Aller au contenu

Le Portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux)/15

La bibliothèque libre.
Traduction par Edmond Jaloux; Félix Frapereau.
Société d’édition “Le Livre” (p. 271-284).

image de début de chapitre
image de début de chapitre

CHAPITRE QUINZIÈME


Le même soir, à huit heures et demie, habillé à ravir, un gros bouquet de violettes de Parme à la boutonnière, Dorian Gray était introduit dans le salon de lady Narborough par des valets respectueusement inclinés. Ses nerfs se crispaient sous son front et il se sentait d’une agitation extrême. Il n’en baisa pas moins la main de l’hôtesse avec sa grâce et son aisance accoutumées. Peut-être ne paraît-on jamais si parfaitement à l’aise que lorsqu’on joue un rôle. Personne assurément, voyant ce soir-là Dorian Gray, n’aurait pu s’imaginer qu’il venait de passer par une tragédie égale en horreur à toutes celles de son temps. Il n’était pas possible que ces doigts si délicats eussent brandi le couteau de l’assassin, que de ces lèvres souriantes un cri d’horreur fût monté vers le ciel et vers Dieu. Lui-même s’étonnait de se comporter avec tant de calme et goûtait, par moments, l’intense et terrible plaisir de mener double vie.

C’était une réunion peu nombreuse, organisée hâtivement par lady Narborough, femme d’une haute intelligence, qui gardait encore, se plaisait à dire lord Henry, d’appréciables restes de sa remarquable laideur. Autrefois parfaite épouse d’un de nos plus fastidieux ambassadeurs, elle avait décemment enterré ce mari sous un mausolée de marbre dessiné de sa propre main, puis avait marié ses filles à de riches gentlemen, d’âge plutôt mûr ; et maintenant, elle se consacrait aux plaisirs du roman français, de la cuisine française, et de l’esprit français, quand il passait à portée.

Dorian était un de ses grands favoris. Elle lui répétait, à tout propos, qu’elle était ravie de ne l’avoir pas connu alors qu’elle était jeune. « Sans aucun doute, mon cher, je me serais toquée de vous, expliquait-elle, et j’aurais lancé mon bonnet par-dessus les moulins. Ma chance a voulu qu’il ne fût pas question de vous à l’époque. Nos bonnets, d’ailleurs, étaient alors si peu seyants, et les grandes ailes des moulins si occupées à tourner au vent, que je n’eus pas même un flirt. Tout cela, par la faute de Narborough. Le cher homme était affreusement myope et quel plaisir voulez-vous prendre à tromper un mari qui ne voit jamais rien ? »

Ses invités, ce soir-là, n’étaient guère divertissants. Abritée derrière un méchant éventail, elle expliquait à Dorian qu’une de ses filles lui était tombée à l’improviste, en vue d’un vrai séjour, et, pour comble d’abomination, traînant son mari avec elle.

— Je trouve cela très indiscret de sa part, mon cher, murmurait-elle. Il est vrai que je villégiature chez eux chaque été, en revenant de Hombourg ; mais une vieille femme comme moi a besoin de changer d’air ; puis il faut bien que j’aille un peu les réveiller ! Vous ne sauriez croire quelle existence ils mènent dans leur trou. C’est la vie campagnarde dans toute sa splendeur. Ils se lèvent tôt le matin, ayant beaucoup à faire, et se couchent tôt le soir, n’ayant guère à penser. Ils n’ont pas eu un seul scandale dans le pays depuis le temps de la Reine Élizabeth, si bien qu’ils somnolent tous après dîner. Vous ne les aurez, ni lui ni elle, pour voisins. Je vous ai mis à côté de moi, pour me divertir.

Dorian Gray remercia d’un gracieux compliment et fit, du regard, le tour du salon. C’était, à coup sûr, une réunion bien terne. Deux des figures s’offraient à lui pour la première fois. Dans les autres il reconnut : Ernest Harrowden, une de ces médiocrités entre deux âges, comme il en pullule dans les clubs londoniens, de ces gens à qui l’on ne connaît pas d’ennemis, mais que tous leurs amis détestent cordialement ; lady Ruxton, une femme de quarante-sept ans, au nez aquilin, trop parée, toujours s’efforçant de paraître compromise, mais si exceptionnellement dépourvue d’attraits que personne, à son grand dépit, n’arrivait à croire du mal d’elle ; Mme Erlynne, entreprenante petite nullité, au zézaiement délicieux, aux cheveux d’un rouge vénitien ; lady Alice Chapman, la fille de l’hôtesse, gauche et fade personne, une de ces figures britanniques absolument typiques qu’il suffit de voir une fois pour ne plus se les rappeler jamais ; et son mari, un homme aux joues rouges et aux favoris blancs, qui s’imaginait, comme tant de ses pareils, qu’une jovialité incohérente peut faire passer sur un manque complet d’idées.

Dorian regrettait presque d’être venu, quand lady Narborough, levant les yeux vers la grande pendule en bronze doré qui étalait ses prétentieuses volutes sur la cheminée drapée de mauve, s’écria :

— À quoi pense ce monstre d’Henry Wotton de se faire ainsi attendre ? J’ai fait passer chez lui ce matin, à tout hasard, et il s’est engagé sur l’honneur à ne pas me faire faux bond.

Harry serait là. C’était une consolation. Quand la porte s’ouvrit et qu’il entendit la voix lente et harmonieuse envelopper de son charme une excuse mensongère, tout sentiment d’ennui le quitta.

Au dîner, cependant, il ne put rien manger. Il laissa passer les plats l’un après l’autre, sans y toucher. « C’est faire injure à ce pauvre Adolphe qui a composé le menu tout exprès pour vous », ne cessait de lui reprocher lady Narborough. Lord Henry, de son côté, l’observait discrètement, intrigué par son silence et son air absorbé. De temps en temps, le maître d’hôtel remplissait sa coupe de champagne. Il la vidait aussitôt, et sa soif n’en paraissait que plus ardente.

— Dorian, dit enfin lord Henry, comme on passait le chaud-froid, qu’avez-vous donc ce soir ? Vous paraissez tout abattu.

— Parions qu’il est amoureux, s’écria lady Narborough, et qu’il n’ose me l’avouer, de peur de me rendre jalouse. Il a raison, car je le serais terriblement.

— Chère lady Narborough, murmura Dorian, avec un sourire, je n’ai pas été amoureux de toute la semaine ; non, pas une fois depuis que Mme de Ferrol a quitté Londres.

— Comment des hommes peuvent-ils s’éprendre de cette femme ? s’écria la vieille dame. En vérité, je n’arrive pas à le comprendre.

— C’est tout bonnement qu’elle se rappelle vous avoir connue petite fille, lady Narborough, dit lord Henry. Nous l’aimons comme le trait d’union entre nous et vous quand vous étiez en robes courtes.

— Non, lord Henry, elle ne se rappelle pas du tout mes robes courtes. Mais moi, je me souviens parfaitement de l’avoir vue à Vienne, il y a de cela trente ans, et décolletée dans ce temps-là, à un point !…

Décolletée, elle l’est toujours, répondit-il, prenant une olive du bout de ses doigts effilés. Et quand elle est en grande toilette, on dirait l’édition de luxe d’un mauvais roman français. C’est une femme vraiment singulière et pleine de surprises. Elle pousse à un degré rare l’attachement familial. À la mort de son troisième mari, ses cheveux, à force de chagrin, sont devenus dorés.

— S’il est permis, Harry ! fit Dorian.

— L’explication est romantique à souhait, s’écria l’hôtesse amusée. Mais comment, son troisième mari ? Vous ne voulez pourtant pas dire que Ferrol serait le quatrième ?

— Mais certainement, lady Narborough.

— Je n’en crois pas un mot.

— Eh bien ! demandez à M. Gray, l’un de ses amis les plus intimes.

— Est-ce vrai, monsieur Gray ?

— Elle-même me l’a mainte fois assuré, lady Narborough, répondit Dorian. Et comme un jour je lui demandais si, à l’exemple de Marguerite de Navarre, elle portait, pendus à sa ceinture, leurs cœurs embaumés, elle me dit que non, vu que pas un, dans le nombre, avait eu le moindre cœur.

— Quatre maris ! Ma parole, c’est trop de zèle.

Trop d’audace ! C’est ce que je lui dis souvent, fit Dorian.

— Oh ! pour cela, audacieuse à ne reculer devant rien, mon cher. Et Ferrol, comment est-il ? Je ne le connais pas.

— Les maris des très belles femmes appartiennent tous à la classe des criminels, dit lord Henry, vidant lentement son verre.

Lady Narborough le frappa de son éventail :

— Lord Henry, je ne m’étonne pas que le monde vous déclare si méchant.

— Quel monde parle ainsi de moi ? demanda lord Henry, les yeux levés au ciel. Ce ne peut être que l’autre monde, car avec ce monde-ci je fais le meilleur ménage.

— Je ne connais personne qui ne vous dise méchant ! déclara la vieille dame, en branlant la tête.

Lord Henry parut se recueillir quelques instants.

— Je ne sais rien de plus monstrueux, éclata-t-il enfin, que cette façon qu’ont aujourd’hui les gens de dire contre vous, dès que vous tournez le dos, des choses absolument et entièrement vraies.

— N’est-ce pas qu’il est incorrigible ? s’écria Dorian, en se renversant dans sa chaise.

— Je l’espère bien, dit l’hôtesse, rieuse. Mais vraiment, à voir l’adoration ridicule que vous avez tous pour cette Mme de Ferrol, l’envie me prend de me remarier pour avoir aussi la vogue.

— Vous ne vous remarierez jamais, lady Narborough, déclara lord Henry. Vous avez été bien trop heureuse. Quand une femme se remarie, c’est qu’elle détestait son premier mari. Quand un homme se remarie, c’est qu’il adorait sa première femme. Les femmes essayent leur chance, les hommes risquent la leur.

— Narborough n’était pas parfait, objecta la vieille dame.

— Parfait, vous ne l’auriez pas aimé, chère madame, riposta lord Henry. Les femmes nous aiment pour nos défauts. Si nous en avons une somme convenable, elles nous pardonnent tout, même d’être intelligents. Je crains qu’après cette parole vous ne m’invitiez plus jamais à dîner, lady Narborough. Et pourtant c’est la vérité.

— Naturellement, c’est la vérité. Si nous ne vous aimions pas pour vos défauts, que deviendriez-vous tous ? Pas un de vous ne se marierait. Vous ne seriez plus qu’un tas d’infortunés célibataires. Ce qui, d’ailleurs, ne vous changerait pas beaucoup. Car aujourd’hui tous les hommes mariés vivent en célibataires, et tous les célibataires en hommes mariés.

Fin de siècle, murmura lord Henry.

Fin de globe, enchérit l’hôtesse.

— Plut au ciel que ce fût la fin du globe ! dit Dorian. La vie est une grande désillusion.

— Oh ! mon cher, s’écria lady Narborough, en mettant ses gants, n’allez pas me dire que vous avez épuisé la vie. Quand un homme parle ainsi, la chose est connue, c’est que la vie l’a épuisé. Lord Henry est un être dépravé, et moi je regrette parfois de ne l’avoir pas été assez ; mais vous, Dorian, vous êtes fait pour être bon. Vous paraissez si bon. Il faudra que je vous trouve une gentille femme. N’est-ce pas votre avis, lord Henry ? M. Gray devrait se marier.

— Je ne cesse de le lui dire, lady Narborough, fit lord Henry, en s’inclinant.

— Eh ! bien, nous lui chercherons une fiancée digne de lui. Dès ce soir je parcourrai attentivement le Debrett et dresserai une liste de toutes les jeunes filles bonnes à marier.

— Avec leur âge, lady Narborough ? demanda Dorian.

— Naturellement, avec leur âge, légèrement revu et corrigé. Mais ne faisons rien précipitamment. Je veux combiner ce que le Morning Post appelle une alliance assortie, et j’entends faire deux heureux.

— Que d’absurdités on débite sur les mariages heureux ! s’écria lord Henry. Un homme peut être heureux avec n’importe quelle femme, à condition de ne pas l’aimer.

— Ah ! Quel cynique vous faites ! observa la vieille dame, reculant sa chaise et faisant signe à lady Ruxton. Il faudra revenir bientôt dîner avec moi. Vous êtes vraiment un admirable tonique, bien supérieur à ceux que m’ordonne sir Andrew. Vous n’aurez qu’à me dire quels gens vous désirez rencontrer. Je veux que ce soit une réunion charmante.

— J’aime les hommes qui ont un avenir et les femmes qui ont un passé, répondit-il. Mais peut-être estimerez-vous que vous n’auriez, à ce compte, que des jupons !

— J’en ai bien peur, fit-elle, en riant. Et elle se leva. Mille pardons, ma chère lady Ruxton, reprit-elle, je n’avais pas vu que votre cigarette n’était pas finie.

— Ne vous tourmentez pas, lady Narborough. Je fume beaucoup trop. Je veux me restreindre à l’avenir.

— De grâce, n’en faites rien, lady Ruxton, dit lord Henry. La modération est une chose fatale. Assez est mauvais comme un repas. Trop est bon comme un festin.

Lady Ruxton le regarda avec curiosité.

— Venez une après-midi m’expliquer cela, lord Henry. La théorie me paraît séduisante, murmura-t-elle, tout en gagnant majestueusement la porte.

— Et maintenant, messieurs, ne vous éternisez pas dans votre politique et vos scandales, cria du seuil lady Narborough, ou bien nous sommes sûres de nous chamailler là-haut !

Les hommes se mirent à rire. M. Chapman, solennel, émigra d’une extrémité de la table à l’autre. Dorian Gray vint s’asseoir près de lord Henry. Aussitôt, M. Chapman, d’une voix retentissante, se mit à pérorer sur la situation à la Chambre des Communes. Il accablait de son gros rire le parti adverse. Le mot doctrinaire, mot qui sème l’épouvante dans tout cerveau britannique, coupait de temps en temps ses explosions. Un préfixe d’allitération lui servait d’ornement oratoire. Il hissait l’Union Jack au pinacle de la Pensée. Dans l’héréditaire stupidité de la race, qu’il appelait drôlement l’inaltérable bon sens anglais, il saluait le plus sûr rempart de la société.

Un sourire moqueur errait sur les lèvres de lord Henry. Se tournant vers Dorian :

— Dites-moi, mon cher, vous sentez-vous mieux ? demanda-t-il. Vous m’aviez l’air plutôt déprimé pendant le repas.

— Je vais très bien, Harry. Un peu de fatigue. Voilà tout.

— Que vous étiez donc charmant, hier soir ! Notre petite duchesse est toute conquise. Elle compte aller à Selby, me dit-elle.

— Elle m’a promis d’y venir le vingt.

— Est-ce que Monmouth y sera aussi ?

— Mais bien sûr, Harry.

— Il m’agace terriblement, presque autant qu’il ennuie sa femme. Elle, par contre, est bien intelligente, trop intelligente pour son sexe. Il lui manque l’indéfinissable charme de la fragilité. Ce sont les pieds d’argile qui donnent du prix à la statue d’or. Ses petits pieds à elle sont exquis, mais ils n’ont rien à voir avec l’argile ; ce sont, si vous voulez, de jolis pieds de porcelaine blanche. Ils ont passé par le feu ; et ce que le feu ne détruit pas, il le durcit. C’est une femme experte.

— Depuis quand est-elle mariée ? demanda Dorian.

— Depuis une éternité, à l’en croire. Depuis une dizaine d’années, selon l’Armorial. Mais je conçois que dix ans avec Monmouth lui aient paru longs comme l’éternité. Qui aurez-vous encore ?

— Oh ! les Willoughby, lord Rugby et sa femme, puis notre hôtesse, et Geoffrey Clouston, la bande habituelle. J’ai aussi invité lord Grotrian.

— Celui-là me plaît, dit lord Henry. Beaucoup de gens sont d’un autre avis, mais je le trouve charmant. Il rachète une mise parfois ultra recherchée par une éducation toujours ultra raffinée. C’est un vrai type d’homme moderne.

— Je ne sais s’il pourra venir, Harry. Il est question pour lui d’accompagner son père à Monte-Carlo.

— Ah ! quelle plaie que les parents ! Tâchez de le décider. À propos, Dorian, vous êtes parti bien tôt, hier soir. Avant onze heures. Qu’êtes-vous devenu en nous quittant ? Êtes-vous retourné droit au gîte ?

Dorian lui jeta un regard rapide et fronça les sourcils.

— Non, Harry, dit-il enfin. Je ne suis rentré chez moi que vers trois heures.

— Vous êtes allé au club ?

— Oui, répondit-il. Puis se mordant les lèvres : Non, je me trompe. Je ne suis pas allé au club. Je me suis promené sans but. Je ne sais plus bien ce que j’ai fait. Que vous êtes donc curieux, Harry ! Vous voulez toujours savoir ce qu’on a fait. Pour mon compte, je voudrais toujours l’oublier. Je suis rentré à deux heures et demie, si vous tenez à l’heure exacte. J’avais oublié de prendre ma clef, et mon domestique a dû venir m’ouvrir. S’il vous faut un témoignage à l’appui de ce que j’avance, vous pourrez le questionner.

Lord Henry haussa les épaules.

— Mon pauvre ami, comme si j’y attachais la moindre importance ! Montons au salon. Pas de sherry, non, merci, monsieur Chapman. Vous avez quelque chose, Dorian. Dites-moi ce qui vous est arrivé. Vous n’êtes pas dans votre état normal, ce soir.

— Laissez-moi, Harry. Je suis irritable et de mauvaise humeur. J’irai vous voir demain ou après-demain. Présentez mes excuses à lady Narborough. Je ne monterai pas. Je vais rentrer. Il faut que je rentre.

— Fort bien, Dorian. Je compte sur vous demain, à l’heure du thé. La duchesse sera là.

— Je tâcherai de venir, Harry. Et il sortit.

Tout en cheminant vers sa demeure, Dorian s’aperçut que le sentiment de terreur qu’il pensait avoir étouffé, avait de nouveau surgi en lui. Quelques questions indifférentes d’Harry lui avaient fait perdre un instant tout sang-froid ; or, il avait encore besoin de sang-froid. Il lui restait à détruire divers objets compromettants. Il tressaillit. La seule pensée d’avoir à les toucher lui était odieuse.

Pourtant, il le fallait. Il s’en rendait compte. Et dès qu’il se fut enfermé dans sa bibliothèque, il ouvrit le placard secret où il avait jeté hâtivement le manteau et le sac de voyage de Basil Hallward. Un grand feu flambait. Il y ajouta une bûche. Une horrible odeur de vêtements roussis et de cuir grillé se dégagea. Il lui fallut trois quarts d’heure pour tout consumer. À la fin, il crut défaillir de malaise. Il alluma des pastilles algériennes dans une cassolette de cuivre ajouré, et se baigna le front et les mains d’un vinaigre de toilette frais et musqué.

Tout à coup il tressaillit. Ses yeux s’allumèrent d’un feu bizarre. Il se mordit nerveusement la lèvre. Entre deux fenêtres se dressait un large cabinet florentin, en ébène incrusté d’ivoire et de lapis bleu. Ses regards s’y fixèrent, comme si ce meuble l’eût à la fois fasciné et terrifié, comme s’il eût contenu quelque objet d’ardente convoitise et pourtant maudit. Son souffle haletait. Un désir fou montait en lui. Il alluma une cigarette qu’il rejeta aussitôt. Peu à peu ses paupières s’abaissèrent, à ce point que la longue frange des cils vint presque effleurer la joue. Mais son regard ne quittait pas le cabinet. Enfin, se levant du sofa où il était allongé, il marcha droit au meuble, l’ouvrit, fit jouer quelque ressort caché. Un tiroir triangulaire apparut lentement. D’un geste instinctif, Dorian tendit la main, la plongea, saisit l’objet désiré. C’était un coffret chinois, en laque noire poudrée d’or, d’un merveilleux travail : les côtés représentaient des vagues sinueuses ; les cordons de soie étaient ornés de bagues de cristal et de glands de fils d’or tressés. Il l’ouvrit. Il contenait une pâte verte, d’un éclat de cire, d’une odeur singulièrement lourde et tenace.

Il hésita quelques instants, les traits figés dans un sourire étrange. Puis, avec un frisson, bien qu’il fît dans la pièce une chaleur étouffante, il se redressa et regarda l’heure à la pendule. Elle marquait minuit moins vingt. Il reposa la boîte dans le cabinet dont les portes se refermèrent, et s’en fut dans sa chambre à coucher. Comme minuit égrenait ses notes de bronze dans le ciel obscur, Dorian Gray, vêtu d’habits communs, un cache-nez autour du cou, sortit doucement de son logis. Dans Bond Street il trouva un cab attelé d’un bon cheval. Il le héla et, d’une voix sourde, jeta une adresse au cocher.

L’homme secoua la tête :

— C’est trop loin pour moi, fit-il.

— Tenez, je vous donne un souverain, dit Dorian.

Et vous en aurez un deuxième, si vous allez vite.

— Parfait, monsieur, répondit l’autre. Vous y serez dans une heure.

Il empocha la pièce d’or, fit tourner bride à son cheval et partit grand train vers la Tamise.