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Le Portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux)/14

La bibliothèque libre.
Traduction par Edmond Jaloux; Félix Frapereau.
Société d’édition “Le Livre” (p. 251-269).

image de début de chapitre
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CHAPITRE QUATORZIÈME


Le lendemain matin, à neuf heures, Francis entra, portant sur un plateau une tasse de chocolat. Il ouvrit les persiennes. Dorian, couché sur le côté droit, une main sous la joue, dormait paisiblement, pareil à un jeune garçon se reposant de la fatigue ou de l’étude.

Il fallut pour l’éveiller que son valet lui touchât deux fois l’épaule. Quand il ouvrit les yeux, un léger sourire vint errer sur ses lèvres, comme au sortir d’un rêve délicieux. Il n’avait pourtant point rêvé. Aucune image, ni de joie ni de peine, n’avait troublé sa nuit. Mais la jeunesse sourit ainsi sans cause. C’est un de ses plus grands charmes.

Se soulevant à demi, il s’accouda et but son chocolat à petites gorgées. Un doux soleil de novembre entrait à flots dans la pièce. Le ciel était limpide, l’air pénétré d’une bienfaisante chaleur. On eût dit presque un matin de mai.

Peu à peu, les événements de la dernière nuit, silencieux fantômes aux traînées de sang, reprirent possession de son esprit et s’y dressèrent dans une terrible clarté. Il tressaillit au souvenir de tout ce qu’il avait souffert ; et l’étrange sentiment de haine qui lui avait fait tuer Basil Hallward, assis tranquillement sur une chaise, l’envahit derechef et l’anima d’une froide colère. Le mort était encore là-haut, d’ailleurs, à sa même place, maintenant baignée de soleil. Ce devait être épouvantable. Il est de ces hideurs faites pour les ténèbres et non pour le jour.

Il comprit qu’à trop songer à ce drame, il tomberait malade ou deviendrait fou. Il existe des péchés dont le souvenir, plus que l’accomplissement, fait le charme ; d’étranges triomphes qui flattent l’orgueil plus encore que la passion, et suscitent dans l’esprit plus de joie que n’en reçurent ou n’en recevront jamais les sens. Mais ce péché-là n’était pas du nombre. Il se classait parmi les souvenirs qu’il faut chasser de sa pensée, endormir de pavots, étouffer vite, si l’on ne veut soi-même en être étouffé.

Il entendit sonner midi et demi. Il se passa la main sur le front, se leva sans plus tarder et apporta à sa toilette encore plus de soin qu’à l’ordinaire, s’appliquant à choisir sa cravate et son épingle, changeant de bagues plusieurs fois. Il mit aussi une grande lenteur à déjeuner, goûtant les divers plats, entretenant son valet de chambre de livrées nouvelles auxquelles il songeait pour ses gens de Selby, dépouillant sa correspondance. Quelques-unes des lettres le firent sourire. Trois l’ennuyèrent. Il y en eut une qu’il relut plusieurs fois puis déchira, l’air un peu contrarié. « L’odieuse chose qu’une mémoire de femme ! » avait dit un jour lord Henry.

Sa tasse de café noir vidée, il s’essuya lentement les lèvres avec sa serviette, fit signe au domestique d’attendre et, s’installant à son bureau, écrivit deux lettres. Il glissa l’une dans sa poche, tendit l’autre au valet.

— Portez-moi cela, tout droit, 152, Herford Street, Francis ; et si M. Campbell est en voyage, prenez son adresse.

Sitôt seul, il alluma une cigarette et se mit à esquisser, sur un bout de papier, des fleurs d’abord et des motifs d’architecture, puis des figures humaines. Il remarqua soudain que les visages ainsi tracés offraient tous une ressemblance fantastique avec Basil Hallward. Il se rembrunit et, se levant, alla prendre dans sa bibliothèque le premier tome venu. Il était bien décidé à ne pas songer un instant à ce qui s’était passé, avant d’y être absolument contraint.

Quand il se fut allongé sur le sofa, il regarda le titre du livre. C’était Émaux et Camées de Gautier — un exemplaire sur japon de l’édition Charpentier, avec l’eau-forte de Jacquemart. La reliure était de maroquin vert citron, ornée au petit fer d’un treillis doré et de grenades pointillées. Il tenait ce volume d’Adrian Singleton.

Il tourna les premières pages et tomba sur le poème consacré à la main de Lacenaire, la main froide et toute jaune,

« Du supplice encor mal lavée, »


avec son duvet roux et ses « doigts de faune ». Il jeta un regard sur ses doigts à lui, blancs et effilés, sans pouvoir se défendre d’un léger frisson. Il poursuivit pour s’arrêter bientôt à ces adorables strophes sur Venise :

« Sur une gamme chromatique,
Le sein de perles ruisselant,
La Vénus de l’Adriatique
Sort de l’eau son corps rose et blanc.

Les dômes, sur l’azur des ondes,
Suivant la phrase au pur contour,
S’enflent comme des gorges rondes
Que soulève un soupir d’amour.

L’esquif aborde et me dépose,
Jetant son amarre au pilier,
Devant une façade rose,
Sur le marbre d’un escalier. »

Oh ! les strophes exquises ! On ne saurait les lire sans glisser en pensée sur les canaux verdâtres de la cité rose et perlée, assis dans la noire gondole à proue d’argent, sous les rideaux à traîne. La ligne pure de ces vers évoquait pour lui les belles lignes bleu turquoise qui font escorte à qui descend vers le Lido. Les éclairs de leurs vives couleurs lui rappelaient les reflets de ces oiseaux à gorge d’iris et d’opale qui voltigent autour des alvéoles du haut campanile, ou bien se promènent, avec une grâce si majestueuse, sous les sombres et poudreuses arcades. Mollement allongé et les yeux mi-clos, il ne pouvait se lasser de redire tout bas :

« Devant une façade rose,
Sur le marbre d’un escalier. »

Dans ces deux vers, Venise tenait toute. Il se rappelait l’automne qu’il y avait passé, et certain amour tout rempli de délirantes et délicieuses folies. Le romanesque peut fleurir en tous lieux. Mais Venise, comme Oxford, en reste le cadre rêvé. Or, pour le vrai romantique, le cadre est tout, ou presque tout. Pendant une partie du séjour, Basil avait été son hôte et s’était épris pour le Tintoret d’un enthousiasme éperdu. Pauvre Basil ! Pouvait-on concevoir plus horrible trépas !

Il soupira, puis reprit le volume et tâcha d’oublier. Il lut ce que disent les hirondelles qui, à Smyrne, entrent et sortent du petit café, où les Hadjis accroupis comptent leurs grains d’ambre, où les marchands enturbannés fument leurs longs chibouks à glands et, sérieux, devisent. Il lut les plaintes de l’obélisque de la place de la Concorde, qui pleure, avec des larmes de granit, sur la solitude d’un exil sans soleil, et soupire après le retour aux bords brûlants du Nil couvert de lotus où demeurent les sphinx, les ibis roses, les blancs gypaètes aux serres d’or, et les crocodiles aux petits yeux de béryl qui se traînent sur le limon vert en feu. Il s’attarda longtemps à ces vers qui, transposant en musique un marbre aux baisers maudits, chantent la curieuse statue que Gautier compare à une voix de contralto, le monstre charmant qu’on voit couché au Louvre, dans la salle de porphyre. Mais à la longue il laissa le livre tomber de ses mains. Il se sentait nerveux, pris d’un horrible accès de terreur. Que devenir si Alan Campbell allait être absent d’Angleterre ? Son retour pourrait tarder de longs jours. Ou bien, peut-être, refuserait-il de répondre à son appel ! Que faire, en ce cas ? Chaque minute avait une importance capitale.

Ils avaient été très amis, cinq ans plus tôt ; en fait presque inséparables. Puis, brusquement, leur intimité avait pris fin. Et depuis lors, quand ils se rencontraient dans le monde, Dorian Gray seul souriait ; Alan Campbell, jamais.

C’était un jeune homme extrêmement intelligent, bien qu’il n’appréciât guère les arts plastiques et ne goûtât les beautés de la poésie que dans la faible mesure où Dorian Gray lui en avait ouvert le sens. Les sciences étaient la grande passion de son esprit. À Cambridge, il avait consacré le plus clair de son temps à travailler au laboratoire, et avait figuré en bon rang, pour les sciences naturelles, au tripos de son année. D’ailleurs il continuait de se livrer à l’étude de la chimie : il avait un laboratoire à lui, où il s’enfermait du matin au soir, au grand chagrin de sa mère qui eût rêvé de le voir entrer au Parlement et s’imaginait vaguement qu’un chimiste était un préparateur d’ordonnances. Excellent musicien toutefois, il jouait du violon et du piano comme bien peu d’amateurs. C’était ce goût de la musique qui les avait d’abord rapprochés, lui et Dorian Gray, sans compter l’indéfinissable attraction que Dorian exerçait quand il voulait, et parfois même à son insu. Ils s’étaient rencontrés chez lady Berkshire, le soir où y joua Rubinstein. De ce jour, on les vit continuellement ensemble, à l’Opéra et partout où l’on faisait de bonne musique. Leur intimité dura dix-huit mois. Campbell ne quittait plus Selby Royal ou Grosvenor Square. Pour lui, comme pour tant d’autres, Dorian Gray incarnait tout ce que la vie pouvait avoir de plus rare et de plus fascinant. Y eut-il entre eux quelque querelle ? Personne n’en sut jamais rien. Mais on remarqua tout à coup qu’à peine se parlaient-ils quand ils se rencontraient, et que Campbell paraissait toujours quitter hâtivement les réunions où se trouvait Dorian Gray. De plus, Alan avait beaucoup changé : par moments il montrait une mélancolie singulière ; il semblait avoir pris la musique en horreur, n’en voulait plus entendre, n’en jouait plus lui-même, alléguant comme excuse, quand on l’en priait, qu’il était trop absorbé par la science pour trouver le temps de s’exercer. Et c’était absolument vrai. De jour en jour il se plongeait davantage dans la biologie, et son nom commençait à paraître dans les revues scientifiques, à propos d’expériences fort curieuses.

Tel était l’homme qu’attendait Dorian. À chaque seconde il regardait la pendule. À mesure que les minutes passaient, son imagination s’exaspérait. Se levant enfin, il se prit à aller et venir par la chambre, tel un joli fauve en cage, à longues foulées silencieuses. Ses mains étaient étrangement froides.

L’attente lui devenait insupportable. Il lui semblait que le temps se traînait avec une lourdeur de plomb, tandis que lui-même était emporté par de monstrueuses rafales vers les bords déchiquetés d’une crevasse béante ou d’un noir précipice. Là, il savait ce qui l’attendait ; mieux encore : il le voyait et, frissonnant, écrasait de ses mains moites ses paupières en feu, comme s’il eût tenté d’aveugler son cerveau même ou de refouler ses prunelles tout au fond de leur orbite. Vain effort. Le cerveau avait son propre aliment, dont il se repaissait. L’imagination, affolée par la peur, se tordait comme un être à la torture, se démenait comme une affreuse marionnette sur les tréteaux, grimaçait derrière des masques changeants. Puis, tout à coup, le Temps pour lui arrêta sa marche. Oui, le Temps cessa son rampement aveugle et essoufflé. Et, le Temps une fois mort, d’horribles pensées s’élancèrent en avant, tirèrent de la tombe un effroyable avenir qu’elles montrèrent à Dorian. Il le regarda et, devant tant d’horreur, demeura pétrifié.

Enfin la porte s’ouvrit, le domestique entra. Dorian tourna vers lui des yeux brillants et l’entendit annoncer :

M. Campbell, monsieur.

Un sourire de soulagement s’échappa de ses lèvres brûlées, et sur ses joues les couleurs reparurent.

— Priez-le d’entrer immédiatement, Francis.

Il se sentait redevenu lui-même. C’en était fait de sa lâcheté passagère.

Le valet s’inclina et sortit. Presque aussitôt, Alan Campbell parut, le visage sévère, pâle un peu, d’une pâleur qu’accentuaient ses cheveux de jais et ses noirs sourcils.

— Alan, que c’est aimable à vous ! Je vous remercie d’être venu.

— Je m’étais promis de ne plus entrer jamais dans cette maison, Gray. Mais vous avez parlé de question de vie ou de mort.

Sa voix était dure, froide. Il parlait avec une lenteur calculée. Le mépris était lisible dans le regard scrutateur qu’il attachait sur Dorian. Les mains dans les poches de son pardessus d’astrakan, rien ne marquait qu’il eût entendu les mots d’accueil qui l’avaient salué.

— Oui, c’est une question de vie ou de mort, Alan, et pour plus d’une personne. Asseyez-vous.

Campbell s’assit d’un côté de la table, Dorian en face de lui. Leurs regards se croisèrent. Celui de Dorian était chargé d’une infinie pitié, tant il comprenait la cruauté sauvage de ce qu’il allait faire !

Après un temps de silence contraint, il se pencha par-dessus la table et, guettant sur les traits de l’homme qu’il avait mandé l’impression produite par chacune de ses paroles, dit avec le plus grand calme :

— Alan, dans une chambre fermée à clef, au dernier étage de cette maison, dans une chambre où personne que moi n’entre jamais, un homme mort est assis à une table. Sa mort remonte à dix heures. Non, ne bougez pas et ne me regardez pas ainsi ! Je ne vous dirai ni qui est cet homme, ni pourquoi, ni comment il est mort. Cela ne vous regarde en rien. Votre seul rôle sera…

— Arrêtez, Gray. Je n’ai pas à en savoir plus long. Peu m’importe la vérité ou le mensonge de ce que vous venez de me dire. À aucun prix je ne veux être mêlé à votre vie. Gardez pour vous vos horribles secrets. Ils n’ont plus rien qui m’intéresse.

— Alan, vous devrez pourtant vous y intéresser. À celui-ci tout au moins. J’en suis bien peiné pour vous, Alan. Mais je ne puis m’en tirer par moi-même. Vous êtes le seul homme capable de me sauver. Force m’est donc de vous immiscer dans cette affaire. Je n’ai pas le choix. Alan, vous êtes versé dans les sciences. Vous connaissez la chimie et tout ce qui s’en rapproche. Vous avez fait maintes expériences. Ce que j’attends de vous, c’est que vous détruisiez l’homme qui est là-haut, et que vous le détruisiez si bien qu’il n’en reste pas trace. Personne ne l’a vu entrer vivant dans la maison. On le croit à Paris, présentement. Nul ne s’inquiétera de sa disparition avant des mois. Quand on s’en inquiétera, je ne veux plus qu’il se trouve ici le moindre indice de son passage. À vous, Alan, à vous de changer cet homme et tout ce qui est sur lui en une poignée de cendres que je puisse semer au vent.

— Vous êtes fou, Dorian.

— Ah ! j’attendais qu’il vous plût de m’appeler Dorian !

— Vous êtes fou, vous dis-je, fou d’attendre de moi que je lève un doigt pour vous secourir, fou de me faire cette confession monstrueuse. Je ne tremperai point dans cette affaire, quelle qu’elle soit. Pensez-vous donc que je vais risquer pour vous ma réputation ? Si vous en êtes venu à cette œuvre de démon, que m’importe ?

— C’est un suicide, Alan.

— J’aime mieux cela. Mais ce suicide, qui l’a provoqué ? Vous, je suppose bien.

— Refuserez-vous encore de me rendre ce service ?

— Certes, je refuse. Je ne veux en rien me mêler de cette affaire. Je me ris du déshonneur qui peut en retomber sur vous. Vous l’aurez pleinement mérité. Je ne serais pas fâché de vous voir honni, honni de l’univers. Eh quoi ! C’est à moi, le moins désigné des mortels, que vous osez demander d’être complice de telles horreurs ? J’aurais cru que vous connaissiez mieux le cœur humain. Votre ami lord Henry vous a peut-être appris bien des choses, mais peu de psychologie, vraiment. Rien ne me décidera à faire un pas pour vous venir en aide. Vous avez mal choisi votre homme. Adressez-vous à quelqu’un de vos amis. Ne recourez pas à moi.

— Alan, c’est un meurtre. Je l’ai tué. Si vous saviez à quel point il m’avait fait souffrir ! Quelle que soit ma vie, c’est à lui, bien plus qu’à lord Henry, qu’il en faut imputer la noblesse ou la vilenie. Je veux bien qu’il l’ait fait sans le vouloir : le résultat n’en a pas moins été le même.

— Un meurtre ! Dieu du ciel ! Dorian, en êtes-vous venu là ? Je ne vous dénoncerai pas. Ce n’est pas mon affaire. D’ailleurs, sans que j’intervienne, vous ne pouvez manquer d’être arrêté. Nul ne commet de crime sans se trahir par quelque maladresse. Mais je ne serai pour rien dans ce drame.

— Vous y serez pour quelque chose. Il le faut. Attendez, attendez un moment. Écoutez-moi. De grâce, écoutez-moi, Alan. Je ne vous demande pas autre chose, en somme, que de procéder à une sorte d’expérience scientifique. Dans les amphithéâtres et dans les morgues, vous faites bien, sans vous émouvoir, les plus horribles besognes. Si, dans une salle de dissection hideuse ou dans un fétide laboratoire, vous trouviez cet homme étendu sur une table de plomb munie de gouttières pour l’écoulement du sang, vous ne verriez plus en lui qu’un admirable sujet. Vous ne remueriez pas un cil. Rien, dans vos agissements, ne vous paraîtrait répréhensible. Il est probable, au contraire, que vous estimeriez servir l’humanité, grossir la somme de nos connaissances, satisfaire une noble curiosité d’esprit, ou obéir à quelque sentiment de ce genre. Or, qu’y a-t-il, dans ce que je vous demande, que vous n’ayez déjà fait maintes fois ? En vérité, détruire un corps ne doit pas atteindre à l’horreur de vos travaux courants. Songez, Alan, que ces restes constituent la seule preuve qu’il y ait contre moi. Si on les découvre, je suis perdu. Et sûrement on les découvrira, si vous ne me venez en aide.

— Je n’ai pas le moindre désir de vous venir en aide. Vous l’oubliez. Votre cas me laisse parfaitement indifférent et ne me regarde en rien.

— Alan, je vous en prie. Voyez en quelle situation je me trouve. Juste avant votre arrivée, j’ai cru défaillir d’épouvante. Peut-être, vous aussi, connaîtrez-vous l’épouvante, un jour. Mais non, laissez cela. Examinez ma requête du seul point de vue scientifique. Vous ne recherchez pas d’où proviennent les cadavres sur lesquels vous expérimentez. Agissez de même dans le cas présent. Je vous en ai déjà trop dit. Mais faites cela pour moi, je vous en prie. Autrefois, Alan, nous étions deux amis.

— N’évoquez pas ces jours-là, Dorian. Ils sont morts.

— Il arrive que les morts s’attardent parmi nous. Celui de là-haut ne s’en ira point. Il demeure assis à sa table, la tête courbée, les bras étendus. Alan, Alan, si vous ne venez à mon secours, je suis perdu. Songez qu’on me pendra, Alan. Ne comprenez-vous pas ? On me pendra pour ce que j’ai fait.

— À quoi bon prolonger cette scène ? Je vous refuse absolument mon concours. C’est folie d’oser même me le demander.

— Vous refusez ?

— Oui.

— Je vous en supplie, Alan.

— Inutile.

Alors la même lueur de pitié reparut dans les yeux de Dorian Gray. Il étendit la main, prit une feuille de papier, écrivit quelques lignes. Il relut deux fois le billet, le plia soigneusement et le fit glisser vers l’autre bord de la table. Après quoi, il se leva et s’en fut à la fenêtre.

Campbell, surpris, regarda Dorian, prit le billet, l’ouvrit. Comme il lisait, une pâleur effrayante envahit son visage. Il se renversa sur sa chaise. Il se sentait mal, horriblement. Il lui semblait que son cœur battait dans le vide, battait à se rompre.

Après deux ou trois minutes d’un terrible silence, Dorian vint se placer derrière Alan. Et lui posant la main sur l’épaule :

— J’en suis navré pour vous, Alan, mais vous ne m’avez pas laissé d’autre alternative. J’ai une lettre toute prête. La voici. Vous voyez l’adresse. Si vous me refusez votre aide, je serai forcé de l’envoyer. Et je l’enverrai. Vous savez ce qui en résultera. Mais vous me prêterez assistance. Vous ne pouvez plus refuser. J’ai cherché à vous épargner. Vous me rendrez bien cette justice. Mais vous êtes resté sévère, inflexible, blessant. Vous m’avez traité comme aucun homme n’avait encore osé le faire, — en tout cas aucun homme aujourd’hui vivant. J’ai tout supporté. À mon tour maintenant de dicter mes conditions.

Campbell se cacha le visage dans les mains et fut secoué d’un long frisson.

— Oui, mon tour est venu de dicter mes conditions, Alan. Vous les connaissez déjà. Rien que de très simple. Allons, ne vous mettez pas dans cet état de fièvre. Il faut que la chose soit faite. Osez la regarder en face et faites vite.

Une plainte s’échappa des lèvres de Campbell. Tout son corps se mit à trembler. Le tic tac de la pendule, sur la cheminée, scanda le temps pour lui en autant d’atomes d’agonie qui, l’un après l’autre, l’écrasaient d’une mortelle horreur. Il croyait sentir à son front l’étreinte lentement resserrée d’un carcan de fer, comme si déjà s’était abattu sur lui l’opprobre dont on le menaçait. La main qui touchait son épaule lui pesait comme une main de plomb. C’était un faix intolérable, à vous broyer un homme.

— Vite, Alan, décidez-vous.

— Je ne peux pas faire cela, protesta-t-il, machinalement, comme si les mots avaient pu changer les faits.

— Il le faut. Vous n’avez pas le choix. Ne tardez pas davantage.

Campbell hésita un moment, puis s’enquit :

— Est-ce qu’il y a du feu dans cette chambre ?

— Oui, une cheminée au gaz, à plaques d’amiante.

— Il faudra que je retourne chez moi, prendre le nécessaire dans mon laboratoire.

— Non, Alan. Sous aucun prétexte je ne vous laisse sortir. Expliquez par lettre ce que vous désirez. Mon domestique sautera en cab et vous rapportera le tout.

Campbell griffonna quelques lignes qu’il sécha, puis il prépara une enveloppe à l’adresse de son aide. Dorian, ayant pris le billet, le lut attentivement, sonna son valet et lui confia le message, avec ordre de rapporter au plus vite ce qu’on lui remettrait.

Au bruit que fit en se refermant la porte du hall, Campbell tressaillit nerveusement. Il quitta sa chaise et s’approcha de la cheminée. Une sorte de fièvre le faisait grelotter. Les deux hommes restèrent près de vingt minutes sans prononcer une parole. Une mouche emplissait la pièce de son bourdonnement. Chaque tic tac de la pendule semblait un coup de marteau.

Le carillon sonna une heure. Campbell, s’étant retourné vers Dorian, le vit les yeux baignés de larmes. Et telle était la noble pureté de ce visage en pleurs, qu’il en ressentit une rage.

— Vous êtes un misérable, le plus infâme des misérables ! gronda-t-il d’une voix sourde.

— Chut ! Alan. Vous m’avez sauvé la vie !

— Sauvé la vie ! Juste ciel ! La belle vie que voilà ! De corruption en corruption vous en êtes arrivé au crime. En me résignant à ce que je vais faire, à ce que vous m’imposez de faire, ce n’est certes pas à votre vie que je songe.

— Ah ! Alan, murmura Dorian dans un soupir, que n’avez-vous pour moi la millième partie de la pitié que je ressens pour vous !

Tout en parlant, il s’était tourné vers la fenêtre et laissait errer son regard sur le jardin. Campbell ne répondit pas.

Dix minutes plus tard, on frappait à la porte et le domestique entrait, portant un grand coffret d’acajou plein de produits chimiques, un long rouleau de fil d’acier platiné et deux crampons de fer d’une forme étrange.

— Dois-je tout déposer ici, monsieur ? demanda-t-il à Campbell.

— Oui, répondit Dorian. Et si j’osais, je vous chargerais encore d’une commission, Francis. Comment s’appelle donc ce fleuriste de Richmond qui me fournit d’orchidées pour Selby ?

— Harden, monsieur.

— Ah ! oui, Harden. Allez donc sans retard à Richmond. Voyez Harden en personne et priez-le d’envoyer le double d’orchidées commandées. Qu’il en mette le moins de blanches possible. Ou plutôt, pas de blanche du tout. Il fait un temps délicieux, Francis, et Richmond est un endroit charmant. Sans quoi je n’aurais pas voulu vous donner cette peine.

— Ce n’est pas une peine, monsieur. À quelle heure dois-je revenir ?

Dorian se tourna vers Campbell :

— Combien de temps prendra votre expérience, Alan ? demanda-t-il, d’une voix calme, indifférente. La présence d’un tiers dans la pièce lui rendait un incroyable sang-froid.

Campbell fronça les sourcils et se mordit les lèvres :

— À peu près cinq heures, répondit-il.

— Alors, il suffira que vous soyez de retour à sept heures et demie, Francis. Ou plutôt, attendez. Préparez simplement mon habit. Et vous pourrez disposer de votre soirée. Comme je ne dîne pas à la maison, je n’aurai nullement besoin de vous.

— Merci, monsieur, dit le valet. Puis il se retira.

— Et maintenant, Alan, pas une minute à perdre. Que ce coffret est donc lourd ! Je m’en charge. Vous, prenez le reste.

La parole était brève, le ton impérieux. Campbell se sentit subjugué. Ils quittèrent la pièce ensemble.

Au dernier étage, Dorian prit la clef, la tourna dans la serrure. Puis il s’arrêta. Sa vue se troublait, il frissonnait.

— Je ne sais si j’aurai la force d’entrer, Alan, murmura-t-il.

— À votre aise ! Je n’ai que faire de vous, répondit froidement Campbel.

Dorian entr’ouvrit la porte. Ce faisant, il vit en plein soleil son portrait, qui le dévisageait ; et devant, gisant sur le parquet, le rideau déchiré. Il se rappela que, la nuit précédente, il avait négligé, pour la première fois de sa vie, de voiler la peinture maudite. Il s’élançait déjà pour le faire, quand il recula, frissonnant.

Quelle était cette odieuse rosée rouge dont l’éclat humide scintillait sur l’une des mains, comme une sueur de sang sortie de la toile ? Oh ! l’épouvantable vision ! plus épouvantable encore, lui sembla-t-il sur le moment, que l’homme silencieux qu’il savait affaissé sur cette table, et dont l’ombre grotesque, difforme, se dessinant sur le tapis souillé, lui montrait assez qu’il n’avait pas bougé, qu’il était toujours là, tel qu’il l’y avait laissé.

Il poussa un profond soupir, ouvrit un peu plus la porte et, détournant la tête, fermant les yeux à demi, s’avança d’un pas rapide, bien décidé à ne pas regarder une seule fois le mort. Puis, se baissant, il saisit la draperie de pourpre et d’or qu’il jeta vivement sur le tableau.

Ensuite il resta là, n’osant se retourner, et se mit à regarder la broderie compliquée qu’il avait devant les yeux. Il entendit Campbell apporter dans la chambre le lourd coffret, les crampons de fer, tout ce qu’il avait envoyé quérir pour sa sinistre besogne. Il se demanda si Alan et Basil s’étaient jamais rencontrés et, dans ce cas, ce qu’ils avaient pu penser l’un de l’autre.

— Maintenant, laissez-moi ! commanda, derrière lui, une voix sombre.

Il fit volte-face et sortit précipitamment, sans rien voir, sinon que le mort avait été redressé sur sa chaise et que Campbell examinait de près le visage jaunâtre et luisant. De l’escalier, il entendit la clef tourner dans la serrure.

Il était bien plus de sept heures, lorsque Campbell redescendit trouver Dorian. Il était pâle, mais absolument calme.

— J’ai fait ce que vous m’avez demandé, murmura-t-il. Et maintenant, adieu. Nous ne devons plus nous revoir.

— Vous m’avez sauvé de la mort, Alan. Je ne l’oublierai jamais ! dit simplement Dorian.

Campbell sitôt parti, Dorian Gray monta. Une horrible odeur d’acide nitrique emplissait la chambre. Mais ce qui était assis naguère à la table, avait disparu.