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Le Portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux)/12

La bibliothèque libre.
Traduction par Edmond Jaloux; Félix Frapereau.
Société d’édition “Le Livre” (p. 227-238).

image de début de chapitre
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CHAPITRE DOUZIÈME


C’était un neuf novembre, la veille de son trente-huitième anniversaire, comme il se le rappela bien souvent par la suite.

Il sortait de chez lord Henry, où il avait dîné, et par une nuit froide et brumeuse, emmitouflé dans d’épaisses fourrures, regagnait son logis. Il pouvait être onze heures. À l’angle de Grosvenor Square et de South Audley Street, dans le brouillard, un homme le croisa. Il marchait à vive allure, le col de son ulster gris relevé, un sac de voyage à la main. Dorian le reconnut. C’était Basil Hallward. Saisi d’une peur étrange, inexplicable, il fit mine de ne l’avoir pas vu et pressa le pas vers sa demeure.

Mais Hallward, lui, l’avait aperçu. Dorian l’entendit s’arrêter d’abord sur le trottoir, puis s’élancer à sa poursuite. Quelques instants après, une main s’abattait sur son bras.

— Dorian ! Quelle chance inespérée ! Je sors de votre bibliothèque où je vous attendais dès neuf heures. Par pitié pour votre valet qui tombait de fatigue, j’ai fini par me retirer en lui recommandant d’aller dormir. Je prends le train de minuit pour Paris. Je tenais beaucoup à vous voir avant mon départ. Quand vous êtes passé près de moi, il m’a bien semblé que c’était vous, ou plutôt votre pelisse de fourrure. Pourtant je n’en étais pas sûr. Ne m’aviez-vous pas reconnu, non plus ?

— Dans ce brouillard, mon cher Basil ? Je n’arrive même pas à reconnaître Grosvenor Square. Je crois que ma maison se trouve par là quelque part ; mais je n’en voudrais pas jurer. Quel dommage que vous partiez ! Je ne vous ai pas vu depuis des siècles. Vous reviendrez bientôt, je pense ?

— Non, je quitte l’Angleterre pour six mois. J’ai l’intention de prendre un atelier à Paris, et de n’en sortir qu’une fois achevé un grand tableau que j’ai en tête. Mais ce n’est pas de moi que je voulais vous parler. Nous voici à votre porte. Entrons un moment. J’ai quelque chose à vous dire.

— J’en suis ravi. Seulement, n’allez-vous pas manquer votre train ? fit Dorian Gray, placide. Et montant quelques marches, d’un tour de clef il ouvrit sa porte.

La lueur d’un réverbère perçait avec peine le brouillard. Hallward consulta sa montre.

— J’ai du temps à revendre, répondit-il. Le train ne part qu’à minuit quinze, et il est tout juste onze heures. À dire vrai, quand je vous ai rencontré, j’étais en route pour le club. J’allais vous y chercher. Voyez-vous, je ne serai pas retardé par les bagages ; mes gros colis sont déjà partis. Ce sac est tout ce que j’emporte avec moi et je puis aisément gagner Victoria en vingt minutes.

Dorian Gray le regarda et sourit.

— Quelle tenue de voyage, pour un peintre à la mode ! Un sac Gladstone et un ulster ! Entrez vite, que le brouillard ne pénètre pas ! Et gardez-vous bien de me parler de choses sérieuses. Plus rien n’est sérieux de nos jours. Plus rien du moins ne devrait l’être.

Secouant la tête, Hallward entra. Il suivit Dorian dans la bibliothèque. Un feu de bois brûlait à belles flammes dans le large foyer. Les lampes étaient allumées et sur une petite table de marqueterie s’offrait, large ouverte, une cave à liqueurs hollandaise en vieil argent, avec des siphons d’eau de Seltz et de grands verres de cristal taillé.

— Vous le voyez, Dorian, votre domestique m’avait installé comme chez moi. Il m’a donné tout ce que je pouvais souhaiter, y compris vos meilleures cigarettes à bouts dorés. C’est une créature des plus hospitalières. Je le préfère bien au Français qui vous servait autrefois. Mais, à propos, qu’est-il donc devenu ?

Dorian haussa les épaules :

— Je crois qu’il a épousé la femme de chambre de lady Radley, et qu’il l’a établie à Paris comme couturière anglaise. L’anglomanie, paraît-il, est en ce moment fort à la mode en France. Entre nous, c’est assez niais, n’est-ce pas ? Non, voyez-vous, ce n’était pas du tout un mauvais domestique. Je n’ai jamais pu me faire à lui, mais en somme je n’avais rien à lui reprocher. On s’imagine parfois des choses ridicules. Il m’était réellement dévoué. Il a paru tout triste de me quitter. Encore un peu de brandy et de soda ? Ou, de préférence, du vin du Rhin et de l’eau de Seltz ? Pour ma part, c’est ce que je prends toujours. Il y en a sûrement dans la chambre à côté.

— Merci, je ne veux plus rien, dit le peintre. Et, se débarrassant de son chapeau et de son pardessus, il les jeta sur le sac de voyage, dans un coin de la chambre. Et maintenant, mon cher ami, j’ai à vous parler sérieusement. Ne prenez pas cet air revêche. Ma tâche en deviendrait par trop embarrassante.

— De quoi s’agit-il ? s’exclama Dorian avec sa vivacité habituelle, en se laissant tomber sur le canapé. Pas de moi, j’espère. Je suis excédé de ma personne, ce soir. Ah ! si je pouvais la changer pour une autre !

— Il s’agit de vous, répondit Hallward de sa voix la plus grave. Et ce que j’ai à vous dire ne peut se taire. Je ne vous tiendrai qu’une petite demi-heure.

Dorian eut un soupir et alluma une cigarette :

— Une demi-heure ! gémit-il.

— Ce n’est pas beaucoup vous demander, Dorian, d’autant que votre seul intérêt dictera mes paroles. Il est bon, je crois, que vous sachiez que tout Londres dit de vous les pires horreurs.

— Je n’ai nulle envie d’en rien savoir. J’aime les scandales qui touchent le prochain, mais les scandales qui me concernent moi-même ne m’intéressent pas. Il leur manque le charme de la nouveauté.

— Ils devraient vous intéresser, Dorian. Tout gentleman s’intéresse à son bon renom. Vous ne pouvez vouloir qu’on parle de vous comme d’un être vil et dégradé. Sans doute vous avez la naissance, la fortune et autres avantages de ce genre. Mais la naissance et la fortune ne sont pas tout. Remarquez que je ne crois rien de ces racontars. Du moins ne puis-je plus y croire, quand je vous vois. Le péché s’inscrit de lui-même sur le visage d’un homme. On ne saurait le dissimuler. On parle quelquefois de vices cachés. Il n’en existe pas. Les vices des méchants se révèlent dans les lignes de la bouche, dans la lourdeur des paupières, dans le galbe même de la main. L’an dernier, quelqu’un que je ne nommerai pas mais que vous connaissez bien, vint me prier de faire son portrait. Jamais encore je n’avais vu cet homme, ni entendu rien dire de lui, bien que j’en aie appris long depuis lors. Il m’offrit un prix extravagant. Je refusai de le peindre. Quelque chose dans la forme de ses doigts me faisait horreur. Je sais aujourd’hui que toutes mes suppositions étaient fondées. La vie de cet homme est effroyable. Mais de vous, Dorian, de vous qui m’offrez ce visage ouvert, innocent, candide, cette jeunesse intacte et merveilleuse, comment pourrais-je croire rien de mal ? Et pourtant je vous vois bien rarement, vous ne venez plus jamais à mon atelier : quand je suis loin de vous et que j’entends les abominations qu’on débite sur votre compte, je ne sais trop que dire. D’où vient, Dorian, qu’un homme comme le duc de Berwick quitte le salon du club, quand vous y entrez ? Et pourquoi, dans Londres, tant de gentlemen ne vont-ils jamais chez vous, pas plus qu’ils ne vous invitent chez eux ? Vous étiez autrefois l’ami de lord Staveley. Je dînais avec lui la semaine dernière. Au cours de la conversation votre nom fut prononcé, à propos des miniatures prêtées par vous à l’exposition du Dudley. Staveley, fronçant les lèvres, déclara qu’il se pouvait que vous eussiez les goûts les plus artistiques, mais que vous étiez un homme tel qu’on devrait interdire à toute jeune fille pure de vous connaître et à toute femme chaste de s’asseoir dans une pièce où vous respirez. Je lui fis observer que j’étais de vos amis et lui demandai ce qu’il voulait dire par là. Il me l’expliqua. Il me l’expliqua ouvertement, devant tout le monde. J’entendis des choses horribles. D’où vient que votre amitié soit ainsi fatale aux jeunes gens ? Un malheureux garçon d’un régiment de la Garde s’est suicidé : vous étiez son grand ami. Sir Henry Ashton a dû quitter l’Angleterre avec un nom déshonoré : vous étiez son inséparable. Et que penser d’Adrian Singleton et de sa fin tragique ? Que penser du fils unique de lord Kent et de sa carrière brisée ? Hier, j’ai rencontré son père dans St-James’s Street : il avait l’air accablé de honte et de chagrin. Et que dire du jeune duc de Perth ? À quelle existence n’en est-il pas réduit ? Quel gentleman l’accepterait pour compagnon ?

— Taisez-vous, Basil ! Vous parlez d’affaires dont vous ignorez le premier mot, dit Dorian Gray, se mordant les lèvres et parlant sur un ton de souverain mépris. Vous me demandez pourquoi Berwick sort d’un salon quand j’y entre ? C’est que je connais tout de sa vie, et non qu’il sache rien de la mienne. Avec le sang qui coule dans ses veines, comment le voudriez-vous sans tare ? Vous me questionnez sur Henry Ashton et sur le jeune Perth ? Est-ce de moi qu’ils ont appris, l’un ses vices, l’autre sa débauche ? Si le fils de Kent, niaisement, va prendre sa femme dans le ruisseau, en quoi cela me regarde-t-il ? Si Adrien Singleton imite, au bas d’un effet, la signature d’un ami, suis-je donc son gardien ? Je sais comme on jase en Angleterre. Attablés au milieu de leurs grossiers convives, nos bourgeois font parade de leurs préjugés moraux et se racontent à mi-voix ce qu’ils appellent les dérèglements de leurs supérieurs, essayant ainsi de se donner l’air de fréquenter le beau monde et d’être au mieux avec les gens qu’ils diffament. Dans ce pays, c’est assez qu’un homme ait de la distinction et de l’esprit pour que les langues vulgaires déblatèrent contre lui. Or, quelle vie mènent ces prétendus champions de la morale ? Mon cher ami, vous oubliez que nous sommes dans la patrie même de l’hypocrisie.

— Là n’est pas la question, Dorian, déclara Hallward. L’Angleterre, je le sais, est assez perverse et la société anglaise pleine d’errements. Pour cette raison même je vous souhaitais une âme exquise. Cette âme, vous ne l’avez pas eue. On a le droit de juger un homme à l’influence qu’il exerce sur ses amis. Les vôtres semblent perdre à l’envi tout sentiment d’honneur, de bonté, de décence. Vous leur avez versé la folie du plaisir. Ils sont descendus jusqu’aux abîmes. C’est vous qui les avez menés là. Oui, vous les avez menés à cette ruine ! Et pourtant vous pouvez sourire comme vous souriez présentement. Vous avez fait pis encore. Harry et vous, je le sais, vous êtes inséparables. Cette seule raison, à défaut de toute autre, n’aurait-elle pas du vous empêcher de faire de sa sœur la fable de la ville ?

— Prenez garde, Basil. Vous allez trop loin.

— Je dois parler et vous devez m’écouter. Vous m’écouterez. Quand lady Gwendolen vous rencontra, jamais encore l’ombre d’un scandale ne l’avait effleurée. Aujourd’hui, trouvez dans Londres une seule femme convenable qui ose se montrer au Parc dans sa calèche. À ses propres enfants il a fallu interdire de vivre avec elle. Il court sur vous bien d’autres rumeurs encore. On vous aurait vu sortir, à l’aube, de maisons infâmes, vous glisser à la dérobée, sous un déguisement, dans les bouges les plus immondes de Londres. Ces histoires sont-elles vraies ? Se peut-il qu’elles soient vraies ? La première fois que je les entendis, je ne fis qu’en rire. Quand je les entends maintenant, elles me donnent le frisson. Que faut-il croire de la vie qu’on mènerait à votre maison de campagne ? Dorian, vous ne soupçonnez pas tout ce qu’on dit de vous. Je ne prétendrai point que je ne veux pas vous sermonner. Harry, je me rappelle, nous disait un jour que tout curé amateur s’annonce par cette déclaration préalable, puis s’empresse de violer sa promesse. Je veux vous sermonner. Je veux vous voir mener une vie qui vous assure l’universel respect. Je veux que vous ayez un nom sans tache, une réputation inattaquable. Je veux que vous brisiez avec d’ignobles êtres dont vous faites vos compagnons. Ne haussez pas ainsi les épaules. Ne m’opposez pas cette insouciance. Vous exercez une prodigieuse séduction. Que ce soit pour le bien, non pour le mal. On dit que vous corrompez quiconque devient votre intime, et qu’il suffit que vous passiez le seuil d’une maison pour que le déshonneur, sous une forme ou une autre, y entre à votre suite. Est-ce à tort ou à raison ? Je ne sais. Et comment le saurais-je ? Mais voilà ce qu’on dit de vous. Certains faits qu’on m’a racontés semblent impossibles à mettre en doute. Lord Gloucester était, à Oxford, l’un de mes plus chers amis. Il m’a montré une lettre que lui écrivit sa femme, alors qu’elle agonisait, solitaire, dans sa villa de Menton. Votre nom se trouvait mêlé à la confession la plus effrayante que j’aie jamais lue de ma vie. J’ai protesté que c’était absurde, que je vous connaissais à fond, que vous étiez incapable d’une chose pareille. Moi, vous connaître ? Est-ce que vraiment je vous connais ? Avant de pouvoir l’affirmer, il me faudrait voir votre âme !

— Voir mon âme ! murmura Dorian Gray, soudain debout et blême de frayeur.

— Oui, confirma gravement Hallward, d’une voix pleine de tristesse. Oui, voir votre âme ! Mais cela n’est possible qu’à Dieu.

Un rire amer et sarcastique jaillit des lèvres du jeune homme.

— Vous la verrez de vos yeux ce soir même, s’écria-t-il. Et prenant une lampe sur la table : Venez ! C’est votre propre ouvrage. Pourquoi ne vous le montrerais-je pas ? Vous pourrez ensuite conter à l’univers toute l’aventure, si le cœur vous en dit. Personne ne voudra vous croire. Et d’ailleurs, ceux qui vous croiraient ne m’en aimeraient que davantage. Mieux que vous, qui en dissertez si fastidieusement, je connais mon époque. Venez, vous dis-je. C’est assez discourir sur la corruption. Vous allez à l’instant la contempler face à face.

Un orgueil insensé frémissait dans chacune de ses paroles. D’un geste impertinent et puéril, il piétinait nerveusement le plancher. Dans son cœur montait une joie monstrueuse, à cette pensée qu’un autre allait partager son secret, et que celui-là même qui avait peint le portrait, source de tant de honte, serait accablé, le restant de ses jours, du souvenir hideux de son œuvre.

— Oui, poursuivit-il, tout près de Basil cette fois et soutenant fermement le regard de ses yeux sévères, je vais vous montrer mon âme. Vous allez voir ce qui, d’après vous, n’est visible qu’à Dieu.

Hallward eut un sursaut.

— Dorian, s’écria-t-il, pourquoi ce blasphème ? Gardez-vous de tels propos. Ils sont horribles et d’ailleurs ne répondent à rien.

— Vous croyez ? persifla-t-il encore.

— J’en suis sûr. Quant à ce que j’ai dit ce soir, je l’ai dit dans votre intérêt. Vous savez quel ami dévoué vous avez toujours eu en moi !

— Ne me touchez pas. Achevez ce que vous aviez à me dire.

Une vive douleur tortura le visage du peintre. Il se tut un instant, puis sentit sourdre en lui une immense pitié. Après tout, de quel droit venait-il scruter la vie de Dorian Gray ? Pour peu qu’il eût fait le dixième de ce qu’on lui prêtait, comme il avait dû souffrir ! Alors il se redressa, s’approcha du foyer et resta là, debout, à contempler les bûches qui s’y consumaient, avec leurs pellicules de cendres givrées et leurs noyaux de flammes palpitantes.

— Je vous attends, Basil, fit la voix dure et nette du jeune homme.

L’artiste se retourna.

— Il me reste à vous dire ceci, déclara-t-il. Je veux une réponse aux terribles accusations qu’on porte contre vous. Si vous me déclarez qu’elles sont absolument fausses, du commencement à la fin, je vous croirai. Justifiez-vous, Dorian, justifiez-vous. Ne voyez-vous donc pas quel supplice j’endure ? De grâce, que je n’entende pas de votre bouche que vous êtes méchant, corrompu, méprisable !

Dorian Gray sourit. Un pli dédaigneux marqua ses lèvres.

— Venez là-haut, Basil, dit-il avec calme. Je tiens, au jour le jour, le mémorial de ma vie. Jamais il ne sort de la chambre où je l’écris. Venez avec moi et je vous le montrerai.

— J’irai, si vous le désirez, Dorian. Je vois que j’ai manqué mon train. C’est d’ailleurs sans importance. Je puis partir demain. Mais ne me demandez pas de lire quoi que ce soit cette nuit. Tout ce que je voudrais, c’est une simple réponse à ma question.

— Cette réponse vous sera donnée là-haut. Ici c’est impossible. Vous n’en aurez pas à lire bien long.