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Le Portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux)/19

La bibliothèque libre.
Traduction par Edmond Jaloux; Félix Frapereau.
Société d’édition “Le Livre” (p. 325-339).

image de début de chapitre
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CHAPITRE DIX-NEUVIÈME


Ne venez pas me raconter que vous voulez être meilleur ! protesta lord Henry, dont les doigts blancs plongeaient dans un bol de cuivre rouge plein d’eau de rose. Vous êtes parfait. Gardez-vous bien de changer.

Dorian Gray hocha la tête.

— Non, Harry. J’ai dans ma vie trop d’horribles méfaits. Je n’en veux plus commettre. J’ai commencé mes bonnes actions, hier.

— Où étiez-vous, hier ?

— À la campagne, Harry, retiré dans une petite auberge.

— Mais, mon cher, fit lord Henry souriant, qui ne serait vertueux à la campagne ? On n’y rencontre aucune tentation. C’est pour cela que les gens qui vivent loin des villes n’ont rien de civilisé. La civilisation n’est point, tant s’en faut, d’accès facile. L’homme n’a que deux moyens d’y atteindre : la haute culture et la corruption. Faute d’avoir l’une ni l’autre à leur portée, les campagnards croupissent.

— Culture et corruption ! répéta Dorian. Les deux m’ont été quelque peu familières. Je trouve épouvantable aujourd’hui qu’il faille les trouver toujours accouplées. Car j’ai un nouvel idéal, Harry. Je vais changer de vie. Je crois avoir un peu changé déjà.

— Vous ne m’avez pas encore dit quelle a été votre bonne action. Je crois même qu’il s’agissait de plusieurs ! rappela lord Henry, cependant qu’il renversait dans son assiette une petite pyramide de fraises cramoisies et grenues, sur lesquelles, d’une cuiller à conque tamisée, il fit neiger du sucre blanc.

— À vous, Harry, je peux la confier, mais à nul autre je ne parlerais de cette histoire. J’ai épargné une jeune fille. Cela paraît fat, mais vous comprenez le sens de mes paroles. Elle était idéalement belle et ressemblait d’étrange façon à Sibyl Vane. Ce fut là, je crois, ce qui m’attira tout d’abord vers elle. Vous vous rappelez bien Sibyl ? Que tout cela semble déjà loin ! Bien sûr, Hetty n’était pas de notre monde. C’était une simple villageoise. Mais, en vérité, je l’aimais. Oui, je l’aimais, sans l’ombre d’un doute. Pendant ce merveilleux mois de mai dont nous venons de jouir, j’allais la voir, deux ou trois fois la semaine, à la campagne. Hier elle vint au-devant de moi, dans un petit verger. Les fleurs de pommier pleuvaient dans ses cheveux et elle riait. Nous devions fuir ensemble, ce matin à l’aurore. Tout à coup, je résolus de laisser là cette fleur, intacte, comme je l’avais trouvée.

— J’imagine qu’une émotion aussi neuve a dû vous faire tressaillir de réel plaisir, Dorian, interrompit lord Henry. Mais laissez-moi achever votre idylle. Vous avez donné de bons conseils à la mignonne et lui avez brisé le cœur. Voilà le début de votre réforme.

— Harry, vous êtes exécrable. Ne me dites pas de ces atrocités. Le cœur d’Hetty n’est pas brisé. Certes, elle a pleuré, et que sais-je encore ! Mais elle n’a pas à rougir de honte. Elle peut vivre, comme Perdita, dans son jardin de menthes et de soucis.

— Et pleurer sur un Florizel sans foi ! ricana lord Henry, se renversant dans son fauteuil. Mon cher Dorian, vous avez vraiment des inspirations d’un enfantillage bien curieux. Vous imaginez-vous que cette jeune fille, désormais, pourra se contenter de quelqu’un de son rang ? Mettons qu’elle épouse un jour quelque rude charretier ou quelque rustre grimaçant : le seul fait de vous avoir connu, de vous avoir aimé, lui fera mépriser son mari et la rendra malheureuse. Du point de vue moral, je ne puis dire que j’admire beaucoup votre grand sacrifice. Même pour un coup d’essai, c’est pauvre. D’ailleurs, qui vous dit que, dans ce moment même, Hetty ne flotte pas dans quelque étang plein de reflets d’étoiles, environnée de gracieux nénuphars, ainsi qu’Ophélie ?

— Vous êtes insupportable, Harry. Vous riez de tout, puis suggérez les plus noires tragédies. Je regrette maintenant de m’être ouvert à vous. Mais vous avez beau dire, je suis sur d’avoir agi comme je le devais. Pauvre Hetty ! Ce matin, passant à cheval près de la ferme, je l’ai vue à sa fenêtre, le visage pâle, comme un brin de jasmin. N’en parlons plus. N’essayez pas de me persuader que la première bonne action que j’aie faite depuis des années, le premier petit effort vers l’abnégation dont il me souvienne, soit une sorte de péché. Je veux être bon. Je veux l’être incessamment. Et maintenant, parlez-moi un peu de vous. Quoi de nouveau en ville ? Il y a je ne sais combien de jours que je ne suis allé au club.

— On y commente toujours la disparition de ce pauvre Basil.

— J’aurais pensé qu’on en était las, depuis le temps ! dit Dorian, se versant du vin, les sourcils légèrement froncés.

— Mais, mon cher, il n’y a guère que six semaines qu’on en parle, et le public britannique n’a pas une vigueur cérébrale à renouveler ses propos plus d’une fois par trimestre. La chance l’a d’ailleurs bien servi ces derniers temps. Mon divorce, pour commencer, puis le suicide d’Alan Campbell. Et maintenant, la mystérieuse disparition d’un artiste. Scotland Yard persiste à reconnaître le pauvre Basil dans l’homme à l’ulster gris qui partit pour Paris, le 9 novembre, au train de minuit ; la police française soutient, de son côté, que Basil n’est certainement pas descendu à Paris. Il y a des chances pour que d’ici quinze jours, nous entendions dire qu’on l’a vu à San Francisco. Car, chose étrange, quelqu’un vient-il à disparaître, on ne manque jamais de le voir à San Francisco. Quelle charmante ville ce doit être, ainsi dotée de toutes les attractions de l’autre monde !

— À votre avis, qu’est-il arrivé à Basil ? demanda Dorian, levant vers la lumière son verre de bourgogne et surpris de pouvoir parler si tranquillement de ce sujet.

— Je n’en ai pas la moindre idée. Si Basil entend se cacher, ce n’est pas mon affaire. S’il est mort, je ne tiens pas à penser à lui. La mort est la seule chose au monde qui me terrifie. Je la hais.

— Pourquoi ? demanda Dorian, d’un ton lassé.

— Parce que, répondit lord Henry, ouvrant un flacon de sels dont il promena le treillis doré sous ses narines, parce que, de nos jours, on peut survivre à tout, sauf à cela. La mort et la vulgarité sont, au xixe siècle, les deux seuls faits qui défient toute explication. Allons prendre le café dans la salle de musique, Dorian. Je voudrais entendre du Chopin. L’homme qui m’a enlevé ma femme le jouait délicieusement. Pauvre Victoria ? Je l’aimais vraiment beaucoup. La maison me paraît plutôt vide sans elle. La vie conjugale n’est, je le sais, qu’une habitude, une mauvaise habitude ! Mais voilà, on ne perd pas sans regret même ses pires habitudes. Qui sait ? Ce sont peut-être celles qu’on regrette le plus. Elles forment une part si essentielle de notre personnalité !

Dorian, sans rien dire, se leva de table, passa dans le salon voisin, se mit au piano, et laissa courir ses doigts sur l’ivoire blanc et noir des touches. Quand le café fut servi, il s’arrêta et, se tournant vers lord Henry :

— Ne vous est-il jamais venu à l’idée, demanda-t-il, que Basil avait pu être assassiné ?

Lord Henry étouffa un bâillement.

— Basil était très populaire et ne portait jamais qu’une montre Waterbury. Pourquoi l’aurait-on assassiné ? Il n’était pas assez intelligent pour avoir des ennemis. Il avait, c’est entendu, un merveilleux talent de peintre. Mais on peut peindre comme Velasquez et n’en être pas moins le plus terne des hommes. Basil était vraiment un peu terne. Il ne m’a intéressé qu’une fois dans sa vie, lorsqu’il me confia, voilà bien des années, qu’il avait pour vous une adoration folle et que vous étiez le motif dominant de son art.

— J’avais la plus grande affection pour Basil, fit Dorian, avec un accent de tristesse. Mais ne dit-on pas qu’il a été tué ?

— Oh ! quelques journaux le prétendent. Mais le fait me paraît bien improbable. Je sais qu’il y a d’horribles coupe-gorge à Paris, mais Basil n’était pas homme à s’y aventurer. Il n’avait aucune curiosité. C’était son grand défaut.

— Que diriez-vous, Harry, si je vous assurais que j’ai assassiné Basil ? lança Dorian. Et ses yeux, fixement, observèrent son ami.

— Je penserais, mon cher, que vous prenez une pose qui ne vous va pas. Tout crime est vulgaire, de même que toute vulgarité est criminelle. Ce n’est pas vous qui commettrez jamais un crime, Dorian. Tant pis si mes paroles blessent votre vanité, mais je vous assure que j’ai raison. Le crime est l’apanage des plus basses classes. Je ne les en blâme pas le moins du monde. J’imagine que le crime est pour elles ce que l’art est pour nous : une manière, tout simplement, de se donner des sensations rares.

— Une manière de se donner des sensations ! Croyez-vous donc qu’un homme qui aurait commis un meurtre, serait capable de le recommencer ? Ne venez pas me dire cela !

— Bah ! déclara lord Henry, dans un éclat de rire, tout devient plaisir, dès qu’on le fait trop souvent. C’est un des secrets les plus importants de la vie. Toutefois, je croirais assez que le meurtre est toujours une sottise. On ne devrait jamais rien faire qu’on ne puisse conter après dîner. Mais laissons là ce pauvre Basil. Je serais ravi de pouvoir lui prêter la belle fin romantique que vous suggérez, mais je n’y arrive pas. J’imagine plutôt qu’il sera tombé dans la Seine du haut d’un omnibus, et que le conducteur aura étouffé le scandale. Oui, c’est ainsi qu’il a du mourir. Je le vois très bien flottant sur le dos dans les eaux mornes et verdâtres, cependant qu’au-dessus de son corps passent les lourds chalands et que de longues herbes s’accrochent à ses cheveux. Si je vous disais que je ne crois pas qu’il eût fait grand’chose de bon désormais. Ces dix dernières années, sa peinture avait bien faibli.

Dorian poussa un long soupir. Lentement, lord Henry s’en fut à l’autre bout de la pièce, gratter la tête d’un curieux perroquet de Java, oiseau de belle taille, plumes grises, crête et queue roses, qui se balançait sur un perchoir de bambou. Au contact des doigts fuselés, il abaissa la blanche pellicule de ses paupières plissées sur le glacis de ses yeux noirs, avec un dodelinement berceur.

— Oui, reprit lord Henry, sortant de sa poche un fin mouchoir et revenant vers Dorian, sa peinture était en pleine décadence. Quelque chose semblait l’avoir quittée. Elle avait perdu son idéal. Du jour où vous cessâtes, vous et lui, d’être de grands amis, il cessa d’être un grand artiste. Quelle a été la raison de votre rupture ? Basil vous ennuyait sans doute ? En ce cas, il ne vous l’aura jamais pardonné. C’est l’habitude des gens assommants. À propos, qu’est donc devenu son merveilleux portrait de vous ? Je ne l’ai jamais revu, ce me semble, depuis son achèvement. Ah ! je me rappelle. Vous m’avez raconté, voilà bien des années, que vous l’aviez envoyé à Selby, et qu’en route il avait été volé ou perdu. Ne l’avez-vous pas retrouvé ? Quel dommage ! Vraiment c’était un pur chef-d’œuvre. Il m’en souvient, j’avais voulu l’acheter. Je m’en féliciterais aujourd’hui. C’était du Basil de la meilleure période. Depuis lors, son œuvre a présenté ce curieux mélange de mauvaise peinture et de bonnes intentions, qui vous fait sacrer aussitôt grand représentant de l’art britannique. Avez-vous essayé de le retrouver par annonces ? Vous devriez bien.

— Je ne sais plus, dit Dorian. J’ai dû le faire. Mais la vérité est qu’il ne m’a jamais plu beaucoup. Je regrette d’avoir posé pour ce portrait. Le seul souvenir m’en est odieux. Pourquoi m’en reparlez-vous ? Sa vue me rappelait chaque fois ces vers étranges d’une tragédie, d’Hamlet, je crois ; vous savez :

Like the painting of a sorrow
A face without a heart[1].

Oui, c’était tout à fait cela.

Lord Henry se mit à rire :

— À l’homme qui veut faire de la vie un art, le cerveau tient lieu de cœur, observa-t-il, en se laissant tomber sur un fauteuil.

Au piano, Dorian Gray secoua la tête et préluda doucement.

— « …Like the painting of a sorrow, répétait-il, a face without a heart. »

L’autre, renversé dans son fauteuil, les yeux mi-clos, le regardait.

— À propos, Dorian, fit-il après un silence, que sert à l’homme de gagner l’univers, s’il vient — quelle était donc la fin ? — s’il vient à perdre son âme ?

La musique grinça, Dorian bondit et regardant, effaré, son ami :

— Pourquoi me demandez-vous cela, Harry, fit-il.

— Mon cher ami, dit lord Henry, levant les sourcils de surprise, je vous le demande, parce que j’ai pensé que vous pourriez peut-être me fournir une réponse. Voilà tout. Dimanche dernier, je traversais le Parc. Près de Marble Arch un petit cercle de gens assez râpés écoutaient, debout, quelque vulgaire prêcheur en plein air. Je l’entendis, comme je passais, qui hurlait cette question à son auditoire. Elle me frappa comme assez dramatique. Londres fourmille ainsi de scènes pittoresques. Un dimanche pluvieux, un bizarre chrétien en mackintosh, un groupe de visages étiolés et blafards sous un toit disjoint de parapluies ruisselants, une merveilleuse phrase lancée, stridente, jusqu’au ciel, par des lèvres hystériques : en vérité, c’était parfait dans son genre, tout à fait suggestif. J’ai failli dire au prophète que l’art a une âme, mais que l’homme n’en a point. Il ne m’aurait pas compris, j’en ai peur.

— Ne vous moquez pas, Harry. L’âme est une terrible réalité. On peut l’acheter, la vendre, l’échanger. On peut l’empoisonner ou la rendre parfaite. Il y a une âme en chacun de nous. Je le sais.

— En êtes-vous tout à fait sûr, Dorian ?

— Oui, tout à fait.

— Oh ! alors, ce doit être une illusion. Les choses dont on se croit tout à fait sûr, ne sont jamais vraies. Telle est la fatalité de la foi et la leçon de la poésie. Mais que vous voilà donc sérieux ! Non, laissez là cette gravité ! Que nous importent, à vous et à moi, les superstitions de notre époque ? N’avons-nous pas cessé de croire à l’âme ? Jouez-moi un Nocturne, Dorian, et, tout en jouant, contez-moi tout bas comment vous avez su garder votre jeunesse. Vous devez avoir un secret. Je n’ai que dix ans de plus que vous, et je suis ridé, ravagé, jauni. Vraiment, Dorian, vous êtes étonnant. Jamais votre mine ne fut plus charmante que ce soir. Vous me rappelez le premier jour où je vous vis. Vous étiez un peu impudent, très timide, absolument extraordinaire. Vous avez changé naturellement, mais pas d’apparence. Vous devriez bien me dire votre secret. Pour retrouver la jeunesse, je ferais tout au monde, hormis prendre de l’exercice, me lever de bonne heure et devenir respectable. La jeunesse ! Il n’est rien de tel. On la dit ignorante. Quelle absurdité ! Les gens beaucoup plus jeunes que moi sont les seuls dont j’écoute les opinions avec quelque respect. Il me semble qu’ils m’ont dépassé. La vie leur a révélé ses plus récentes merveilles. Quant aux vieillards, je les contredis toujours. C’est chez moi un principe. Si vous leur demandez ce qu’ils pensent d’un événement arrivé la veille, ils vous exhibent solennellement des opinions qui avaient cours en 1820, du temps que les hommes portaient des bas, croyaient à tout et ne savaient rien… Quel admirable morceau vous jouez là ! Je me demande si Chopin ne l’aurait pas écrit à Majorque, tandis que la mer enveloppait la villa de ses gémissements et que l’écume salée venait se briser contre les vitres. C’est d’un romantisme merveilleux. Quelle bénédiction qu’il nous reste un art qui ne soit pas d’imitation ! Ne vous arrêtez pas. J’ai besoin de musique, ce soir. Je me figure que vous êtes le jeune Apollon, et moi Marsyas qui écoute. Moi aussi, Dorian, j’ai mes chagrins secrets, insoupçonnés même de vous. Le dramatique de la vieillesse, ce n’est pas qu’on se fait vieux, c’est qu’on reste jeune. Mon ingénuité me confond parfois. Ah ! Dorian, que vous êtes heureux ! Quel enchantement a été votre vie ! Vous avez, à longs traits, vidé toutes les coupes. Vous avez écrasé contre votre palais les raisins de la vigne. Rien ne vous est demeuré caché ! Et tout a glissé sur vous comme les sons d’une musique. Vous n’avez pas la moindre flétrissure. Vous êtes le même, toujours.

— Je ne suis pas le même, Harry.

— Si, vous êtes le même. Je ne sais ce que sera le reste de votre vie. Gardez-vous de la gâter par de vains renoncements. Vous êtes, à l’heure actuelle, un être parfait. N’allez pas vous mutiler ! Jusqu’ici vous n’avez pas une faille. Pourquoi branler la tête ? Vous savez bien que vous êtes tel que je dis. Et pourtant, Dorian, ne vous y trompez pas. Ce n’est ni la volonté, ni le désir, qui gouverne notre vie. La vie est une question de nerfs, de fibres, de cellules lentement formées où la pensée se cache, où la passion blottit ses rêves. En vain pensez-vous les braver et vous croyez-vous fort. Telle tonalité dans une chambre ou dans un ciel matinal, tel parfum autrefois bien cher et qui nous rapporte de subtils souvenirs, tel vers d’un poème oublié qu’on vient à relire, telle phrase d’un morceau de musique qu’on ne jouait plus depuis longtemps : sachez-le bien, Dorian, ce sont des impressions de ce genre qui décident de notre vie. Browning a écrit là-dessus quelque part. Mais nos propres sens suffisent bien à nous le faire imaginer. Il y a des moments où une odeur de lilas blanc qui flotte dans l’air me force à revivre le mois le plus étrange de ma vie. Que ne puis-je changer d’existence avec vous, Dorian ! Le monde a dit bien du mal de nous deux, mais il n’a cessé de vous adorer. Il vous adore encore. Vous incarnez le type d’homme que cherche notre époque et qu’elle a peur d’avoir trouvé. Je suis ravi que vous n’ayez jamais rien fait, jamais sculpté une statue, jamais peint un tableau, jamais produit quoi que ce soit en dehors de vous-même. La vie a été votre seul art. Vous vous êtes mis vous-même en musique. Vos jours ont été vos sonnets.

Dorian quitta le piano et, se passant la main dans les cheveux :

— Oui, murmura-t-il, ma vie a été exquise, mais je ne veux plus mener la même vie, Harry. Et vous avez tort de me débiter ces extravagances. Vous ne savez pas tout de ma vie. Si vous saviez tout, vous-même vous vous détourneriez de moi. Vous riez ? Non, ne riez pas.

— Pourquoi vous être arrêté de jouer, Dorian ? Remettez-vous au piano et recommencez pour moi ce Nocturne. Voyez cette large lune, aux tons de miel, suspendue dans le ciel ombreux. Elle attend que vous la charmiez ; si vous jouez, elle va descendre plus proche de la terre. Vous ne voulez pas ? Eh ! bien, allons au club. Cette soirée a été délicieuse. Achevons-la délicieusement. Je sais quelqu’un, au White, qui grille d’envie de vous connaître : le jeune lord Poole, le fils aîné de Bournemouth. Il s’applique déjà à copier vos cravates et voudrait vous être présenté. Il est tout à fait charmant. Il vous rappelle un peu.

— J’espère que non, dit Dorian, le regard attristé. Mais je me sens fatigué ce soir, Harry. Je n’irai pas au club. Il est presque onze heures et je veux me coucher tôt.

— Restez encore. Vous n’avez jamais joué aussi bien que ce soir. Il y avait dans votre jeu je ne sais quoi d’extraordinaire, plus d’expression que vous n’en aviez mis jamais.

— C’est l’effet de mes bonnes résolutions, répondit-il, souriant. J’ai déjà un peu changé.

— Vous ne sauriez changer à mon égard, Dorian, fit lord Henry. Vous et moi, nous serons toujours amis.

— Pourtant, vous m’avez empoisonné jadis avec un livre. Je ne devrais pas vous le pardonner. Harry, promettez-moi de ne plus jamais prêter ce livre à personne. Il est malfaisant.

— Mon cher, vous vous mettez pour tout de bon à faire de la morale. Vous ne tarderez pas à vous en aller, à la façon des convertis et des revivalistes, prêchant contre tous les péchés dont vous êtes rassasié. Vous êtes trop exquis pour un tel rôle, Dorian. D’ailleurs ce serait peine perdue. Vous et moi, nous sommes ce que nous sommes, et nous serons ce que nous avons à être. Mais qu’on soit empoisonné par un livre, non, cela ne s’est jamais vu. L’art n’a aucune influence sur l’action. Il annihile le désir d’agir. Il est superbement stérile. Les livres que le monde appelle immoraux sont ceux qui lui montrent sa propre ignominie. Voilà tout. Mais nous n’allons pas entamer une discussion littéraire. Revenez me voir demain. Je dois monter à cheval à onze heures. Nous pourrions aller ensemble. Je vous ferais déjeuner ensuite avec lady Branksome. C’est une femme charmante. Elle serait heureuse d’avoir votre avis sur des tapisseries qu’elle veut acheter. Ne manquez pas de venir. Et si nous allions plutôt déjeuner chez notre petite duchesse ? Elle se plaint de ne plus jamais vous voir. Seriez-vous fatigué de Gladys ? Je m’y attendais. Elle est exaspérante avec son docte langage. En tout cas, soyez ici à onze heures.

— Je me demande si je dois venir, Harry.

— Certainement. Le Parc est adorable en ce moment. Je crois bien que les lilas n’ont jamais été si beaux, depuis l’année où je vous ai connu.

— Très bien. Je serai ici à onze heures, dit Dorian. Bonne nuit, Harry.

Arrivé à la porte, il hésita un instant, comme s’il avait eu quelque chose de plus à dire. Puis il soupira, et sortit.


  1. « …On dirait la peinture d’un chagrin,
    » Un visage sans cœur. »