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Le Portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux)/09

La bibliothèque libre.
Traduction par Edmond Jaloux; Félix Frapereau.
Société d’édition “Le Livre” (p. 165-181).

image de début de chapitre
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CHAPITRE NEUVIÈME


Le lendemain matin, tandis qu’il déjeunait, on introduisit Basil Hallward dans la bibliothèque.

— Que je suis content de vous trouver, Dorian, fit-il d’une voix grave. Je suis déjà venu hier soir. On m’a dit que vous étiez à l’Opéra. J’ai bien compris que ce n’était pas possible. Mais que n’aviez-vous laissé un mot, indiquant le vrai but de votre sortie ! J’ai passé une affreuse soirée, redoutant presque qu’une seconde tragédie n’eût suivi la première. Vraiment vous auriez pu me télégraphier, sitôt averti. C’est bien par hasard qu’ayant pris au Club une dernière édition du Globe, j’y lus la nouvelle. J’accourus vite ici. Vous étiez absent, ce qui me désola. Je ne saurais vous dire combien cette catastrophe me déchire le cœur. Je comprends tout ce que vous devez souffrir ! Mais où étiez-vous donc ? Sans doute près de la pauvre mère ? Un instant j’ai songé à vous y rejoindre. Les journaux donnaient l’adresse. C’est dans Euston Road, n’est-ce pas ? Mais j’ai craint de remuer une douleur que je ne pouvais alléger. Pauvre femme ! Dans quel état elle doit être ! Et c’était son unique enfant ! Que dit-elle de tout ce drame ?

— Mon cher Basil, comment le saurais-je ? murmura Dorian Gray, portant à ses lèvres, de l’air d’un homme agacé au plus haut point, un verre de Venise à perles dorées, coupe fragile où pétillait un vin d’or pâle. J’étais à l’Opéra. Je regrette que vous n’y soyez pas venu. J’ai vu là, pour la première fois, lady Gwendolen, la sœur de Harry. Nous étions dans sa loge. C’est une femme absolument charmante. Et la Patti a divinement chanté. Quant à ces horreurs, ne m’en parlez pas ! Une chose dont on ne parle pas n’a jamais existé. C’est l’expression seule qui donne la réalité aux choses, comme dit Harry. Sachez pourtant que Sibyl n’était pas l’unique enfant de cette femme. Il lui reste un fils, un garçon charmant, je crois. Mais il n’est pas au théâtre. Il est marin, ou quelque chose d’approchant. Et maintenant, Basil, parlons de vous. Dites-moi ce que vous êtes en train de peindre.

— Vous étiez à l’Opéra ? dit très lentement Hallward, dont la voix tremblait d’une émotion douloureuse. Vous étiez à l’Opéra, tandis que Sibyl Vane gisait morte dans un logis sordide ? Et vous me parlez tranquillement de la beauté d’autres femmes, du chant divin de la Patti, quand la jeune fille que vous aimiez ne repose pas encore dans la paix de la tombe ? Mais songez donc aux horreurs qui attendent ce petit corps candide !

— Assez, Basil. Je ne veux pas entendre ce langage, s’écria Dorian, brusquement debout. Pourquoi me parler de ces choses ? Ce qui est fait est fait. Ce qui est passé est passé.

— Vous appelez hier le passé ?

— La longueur du temps a-t-elle rien à y voir ? Seuls les faibles mettent des années à s’affranchir d’une émotion. Celui qui est maître de soi peut étouffer un chagrin aussi aisément qu’inventer un plaisir. Je ne veux pas être à la merci de mes émotions. J’entends m’en servir, en jouir et les dompter.

— Dorian, mais c’est affreux ! On vous a complètement changé. En apparence, vous êtes resté l’admirable adolescent qui venait chaque jour poser chez moi pour son portrait. Mais alors vous étiez simple, naturel, affectueux. Il n’était pas au monde créature moins corrompue. Et maintenant, je ne sais ce qui vous est arrivé. Vous parlez comme si vous n’aviez plus ni cœur ni pitié. Tout cela est dû à l’influence d’Harry. Je le vois trop bien.

Le jeune homme devint pourpre. Il alla se mettre à la fenêtre et, quelque temps regarda le jardin, très vert, miroitant, baigné de soleil.

— Je dois beaucoup à Harry, déclara-t-il enfin, certainement plus qu’à vous, Basil, qui ne m’avez appris que la fatuité.

— J’en suis assez puni, Dorian, ou bien je le serai quelque jour.

— Je ne sais ce que vous entendez par là, Basil, fit-il, en se retournant. Je ne sais ce que vous voulez. Que demandez-vous, enfin ?

— Je voudrais retrouver le Dorian Gray d’autrefois, celui que j’aimais à peindre, soupira tristement l’artiste.

L’adolescent s’approcha et, lui mettant la main sur l’épaule :

— Basil, dit-il, vous êtes venu trop tard. Hier, quand j’ai appris que Sibyl Vane s’était tuée…

— Tuée ? Juste ciel ! En est-on sûr ? s’écria Hallward, fixant sur Dorian un regard d’épouvante.

— Mon cher Basil, vous n’avez pu croire que ce fût là un vulgaire accident ? Évidemment, elle s’est tuée.

Hallward se cacha le visage dans les mains.

— C’est épouvantable ! murmura-t-il, secoué d’un long frisson.

— Non, répondit Dorian, je ne vois là rien d’épouvantable. C’est un des grands drames romantiques de ce temps. En général, les gens de théâtre mènent la vie la plus banale. Ce sont de bons maris, de fidèles épouses, bref d’ennuyeux personnages. Vous voyez ce que je veux dire, la vertu bourgeoise et autres fadaises du même genre. Combien Sibyl a été différente ! Elle a vécu sa plus belle tragédie. Constamment, elle a fait figure d’héroïne. Le dernier soir où elle parut en scène — le soir où vous l’avez vue — elle joua mal, parce qu’elle venait de découvrir la réalité de l’amour. Mais quand le néant lui en fut révélé, elle mourut comme aurait pu mourir Juliette. Elle se réfugia de nouveau dans les régions de l’art. Il y a en elle quelque chose de la martyre. Sa mort a l’inutilité touchante et la beauté superflue du martyre. Mais, encore une fois, n’allez pas croire que je n’aie point souffert. Si vous étiez venu hier, à un moment donné, vers cinq heures et demie, je crois, ou six heures moins un quart, vous m’auriez trouvé tout en larmes. Harry, qui était là et qui, par le fait, venait de m’apporter la nouvelle, n’eut pas idée de ce que j’endurais. Ma peine fut immense. Puis cela passa. Je suis incapable de renouveler une émotion. Nul ne le peut, à moins d’être un sentimental. Vous êtes par trop injuste, Basil. Vous venez me voir pour me consoler. L’intention est charmante. Vous me trouvez consolé et vous entrez en fureur. Que voilà bien les gens compatissants ! Vous me faites songer à une histoire que me contait Harry. Un philanthrope avait passé vingt ans de sa vie à poursuivre le redressement d’un tort ou l’amendement d’une loi inique — je ne sais plus bien exactement. Il y réussit à la fin. Alors son désespoir passa tout ce qu’on peut imaginer. Ne sachant plus à quoi se prendre, mourant presque d’ennui, il devint complètement misanthrope. Mon bon Basil, si vous voulez me consoler, apprenez-moi plutôt à oublier ce qui s’est passé ; aidez-moi, du moins, à l’envisager sous un angle artistique convenable. N’est-ce pas Gautier qui se plaisait à écrire sur la Consolation des Arts ? Je me rappelle être tombé sur cette phrase exquise, un jour que je feuilletais dans votre atelier un petit volume gainé de vélin. Voyez-vous, je ne ressemble pas à ce jeune homme dont vous me parliez, lors de notre séjour à Marlow, et qui déclarait que le satin jaune pouvait consoler de toutes les misères de la vie. J’aime les beaux objets qu’on peut toucher et manier. Vieux brocarts, bronzes verts, laques, ivoires sculptés, jolis intérieurs, luxe, richesse, tout cela, certes, est plein de ressources. Mais combien j’estime plus précieux le tempérament artistique, qui naît de ces trésors ou, tout au moins, s’y révèle. Se faire le spectateur de sa propre vie, comme dit Harry, c’est échapper à toutes les souffrances de la vie. Je vois que vous êtes surpris de m’entendre tenir ce langage. Vous ne soupçonnez pas combien je me suis développé. J’étais un écolier quand vous m’avez connu. Maintenant je suis un homme. J’ai d’autres passions, d’autres rêves, d’autres idées. Je suis tout différent, mais vous ne m’en aimerez pas moins. Je suis changé, mais vous resterez toujours mon ami. Il est vrai, je raffole de Harry. Mais je reconnais que vous valez mieux que lui. Non que vous soyez plus viril, — vous avez trop peur de la vie — mais vous êtes meilleur. Puis, nous avons été si heureux ensemble ! Ne m’abandonnez pas, Basil, et épargnez-moi toute querelle. Je suis ce que je suis. Et tout est dit.

Le peintre se sentit étrangement remué. Sa tendresse était infinie pour cet adolescent dont la personnalité avait marqué le tournant décisif de son art. Il ne put se résoudre à le blâmer plus longtemps. Après tout, son indifférence n’était peut-être qu’une humeur passagère. Il y avait en lui tant de rares qualités, tant de nobles aspirations !

— Eh ! bien, soit ! Dorian, dit-il enfin avec un sourire triste. Passé ce jour, je ne vous parlerai plus de l’horrible drame. J’espère seulement que votre nom ne sera pas mêlé à cette affaire. L’enquête a lieu cette après-midi. Vous a-t-on convoqué ?

À ce mot d’ « enquête », Dorian hocha la tête et parut contrarié. Tout ce qu’évoquait ce terme était si vulgaire, si brutal !

— Personne ne sait mon nom, répondit-il.

— Mais elle, sans doute le connaissait-elle ?

— Mon nom de baptême seulement, et encore suis-je bien sûr qu’elle ne l’a redit à personne. Elle me racontait, un jour, que son entourage avait bien envie de savoir qui j’étais, mais qu’à tous elle répondait, sans varier, que je m’appelais le Prince Charmant. C’était gentil de sa part. Vous devriez me faire un croquis de Sibyl, Basil. J’aimerais conserver d’elle autre chose encore que le souvenir de quelques baisers et de quelques paroles haletantes et émues.

— Je tâcherai de faire quelque chose, Dorian, si cela doit vous être agréable. Mais en retour, promettez-moi de venir poser, comme autrefois, dans mon atelier. Je ne fais plus rien de bon, sans vous.

— Jamais je ne reviendrai poser, Basil. C’est impossible ! s’écria-t-il, dans un mouvement de recul.

Le peintre le regarda, surpris :

— Quel enfantillage, mon cher Dorian ! Serait-ce que vous n’aimez pas le portrait que j’ai fait de vous ? Mais où est-il donc ? Pourquoi cet écran qui le masque ? Laissez-moi le regarder. C’est d’emblée ce que j’ai fait de mieux. Enlevez cet écran, Dorian. C’est une honte de laisser votre domestique cacher ainsi mon œuvre. Il m’avait bien semblé, en entrant, que la pièce n’avait plus le même aspect.

— Mon domestique n’y est pour rien, Basil. Vous imaginez-vous que je lui laisse le soin d’arranger ma chambre ? Mes fleurs, quelquefois, et c’est tout. Non, le responsable, c’est moi. La lumière tombait trop vive sur le portrait.

— Trop vive ! Ah ! ça, non, mon cher. Cette place lui convient à merveille. Laissez-moi le voir. Et Hallward se dirigea vers le coin mystérieux.

Dorian ne put retenir un cri d’épouvante. Il se précipita entre le peintre et l’écran.

— Non, Basil, fit-il, très pâle, il ne faut pas que vous regardiez. Je m’y oppose.

— Ne pas regarder une de mes œuvres ! Parlez-vous sérieusement ? Et pourquoi ne la regarderais-je pas ? demanda Hallward en riant.

— Si vous tentez de le faire, Basil, sur mon honneur, je ne vous parle plus de ma vie. Ce que je dis là est très sérieux. Je ne vous donnerai aucune explication, vous ne m’en demanderez aucune. Mais retenez-le bien : si vous touchez cet écran, tout est fini entre nous.

Hallward resta comme foudroyé. Il fixait sur Dorian Gray un regard de complète stupéfaction. Jamais encore il ne l’avait vu dans cet état. Il était pâle de colère. Ses mains se crispaient. Ses pupilles dilatées semblaient deux disques de flamme bleue. Il tremblait de tous ses membres.

— Dorian…

— Non, ne parlez pas !

— Mais qu’avez-vous donc ? C’est bien, je ne regarderai pas le portrait, puisque cela vous contrarie, dit sèchement Basil. Et tournant les talons, il alla vers la fenêtre. Mais enfin je trouve un peu ridicule de ne pouvoir regarder l’un de mes tableaux ; d’autant plus que je dois l’exposer à Paris, cet automne. J’aurai vraisemblablement à le revernir pour la circonstance. Il faudra donc bien que je le voie un jour. Pourquoi pas aujourd’hui ?

— L’exposer ? Vous voulez l’exposer ? s’exclama Dorian Gray.

Une étrange terreur l’envahissait. Eh ! quoi ! Son secret serait livré au public ? Les gens s’arrêteraient, bouche bée, devant le mystère de sa vie ? Non, c’était impossible. Vite, il fallait parer au danger — mais comment ?…

— Oui, confirma le peintre, je compte l’exposer. Vous n’y voyez, je pense, aucun inconvénient ? Georges Petit veut ouvrir la première semaine d’octobre, rue de Sèze, une exposition particulière où seront réunies toutes mes meilleures toiles. Le portrait ne vous sera enlevé qu’un mois. Vous vous en passerez bien pour ce peu de temps, j’imagine ; d’autant mieux que vous ne serez sûrement pas à Londres à l’époque. Si vous le tenez toujours derrière un écran, vous devez en faire assez peu de cas.

Dorian Gray se passa la main sur le front. Des gouttes de sueur y perlaient. Il se sentit menacé d’un horrible danger.

— Vous me disiez, il y a un mois, que vous ne l’exposeriez jamais. Pourquoi avez-vous changé d’avis ? Vous autres gens soi-disant invariables, vous avez autant de caprices que tout le monde. La seule différence est que vos caprices ne riment à rien. Vous ne pouvez avoir oublié avec quelle solennité vous m’assuriez que rien sur terre ne vous déciderait à l’exposer nulle part. Vous teniez absolument le même langage à Harry.

Il s’arrêta net, une lueur dans les yeux. Il venait de se rappeler que lord Henry lui avait dit un jour, mi-sérieux, mi-plaisant : « Si vous voulez passer un singulier quart d’heure, demandez donc à Basil de vous expliquer pourquoi il n’exposera jamais votre portrait. Il m’a donné ses raisons et ç’a été une révélation pour moi. » Qui sait ? Peut-être Basil avait-il aussi son secret. S’il essayait de l’interroger ?

Il vint donc tout près de lui, et le regardant bien en face :

— Basil, dit-il, nous avons chacun notre secret. Confiez-moi le vôtre et je vous dirai le mien. Pour quel motif refusiez-vous d’exposer mon portrait ?

Le peintre frissonna malgré lui.

— Si je vous le disais, Dorian, vous m’aimeriez peut-être moins, et certainement vous ririez de moi. Or, de votre part, ces deux attitudes me seraient cruelles. Si vous tenez à ce que je ne voie plus le portrait, je le veux bien. J’aurai toujours la ressource de vous regarder vous-même. S’il vous plaît que ma plus belle œuvre reste cachée au monde, j’y consens. Votre amitié m’est plus chère que tout renom et que toute gloire.

— Non, Basil, insista Dorian Gray. Il faut me dire pourquoi. N’ai-je pas un peu le droit de le savoir ?

Ses craintes s’étaient dissipées. La curiosité avait pris leur place. Il était résolu à pénétrer le secret de Basil Hallward.

— Asseyez-vous, Dorian, dit le peintre, visiblement troublé. Asseyez-vous, et répondez d’abord à cette seule question. Avez-vous observé dans le portrait quelque chose d’étrange ? quelque chose qui, probablement, ne vous avait pas frappé au début, mais qui s’est révélé tout à coup à vos yeux ?

— Basil ! s’écria le jeune homme. Et ses mains tremblantes s’accrochèrent aux bras du fauteuil. Et ses yeux fixèrent sur Basil leur épouvante folle.

— Vous l’avez observé, je vois. Ne parlez pas. Écoutez d’abord ce que j’ai à vous dire. Du jour où je vous rencontrai, Dorian, toute votre personne exerça sur moi la plus extraordinaire influence. Cœur, intelligence, activité, mon être entier subit votre empire. Vous devîntes pour moi l’incarnation visible de l’invisible idéal dont le souvenir, tel un rêve exquis, hante nos cerveaux d’artistes. Je vous adorai. Dès que vous parliez à quelqu’un, j’étais jaloux. J’aurais voulu que vous fussiez tout à moi. Je n’étais heureux qu’avec vous. Quand vous étiez parti, je vous retrouvais encore dans mon art.

À la vérité, je ne vous ai jamais rien dit de ce sentiment. Je ne le pouvais pas. Vous ne l’auriez pas compris. À peine le comprenais-je moi-même. Je savais seulement que j’avais vu la perfection face à face et que l’univers revêtait à mes yeux une beauté merveilleuse — trop merveilleuse peut-être, car de telles adorations sont pleines de danger : danger de les perdre, danger non moindre de les garder.

Les semaines passaient et, de plus en plus, je m’absorbais en vous. Puis vint un développement nouveau. Je vous avais peint sous la gracieuse armure du Troyen Pâris ; puis en Adonis chasseur, armé d’un épieu poli. Je vous avais représenté, couronné de larges fleurs de lotus, assis à la proue de la barque d’Adrien, regardant par delà le Nil trouble et verdâtre. Je vous avais montré dans un paysage grec, penché sur un lac tranquille, contemplant la merveille de votre visage dans le miroir d’argent des eaux silencieuses. Toutes ces compositions avaient gardé le caractère impersonnel, idéal et lointain, dont l’art ne devrait jamais se départir. Mais un jour, — jour fatal, suis-je parfois tenté de croire ! — je me déterminai à faire de vous un portrait incomparable, à vous peindre au naturel, non plus dans des costumes du temps passé, mais vêtu comme tous les jours, en homme de notre temps. Fut-ce le réalisme du procédé, ou le pur sortilège de votre personne ainsi contemplée hors de toute brume et sans voile ? Je ne pourrais dire. Mais je sais que durant mon travail, à chaque coup de pinceau, à chaque touche de couleur, j’avais l’impression de trahir mon secret. Je tremblais que mon idolâtrie ne devînt visible à tous. Oui, Dorian, je sentais que mon œuvre était trop parlante, que j’y avais mis trop de moi-même. Ce fut pour cela que je résolus de ne jamais laisser exposer cette peinture. Vous en fûtes un peu chagriné, mais vous ne pouviez comprendre alors toute l’importance que j’y attachais. Harry, à qui j’en parlai, ne fit qu’en rire ; ce qui, de lui, n’importait guère. Mais une fois tout fini, quand je demeurai seul devant le portrait, je fus certain d’être dans le vrai.

Quelques jours plus tard, on l’enleva de mon atelier ; je fus délivré de sa présence et de son intolérable fascination. Alors, je m’en voulus, comme d’une pure folie, d’être allé me figurer que j’avais vu sur la toile autre chose que l’extrême beauté de votre visage et l’habileté de mon pinceau. Maintenant encore, je ne puis m’empêcher d’estimer qu’on a tort de croire que la passion ressentie par le créateur puisse jamais se lire vraiment dans l’œuvre qu’il crée. L’art est toujours plus abstrait que nous n’imaginons. La forme et la couleur nous parlent de forme et de couleur, et tout s’arrête là. Je me dis souvent que l’art cache l’artiste plus sûrement qu’il ne le révèle. Voilà pourquoi, quand m’arriva cette offre de Paris, je décidai de faire de votre portrait le morceau principal de mon exposition, sans même songer à un refus possible de votre part. Mais à présent je me rends compte que vous avez raison : il ne faut pas qu’on voie ce portrait. Vous ne m’en voudrez pas, Dorian, de ce que je viens de vous raconter. Comme je le disais un jour à Harry, n’êtes-vous pas fait pour qu’on vous adore ?

Dorian Gray respira à l’aise. Ses joues reprirent leurs couleurs. Un sourire flotta sur ses lèvres. Tout danger était écarté. Pour cette fois il était sauvé. Pourtant il ne pouvait se défendre, devant cette étrange confession, d’une immense pitié pour le peintre. Il se demandait si jamais il serait ainsi subjugué lui-même par la personnalité d’un ami. Lord Henry avait le charme d’une très dangereuse perversion, mais rien de plus. Il était trop cérébral et trop cynique pour qu’on pût l’aimer follement. Quelqu’un viendrait-il un jour lui inspirer cette idolâtrie mystérieuse ? Était-ce là l’une des surprises que lui réservait la vie ?

— Je n’en reviens pas, Dorian, reprit Hallward. Ainsi vous avez noté l’étrangeté du portrait ? Mais en êtes-vous bien sûr ?

— J’ai vu quelque chose, répondit-il, quelque chose qui m’a paru très curieux.

— Vous pouvez bien maintenant me laisser regarder ?

Dorian secoua la tête.

— Ne me demandez pas cela, Basil. Je ne veux à aucun prix vous voir devant cette toile.

— Vous y consentirez sûrement, un jour ou l’autre.

— Jamais.

— Après tout, peut-être avez-vous raison. Au revoir, Dorian. Vous êtes la seule personne qui ait jamais exercé sur mon art une réelle influence. Tout ce que j’ai fait de bon, c’est à vous que je le dois. Ah ! si vous saviez au prix de quel effort j’ai pu vous avouer tout ce que je viens de dire !

— Mais, mon cher Basil, fit Dorian, que m’avez-vous dit ? Tout juste que vous ressentiez pour moi une admiration excessive. Ce n’est pas même un compliment.

— Aussi n’était-ce pas un compliment, dans ma pensée, mais une confession. Maintenant qu’elle est faite, il me semble qu’un peu de moi-même s’est en allé. Peut-être ne devrait-on jamais traduire en paroles un sentiment d’adoration.

— Si c’était une confession, elle a été tout à fait décevante.

— À quoi donc vous attendiez-vous, Dorian ? Vous n’avez, je suppose, rien vu de plus dans le portrait ? C’est bien tout ce qu’on y voyait ?

— Oui, c’est tout ce qu’on y voyait. Pourquoi cette question ? Et maintenant, il ne faudra plus parler de m’adorer. C’est folie. Vous et moi, nous sommes amis, Basil, et c’est ce que nous devrons rester toujours.

— Vous avez trouvé Harry, dit tristement le peintre.

— Oh ! Harry ! s’écria, dans un éclat de rire, l’adolescent. Harry passe ses journées à dire des choses incroyables, et ses soirées à en faire d’invraisemblables ! Tout à fait le genre de vie qui me plairait. Et pourtant je ne crois pas que, dans mes ennuis, ce serait à Harry que j’aurais recours. Je viendrais plutôt vers vous, Basil.

— Vous recommencerez à poser pour moi ?

— Impossible.

— Par ce refus, Dorian, vous brisez ma vie d’artiste. Nul ne rencontre deux fois l’idéal. Combien peu le rencontrent même une fois.

— Je ne puis vous donner d’explication, Basil, mais il ne faut plus que je pose devant vous. Il y a dans un portrait je ne sais quelle fatalité. Il a une vie à soi. Je viendrai chez vous prendre le thé. Ce sera tout aussi agréable.

— Et même, je le crains, plus agréable pour vous ! murmura mélancoliquement Hallward. Allons, au revoir. Je suis désolé de n’avoir pu jeter un coup d’œil sur ma peinture. Mais il n’y a rien à faire. Je comprends parfaitement ce que vous ressentez !

En le voyant quitter la pièce, Dorian Gray ne put réprimer un sourire. Pauvre Basil ! Qu’il était loin de soupçonner la véritable raison ! Et n’était-ce pas étrange ? Loin d’avoir eu à livrer son propre secret, il avait réussi, comme par hasard, à extorquer celui de son ami. Que de choses éclairait cette singulière confession ! Les accès de folle jalousie du peintre, sa sauvage adoration, ses louanges extravagantes, ses réticences mystérieuses, il comprenait tout maintenant, non sans une secrète angoisse. Il pressentait du tragique dans une amitié à ce point teintée de romanesque.

Il soupira, puis sonna. Il fallait, coûte que coûte, cacher le portrait dans quelque réduit, et ne plus courir le risque d’être découvert. Quelle folie de l’avoir laissé, ne fût-ce qu’une heure, dans une salle où tous ses amis avaient accès !