Le Prince (anonyme)

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Le Prince
Récit d'aventure maritime célèbre. 1846


Relation du naufrage et incendie du vaisseau français « Le Prince » de la compagnie des Indes, allant du port de Lorient à Pondichéry en 1752.


Le vaisseau « Le Prince », de la compagnie française des Indes, commandé par M. Morin et destiné pour Pondichéry, appareilla le 19 février 1752 de la rade du port de Lorient, pour se rendre au lieu de sa destination. A peine eut-il doublé l'île Saint-Michel, que, par les changements de vents, il se trouva dans l'impossibilité de doubler le banc du Turc. Les efforts les plus extraordinaires, soutenus des plus grandes précautions, ne l'empêchèrent pas de toucher sur ce banc de l'avant à l'arrière. La bouche des canons était plongée dans l'eau, dit M. de La Fond, un des lieutenants du navire. Nous annonçâmes notre malheur par des signaux de détresse. Mr Godeheu, commandant du port de Lorient, se transporta à bord pour animer l'équipage par sa présence et par ses ordres; on mit en sûreté, dans de petits bâtiments, toutes les caisses et marchandises les plus précieuses; on soulagea les deux côtés du navire; les travaux les plus pénibles nous occupèrent toute la nuit. Enfin la marée du matin nous releva, et nous donna la facilité d'aller occuper un des postes de la rade de Port Louis. Nous avions des voies d'eau, qu' heureusement nos pompes franchissaient. Dans ce poste, nous déchargeâmes le vaisseau de la moitié de sa cargaison, et, huit jours après nous rentrâmes dans le port de Lorient, où on le déchargea entièrement. On le caréna encore, et on lui donna un nouveau doublage. Tant de précautions promettaient un heureux voyage; mais il s'en fallait beaucoup que ce vaisseau fût destiné à nous le procurer.

Le 10 juin 1752, un vent favorable nous éloigna du port; mais, après une heureuse navigation qui nous promettait l'accomplissement de tous nos vœux, nous éprouvâmes le plus affreux désastre. Le 26 juillet, le vent soufflait bon frais, au moment qu'on observait le point du midi, à l'entrée d'un quart que je devais commander, un homme annonça que la fumée sortait imperceptiblement du panneau de la grande écoutille. A cette nouvelle, le premier lieutenant, chargé des clefs de la cale, en fit ouvrir toutes les écoutilles, pour découvrir la cause d'un accident dont les plus légers soupçons font toujours trembler les plus intrépides. Le capitaine, qui était à table dans la grande chambre, se présenta sur le gaillard, et donna ses ordres pour étouffer le feu; je les avais déjà prévenus en faisant tremper dans la mer quelques voiles pour en couvrir les écoutilles, et par ce moyen empêcher l'air d'entrer dans la cale; j'avais même proposé, pour plus grande sûreté, de faire entrer l'eau dans l'entre-pont la hauteur d'un pied. Mais l'air, qui avait déjà un libre passage par l'ouverture des écoutilles, occasionnait une très-épaisse fumée qui sortait avec abondance, et le feu s'anima de plus en plus. Le capitaine fit armer soixante à quatre-vingt soldats pour contenir l'équipage et éviter la confusion. Tout le monde était occupé à jeter de l'eau; on fit usage des seaux et de toutes les pompes, l'eau même des jarres fut répandue. Cependant la rapidité de l'incendie rendait toutes ces précautions inutiles et augmentait la consternation.

Le capitaine avait déjà fait mettre à la mer la yole, uniquement parce qu'elle embarrassait; quatre hommes, dont le bosseman était du nombre, s'en emparèrent. Ils n'avaient pas d'avirons, ils hélèrent pour en avoir, et trois matelots, se jetant à la mer, conduisirent des avirons à bord de ce petit canot. On voulait faire revenir ces heureux fugitifs; ils crièrent qu'ils n'avaient pas de gouvernail, qu'il fallait leur jeter une amarre; mais, s'apercevant que le progrès de l'incendie ne leur laissait d'autre ressources que l'éloignement, ils nagèrent pour éviter une mort certaine, et le vaisseau, qui avait un peu d'air, les dépassa. On travaillait encore à bord; l'impossibilité de se sauver semblait augmenter le courage. Le maître d'équipage ne craignit pas de descendre dans la cale, mais la trop grande chaleur le força de remonter au plus vite ; il aurait même été brûlé si l'on n'eût jeté sur lui une grande quantité d'eau. Incontinent après on vit sortir les flammes avec impétuosité du grand panneau. Le capitaine ordonna alors de mettre les bateaux à la mer; mais la crainte avait tellement épuisé les forces des plus intrépides, qu'ils ne pesaient que très-faiblement sur les palans. Le canot était cependant à une certaine élévation, on allait le lancer à la mer; mais, pour comble de malheur, le feu, dont l'activité redoublait à chaque moment, monta le long du grand mât avec tant de rapidité et de violence, qu'il brûla les cordes des palans; le canot tombant alors sur les canons tribord (la droite), versa sur le côté, et l'on perdit tout espoir de le relever. Nous vîmes, en cet instant, que nous ne devions plus mettre nos espérance entre les mains des hommes, mais dans la miséricorde de Dieu. L'accablement s'empara des esprits, la consternation devint générale, on n'entendit plus que des gémissements; les animaux mêmes poussaient des cris effroyables. Tout le monde commença alors à élever son cœur et ses mains vers le ciel, et , dans la certitude d'une mort prochaine, chacun n'était plus occupé que de l'affreuse alternative entre les éléments prêts à nous dévorer. l'aumônier, qui était sur le gaillard de l'arrière, donna l'absolution générale, et passa dans la galerie pour en accorder le bienfait aux malheureux qui s'étaient déjà précipités dans les flots. Quel horrible spectacle ! Chacun n'est occupé qu'à jeter à la mer tout ce qui peut lui procurer un instant de vie; cage, vergues, planches, tout ce qui se présente sous la main égarée par le désespoir est saisi, arraché. La confusion est extrême; les uns semblaient aller au-devant de la mort en se jetant à la mer, les autres gagnaient à la nage les premiers débris du vaisseau; les haubans, les vergues, les cordes le long du bord, tout était rempli de malheureux qui y étaient suspendus et comme hésitants entre deux extrémités également terribles et pressantes. Toujours incertain du sort que la Providence me destinait, je vis un père arracher des flammes son fils, l'embrasser, le jeter à la mer, le suivre, le saisir et mourir avec lui. J'avais fait mettre la barre à tribord, le vaisseau arriva, et cette manœuvre nous conserva quelques temps de ce côté, pendant que l'incendie ravageait le côté de bâbord, de l'avant à l'arrière. J'avais été si occupé jusque alors, que je ne pensais encore qu'à la conservation du vaisseau; les horreurs d'un double genre de mort se présentèrent à moi dans ce moment, mais le ciel voulut bien me conserver toute ma fermeté. Je jette les yeux de tous côtés, je me vois seul sur le pont. Les vergues et les mâts étaient chargés d'hommes qui luttaient contre les flots autour du vaisseau, et dont plusieurs étaient emportés à chaque instant par des boulets que la flamme faisait sortir des canons, troisième genre de mort qui augmentait encore l'horreur dont nous étions environnés. Le cœur serré d'angoisse, je détourne mes regards vers la mer. Un moment après, j'entre dans la galerie du côté de tribord; je vois la flamme sortir avec un bruit épouvantable par les fenêtres de la grande chambre et de celle du conseil. Le feu m'approchait et allait me dévorer; ma présence était alors inutile pour la conservation du vaisseau et le soulagement de mes frères. Dans cette fâcheuse situation, je crus devoir prolonger les dernières heures de ma vie, pour les donner à Dieu. Je me décharge de mes habits, je veux me laisser rouler le long d'une vergue dont un bout touchait à la mer; mais elle était si chargée de malheureux que la crainte de se noyer y retenait encore, que je roulais par-dessus eux, et je tombai dans la mer, en me recommandant à la miséricorde du ciel. Un soldat vigoureux, qui se noyait, me saisit dans cette extrémité; je fais les derniers efforts pour m'en débarrasser, mais inutilement. Je me laisse couler au-dessous de l'eau, il ne me quitte pas pour cela; je replonge une seconde fois, mais il me tient toujours ferme; il ne peut pas même penser que ma mort hâte la sienne, plutôt que de lui être utile. Enfin, après un temps considérable de combat, ses forces étant épuisées par la quantité d'eau qu'il avalait, et voyant que je me replongeais pour la troisième fois, il crut que j'allais l'entraîner au fond de la mer, il me laissa la liberté; pour ne plus lui donner prise, je m'élevais au-dessus de l'eau à quelques distance de lui.

Cette première aventure m'inspira plus de précautions dans ma route; j'évitais même les cadavres; le nombre en était déjà si grand, que, pour me donner un libre passage, j'étais obligé de mes éloigner d'une main, en me soutenant de l'autre. Mes forces commençant à diminuer, ne m'annonçaient que trop que j'avais besoin d'une station; une vergue s'offrit à mes yeux, elle était toute chargée de monde, et je n'osais y prendre place sans en demander la permission, que ces infortunés m'accordèrent volontiers. Les uns étaient tout nus, et les autres en chemise; ils avaient encore la bonté de plaindre mon sort, et leur malheur mettait ma sensibilité à la plus rude épreuve.

Le grand mât brûlé par le pied, et tombant à la mer, donna par sa chute la mort aux uns, et aux autres une faible ressource; je vis ce mât, chargé de monde, abandonné au gré des flots. Dans le moment j'aperçus deux matelots sur une cage à poule; je leur criai: « mes enfants, les portières à la main, nagez jusqu'à moi. » ces portières sont des planches de sapin. Ils m'approchèrent accompagnés de quelques autres; je saisis cette cage, et tous, une portière à la main, qui nous servait d'aviron, nous allâmes nous joindre à ceux qui s'étaient emparés du grand mât. J'y rencontrai heureusement l'aumônier, qui me donna l'absolution. Nous étions près de quatre-vingts hommes, tous menacés d'être emportés par les boulets que la flamme chassait des canons. Hélas ! Notre capitaine, M. Morin, qui ne quitta point le vaisseau, fut sans doute enseveli sous ses ruines; je vis aussi sur le mât deux jeunes demoiselles dont la piété m'édifia: il y avait six femmes sur le vaisseau, les quatre autres étaient déjà noyées ou brûlées. Notre cher aumônier, dans cette affreuse situation, touchait les cœurs les plus insensibles par ses pieux discours et ses exemples de patience et de résignation. L'ayant vu tourner sur le mât et tomber à la mer, comme j'étais derrière lui, je le relevai. Laissez-moi aller, me dit-il, je suis rempli d'eau, et je ne ferais que prolonger mes souffrances. Non mon frère, lui dis-je, nous mourrons ensemble quand les forces m'abandonneront. Dans cette sainte compagnie, j'étais sans crainte, résigné à la mort; j'y restai trois heures, et je vis une des deux demoiselles tomber de lassitude et se noyer: elle était trop éloignée de moi pour que je pusse la soutenir.

Comme j'y pensais le moins, j'aperçus la yole assez proche de nous; il était alors cinq heures du soir. Je criai aux rameurs que j'étais leur lieutenant, et leur demandai la permission de partager avec eux notre infortune. Ils m'accordèrent la liberté d'entrer dans leur canot, à la seule condition d'aller moi-même les joindre à la nage; il était de leur intérêt d'avoir un conducteur pour découvrir la terre. Je rassemblai toutes mes forces, et je fus assez heureux pour y parvenir à la nage. Peu après j'aperçus le pilote et le maître, que je venais de laisser sur le grand mât, tous deux suivre mon exemple; ils vinrent à la nage vers la yole, et nous les reçûmes. Cet heureux canot fût l'arche qui sauva les dix personnes qui échappèrent seules de près de trois cents.

Cependant les flammes dévoraient toujours notre vaisseau, et nous n'en étions éloignés que d'une demi-lieue; notre trop grande proximité pouvant nous être funeste, nous nageâmes un peu au vent. Peu de temps après, le feu s'étant communiqué à nos poudres de cargaison, je ne saurais exprimer avec quel fracas notre malheureux navire sauta en l'air. Un nuage des plus épais nous déroba la lumière du soleil; dans cette affreuse obscurité, nous n'aperçûmes que de grosses pièces de bois en feu, lancées au milieu des airs, et dont la chute menaçait d'écraser d'infortunés qui luttaient encore contre les dernières atteintes de la mort. Nous n'étions pas nous-mêmes à l'abri des plus grandes frayeurs; un de ces débris pouvait nous atteindre et engloutir notre frêle nacelle. Grâce au Ciel, ma fermeté ne m'abandonna pas: je proposais d'aller vers ces débris pour tâcher de trouver quelques vivres et autres choses nécessaires. Nous avions besoin de tout, et nous étions exposés à mourir de faim, mort plus lente et plus cruelle que celle de nos frères. La nuit approchait; Dieu, qui voulait notre conservation, nous fit trouver une barrique d'eau-de-vie, environ quinze livres de lard salé, une pièce écarlate et quelques cordes. La nuit nous surprit, et nous ne pouvions pas perdre le temps à attendre le jour, sans nous exposer cent fois à périr parmi des débris, dont nous n'avions pu encore nous dégager. Nous nous éloignâmes donc le plus promptement qu'il nous fut possible, pour nous occuper de l'armement de notre nouveau bâtiment. Un aviron nous tint lieu de mât; une gaffe, de vergue; notre pièce d'écarlate nous fournit une voile. Il ne s'agissait plus que de diriger la route; nous n'avions ni carte ni instrument de marine, et nous étions à près de deux cents lieues de terre. Nous nous abandonnâmes à la miséricorde divine, dont nous implorâmes l'assistance par de ferventes prières.

Nous voguâmes huit jours et huit nuits sans apercevoir la terre, exposés tout nus aux rayons brûlants du soleil et au froid piquant de la nuit. Le sixième jour, une petite pluie nous fit espérer un peu de soulagement à la soif qui nous dévorait; nous tâchions de recueillir avec la bouche et les mains le peu d'eau qui tombait. Nous léchions notre voile d'écarlate; mais cette étoffe, déjà imbibée d'eau de mer, en communiquait l'amertume à la pluie qu'elle recevait. D'un autre côté, si la pluie avait été plus forte, elle aurait pu faire tomber le vent qui nous poussait, et le calme nous aurait à la fin fait périr. Pour fixer les incertitudes de notre route nous consultions chaque jour le lever et le coucher du soleil et de la lune. Un très-petit morceau de lard salé nous fournissait un repas pour vingt-quatre heures; encore fûmes-nous obligés de l'abandonner au quatrième jour, parce qu'il nous occasionna un crachement de sang. Un coup d'eau-de-vie, de temps en temps, faisait notre boisson; mais cette liqueur nous brûlait l'estomac sans l'humecter.

Je passais la huitième nuit au gouvernail, j'en tins la barre pendant plus de dix heures, en demandant souvent qu'on me relevât; j'y succombais, mes malheureux compagnons étaient dans le même état d'épuisement, et le désespoir commençait à s'emparer de nous. Enfin, presque anéantis de fatigue, de misère, de faim et de soif, nous découvrîmes la terre aux premiers rayons du soleil, le mercredi 3 août 1752. il faudrait avoir éprouvé nos malheurs pour s'imaginer la révolution que la joie fit en nous. A deux heures après midi, nous abordâmes la côte du Brésil, et nous entrâmes dans la baie de Tesson; une lieue plus loin, nous étions brisés à la côte de fer. Notre premier soin, en mettant pied à terre, fut de remercier le Ciel de la faveur qu'il nous accordait; nous nous précipitions sur cette plage tant désirée, et, dans le transport de joie, chacun de nous s'y roulait sur le sable. Notre aspect était horrible, nos figures ne conservaient encore quelque chose d'humain que pour annoncer plus sensiblement nos malheurs. Les uns étaient tout nus, les autres n'avaient que des chemises pourries et en lambeaux; j'avais pris une ceinture d'écarlate pour paraître à la tête de mes compagnons.

Nous fûmes reçus par tous les Portugais qui nous virent, avec les sentiments de la plus touchante humanité. Arrivés à Paraïbo, le gouverneur de cette place nous accueillit comme des frères échappés aux plus grands périls. Nous voulions nous rendre promptement à Fernambouc, pour profiter de l'occasion d'une flotte portugaise qui devais incessamment faire voile pour l'Europe. Après quatre jours de marche, moi sur un cheval qu'on m'avait prêté, à cause que j'avais les pieds déchirés, nous entrâmes dans la ville de Fernambouc. Le général de la flotte, don Juan d'Acosta de Brito, nous combla de politesses et de bontés. Me voyant nu, il me donna un habillement complet. Le général de terre, don Joseph Corréa, ne déploya pas moins d'humanité à notre égard. Il me fit l'honneur de m'admettre à sa table, me fit faire aussi un habit complet, et me donna une épée. Quatre jours après il m'honora d'une visite, et répandit ses libéralités sur mon équipage, auquel il fit présent de dix pièces d'or, que je fis distribuer proportionnellement au rang de chacun.

Pendant cinquante jours que nous demeurâmes dans cette ville, don Juan d'Acosta de Brito ne cessa de me combler d'honnêtetés et de nouvelles faveurs. Il me donna sa maison, sa table. Sa générosité s'étendait sur tous mes compagnons d'infortune; il la porta jusqu'à les faire mettre en remplacement sur les vaisseaux de sa flotte, pour leur procurer des appointements.

Nous partîmes enfin le 5 octobre, et nous arrivâmes à Lisbonne le 17 décembre. M du Vernay, consul de France, à qui je fus présenté, me procura un petit bâtiment de Morlaix, sur lequel nous montâmes, le maître d'équipage et moi ; mes autres compagnons furent distribués sur d'autres bâtiments.

Je me rendis à Lorient le 10 février 1753, accablé de misère, dénué de tout ce que je possédais au monde, après vingt-huit ans de service ; joignez à cela un sang altéré par les maux que je venais d'essuyer.