Le Prodigue de Londres/Traduction Hugo, 1867

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Traduction par François-Victor Hugo.
Pagnerre (3p. 209-304).

LE

PRODIGUE

DE

LONDRES


PERSONNAGES :
LE PÈRE FLOWERDALE, marchand de Venise.
MATHIEU FLOWERDALE, son fils.
L’ONCLE FLOWERDALE, frère du marchand.
SIR LANCELOT SPURCOCK, de Lewsome (comté de Kent).
SIR ARTHUR GREENSHOOD, officier, amoureux de Luce.
MAÎTRE OLIVIER, riche drapier du Devonshire, autre amoureux de Luce.
GIROUETTE, ami de sir Lancelot.
MONSIEUR CIVETTE, amoureux de Francis.
ASPHODÈLE,
ARTICHAUD,
pages de sir Lancelot.
DICK,
RALPH,
deux fripons.
RUFFIAN, domestique de mistress Abricot.
un shériff et des gardes.
un bourgeois et sa femme.
garçons de taverne, gens de service, etc.
LUCE,
FRANCIS,
DÉLIA
filles de sir Lancelot.
La scène est à Londres et dans les environs.

SCÈNE I

[Londres. Chez l’oncle Flowerdale.]
Entrent le père flowerdale et l’oncle flowerdale.

LE PÈRE FLOWERDALE.

Frère, j’arrive de Venise, sous ce déguisement, pour connaître la vie de mon fils. Comment s’est-il comporté depuis mon départ, depuis que je l’ai confié à votre patronage et à vos soins ?


L’ONCLE FLOWERDALE.

Ma foi, mon frère, c’est un récit douloureux pour vous, que je rougis presque de faire.


LE PÈRE FLOWERDALE.

Qu’est-ce à dire, frère ? ses dépenses excèdent-elles la pension que je lui ai faite ?


L’ONCLE FLOWERDALE.

Comment ! si elles l’excèdent ! De beaucoup. Votre subvention n’est rien pour lui ; il l’a toute dépensée, et il a emprunté depuis lors. Il a eu recours aux protestations les plus solennelles, il a invoqué les liens de la famille pour n’extorquer de l’argent. Il m’a adjuré, de par l’affection que je portais à son père, de par la fortune qui doit lui échoir un jour, de subvenir à ses besoins. Sur ces instances, j’ai accepté sa signature et la signature de ses amis. Je sais que c’est votre bien qu’il dépense, et je suis désolé de voir l’extravagance effrénée qui s’est emparée de lui.


LE PÈRE FLOWERDALE.

Frère, quelle est sa manière de vivre ? Quelle est la nature de ses fautes ? Si elles ne sentent pas tout-à-fait la damnation, sa jeunesse peut encore excuser son inconduite. J’ai moi-même mené une existence désordonnée jusqu’à trente ans, voire jusqu’à quarante. Eh bien, vous voyez ce que je suis… En effet, dès qu’une fois les vices ont été considérés avec les yeux de la sagesse et dûment pesés dans la balance de la raison, le passé des coupables leur semble si abominable que leur cœur, ce maître de leur personne, s’enterre pour faire place à un être nouveau. Ainsi régénérés, combien ceux qui, dans leur jeunesse, ont pratiqué tous les vices et les ont dépouillés, sont supérieurs à ceux qui, ayant peu connu le mal dans leur jeunesse, s’y précipitent dans leur âge mûr ! — Croyez-moi, frère, ceux qui meurent les plus vertueux ont été souvent les plus vicieux dans leurs jeunes années, et nul ne connaît mieux le danger du feu que celui qui y est tombé… Mais, dites-moi, quel est son genre de vie ? Écoutons les détails.


L’ONCLE FLOWERDALE.

Eh bien, je vais vous le dire, frère ; il ne fait que jurer et que violer ses serments, ce qui est fort mal.


LE PÈRE FLOWERDALE.

Je conviens, en effet, qu’il est fort mal de jurer, mais il y a moins de mal à ne pas tenir des serments ainsi faits ; car qui voudrait s’obstiner à une mauvaise chose ? Sur ma parole, je considère ceci plutôt comme une vertu que comme un vice. Allons, poursuivez, je vous prie.


L’ONCLE FLOWERDALE.

C’est un tapageur fieffé, et il s’attire souvent de mauvais coups.


LE PÈRE FLOWERDALE.

Sur ma parole, ce n’est pas là non plus un grand malheur ; car, s’il fait du tapage et s’il est battu pour ça, il ne peut que s’amender. Quoi de plus efficace qu’une correction pour ramener à la vertu un homme ou un enfant ?… Quel autre défaut le domine ?


L’ONCLE FLOWERDALE.

C’est un grand buveur, et qui va même jusqu’à s’oublier lui-même.


LE PÈRE FLOWERDALE.

À merveille ! le vice est bon à oublier. Qu’il boive toujours, pourvu qu’il n’avale pas les églises… Si tel est son pire défaut, je suis plutôt tenté de m’en réjouir. A-t-il d’autres travers ?


L’ONCLE FLOWERDALE.

Frère, c’est un garçon qui emprunte de tous côtés.


LE PÈRE FLOWERDALE.

Eh ! vous le voyez, la mer fait de même ; elle emprunte aux plus petits cours d’eau du monde pour s’enrichir.


L’ONCLE FLOWERDALE.

Oui, mais la mer rend ce qu’elle emprunte, et c’est ce que ne fait jamais votre fils.


LE PÈRE FLOWERDALE.

La mer ne rendrait rien non plus, si elle était à sec comme mon fils.


L’ONCLE FLOWERDALE.

Ainsi, mon frère, je vois que vous approuveriez ces vices de votre fils, plutôt que de les condamner.


LE PÈRE FLOWEBDALE.

Non, ne vous méprenez pas sur ma pensée, mon frère. Si je pallie pour le moment, comme des choses sans importance, des vices qui ne sont encore qu’en germe, je n’en serais pas moins navré de les voir à jamais dominer mon fils.

On frappe.
Eh ! qui vient là ?

L’ONCLE FLOWERDALE.

C’est votre fils ; il vient encore m’emprunter de l’argent.


LE PÈRE FLOWERDALE.

Au nom du ciel, prétendez que je suis mort. Voyons comme il prendra la chose. Dites que je vous ai apporté cette nouvelle. J’ai ici un testament en due forme, qui sera censé être la dernière volonté de son père, et que je lui remettrai.


L’ONCLE FLOWERDALE.

Allez, mon frère, il suffit. Je ferai ce que vous demandez.


MATHIEU, appelant derrière la scène.

Mon oncle ! où êtes-vous, mon oncle ?


L’ONCLE FLOWERDALE.

Faites entrer mon neveu.


LE PÈRE FLOWERDALE.

Je suis un matelot, j’arrive de Venise, et mon nom est Christophe.

Entre Mathieu Flowerdale.

MATHIEU.

Pardieu ! mon oncle, en vérité…


L’ONCLE FLOWERDALE.

En vérité eût suffi, mon neveu, sans le pardieu.


MATHIEU.

Pardon, mon oncle, Dieu n’est-il pas le Dieu de vérité ? Deux coquins à la grille se sont jetés sur moi pour me voler ma bourse.


L’ONCLE FLOWERDALE.

Vous n’arrivez jamais sans une querelle à la bouche.


MATHIEU.

Sur ma parole, mon oncle, il faut absolument que vous me prêtiez dix livres.


L’ONCLE FLOWERDALE, à un domestique.

Qu’on donne à mon neveu de la petite bière.


MATHIEU.

Ah ! voilà que vous tournez la chose en plaisanterie. Par la lumière du jour, je devrais me rendre à cheval à la foire de Croydon, pour y rencontrer sir Lancelot Spurcock, et j’obtiendrais certainement sa fille Luce ; mais, faute de dix misérables livres sterling, un homme perdra neuf cent quatre-vingts et quelques livres, et en outre une amie de tous les jours. Par cette main levée, mon oncle, c’est vrai.


L’ONCLE FLOWERDALE.

À vous entendre, tout ce que vous dites est vrai.


MATHIEU.

Voyez donc, mon oncle ; vous aurez ma signature, et celles de Tom White, de James Brock et de Nick Hall, les meilleurs hommes de cape et d’épée de toute l’Angleterre. Je veux que nous soyons damnés si nous ne vous rendons pas votre argent. Le pire d’entre nous ne se damnerait pas pour dix livres, pour une niaiserie de dix livres !


L’ONCLE FLOWERDALE.

Neveu, ce n’est pas la première fois que je me suis fié à vous.


MATHIEU.

Eh bien, fiez-vous à moi cette fois encore ; vous ne savez pas ce qui peut arriver. Si seulement j’étais sûr d’une chose, ça me serait égal, je n’aurais pas besoin de vos dix livres. Mais le malheur est qu’on ne peut pas se faire croire.


L’ONCLE FLOWERDALE.

Expliquez-vous, mon neveu.


MATHIEU.

Morbleu, mon oncle, voici. Pouvez-vous me dire si la Catherine Hew est de retour, on non ?


L’ONCLE FLOWERDALE.

Oui, elle est de retour.


MATHIEU.

Pardieu, je vous remercie de cette nouvelle. Est-elle dans le port ? pouvez-vous me le dire ?


L’ONCLE FLOWERDALE.

Oui, après ?


MATHIEU.

Après ? Eh bien, j’ai à bord de ce navire six pièces de velours qui m’ont été envoyées ; je vous en donnerai une, mon oncle. Car, à ce que dit la lettre, il y a une pièce de couleur cendrée, une pièce à trois poils, noire, une gros bleu, une cramoisie, une vert sombre, et une violette… Oui, ma foi.


L’ONCLE FLOWERDALE.

Et de qui recevez-vous cela ?


MATHIEU.

De qui ? eh bien, de mon père ; avec bien des compliments pour vous, mon oncle. Je sais, m’écrit-il, que tu as été un grand embarras pour ton excellent oncle ; et, à mon retour, Dieu aidant, je reconnaîtrai amplement toutes ses bontés pour toi. Amplement est le mot textuel, je me le rappelle. Le ciel m’en est témoin !


L’ONCLE FLOWERDALE.

Avez-vous la lettre ici ?


MATHIEU, fouillant dans ses poches.

Oui, j’ai la lettre ici ; voici la lettre… Non, si, non… Voyons donc, quelle culotte ai-je mise samedi ? Voyons… mardi, ma culotte de calmande ; mercredi, ma culotte de satin couleur pêche ; jeudi, ma culotte de velours ; vendredi, ma culotte de calmande encore… Samedi ?… voyons, samedi ?… C’est dans la culotte que j’ai mise samedi qu’est la lettre. Oh ! ma culotte de cheval, mon oncle ! cette culotte que vous croyiez de velours, c’est dans cette culotte-là précisément qu’est la lettre.


L’ONCLE FLOWERDALE.

De quel jour était-elle datée ?


MATHIEU.

Eh bien, Didissimo tertios septembris… Non, non… Tridissimo tertios octobris… oui, octobris, c’est ça.


L’ONCLE FLOWERDALE.

Dicditimo tertios octobris. Et ici je reçois une lettre qui m’annonce que votre père est mort en juin. N’est-ce pas, Christophe ?


LE PÈRE FLOWERDALE, à Mathieu.

Oui, en effet, monsieur, votre père est mort ; j’ai aidé de mes mains à l’ensevelir.


MATHIEU.

Mort !


LE PÈRE FLOWERDALE.

Oui, monsieur, mort.


MATHIEU.

Tudieu ! comment mon père en est-il venu à mourir ?


LE PÈRE FLOWERDALE.

Ma foi, monsieur, conformément au vieux dicton : l’enfant naît et pleure, devient homme, puis tombe malade et meurt.


L’ONCLE FLOWERDALE.

Allons, mon neveu, ne prenez pas la chose si mélancoliquement.


MATHIEU.

Dame, je ne peux pas vous pleurer à l’improviste. Morbleu ! d’ici à deux ou trois jours je pleurerai sans aucune retenue… Mais j’espère qu’il est mort en pleine possession de ses facultés.


LE PÈRE FLOWERDALE.

Effectivement, monsieur, et il a mis tout en ordre ; je suis venu par la Catherine Hew, dont vous parliez ; j’ai vu tout l’inventaire de la cargaison, et il n’y a pas à bord de pièces de velours comme celles dont vous parlez.


MATHIEU.

Tudieu ! je vous assure qu’il y a des fripons par le monde.


LE PÈRE FLOWERDALE.

Quand même il serait vrai qu’il n’y a jamais eu une pièce de velours pour vous à Venise, je suis prêt à jurer qu’il y a des fripons par le monde.


MATHIEU.

J’espère que mon père est mort dans une bonne situation.


LE PÈRE FLOWERDALE.

Excellente, d’après le bruit public ; il a fait un testament dont je suis l’indigne porteur.


MATHIEU.

Un testament ! vous avez son testament ?


LE PÈRE FLOWERDALE.

Oui, monsieur, et j’ai été chargé de vous le remettre en présence de votre oncle.

Il remet un papier à Mathieu.

L’ONCLE FLOWERDALE.

Maintenant que le ciel vous a gratifié d’une belle fortune, j’espère, mon neveu, que vous ne m’oublierez pas.


MATHIEU.

Je ferai le raisonnable, mon oncle ; mais, ma foi, je prends fort mal le refus de ces dix livres.


L’ONCLE FLOWERDALE.

Mais je ne vous les ai pas refusées.


MATHIEU.

Pardieu ! vous me les avez formellement refusées.


L’ONCLE FLOWERDALE.

J’en appelle à ce brave homme.


LE PÈRE FLOWERDALE.

Pas formellement, monsieur.


MATHIEU.

Eh ! il m’a dit qu’il ne me les prêterait pas ; si ce n’est pas là un refus formel, les mots n’ont plus de sens… Sur ce, mon oncle, passons aux clauses du testament.

Il lit.

« Au nom de Dieu, amen !

» Item. Je lègue à mon frère Flowerdale trois cents livres pour payer les menues dettes que j’ai laissées à Londres.

» Item. À mon fils, Mathieu Flowerdale, je lègue deux paquets de dés pipés, autant de cartes biseautées et autres jouets utiles. »

S’interrompant.

Tudieu ! que veut-il dire par là ?


L’ONCLE FLOWERDALE.

Poursuivez, mon neveu.


MATHIEU, reprenant sa lecture.

« Je lui lègue ces préceptes : qu’il emprunte sur son serment, car personne ne se fiera plus à sa parole. Qu’il n’épouse pas une femme honnête, car une femme d’une autre espèce aura du moins des moyens d’existence. Qu’il escroque autant qu’il pourra, afin que sa conscience coupable l’entraîne à un fatal repentir… »

Il veut dire, à la potence ! Et voilà son testament ! Sans doute, quand il l’a écrit, le diable se tenait, en ricanant, au pied de son lit. Tudieu ! croit-il éconduire sa postérité avec des paradoxes ?


LE PÈRE FLOWERDALE.

Il l’a écrit, monsieur, de ses propres mains.


MATHIEU.

Allons, voyons, mon bon oncle, donnez-moi ces dix livres ; imaginez que vous les avez perdues, qu’on vous les a volées, qu’une erreur de compte vous les a enlevées ; imaginez n’importe quoi pour vous faciliter la chose, mon bon oncle.


L’ONCLE FLOWERDALE.

Pas un penny.


LE PÈRE FLOWERDALE, à l’oncle.

Allons, prêtez-les-lui, monsieur. J’ai moi-même dans la cité un immeuble qui vaut vingt livres ; je suis prêt à l’engager pour lui ; il affirme qu’il y va pour lui d’un mariage.


MATHIEU.

Oui, morbleu ! voilà un garçon raisonnable, celui-là. Allons, mon bon oncle !


L’ONCLE FLOWERDALE.

Voulez-vous répondre pour lui, Christophe ?


LE PÈRE FLOWERDALE.

Oui, monsieur, volontiers.


L’ONCLE FLOWERDALE.

Eh bien, neveu, venez me voir dans une heure. L’argent sera prêt.


MATHIEU.

Sans faute ?


L’ONCLE FLOWERDALE.

Sans faute ; venez vous-même ou envoyez.


MATHIEU.

Ah ! je viendrai moi-même.


LE PÈRE FLOWERDALE, à Mathieu.

Sur ma parole, je voudrais être le serviteur de Votre Révérence.


MATHIEU.

Quoi ! tu voudrais entrer à mon service !


LE PÈRE FLOWERDALE.

Très-volontiers, monsieur.


MATHIEU.

Eh bien, je vais te dire ce que tu as à faire. Tu assures que tu possèdes vingt livres sterling ; va dans Birching-Lane ; achète-toi une livrée, et tu iras à cheval avec moi à la foire de Croydon.


LE PÈRE FLOWERDALE.

Je vous remercie, monsieur, je vous accompagnerai.


MATHIEU.

Eh bien, mon oncle, d’ici à une heure je puis compter sur vous ?


L’ONCLE FLOWERDALE.

Oui, mon neveu.


MATHIEU, à son père.

Tu t’appelles Christophe ?


LE PÈRE FLOWERDALE.

Oui, monsieur.


MATHIEU.

Eh bien, va te préparer… À tantôt, mon oncle.

Il sort.

L’ONCLE FLOWERDALE.

Frère, comment trouvez-vous votre fils ?


LE PÈRE FLOWERDALE.

— Ma foi, frère, il me fait l’effet d’un poulain indompté — ou d’un faucon qui n’a jamais été dressé au leurre ; — l’un doit être maîtrisé avec un mords de fer, — l’autre doit être tenu en éveil, sous peine de rester sauvage. — Ainsi est mon fils ; ainsi soit-il quelque temps encore ! — Car l’expérience est l’ennemie mortelle de la folie. — Je veux être complaisant pour sa jeunesse. La jeunesse doit avoir son cours ; — trop sévèrement contrariée, elle devient dix fois pire. — Sa prodigalité, sa dissipation, tous ses défauts — peuvent être corrigés par le temps, et alors il sera guéri de son extravagance.

Ils sortent.

SCÈNE II

[Croydon. Une place où se tient la foire et sur laquelle est située une auberge à l’enseigne de Saint-George.]
Entrent sir Lancelot, maître Girouette, Luce, Francis, Asphodèle et Artichaud.

LANCELOT.

— Allons, Artichaud, va en avant à la maison ; — puisque tu t’es laissé tondre dans tes achats, — emmène tes confrères, les moutons, que tu viens d’acheter.


ARTICHAUD.

Soit, mais, morguienne, est-ce que mon camarade Asphodèle ne s’en retournera pas avec moi ?


LANCELOT.

Non, monsieur, non. Il faut que j’aie quelqu’un pour me servir.


ARTICHAUD.

— Adieu, Asphodèle, bon camarade Asphodèle !

À Francis.

— Vous voyez, mademoiselle, on me coupe l’herbe sous le pied. — Au lieu de vous servir, je suis renvoyé à mes moutons.

Il sort.

LANCELOT.

— Ma foi, Francis, il faut que je chasse cet Artichaud ; — il est devenu fort sot et fort impertinent.


FRANCIS.

— En vérité, mon père, il est devenu ainsi depuis que je l’ai pris à mon service ; — auparavant, il était assez raisonnable pour un sot valet.


GIROUETTE.

Mais que me disiez-vous, sir Lancelot ?


LANCELOT.

Ah ! à propos de mes filles… Eh bien, je poursuis. Voici deux d’entre elles, que Dieu les protège ! Quant à la troisième, oh ! elle se conduit en indifférente ; elle vous a refusé, maître Girouette.


GIROUETTE.

Oui, pardieu, sir Lancelot, elle m’a refusé. Si elle m’avait seulement essayé, elle aurait trouvé en moi un homme véritable.


LANCELOT.

Allons, ne vous fâchez pas de sa résistance ; elle a refusé aujourd’hui sept des propriétaires les plus estimés et les plus considérés du comté de Kent. Je crois, en vérité, qu’elle ne veut pas se marier.


GIROUETTE.

Elle n’en est que plus folle.


LANCELOT.

Est-ce donc une folie que d’aimer la vie chaste ?


GIROUETTE.

Non, ne vous méprenez pas sur ma pensée, sir Lancelot. Mais il est un vieux proverbe que vous connaissez bien : c’est que les femmes qui meurent vierges mènent des singes en enfer (3).


LANCELOT.

C’est un proverbe stupide et parfaitement faux.


GIROUETTE.

Par la messe ! je le crois ; laissons-le donc de côté. — Mais qui épousera mademoiselle Francis ?


FRANCIS, bas à Luce.

Sur ma parole, ils parlent de me marier, ma sœur.


LUCE, bas à Francis.

Chut ! laisse-les jaser. — Il faut laisser les sots parler devant eux.


LANCELOT, à Girouette.

Non, foi de chevalier, elle n’a pas encore de galant. — Hélas ! que Dieu lui soit en aide ! la pauvre fille ! une niaise, une vraie niaise ! — Mais l’autre, aux sourcils noirs, voilà une fille madrée. — Elle a de l’esprit à foison, et deux ou trois galants : — l’un d’eux est sir Arthur Greenshood, un brave chevalier, — un vaillant soldat, mais ayant peu de fortune. — Puis il y a le jeune Olivier, du Devonshire, — un garçon habile, plein d’esprit, morbleu, — et riche, par le ciel ! — Enfin il y en a un troisième, un évaporé, — léger comme une plume, changeant comme le vent, — le jeune Flowerdale.


GIROUETTE.

— Oh ! lui, monsieur, c’est un vrai démon. — Fermez-lui votre maison.


LANCELOT.

Fi donc ! il est de bonne famille.


GIROUETTE.

Oui, j’en conviens, et un homme agréable.


LANCELOT.

Oui, suffisamment agréable, s’il avait de bonnes qualités.


GIROUETTE.

Oui, morbleu, voilà la question, sir Lancelot. Car, comme dit un vieux dicton :

Qu’il soit riche, ou qu’il soit pauvre,
Qu’il soit grand, ou qu’il soit petit,
Qu’il soit né dans une grange ou dans un château,
C’est le caractère qui fait tout l’homme.


LANCELOT.

Vous êtes dans le vrai, maître Girouette.

Entre M. Civette.

CIVETTE.

Sur mon âme, j’ai du guignon ; je crois que je suis ensorcelé par une chouette. Je les ai cherchés partout, dans toutes les auberges, dans toutes les baraques, et je ne puis les trouver… Ah ! les voilà ! c’est elle ! Dieu veuille que ce soit elle ! Oui, c’est elle ! je la reconnais, car elle use ses souliers un peu de côté.


LANCELOT.

Où est donc cette auberge ? Nous l’avons passée, Asphodèle.


ASPHODÈLE.

Voici la grande enseigne, monsieur, mais la porte de service est plus bas.

Tous entrent dans l’auberge, excepté Asphodèle.

CIVETTE, s’approchant d’Asphodèle.

Salut, monsieur. Un demi-mot, s’il vous plaît ?


ASPHODÈLE.

Rien à demi, monsieur.


CIVETTE.

Eh bien, un mot, un mot tout entier. Que peuvent être ces dames là-bas ?


ASPHODÈLE.

Elles peuvent être femmes de qualité, monsieur, s’il plaît à la destinée.


CIVETTE.

Quel est le nom de celle-ci, monsieur ?


ASPHODÈLE.

Mistress Francis Spurcock, fille de sir Lancelot Spurcock.


CIVETTE.

Est-ce une vierge, monsieur ?


ASPHODÈLE.

Vous pouvez demander ça à Pluton et à dame Proserpine. Je ne résous pas ce genre d’énigme.


CIVETTE.

Est-elle mariée, veux-je dire ?


ASPHODÈLE.

Les destins ne savent pas encore quel cordonnier fera ses souliers de noces.


CIVETTE.

Veuillez me dire quelle est votre auberge. Je serais bien aise d’offrir le vin à cette dame.


ASPHODÈLE.

L’auberge de Saint-George, monsieur.


CIVETTE.

Dieu vous garde, monsieur !


ASPHODÈLE.

Votre nom, monsieur, s’il vous plaît ?


CIVETTE.

Je m’appelle Civette.


ASPHODÈLE.

Un nom qui a bonne odeur ! Dieu soit avec vous, bon monsieur Civette.

Ils sortent.

SCÈNE III

[L’auberge de Saint-George.]
Entrent sir Lancelot, maître Girouette, Francis, Luce, puis Asphodèle.

LANCELOT.

— Enfin, nous te tenons, intrépide Saint-George ! — Tu as beau vaincre le dragon ; tu ferais mieux de vendre du bon vin, — qui ne rende pas nécessaire la tisane de lierre (4). Nous n’allons pas nous installer ici, — comme toi sur ton cheval… Cet endroit est suffisant. — Garçon, donnez-nous du Xérès pour nous autres, vieux ; — pour ces filles et ces pages, les petits vins sont les meilleurs. — Une pinte de Xérès, pas plus !


LE GARÇON, criant.

Une quarte de Xérès dans la salle des Trois tonneaux !


LANCELOT.

Une pinte, ne tirez qu’une pinte… Asphodèle, demandez du vin pour vous.


FRANCIS.

Et pour moi un verre de petite bière et un gâteau, bon Asphodèle.

Entrent Mathieu Flowerdale et le père Flowerdale.

MATHIEU.

Eh quoi ! dans cette salle ouverte, fi donc !… Ah ! Vous voilà, sir Lancelot ! C’est vous, mon bon ami, digne monsieur Girouette ! Quoi ! vous ne buvez qu’une pinte ! par pudeur, demandez une quarte !


LANCELOT.

Non, monsieur le prodigue ! Excusez-nous, nous allons partir.


MATHIEU.

Ah çà ! qu’on nous donne de la musique, nous allons danser. Quoi ! partir si vite, sir Lancelot, et un jour de foire encore !


LUCE.

Ce serait peu élégant de danser ainsi en pleine foire.


MATHIEU.

Eh bien, soit ! belle des belles, ne dansons pas… Peste soit de mon tailleur ! Il m’a gâté un vêtement de satin couleur pêche, garni de drap d’argent. Si le drôle me joue encore un tour pareil, je lui donne son congé ! Me mettre ainsi dans le calendrier des sots ! Et mon joaillier qui me fait faux bond d’un autre côté ! Je lui ai commandé pour toi, Luce, un collier d’or, croyant que tu l’aurais le jour de la foire. Le coquin se met en retard pour des perles d’Orient ! Mais tu auras le collier dimanche soir, ma fille.

Entre le Garçon.

LE GARÇON.

Monsieur, il y a ici quelqu’un qui vous envoie ce pot de vin du Rhin, mélangé d’eau de rose.


MATHIEU.

À moi ?


LE GARÇON.

Non, monsieur ; au chevalier, en demandant à faire avec lui plus ample connaissance.


LANCELOT.

Avec moi ? Quel est le personnage qui se montre si aimable ?


ASPHODÈLE.

Je devine qui c’est, monsieur ; c’est quelqu’un qui depuis un mois est épris de mistress Francis ; il se nomme monsieur Civette.


LANCELOT.

Fais-le entrer, Asphodèle.


MATHIEU.

Oh ! je le connais, monsieur ; c’est un imbécile, mais raisonnablement riche ; son père était un trafiquant de fermage, un trafiquant de blé, un trafiquant d’argent, qui n’aurait pas eu assez d’esprit pour être trafiquant de filles.

Entre M. Civette.

LANCELOT, à Civette.

En vérité, monsieur, vous avez fait trop de frais.


CIVETTE.

Ces frais sont peu de chose, monsieur. Grâce à Dieu, mon père m’a laissé de quoi vivre. Ne vous en déplaise, monsieur, j’ai une grande inclination pour mademoiselle… dans la voie du mariage.

Il montre Francis.

LANCELOT.

Je vous rends grâces, monsieur. Veuillez venir à Lewsome, dans ma pauvre maison, et vous y serez le bienvenu. J’ai connu votre père, c’était un mari sage. Combien dois-je, garçon ?


LE GARÇON.

Tout est payé, monsieur ; ce gentleman a tout payé.


LANCELOT, à Civette.

En vérité, vous nous embarrassez fort. Mais nous prendrons notre revanche avant longtemps.

À Mathieu, montrant le père Flowerdale.

Maître Flowerdale, est-ce là votre valet ?


MATHIEU.

Oui, en effet, un bon vieux domestique.


LANCELOT.

Je crois vraiment que vous allez vous ranger, — puisque vous avez un tel serviteur. — Allons, vous viendrez à cheval avec nous jusqu’à Lewsome. Partons. — Nous avons à peine deux heures de jour.

Ils sortent.

SCÈNE IV

[Lewsome. Devant la résidence de sir Lancelot.]
Entrent sir Arthur Greenshood, Olivier, un lieutenant et des soldats.

ARTHUR.

— Lieutenant, conduisez les hommes à bord des navires. — Là, qu’on les habille, et à leur arrivée — ils toucheront leur paye. Adieu, obéissez.


UN SOLDAT.

On nous emmène, sans que nous puissions dire un mot à nos parents.


OLIVIER.

On n’a zamais traité les zens de cette façon ! ne pas même leur permettre de dire adieu à leurs parents !


ARTHUR.

Silence, l’ami !… Lieutenant, emmenez-les.


UN SOLDAT.

C’est bon ! Si je n’ai pas exactement mes habits et ma paye, je déserte, quand je devrais être pendu pour ça.


ARTHUR, au soldat.

En marche, drôle ! retenez votre langue.

Le lieutenant et les soldats sortent.

OLIVIER, à sir Arthur.

Vous faites la presse, monsieur ?


ARTHUR.

Je suis officier, monsieur, au service du roi.


OLIVIER.

Morbleu, l’ami, tout officier que vous êtes, ze ne me serais pas laissé enrôler, moi, sans dire adieu à mes amis.


ARTHUR.

Du calme, mon cher. J’aurais assez de pouvoir pour enrôler d’autorité un homme de votre rang.


OLIVIER.

M’enrôler d’autorité ! ze t’en défie. Enrôle les va-nu-pieds et la canaille. Mais m’enrôler, moi ! ze me moque de toi. Car vois-tu, voilà un digne zevalier qui attestera que ze ne suis pas fait pour être enrôlé par toi.

Entrent sir Lancelot, Girouette, Mathieu Flowerdale, le père Flowerdale, Luce et Francis.

LANCELOT.

Sir Arthur, vous êtes le bienvenu à Lewsome, le bienvenu, sur ma parole.

À Olivier.

Qu’y a-t-il, mon cher ? Qu’est-ce qui vous fâche ?


OLIVIER, montrant sir Arthur.

Eh ! mon ami, il me menace de m’enrôler de force.


LANCELOT.

Ah ! fi ! sir Arthur ! l’enrôler, lui ! C’est un homme qui compte.


GIROUETTE.

Pour ça oui, sir Arthur, il a assez de nobles et de souverains d’or dans sa poche pour pouvoir compter.


ARTHUR.

Il n’en combattrait que mieux. S’il n’était pas de vos amis, il verrait que j’ai le pouvoir de presser des gens aussi haut placés que lui.


OLIVIER.

Ze vous en défie. Essayez !


MATHIEU, à Olivier.

Morbleu ! on peut enrôler les gens de votre étoffe. Le drap et la serge sont faits pour être pressés.


OLIVIER, à Mathieu.

C’est bon, monsieur. Vous avez beau vous moquer du drap et de la serze ; z’ai vu des habits de serze, comme le mien, durer plus longtemps que des zaquettes de soie, comme la vôtre.


MATHIEU.

Bien dit, monsieur le zézayeur.


OLIVIER.

Oui, bien dit, monsieur le godelureau. Crois-tu que z’aie peur de ta cotte de soie ? Ze ne te crains pas, va.


LANCELOT.

Allons, assez ! soyons tous bons amis.


GIROUETTE.

Oui, ça vaudra mieux, mon bon maître Olivier.


MATHIEU.

Est-ce que vous vous appelez maître Olivier ?


OLIVIER.

Que vous importe ?


MATHIEU.

Je voudrais savoir si on ne pourrait pas facilement jouer un bon tour à maître Olivier.


OLIVIER.

Oui ! zoue-moi un tour de ta façon ! zoue-moi un tour de ta façon ! Et ze te traiterai comme tu n’as pas été traité, depuis que ta maman t’a mis un bandeau à la tête ! Me zouer un tour !


MATHIEU.

Qu’il y vienne ! qu’il y vienne !


OLIVIER.

Morbleu ! morbleu ! si le respect humain ne me retenait, ze t’appliquerais une ziffle qui te ferait voir trente-six sandelles… Ranze-toi ! Lase-moi !… Ze suis un brandon enflammé. Ranze-toi !


MATHIEU.

Allons, je vous pardonne par considération pour vos amis.


OLIVIER.

Au diable tous mes amis ! Que me parles-tu de mes amis ?


LANCELOT.

Assez, cher monsieur Olivier ! assez, maître Mathieu ! Mesdemoiselles, ici, en présence de tous vos galants, tous hommes de mérite, je vais vous dire qui d’entre eux je choisirais de préférence pour conclure avec vous la difficile transaction du mariage… Dois-je être franc avec vous, messieurs ?


ARTHUR.

Oui, monsieur, c’est le meilleur parti à prendre.


LANCELOT, à sir Arthur.

Eh bien donc, monsieur, commençons par vous. Je confesse que vous êtes un fort galant chevalier, un vaillant soldat, un honnête homme. Mais cette honnêteté-là se coiffe économiquement à la française, porte rarement un collier d’or, a un domestique peu nombreux et possède peu d’amis. Quant à ce jeune écervelé, le jeune Flowerdale, je ne veux pas préjuger son avenir. Dieu peut opérer des miracles, mais il lui serait plus facile de créer cent nouveaux êtres que de faire de celui-ci un homme honnête et économe.


GIROUETTE, à Mathieu.

Ma foi, il vous a porté une botte ; il vous a touché au vif ; pour ça, oui.


MATHIEU.

Quelle est la buse que j’ai près de moi ? Allons donc, maître Girouette, vous savez bien que je suis honnête, en dépit de toutes mes fredaines.


GIROUETTE.

Sur ma parole, je ne puis le contester. — Votre vieille mère était vraiment une dame : — son âme est au ciel, comme celle de mon épouse, j’espère. — Quant à votre bon père, cet honnête gentleman, — il est parti, m’a-t-on dit, pour un voyage lointain.


MATHIEU.

— Oui, assez lointain, Dieu soit loué ! — Il est parti en pèlerinage pour le Paradis, — et m’a laissé ici faire la cabriole à l’encontre du souci. — Luce, regardez-moi, je suis aussi léger que l’air.


LUCE.

— Ma foi, je n’aime pas les ombres, les billevesées, les choses creuses ; — j’ai horreur d’un amour léger, comme de la mort.


LANCELOT.

Ma fille, persévère dans ces sentiments.

Montrant Olivier.

Considère ce gars du Devonshire, agréable et aimable, qui a la bourse aussi replète que la personne.


OLIVIER.

Dame, monsieur, ze suis tel que le Seigneur m’a fait. Vous me connaissez suffisamment ; z’ai soixante ballots de drap, et Blackenhall, et en outre un grand crédit, et ze puis prospérer aussi bien qu’un autre.


LANCELOT.

C’est vous que j’aime, quoi qu’en puissent dire les autres.


ARTHUR.

Merci !


MATHIEU, bas, au père Flowerdale.

Quoi ! tu veux que je lui cherche querelle ?


LE PÈRE FLOWERDALE, bas à Mathieu.

Dites-lui seulement qu’il aura de vos nouvelles.


LANCELOT.

Pourtant, messieurs, quelle que soit ma préférence pour ce galant du Devonshire, je ne prétends nullement forcer un cœur. Ma fille aura pleine liberté de choisir pour époux celui qu’elle préfère. Continuez de lui faire votre cour, mais songez qu’un seul d’entre vous peut réussir.


GIROUETTE.

Vous avez bien parlé, parfaitement parlé, en vérité.

Entre Artichaud.

ARTICHAUD, à Francis.

Mademoiselle, il y a là quelqu’un qui voudrait vous parler ; mon camarade Asphodèle l’a déjà introduit dans le cellier ; il le connaît pour l’avoir rencontré à la foire de Croydon.


LANCELOT.

Oh ! je me rappelle ! un petit homme !


ARTICHAUD.

Oui, un très-petit homme.


LANCELOT.

Et pourtant un homme agréable.


ARTICHAUD.

Un homme très-petit, très-agréable.


LANCELOT.

Il s’appelle monsieur Civette.


ARTICHAUD.

C’est lui-même, monsieur.


LANCELOT.

— Allons, pourvu que d’autres galants se présentent, — nous pourrons amplement pourvoir ma trop naïve Francis. — Quant à ma sainte Délia, il n’est pas d’homme qui oserait l’entreprendre.

Tous sortent, excepté Mathieu Flowerdale, le père Flowerdale et Olivier.

MATHIEU, à Olivier.

Écoutez-donc ! monsieur ! un mot !


OLIVIER.

Qu’avez-vous à me dire à présent ?


MATHIEU.

Vous aurez de mes nouvelles, et bientôt.


OLIVIER.

Est-ce là tout ? Au revoir. Ze ne vous crains pas.

Il sort.

MATHIEU, au père Flowerdale.

S’il ne recule pas, qu’arrivera-t-il ? Je serai bien avancé !


LE PÈRE FLOWERDALE.

— Je ne prétends point que vous vous battiez avec lui. — Mais nous allons immédiatement rédiger un testament, — où nous vous attribuerons une fortune fictive, — si considérable — que sir Lancelot vous suppliera d’épouser sa fille. — Vous remettrez à maître Girouette ce testament — par lequel la fille de sir Lancelot sera instituée votre légataire universelle ; — et vous ferez jurer au susdit Girouette de ne montrer ce testament à personne, avant votre mort. — Sur quoi, ce nigaud de Girouette — n’aura rien de plus pressé que de révéler à sir Lancelot — la teneur et les clauses de votre testament. — Pas d’hésitation ! Laissez-vous guider par moi. — Vous verrez vite ce qui en résultera.


MATHIEU.

— À l’œuvre donc ! si ce testament me vaut la main de cette héritière, — cher Christophe, je rendrai hommage à ton adresse.

Ils sortent.

SCÈNE V

[Un appartement chez sir Lancelot.]
Entrent Luce et Asphodèle.

ASPHODÈLE.

Toujours morose, mademoiselle ? — Pas un sourire pour votre Asphodèle ! Voyons, au nom du ciel !


LUCE.

Arrière ! méchant vaurien ! Lâche ma main.


ASPHODÈLE.

— Voilà votre main, mais je ne m’en séparerai pas ; — elle est due à mon amour, puisque mon cœur est à toi !


LUCE.

Je ferai retrousser votre cotte par dessus vos oreilles pour votre impertinence, petit coquin.

Entrent Lancelot et Girouette.

LANCELOT.

Eh bien, fillette, qu’y a-t-il ?


LUCE.

Votre page est quelque peu impertinent.

Elle sort.

LANCELOT.

Gare à toi, maraud, je vais te parler tout-à-l’heure.


ASPHODÈLE.

Monsieur, je suis un homme, — et non une bête de somme, j’ose le dire ; — je connais ma valeur ; vous trouverez. à qui parler.


GIROUETTE.

Oui, morbleu, mon cher sir Lancelot, je l’ai vu l’autre jour brandir, comme un Hercule, l’épée et le bouclier… Ma foi, Dieu me pardonne ! je t’aime fort, mon garçon.


LANCELOT.

Oui, oui, aimez-le à votre guise… Allons, maroufle, va me chercher du vin. — Je veux, avant de me séparer de maître Girouette, — que nous arrosions nos adieux de vin de France.

Asphodèle sort.

GIROUETTE.

Je vous rends grâces, aimable chevalier ; — je reviendrai vous voir, je vous le jure. — En attendant, ayez soin d’évincer Flowerdale : — c’est un démon incorrigible, je vous le garantis.


LANCELOT.

Certainement, certainement.

Asphodèle rentre, apportant du vin.

Verse, Asphodèle, verse-moi à boire…

Examinant le bras d’Asphodèle.

— Tiens ! que porte-t-il donc à son bras ? — Le bracelet de ma fille Luce ! oui, c’est bien son bracelet… — À votre santé, maître Girouette.


GIROUETTE.

Je vous rends grâces, monsieur… Tiens, Asphodèle, tu es un honnête, un brave garçon.

À sir Lancelot.

Sur ce, je dois prendre congé de vous. Bonsoir ! J’espère bien vous posséder, vous et toutes vos filles, dans ma pauvre maison. Sur ma parole, il le faut.


LANCELOT.

Merci, maître Girouette. Je prendrai la liberté d’aller vous importuner, soyez-en sûr.


GIROUETTE.

Et vous serez le bienvenu. Adieu, de tout cœur.

Il sort.

LANCELOT, à Asphodèle.

Maraud, vous insultez ma fille ; j’ai vu son bracelet à votre bras ; ôtez-le, et ôtez en même temps ma livrée. Quand je m’occupe de marier ma fille à un homme respectable, vous vous permettez cette insolence. Allons, drôle, sortez de ma maison, ou je vous en chasse à coups de fouet.


ASPHODÈLE.

— Je ne me laisse pas fouetter, moi ! Voici votre livrée, monsieur. — C’est ainsi qu’on récompense un serviteur ! Que m’importe, après tout ! — J’ai des ressources et je fais fi du service.

Il sort.

LANCELOT.

— Oui, c’est un brave garçon ; mais laissons-le partir. — Il faut apprendre à nos valets ce qu’ils ne doivent pas ignorer.

Il sort.

SCÈNE VI

[Le jardin de sir Lance1ot.]
Entrent sir Arthur et Luce.

LUCE.

— Monsieur, foi de vierge, je vous préfère à tout autre galant, — quoiqu’un soldat ne sache guère ce que c’est que l’amour.


ARTHUR.

— Je suis soldat, mais un gentleman — sait se battre comme il sait aimer. — Qu’un homme m’offense, mon épée est la pour le châtier ; — qu’une femme m’aime, et je suis son fidèle chevalier.


LUCE.

— Je ne doute ni de votre valeur, ni de votre amour. — Mais il est des hommes qui, sous l’uniforme du soldat, — jurent par le ciel, auquel ils ne songent jamais, — et s’en vont de maison en maison colporter leurs fanfaronnades…


ARTHUR.

— En vérité, lady, je connais ce genre d’homme. — Il en est beaucoup, comme ceux dont vous parlez — qui assument le nom et les dehors du soldat, — et qui pourtant, Dieu le sait, ont bien peu vu la guerre. — Ils hantent les tavernes et les ordinaires, — parfois les cabarets, et toujours — pour donner libre carrière à leur humeur brutale. — Leur destinée en fait les hommes liges de la violence. — Leur gaîté commence dans le vin, mais finit dans le sang. — Leur breuvage est clair, mais leurs pensées sont de la lie.


LUCE.

— Pourtant ce sont de vrais soldats gentilshommes.


ARTHUR.

— Non, ce sont de misérables gueux — qu’une existence désespérée mène à une tombe prématurée.


LUCE.

— Et pour vous-même, et pour votre genre de vie, — si cela dépendait de moi, je voudrais être la femme d’un soldat.

Ils sortent.

SCÈNE VII

[Un appartement chez sir Lancelot.]
Entrent sir Lancelot et Olivier.

OLIVIER.

Bah ! bah ! fiez-vous donc à cela.


LANCELOT.

Soyez-en sûr, nous vous marierons le plus vite que nous pourrons ; le même jour sera désigné pour Francis et pour Luce.


OLIVIER.

Mais ze voudrais savoir le zour exact, pour commander les vêtements de noces.


LANCELOT.

Eh bien, vous n’avez qu’à assurer par contrat le douaire de ma fille ; et, le contrat dressé, nous serons prêts dans les deux jours.


OLIVIER.

Eh bien, mon ser, z’aurai les écritures en règle dès demain.


LANCELOT.

À demain donc ! Nous nous retrouverons à la Tête du roi, dans Fish Street.


OLIVIER.

Non, fi donc, mon ser ! Nous nous retrouverons à la Rose dans Temble-Bar. Ce sera plus près de votre homme d’affaires et du mien.


LANCELOT.

Eh bien, soit, à la Rose ! à neuf heures. Le dernier qui arrivera paiera, pour amende, une pinte de vin.


OLIVIER.

Une pinte ne suffit pas. Que ce soit une quarte entière, ou rien.

Entre Artichaud.

ARTICHAUD.

Maître, il y a là un homme qui voudrait parler à M. Olivier ; il vient de la part du jeune M. Flowerdale.


OLIVIER.

Eh bien, ze vais lui parler ; ze vais lui parler.

Artichaud sort.

LANCELOT.

Tout beau, mon fils Olivier ! Je tiens à connaître le message que vous envoie le jeune Flowerdale. Dieu veuille que ce ne soit point un cartel !


OLIVIER.

Eh bien, mon ser, s’il veut avoir une querelle avec moi, ze lui donnerai une ample satisfaction.

Entre le père Flowerdale.

LE PÈRE FLOWERDALE.

Dieu vous garde, bon sir Lancelot !


LANCELOT.

Bienvenu, mon honnête ami.


LE PÈRE FLOWERDALE.

— À vous et aux vôtres mon maître souhaite une parfaite santé.

Se tournent vers Olivier.

— Mais à vous, monsieur, il envoie ceci et ceci : voici la longueur de sa rapière, — et ce papier vous fera connaître ses intentions.


OLIVIER.

— Eh bien, ze me rencontrerai volontiers avec lui, mon ami.


LANCELOT.

— Vous rencontrer avec ce bandit ! Fi donc ! vous n’en ferez rien.


OLIVIER.

Si ze ne me rencontre point avec lui, ze vous donne la permission de m’appeler rosse. En quel lieu, maraud ? En quel lieu ? En quel lieu ?


LE PÈRE FLOWERDALE.

La lettre indique le lieu et l’heure. Si vous êtes un homme, vous tiendrez parole.


LANCELOT.

Il ne tiendra pas parole, il ne se battra pas.


LE PÈRE FLOWERDALE.

Libre à lui ! Il n’en sera que mieux reconnu pour un vil pied-plat.


OLIVIER.

Oh ! maroufle ! maroufle ! Si tu n’étais pas un vieillard, et si tu ne remplissais pas une commission, ze te donnerais quelque sose qui ne serait pas de l’arzent. Pourtant contiens-toi ; ze vois que tu es quelque peu mauvaise tête ; contiens-toi… Voici quarante sillings. Amène ton maître sur le terrain, et ze t’en donnerai quarante de plus. Aie soin de l’amener. Ze vais le mettre en capilotade, dis-le-lui bien ; ze vais lui tailler des croupières, ze vais le traiter comme il n’a jamais été traité depuis que sa maman lui a bandé la tête ; ze vais l’empêcer pour touzours de faire ses farces.


LE PÈRE FLOWERDALE.

— Vous semblez être un homme énergique et résolu, — et je vous rendrai cette justice, quoi qu’il advienne.


LANCELOT.

— S’il arrive un malheur, préviens ton maître — que je le forcerai à fuir du pays, ou que je le traiterai plus sévèrement encore.


LE PÈRE FLOWERDALE, à Lancelot.

— Monsieur, mon maître ne mérite pas de vous tant de haine, — et vous le reconnaîtrez avant peu.


LANCELOT.

— Ton maître est un extravagant, et toi un maraud. — Je te ferai arrêter, toi, d’abord, et puis je le ferai enfermer, — ou j’exigerai qu’il prenne l’engagement de se bien conduire.


OLIVIER.

Ze voudrais que vous fussiez au diable, si jamais vous lui en vouliez de cela. Si vous lui faites du tort, ze ne veux plus vous voir, ni vous, ni les vôtres, tant que z’aurai les yeux ouverts. Croyez-vous donc que ze veuille être sansonné par la ville comme un couard, comme un poltron ? Non, non, certes… Maraud, dis à ton maître que z’irai ; dis-lui tout simplement que z’irai.


LE PÈRE FLOWERDALE, à sir Lancelot.

Sachez-le bien, monsieur, mon maître ne mérite pas de vous tant de haine, et vous le reconnaîtrez avant peu.


OLIVIER.

Peu m’importe que ce soit un extravagant ! Ze lui tiendrai tête.


LANCELOT.

Non, mon cher fils. Dites-moi le lieu du rendez-vous.


OLIVIER.

Ze ne vous dirai rien.


LANCELOT.

Laissez-moi voir la lettre.


OLIVIER.

Non. Z’ai peur que vous ne me zouiez quelque tour. Coûte que coûte, ze suis décidé à me battre ; ze veux lui faire savoir qui ze suis, dût-il m’arriver malheur.


LANCELOT.

Eh quoi ! ferez-vous si peu de cas de l’amour de ma fille ? — Allez-vous risquer votre fortune et la sienne pour une misérable querelle ?


OLIVIER.

Eh ! ze ne veux pas le tuer, mais, morbleu ! ze veux l’étriller d’importance. Et sur ce, Dieu soit avec vous, mon père. À demain !

Il sort.

LANCELOT.

Qui eût cru qu’il fût à ce point enragé ? Viens ici, Artichaud, mon fidèle serviteur.

Entre Artichaud.

ARTICHAUD.

Eh bien, qu’y a-t-il ? Quelque querelle sous roche, je gage.


LANCELOT.

Va, fais-moi fourbir à neuf ton épée et raccommoder ton bouclier. Oh ! ce coquin, ce fripon d’Asphodèle, quel service il m’aurait rendu ici ! mais je compte sur toi.


ARTICHAUD.

Oui, voilà bien votre habitude, à vous autres, gens de qualité, quand vous avez besoin d’un bon serviteur. Oh ! si j’avais Asphodèle ! Oh ! où est-il ? Mais, si vous êtes de mauvaise humeur, pour un fétu, à la porte le drôle, et vous le chassez en lui retroussant sa cotte par-dessus les oreilles. Tel est votre caractère à vous tous.


LANCELOT.

Oh ! Que n’ai-je là ce coquin, ce luron d’Asphodèle !


ARTICHAUD.

Oui, voilà la chose : nos gages d’une année suffisent à peine à payer les épées que nous brisons et les boucliers que nous usons dans vos querelles. Mais moi, je ne me bats pas si Asphodèle est de l’autre côté ; ça, c’est décidé.


LANCELOT.

Ce n’est pas le cas, l’ami. Tiens tes armes prêtes, et sois à Londres avant le point du jour. Mets-toi à l’affût près du logis de ce jeune gars de Devonshire, mais reste inaperçu ; et, dès qu’il sortira (il sortira pour sûr de bonne heure)…


ARTICHAUD.

Eh quoi ! voudriez-vous que je tirasse l’épée contre lui, dès qu’il mettra le pied dans la rue ?


LANCELOT.

Non, pour rien au monde, mon cher. Tu ne tireras l’épée que sur le terrain. Car il se rend sur le terrain pour s’y battre avec cet enragé Flowerdale. Là tu prendras le parti d’Olivier, mon gendre ; car Olivier sera mon gendre, et épousera Luce. Tu me comprends, maraud ?


ARTICHAUD.

Oui, monsieur, je vous comprends ; mais ma jeune maîtresse ferait un mariage mieux assorti en épousant mon camarade Asphodèle.


LANCELOT.

Tais-toi. Asphodèle est un coquin ; cet Asphodèle est un coquin fieffé.

Artichaud sort.
Entre Girouette.

Maître Girouette, vous arrivez fort à propos ; l’enragé Flowerdale a lancé un cartel ; et devinez qui doit y répondre ce garçon du Devonshire, mon gendre Olivier !


GIROUETTE.

C’est fort triste, bon sir Lancelot ; mais, si vous suivez mon avis, nous apaiserons la furie de l’agresseur.


LANCELOT.

Et comment, je vous prie ?


GIROUETTE.

Eh bien, en promettant au jeune Flowerdale la belle Luce aux lèvres vermeilles.


LANCELOT.

Je l’escorterais plutôt jusqu’à son tombeau.


GIROUETTE.

Oui, sir Lancelot, hier encore j’eusse partagé votre sentiment ; mais, vous et moi, nous nous sommes trompés sur le compte de ce jeune homme. Tenez, lisez ce testament, ou cet acte, comme vous voudrez l’appeler. Tenez, tenez ! Mettez vos lunettes, je vous prie.


LANCELOT.

Non. Dieu merci ! j’y vois très-bien.


GIROUETTE.

En ce cas, que le ciel conserve vos yeux ! Les miens sont troubles depuis près de trente ans.


LANCELOT, lisant le papier que lui remet Girouette.

Eh bien, qu’est-ce que ça veut dire ?


GIROUETTE.

Ah ! voilà, sur ma parole, du véritable amour. Il m’a remis cet écrit ce matin même, en me recommandant de ne le montrer à personne. Bon jeune homme ! Voyez comme on peut se tromper.


LANCELOT.

Dieu du ciel ! quel misérable je suis de haïr ainsi cet aimable jeune homme ! Il nous a faits ses légataires universels, moi et ma fille Luce qu’il aime tant !


GIROUETTE.

Tout ! tout ! mon cher, il vous a tout légué !


LANCELOT.

Trois navires en ce moment dans le détroit, et attendus au port ; — deux seigneuries de deux cents livres de revenu, — l’une, dans le pays de Galles, l’autre, dans le comté de Glocester ; — des créances montant à trente mille livres sterling ; — de la vaisselle plate, de l’argent comptant, des bijoux, pour seize mille ; — deux maisons richement meublées dans Coleman street ; — et, en outre, tout ce que lui laissera son oncle, — qui possède de grands biens à Peckham.


GIROUETTE.

— Comment trouvez-vous ça, bon chevalier ? comment trouvez-vous ça ?


LANCELOT.

— Je lui ai fait tort, mais maintenant je vais lui faire réparation. — Le gars du Devonshire peut chercher femme ailleurs ! — Lui épouser Luce ! Luce est à Flowerdale.


GIROUETTE.

C’est parler gentiment. Allons à cheval jusqu’à Londres, et empêchons le duel, en promettant votre fille à cet aimable jeune homme.


LANCELOT.

— Oui, allons à cheval jusqu’à Londres… Mais non, c’est inutile ; — nous irons jusqu’à la plage de Dedford, et là nous prendrons un bateau. — Où sont donc ces farceurs de valets ?… Holà ! Artichaud ! holà ! faquin !

Entre Artichaud.

ARTICHAUD.

Voici ces farceurs de valets, mais ils n’ont guère envie de rire.


LANCELOT.

Donne-moi mon manteau, je vais aller jusqu’à Dedford.


ARTICHAUD.

Monsieur, nous venons de fourbir nos épées et nos boucliers pour défendre votre cause.


LANCELOT.

Je vous défends de la défendre. Laissez vos épées se rouiller. Je ne veux pas qu’on se batte. Oui, laissons là les coups. Dis à Délia de veiller à ce que tout soit prêt pour les noces. Nous en aurons deux à la fois, et ça diminuera les dépenses, maître Girouette.


ARTICHAUD.

C’est bien, monsieur.

Tous sortent.

SCÈNE VIII

[Chez sir Lancelot. Un jardin.]
Entrent Civette, Francis et Délia.

CIVETTE.

En vérité, voilà du bonheur, et j’en rends grâces à Dieu. Sur ma parole, tous les souhaits de mon cœur sont exaucés. Délia, je puis maintenant vous appeler ma sœur, car votre père m’a franchement et pleinement donné sa fille Francis.


FRANCIS.

Oui, ma foi, Tom, et tu as toutes mes sympathies. Dieu sait combien je soupirais après un mari, mais j’en voulais absolument un qui s’appelât Tom.


DÉLIA.

Eh bien, ma sœur, vous voilà satisfaite.


CIVETTE.

Vous dites vrai, sœur Délia.

À Francis.

Je t’en prie, appelle-moi toujours Tom, et moi, je t’appellerai ma chère petite Francis… Ça ira bien, n’est-ce pas, Sœur Délia ?


DÉLIA.

Ça vous ira parfaitement à tous deux.


FRANCIS.

Mais, Tom, quand je serai mariée, est-ce que j’irai vêtue comme à présent ?


CIVETTE.

Non, ma petite Francis, je veux que tu ailles, comme une femme de la cité, en robe galonnée et avec un chaperon français !


FRANCIS.

Sur ma parole, ce sera charmant.


DÉLIA.

— Frère, donnez à votre femme un train conforme à votre fortune. — Habillez-vous comme s’habillait votre père, — et habillez-la comme s’habillait votre vieille mère. — C’est en épargnant qu’il a fait sa fortune, et qu’il vous l’a laissée. — Frère, gardez-vous de la vanité ; sinon, adieu l’économie !


CIVETTE.

Que nous nous habillions comme mon père et ma mère ! voilà une bonne plaisanterie. Ma mère portait une robe à franges, une fraise tout unie et un bonnet blanc ; quant à mon père, il portait une cotte de moquette, garnie de manches de satin rouge et doublée de grosse toile.


DÉLIA.

Et pourtant il était aussi riche que vous.


CIVETTE.

Mon revenu, Dieu merci, est de quarante livres par an en bons fermages et en bonnes terres, sans compter une rente annuelle de vingt marcs dont nous devons hériter au hâvre du Cornard.


DÉLIA.

C’est possible, et votre réplique est excellente. — Je ne sais comment cela se fait, mais voici trop souvent ce qui advient : — Un père meurt prodigieusement riche ; — il a mis tout son bonheur à grossir sa fortune, — ne se préoccupant guère du caractère de ses héritiers, — et espérant qu’ils auront les mêmes goûts que lui. — Eh bien, le contraire de ce qu’il supposait arrive ; quarante ans d’épargne — suffisent à peine à trois ans de prodigalité ; les héritiers dépensent sans se soucier — de ce qui adviendra quand ils n’auront plus d’argent ; — lorsqu’ils songent à l’économie, il est déjà trop tard. — J’ai ouï dire que la vanité et la ruine s’embrassaient, — et qu’alors le repentir s’écriait : Ah ! si j’avais su !


CIVETTE.

Vous parlez bien, sœur Délia, vous parlez bien ; mais je compte vivre dans les limites de mes ressources ; car, voyez vous, mon parti en est pris ; je donnerai à ma femme sa coiffe française et son coche ; j’entretiendrai un couple de chevaux hongres et une paire de lévriers ; et voilà tout ce que je ferai.


DÉLIA.

Et vous ferez tout cela avec quarante livres de revenu !


CIVETTE.

Oui, et avec quelque chose de plus, ma sœur.


FRANCIS.

Vous oubliez, ma sœur, les produits du hâvre de Cornard.


CIVETTE.

Au fait, je n’y pensais plus, Francis. Je te les abandonnerai pour tes épingles.


DÉLIA.

Et vous ne garderez pour vous que les cornes… Mon Dieu ! en dépit de tout le monde, les imbéciles auront toujours des ressources… Allons, mon frère, voulez-vous rentrer ? Le dîner nous attend.


CIVETTE.

Oui, ma bonne sœur, bien volontiers.


FRANCIS.

Oui, ma foi, Tom, car j’ai grand appétit.


CIVETTE.

Et moi, aussi, bien aimée Francis.

À Délia.

Non, ma sœur, ne croyez pas que je dépasse les limites de mon revenu.


DÉLIA.

Dieu le veuille !

Ils sortent.

SCÈNE IX

[Londres. Chez Mathieu Flowerdale.]
Entrent Mathieu Flowerdale et le père Flowerdale, des épées à la main.

MATHIEU.

Morbleu, Christophe, reste là. J’ai aperçu sir Lancelot et le vieux Girouette qui venaient de ce côté ; ils sont tout proches ; je ne veux pas qu’ils me parlent.


LE PÈRE FLOWERDALE.

Vous avez raison ; retirez-vous.

Entrent Lancelot et Girouette.

LANCELOT, au père Flowerdale.

Eh bien, l’ami ! Tu appartiens à maître Flowerdale ?


LE PÈRE FLOWERDALE.

En effet, monsieur.


LANCELOT.

Est-il ici, mon bon ami ?


LE PÈRE FLOWERDALE.

Non, monsieur, il n’est pas ici.


LANCELOT.

Je t’en prie, s’il est ici, laisse-moi lui parler.


LE PÈRE FLOWERDALE.

Monsieur, à vous dire vrai, mon maître est ici, mais il ne veut pas qu’on lui parle. Il y a des outrages qui pèsent sur sa réputation, et il n’admettra pas de pourparlers, qu’il n’en ait fait justice.


LANCELOT.

Je t’en prie, dis-lui que son excellent ami, sir Lancelot, implore un moment d’entretien avec lui.


LE PÈRE FLOWERDALE.

Sur ma parole, si vous venez pour arranger le différend qui existe entre mon maître et l’homme du Devonshire, vous vous leurrez d’un fol espoir et vous perdez votre peine.


LANCELOT.

Mon honnête ami, il ne s’agit pas de cela ; je viens pour lui parler d’autre chose.


LE PÈRE FLOWERDALE.

Mon maître est bien résolu, monsieur, à réhabiliter son honneur ou à faire le sacrifice de sa vie.


LANCELOT.

Mon ami, je ne sache pas que ton maître ait une querelle avec qui que ce soit ; ma démarche auprès de lui a un tout autre objet, veuille le lui dire.


LE PÈRE FLOWERDALE.

— J’ignore ce qu’est cet homme du Devonshire, — mais mon maître a des pensées de sang ; sa détermination est irrévocable ; — vos supplications, monsieur, seraient donc vaines.


LANCELOT.

Je ne viens pas pour cela, je le répète.


LE PÈRE FLOWERDALE.

Eh bien, je vais le lui dire.

Il sort.

LANCELOT, à Girouette.

Oui, mon cher, je vois que cette affaire est chaudement menée ; — mais je vais essayer de l’en détourner.

Entrent Mathieu Flowerdale et le père Flowerdale.

Bonjour, maître Flowerdale.


MATHIEU.

Bonjour, bon sir Lancelot, bonjour, maître Girouette. Sur ma parole, messieurs, j’étais en train de lire Nick Machiavel ; je le trouve bon à connaître, et non à suivre. Un empoisonneur d’humanité ! J’ai fait de lui quelques extraits textuels. Et comment va sir Lancelot ? Hein ! comment va ? Monde fou, où les hommes ne sauraient vivre tranquilles !


LANCELOT.

Maître Flowerdale, j’ai appris qu’il y a quelques dissentiments entre l’homme du Devonshire et vous.


LE PÈRE FLOWERDALE.

Eux, monsieur ! ils sont aussi bons amis que possible.


LANCELOT.

Cette dénégation est une sorte d’échappatoire ; il y a dans votre silence une générosité qui n’est que trop rare. Mais, monsieur, j’ai entendu dire cela, à mon grand regret.


MATHIEU.

Il n’y a rien de pareil, sir Lancelot, sur ma parole d’honnête homme.


LANCELOT.

Eh bien, je vous crois, si vous me donnez votre parole qu’il n’y a rien de pareil.


MATHIEU.

Non, je n’en donne point ma parole ; vous ne m’imposerez point une si stricte condition. S’il y a entre nous quelque chose, c’est qu’il y a quelque chose ; s’il n’y a rien, c’est qu’il n’y a rien. Qu’il y ait quelque chose ou qu’il n’y ait rien, peu importe.


LANCELOT.

Je conclus de ceci qu’il y a quelque chose entre vous, et j’en suis désolé !


MATHIEU.

Vous pouvez vous tromper, sir Lancelot. L’italien a une jolie maxime. Questo ?… Je l’ai oubliée ; elle est sortie de ma tête, mais je la traduis ainsi : si tu as un ami, garde-le ; un ennemi, culbute-le.


LANCELOT.

Allons, je vois qu’il y a quelque chose entre vous, et Dieu sait combien je le déplore.


MATHIEU.

Eh bien, ce qui est entre nous ne peut être aplani. — Sir Lancelot, il faut que demain je monte à cheval. — La route que je dois prendre, nul ne peut — me la barrer ; aucun particulier — ne me peut contester le droit universel d’aller et de venir ; si quelqu’un — me dit : Flowerdale, tu ne passeras pas par ce chemin, — je répondrai : il faut que j’avance ou que je recule. — Mais reculer n’est pas ma consigne, je dois avancer. — Si l’on m’en empêche, je dois me frayer passage. — La destinée fait pour moi le reste, et tout est dit.


LANCELOT.

Maître Flowerdale, tout homme a une langue et deux oreilles. La nature en ses œuvres est une artiste consommée.


MATHIEU.

Ce qui équivaut à dire qu’un homme doit entendre plus qu’il ne doit parler.


LANCELOT.

Vous dites la vérité, et en effet j’en ai entendu plus long que je n’en dirai pour cette fois.


MATHIEU.

Vous parlez bien.


LANCELOT.

Les calomnies sont plus communes que les vérités, maître Flowerdale, mais l’expérience est le critérium des unes et des autres.


MATHIEU.

Vous dites vrai.


LANCELOT.

J’ai ouï dire que vous étiez un mauvais sujet ; je l’ai cru.


MATHIEU.

C’était juste, c’était inévitable.


LANCELOT.

Mais j’ai vu récemment en vous quelque chose qui m’a confirmé dans la secrète estime que j’avais pour vous.


MATHIEU.

Ma foi, monsieur, je suis bien sûr de ne vous avoir jamais fait de mal : — au contraire, je vous ai fait du bien, à vous et aux vôtres ; — vous l’ignorez, j’en suis sûr, et ma volonté — est que vous ne le sachiez pas.


LANCELOT.

Oui, votre volonté suprême.


MATHIEU.

Oui, ma volonté suprême, monsieur. Morbleu ! connaîtriez-vous mes volontés suprêmes ? En ce cas, monsieur, on aurait trompé ma confiance.


LANCELOT.

Allez, maître Flowerdale, je sais ce que je sais ; — et je sais, par la connaissance que j’ai de moi-même, — que je vous aime véritablement. Quant à ma fille, — elle est à vous. Si vous préférez un mariage — à une querelle, laissez de côté toutes ces arguties d’honneur — et venez avec moi. Et, au lieu de vous battre à mort, — vous vous marrierez à une aimable dame.


MATHIEU.

Oui, mais, sir Lancelot…


LANCELOT.

Si vous n’acceptez pas mon offre, soyez sûr que je m’arrangerai pour empêcher la rencontre.


MATHIEU.

Oui, mais écoutez-moi, sir Lancelot !


LANCELOT.

Non, n’insistez pas sur un faux point d’honneur ; c’est le mobile le plus vicieux, le plus vain, le plus frivole. Votre affaire est d’épouser ma fille ; donnez-moi donc immédiatement votre parole de l’épouser ; je vais préparer la donzelle. Décidez-vous, ou maintenant, ou jamais.


MATHIEU.

Vous me mettez donc au pied du mur ?


LANCELOT.

Oui, par le ciel ! prenez-moi vite au mot, ou vous ne m’y prendrez plus ; et, au lieu de nous unir, comme je le rêvais, nous nous séparerons… Sur ce, adieu pour toujours.


MATHIEU.

Arrêtez. Advienne que pourra, mon amour domine tout. J’irai.


LANCELOT.

Je vous attends. À tantôt donc.

Sortent Lancelot et Girouette.

LE PÈRE FLOWERDALE.

Maintenant, monsieur, qu’allons-nous faire pour les habits de noces ?


MATHIEU.

Par la messe, c’est juste. Assiste-moi encore, Christophe, — et, le mariage conclu, nous t’indemniserons.


LE PÈRE FLOWERDALE.

— C’est bien, il suffit. Préparez-vous pour votre fiancée. — Quoi qu’il advienne, les habits ne vous manqueront pas.


MATHIEU.

— Et, dès qu’une fois j’aurai la dot, tu verras ! — Nous passerons bien des heures en joie. — Quant à cette fille, je m’en soucie comme d’une épingle. — C’est son or qui doit faire mes délices.

Il sort.

LE PÈRE FLOWERDALE.

— Est-il possible ! Le vice devient une seconde existence — pour celui qui a renié Dieu et s’est donné au démon. — Si je n’étais pas sûr que sa mère fut constante et pure, — mon cœur me crierait qu’elle a déshonoré mon front. — Je jurerais que Mathieu n’a jamais été mon fils, — si cette belle âme n’avait été incapable d’une si noire action.

Entre l’oncle Flowerdale.

L’ONCLE FLOWERDALE.

Eh bien, frère, comment trouvez-vous votre fils ?


LE PÈRE FLOWERDALE.

— Ah ! frère ! endurci comme un libertin — qui est passé maître à l’école du vice ! — Il ne fait qu’inventer des supercheries. — Il rumine tout un jour — comment il trompera son meilleur ami le jour suivant. Il ne pense qu’au présent. — Pour avoir un penny comptant, il s’engagera à payer un shilling ; — mais ce shilling, le prêteur l’attendra toujours. — Quand j’étais jeune, j’avais les entraînements de la jeunesse ; — j’étais écervelé, débauché, étourdi, violent ; — mais j’aurais trouvé monstrueux de rêver seulement les folles extravagances auxquelles il se livre.


L’ONCLE FLOWERDALE.

— C’est ce que je vous disais, mais vous n’avez pas voulu me croire !


LE PÈRE FLOWERDALE.

— Vous n’aviez que trop raison ; mais il me reste un espoir. — Frère, il sera marié demain — à la belle Luce, la fille de sir Lancelot Spurcock.


L’ONCLE FLOWERDALE.

Est-il possible ?


LE PÈRE FLOWERDALE.

— C’est vrai ; et voici la leçon que je lui veux donner. — Je désire, frère, que vous le fassiez arrêter aujourd’hui même. — Si quelque chose peut le réformer, c’est cela. — Car il est endurci au mal, et rivé à une existence — qui doit consommer sa honte et tuer sa femme.


L’ONCLE FLOWERDALE.

— Eh quoi ! l’arrêter le jour même de ses noces ! — Ce serait un acte peu chrétien et peu humain. — Combien de couples ont payé par maintes années de soucis ultérieurs — les félicités de cette journée unique ! — Laissez-le libre aujourd’hui ; remettez l’arrestation à demain, — et ne troublez pas, par une telle douleur, sa joie d’aujourd’hui.


LE PÈRE FLOWERDALE.

— Frère, je veux qu’il soit arrêté aujourd’hui même, — à la vue de tous, quand il reviendra de l’église. — Observez seulement ce qu’il va faire ; — je gage qu’il va nier la dette ; — comme il faut que le paiement ne soit pas facile, — vous direz qu’il vous doit près de trois mille livres. — Mon cher frère, prenez immédiatement vos mesures.


L’ONCLE FLOWERDALE.

— Eh bien, puisque vous le voulez, — frère, soit. Je vais sur-le-champ chercher le shériff.


LE PÈRE FLOWERDALE.

— Et puis, frère, nous verrons ainsi — ce que fera sir Lancelot dans cette extrémité, — et combien Mathieu est aimé de sa femme ; — l’affection de Luce sera soumise à une épreuve suprême. — Frère, ce que je projette — fera à mon fils beaucoup de mal et beaucoup de bien.

Ils sortent.

SCÈNE X

[Une place près d’une église.]
Entre Olivier.

OLIVIER.

— Voici assurément le lieu où ce faquin — m’a donné rendez-vous. S’il vient, soit ! s’il ne vient pas, soit ! — Si ze m’apercevais qu’il a voulu se zouer de moi, — ze l’attraperais, ze l’empoignerais, ze le tarabusterais, — et ze le houspillerais de la belle manière.

Entre sir Arthur.

— Qui va là ? sir Arthur ! ranzons-nous.

Il se met à l’écart.

ARTHUR.

— Je cours, à travers champs, après l’homme du Devonshire, — dans la crainte qu’il ne lui arrive malheur. — Je me suis douté hier soir — que Flowerdale et lui auraient une rencontre ce matin. — Certes, Olivier ne craint pas Flowerdale, — mais j’ai voulu m’assurer de la loyauté des deux rivaux, — et juger par mes yeux de leur valeur. Voilà pourquoi je suis venu.

À Olivier qui s’avance.

Bonjour, maître Olivier.


OLIVIER.

Bonzour.


ARTHUR.

Eh quoi ! maître Olivier, seriez-vous fâché ?


OLIVIER.

Quand ze le serais, vous en offenseriez-vous ?


ARTHUR.

— Moi, nullement. Mais j’imagine, — en vous voyant ainsi armé, — que vous attendez quelqu’un avec qui vous comptez vous battre.


OLIVIER.

Si cela est, ze vous engaze à ne pas prendre parti pour lui.


ARTHUR.

— Ma foi, voilà, je crois, une recommandation inutile ; — car j’ai dans l’idée que celui que vous attendez ne viendra pas.


OLIVIER.

En vérité ? si z’étais sûr de ça, ze le rattraperais ailleurs.

Entre Asphodèle.

ASPHODÈLE.

— Ah ! sir Arthur ! ah ! maître Olivier ! ah ! Asphodèle ! — Votre bien-aimée, et la vôtre, et la mienne, cette charmante mademoiselle Luce — s’est mariée ce matin au jeune Flowerdale.


ARTHUR.

Mariée à Flowerdale ! c’est impossible.


OLIVIER.

Mariée, l’ami ! Tu plaisantes, z’espère. Tu veux faire une farce.


ASPHODÈLE.

Oh ! ce n’est que trop vrai. Voici son oncle.

Entre l’oncle Flowerdale, accompagné du shériff et des exempts.

L’ONCLE FLOWERDALE.

Bonjour, sir Arthur, bonjour, maître Olivier !


OLIVIER.

Bonzour, monsieur Flowerdale. Une question, ze vous prie. Est-ce que votre coquin de neveu est marié ?


L’ONCLE FLOWERDALE.

Appelez-le comme vous voudrez, maître Olivier, il est marié à la fille de sir Lancelot.


ARTHUR.

À la, fille de sir Lancelot !


OLIVIER.

— Comment ! le vieux bonhomme m’a zoué un pareil tour ! — Il m’avait pourtant promis que z’aurais Luce.


L’ONCLE FLOWERDALE.

— La musique joue. Ils arrivent de l’église. — Shériff, faites votre office. Gardes, tenez ferme.

Entrent Mathieu Flowerdale, Luce, Lancelot, Girouette, le père Flowerdale, et tous les gens de la noce.

OLIVIER, à Mathieu.

Que Dieu vous accorde la zoie, selon la vieille formule et quelque peine avec ! Vous avez été exact au rendez-vous, n’est-ce pas ?


LANCELOT.

Allons, ne vous fâchez pas, monsieur ; c’est ma faute ; c’est moi qui ai fait tout le mal ; je l’ai empêché d’aller à votre rencontre sur le terrain, et c’était mon devoir, monsieur, car je suis juge de paix, et tenu par serment de maintenir l’ordre,


GIROUETTE.

Dame, oui, monsieur, il est effectivement juge de paix et tenu par serment de maintenir l’ordre. Vous ne devez pas troubler la noce.


LANCELOT.

Tout beau ! monsieur, ne vous fâchez pas, ne vous emportez pas. Si vous le faites, je prendrai des mesures contre vous.


OLIVIER.

Bon, bon ; ze resterai tranquille.


GIROUETTE, considérant l’oncle Flowerdale.

N’est-ce pas là maître Flowerdale ?… Sir Lancelot, voyez donc qui est là… C’est bien maître Flowerdale.


LANCELOT, à l’oncle Flowerdale qui s’avance.

Maître Flowerdale, vous êtes le très-bien venu.


MATHIEU.

Mon oncle ! c’est bien lui !

Le shériff et les exempts le saisissent.

Vous m’arrêtez, monsieur le shériff ! À la requête de qui ?… À moi, Christophe !


L’ONCLE FLOWERDALE.

À ma requête, monsieur.


LANCELOT.

Qu’y a-t-il donc, maître Flowerdale ?


L’ONCLE FLOWERDALE.

Voici ce qu’il y a, monsieur. Ce libertin — vous a trompé ; il a eu de moi — en diverses sommes trois mille livres.


MATHIEU.

Comment ! mon oncle ! mon oncle !


L’ONCLE FLOWERDALE.

— Mon neveu, mon neveu, vous m’avez dépouillé, — et si l’on ne vous arrête pas, vous ferez — des dupes de tous ceux qui vous approcheront.


LANCELOT.

— Mais, monsieur, supposons même qu’il vous doive — dix mille livres. Je calcule que sa fortune — s’élève au moins à trois mille livres par an.


L’ONCLE FLOWERDALE.

— Ah ! monsieur, j’ai été informé trop tard de la supercherie — par laquelle il est parvenu à vous tromper : — il a fait un testament qu’il a remis à votre excellent ami — ici présent, à maître Girouette. Eh bien, dans ce testament — n’y a que des gasconnades et des mensonges.


LANCELOT.

Eh quoi ! il n’a pas toutes ces seigneuries, toutes ces terres, tous ces navires.


L’ONCLE FLOWERDALE.

— Il n’a pas une obole, pas un demi-penny.


LANCELOT.

Je vous prie de nous dire la vérité, soyez franc, jeune Flowerdale.


MATHIEU.

Mon oncle, ici présent, est furieux ; il est disposé à me faire du tort.

Montrant le père Flowerdale.

Mais voici mon valet, un honnête garçon, pardieu ! et de bonne foi ; il sait que tout est vrai.


LE PÈRE FLOWERDALE.

Moi, nullement, monsieur. Je suis trop vieux pour mentir ; ce que je sais, c’est que vous avez forgé un testament, à chaque ligne duquel vous vous êtes étudié à mentionner un avoir imaginaire.


GIROUETTE, à Mathieu.

Où sont donc, je te prie, les amis honnêtes que tu peux citer ?


LE PÈRE FLOWERDALE.

Ma foi, nulle part, monsieur ; il n’en a pas un seul.


GIROUETTE.

Miséricorde ! nous sommes joués, je crois.


LANCELOT.

Je suis dupé, et l’enfant, qui était ma principale espérance, est perdue.


MATHIEU.

— Vous n’êtes pas dupé, et elle n’est pas perdue. — On me calomnie, par le ciel ! on me calomnie ! — Voyez-vous, mon oncle, que voici, est un usurier ; il voudrait me perdre ; — mais j’obtiendrai justice. Servez-moi seulement de caution, c’est tout ce que je vous demande. — Vous, frère Civette, et vous, maître Girouette, offrez-moi — seulement votre caution ; qu’on me paie — l’argent de la dot ; et nous monterons à cheval ; — et vous verrez par vos yeux — comme mes pauvres tenants vont me faire fête. — Servez-moi seulement de caution ; faites seulement cela.

À son oncle.

— Je suppose, avide moucheron, que leur caution vous suffira.


L’ONCLE.

Oui, monsieur ; je n’en demande pas une meilleure.


LANCELOT, à Mathieu.

— Non, monsieur, vous n’aurez ni ma caution, ni la sienne, — ni celle de mon fils Civette ; je ne veux pas être filouté, moi. — Shériff, emmenez votre prisonnier ; je ne veux plus avoir rien de commun avec lui. — Que son oncle fasse de faux dés avec ses faux os ; — je ne veux plus avoir affaire à lui. Bafoué, dupé et outragé ! — Allons, ma fille, si tard qu’il soit, ceci tombe à propos : — tu ne vivras pas avec lui dans l’enfer de la mendicité !


LUCE.

— Il est mon mari, et le ciel sait — avec quelle répugnance je suis allée à l’église ; — mais vous m’avez obligée, vous m’avez forcée à cette union. — Le saint prêtre vient tout à l’heure de prononcer ces paroles : — « Tu n’abandonneras pas ton époux dans la détresse. » — Maintenant, mon devoir est de l’assister, et non de partir avec vous.


LANCELOT.

— Assister un fourbe ! sous peine de ma malédiction, abandonne-le.


LUCE.

— Aujourd’hui même vous me l’avez fait épouser, sous peine de votre malédiction ! — Je vous en prie, n’accablez pas mon âme désolée ; — Dieu sait combien mon cœur saigne de sa détresse.


LANCELOT.

Ah ! maître Girouette ! — Je dois avouer que je l’ai forcée à ce mariage, — abusé que j’étais par ce faux testament.


GIROUETTE.

Ah ! il m’a trompé, moi aussi.


LANCELOT.

— Elle aurait pu vivre comme Délia, dans un heureux état de virginité.


DÉLIA.

— Résignez-vous, mon père. Ce malheur arrive trop tard.


LANCELOT.

— Et dire qu’elle m’a adjuré, qu’elle m’a supplie à genoux, — s’il fallait qu’elle goûtât la triste existence du mariage, — de lui donner pour époux sir Arthur Greenshield !


ARTHUR.

— Et vous n’avez fait qu’aggraver son malheur et le mien.


LANCELOT, à sir Arthur.

— Oh ! vous pouvez encore la prendre, prenez-la.


ARTHUR.

Moi ! non pas !


LANCELOT.

Ou bien vous, maître Olivier, acceptez mon enfant, et la moitié de ma fortune est à vous.


OLIVIER.

Non, monsieur, ze ne violerai point les lois.


LUCE.

Ne craignez rien ; je ne vous importunerai pas.


DÉLIA.

Pourtant, ma sœur, n’allez pas, dans cette exaltation, courir tête baissée à votre ruine. Vous pouvez l’aimer, sans le suivre.


FRANCIS.

Allons, sœur, qu’il aille au diable ! laissez-le partir.


GIROUETTE.

Oui, ma foi, mistress Luce, abandonnez-le.


LUCE.

— Vous déraisonnez tous trois. Laissez-moi. — Je jure de rester avec lui dans toute sa détresse.


OLIVIER.

— Mais, pour peu qu’il ait les zambes libres, — z’ai peur qu’il ne reste pas avec vous, lui.


ARTHUR.

Oui, mais il est maintenant en trop bonnes mains pour pouvoir se sauver.


LANCELOT, à Luce.

— Femme, vous voyez combien nous sommes lésés, vous et moi ; — et vous pouvez encore réparer tout le mal, si vous le voulez. — Mais, si vous persistez à le suivre, — ne vous montrez plus devant moi, ne tournez plus les yeux vers moi, — ne m’appelez plus votre père ; n’attendez plus de moi une obole ; — car toute votre dot, je la donne aujourd’hui même — à votre sœur Francis.


FRANCIS, à Civette.

Qu’en dites-vous, Tom ? Je vais avoir une bonne part ; — et puis, je serai une bonne femme, et une bonne femme — est une bonne chose, je puis le dire.


CIVETTE.

Assez, Francis. Je serais fâché, foi de gentilhomme, de voir ta sœur tomber dans la misère.


LANCELOT, à Luce.

Eh bien, êtes-vous toujours décidée ?


LUCE.

Oui, je suis décidée.


LANCELOT.

Venez donc avec nous. Ou maintenant, ou jamais !


LUCE, montrant son mari.

— Je pars avec lui. Allez, vous, à vos fêtes ; — moi, qui suis accablée de douleur, je vais pleurer.


LANCELOT.

— Retire-toi de ma vue pour toujours… Allons, messieurs, — rentrons, je vous marierai à des filles qui vaudront mieux que celle-ci… — Délia, au nom de ma bénédiction, ne lui parle plus. — Vile bagasse ! si empressée de se jeter dans la misère !


L’ONCLE FLOWERDALE.

Shériff, chargez-vous du prisonnier.


MATHIEU.

— Pardieu, vous m’avez traité bien durement — le jour de ma noce.

Tous sortent, excepté Luce, Mathieu, le père Flowerdale, l’oncle Flowerdale, le shériff et les exempts.

LUCE, à l’oncle Flowerdale.

— Ah ! maître Flowerdale, écoutez-moi… — Attendez un moment, mon bon monsieur le shériff… — Sinon pour lui, du moins par pitié pour moi, — mon bon monsieur, ne fermez pas l’oreille à ma prière ; — ma voix faiblit, car les femmes n’ont pas la parole forte.

Elle se jette aux genoux de l’oncle.

MATHIEU, à son oncle.

Vous voyez, elle se jette à vos genoux.


L’ONCLE FLOWERDALE.

— Belle enfant, pour vous, je vous aime de tout mon cœur. — Je suis désolé, âme charmante, que tu aies eu le malheur — de t’unir à ce jeune pervers. — Va rejoindre ton père ; ne pense plus à cet homme — que l’enfer a marqué pour être l’enfant de l’opprobre.


LUCE.

— N’imputez ses désordres, monsieur, qu’à sa jeunesse, — et croyez que l’heure du repentir a sonné pour lui. — Hélas ! quel bénéfice, quel profit y a-t-il pour vous — à emprisonner celui qui n’a plus rien ? — Où il n’y a plus rien, le roi perd ses droits. — Oh ! ayez pitié de lui comme Dieu aura pitié de vous.


L’ONCLE FLOWERDALE.

— Madame, je ne connais que trop bien son caractère. — Pour le corriger, il n’y a pas d’autre moyen — que de l’enchaîner à la misère.


LUCE.

Supposons qu’il ait payé ce qu’il vous doit ; il est libre alors !


L’ONCLE FLOWERDALE.

— Oui, belle vierge, je n’ai plus rien à faire, dès qu’il s’est acquitté. — Mais cela lui est aussi impossible — que d’escalader les Pyramides. — Shériff, emmenez votre prisonnier. Adieu, madame.


LUCE.

— Oh ! ne partez pas encore, mon bon monsieur Flowerdale ; — acceptez, comme garantie de cette dette, ma parole, ma signature.


MATHIEU.

— Oui, au nom du ciel, mon oncle, et ma signature par-dessus le marché.


LUCE.

— Mon Dieu ! j’ai toujours payé ce que je devais, — et je puis travailler. Hélas ! il ne peut rien faire, lui ! — Moi, j’ai des amis qui, peut-être, auront pitié de moi ; — ses amis les plus proches, à lui, cherchent son malheur. — Tout ce que je pourrai mendier, gagner, recueillir, sera pour vous… — Oh ! ne vous détournez pas. Il me semble, en voyant ce visage si vénérable, — qu’un homme, ayant une telle expérience des vicissitudes de ce monde, — devrait avoir un peu de compassion pour la douleur d’une femme. — Au nom de mon désespoir, au nom de son père, qui est votre frère, — au nom de votre âme qui espère la joie céleste, — ayez pitié de moi, ne perdez pas deux âmes.


L’ONCLE FLOWERDALE.

— Relevez-vous, belle vierge. Non par égard pour lui, — mais par pitié pour ton malheureux choix, — je le rends à la liberté. Monsieur le shériff, je vous remercie, — Gardes, voici votre pourboire…

À Luce.

— Tiens, mon enfant, accepte cet argent, voici cent anges d’or ; — mais, pour être sûr qu’il ne les gaspillera pas, — je te les confie, Christophe ; tiens, emploie-les avec ménagement, — mais aie soin qu’elle ne manque de rien. — Séchez vos yeux, ma nièce ; ne vous affligez pas trop — pour un homme qui a passé sa vie dans le désordre. — S’il vous traite bien, il se fera des amis ; — s’il vous maltraite, une fin honteuse l’attend.

Il sort.

MATHIEU.

— Que la peste t’étouffe, vieux fornicateur !… — Allons, Christophe, l’argent ! allons, mon bon Christophe !


LE PÈRE FLOWERDALE.

Ah ! ma foi, monsieur, vous m’excuserez.


MATHIEU.

Et pourquoi vous pardonnerais-je, monsieur ? Donne-moi l’argent, vieux coquin, ou je t’y forcerai…


LUCE, à Mathieu.

De grâce, retenez-vous.

Au père Flowerdale.

Donne-lui l’argent, mon honnête ami.


LE PÈRE FLOWERDALE.

De tout mon cœur, si vous y consentez.

Il remet l’argent à Mathieu.

MATHIEU.

— Si elle y consent ! Sangdieu ! il faudra bien qu’elle y consente, — bon gré, malgré !… Cette pleurnicheuse me suivre ! fi donc ! — Retourne auprès de ton père, ce crasseux, ce rustre ; — obtiens de lui ta dot, ou ne parais jamais devant moi.


LE PÈRE FLOWERDALE.

— Monsieur, elle a abandonné son père et tous ses amis pour vous.


MATHIEU.

— Va te faire pendre, ainsi que ton père et tous ses amis.


LE PÈRE FLOWERDALE.

— Au moins, défaites-vous de quelque chose en sa faveur, pour qu’elle se procure un gîte.


MATHIEU.

Oui, je veux bien me défaire d’elle et de toi ; mais, si je me défais d’un seul de ses anges, je veux être pendu au premier poteau. J’aimerais mieux en faire ce que j’ai fait d’un millier de leurs pareils, les jeter sur un coup de dé.


LE PÈRE FLOWERDALE.

— Eh bien, sache la vérité, enfant dégénéré ; — tu avais un père qui aurait rougi de toi.


MATHIEU.

— Mon père était un âne, un vieil âne.


LE PÈRE FLOWERDALE.

— Ton père ! impudent coquin ! — Eh quoi ! vous vous mettez en garde ! eh bien, je me battrai avec vous.


LUCE.

— Mon bon monsieur, laissez-le dire.


LE PÈRE FLOWERDALE.

— Si cette femme éplorée ne se pendait pas à moi, — je t’apprendrais ce qu’il en coûte d’offenser ton père. — Va au diable, mendie, souffre de la faim ! Joue aux dés, et, quand tu auras tout perdu, — sois pris de désespoir et pends-toi.


LUCE.

Oh ! ne le maudissez pas.


LE PÈRE FLOWERDALE.

— Je ne le maudis pas ; mais prier pour lui serait chose vaine. — Je suis désolé qu’il porte le nom de son père.


MATHIEU.

— C’est bon, vieux coquin ; je te retrouverai. — Maraud, décampe, je ne te retournerai pas ta livrée — par-dessus tes oreilles, parce que tu l’as payée, — mais ne te sers plus de mon nom, maraud, — tu m’entends ! Fais-y attention, — ne te sers plus de mon nom, je te le conseille.


LE PÈRE FLOWERDALE.

— Rendez-moi les vingt livres que je vous ai prêtées, — ou donnez-moi une garantie de leur remboursement.


MATHIEU.

— Je ne te rendrai pas un penny, — et, pour une garantie, je ne t’en donnerai pas. — Petiote, ne me suivez pas ; faites-y attention, ne me suivez pas. — Si vous me suivez, mendiante, je vous casse le nez.


LUCE.

Hélas ! que vais-je devenir ?


MATHIEU.

— Eh bien, fais-toi putain ; c’est un bon métier ; — et peut-être qu’ainsi je te verrai de temps en temps.


LUCE.

— Hélas ! pourquoi suis-je venue au monde ?


LE PÈRE FLOWERDALE.

— Chère madame, ne pleurez pas ; je m’attacherai à vous.


LUCE.

— Mon Dieu ! je ne sais plus que faire, mon ami. — Mon père et ma famille m’ont repoussée ; — et moi, malheureuse fille abandonnée, — je ne sais plus où aller ni que dire.


LE PÈRE FLOWERDALE.

— Je suis navré dans l’âme de voir les larmes — flétrir ainsi les roses cramoisies de ses joues. — Madame, prenez courage, ne vous abandonnez pas à une stérile douleur ; — j’ai dans cette ville un petit bien, — qui vaut, je pense, une centaine de livres ; — il est à votre disposition, comme tout ce que je possède. — Je vais vous procurer immédiatement un déguisement, — et vous placer en service dans cette ville ; — vous connaîtrez tout ce qui se passera, sans être vous-même connue. — Allons, ne vous affligez plus d’un mal irrémédiable ; — ne versez plus de larmes pour un homme plus que perverti.


LUCE.

Je vous rends grâces, monsieur.

Ils sortent.

SCÈNE XI

[Chez sir Lancelot.]
Entrent sir Lancelot, Francis, Délia, sir Arthur, Olivier, Civette et Girouette.

OLIVIER.

— Oui, on m’a zoué bien des sales tours, — mais zamais on ne m’en a zoué un aussi infect.


LANCELOT.

— Fils Civette, Francis, ma fille, excusez-moi ; — vous voyez de quelle profonde douleur je suis accablé — par la faute de cette malheureuse enfant, votre sœur Luce. — Mais il m’arrive ce qui est arrivé à tant de familles ; — les enfants les plus chéris sont ceux qui causent le plus de tourment.


CIVETTE.

— C’est vrai, père. La chose est arrivée ainsi ; — mais quel remède ? prenez votre courage à deux mains, et n’y pensez plus. — Nous voici, votre fille Francis et moi ; eh bien, — nous vous donnerons des enfants, je ne dirai pas — aussi sages, mais aussi jolis — que l’était Luce, si légitime — que fût sa réputation de jolie fille. Mais, mon père, la chose est convenue, vous viendrez ?


LANCELOT.

Oui, fils Civette, je viendrai.


CIVETTE.

Et vous maître Olivier ?


OLIVIER.

Oui, car z’ai été tellement vexé à cette noce-ci, que ze veux voir si ze serai plus heureux à la vôtre.


CIVETTE.

Et vous, sir Arthur ?


ARTHUR.

Oui, monsieur, quoique j’aie le cœur bien gros, je veux bien être de votre fête nuptiale.


CIVETTE.

Et vous y serez le bienvenu, le bienvenu tout de bon ; allons, Francis, êtes-vous prête ?


FRANCIS.

Doux Jésus ! comme ces maris sont pressés !… De grâce, mon père, priez Dieu de me bénir.


LANCELOT.

Que Dieu te bénisse, comme je le fais. Que Dieu te donne la sagesse et vous envoie à tous deux la joie ! Je le souhaite avec des yeux humides.


FRANCIS.

Mais, mon père, est-ce que ma sœur Délia ne viendra pas avec nous ? Elle excelle à faire la cuisine et a cent petits talents de ménagère.


LANCELOT.

Oui, certes, elle partira avec vous… Délia, préparez-vous.


DÈLIA.

Je suis prête, monsieur. J’irai d’abord à Greenwich, de là chez ma cousine Chesterfield, et ensuite à Londres.


CIVETTE.

C’est bien, chère sœur Délia, c’est bien ; nais ne nous faites pas faux bond ; donnez des ordres aux cuisiniers et aux marmitons ; car je ne voudrais pas que ma chère Francis se salît les doigts.


FRANCIS.

Non, sur ma parole, je ne le voudrais pas non plus. Moi, une femme de qualité, et, qui plus est, une femme mariée, être associée à des cuisiniers et à des gâte-sauces ! fi donc !


CIVETTE.

Eh ! je n’entends pas non plus que tu le sois, ma bien-aimée ; tu le vois bien… Adieu, vous tous !… Dieu vous bénisse, maître Girouette ! Nous accorderez-vous, vous aussi, votre compagnie ?


GIROUETTE.

De tout mon cœur, car j’aime la bonne chère.


CIVETTE.

Allons, que Dieu soit avec vous tous !… Venez, Francis.


FRANCIS.

Dieu soit avec vous, mon père ! Dieu soit avec vous, sir Arthur, maître Olivier, maître Girouette, ma sœur ! Dieu soit avec vous tous !


GIROUETTE.

Eh bien, qu’avez-vous, sir Arthur ? vous êtes bien morne, maître Olivier, qu’avez-vous, mon cher ? Un peu de gaîté, sir Lancelot.


LANCELOT.

Oui, elle est partie tout de bon, la pauvre fille, elle est perdue. Mais quand les enfants n’en font qu’à leur tête, il faut qu’il leur en cuise.


ARTHUR.

Mais, monsieur, c’est vous qui êtes la principale cause de ses malheurs ; il est donc juste que vous les répariez.


GIROUETTE.

En vérité, il le faut, sir Lancelot, il le faut.


LANCELOT.

Il le faut ! qui pourrait donc m’y contraindre, maître Girouette ? Je puis faire ce que je veux, j’espère.


GIROUETTE.

J’en conviens, vous pouvez faire ce vous voulez.


OLIVIER.

— Oui, mais, si vous êtes bien avisé, vous ferez bien — de ne point zeter sur le pavé, pour une mésante boutade — une des plus zolies donzelles qu’on puisse voir — dans un zour d’été. Ze vais vous dire ce que ze vais faire ; — ze vais fouiller la ville dans tous les sens pour voir si — ze puis avoir des nouvelles de Luce, — et essayer de l’enlever à ce coquin, car ze suis — sur qu’il la conduira à sa perte. — Et sur ce, adieu ! Nous nous retrouverons cez votre zendre Civette.


LANCELOT.

— Merci, monsieur. Je prends votre avis en très-bonne part.


ARTHUR.

— Je l’aime tant que, pour la retrouver, — pour assurer son bonheur, je donnerais le plus pur de mon sang.

il sort avec Olivier.

LANCELOT.

Ah ! maître Girouette, — quel malheur que j’aie soustrait ma fille — à maître Olivier, à ce bon chevalier, — pour la livrer à un homme qui n’a rien de bon dans l’âme !


GIROUETTE.

— C’est un malheur. Mais quel remède ?


LANCELOT.

— Quel remède ? Je crois en avoir trouvé un. — Le jeune Flowerdale est, pour sûr, en prison.


GIROUETTE.

Pour sûr ? rien n’est sûr.


LANCELOT.

Peut-être aussi son oncle l’a-t-il relâché.


GIROUETTE.

C’est bien possible ; il l’a sans doute relâché.


LANCELOT.

S’il est encore en prison, j’obtiendrai un mandat — pour reprendre ma fille jusqu’à ce qu’il soit jugé ; — car je lui intenterai un procès en escroquerie.


GIROUETTE.

— Vous le pouvez, et vous pouvez le perdre ainsi.


LANCELOT.

— Mais ce n’est pas sûr ; je puis être déçu, — et la sentence peut lui être favorable.


GIROUETTE.

C’est encore possible ; prenez-y donc garde.


LANCELOT.

— Qu’il soit en prison ou en liberté, n’importe. — Je veux en tout cas lui intenter un procès ; — et c’est vous, maître Girouette, qui déposerez la plainte.

Ils sortent.

SCÈNE XII

[Londres. Une rue.]
Entre Mathieu Flowerdale.

MATHIEU.

— La peste soit du diable, et que le diable emporte les dés ! — Que les dés et le diable aillent à tous les diables ! — De mes cent anges d’or, — il ne me reste plus un denier. — Peste soit du jeu ! Que vais-je faire ? — Je ne puis plus emprunter sur mon crédit. — Parmi mes connaissances, hommes faits ou jeunes gens, — il n’en est pas une à qui je n’aie plus ou moins emprunté. — Je voudrais savoir où je pourrais prendre une bourse bien garnie, — sans me faire pincer. Par le ciel, je vais tenter l’aventure. — Pardieu, voici ma sœur Délia. — Je vais la voler, ma foi.

Entrent Délia et Artichaud.

DÉLIA.

— Je t’en prie, Artichaud, ne va pas si vite. — Le temps est chaud, et je suis un peu lasse.


ARTICHAUD.

Voyons, mistress Délia, je vous promets que votre guide ne vous fatiguera point ; nous marcherons d’un pas extrêmement modéré.


MATHIEU.

La bourse ou la vie !


ARTICHAUD.

Seigneur Dieu ! au voleur ! au voleur !

Il se sauve.

MATHIEU, à Délia.

— Allons, allons, votre bourse, madame, votre bourse !


DÈLIA.

— J’ai entendu souvent cette voix-là ! — Eh quoi ! mon frère Flowerdale devenu un voleur !


MATHIEU.

— Oui, morbleu, et j’en rends grâces à votre père. — Allons, ma sœur, allons, votre argent ! — Je dois mener l’existence à laquelle le monde me réduit ; — ce n’est pas un crime de voler, quand personne ne donne plus rien.


DÈLIA.

— Ô Dieu ! toute grâce est-elle donc bannie de ton cœur ? — Songe à l’infamie qui s’attache à un pareil acte.


MATHIEU.

— Ne me parlez pas d’infinie. Allons, donnez-moi votre bourse ; — je vais vous garrotter, ma sœur, pour plus de sûreté.


DÈLIA.

— Non, ne me garrotte pas. Tiens, voici tout ce que j’ai ; — et puisse cet argent racheter ta faute !

Entrent Olivier, sir Arthur et Artichaud.

ARTICHAUD, criant.

Au voleur ! au voleur ! au voleur !


OLIVIER.

Au voleur ! Où vois-tu des voleurs, mon ser ?… Quoi ! mistress Délia ! c’est vous sans doute qu’on a volée ?


DÈLIA.

Non, maître Olivier. C’est maître Flowerdale qui a voulu me faire une farce.


OLIVIER.

Comment ! Flowerdale, ce misérable ! Drôle, ze vous rencontre à propos ; en garde !


MATHIEU.

Monsieur, je ne veux pas avoir affaire à vous, je suis trop occupé.


DÉLIA.

Allez ! frère Flowerdale, je vous prête tout cet argent.


MATHIEU.

Merci, sœur.


OLIVIER, à Délia.

Je veux qu’il vous arrive malheur, si vous prêtez une obole à ce drôle. Puisque vous ne savez pas garder votre arzent, ze le garderai, moi !


ARTHUR.

Il est fâcheux de secourir de la sorte — un homme qui se fait gloire de ses continuelles vilenies.


DÉLIA.

— Frère, vous voyez comme tout le monde vous censure. — Adieu ! je prie le ciel de vous réformer.


OLIVIER.

— Venez ! ze vais vous accompagner ; ze saurais vous protézer — contre vingt misérables de son espèce. — Adieu, coquin, et puisses-tu au plus vite être pendu, — comme tu dois l’être ! Venez, sir Arthur.

Tous sortent excepté Mathieu.

MATHIEU.

— Peste soit de ce misérable marchand de draps ! — Ce gars du Devonshire est un porc des pieds à la tête. — Ses mains sont faites seulement pour soulever des ballots. — Il a le cœur aussi grossier que le visage. — Il est aussi éloigné des caractères magnanimes — que je le suis de servir les cochons et de boire avec les animaux, — comme j’y suis presque réduit en ce moment. Mais quel remède ? — Quand l’argent, les ressources, les amis, tout vous manque, — adieu l’existence ! Tout est fini.

Il sort.

SCÈNE XIII

[Londres. Chez Civette.]
Entrent le père Flowerdale, Luce, déguisée en fille flamande, Civette et Francis, devenue sa femme.

CIVETTE.

Merci, ma foi, bon Christophe ! Je te rends grâces de m’avoir présenté cette servante. Elle me plaît fort. Comment la trouves-tu, Francis ?


FRANCIS.

Sérieusement, Tom, tout à fait à mon goût. Elle a un si gentil parler. Comment vous appelez-vous, je vous prie ?


LUCE.

Morguienne, je m’appelle Tanikin.


FRANCIS.

Un joli nom, sur ma parole. Ô Tanikin, vous excellez aux coiffures nouvelles.


LUCE.

Je fais d’une tête tout ce que je veux.


CIVETTE.

De quel pays est-elle, Christophe ?


LE PÈRE FLOWERDALE.

C’est une flamande, monsieur.


CIVETTE.

C’est donc une étrangère ?


LE PÈRE FLOWERDALE.

Oui, monsieur.


CIVETTE.

Introduis-la, Christophe, et montre-lui ma maison.


LE PÈRE FLOWERDALE.

Oui, monsieur. Venez, Tanikin.


FRANCIS.

Ah ! Tom, vous ne m’avez pas encore baisée d’aujourd’hui… Tom !


CIVETTE.

Non, Francis. Nous ne devons pas nous embrasser devant les gens.

Il l’embrasse.

Dieu bénisse ma petite Francis !

Entrent Délia et Artichaud.

Ah ! voilà ma sœur Délia ! soyez la bienvenue, bonne sœur.


FRANCIS.

Soyez la bienvenue, bonne sœur. Comment trouvez-vous ma coiffure ?


DÉLIA.

Charmante, ma sœur.


CIVETTE.

Je suis bien aise que vous soyez venue, sœur Délia. Vous allez faire préparer le souper. Nos gens vont être ici bientôt.


ARTICHAUD.

Oui, mais si la chance ne nous avait pas favorisés, elle ne serait pas encore ici. Ce filou de Flowerdale a failli nous rosser ; sans maître Olivier, nous étions volés.


DÉLIA.

Silence, maraud ! assez !


LE PÈRE FLOWERDALE.

Volés ! par qui ?


ARTICHAUD.

Par Flowerdale, morbleu ! il s’est fait voleur.


CIVETTE.

Ma foi, voilà qui n’est pas bien. Mais, Dieu soit loué ! vous voilà saine et sauve. Voulez-vous venir, sœur ?


LE PÈRE FLOWERDALE, bas, à Artichaud.

Un mot, mon brave. Est-il bien vrai que Flowerdale, celui qui a été mon maître, vous ait volés ? Je t’en prie, dis-moi la vérité.


ARTICHAUD, bas, au père Flowerdale.

Oui, ma foi, c’est ce même Flowerdale qui a été ton maître.


LE PÈRE FLOWERDALE, bas, à Artichaud.

Tiens, voici un écu de France. Ne parle plus de ceci.


ARTICHAUD.

Non, je n’en soufflerai plus mot.

À part.

Je flaire ici quelque coquinerie. — Dans chaque bourse que prend Flowerdale, ce drôle prend la moitié. — Il me donne ceci pour que je garde le secret.

Bas, au père Flowerdale.

Je ne dirai rien.


LE PÈRE FLOWERDALE.

Grand merci.


FRANCIS.

Voyez donc, ma sœur. J’ai une nouvelle servante, une flamande ; elle parle si gentiment, que ça vous fait du bien au cœur.


CIVETTE.

Comment la trouvez-vous, ma sœur ?


DÉLIA.

Elle me plaît fort.


CIVETTE.

Allons, chère sœur, voulez-vous venir donner vos instructions pour le souper ? Nos hôtes vont être ici dans un moment.


DÉLIA.

Oui, mon frère, allez devant, je vous suis.

Tous sortent excepté Délia et Luce.

Écoute, petite flamande, un mot.


LUCE.

Que me voulez-vous ?


DÉLIA.

— Sœur Luce, ce n’est pas en déguisant votre voix — et votre personne que vous parviendrez à me donner le change. — Je vous reconnais. Qu’est-ce que ceci veut dire, je vous prie ?


LUCE.

— Puisque vous m’avez reconnue, sœur, gardez-moi le secret. — Si j’ai pris ce déguisement, — c’est pour vivre quelque temps ignorée — de mon père et de mes amis ; — je veux voir ainsi quelle action le temps exercera — sur la vie désordonnée de maître Flowerdale.


DÉLIA.

— Oh ! il est pire qu’un méchant. Je t’en prie, abandonne-le — et ne pense plus à lui.


LUCE.

— Ne me donnez pas un pareil conseil. — Quand il serait pire que les pires, — un unique bon moment peut réparer tout le mal — de sa vie passée. — Donc, chère sœur, ne me dénoncez pas. — Si jamais son cœur se repent, ce ne sera jamais trop tard.


DÉLIA.

— Soit ! Puisqu’aucun conseil ne peut altérer votre résolution, — je ne vous dénoncerai pas. Vous vous aveuglez volontairement.


LUCE.

— Merci, Délia… Il faut maintenant que je plaise — à ma sœur Francis ; et celle-là n’est ni juste ni sensée.

Elles sortent.

SCÈNE XIV

[Londres. Une place sur laquelle est située la maison de Civette.]
Entre Mathieu Flowerdale.

MATHIEU.

— Il marche toujours, celui qui ne connaît pas la fin de son voyage. — J’ai franchi les limites extrêmes de l’expédient. — Je n’ai plus qu’à m’aller pendre. — Depuis hier deux heures, j’ai vécu — d’un pain d’épices que j’ai eu à un enterrement ; je n’ai trouvé — à boire que dans un cabaret, au milieu de portefaix, seuls capables — de supporter un homme qui, comme moi, n’a pas un denier… — Mais qui vient ici ? — Les deux escrocs qui m’ont gagné tout mon argent ! — Je vais voir s’ils consentiront à m’en prêter.

Entrent Dick et Ralph.

— Eh bien, maître Richard, comment vous portez-vous — Comment vas-tu, Ralph ? Palsembleu ! messieurs, les affaires — vont mal pour moi. Auriez-vous la bonté de me prêter — un ange à vous deux ? Vous savez que vous — m’en avez gagné cent l’autre jour.


RALPH.

— Comment, un ange ! que Dieu nous damne, si nous n’avons pas tout reperdu — jusqu’au dernier penny, une heure après que tu étais parti !


MATHIEU.

— Je vous en prie, prêtez-moi seulement de quoi souper. — Je vous rembourserai, foi de gentleman.


RALPH.

— Sur ma parole, nous n’avons pas un farthing, pas un liard. — Je m’étonne, maître Flowerdale, — que vous vous ruiniez aussi étourdiment. — Eh quoi ! vous perdriez en une heure plus d’argent — qu’un honnête homme n’en dépense en un an. — Par pudeur ! adonnez-vous à quelque honnête métier, — et ne vivez pas ainsi comme un vagabond.

Sortent Dick et Ralph.

MATHIEU.

— Un vagabond, en effet ! Et vous n’en êtes que plus coquins !… — Eux qui ont été les premiers à me dépouiller, ils me donnent des conseils à présent ! — Ces démons-là m’ont réduit à l’état où je suis, — et ils sont les premiers à m’outrager ! — Non loin d’ici demeure une gourgandine — que j’ai, tout le premier, habillée de satin. — Elle n’a pas une dent dans la bouche, — qui ne m’ait coûté au moins vingt livres sterling. — Maintenant que je n’ai plus d’argent, je vais lui faire visite. — c’est ici, je crois, que demeure la donzelle.

Il frappe vivement à la porte d’une maison.

— Holà ! mistress Abricot est-elle chez elle ?

Paraît sur le seuil un Ruffian.

LE RUFFIAN.

— Quel est l’impertinent drôle qui frappe si hardiment ? — Ah ! c’est vous, vieux prodigue ! vous voilà donc ! — Un gaillard qui s’est fait filou de par la ville. — Ma maîtresse vous a vu, et elle vous fait dire par moi — que vous ayez à déguerpir au plus vite ; — sinon, vous recevrez d’elle un compliment de bienvenue — qui ne vous plaira guère. Vous ferez donc bien de détaler.

Le ruffian referme la porte et disparaît.

MATHIEU.

— Oui, voilà ce qui devait arriver ! Étant pauvre, — tu devais être ainsi traité par une vile putain fardée. — Soit ! puisque cette maudite engeance me maltraite ainsi, — je vais voir comment me traiteront les honnêtes gens.

Passe un vieux bourgeois.

Monsieur, je vous conjure d’avoir compassion d’un homme dont la condition a été beaucoup meilleure qu’elle ne semble l’être aujourd’hui. Si je pouvais seulement obtenir de vous de quoi retourner chez mes parents, je vous garderais toute ma gratitude, jusqu’au jour où je pourrais reconnaître dignement un tel service.


LE VIEUX BOURGEOIS.

— Fi, fi, jeune homme ! voilà une conduite fort blâmable. — Nous n’avons que trop de ces gueux-là par la cité. — Mais, comme je ne vous ai pas encore vu faire ce métier, — et que je ne vous ai point remarqué pour être un mendiant vulgaire, — tenez, voici un ange pour payer les frais — de votre voyage ; retournez dans votre famille ; ne vous fiez pas à ceci. — De si tristes commencements ont souvent de plus tristes fins.

Il sort.

MATHIEU.

— De plus tristes fins ! Bah ! si l’apparition d’un ange d’or — est le pis qui m’arrive, je ne m’en inquiète guère. — Maintenant, après un si heureux début, — je prétends ne pas laisser une bourse de six pence m’échapper. — Par la messe, voici encore quelqu’un !

Entre une bourgeoise, précédée d’un valet portant une torche.

Dieu vous bénisse, belle dame ! Si vous daignez, gentille femme, jeter les yeux sur la détresse d’un pauvre gentilhomme, un jeune cadet, je ne doute pas que Dieu ne vous rende triplement ce que vous lui aurez donné… Un homme qui jusqu’ici n’a jamais demandé un penny, un demi penny, un farthing !


LA BOURGEOISE.

Arrête, Alexandre… Sur ma parole, c’est un homme fort distingué ! Quel dommage !… Tiens, mon ami, voici tout l’argent que j’ai sur moi, un couple de shillings, et que Dieu te bénisse !


MATHIEU.

Que Dieu vous récompense, charmante dame ! Si vous avez une maison amie, un pavillon de jardin, où vous puissiez employer comme votre ami un pauvre gentleman, je suis à vos ordres pour tout service secret.


LA BOURGEOISE.

Merci, mon bon ami… Je t’en prie, laisse-moi voir l’argent que je t’ai donné. Il y a un des deux shillings qui est en cuivre ; rends-les moi, et voici à la place une demi-couronne en or.

Mathieu lui rend l’argent.

Arrière, drôle ! Pour tout service secret ! pour qui donc me prends-tu ? Ce serait un acte pie que de te faire fouetter. Maintenant que j’ai mon argent, je te verrais pendre avant de te donner un penny… Pour tout service secret !… Marchons, mon bon Alexandre.

La bourgeoise et le valet sortent.

MATHIEU.

Pas de chance ! Je m’aperçois qu’on ne réussit pas — à être déshonnête !… En voici d’autres qui arrivent. Dieu me pardonne ! — Sir Arthur et maître Olivier ! pardieu, je vais leur parler. — Salut, sir Arthur ! salut, maître Olivier !


OLIVIER.

C’est vous, maraud ! allons, mettrez-vous l’épée à la main, faquin ?


MATHIEU.

Non, maître Olivier ; je ne veux pas me battre avec vous. — Mon Dieu, ce n’était point de ma part mauvaise intention ; — ce n’était qu’une intrigue pour obtenir la fille de sir Lancelot. — Pardieu ! je ne vous ai jamais voulu de mal.


OLIVIER.

Et où est ta femme, ta noble femme, misérable ? Où est-elle, senapan ? Hein !


MATHIEU.

Sur ma parole, maître Olivier, elle est malade, très-malade. Le ciel m’en soit témoin, je ne sais que faire pour elle, la chère femme !


OLIVIER.

Dis-moi la vérité ; est-elle malade ? Dis-moi la vérité, ze te le conseille.


MATHIEU.

Oui, sur ma foi, je vous dis la vérité, maître Olivier… Si seulement vous vouliez me rendre le petit service de me prêter quarante shillings… Que Dieu me damne, si je ne vous les rends pas aussitôt que — mes moyens me le permettront !… Foi de gentleman !


OLIVIER.

Tu dis donc que ta femme est malade. Tiens, voici quarante sillings… Donne-les à ta femme, aie soin de les lui donner, ou ze t’étrille, comme tu n’as zamais été étrillé depuis sept ans ! Fais-y attention.


ARTHUR.

En vérité, maître Olivier, vous avez tort de lui donner cela pour sa femme. Il ne pense pas à elle.


OLIVIER.

C’est bon ! si ze m’aperçois qu’il m’a zoué !…


MATHIEU.

Je vous dis la vérité, sir Arthur, foi de gentleman.


OLIVIER.

C’est bon. Adieu, maraud. Venez, sir Arthur.

Olivier et sir Arthur sortent.

MATHIEU.

— Pardieu, voilà qui est excellent ! — Cinq anges d’or enlevés en une heure ! — Pour peu que ce commerce continue de prospérer, je n’en chercherai point d’autre. — Sois le bienvenu, doux or. Adieu, misère !

Entrent le père Flowerdale et l’oncle Flowerdale.

L’ONCLE FLOWERDALE.

— Voyez donc, Christophe, si vous pouvez trouver la maison.


MATHIEU.

— Qui est là ? mon oncle, et mon valet Christophe !… — Par la messe, ce sont bien eux. — Comment allez-vous, mon oncle ? Comment vas-tu, Christophe ? — Sur ma parole, mon oncle, vous devriez bien me prêter — de l’argent. — La pauvre chère dame, — ma femme, est si malade !… Que Dieu me soit en aide ! — On m’a volé les cent anges — que vous m’aviez donnés. Ils ont disparu.


L’ONCLE FLOWERDALE.

Je crois qu’en effet ils ont disparu… Allons, Christophe, marchons.


MATHIEU.

Voyons, mon oncle ; écoutez-moi, mon bon oncle.


L’ONCLE FLOWERDALE.

Arrière, hypocrite ! Je ne veux pas entendre… Allons, laissez-le, Christophe.


MATHIEU.

Christophe ! honnête Christophe !


LE PÈRE FLOWERDALE.

Monsieur, je n’ai rien à vous dire.


L’ONCLE FLOWERDALE.

— Ouvrir la porte à mon neveu ! tu feras mieux — de la lui fermer au nez, car c’est un méchant vaurien.


MATHIEU.

Vous êtes un vieil imposteur, un vieil imposteur !

Le père et l’oncle entrent dans la maison de Civette, en fermant vivement la porte.
Entre Luce.

LUCE, à Mathieu, déguisant sa voix.

Qu’y a-t-il ? qui êtes-vous, jeune homme ?


MATHIEU.

Par le ciel ! une fille flamande ! On dit que ce sont de bonnes créatures. Par le ciel, je vais la mettre à l’épreuve.


LUCE.

Qui êtes-vous, jeune homme ? Pourquoi ne parlez-vous pas ?


MATHIEU.

Sur me parole, mon cher cœur, je suis un pauvre gentleman qui implore, ne vous en déplaise, la libéralité de votre bourse.

Le père Flowerdale paraît au fond du théâtre et écoute.

LUCE.

Ah ! mon Dieu ! un si jeune cavalier !


MATHIEU.

Un cavalier, ma chère, qui est presque un gueux !


LUCE.

N’êtes-vous pas marié ? où est votre femme ? Voici tout ce que je possède, prenez-le.


MATHIEU.

Eh quoi ! de l’or, jeune fille ! Ceci est magnifique.


LE PÈRE FLOWERDALE, a part.

S’il n’est pas complètement perverti, il se repentira à présent.


LUCE.

Pourquoi ne me répondez-vous pas ? Où est votre femme ?


MATHIEU.

Morte, morte, elle est morte ! C’est elle qui m’a ruiné. Elle a dépensé tout ce que j’avais ; elle entretenait des drôles sous mon nez pour me braver.


LUCE.

La traitiez-vous bien ?


MATHIEU.

Si je la traitais bien ! Il n’y a jamais eu en Angleterre une femme de qualité mieux traitée. Je ne pouvais lui donner de carrosse. Sa nourriture me coûtait par mois quarante livres sterling. Mais elle est morte, et tous mes soucis sont ensevelis dans sa tombe.


LUCE.

En vérité !


LE PÈRE FLOWERDALE, à part.

Il est devenu plus infernal que jamais.


MATHIEU, à Luce.

Tu es au service de maître Civette, qui loge là, n’est-ce pas ?


LUCE.

Oui.


MATHIEU.

— Eh bien, il n’y a pas dans cette maison-là une pièce d’argenterie — qui ne m’appartienne, Dieu m’en soit témoin ! — Si j’avais une fille telle que toi, — j’aurais pour elle plus d’attentions — qu’aucun homme en Angleterre… Il faudrait seulement qu’elle eût quelque bien.


VOIX, dans l’intérieur de la maison.

Holà ! Tanikin !


LUCE.

Arrêtez, on m’appelle… Je vais revenir dans un moment ;

Elle entre dans la maison.

MATHIEU.

— Je gage que cette flamande est éprise de moi. — Ne serait-ce pas admirable de lui faire voler — toute l’argenterie de Civette, et de m’enfuir avec ?


LE PÈRE FLOWERDALE.

— Ce serait infâme. Ô maître Flowerdale, — n’avez-vous ni crainte de Dieu, ni conscience ?… — Que prétendez-vous faire en adoptant cet ignoble genre de vie ?


MATHIEU.

— Ce que je prétends faire ? Je prétends vivre.


LE PÈRE FLOWERDALE.

— Vivre de la sorte ? fi donc ! — Vous auriez l’existence d’un lâche.


MATHIEU.

D’un lâche ! Et comment cela, je vous prie ?


LE PÈRE FLOWERDALE.

— En effet, vous emprunteriez six pence à un enfant. —


MATHIEU.

Morbleu, quelle lâcheté y a-t-il à cela ? J’oserais les emprunter à un homme, oui, à l’homme le plus vigoureux de toute l’Angleterre, s’il voulait me les prêter. J’emprunterais n’importe comment ; c’est aux prêteurs à se faire rembourser, n’importe comment. On sait bien que je m’acquitterais cent fois pour une, si je le pouvais.


LE PÈRE FLOWERDALE.

— Tous ceux qui vous prêtent font un marché de dupe ; — et qu’est-ce que cet emprunt-là, sinon un vol ? — Délia pourrait vous faire pendre maintenant, si, — par égard pour sa sœur, elle ne vous prenait en pitié. — Allez-vous-en, si vous ne voulez pas, en vous attardant ici, — tomber entre les mains de gens que vous n’attendez guère.


MATHIEU.

— Quand tous les démons de l’enfer seraient ici, — j’y resterai jusqu’au retour de cette fille flamande.

Sort le père Flowerdale.
Entrent sir Lancelot et Artichaud.

LANCELOT.

Où est la porte ? est-ce que nous ne l’avons pas passée, Artichaud ?


ARTICHAUD.

Par la messe, voici quelqu’un. Je vais l’interroger…

À Mathieu.

Un mot, monsieur… Eh quoi ! êtes-vous si fier ?… Un mot : quel est le chemin pour aller chez maître Civette ? Quoi ! vous ne voulez pas répondre !… — Oh ! mon Dieu ! c’est ce filou de Flowerdale.


LANCELOT.

— Par quel miracle ce mauvais coquin se trouve-t-il ici ? — Ô misérable escroc, coupeur de bourses, bandit, — quel est le fossé, coquin, qui a servi de tombe à ma fille ? — Oh ! l’imposteur ! faire ainsi son testament !… — Prendre ainsi le faux air — d’un ange qui va mourir, — d’un saint expirant ! — Je vais vous montrer ce que c’est qu’un beau-père, monsieur, — et vous apprendre à fabriquer des testaments !… Parle, drôle, où est ma fille ? — Empoisonnée, je suis sûr, ou assommée !… — Et tromper ainsi ce bon monsieur Girouette — avec un faux testament ! et par cette imposture — me faire prendre les plus funestes résolutions ! — Puis, jouer ainsi cet excellent gars du Devonshire ! — Allons, qu’on l’emmène en prison !


MATHIEU.

— En prison ! et pourquoi donc, monsieur ? Je m’y refuse.

Entrent maître Girouette, Mistress Francis, Civette, Olivier, sir Arthur, le père Flowerdale, l’oncle Flowerdale et Délia.

LANCELOT.

Ah ! voici son oncle. — Vous êtes les bienvenus, messieurs, bienvenus, tous. — Cet homme, messieurs, est un filou et un meurtrier. — Car je sais pertinemment que ma fille a disparu ; — malgré toutes les recherches, elle n’a pu être retrouvée… Misérable !


L’ONCLE FLOWERDALE.

— Quoiqu’il me soit parent, sa vie est infâme. — Donc, au nom du ciel, faites de lui ce que vous voudrez.


LANCELOT.

Eh bien ! qu’on le mène en prison.


MATHIEU.

— Et pourquoi en prison, monsieur ? Je ne vous dois rien.


LANCELOT.

En ce cas, fais reparaître ma fille… Qu’on l`emmène !


MATHIEU.

Allez vous-même chercher votre fille. De quoi m’accusez vous ?


LANCELOT.

D’un meurtre. Allons, qu’on l’emmène !


MATHIEU.

— J’ai assassiné votre fille ? Autant dire que j’ai assassiné vos chiens. — Voyons, mon oncle, vous me servirez de caution, j’en suis sûr.


L’ONCLE FLOWERDALE.

— Non, quand, pour que tu sois prisonnier, — je devrais être geôlier !


LANCELOT.

Allons, qu’on l’emmène.

Entre Luce, toujours déguisée.

LUCE.

— Ciel ! où voulez-vous mener ce jeune homme ? — Qu’a-t-il donc fait ?


GIROUETTE.

Fillette, il a tué sa femme.


LUCE.

Sa femme ! ce serait mal, mais ce n’est pas prouvé.


LANCELOT.

Ne vous accrochez pas à lui, donzelle ; si vous vous entêtez, je vous fais enfermer avec lui.


LUCE.

Emmenez-moi partout où vous l’emmènerez. — Il m’a dit qu’il m’aimait de tout son cœur.


FRANCIS.

— Quoi ! l’on emmène ma servante en prison ! Tom, le souffrirez-vous ?


CIVETTE.

— Non. Pardon, mon père, cette fille n’est point une vagabonde. — Elle est la femme de chambre de ma femme, et aussi honnête — que le front du plus honnête homme.


LANCELOT.

— Allons donc ! vous êtes des dupes tous les deux. — Je gage, mon gendre, que c’est une supercherie. — C’est quelque fine coureuse qui vous a été présentée, — sans doute pour vous voler votre argenterie et vos bijoux. — Je vais vous faire mener en prison, catin !


LUCE

— Je ne suis pas une catin, ni une étrangère ! — Et ni lui, ni moi, nous n’irons en prison… — Me reconnaissez vous, maintenant ? Allons, ne restez pas ébahis. — Mon père, je sais que je vous ai offensé ; — et, quoique le devoir n’invite à plier le genou — devant vous avec la plus respectueuse soumission, — c’est de ce côté que je me tourne, pour mettre aux pieds de mon époux — mon amour, mon respect et mon obéissance.

Elle s’agenouille aux pieds de Mathieu.

LANCELOT.

— Enfant dénaturée, tu agenouilles devant un pareil misérable !


LUCE.

— Ah ! maître Flowerdale, si l’excès de la douleur — ne vous a pas rendu muet, — parlez à celle qui est votre femme fidèle. — Est-ce le mépris qui enchaîne ainsi votre langue ? — Ne vous détournez pas… Je ne suis pas une Éthiopienne, — une coquette Cressida, une inconstante Hélène ; — je suis une créature dont votre perte fait la détresse. — Pourquoi te détournes-tu toujours de moi ? Oh ! c’est que tu es, — je le crains, le plus misérable entre les malheureux.


MATHIEU.

— Je le suis en effet, ô femme merveilleuse entre toutes les femmes ! — Ta chasteté et ta vertu ont mis — en moi une nouvelle âme toute rouge de confusion, — car ma honte est visible à l’incarnat de mes joues.


LANCELOT, à Mathieu.

— Arrière, hypocrite !

À Luce.

Je te l’ordonne, ne te fie plus à lui.


LUCE.

— Que je ne me fie plus à lui ! Par mes espérances de béatitude future, — je suis sûre qu’il n’est pas de douleur comparable à la sienne.


LANCELOT.

— Eh bien, soit ; puisque tu étais faite pour la misère, — suis ta fortune. Je ne te connais plus.


OLIVIER.

Ze veux être battu comme platre, si elle ne m’a pas fait pleurer.


LE PÈRE FLOWERDALE.

— S’il lui reste quelque sentiment du bien, il se repentira maintenant.


ARTHUR.

Cela m’émeut jusqu’au fond du cœur.


GIROUETTE.

Ma foi, il faut que je pleure ; je ne puis m’en empêcher.


L’ONCLE FLOWERDALE.

Il faudrait être un monstre pour faire le malheur d’une pareille femme.


MATHIEU.

— Rassurez-vous. J’espère me montrer digne d’une telle indulgence — en rachetant ma réputation perdue. — Messieurs, croyez-moi, je vous en conjure ; — j’espère vous faire voir un changement — qui trompera votre attente.


OLIVIER.

Ze veux être pendu, si ze ne le crois point.


LANCELOT.

Comment ! vous le croyez !


GIROUETTE.

Par le ciel ! je le crois.


LANCELOT.

Croyez-vous qu’il sera jamais touché de la grâce ?


GIROUETTE.

Je conviens que ce ne sera pas sans peine.


OLIVIER.

Eh bien, ze vous assure qu’il est sanzé. Monsieur Flowerdale, dans l’espoir que vous êtes revenu au bien, voici quarante livres que ze vous offre pour votre entrée en ménaze. Allons, mon ser, ne rougissez pas, prenez, prenez. Soyez un bon époux, aimez votre femme, et, s’il faut quarante livres de plus, vous les aurez, ze vous le zure.


ARTHUR

— Mes ressources sont peu de chose ; mais, si vous voulez m’écouter, — je vous donnerai les meilleurs conseils. — Quant à votre femme, je lui donne ce diamant… — Puisse ce diamant vous porter bonheur toute votre vie !


MATHIEU.

— Merci, mon cher sir Arthur… Maître Olivier, — vous êtes mon ancien ennemi, et je n’en suis que plus tenu — de vous restituer ce que m’offre votre générosité.


OLIVIER.

— Allons, l’ami, ne me parlez plus de restitution. — Z’ai là quarante livres encore ; prenez-les. Morbleu ! ze n’agirais pas autrement, quand tout Londres me ferait des remontrances… Allez ! ne me croyez pas assez niais pour gaspiller mon arzent ! Z’ai encore cent livres à dépenser pour une bonne libation. Z’espère que votre oncle et votre beau-père vont suivre mon exemple.


L’ONCLE FLOWERDALE.

— Vous avez deviné juste. S’il veut quitter ce genre de vie, il sera mon héritier.


LANCELOT.

Mais de moi il n’aura pas un denier. — Un filou ! un fourbe ! un misérable qui a tué son père — désolé, quand ce brave homme — avait affronté les formidables dangers de la mer — pour le faire vivre et l’entretenir magnifiquement !


GIROUETTE.

Comment ! il a tué son père !


LANCELOT.

Oui, monsieur, par le chagrin que lui a causé une si infâme conduite.


LE PÈRE FLOWERDALE.

Monsieur, vous avez été mal informé.


LANCELOT.

Allons donc, vieux coquin, c’est toi-même qui me l’as dit.


LE PÈRE FLOWERDALE.

En ce cas, j’ai calomnié maître Mathieu. — En réparation de ma faute, — voici vingt nobles d’or que je lui offre.


MATHIEU.

— Non, Christophe. Je t’ai fait plus de tort que tu ne m’en as fait. — Ce que tu m’offres par affection, je le le rends par affection.


FRANCIS, à Luce.

Ha ! ha ! vous avez donc joué à cache-cache avec Tom !… — Que vais-je lui donner pour son ménage ? — Sœur Délia, si je lui donnais mon éventail ?


DÉLIA.

Vous ferez bien de consulter votre mari.


FRANCIS.

Qu’en dis-tu, Tom ?


CIVETTE.

Oui, donne-le lui, Francis ; je t’en achèterai un neuf, avec un manche plus long.


FRANCIS.

Un éventail rouge, Tom.


CIVETTE.

Oui, à plumes rouges.


FRANCIS, à Luce.

Tenez, sœur ; voici mon éventail pour votre trousseau ; acceptez-le ; il vous sera commode.


LUCE.

Merci, ma sœur.


GIROUETTE.

Tout est pour le mieux ; voici quarante shillings pour le ménage de la charmante Luce, et je lui en promets quarante autres, morbleu ! Allons, sir Lancelot, il faut que je vous réconcilie.


LANCELOT.

— Je m’y refuse. Tout ceci est une comédie. — Il mangera tout, quand ce serait un million.


LE PÈRE FLOWERDALE, à Lancelot.

Monsieur, quelle est la dot de votre fille ?


LANCELOT.

Si elle avait épousé un honnête homme, sa dot aurait été d’au moins mille livres.


LE PÈRE FLOWERDALE.

— Payez-lui cette somme, et je m’engage — à lui assurer pour son douaire une somme triple.


LANCELOT.

Vous vous y engagez, monsieur ! et qui êtes-vous donc ?


LE PÈRE FLOWERDALE.

— Un homme, j’ose le dire, dont la parole vaut à Londres — tout autant que la vôtre.


LANCELOT.

N’étais-tu pas dernièrement le valet de ce prodigue ?


LE PÈRE FLOWERDALE.

— Regardez-moi, maintenant que mon emplâtre est enlevé… — Ne restez pas ébahi, mon cher, de cette métamorphose.


LANCELOT.

Maître Flowerdale !


MATHIEU.

— Mon père ! oh ! la honte m’empêche de lever les yeux sur lui ! — Cher père, pardonnez-moi mes folies passées.


LE PÈRE FLOWERDALE.

— Oui, mon fils ! oui, mon fils ! je me réjouis de ton changement, — et j’applaudis à l’heureux choix de cette vertueuse femme, — que le ciel t’a envoyée pour sauver ton âme.


LUCE.

— Une joie nouvelle s’ajoute à ma joie. Que le Très-Haut soit loué !


GIROUETTE.

— Monsieur Flowerdale cher monsieur Flowerdale, soyez le bienvenu du sépulcre. — On disait ici que vous étiez mort, on le disait, ma foi.


LE PÈRE FLOWERDALE.

— J’ai fait moi-même répandre ce bruit, — pour mieux voir les faits et gestes de mon fils, — qu’il est désormais inutile de rappeler.

À Mathieu.

— Mauvais sujet, tâchez de ne pas retomber dans la même maladie. — Pour celui qui, une fois guéri de cette fièvre — de débauche, de blasphème, d’ivrognerie et de vanité, — éprouve une rechute, — la maladie devient mortelle et dure jusqu’à ce qu’il succombe. — Il meurt en proie au délire, comme dans une inflammation.


MATHIEU.

— Le ciel aidant, je fuirai mon passé comme l’enfer.


L’ONCLE FLOWERDALE.

Faites comme vous dites, mon neveu, et tout sera bien.


LANCELOT.

— Soit ! Dans l’espérance que vous deviendrez un honnête homme, — je vous rends ma faveur.


L’ONCLE FLOWERDALE.

Flowerdale, mon frère, — je vous souhaite la bienvenue de tout mon cœur. Je vois que votre vigilance — a amené tous ces actes à cette conclusion, — et je m’en réjouis. Allons, rentrons, et que la fête commence !


OLIVIER

— Arrêtez un moment ! Vous aviez promis de nous offrir — une compensation, à sir Arthur et à moi.

Montrant Délia.

Voici la plus saze — de vos filles. Voyons qui de nous deux elle acceptera pour époux.


LANCELOT.

— Pardieu, vous avez mon agrément ; tâchez d’avoir le sien.


OLIVIER, à Délia.

— Que répondez-vous donc, damoiselle ?


DÉLIA.

Monsieur, je suis à vous.


OLIVIER.

— Eh bien, qu’on envoie quérir un vicaire, et ze vais — immédiatement expédier le mariaze.


DÈLIA.

— Pardon, monsieur, je veux dire que je suis à vous, — par l’affection et l’estime que je vous porte, — mais non pas l’amour d’une épouse. Il ne sera pas dit — que Délia a été enterrée autrement que vierge.


ARTHUR.

— Ne vous condamnez pas pour toujours, — vertueuse beauté ; vous étiez née pour l’amour.


OLIVIER.

— Vous dites vrai, sir Arthur ; elle était née pour l’amour, — comme sa mère… Mais veuillez nous indiquer — les raisons pour lesquelles vous ne voulez pas vous marier.


DÉLIA.

— Ce n’est pas que je condamne la vie conjugale ; — car c’est sans doute une chose sainte que le mariage. — Mais je redoute — les soucis et les peines de la femme mariée, — et les tracas que causent les enfants. — Voilà pourquoi j’ai fait vœu à la face du ciel de vivre seule sur terre. — Quant aux maris, si bons qu’ils soient, je n’en veux aucun.


OLIVIER.

— Eh bien donc, ze resterai garçon. — Ze ne me soucie pas d’avoir une femme — qui ne se soucie pas de moi. Allons-nous dîner ?


LE PÈRE FLOWERDALE.

Demain, je vous invite tous à Mark Lane. — Ce soir nous allons banqueter chez maître Civette, — et boire chacun une pleine rasade à la santé de tous.


FIN DU PRODIGUE DE LONDRES.