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Le Portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux)/11

La bibliothèque libre.
Traduction par Edmond Jaloux; Félix Frapereau.
Société d’édition “Le Livre” (p. 197-225).

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CHAPITRE ONZIÈME


Pendant des années, Dorian Gray ne put s’arracher à l’influence de ce livre. Plus exactement peut-être, disons qu’il n’essaya jamais de s’y soustraire. Il fit venir de Paris jusqu’à neuf exemplaires de l’édition originale, sur grand papier ; et par des reliures de tons différents, il tenta de les assortir à ses diverses humeurs, aux caprices changeants d’une sensibilité sur laquelle il semblait parfois bien près d’avoir perdu tout contrôle. Le héros du roman, ce jeune et étonnant Parisien en qui le tempérament romantique et les goûts scientifiques formaient un si curieux mélange, lui devint comme une figure prophétique de lui-même. Le livre entier lui parut contenir l’histoire de sa propre vie, racontée avant d’avoir été vécue.

Sur un point, pourtant, sa fortune l’emportait sur celle du héros imaginaire. Dorian, et pour cause, ignorait complètement cette crainte un peu grotesque des miroirs, des métaux polis et des eaux claires, dont, bien avant l’âge, notre Parisien avait été saisi, quand sa beauté, naguère sans doute bien remarquable, s’était évanouie soudain. C’était avec une joie presque cruelle — peut-être entre-t-il dans toute joie, et certainement dans tout plaisir, un peu de cruauté — qu’il relisait la dernière partie du livre, où se trouvaient décrits d’une façon tragique et non sans quelque emphase, le chagrin et le désespoir d’un homme qui a perdu ce qu’il prisait le plus hautement dans ses semblables et dans tout l’univers.

Car cette beauté merveilleuse, qui avait séduit Basil Hallward et tant d’autres, semblait ne devoir jamais le quitter. À tel point qu’en le voyant, les gens mêmes qui avaient entendu contre lui les pires accusations ne pouvaient plus rien croire qui fût à sa honte : d’étranges rumeurs, pourtant, couraient parfois dans Londres à son sujet et défrayaient la chronique des cercles. Il avait toujours son air d’adolescent qui s’est gardé des souillures du monde. Les hommes, dès qu’il paraissait, arrêtaient leurs propos grossiers. Ils lisaient comme un reproche dans la pureté de son visage. Sa seule présence leur rappelait l’innocence perdue. Tous se demandaient comment un être si attirant et si gracieux avait pu échapper à la corruption d’une époque à la fois vile et sensuelle.

Souvent, à la suite d’une de ces longues et mystérieuses absences qui inspiraient à ses amis, vrais ou prétendus, les plus étranges soupçons, Dorian, revenu chez lui, montait furtivement à la chambre close, ouvrait la porte dont la clef désormais ne le quittait plus ; et là, se campant, un miroir à la main, devant la peinture de Basil Hallward, il regardait tantôt la figure vieillie et méchante du portrait, tantôt le jeune et radieux visage dont la glace polie lui renvoyait le sourire. La violence même du contraste avivait en lui le sens du plaisir. Il s’éprenait de plus en plus de sa propre beauté et, de plus en plus, s’intéressait à la corruption de son âme. Il examinait avec un soin minutieux, parfois avec une monstrueuse et sombre volupté, les lignes hideuses qui flétrissaient le front plissé et rampaient tout autour des lèvres lourdes et sensuelles, se demandant laquelle l’emportait en horreur, de l’empreinte du péché ou de l’empreinte de l’âge. Il lui arrivait de placer ses mains, si blanches, près des mains rugueuses et boursouflées du portrait, et de sourire. Il plaisantait ce corps difforme et ces jambes fléchissantes.

À certains moments pourtant, la nuit surtout, quand l’insomnie le tenait éveillé, — soit dans sa chambre délicatement parfumée, soit dans le sordide cabinet d’une taverne mal famée du quartier des Docks où il avait pris l’habitude de se rendre, déguisé et sous un faux nom, — il se prenait à penser qu’il causait la ruine de son âme. Alors une grande pitié l’envahissait, d’autant plus poignante qu’elle était foncièrement égoïste. Mais de tels moments étaient rares. Sa curiosité de la vie, d’abord éveillée par lord Henry au cours de leur entretien dans le jardin d’Hallward, semblait croître à mesure qu’il la satisfaisait. Plus il savait, plus il désirait savoir. La pâture qu’il jetait à ses folles fringales ne servait qu’à les rendre plus exigeantes.

Néanmoins il gardait encore quelque contrainte et, en tout cas, le souci de ses obligations mondaines. Une ou deux fois par mois, l’hiver, et chaque mercredi soir, durant la saison, sa belle demeure s’ouvrait à la société, et il engageait les musiciens les plus célèbres du moment pour charmer ses invités des surprises de leur art. Ses petits dîners, que lord Henry l’aidait toujours à organiser, étaient réputés, tant pour l’heureux choix et l’habile distribution des convives que pour la décoration de la table, où le goût le plus exquis présidait à l’agencement subtil et harmonieux des fleurs exotiques, du linge brodé, de l’antique vaisselle d’or et d’argent. À dire vrai, bien des hommes, surtout parmi les plus jeunes, reconnaissaient ou croyaient reconnaître en Dorian Gray la vivante réalisation d’un idéal mainte fois entrevu dans leurs rêves d’Eton ou d’Oxford : un idéal conciliant le meilleur de la culture de l’humaniste avec toute la grâce, la distinction et la parfaite politesse d’un citoyen du monde. À leurs yeux, Dorian se rangeait parmi ces mortels que Dante nous montre ambitieux « de se hausser jusqu’à la perfection par le culte de la beauté ». Il était, comme Gautier, « un homme pour qui le monde visible existe ».

Assurément, la Vie était pour lui le premier et le plus grand de tous les arts ; à celui-là tous les autres n’étaient guère qu’une introduction. La Mode qui, pour un temps, confère à la fantaisie pure un caractère d’universalité, et le Dandysme qui, à sa façon, vise à défendre l’absolu modernisme de la Beauté, exercèrent sur lui une attirance bien naturelle. Ses façons de s’habiller, les originalités qu’il affectait à l’occasion, avaient une influence marquée sur la jeunesse dorée des bals de Mayfair et des clubs de Pall Mall. Les élégants le copiaient en tout, et c’était à qui reproduirait l’insaisissable charme de gracieux raffinements de toilette, auxquels, pour sa part, il n’attachait qu’une importance relative.

Car, s’il n’était que trop disposé à accepter le rôle qui s’était offert à lui, sitôt sa majorité ; s’il trouvait un réel et subtil plaisir à penser qu’il pouvait fort bien devenir pour le Londres de son temps ce que jadis, sous Néron, l’auteur du Satyricon avait été pour la Rome impériale ; pourtant, au fond du cœur, il se sentait de plus hautes aspirations que celle d’être un simple arbiter elegantiarum, et d’avoir à décider sur le port d’un bijou, le nœud d’une cravate, le jeu d’une canne. Il avait l’ambition d’élaborer un nouveau plan de vie, qui s’inspirerait d’une philosophie raisonnée, de principes rigoureusement enchaînés, et dont le suprême achèvement serait la spiritualisation des sens.

Le culte des sens a été souvent décrié, et à juste titre : un instinct naturel inspire aux hommes la terreur de passions et de sensations qui leur semblent plus fortes qu’eux-mêmes, et qu’ils ont conscience de partager avec les formes inférieures du monde organique. Mais Dorian Gray estimait que la vraie nature des sens n’avait jamais été bien comprise, qu’ils avaient gardé leur animalité sauvage uniquement parce qu’on avait voulu les soumettre par la famine, ou les tuer à force de souffrance, au lieu de chercher à en faire les éléments d’une spiritualité nouvelle, ayant pour trait dominant une sûre divination de la beauté. Quand il considérait la marche de l’homme à travers l’Histoire, il était poursuivi par une impression d’irréparable dommage. Que de choses on avait sacrifiées, et combien vainement ! Des privations sauvages, obstinées, des formes monstrueuses de martyre et d’immolation de soi, nées de la peur, avaient abouti à une dégradation plus épouvantable que la dégradation tout imaginaire qu’avaient voulu fuir de pauvres ignorants : la Nature, dans sa merveilleuse ironie, avait amené les anachorètes à vivre dans le désert, mêlés aux animaux sauvages ; aux ermites, elle avait donné pour compagnons les bêtes des champs.

Oui, bientôt, selon la prophétie de lord Henry, un nouvel Hédonisme allait paraître qui transformerait la vie et la sauverait de ce puritanisme rêche et grimaçant dont notre époque voit le curieux réveil. Certes, l’Hédonisme accueillerait les services de l’intelligence, mais il rejetterait toute théorie et tout système impliquant le sacrifice d’un mode quelconque d’expérience passionnelle. Son but serait l’expérience même et non les fruits de l’expérience, si remplis fussent-ils de douceur ou d’amertume. Ni de l’ascétisme qui mortifie les sens, ni du vulgaire libertinage qui les hébète, il ne voudrait rien entendre. Mais il enseignerait à l’homme à se concentrer dans les moments d’une vie qui n’est elle-même qu’un moment.

Qui de nous ne s’est éveillé parfois avant l’aurore, soit au sortir d’une de ces nuits sans rêve qui feraient presque aimer la mort, soit après quelque nuit d’épouvante et d’ivresse monstrueuse, hantée pour notre cerveau de fantômes plus terribles que toute réalité et grouillants de cette vie intense qui marque tous les grotesques et fait le charme impérissable de l’art gothique, — cet art dont il semblerait qu’il est vraiment spécial aux esprits tourmentés du mal de rêverie ? Lentement, des doigts pâles glissent dans les rideaux qui semblent s’agiter. Imprécises et fantasmagoriques, les ombres muettes gagnent en rampant les coins de la chambre et s’y blottissent. Au dehors, c’est l’éveil des oiseaux dans les branches, le bruit des hommes se rendant au travail, les soupirs et les sanglots du vent descendu des collines et qui erre autour de la maison silencieuse, comme s’il hésitait entre la crainte d’en éveiller les hôtes endormis et le devoir de tirer le sommeil de sa grotte empourprée. Voile après voile, se lève la gaze fine de la pénombre et, par degrés, les choses reprennent leurs formes et leurs couleurs : nous assistons au travail de l’aurore lorsqu’elle reconstruit le monde sur l’antique modèle. Les pâles miroirs retrouvent leur vie mimée. Les flambeaux éteints sont à leur place de la veille et, près d’eux, reposent encore le livre à demi coupé de nos dernières études, la fleur montée rapportée du bal, la lettre que nous n’osâmes lire peut-être, ou que nous lûmes trop souvent. Rien ne semble changé. Du sein des ombres irréelles de la nuit, c’est la vie réelle qui revient sous ses traits familiers. Il nous faut la reprendre où nous l’avions laissée. Alors nous envahit le sentiment pénible d’avoir à relancer notre énergie dans le même cercle fastidieux d’habitudes stéréotypées. Ou bien c’est un désir fou d’ouvrir quelque matin les paupières sur un monde refait à neuf, durant la nuit, pour notre plus grande joie ; un monde, où les êtres auraient d’autres formes et d’autres couleurs, seraient transformés, cacheraient des secrets nouveaux ; un monde, dans lequel le passé n’aurait plus ou presque plus de place, et en tout cas ne survivrait que dépouillé de toute forme consciente d’obligation et de regret : car, d’une joie même, le souvenir a son amertume, et le rappel d’un plaisir n’est jamais sans douleur.

Créer des mondes irréels comme ceux-là, semblait à Dorian le vrai but, l’un tout au moins des vrais buts de la vie. Dans sa chasse aux sensations à la fois neuves et exquises, toutes renfermant cette part d’étrangeté sans quoi il n’est point de rêve, il lui arrivait souvent d’adopter des façons de penser qu’il savait complètement étrangères à sa nature ; il s’abandonnait à leur subtile influence ; puis, une fois saisie leur teinte, pour ainsi dire, et satisfaite sa curiosité d’esprit, il les abandonnait avec cette curieuse indifférence qui, loin d’exclure l’ardeur vraie du tempérament, en est souvent une condition, d’après certains psychologues modernes.

Le bruit courut un moment qu’il allait entrer dans l’Église catholique romaine ; et le fait est que ses rites eurent toujours beaucoup d’attrait pour lui. Le sacrifice quotidien, plus saisissant en vérité que tous les sacrifices du monde antique, le remuait autant par son défi superbe à l’évidence des sens que par la simplicité primitive de ses éléments, et par tout ce qu’il y a d’éternellement poignant dans la grande tragédie humaine qu’il cherche à symboliser. Il aimait à s’agenouiller sur les dalles de marbre froid, et à suivre tous les mouvements du prêtre, en ses vêtements raides et fleuris, quand, de ses mains blanches, il écartait lentement le voile du tabernacle, ou bien élevait très haut l’ostensoir à chapelle orfévri, contenant la pâle hostie que si volontiers, parfois, on reconnaîtrait pour le panis cœlestis, pour le vrai pain des anges ; ou encore, quand revêtu des habits de la Passion du Christ, il rompait l’hostie dans le calice et pour ses péchés se frappait la poitrine. Les encensoirs fumants que des enfants, graves sous la dentelle et la pourpre, balançaient dans l’air comme de grandes fleurs dorées, exerçaient sur lui une subtile fascination. Il ne se retirait guère sans jeter un regard d’étonnement sur les noirs confessionnaux, mordu du désir de s’asseoir dans leur demi-obscurité, pour entendre hommes et femmes conter à voix basse la véridique histoire de leur vie.

Mais jamais il ne commit l’erreur d’arrêter son développement intellectuel par l’acceptation formelle d’un système et d’un credo ; ni de prendre pour une maison où abriter sa vie, une auberge tout au plus suffisante pour y passer une nuit, ou même quelques heures d’une nuit oubliée des étoiles et de la lune voyageuse. Il y eut une période où le mysticisme l’attira par sa merveilleuse puissance à parer d’étrangeté les choses les plus communes, et par le cortège d’antinomies subtiles dont il semble inséparable. Puis il pencha vers les doctrines matérialistes du Darwinisme allemand, trouva un indicible plaisir à rapporter les pensées et les passions humaines à telle cellule grise du cerveau, à tel nerf blanchâtre du corps, et se plut à admettre que l’esprit fût absolument dépendant de certains états, sains ou morbides, pathologiques ou normaux, de l’organisme. Mais, nous l’avons déjà noté, jamais aucune théorie de la vie ne compta vraiment pour lui, en regard de la vie elle-même. Il était intimement pénétré de la stérilité de toute spéculation intellectuelle, dès qu’on la sépare de l’action et de l’expérience. Il estimait que les sens, tout autant que l’âme, ont des mystères spirituels à nous révéler.

C’est ainsi qu’il étudia quelque temps les parfums, s’initiant aux secrets de leur fabrication, distillant les huiles aromatiques et brûlant les gommes odorantes de l’Orient. Il entrevit qu’il n’est pas un seul état d’esprit qui n’ait son correspondant dans la vie sensorielle, et il s’attacha à découvrir la vraie nature de ces rapports : par quelle vertu l’encens nous porte au mysticisme, l’ambre aux passions de l’amour, par quels effluves les violettes réveillent en nous le souvenir des amours défuntes, et d’où vient que le musc trouble le cerveau et le sampac l’imagination. Il essaya mainte fois d’établir une vraie psychologie des parfums, d’analyser les diverses influences des racines aux senteurs douces, des fleurs chargées d’un troublant pollen, des baumes aromatiques, des bois sombres et odoriférants, du nard indien qui débilite, de l’hovénia qui affole les hommes, et de l’aloès qui peut, dit-on, délivrer l’âme de la mélancolie.

À une autre époque, il se consacra tout entier à la musique. Dans une vaste chambre aux fenêtres treillissées, au plafond rouge et or, aux murs laqués vert olive, il donna de curieux concerts, où de folles gypsies tiraient de leurs petites cithares une musique presque sauvage, où de graves Tunisiens, en châles jaunes, pinçaient les cordes tendues de luths monstrueux, tandis que des nègres grimaçants tapaient, à coups monotones, sur leurs tambours de cuivre et que de secs Hindous enturbannés, accroupis sur des nattes écarlates, soufflant dans de longues flûtes de roseau ou de bronze, charmaient, ou feignaient de charmer de grands serpents à capuchon et d’horribles vipères cornues. Il y avait des moments où les rudes intervalles et les criantes dissonances de ces musiques barbares avaient prise sur lui, alors que ni la grâce de Schubert, ni l’adorable tristesse de Chopin, ni même les puissantes harmonies de Beethoven n’arrivaient à captiver son oreille. Il avait rassemblé de toutes les parties du monde les plus étranges instruments qu’on pût trouver, soit dans les tombeaux des peuples disparus, soit chez les rares tribus sauvages échappées au contact des civilisations d’Occident ; et sa joie était de les manier, et d’essayer d’en jouer. Il possédait le mystérieux juruparis des Indiens du Rio Negro, que les femmes ne sont pas admises à regarder, et que les jeunes gens eux-mêmes ne peuvent voir qu’après l’épreuve du jeûne et de la flagellation. Il avait les jarres de terre des Péruviens, d’où l’on tire des cris perçants d’oiseaux ; des flûtes d’os humains, comme celles qu’entendit au Chili Alfonso de Ovalle ; les jaspes verts sonnants qu’on trouve près de Cuzco et qui donnent une note d’une douceur singulière. Il avait aussi des gourdes peintes, remplies de cailloux, qui, lorsqu’on les secouait, rendaient un bruit de crécelle ; et la longue clarin des Mexicains dont on joue, non pas en soufflant, mais en humant l’air ; et le ture rauque des tribus de l’Amazone, dont sonnent les sentinelles, juchées tout le long du jour sur de hauts arbres, et qui s’entend, dit-on, à trois lieues de distance, et le teponaztli, qui se compose de deux languettes de bois vibrantes, et que l’on frappe avec des baguettes enduites au préalable d’une gomme élastique provenant du suc laiteux de certaines plantes ; et les yotl des Aztèques, sortes de grelots suspendus en grappes comme des raisins ; et encore, un énorme tambour cylindrique, couvert de grandes peaux de serpents : Bernard Diaz qui en vit un semblable, lorsqu’il entra avec Cortez dans le temple du Mexique, nous a laissé une saisissante description de sa lugubre résonance. Séduit par le caractère fantastique de ces instruments, Dorian trouvait un singulier plaisir à songer que l’Art, tout comme la Nature, possède ses monstres aux formes bestiales et à la voix hideuse. Cependant il ne tardait guère à s’en fatiguer. Il revenait alors occuper sa loge à l’Opéra, seul ou avec lord Henry. L’audition de Tannhäuser le jetait dans le ravissement ; il découvrait dans le Prélude de ce chef-d’œuvre une interprétation de la tragédie même de son âme.

À un autre moment il se mit à étudier les pierres précieuses. On le vit, dans un bal costumé, paraître en Anne de Joyeuse, Grand Amiral de France, sous un habit couvert de cinq cent soixante perles. Pendant des années ce goût fut chez lui une hantise, et l’on peut bien affirmer qu’il ne lui passa jamais. Il consacrait souvent des journées entières à classer et reclasser dans leurs casiers les diverses gemmes de sa collection ; entre autres, le chrysobéryl vert olive, qui tire sur le rouge à la lueur des lampes ; la cymophane, que traverse une ligne d’argent ; le péridot, vert pistache ; les topazes, où brillent l’incarnat de la rose et l’or du vin ; les escarboucles, rouges comme le feu, dont les étoiles jettent quatre rais tremblants ; la pierre de cinnamome, à l’éclat de flamme ; les spinelles oranges et violets ; et les améthystes, aux couches de rubis et de saphir alternées. Il aimait l’or rouge de la pierre de soleil, la blancheur perlée de la pierre de lune, et l’arc-en-ciel brisé de la laiteuse opale. Il avait fait venir d’Amsterdam trois émeraudes, d’une grosseur et d’une richesse de ton extraordinaires, et possédait une turquoise de la vieille roche que lui enviaient tous les connaisseurs.

Concernant ces mêmes pierres précieuses, il découvrit de fantastiques histoires. La Clericalis Disciplina d’Alphonso fait mention d’un serpent dont les yeux étaient d’hyacinthe véritable ; et la légende d’Alexandre veut que le Conquérant d’Emathie ait trouvé dans la vallée du Jourdain des serpents « sur l’échine desquels poussaient des colliers de vraies émeraudes ». Philostrate raconte qu’il y avait une gemme dans le cerveau du Dragon, et qu’il suffisait « de présenter au monstre des lettres d’or et une robe de pourpre » pour le plonger dans un sommeil magique et l’égorger sans peine. Selon le grand alchimiste Pierre de Boniface, le diamant rendait invisible, et l’agate de l’Inde, éloquent. La cornaline apaisait la colère, l’hyacinthe provoquait le sommeil et l’améthyste dissipait les fumées du vin. Le grenat chassait les démons et l’hydropicus décolorait la lune. L’éclat de la sélénitis croissait et décroissait avec la lune. Le meloceus, qui découvrait les voleurs, ne cédait qu’au sang de chevreau. Leonardus Camillus avait vu une pierre blanche, tirée du cerveau d’un crapaud fraîchement tué, et qui était un antidote certain contre les poisons. Le bézoard qu’on trouvait dans le cœur de la gazelle d’Arabie, avait le pouvoir magique de guérir de la peste. Selon Démocrite, l’aspilate qui était dans le nid de certains oiseaux d’Arabie, préservait ceux qui la portaient de tout danger du feu.

Le roi de Ceylan, lors de son couronnement, parcourait à cheval toute la ville, un gros rubis à la main. Le palais du Prêtre-Jean avait des portes « faites de sarde, où était gravée la corne du serpent cornu, si bien que personne ne pouvait y introduire de poison ». Sur le faîte étaient deux pommes d’or enfermant deux escarboucles : « ainsi l’or brillait le jour et les escarboucles la nuit. » L’étrange roman de Lodge, une Perle d’Amérique, explique que dans la chambre de la reine, « à travers de clairs miroirs de chrysolithes, d’escarboucles, de saphirs et de vertes émeraudes, on pouvait contempler, enchâssées dans l’argent toutes les chastes dames du monde ». Marco Polo conte qu’il a vu les habitants de Zipangu placer des perles roses dans la bouche des morts. Un monstre marin, amoureux d’une perle, dévora le plongeur qui l’avait prise et portée au roi Péroz et, pendant huit lunes, se lamenta sur cet enlèvement. Quand le dit roi fut attiré par les Huns dans une grande fosse, il jeta la perle au loin, raconte Procope, et personne ne put jamais la retrouver, bien que l’empereur Anastase en eut promis cinq cents livres d’or monnayé. Le roi de Malabar aurait montré à certain Vénitien un rosaire de trois cent quatre perles, une en l’honneur de chacun des dieux qu’il adorait.

Quand le duc de Valentinois, fils d’Alexandre VI, vint rendre visite au roi de France Louis XII, son cheval, au dire de Brantôme, fléchissait sous les feuilles d’or, et son chapeau portait deux rangs de rubis aux feux éblouissants. Charles d’Angleterre montait avec des étriers garnis de quatre cent vingt et un diamants. Richard II avait une cotte couverte de rubis balais, laquelle on estimait à trente mille marcs. Henry VIII, se rendant à la Tour avant son couronnement, portait, d’après la description de Hall, « une tunique d’or bosselé dont le devant était orné de diamants et autres pierres précieuses ; à son col pendait un baudrier de gros rubis balais ». Les favoris de Jacques Ier portaient en boucles d’oreilles des émeraudes montées sur filigrane d’or. Édouard II donna à Piers Gaveston une ramure complète en or rouge relevé de jacinthes, un collier de roses d’or ornées de turquoises et un casque parsemé de perles. Henry II portait des gants enrichis de pierreries et qui lui montaient jusqu’au coude ; son gantelet de fauconnerie était attaché par douze rubis et cinquante-deux grosses perles d’Orient. Charles le Téméraire, dernier duc de Bourgogne de la race des Valois, avait un chapeau ducal garni de perles piriformes et orné de saphirs.

Quelle vie exquise que cette vie d’autrefois ! Quelle magnificence dans son décor, dans ses solennités ! Rien qu’à en lire la description, qui ne serait émerveillé de ce luxe disparu ?

Dorian tourna ensuite sa curiosité vers les broderies et les tapisseries que les peuples de l’Europe du Nord employèrent, en guise de fresques, au décor de leurs froids logis. À mesure qu’il explorait le sujet — avec son habituelle et prodigieuse aisance à se laisser absorber, sur le moment, par tout ce qu’il faisait — il éprouvait une sorte de tristesse à constater quels ravages exerce le temps sur les plus ravissantes merveilles. Lui, du moins, il échappait à cette fatalité. Les étés avaient beau succéder aux étés, des générations de jonquilles d’or s’épanouir et mourir, et les nuits d’horreur répéter l’histoire de leurs abominations, aucun changement ne s’accusait en lui. Il n’était point d’hiver pour flétrir son visage et ternir la fleur de sa fraîche beauté. Quel contraste avec ces objets, de fragile matière ! Où donc sont-ils disparus ? Où donc est la grande robe safran que, dans un combat, les dieux disputèrent aux géants, et que de brunes jouvencelles avaient tissée pour la joie d’Athéna ? Qu’est devenu l’immense velarium tendu par Néron au-dessus du Colisée de Rome, ce titanesque pavillon de pourpre où l’on voyait représentés les cieux étoilés et Apollon conduisant un char attelé de blancs coursiers aux rênes d’or ? Qu’il eut aimé voir les curieuses serviettes de table, brodées pour le prêtre du Soleil, où s’étalaient toutes les friandises et tous les mets qu’on peut souhaiter pour un festin ! Et le drap mortuaire du roi Chilpéric, avec ses trois cents abeilles d’or. Et ces robes fantastiques, contre lesquelles fulminait l’évêque de Pont, représentant « des lions, des panthères, des ours, des chiens, des forêts, des rochers, des chasseurs, bref, tout ce qu’un peintre peut copier de la nature ». Et ce pourpoint que jadis porta Charles d’Orléans, sur les manches duquel étaient brodées les strophes de la chanson : Madame, je suis tout joyeux, avec la musique dessinée au fil d’or au-dessus des paroles, chacune des notes — carrées en ce temps-là — formée de quatre perles. Il avait lu comment, au palais de Reims, on prépara, pour recevoir la reine Jeanne de Bourgogne, une chambre décorée « de treize cent vingt et un perroquets faits au point de broderie et blasonnés aux armes du roi, plus cinq cent soixante et un papillons dont les ailes étaient ornées, en même façon, des armes de la reine, le tout fait en or ». Catherine de Médicis s’était fait faire un lit de deuil en velours noir parsemé de croissants et de soleils. Les rideaux en étaient de damas, historiés de couronnes et de guirlandes de feuillage sur fond d’or et d’argent, et bordés sur toute la lisière de motifs de perles. Contre les murs de la chambre, les devises de la reine pendaient en longues rangées, découpées en velours noir sur drap d’argent. Louis XIV avait, dans son appartement, des caryatides hautes de quinze pieds, en broderies d’or. Le lit de parade de Sobieski, roi de Pologne, était fait d’un brocart d’or de Smyrne, où des turquoises dessinaient des versets du Koran ; les supports en étaient de vermeil, richement ciselés et ornés à profusion de médaillons d’émail et de pierreries ; il avait été pris aux Turcs campés devant Vienne, et l’étendard de Mahomet avait flotté sous l’étincelante dorure de son baldaquin.

Ainsi, pendant une année entière, Dorian ne cessa de réunir les plus beaux spécimens de tissus et de broderies qu’il put trouver. Il se procura ces délicates mousselines de Delhi, finement brochées de palmettes d’or et incrustées d’ailes chatoyantes de scarabées ; et ces gazes du Deccan, si diaphanes qu’on les appelle en Orient : « air tissé », « eau courante », « rosée du soir ». Il possédait aussi de curieuses draperies javanaises à personnages ; d’artistiques tentures jaunes de la Chine ; des livres aux reliures de satin fauve et de belle soie bleue, ornementées de fleurs de lys, d’oiseaux, ou de vignettes ; des voiles de lacis en point de Hongrie, des brocarts siciliens, de rigides velours espagnols, des broderies de Géorgie avec leurs sequins dorés, et des foukousas japonais, riches de leurs ors verdâtres et de leurs oiseaux aux merveilleux plumages.

Sa passion n’était pas moins marquée pour les ornements ecclésiastiques et tout ce qui regarde le service de l’Église. Dans de longs coffres de cèdre, qui garnissaient la galerie ouest de sa demeure, il avait rassemblé quantité de beaux et rares spécimens de ce qui est, réellement, la parure de l’épouse du Christ, contrainte à cacher sous la pourpre, les bijoux, et le fin linon, son corps blême et macéré, son corps consumé par la souffrance volontaire et couvert des blessures de sa propre pénitence. Il possédait une chape magnifique, en soie cramoisie damassée d’or, où des grenades vermeilles répétaient un motif stylisé de fleurs à six pétales, cantonnées de pommes de pin héraldiques en broderie de perles fines. Les orfrois étaient divisés en panneaux représentant des épisodes de la vie de la Vierge, et, sur le chaperon, la scène du Couronnement était brodée en soies multicolores. C’était un ouvrage italien du xve siècle. Une autre chape était de velours vert, avec une broderie de feuilles d’acanthe groupées en forme de cœur, d’où, hautes sur tige, de blanches fleurs s’élançaient, rendues en tous leurs détails au moyen de fils d’argent et de cristaux colorés. Le fermail portait une tête de séraphin, brodée en haut relief au fil d’or. Les orfrois étaient d’un damas de soie rouge et or constellé des médaillons d’une foule de saints et de martyrs, parmi lesquels saint Sébastien. Il avait aussi des chasubles, de soie couleur d’ambre, de soie bleue et de brocart vermeil, de soie jaune damassée et de drap d’or, représentant la Passion et le Crucifiement du Christ, brodées de lions, paons et autres emblèmes ; des dalmatiques de satin blanc, de damas de soie rose, décorées de tulipes, de dauphins et de fleurs de lys ; des devants d’autel de velours cramoisi et de lin bleu ; nombre de corporaux, de voiles de calices, et de suaires. Les offices mystiques auxquels servaient ces divers objets, faisaient appel à son imagination.

Car ces trésors divers qu’il rassemblait dans sa jolie demeure, n’étaient autre chose pour lui qu’un moyen d’oubli, une façon d’échapper pour quelque temps à une terreur dont il craignait parfois de ne pouvoir soutenir la violence. Contre les murs de la salle, maintenant solitaire et fermée, où s’étaient écoulés tant de jours de son enfance, il avait suspendu de ses propres mains le terrible portrait, dont les traits changeants lui présentaient la réelle dégradation de sa vie ; et, devant l’image, il avait drapé, en façon de rideau, l’antique suaire de pourpre et d’or. Il restait parfois plusieurs semaines sans remonter à cette chambre, oublieux de la hideuse peinture, revenu à sa belle insouciance et à sa folle gaieté, repris tout entier par la passion de vivre. Puis brusquement, une nuit, à la dérobée, il sortait de chez lui, gagnait Blue Gate Fields et ses horribles bouges, où il restait des jours et des jours, jusqu’à ce qu’on l’en chassât. Au retour, il s’asseyait devant le portrait, tantôt le maudissant et s’exécrant lui-même, tantôt, au contraire, débordant de cet orgueil d’individualisme qui entre pour moitié dans la séduction du péché, et souriant avec un secret plaisir au disgracieux fantôme sur qui retombait le fardeau qui aurait dû lui échoir.

Au bout de quelques années, tout long séjour hors d’Angleterre lui devint insupportable. Il renonça à la villa qu’il partageait à Trouville avec lord Henry, aussi bien qu’à la petite maison blanche d’Alger, toute close de murs, où ils avaient passé plusieurs hivers ensemble. Il détestait se séparer du portrait qui tenait une telle place dans sa vie ; et, de plus, il redoutait qu’on ne réussît, en son absence, à pénétrer dans la chambre mystérieuse, en dépit des barres éprouvées qu’il avait fait poser sur la porte.

Il savait parfaitement que rien n’y parlerait à des intrus. À la vérité, le portrait, sous son masque de turpitude et de laideur, continuait à lui ressembler d’une manière frappante, mais que pouvait révéler cette ressemblance ? Il se rirait un peu de qui lui en ferait grief. Cette peinture n’était pas son œuvre. Qu’avait-il à voir dans son expression, si basse et si méprisable fût-elle ? Il pourrait même tout raconter, qu’on ne le croirait pas.

Et cependant il avait peur. Parfois, au cours de villégiatures dans son vaste domaine du Nottinghamshire, où il recevait les jeunes gens élégants de sa caste, ses compagnons préférés, et étonnait le comté par le luxe effréné et l’éblouissante splendeur de son train de vie, il lui arrivait de quitter brusquement ses invités, et de courir à Londres, pour s’assurer que nul n’avait enfoncé la porte et que le portrait était toujours là. S’il avait été volé ? Cette seule idée le glaçait d’épouvante. Alors, à coup sûr, le monde connaîtrait son secret. Qui sait s’il ne s’en doutait pas déjà ?

Car si Dorian exerçait une séduction sur bien des gens, à beaucoup d’autres il n’inspirait que méfiance. Il se vit presque blackboulé par un club du West-End, alors que naissance, position sociale, tout le qualifiait pour en devenir membre ; et l’on racontait qu’un de ses amis l’ayant un jour fait entrer dans le fumoir du Churchill, aussitôt le duc de Berwick et un autre gentleman avaient affecté de se lever et de sortir. D’étranges histoires couraient sur son compte, depuis qu’il avait passé la vingt-cinquième année. On prétendait l’avoir vu se quereller avec des matelots étrangers dans un bouge perdu de Whitechapel ; il fréquentait, disait-on, des voleurs et de faux monnayeurs et était initié aux mystères de leur profession. Ses inexplicables absences étaient notoires, et quand il faisait sa réapparition dans la bonne société, les hommes chuchotaient dans les coins, le croisaient en ricanant, ou le tenaient sous leurs regards froidement inquisiteurs, comme s’ils s’étaient juré de pénétrer son secret.

Il ne prêtait naturellement aucune attention à ces sortes d’insolences, à ces manques d’égards calculés ; et la plupart des gens estimaient que la franche bonhomie de ses manières, l’ingénuité charmante de son sourire, la grâce infinie de cette miraculeuse jeunesse qui semblait se refuser à le quitter jamais, étaient à elles seules une réponse suffisante à ce qu’ils appelaient les calomnies répandues contre lui. On n’en remarquait pas moins que, parmi ses compagnons, plusieurs qui avaient été des plus liés avec lui, n’avaient guère tardé à paraître le fuir. On voyait, dans les salons, des femmes qui l’avaient éperdument aimé, qui pour lui avaient bravé la censure et défié les convenances, pâlir de honte et d’horreur si Dorian venait à entrer.

Mais les scandales qu’on allait chuchotant, ne faisaient qu’accroître à bien des yeux son étrange et dangereux charme. Sa grande fortune aussi lui était un gage de sécurité. La société, tout au moins la société civilisée, n’accorde jamais une foi très empressée au mal qu’on peut dire de gens riches et séduisants. Elle sent d’instinct que les belles manières importent plus que les bonnes mœurs et, dans son opinion, la plus haute respectabilité est loin de valoir la possession d’un bon chef. C’est, en somme, une piètre consolation d’apprendre que l’hôte chez qui on a mal dîné, ou bu un vin médiocre, est irréprochable dans sa vie privée. Toutes les vertus cardinales ne sauraient racheter des entrées moitié froides, comme l’observait lord Henry, un jour qu’on débattait ce sujet, et les arguments ne manqueraient sans doute pas en faveur de sa thèse.

Car les règles de la bonne société sont ou devraient être les mêmes que celles des beaux-arts. D’absolue nécessité, la forme y est requise. On y voudrait la solennité d’une cérémonie, avec tout ce qu’elle comporte d’artificialité ; autant de conventions que dans les pièces romantiques, mais avec l’esprit et la beauté qui en font le charme. Le manque de sincérité est-il donc une chose si terrible ? Je ne le pense pas. C’est simplement une méthode qui nous permet de multiplier nos personnalités.

Telle, en tout cas, était l’opinion de Dorian Gray. Il s’étonnait volontiers des vues de certains psychologues, assez naïfs pour concevoir le Moi humain comme un être simple, permanent, de tout repos, d’une seule et même essence. Selon lui, l’homme était un être doué de myriades de vies et de myriades de sensations, une créature complexe et multiforme, portant en elle-même d’étranges héritages de pensée et de passion, infectée jusque dans sa chair des monstrueuses maladies de générations défuntes. À sa maison de campagne, il allait volontiers rêver dans la galerie nue et froide des portraits de famille. Il se plaisait à examiner les traits variés de ces ancêtres dont le sang coulait dans ses veines. C’était, ici, Philippe Herbert, dont Francis Osborne, dans ses Mémoires sur les règnes de la reine Élizabeth et du roi Jacques, nous apprend qu’il fut « cajolé de la Cour pour sa jolie figure, laquelle ne lui demeura guère ». Était-ce la vie du jeune Herbert qu’il menait parfois ? Quelque germe étrange et empoisonné s’était-il transmis d’organisme en organisme pour se glisser enfin dans son propre corps ? Était-ce l’obscur souvenir de cette grâce trop tôt flétrie qui l’avait poussé, si subitement et sans cause appréciable, à formuler, dans l’atelier de Basil, la folle prière qui avait changé toute sa vie ? Ici, vêtu d’un pourpoint rouge brodé de vermeil, d’un surtout enrichi de pierreries, en collerette et manchettes à franges d’or, se tenait sir Anthony Sherard, debout, ses armes d’argent et de sable à ses pieds. Que lui avait légué cet homme ? À l’amant de Jeanne de Naples devait-il quelque héritage de péché et de honte ? Vivait-il simplement, en actions, les rêves que le défunt n’avait osé réaliser ? Ici, sortant d’une toile pâlie, souriait lady Élizabeth Devereux, en bonnet de gaze, corsage de perles et manches à crevés roses. À la main droite elle tenait une fleur et, de la gauche, caressait les roses blanches et incarnates d’un collier d’émail. Sur une table, près d’elle, reposaient une mandoline et une pomme. De larges rosettes vertes couvraient ses petits souliers pointus. Dorian connaissait sa vie et les étranges histoires qu’on racontait de ses amoureux. Avait-il en lui-même un peu de son tempérament ? Les yeux en amande, aux lourdes paupières, semblaient le regarder d’étrange façon. Et Georges Willoughby, avec sa perruque poudrée et ses mouches fantastiques ? Comme il semblait mauvais ! Son visage était sombre, et l’on eût dit ses lèvres sensuelles tordues par le dédain. Des poignets de fine dentelle retombaient sur ses mains jaunes et maigres, surchargées de bagues. Petit-maître du xviiie siècle, il avait été, dans sa jeunesse, l’ami de lord Ferrars. Et le second lord Berkenham, compagnon du prince régent dans ses jours les plus débridés, et l’un des témoins de son mariage secret avec Mme Fitzherbert ? Qu’il était fier et qu’il était beau, sous ses boucles châtain clair, dans sa pose insolente ! Quelles passions lui avait-il léguées ? Le monde l’avait tenu pour infâme. Il avait présidé les orgies de Carlton House. L’étoile de la Jarretière scintillait sur sa poitrine. À côté du sien pendait le portrait de son épouse, pauvre femme pâlotte, aux lèvres minces, de noir vêtue. De celle-là aussi, le sang coulait dans ses veines. Que tout cela semblait donc étrange ! Et sa mère, avec ce visage qui rappelait lady Hamilton, avec ces lèvres fraîches et humectées de vin ? Certes, il savait ce qu’il tenait d’elle : la beauté et la passion de la beauté d’autrui. Elle lui riait, dans sa robe ouverte de bacchante. Des feuilles de vigne ornaient ses cheveux. Un flot pourpre s’épandait de la coupe qu’elle tenait à la main. Les tons chair de la peinture avaient pâli, mais les yeux étaient restés merveilleux de profondeur et d’éclat. Ils semblaient le suivre de place en place.

Outre nos aïeux de race, nous possédons des ancêtres littéraires, dont le type et le tempérament sont encore plus voisins des nôtres, et l’influence sur nous plus clairement définie. À certaines heures, il apparaissait à Dorian que l’histoire entière du monde n’était autre chose que le récit de sa propre vie, non telle qu’il l’avait réellement vécue et dans ses menues circonstances, mais telle que l’avait créée son imagination, telle qu’elle s’était déroulée dans son cerveau et dans ses désirs. Il avait l’impression de les avoir tous connus, ces étranges et terribles personnages qui avaient traversé la scène du monde, faisant du péché une telle merveille et prêtant au mal tant de subtilité. Il lui semblait que leurs existences, d’une façon indéfinissable, avaient été la sienne.

Le héros du merveilleux roman qui avait exercé tant d’influence sur sa vie, avait eu, lui aussi, de ces étranges imaginations. Il racontait, au chapitre vii, comment, couronné de laurier, pour que la foudre ne pût le frapper, il avait été Tibère, assis dans les jardins de Caprée et lisant les abominables livres d’Elephantis, tandis qu’autour de lui nains et paons faisaient la roue et que le joueur de flûte raillait le thuriféraire et ses coups d’encensoir. Devenu Caligula, en compagnie de jockeys aux livrées vertes et dans leurs écuries, il avait fait l’orgie et soupé dans une mangeoire d’ivoire, près d’un cheval au front ceint de pierreries. Domitien, il avait erré dans une galerie garnie de miroirs de marbre, cherchant d’un œil hagard le reflet du glaive qui devait finir ses jours, et accablé de cet ennui, de ce terrible tædium vitæ, qui assaille ceux à qui la vie ne refuse rien. Il avait observé à travers une claire émeraude les sanglantes boucheries du Cirque, puis, dans une litière de perles et de pourpre que traînaient des mules ferrées d’argent, regagnant la Maison d’Or par la rue des Grenades, il avait entendu crier sur son passage : Salut, César Néron. Héliogabale enfin, mêlé aux femmes et le visage couvert de fards, il avait filé la quenouille ; et, faisant venir la Lune de Carthage, dans un mariage mystique, il l’avait donnée au Soleil.

Dorian ne se lassait pas de lire et de relire ce fantastique chapitre et les deux suivants, qui retraçaient, à la façon de curieuses tapisseries ou d’émaux habilement travaillés, les belles et redoutables images de ceux dont le vice, le sang et l’ennui, avaient fait des monstres ou des fous. Philippe, duc de Milan, qui tua sa femme et lui teignit la bouche d’un poison écarlate, pour que l’amant suçât la mort aux lèvres mortes de l’adorée. Pierre Barbo, le Vénitien, connu sous le nom de Paul II, qui voulut, dans sa vanité, prendre le titre de Formosus, et dont la tiare, estimée deux cent mille florins, fut achetée au prix d’un horrible péché. Jean-Marie Visconti, qui lançait sa meute à la chasse d’hommes vivants, et qui, assassiné, fut enseveli sous les roses par une fille de joie qui l’avait aimé. Le Borgia, sur son cheval blanc, escorté du fratricide, et le manteau souillé du sang de Perotto. Pietro Riario, le jeune archevêque de Florence, fils et mignon de Sixte IV, dont la beauté n’avait d’égale que la débauche, celui qui reçut Léonore d’Aragon dans un pavillon de soie blanche et cramoisie, plein de nymphes et de centaures, et qui dora un jeune garçon pour qu’il remplît l’office de Ganymède ou d’Hylas au festin. Ezzelin, dont rien ne pouvait guérir la mélancolie, sauf le spectacle de la mort, et qui avait la passion du sang vermeil, comme d’autres la passion du vin rouge ; fils du Diable, disait-on, il avait triché son père aux dés, dans une partie dont son âme était l’enjeu. Jean-Baptiste Cibo, qui prit par dérision le nom d’Innocent, et qu’un docteur juif ranima en infusant dans ses veines engourdies le sang de trois jeunes hommes. Sigismond Malatesta, amant d’Isotta et seigneur de Rimini, que Rome brûla en effigie comme ennemi de Dieu et des hommes, qui étrangla Polyssena avec une serviette, servit à Ginevra d’Este du poison dans une coupe d’émeraude, et, en l’honneur d’une passion infâme, éleva une église païenne pour le culte chrétien. Charles VI, si éperdument épris de la femme de son frère, qu’un lépreux lui prédit la démence approchante ; plus tard, le cerveau malade et l’esprit égaré, rien ne pouvait l’apaiser que des cartes sarrasines représentant l’Amour, la Mort et la Folie. C’était encore, le pourpoint brodé, la toque enrichie de pierreries, les cheveux bouclés comme des feuilles d’acanthe, Griffonetto Baglioni, qui mit à mort Astorre et sa fiancée, Simonetto et son page, mais dont la beauté était telle que, tandis qu’il expirait sur la place jaune de Pérouse, ceux mêmes qui l’avaient haï ne pouvaient retenir leurs larmes et qu’Atalanta, qui l’avait maudit, voulut le bénir.

Tous ces personnages exerçaient sur Dorian une horrible attirance. Il les voyait la nuit, et le jour ils troublaient son imagination. La Renaissance recourait à d’étranges modes d’empoisonnement : par le casque, la torche enflammée, le gant brodé, l’éventail orfévri, la boule de senteur dorée, le collier d’ambre. Dorian Gray avait été empoisonné par un livre. À certains moments, le Mal n’était plus à ses yeux qu’un moyen de réaliser sa conception de la Beauté.