres la conscience, et pour nous tous la crainte de Dieu. Encore existait-il des narcotiques pour endormir le remords, des drogues capables d’étouffer doucement le sens moral. Tandis qu’ici s’offrait un clair symbole de la dégradation due au péché, un signe toujours présent de la ruine qui menace les âmes.
Trois heures sonnèrent, puis quatre, puis la demie tinta son double carillon. Dorian Gray ne fit pas un mouvement. Il s’efforçait de rassembler les fils écarlates de la vie et d’en tisser un dessin ; il recherchait sa route, égaré qu’il était dans le labyrinthe sanglant de la passion. Il ne savait que faire, il ne savait que penser. Il finit par s’installer à son bureau et écrivit une lettre brûlante à la jeune fille qu’il avait aimée, implorant son pardon et s’accusant de démence. Il couvrit mainte et mainte page de mots éperdus de regret, de mots de douleur plus éperdus encore. Il y a certaine volupté à s’accuser soi-même. Dès que nous nous blâmons, il nous semble que personne autre n’a plus le droit de le faire. C’est la confession, non le prêtre, qui nous absout. Quand Dorian eut fini sa lettre, il se sentit pardonné.
Soudain, il entendit qu’on frappait à la porte et reconnut au dehors la voix de lord Henry :
— Mon cher Dorian, je veux absolument vous voir. Ouvrez vite. Vous êtes insupportable de vous enfermer de la sorte.
Dorian s’abstint d’abord de répondre et n’eut garde de faire un mouvement. Les coups redoublèrent, se firent plus impérieux. Décidément, mieux valait ouvrir à lord Henry ; lui exposer ses plans de vie nouvelle ; se quereller avec lui, si la querelle s’imposait ; rompre, si la rupture était inévitable.
D’un bond il fut debout ; il courut à l’écran, masqua le portrait, puis ouvrit la porte.
— Je suis navré de tout ce qui est arrivé, Dorian, déclara en entrant lord Henry. Mais, croyez-moi, n’y pensez pas trop.
— À Sibyl Vane ? demanda le jeune homme.
— Naturellement, répondit lord Henry qui, déjà plongé dans un fauteuil, retirait lentement ses gants jaunes. À certain point de vue, c’est horrible ; mais enfin, vous n’y êtes pour rien. Dites-moi, êtes-vous allé la voir dans les coulisses, après la représentation ?
— Oui.
— J’en étais sûr. Et vous lui avez fait une scène ?
— Oui, j’ai été brutal, Harry, odieusement brutal. Mais tout cela est fini. Je ne regrette rien de ce qui est arrivé. J’y aurai gagné de mieux me connaître.
— Ah ! Dorian, que je suis content que vous preniez ainsi la chose ! J’avais peur de vous trouver abîmé dans le remords, arrachant de désespoir vos beaux cheveux bouclés.
— J’ai passé par tout cela, fit Dorian, secouant la tête en souriant. Maintenant, je suis parfaitement heureux. J’ai découvert en quoi consiste la conscience. Elle n’est pas ce que vous me disiez, mais ce qu’il y a de plus divin en nous. Ne vous en moquez plus, Harry, tout au moins devant moi. Je veux changer de vie. Je ne puis songer sans horreur à l’affreuse laideur de mon âme.
— Voilà, pour la morale, une base artistique et tout à fait charmante. Mes félicitations, mon cher Dorian. Seulement, dites-moi, par où allez-vous commencer ?
— Par épouser Sibyl Vane.
— Épouser Sibyl Vane ! s’exclama lord Henry. Debout, déconcerté, stupéfait, il dévisageait le jeune homme. Mais, mon pauvre ami…
— Je sais, Harry, ce que vous allez me dire : quelque énormité sur le mariage. Eh ! bien, non. Ne me tenez plus jamais pareil langage. Il y a deux jours, j’ai promis à Sibyl Vane de l’épouser. Je n’entends pas lui manquer de parole. Elle sera ma femme.
— Votre femme, Dorian ? N’auriez-vous donc pas reçu ma lettre ? Ce matin, je vous ai écrit un mot que j’ai fait porter par mon domestique…
— Votre lettre ? Ah ! oui, je me rappelle. Je ne l’ai pas encore lue. J’ai craint que son contenu ne fût pas tout à fait pour me plaire. Avec vos épigrammes, vous mettez la vie en lambeaux.
— Ainsi, vous ne savez rien ?
— Que voulez-vous dire ?
Lord Henry traversa la pièce et, s’asseyant près de Dorian, lui prit les deux mains, qu’il tint serrées dans les siennes.
— Dorian, fit-il, ma lettre… Ne vous effrayez pas !… ma lettre était pour vous dire que Sibyl Vane est morte !
Un cri navré jaillit des lèvres de Dorian. Brusquement il se leva, et ses mains s’arrachèrent à l’étreinte de lord Henry.
— Morte ! Sibyl morte ! Ce n’est pas vrai. C’est un odieux mensonge. Vous êtes sans pitié, Harry !
— C’est absolument vrai, Dorian ! assura gravement lord Henry. La nouvelle était, ce matin, dans tous les journaux. Je vous ai vite écrit pour vous demander de ne recevoir personne avant de m’avoir vu. Il y aura fatalement une enquête : il ne faut pas que vous y soyez mêlé. Une affaire comme celle-là lance un homme à Paris. Mais à Londres les préjugés sont trop forts. Ici, on ne doit jamais débuter par un scandale : il faut réserver cela pour l’intérêt de ses vieux jours. J’espère qu’on ne sait pas votre nom, au théâtre ? Non ? Alors tout va bien. Et personne ne vous a-t-il vu vous rendre à sa loge ? Ce point est capital.
Dorian resta quelque temps sans répondre, comme hébété par l’épouvante. Il finit par bégayer d’une voix étouffée :
— Harry, vous avez parlé d’enquête. Que vouliez-vous dire ? Sibyl se serait-elle… ? Oh ! Harry, je n’y tiens plus. Parlez. Dites-moi tout, bien vite.
— Je suis convaincu, Dorian, que cette mort n’a pas été accidentelle, bien qu’on la puisse présenter sous ce jour au public. Il paraîtrait qu’à peine sortie du théâtre avec sa mère, vers minuit et demi, Sibyl fit semblant d’avoir oublié quelque chose là-haut. On l’attendit quelque temps, mais elle ne revint pas. Bref, on la trouva morte sur le plancher de sa loge. Elle avait avalé étourdiment quelqu’un de leurs horribles fards de théâtre, je ne sais quoi au juste, mais un composé où il devait entrer de l’acide prussique ou du blanc de céruse, plutôt de l’acide prussique, car il semble bien qu’elle soit morte instantanément.
— Harry, Harry, c’est épouvantable ! s’écria le jeune homme.
— Certes, c’est toute une tragédie, mais vous ne devez pas y être mêlé. D’après le Standard, la petite avait dix-sept ans. Je l’aurais crue encore plus jeune. Elle paraissait si enfant et semblait connaître si peu la scène ! Dorian, il ne faut pas que cette aventure ébranle vos nerfs ! Venez dîner avec moi, je vous en prie. Nous irons ensuite à l’Opéra. C’est la Patti qui chante ce soir ; tout Londres sera là. Vous pourrez venir dans la loge de ma sœur. Elle aura quelques jolies invitées.
— Ainsi, j’ai assassiné Sibyl Vane ! murmura Dorian Gray. Je l’ai assassinée, aussi sûrement que si ma lame avait tranché sa petite gorge. Et les roses n’en sont pas moins belles. Et, dans mon jardin, les oiseaux chantent tout aussi gaiement. Et ce soir, je dîne avec vous ; après quoi, ce sera l’Opéra ; puis, quelque souper, j’imagine. La vie est, en vérité, trop tragique ! Si j’avais lu pareille aventure dans un livre, je crois, Harry, que j’en aurais sangloté. Mais aujourd’hui, en face d’un drame bien réel et qui me touche en personne, j’éprouve je ne sais quelle stupeur à quoi ne suffisent plus les larmes. Voici la première lettre d’amour vraiment passionnée que j’aie écrite de ma vie. Or, n’est-ce pas étrange ? Cette première lettre d’ardent amour, c’est à une jeune morte que je l’aurai adressée. Peuvent-ils sentir, je me le demande, ces êtres pâles et silencieux que nous nommons les morts ? Sibyl, peut-elle sentir ? Peut-elle savoir ? Peut-elle entendre ? Oh ! comme je l’aimais, Harry ! Il me semble, hélas ! qu’il y a de cela des années. Elle était tout pour moi. Alors vint l’horrible soirée — hier, seulement, hier ! — où elle joua si mal que mon cœur pensa se briser. Elle m’expliqua tout ensuite. Ce fut extrêmement pathétique. Pourtant je ne fus pas ému le moins du monde. Je ne croyais plus à son talent. Mais bientôt une chose arriva qui me fit peur — une chose que je ne puis vous dire, et vraiment effroyable. Je me promis de revenir à Sibyl. Je sentais que j’avais mal agi. Et la voilà morte ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! Dites-moi, Harry, que dois-je faire ? Vous ne soupçonnez pas le danger qui m’assaille, et nulle part je ne vois un appui. Seule, Sibyl aurait pu me sauver. Elle n’avait pas le droit de se tuer. Quel égoïsme de sa part !
Lord Henry tira une cigarette d’un élégant étui et sortit de sa poche un porte-allumettes rehaussé d’or.
— Mon cher Dorian, expliqua-t-il, une femme n’a qu’un moyen de réformer un homme : l’ennuyer à tel point que la vie perde pour lui tout son charme. En épousant Sibyl, vous auriez fait votre malheur. Certes, vous l’auriez traitée avec bonté. On peut toujours témoigner de la bonté aux gens dont on n’a cure. Mais elle n’eût guère tardé à découvrir que vous n’aviez qu’indifférence pour elle. Et quand une femme découvre la froideur de son mari, ou bien elle se fagote à faire peur, ou bien elle arbore des chapeaux vraiment smart que lui paie le mari d’une autre femme. Je ne dis rien de la mésalliance, qui eût été abjecte et que, pour ma part, je n’aurais pu admettre ; mais, de toutes façons, soyez sûr que cette union eût été un désastre.
— C’est en effet très probable, balbutia le jeune homme, allant et venant par la chambre, le visage horriblement pâle. Mais je considérais que c’était mon devoir. Ce n’est pas ma faute si l’affreuse tragédie m’a empêché de l’accomplir. Il me souvient de vous avoir entendu dire, un jour, qu’une fatalité poursuit les bonnes résolutions et veut qu’on les prenne toujours trop tard. Tel a été sûrement le cas des miennes.
— Les bonnes résolutions ne sont que d’inutiles efforts pour contrarier les lois scientifiques. Elles ont leur source dans notre seule vanité. Leur résultat est absolument nihil. Elles nous donnent, de temps à autre, quelques-unes de ces riches et stériles émotions qui ne sont pas sans charme pour les âmes faibles. Voilà tout ce qu’on peut dire en leur faveur. Ce sont des chèques tirés sur une banque où l’on n’a pas de compte ouvert.
Dorian Gray vint s’asseoir près de lord Henry.
— D’où vient, s’écria-t-il, que je ne puisse m’attendrir sur cette tragédie autant que je le voudrais ? Pourtant je ne me crois pas sans cœur. Que vous en semble ?
— Vous avez commis bien trop de sottises depuis quinze jours, pour que je le suppose, Dorian, répondit lord Henry, avec son doux et mélancolique sourire.
Dorian fronça les sourcils :
— Harry, répliqua-t-il, je ne goûte pas beaucoup votre commentaire, mais je suis content que vous ne me preniez pas pour un sans-cœur. Je n’ai rien d’un tel monstre. Je le sais pertinemment. Et pourtant, je dois le reconnaître, cette catastrophe ne m’émeut pas autant qu’il conviendrait. Elle m’apparaît simplement comme le merveilleux dénouement d’une pièce merveilleuse. Elle atteint à la terrifiante beauté d’une tragédie grecque, une tragédie où j’aurais joué un grand rôle, mais d’où je sortirais sans blessure.
— Le cas est intéressant, fit lord Henry, qui trouvait un plaisir raffiné à faire vibrer l’inconscient égoïsme du jeune homme. Oui, extrêmement intéressant. En voici, je crois bien, la véritable explication. Il arrive souvent que les drames réels de la vie se présentent à nous de façon si peu artistique, qu’ils nous choquent par leur violence grossière, leur incohérence absolue, leur manque affligeant de signification, leur défaut complet de style. Ils nous affectent exactement comme nous affecte la vulgarité. Nous n’en recevons qu’une impression de force brutale, contre laquelle nous nous révoltons. Quelquefois, cependant, une tragédie renfermant des éléments de beauté artistique traverse notre vie. Si ces éléments de beauté se dégagent, tout naturellement notre sens des effets dramatiques est mis en éveil. Nous découvrons bientôt que d’acteurs nous sommes devenus spectateurs ; ou plutôt, les deux à la fois. Nous nous observons nous-mêmes, et le prodigieux spectacle nous captive. En somme, dans le cas qui nous occupe, qu’est-il arrivé ? Une femme s’est tuée, parce qu’elle vous aimait. Que n’ai-je eu dans ma vie une aventure comme celle-là ! Elle m’aurait rendu amoureux de l’amour pour le reste de mon existence. Les personnes qui m’ont adoré — il n’y en a pas eu beaucoup, mais quelques-unes tout de même — se sont toutes obstinées à vivre bien au delà du terme de mon amour pour elles ou de leur amour pour moi. Elles sont devenues grasses et ennuyeuses et, quand je les rencontre, elles se lancent aussitôt dans les réminiscences. Ah ! cette infernale mémoire des femmes ! Quel épouvantail ! Et quelle stagnation complète de l’intelligence elle trahit ! Nous devrions garder la couleur de la vie, mais ne jamais nous souvenir des détails. Les détails sont toujours vulgaires.
— Il faudra que je sème des pavots dans mon jardin, soupira Dorian.
— Rien de moins nécessaire ! reprit son compagnon. La vie a toujours des pavots dans ses mains. Il peut arriver cependant que les choses traînent en longueur. Une fois, j’ai porté des violettes à ma boutonnière pendant toute une saison ; façon de deuil artistique, à cause d’un roman qui ne voulait pas mourir. Finalement pourtant, il mourut. Je ne sais plus trop ce qui le tua. Ce fut, je crois bien, la proposition de sacrifier le monde pour moi. Ces moments-là sont toujours épouvantables. L’horreur de l’éternité vous saisit. Eh ! bien, le croirez-vous ? L’autre semaine, dînant chez lady Hampshire, je me suis trouvé le voisin de table de la dame en question. J’eus beau faire, il fallut qu’elle reprît toute l’histoire, et déterrât le passé, et ratissât l’avenir. Mon amour dormait enseveli sous les asphodèles. Elle le ramenait au jour, et protestait que j’avais fait le désespoir de sa vie. La vérité m’oblige à dire qu’elle montra un appétit féroce, en sorte que je n’eus pas la moindre anxiété. Mais peut-on manquer de goût à ce point ? Le seul charme du passé, c’est qu’il est le passé. Mais les femmes ne savent jamais quand le rideau est tombé. Elles veulent toujours un sixième acte. C’est quand l’intérêt de la pièce est épuisé qu’elles demandent le plus fort qu’on la prolonge. Si on les écoutait, toute comédie aurait un dénouement tragique, et toute tragédie s’achèverait en farce. Elles sont délicieusement artificielles, mais elles n’ont aucun sens de l’art. Vous êtes plus favorisé que moi, Dorian. Aucune des femmes que j’ai connues n’aurait fait pour moi ce que Sibyl Vane vient de faire pour vous. Le commun des femmes se console toujours. À cette fin, certaines ont recours aux couleurs sentimentales. Ne vous fiez jamais, quel que soit leur âge, aux femmes qui s’habillent en mauve ; ni aux femmes qui, passé trente-cinq ans, restent toquées des rubans roses. C’est un signe infaillible : elles ont une histoire. D’autres trouvent un grand réconfort dans la découverte soudaine des mérites de leurs maris. Elles étalent sous vos yeux leur félicité conjugale, comme si c’était le plus séduisant des péchés. Il en est d’autres que console la religion : ses mystères ont le charme d’un flirt, me disait un jour l’une d’elles ; et je le conçois parfaitement. Rien d’ailleurs ne nous rend plus vains que de nous entendre dire que nous sommes des pécheurs. La conscience fait de nous des égoïstes. En vérité, il n’y a pas de limite aux consolations qu’offre aux femmes la vie moderne. Encore n’ai-je pas mentionné la plus importante de toutes.
— Laquelle, Harry ? fit langoureusement Dorian.
— Peuh ! la consolation tout indiquée : prendre l’amant d’une autre femme quand on a perdu le sien. Dans la bonne société ce procédé ne manque jamais de blanchir une femme. Mais combien Sibyl Vane devait peu ressembler à toutes ces femmes que nous coudoyons. La mort m’apparaît dans un rayonnement de beauté absolue. Je me félicite de vivre dans un siècle capable de tels prodiges. Ils nous font croire à la réalité de choses que tous nous prenons bien à la légère, comme le sentiment, la passion et l’amour.
— Mais vous oubliez mon horrible cruauté envers elle.
— Il n’y a rien au monde, j’en ai bien peur, que les femmes apprécient autant que la cruauté, la franche cruauté. Elles ont des instincts étrangement primitifs. Nous les avons émancipées ; elles n’en restent pas moins des esclaves en quête d’un maître. Elles aiment à se sentir dominées. Je gage que vous avez été magnifique. Je ne vous ai jamais vu sous l’empire d’une vraie colère, mais j’imagine très bien quel air charmant vous deviez avoir. Cependant, Dorian, je songe tout à coup à une parole que vous m’avez dite avant-hier. Sur le moment je crus à une simple fantaisie. J’en saisis maintenant la profonde vérité. Elle donne la clef de toute l’affaire.
— Que vous ai-je dit, Harry ?
— Ceci : que Sibyl Vane incarnait à vos yeux toutes les héroïnes de l’amour. Un soir, elle était Desdémone ; un autre soir, Ophélie ; elle ne mourait dans le personnage de Juliette, que pour revivre dans celui d’Imogène.
— Elle ne revivra plus jamais ! soupira Dorian, cachant à deux mains son visage.
— Non, elle ne revivra plus ! Elle a joué son dernier rôle. Mais cette mort solitaire dans le faux luxe d’une loge, regardez-la comme un simple fragment d’une étrange et lugubre tragédie jacobite, comme une scène tirée de Webster, de Ford ou de Cyril Tourneur. Cette jeune fille n’a pas réellement vécu, elle n’a pu réellement mourir. Pour vous, du moins, elle n’était qu’un rêve ; une apparition qui traversait les pièces de Shakespeare et les enchantait de sa présence ; un roseau, d’où la musique de Shakespeare s’exhalait plus harmonieuse encore et plus riche d’allégresse. Dès la première rencontre avec le monde réel, elle fut décevante, elle fut déçue ; alors elle s’en alla. Pleurez, tant qu’il vous plaît, sur la triste Ophélie. On a étranglé Cordelia : couvrez-vous les cheveux de cendres. Maudissez le ciel, puisque la fille de Brabantio n’est plus. Mais ne gaspillez pas vos larmes sur Sibyl Vane. Elle était moins réelle que ces fantômes.
Il y eut un silence. Le soir obscurcissait la chambre. Sans bruit, avec leurs pieds d’argent, les ombres entraient, venant du jardin. Les couleurs pâlissantes se détachaient languissamment des choses.
Après quelques instants, Dorian Gray releva la tête :
— Vous m’avez éclairé sur moi-même, Harry, murmura-t-il. Et il eut comme un soupir de soulagement. Tout ce que vous venez de me dire, j’en avais le sentiment, mais je n’osais me l’avouer, je ne savais comment le définir. Comme vous me connaissez à fond ! Ne parlons plus de ce qui est arrivé. J’aurai eu là une étonnante aventure, voilà tout. Je me demande si la vie me réserve rien d’aussi merveilleux ?
— La vie, mon cher Dorian, vous réserve tout ce qu’on peut imaginer. Avec une beauté pareille, à quoi ne pouvez-vous prétendre ?
— Mais supposons, Harry, que je devienne décharné, vieux, ridé ? Qu’arriverait-il, dans ce cas ?
— Oh ! dans ce cas ! dit lord Henry, se levant pour partir, dans ce cas, vous auriez à enlever vos conquêtes de haute lutte. Pour l’instant, on les amène à vos pieds. Dorian, il faut garder votre beauté. Nous vivons dans un âge qui lit trop pour être sage, et qui pense trop pour être beau. Vous nous êtes indispensable. Et maintenant, vous feriez bien d’aller vous habiller pour descendre au Club. Nous ne sommes pas précisément en avance.
— J’irai plutôt vous rejoindre à l’Opéra, Harry. Je me sens trop fatigué pour avaler quoi que ce soit. Quel est le numéro de la loge de votre sœur ?
— Vingt-sept, je crois. C’est aux premières. Vous verrez le nom sur la porte. Mais vous me désolez de ne pas venir dîner.
— Je ne m’en sens pas le courage, fit tristement Dorian. Merci infiniment pour toutes vos bonnes paroles, Harry. Vous êtes, sans conteste, mon meilleur ami. Personne que vous ne m’a jamais si bien compris.
— Notre amitié ne fait que commencer, Dorian, répondit lord Henry, en lui serrant la main. Au revoir. J’espère que vous serez là avant neuf heures et demie. N’oubliez pas : c’est la Patti qui chante.
La porte à peine refermée, Dorian Gray sonna et, quelques minutes plus tard, Victor apporta les lampes et baissa les stores. Dorian, impatient de le voir sortir, trouvait qu’il mettait à toute chose un temps interminable.
Dès qu’il fut seul dans la pièce, il courut écarter l’écran. Non, pas d’altération nouvelle dans le portrait ! Il avait connu la mort de Sibyl Vane avant que lui-même en eût été informé. Il avait conscience des événements de la vie, dès qu’ils se produisaient. Certainement, la cruauté perverse qui viciait les lignes harmonieuses de la bouche, avait dû apparaître à l’instant précis où Sibyl avalait le mystérieux poison. À moins pourtant que le portrait, méprisant les effets extérieurs, ne se bornât à lire ce qui se passait dans l’âme. Dorian inclinait à le croire. Il espérait qu’un jour ou l’autre, il verrait le changement s’opérer sous ses yeux ; et cet espoir le faisait frissonner.
Pauvre Sibyl ! Quel roman que le sien ! Bien souvent elle avait mimé la mort sur les planches. Et voilà que la Mort l’avait saisie et emportée avec Elle. Comment avait-elle joué cette affreuse dernière scène ? L’avait-elle maudit en mourant ? Non, elle était morte d’amour pour lui. Désormais, l’amour lui devenait une chose sacrée. Sibyl avait tout expié en s’immolant. Il voulait oublier combien elle l’avait fait souffrir durant cette horrible soirée, au théâtre. Quand il songerait à elle, ce serait comme à une étrange figure tragique, envoyée sur la scène de ce monde pour y faire resplendir la suprême réalité de l’amour. Une étrange figure tragique ? Des larmes lui venaient aux yeux, au souvenir de son visage d’enfant, de ses façons vives et capricieuses, de sa grâce inquiète et frémissante. Il les essuya brusquement et de nouveau regarda le portrait.
Il sentit que l’heure était venue de choisir sa voie. Mais son choix n’était-il pas arrêté d’avance ? Oui, la vie avait prononcé pour lui, la vie et l’infinie curiosité qui l’attirait vers elle. L’éternelle jeunesse, l’insatiable passion, les plaisirs secrets et raffinés, les joies délirantes, les péchés plus délirants encore : il connaîtrait toutes ces délices. Sur le portrait retomberait le poids de sa honte. Voilà tout.
Une sensation douloureuse l’étreignit, à la pensée que ce joli visage, peint sur la toile, était voué à la profanation. Un jour, par gaminerie, jouant au Narcisse, il avait baisé, ou plutôt feint de baiser, ces lèvres éclatantes, qui maintenant lui souriaient d’un si amer sourire. Des matinées entières, il s’était immobilisé devant ce portrait, s’émerveillant de sa beauté, bien près, par moments, d’en tomber amoureux. Et maintenant, chaque fois qu’il céderait à ses désirs, l’image allait-elle se modifier ? Allait-elle devenir un objet monstrueux et repoussant qu’il faudrait cacher au fond d’une chambre fermée à double tour, qu’il faudrait dérober aux rayons du soleil dont la caresse d’or avait embrasé tant de fois cette ondoyante et merveilleuse chevelure ? Quelle pitié ! vraiment, quelle pitié !
Un moment, il eut envie de prier, de demander qu’entre lui et le portrait cessât l’horrible sympathie. Le changement qu’une prière avait obtenu, peut-être une prière obtiendrait-elle qu’il fût effacé. Et cependant qui donc, pour peu qu’il connût la vie, rejetterait le moyen de rester toujours jeune, si étrange que fût ce moyen, et si gros qu’il parût de conséquences fatales ? D’ailleurs le phénomène était-il réellement soumis à son pouvoir ? Était-ce bien la prière qui avait amené cette substitution ? Tout ne serait-il pas dû plutôt à l’action mystérieuse de quelque loi physique ? La pensée agit sur l’organisme vivant : n’agirait-elle pas aussi sur les substances brutes et inorganiques ? Bien plus, en dehors même de toute pensée et de tout désir conscient, qui sait si les choses qui nous entourent ne vibrent pas à l’unisson de nos humeurs et de nos passions, l’atome conviant l’atome aux secrètes voluptés de rapprochements étranges ? Du reste, peu importait la cause. Jamais plus il ne tenterait par la prière les puissances redoutables. Si le portrait devait changer, il changerait, voilà tout. À quoi bon scruter, trop avant, le mystère ?
Il se contenterait de l’observer avec un intense plaisir. Il pourrait ainsi pénétrer jusqu’aux derniers replis de son âme. Ce portrait serait pour lui le plus magique des miroirs. C’est à lui qu’il avait dû la révélation de son corps, il lui devrait de même la révélation de son âme. Et quand l’hiver atteindrait le portrait, lui, il en serait encore à cette heure des saisons où le printemps tressaille aux approches de l’été. Quand le sang déserterait ce visage, ne laissant sur la toile qu’un masque de craie blafarde, aux yeux plombés, lui, il garderait encore la magie de sa fraîche jeunesse. Pas une fleur de sa grâce ne se fanerait. Pas une pulsation de sa vie ne se ralentirait. Comme les dieux de la Grèce, il serait fort, et léger, et joyeux. Que lui importait la destinée de l’image peinte sur la toile ? Lui, il serait épargné. Tout était là.
Avec un sourire, il ramena l’écran à son ancienne place, et passa dans sa chambre à coucher où son valet l’attendait. Une heure plus tard il était à l’Opéra. Au dossier de son fauteuil, s’appuyait lord Henry.