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Le Portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux)/16

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Traduction par Edmond Jaloux; Félix Frapereau.
Société d’édition “Le Livre” (p. 285-298).

image de début de chapitre
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CHAPITRE SEIZIÈME


Une pluie froide commençait à tomber et les réverbères brouillés n’avaient plus, dans la bruine, qu’une lueur blafarde. Autour des cabarets, dont c’était la clôture, hommes et femmes se dispersaient en groupes indistincts. De quelques bars montaient d’ignobles rires. Des ivrognes, dans d’autres, braillaient et vociféraient.

Renversé au fond du cab, le chapeau ramené sur le front, Dorian Gray laissait errer des regards distraits sur les pires laideurs de la grande cité. De temps en temps, il se répétait à lui-même ces mots que lui avait dits lord Henry, le jour de leur première rencontre : « Guérir l’âme par les sens, guérir les sens par l’âme. » Oui, c’était là le grand remède. Il l’avait employé souvent ; cette fois encore il y aurait recours. Il est des fumeries d’opium où l’on peut acheter l’oubli, d’horribles bouges où le souvenir des vieux péchés s’efface dans la frénésie de péchés nouveaux.

Bas dans le ciel, pareille à un crâne jauni, apparaissait la lune. De temps à autre, quelque gros nuage informe tendait vers elle un bras interminable et la masquait. Les becs de gaz se faisaient de plus en plus rares, les rues de plus en plus étroites et sombres. Le cocher se trompa de chemin et dut revenir un demi-mille en arrière. L’eau des flaques éclaboussait le cheval fumant. Les vitres latérales du cab étaient voilées d’une brume grisâtre.

« Guérir l’âme par les sens, guérir les sens par l’âme ! » Comme ces mots carillonnaient à son oreille ! Certes, son âme était malade à mourir. Les sens pouvaient-ils vraiment la guérir ? Le sang innocent avait été versé. Était-il rien qui put expier un tel crime ? Non ; la faute, cette fois, passait tout rachat. Mais à défaut de l’impossible pardon, il restait du moins l’oubli. Coûte que coûte il oublierait, il effacerait ce souvenir, il l’écraserait comme on écrase la vipère qui vient de mordre. Après tout, de quel droit Basil lui avait-il tenu pareil langage ? Qui l’avait chargé de juger ainsi les autres ? Il avait eu des paroles horribles, odieuses, intolérables.

Péniblement le cab avançait, d’un train qui semblait se ralentir à chaque pas. Dorian, ouvrant la trappe, cria au cocher d’aller plus vite. L’horrible désir de l’opium commençait à le tenailler. Sa gorge était en feu ; ses mains fines se tordaient convulsivement. Il frappa le cheval d’un furieux coup de canne. Le cocher se prit à rire et donna du fouet. Dorian rit à son tour, et l’homme se tut.

Quel interminable trajet ! Les rues faisaient penser à la toile noire d’une lente araignée. Cette monotonie devenait accablante, et le brouillard étant venu à s’épaissir, Dorian prit peur.

Ils longèrent des briqueteries désertes. Là, le brouillard moins épais laissait voir d’étranges fours en forme de bouteille et l’éventail orangé de leurs langues de feu. Un chien aboya, comme ils passaient, et tout là-bas, dans la nuit, monta le cri d’une mouette vagabonde. Le cheval, ayant trébuché dans une ornière, fit un écart et prit le galop.

Bientôt ils quittèrent la route argileuse et reprirent leur course bruyante par des rues mal pavées. Les fenêtres, presque toutes, étaient noires ; çà et là pourtant, quelque lampe allumée projetait contre les stores des silhouettes fantastiques. Dorian les observait avec curiosité. Elles se mouvaient comme de monstrueuses marionnettes, gesticulaient comme des êtres vivants. Il se prit à les haïr. Une rage sourde était dans son cœur. Comme ils tournaient au coin d’une rue, une femme les apostropha de l’embrasure d’une porte, et deux hommes coururent après le cab l’espace d’une centaine de yards. Le cocher les chassa à coups de fouet.

On dit que la passion fait tourner la pensée dans un cercle. Et de fait, ce fut un nombre incalculable de fois que Dorian Gray sassa et ressassa, sur ses lèvres nerveusement mordues, les mots subtils qui parlaient des sens et de l’âme, finissant par y trouver l’expression parfaite de son humeur, et justifiant, par l’assentiment de son esprit, des passions qu’un désaveu n’eût d’ailleurs pas empêchées de régner en maîtresses. De cellule en cellule l’idée fixe envahissait son cerveau ; et le désir farouche de vivre, le plus formidable des instincts de l’homme, existait, excitait jusqu’aux dernières fibres de ses nerfs frémissants. La laideur, qui jadis lui avait paru odieuse parce qu’elle accusait trop le réalisme des choses, lui devenait chère maintenant pour cette même raison. La laideur était la seule réalité. Les grossières querelles, les tavernes ignobles, la violence crue de la débauche, la bassesse même des voleurs et des parias étaient plus vivantes, plus riches d’émotions intenses et vraies que les charmantes figures de l’Art et les ombres rêveuses de la Poésie. C’était bien là ce qu’il lui fallait pour atteindre l’oubli. Dans trois jours, il serait délivré.

Soudain, d’une brusque secousse, l’homme arrêta son cheval au bout d’une ruelle sombre. Par-dessus les toits des maisons basses et l’enchevêtrement des cheminées, se dressaient de sombres mâts de navires. Des guirlandes de brume blanche pendaient aux vergues, telles des fantômes de voiles.

— N’est-ce pas tout près d’ici, monsieur ? demanda par la trappe une voix rauque.

Dorian tressaillit et scruta la pénombre :

— Arrêtez-moi là, répondit-il.

Vite il sortit du cab, donna au cocher la seconde pièce promise et, pressant le pas, se dirigea vers le quai. Çà et là, une lanterne brillait à la poupe de quelque gros navire marchand. La lumière tremblait dans l’eau des flaques et s’y brisait en éclats. Une lueur rouge venait d’un steamer en partance qui faisait du charbon. La chaussée visqueuse luisait comme un mackintosh mouillé.

Il prit à gauche et se hâta, jetant parfois un regard en arrière pour voir si personne ne le suivait. Au bout de sept à huit minutes, il atteignit une sordide masure enclavée entre deux maigres usines. À une des fenêtres supérieures brûlait une lampe. Il s’arrêta, frappa d’une façon convenue.

Il entendit bientôt des pas dans le couloir, puis le bruit d’une chaîne qu’on décrochait. La porte s’ouvrit doucement, et il entra, sans dire une parole à l’informe paquet humain qui s’effaçait dans l’ombre pour lui livrer passage. Au fond du corridor pendait un rideau vert tout déchiré, qu’agitait violemment la rafale entrée du dehors avec le visiteur. Il écarta la tenture et pénétra dans une longue pièce basse, qui avait tout l’air d’une ancienne salle de bal d’infime catégorie. Contre les murs, à distances égales, flambaient en sifflant d’aveuglants becs de gaz, dont l’image se reflétait, ternie et déformée, dans autant de glaces, noires de taches de mouches. Derrière les jets de flamme, la tôle ondulée de réflecteurs graisseux arrondissait ses disques miroitants. Le plancher était couvert d’une sciure de bois jaune d’ocre, piétinée par endroits jusqu’à n’être qu’une boue, et maculée de larges cercles de boisson répandue. Des Malais, accroupis près d’un réchaud de braise, jouaient avec des jetons en os, et parlaient en découvrant leurs dents blanches. À l’écart, la tête enfouie dans les bras, un matelot somnolait, vautré sur une table ; et debout devant le comptoir aux peintures criardes qui tenait tout un côté de la pièce, deux créatures hâves se moquaient d’un vieux, en train de brosser ses manches d’un air de profond dégoût. « Il croit que les fourmis rouges lui courent dessus ! » ricana l’une des femmes, comme Dorian passait. L’homme tourna vers elle des yeux d’épouvante et se mit à pleurnicher.

Au fond de la salle, un petit escalier montait à une chambre enténébrée. Comme il en franchissait les trois marches branlantes, Dorian reconnut le lourd parfum de l’opium. Il l’aspira largement et ses narines palpitèrent de plaisir. À son entrée, un jeune homme aux cheveux d’or soyeux, qui, penché sur une lampe, allumait une longue pipe mince, leva les yeux et lui fit un salut hésitant.

— Vous ici, Adrian ? murmura Dorian.

— Où serais-je ailleurs ? répondit-il languissamment. Plus un camarade ne daigne me parler.

— Je croyais que vous aviez quitté l’Angleterre ?

— Non. Darlington ne me fera pas d’ennuis. Mon frère a fini par payer le billet. Georges non plus ne veut plus me voir. Cela m’est égal, ajouta-t-il en soupirant. Tant qu’on a cette drogue, on n’a pas besoin d’amis. Je n’ai eu que trop d’amis, peut-être !

Dorian tressaillit et regarda, à la ronde, sur leurs matelas dépenaillés, tous ces fantoches aux poses invraisemblables. Leurs jambes repliées, leurs bouches bées, leurs yeux dilatés et éteints le fascinaient. Il savait dans quels paradis étranges ces êtres souffraient, et quels mornes enfers leur livraient le secret de voluptés nouvelles. Ils étaient plus heureux que lui dans la prison de sa pensée, aux griffes du souvenir qui, tel un mal horrible, lui rongeait l’âme. Par moments, il croyait voir fixés sur lui les yeux de Basil. Malgré tout, il sentit qu’il ne pourrait demeurer là. La présence d’Adrian Singleton le gênait. Il lui fallait un endroit où personne ne le connût. Il eût voulu sortir de lui-même.

— Je m’en vais à l’autre boîte, dit-il, après un silence.

— Sur le quai ?

— Oui.

— Vous êtes sûr d’y retrouver cette enragée ! On ne veut plus d’elle ici.

Dorian haussa les épaules :

— Je suis écœuré des femmes qui aiment. Celles qui haïssent sont bien plus intéressantes. Puis, la drogue est meilleure là-bas.

— Oh ! sensiblement la même.

— Je la trouve préférable. Venez-vous prendre quelque chose. J’ai soif.

— Je n’ai besoin de rien, murmura le jeune homme.

— Venez tout de même.

Adrian Singleton se leva paresseusement et suivit Dorian au bar. Un demi-caste en turban rapiécé et pardessus minable, les ayant salués d’un hideux sourire, posa devant eux un flacon de brandy et deux verres. D’un air câlin, les deux femmes s’approchèrent et essayèrent de lier conversation. Dorian leur tourna le dos et dit à mi-voix quelques paroles à Singleton. Un sourire, tortueux comme un kriss malais, contracta les traits d’une des femmes.

— Nous sommes bien fier, ce soir ! ricana-t-elle.

— Pour l’amour de Dieu, laissez-moi tranquille ! s’écria Dorian, trépignant de rage. Que voulez-vous ? De l’argent ? En voici. Et ne me parlez plus jamais.

Deux étincelles rouges flamboyèrent un moment dans les yeux brouillés de la malheureuse, puis s’éteignirent, laissant le regard morne et vitreux. Elle hocha la tête et, d’une main rapace, rafla les pièces sur le comptoir. Sa compagne la regardait d’un œil jaloux.

— C’est inutile ! soupira Adrian. Je n’ai pas envie de revenir sur mes pas. À quoi bon ? Je suis très bien ici.

— Si vous avez besoin de quoi que ce soit, écrivez-moi. Voulez-vous ? demanda Dorian, après un court silence.

— Peut-être.

— Alors, bonsoir.

— Bonsoir, répondit le jeune homme, remontant les marches et essuyant d’un mouchoir ses lèvres tirées.

Dorian, la figure douloureuse, se dirigea vers la porte. Déjà il écartait le rideau, quand un atroce ricanement jaillit des lèvres peintes de la femme qui avait ramassé l’argent.

— Tiens, le vendu au diable qui s’en va ! fit-elle d’une voix rauque, entre deux hoquets.

— Maudite femme, ne m’appelez pas ainsi ! protesta-t-il.

Elle fit claquer ses doigts.

— C’est Prince Charmant, hein ? le petit nom qui vous plaît ? hurla-t-elle à ses trousses.

À ces paroles, le matelot qui somnolait se leva d’un bond, promenant autour de lui des regards sauvages. Il entendit se refermer la porte du couloir. Il s’élança, comme sur une piste.

Dorian Gray suivait le quai, pressant le pas sous la petite pluie fine. Sa rencontre avec Adrian Singleton l’avait remué d’étrange façon et il se demandait si, véritablement, il avait causé la ruine de cette jeune existence, comme Basil Hallward avait eu l’infamie de le lui reprocher. Il se mordit les lèvres. Ses yeux, pour quelques secondes, s’emplirent de tristesse. Mais, après tout, de quoi s’inquiétait-il ? Nos jours sont trop courts pour qu’on aille se charger des fautes du prochain. Chacun vit pour soi et acquitte, pour son compte, la rançon de la vie. Quel malheur seulement qu’il faille expier tant de fois l’unique erreur de vivre ! Vraiment, nous avons à payer, à payer encore, à payer toujours. Dans son commerce avec l’homme, le Destin n’arrête jamais ses comptes.

Il y a des moments, nous disent les psychologues, où l’amour du péché, de ce que le monde appelle le péché, s’empare de l’être à tel point que chaque fibre du corps, chaque cellule du cerveau, semble la proie d’inexorables impulsions. Hommes et femmes, alors, perdent tout libre arbitre. Ils se meuvent vers leur but fatal, comme se meuvent des automates. Toute faculté de choisir leur est enlevée. Leur conscience est morte, ou sinon, juste assez vivante pour donner de l’attrait à la rébellion, du charme à la désobéissance. Car tout péché, les théologiens ne se lassent pas de nous le rappeler, est péché de désobéissance. Quand le superbe Esprit du mal, l’Étoile du matin, tomba du ciel, ce fut sous l’étendard de la révolte.

Endurci, tendu vers le mal, l’esprit souillé, l’âme assoiffée de rébellion, Dorian Gray, dans son impatience, hâtait de plus en plus le pas. Il venait de tourner brusquement sous un passage voûté, traverse qu’il empruntait souvent pour se rendre à ce mauvais lieu, quand tout à coup il se sentit saisi par derrière et, avant toute défense possible, acculé au mur, étranglé par une main brutale.

Il lutta désespérément et par un effort suprême rompit l’horrible étreinte des doigts qui l’enserraient. À la même seconde, il perçut la manœuvre d’un revolver, l’éclair d’un canon poli tourné vers son visage et, noyée dans l’ombre, la forme courte et trapue de son assaillant.

— Que me voulez-vous ? demanda-t-il, haletant.

— Paix ! fit l’homme. Pas un mouvement, ou je tire !

— Mais vous êtes fou. Que vous ai-je fait ?

— Vous avez brisé la vie de Sibyl Vane, et Sibyl Vane était ma sœur. Elle s’est tuée. Je le sais. Et c’est vous qui êtes cause de sa mort. J’ai juré, en revanche, que je vous tuerais. Depuis des années je vous cherche. Je n’avais aucun point de repère, aucun indice. Les deux seules personnes qui auraient pu vous décrire étaient mortes. Je ne savais rien de vous, sauf le petit nom d’amitié qu’elle vous donnait. Tout à l’heure, bien par hasard, il a frappé mon oreille. Recommandez votre âme à Dieu, car vous allez mourir.

Dorian Gray défaillait de peur.

— Je ne l’ai jamais connue, balbutia-t-il. Jamais je n’ai entendu parler d’elle. Vous perdez la raison.

— Mieux vaudrait confesser votre faute ; car, aussi vrai que je suis James Vane, vous allez mourir.

Il y eut un moment tragique. Dorian ne savait que dire ni que faire.

— À genoux ! grogna l’homme. Je vous donne une minute, pas plus, pour songer à votre âme. J’embarque ce soir pour l’Inde et je dois, auparavant, m’acquitter de cette besogne. Une minute. Et c’est tout.

Les bras de Dorian fléchirent. La peur le paralysait. Que faire ? Soudainement une lueur d’espoir farouche jaillit dans son cerveau.

— Arrêtez ! cria-t-il. Depuis combien de temps est morte votre sœur ? Vite, dites-moi.

— Depuis dix-huit ans. Mais pourquoi cette question ? Qu’importe le nombre des années ?

— Dix-huit ans ! éclata Dorian Gray d’une voix triomphante et le rire aux lèvres. Dix-huit ans ! Menez-moi sous cette lampe et regardez mon visage.

James Vane hésita d’abord, ne saisissant pas. Puis il prit Dorian Gray et l’entraîna hors de la voûte.

Toute faible et agitée du vent que fût la flamme du réverbère, elle suffit pourtant à montrer au matelot quelle abominable erreur il venait apparemment de commettre. Car cet homme qu’il avait voulu tuer, portait sur le visage toute la fraîcheur de l’adolescence et la pureté sans tache de la prime jeunesse. Il ne lui parut guère compter plus de vingt printemps, à peu de chose près l’âge de sa sœur, lors de leurs derniers adieux, tant d’années en arrière. De toute évidence, ce n’était pas là le meurtrier de Sibyl.

Il lâcha prise et recula :

— Dieu de Dieu ! s’écria-t-il. Et dire que j’allais vous tuer !

Dorian Gray respira avec force. Puis, couvrant l’homme d’un regard sévère :

— Malheureux ! Vous avez failli commettre un horrible crime. Que cela vous serve de leçon ! Ne cherchez plus à vous venger vous-même !

— Pardonnez-moi, monsieur, murmura James Vane. J’ai fait erreur. Un mot saisi au vol dans cette maudite taverne m’a lancé sur une fausse piste.

— Croyez-moi. Rentrez chez vous et déposez cette arme, sinon il vous arrivera malheur, dit Dorian. Et tournant les talons, il descendit lentement la rue.

Pétrifié d’horreur, James Vane restait là, cloué au trottoir. Tout son corps tremblait. Mais bientôt, une ombre noire qui s’était glissée le long du mur ruisselant de pluie, déboucha dans la lumière et s’approcha de lui à pas de loup. Il sentit qu’on lui touchait le bras et se tourna brusquement. C’était une des femmes qui, tout à l’heure, buvaient au bar.

— Que ne l’avez-vous assassiné ? fit-elle d’une voix sifflante, ses traits hâves touchant presque la figure du marin. Quand vous vous êtes élancé de chez Daly, j’ai compris que vous partiez à sa poursuite. Sot que vous êtes ! Il fallait le tuer. Il a de l’argent en masse et il n’y a pas plus méchant.

— Cet homme n’est pas celui que je cherche, répondit-il, et je ne cours pas après une bourse. Je cours après une vie. L’homme à qui j’en veux à mort doit avoir aujourd’hui une quarantaine d’années. Celui-ci est presque un enfant. Dieu merci, son sang n’a pas souillé ma main.

La femme eut un rire amer.

— Presque un enfant ! railla-t-elle. N’empêche, mon bel ami, qu’il y a dix-huit ans, tout près, que le Prince Charmant a fait de moi ce que je suis.

— Vous mentez ! lança James Vane.

Levant la main vers le ciel :

— Je jure, devant Dieu, que c’est la vérité.

— Devant Dieu ?

— Que je tombe muette, si je mens ! C’est le plus méchant homme de tous ceux qui viennent ici. On dit qu’il s’est vendu au diable pour un joli visage. Depuis le jour où je l’ai rencontré, voilà tantôt dix-huit ans, il n’a pas changé, pour ainsi dire. Moi, c’est une autre chanson ! ajouta-t-elle avec un regard mélancolique.

— Jurez-le.

— Je le jure ! firent, comme un écho enroué, les lèvres minces. Mais ne me vendez pas ! J’ai peur de lui. Donnez-moi quelques sous, de quoi payer ma chambre pour la nuit.

Blasphémant de rage, il la planta là pour courir au premier tournant ; mais Dorian Gray avait disparu. Quand il reporta ses regards en arrière, la femme, à son tour, s’était évanouie.