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Le Portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux)/10

La bibliothèque libre.
Traduction par Edmond Jaloux; Félix Frapereau.
Société d’édition “Le Livre” (p. 183-196).

image de début de chapitre
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CHAPITRE DIXIÈME


Quand le domestique entra, Dorian scruta sa physionomie, se demandant s’il n’avait pas eu la curiosité de regarder derrière l’écran. Absolument impassible, le valet attendait les ordres. Dorian alluma une cigarette, puis se dirigea vers la glace dont il observa les jeux. Les traits de Victor s’y reflétaient en pleine lumière. On eût dit le masque serein de la soumission servile. Rien là, qui justifiât la moindre crainte. Mieux valait cependant rester sur ses gardes.

Parlant très posément, il le pria d’aller dire à la gouvernante qu’il désirait la voir, puis de se rendre chez l’encadreur pour lui demander d’envoyer sur-le-champ deux de ses ouvriers. Il lui sembla bien que Victor, en sortant, laissait errer ses regards du côté de l’écran. Mais ce n’était sans doute qu’une imagination.

Quelques instants plus tard, vêtue d’une robe de soie noire, et des mitaines de fil couvrant à l’ancienne mode ses mains ridées, dame Leaf entra prestement dans la bibliothèque. Il lui demanda la clef de la salle d’étude.

— De la vieille salle d’étude, monsieur Dorian, s’exclama-t-elle. Mais elle est noire de poussière. Il faudra que je la fasse nettoyer et mettre en ordre avant votre visite. Elle n’est pas en état d’être montrée, monsieur, absolument pas.

— Je ne vous demande pas de la faire mettre en ordre, ma bonne Leaf. Je demande simplement la clef.

— Mais, monsieur, vous serez couvert de toiles d’araignées si vous y entrez. Songez donc. Il y a plus de cinq ans qu’elle n’a été ouverte, pas depuis la mort de Sa Seigneurie.

Il tressaillit au rappel de ce grand-père dont il avait gardé un souvenir exécrable.

— N’importe ! répondit-il. Je veux simplement revoir l’endroit. Rien de plus. Donnez-moi la clef.

— La voici, monsieur, dit la vieille dame, promenant dans son trousseau des doigts incertains et tremblants. La voici. Une minute, le temps de la tirer du trousseau. Mais vous ne songez pas à vivre là-haut, monsieur, quand vous avez ici une installation si confortable ?

— Mais non, mais non ! lança-t-il, impatienté. Merci, ma bonne Leaf. C’est parfait.

Elle s’attarda quelques instants, bavarda sur une menue question de ménage. Il lui dit, en soupirant, de faire ce qu’elle jugerait le mieux. Elle se retira, fondue en sourires.

La porte refermée, Dorian mit la clef dans sa poche et, des yeux, parcourut la chambre. Son regard tomba sur une draperie de satin pourpre, surchargée de broderies d’or, admirable travail vénitien de la fin du xviie siècle, que son grand-père avait trouvé dans un couvent, aux environs de Bologne. Voilà qui envelopperait parfaitement l’horrible objet. Peut-être cette draperie avait-elle déjà servi bien souvent de drap mortuaire. Ce qu’elle aurait à couvrir, cette fois, était en proie à une corruption bien particulière, pire que celle de la mort, et destiné à engendrer des horreurs, sans cependant jamais mourir. Sur cette peinture, ses péchés exerceraient l’office des vers sur le cadavre. Ils en attaqueraient la beauté, ils en rongeraient la grâce, ils en feraient, à force de souillures, un objet de dégoût, mais qui subsisterait quand même et resterait toujours vivant.

Il eut un frisson et regretta un instant de ne s’être pas ouvert à Basil du vrai motif qui l’avait poussé à cacher le portrait. Basil l’eût aidé à se défendre contre l’influence de lord Henry, contre les influences plus délétères encore qui provenaient de sa propre nature. Dans l’amour que lui portait l’artiste — car c’était bel et bien de l’amour — rien qui ne fût noble et intellectuel. Ce n’était pas cette admiration purement physique de la beauté, qui naît des sens et qui meurt, une fois les sens repus. C’était l’amour tel que l’avaient éprouvé Michel-Ange, et Montaigne, et Winckelmann, et Shakespeare lui-même. Oui, Basil aurait pu le sauver. Mais il était déjà trop tard. Effacer le passé, on le pouvait toujours. C’était une affaire de regret, de désaveu, d’oubli. Mais on n’évitait pas l’avenir. Des passions fomentaient en lui, dont rien n’empêcherait l’explosion redoutable ; des rêves le hantaient, dont les visions perverses se réaliseraient fatalement.

Il enleva du sofa la grande draperie de pourpre et d’or qui le couvrait et, la tenant à deux mains, passa derrière l’écran. Sur la toile, le visage avait-il accentué sa dégradation ? Non, il ne lui parut pas qu’il eût changé davantage. D’où venait donc qu’il lui inspirât une haine encore plus intense ? Cheveux d’or, yeux d’azur, lèvres de rose, tout était là, intact. L’expression seule s’était modifiée. Et c’était d’une cruauté atroce. Auprès de ce qu’il lisait là de reproche et de blâme, combien les remontrances de Basil, à propos de Sibyl Vane, avaient été anodines, combien légères et de peu d’importance ! Là, son âme même, émergeant de la toile, le dévisageait et l’appelait à son tribunal. Douloureusement affecté, il jeta sur la peinture le voile somptueux. Au même instant on frappa à la porte. Comme il revenait devant l’écran, le domestique entra.

— Les personnes sont là, monsieur.

Il sentit qu’il fallait au plus vite éloigner ce valet, ne pas lui laisser voir où l’on chambrait le portrait. Il y avait dans son air quelque chose de sournois ; le soupçon et la traîtrise se lisaient dans ses yeux. Dorian, s’asseyant à son bureau, griffonna deux lignes : il demandait à lord Henry de lui renvoyer par le porteur quelque chose à lire, et lui rappelait qu’ils avaient rendez-vous, le soir même, à huit heures quinze.

— Vous attendrez la réponse, dit-il, en remettant le billet. Faites entrer ces hommes.

Deux ou trois minutes plus tard, on frappa de nouveau à la porte ; et le célèbre encadreur de South Audley Street, M. Hubbard en personne, s’avança, assisté d’un jeune compagnon de mine assez grossière. M. Hubbard était un petit homme au teint fleuri, aux favoris fauves, dont l’enthousiasme artistique était considérablement refroidi par l’insolvabilité invétérée de la plupart des artistes qui traitaient avec lui. En général il ne sortait pas de sa boutique. Il laissait venir à lui les gens. Mais il dérogeait toujours à cette règle en faveur de Dorian Gray, dont le charme indéfinissable agissait sur tout le monde, dont la seule vue était déjà un plaisir.

— Que puis-je pour vous servir, monsieur Gray ? demanda-t-il, en frottant ses grosses mains couvertes de taches de rousseur. Je me suis fait un honneur de venir moi-même vers vous. Je viens justement, monsieur, de mettre la main sur un cadre de toute beauté. Une trouvaille que j’ai faite dans une vente. Du Florence ancien. Ça sort de Fonthill, je crois. Conviendrait admirablement pour un sujet religieux, monsieur Gray.

— Je regrette bien que vous ayez pris la peine de venir vous-même, monsieur Hubbard. Je ne manquerai certainement pas d’entrer voir le cadre, bien que je ne donne plus beaucoup dans l’art religieux. Mais pour aujourd’hui, il ne s’agit que d’une peinture à me porter tout là-haut dans la maison. Comme c’est assez lourd, je me suis permis de vous demander deux de vos hommes pour cette besogne.

— Ce n’est nullement une peine, monsieur Gray. Je suis ravi de tout ce qui peut vous obliger. Laquelle est-ce de ces œuvres d’art, monsieur ?

— Celle-ci, répondit Dorian, retirant l’écran. Pouvez-vous transporter le tout, cadre et draperie, sans rien déranger ? Il ne faudrait pas me l’érafler en montant.

— Cela ira tout seul, monsieur, déclara le joyeux encadreur ; et il se mit, avec l’aide de son ouvrier, à dégager le tableau des longues chaînes qui le tenaient suspendu. Et maintenant, monsieur Gray, où devons-nous le porter ?

— Je vous montre le chemin, monsieur Hubbard. Veuillez me suivre. Non, passez devant, peut-être cela vaudra-t-il mieux. J’ose à peine vous dire que c’est au dernier étage. Nous monterons par l’escalier d’honneur, où nous serons plus au large.

Il ouvrit la porte aux deux hommes qui sortirent dans le hall et commencèrent la montée. Le cadre, très ornementé, faisait du tableau une masse des plus volumineuses ; et à diverses reprises, malgré les protestations obséquieuses de M. Hubbard, qui avait horreur, comme tout bon boutiquier, de voir un gentleman faire quelque chose d’utile, Dorian dut venir à la rescousse et donner un coup de main.

— C’est quelque chose à porter, monsieur ! haleta le petit homme, quand ils débouchèrent sur le dernier palier. Et il épongea son front luisant.

— C’est un peu lourd, j’en conviens, murmura Dorian, ouvrant d’un tour de clef la porte de la chambre où le secret de sa vie allait être gardé et son âme cachée à tous les yeux.

Cette pièce lui avait servi, enfant, de salle de jeu ; un peu plus grand, de salle d’étude. Depuis lors — il y avait bien quatre ans de cela — jamais il n’y était rentré. C’était une vaste chambre, d’harmonieuses proportions, aménagée par lord Kelso, à l’intention spéciale de son petit-fils que, pour sa ressemblance avec sa mère et diverses autres causes, il avait toujours honni et tenu à l’écart. Elle ne parut guère changée à Dorian. Le grand bahut italien où tant de fois il s’était caché petit garçon, était toujours là, avec les peintures fantastiques de ses panneaux et l’or terni de ses moulures. La même bibliothèque en bois de satiné contenait ses livres de classe, aux pages cornées. Au mur pendait encore cette même tapisserie des Flandres, toute déchirée, où l’on voyait le vieux roi et la reine jouant aux échecs dans un jardin, tandis qu’une troupe de fauconniers à cheval paradaient alentour, portant à leurs poings armés de gantelets les oiseaux chaperonnés. Comme il se rappelait nettement tout ce décor ! Il regardait à la ronde, et les heures de son enfance solitaire accouraient toutes. La pureté sans tache de ses jeunes années lui revint en mémoire ; il sentit toute l’horreur d’avoir à cacher le fatal portrait justement à cette place. Comme il se doutait peu, aux jours d’alors, de ce que lui réservait la vie !

Mais c’était la seule pièce de la maison vraiment à l’abri des regards indiscrets. Il en avait la clef, nul n’y entrerait que lui. Sous son voile de pourpre, la figure peinte aurait beau devenir bestiale, flasque, immonde. Qu’importait désormais ? Personne ne s’en apercevrait. Lui-même, il ne le verrait pas. Pourquoi, en effet, surveillerait-il la hideuse corruption de son âme ? Ne lui suffisait-il pas de garder la jeunesse ? Peut-être, d’ailleurs, reviendrait-il un jour à des sentiments plus nobles. Il n’y avait aucune raison pour que l’avenir fût plein d’autant d’ignominie ! Quelque amour, survenant dans sa vie, ne pouvait-il le purifier, le défendre contre ces péchés qui déjà semblaient palpiter en chair et en esprit, contre ces péchés étranges que nul n’a décrits et que leur propre mystère environne de charme et de subtilité ? Un jour viendrait, peut-être, où l’expression cruelle de la bouche écarlate et sensitive ayant disparu, il pourrait montrer au monde le chef-d’œuvre de Basil Hallward.

Mais non, c’était impossible. D’heure en heure, de semaine en semaine, sur la toile l’image vieillissait. Échappât-elle même à la hideur du péché, la hideur de l’âge ne lui serait pas épargnée. Les joues se feraient creuses ou alourdies. Des pattes d’oie s’étaleraient, jaunâtres, et mettraient leur laideur autour des yeux flétris. Les cheveux perdraient leur lustre. La bouche, aux lèvres rentrées ou pendantes, deviendrait niaise ou brutale, comme toutes les bouches de vieillards. Avec cela, un cou ridé, des mains froides striées de veines bleues, un corps démoli, toutes les tares qu’il se rappelait chez ce grand-père si dur à son enfance. Il fallait cacher le portrait. Le mal était sans remède.

— Entrez-le, je vous prie, monsieur Hubbard, dit-il, d’une voix basse, en se retournant vers l’encadreur. Je regrette de vous avoir ainsi fait attendre. Je songeais à autre chose.

— Un peu de repos n’est jamais pour déplaire, monsieur Gray ! répondit le petit homme, qui n’arrivait pas à reprendre haleine. Où le placerons-nous, monsieur ?

— Oh ! n’importe où. Ici, ça va. Inutile de le suspendre. Appuyez-le simplement contre le mur. Merci.

— Peut-on regarder cette œuvre d’art, monsieur ?

Dorian eut un sursaut.

— Non, rien d’intéressant pour vous, monsieur Hubbard, dit-il, les yeux rivés sur l’homme, prêt à bondir sur lui et à le terrasser, s’il osait soulever la fastueuse tenture qui voilait le secret de sa vie. Je n’ai plus besoin de vous pour le moment. Il ne me reste qu’à vous remercier d’avoir bien voulu vous déranger.

— Nullement, nullement. Toujours à votre entière disposition, monsieur Gray.

Et M. Hubbard descendit lentement l’escalier. Son aide, derrière lui, se retournait pour regarder Dorian ; et sur ses traits rudes et disgracieux se lisait une admiration craintive. Jamais il n’avait vu semblable merveille.

Quand le bruit des pas se fut éteint, Dorian ferma la porte et retira la clef. Il était tranquille maintenant. Personne ne surprendrait jamais l’horrible prodige. Nul œil que le sien ne verrait l’image de sa honte.

De retour à la bibliothèque, il nota que cinq heures venaient juste de sonner et que le thé se trouvait déjà servi. Sur une petite table d’un bois sombre et parfumé, tout incrustée de nacre — présent de lady Radley, femme de son tuteur, gentille malade professionnelle qui avait passé le dernier hiver au Caire — étaient posés un billet de lord Henry et un livre à couverture jaune, au titre un peu déchiré, aux tranches défraîchies. Bien en vue, sur le plateau à thé, s’étalait une troisième édition de la Saint-James’s Gazette. Évidemment Victor était rentré. Qui sait s’il n’avait pas croisé les deux hommes, dans le hall, au moment de leur sortie, et tiré d’eux des renseignements sur ce qu’ils venaient de faire ? Certainement l’absence du portrait ne lui échapperait pas, s’il ne l’avait déjà remarquée en installant le thé. L’écran n’avait pas été ramené devant le mur ; le vide du panneau sautait aux yeux. Et dire qu’une nuit peut-être il surprendrait ce valet grimpant sans bruit les escaliers et cherchant à forcer la porte de la chambre haute ! Quelle horreur d’avoir un espion chez soi ! Des histoires lui revenaient, de gens riches, soumis, leur vie durant, au chantage de domestiques qui avaient lu une lettre, surpris une conversation, dérobé une carte mentionnant une adresse, trouvé sous un oreiller une fleur fanée ou un lambeau de dentelle froissée.

Il soupira et, s’étant versé un peu de thé, ouvrit le billet de lord Henry, un simple mot, pour dire qu’il lui envoyait, avec le journal du soir, un livre ayant chance de l’intéresser, et qu’il se trouverait au club à huit heures quinze. Il prit ensuite la Saint-James’s Gazette qu’il parcourut nonchalamment. À la page cinq, une marque au crayon rouge attira son attention sur le paragraphe suivant :

« Enquête sur une actrice. — Il a été procédé ce matin, Taverne de la Cloche, Hoxton Road, par M. Danby, coroner du district, à une enquête sur le décès de Sibyl Vane, jeune actrice récemment engagée au Royal Théâtre d’Holborn. La mort a été déclarée accidentelle. La pauvre mère, entourée de la plus vive sympathie, s’est montrée fort émue au cours de sa déposition et pendant le rapport du docteur Birrell, médecin chargé de l’autopsie. »

Dorian fronça les sourcils et, traversant la pièce, déchira en deux le journal dont il dispersa les morceaux. Que tout cela était donc laid ! Et quelle odieuse réalité la laideur prêtait aux choses. Il en voulait un peu à lord Henry de lui avoir envoyé ce compte rendu. En tout cas, quelle sottise de l’avoir marqué au crayon rouge ! Peut-être Victor l’avait-il lu. Il savait plus d’anglais qu’il n’en fallait pour cela.

Et peut-être, l’ayant lu, des soupçons avaient-ils germé dans son esprit. Mais qu’importait, après tout ? Qu’avait à voir Dorian Gray dans la mort de Sibyl Vane ? Pourquoi l’ombre d’une crainte ? Il ne l’avait pas tuée, n’est-ce pas ?

Ses regards tombèrent sur le volume jaune. Curieux de savoir ce que lui envoyait lord Henry, il s’approcha du petit guéridon octogonal, aux reflets de perles, qui lui avait toujours paru le travail d’étranges abeilles d’Égypte, ciseleuses d’argent. Il y prit le volume, se jeta dans un fauteuil et se mit à tourner les pages. Au bout de quelques minutes, il était captivé par sa lecture. C’était le livre le plus étrange qu’il eût jamais lu. Il lui semblait voir tous les péchés du monde défiler devant lui, dans les plus beaux atours, et jouer la pantomime, sur de doux airs de flûtes. Bien des choses, jusque-là vaguement soupçonnées, lui apparaissaient dans leur réalité ; d’autres, insoupçonnées encore, écartaient lentement leurs voiles.

C’était un roman sans intrigue, à un seul personnage. Tout s’y ramenait à l’étude psychologique d’un jeune Parisien qui consacrait l’effort de sa vie à s’imprégner, en plein xixe siècle, de toutes les passions, de tous les modes de pensée des âges antérieurs, et cherchait, en quelque sorte, à résumer en lui-même les diverses mentalités par où était passé l’esprit humain, aimant, pour leur artificialité même, ces renoncements que des sots ont appelés vertus, aussi bien que ces révoltes instinctives que des sages appellent encore péchés. Il était écrit dans ce style curieusement ciselé, à la fois scintillant et obscur, plein d’argot, d’archaïsmes, de termes techniques et de savantes paraphrases, qui caractérise les œuvres de quelques-uns des plus parfaits artistes parmi les symbolistes français. On y trouvait des métaphores non moins monstrueuses que des orchidées et d’un coloris tout aussi subtil. La vie des sens y était décrite en termes de philosophie mystique. On ne savait plus bien, par moments, si on lisait les extases spirituelles d’un saint du moyen âge ou les confessions morbides d’un pécheur moderne. C’était un livre empoisonné. Autour de ses pages flottait un lourd parfum d’encens qui troublait le cerveau. La cadence même des phrases, la subtile monotonie de leur musique, toute pleine de complexes refrains et de savantes répétitions de rythmes, déterminaient dans l’esprit du jeune homme, au fur et à mesure des chapitres, une sorte d’engourdissement, une rêverie maladive, qui lui enlevait toute conscience de la tombée du jour et du glissement furtif des ombres.

Par les fenêtres filtrait la lumière d’un ciel sans nuage, aux tons de bronze vert, où ne perçait encore qu’une étoile solitaire. À la lueur de ce crépuscule, il poursuivit sa lecture, jusqu’à ce qu’il ne fût plus possible de rien distinguer. Alors seulement, bien que son valet l’eût prévenu plusieurs fois de l’heure tardive, il se leva et, passant dans la chambre à côté, posa le volume sur une petite table florentine, son meuble de chevet. Puis il s’habilla pour dîner.

Il était près de neuf heures quand il arriva au Club. Il y trouva lord Henry, seul au fumoir, l’air extrêmement contrarié.

— Je suis désolé, Harry, s’excusa-t-il, mais, en vérité, c’est votre faute, entièrement votre faute. Votre livre de tantôt m’a fasciné à tel point que j’ai perdu toute notion de l’heure.

— Oui, je pensais bien qu’il vous plairait, répliqua l’hôte, se levant de son fauteuil.

— Je n’ai pas dit qu’il me plaisait, Harry. J’ai dit qu’il me fascinait. C’est bien différent.

— Tiens ! Vous avez découvert cela ? murmura lord Henry.

Et ils passèrent dans la salle à manger.