Le Réveille-matin des François et de leurs voisins

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


LE
RÉVEILLE-MATIN
DES FRANÇOIS, ET
DE LEURS VOISINS.



Composé par Eusebe Philadelphe Cosmopolite,
en forme de Dialogues.



À ÉDIMBOURG,
De l’imprimerie de Iaques Iames.
Avec permission.
1574.


LE
RÉVEILLE-MATIN
DES FRANÇOIS, ET
DE LEURS VOISINS.


L’amiral, persuadé et conduit par le mareschal de Cossé, et pour satisfaire à la volonté du Roy, vint trouver à Bloys Sa Majesté, qui, pour oster la crainte que l’amiral avoit de la maison de Guyse, lui envoya des lettres de congé à mener cinquante gentils-hommes avec luy armez, pour sa seureté, jusques à la cour ; où estant arrivé, le Roy et la Royne sa mère le receurent de toute la plus courtoise façon qu’il leur fut possible. Le Roy le voulut ouyr souvent en conseil secret et à part, ès choses de la plus grande importance, monstrant de se fier en luy de sa vie et de son royaume comme il eustfait en son père propre.

En mesme temps le Roy fit demander pour Monsieur son frère[1] la Royne d’Angleterre en mariage, ayant envoyé à cest effect un ambassade honorable à ladicte Royne d’Angleterre, avec laquelle aussi le Roy fit traiter d’une ligue, confédération et alliance, laquelle depuis fut conclue et résolue, au grand contentement des huguenots, ausquels telle ligue sembloit servir de gage de l’amitié du Roy envers eux.

La Royne de Navarre vint trouver à la fin le Roy, duquel (ce disoit-il) elle estoit la meilleure tante, la plus désirée, la mieux aimée et mieux venue qui jamais fut en France ; la Royne mère là recucillit comme sa très chère sœur ; toute la cour, en somme, s’en resjouissoit en double façon.

Le mariage du prince de Navarre avec Madame, sœur du Roy, fut (après plusieurs menées et difficultez faites sur la forme des cérémonies) enfin conclu et arresté, et avisé que les promesses des espoux à venir seroyent receuës par le cardinal de Bourbon, hors des cérémonies de l’église romaine, pour ne point forcer la conscience du prince de Navarre, huguenot. Quelque temps après, la Royne de Navarre, fort contente, partit de la cour, qui pour lors estoit à Bloys, pour s’en aller à Paris. L’amiral aussi s’estoit retiré auparavant en sa maison de Chastillon, où il recevoit souvent lettres et messages du Roy, qui luy demandoit son conseil es affaires occurrens, ès quels il monstroit ne vouloir rien résoudre d’importance sans son avis.

La Royne de Navarre, au partir de la cour, estant venue à Paris, tomba malade, et cinq jours après mourut, en l’aage de quarante-trois à quarante-quatre ans, d’un boucon[2] qui luy fut donné à un festin où le duc d’Anjou estoit, selon que j’ai ouy dire à un de ses domestiques ; dont on ne voulut parler, de peur que ce fust occasion de rompre ledict mariage, désiré de tous les amateurs de paix et sans soupçon.

Environ ce temps-là, de divers endroits de la France estoyent envoyez plusieurs advertissemens à l’amiral, afin qu’il print garde à soy et qu’il se retirast des dangers où l’on disoit qu’il estoit, estant dedans Paris ou à la cour ; entre autres, un je ne sçay qui luy envoya un bordereau de mémoires, où il estoit escrit :

« Souvenez-vous que c’est un article de foy résolu et arresté au concile de Constance, auquel Jean Huz fut bruslé contre le sauf-conduit de l’empereur, qu’il ne faut point garder la foi aux hérétiques. Partant, soyez diligent à prendre garde à vous, n’y ayant autre remède d’eschapper qu’en fuyant hors de la cour. »

L’amiral, ayant veu cest escrit, fit fort mauvais visage à celuy qui le luy bailla, et renvoya, pour toute response, dire à celuy qui luy avoit envoyé, que si par le passé il avoit eu, et les autres huguenots aussi, occasion de ne se fier pas légèrement en des promesses, que, Dieu merci, telle peur ou deffiance estoit alors sans fondement.

Or, le prince de Navarre (fait Roy par la mort de sa mère) et le prince de Condé, en ces entrefaites ; sollicitez et asseurez de toutes parts de venir à la cour, vinrent à la fin trouver le Roy à Paris, où il s’estoit remué pour y faire célébrer les noces de sa sœur. Plusieurs seigneurs, barons et gentils-hommes huguenots y accompagnèrent le Roy de Navarre et le prince de Condé, au-devant desquels presque toute la cour y alla. Ils y furent recueillis du Roy, de sa mère et de ses frères, et des autres princes, de Madame et des princesses, comme ils le pouvoyent désirer en apparence.

Quelques jours se passèrent en festes et banquets, attendant le jour des nopces, que l’on dilayoit pour divers respects d’un jour à l’autre, entre autres pour ce que le cardinal de Bourbon, qui de voit recevoir les promesses du mariage, n’y osoit loucher sans dispense du pape, qu’il luy avoit envoyé demander ; laquelle, après estre venue, et à son gré n’estant assez ample pour sa conscience, il fallut renvoyer à Rome pour en avoir une à sa fantaisie ; et sur ce le Roy, faisant semblant de se fascher de tant de remises, blasphémant et despitant, jura qu’il vouloit que le mariage se consommast sans plus tarder ; que si le cardinal de Bourbon ne les vouloit espouser, il les mèneroit luy-mesme à un presche des huguenots pour les y faire espouser à un ministre, et que par la mort Dieu il ne vouloit pas que sa Margot (car ainsi appeloit-il sa sœur) fust plus long-temps en cesle langueur.

Les nopces du Roy de Navarre et de Marguerite, sœur du Roy, se célébrèrent en très grande pompe le lundi dix-huictième jour du mois d’aoust dernier passé. Les princes, comtes, barons, et autres seigneurs et gentils-hommes de marque huguenots, y assistoyent presque tous, dont aucuns y avoyent amené leurs femmes et enfans, et pouvoyent estre eu tout environ mille gentils-hommes.

Le mardi, mercredi et jeudi suyvans furent employez en toutes sortes de jeux et passe-temps à rechange, ès quels l’amiral souvent assis toit v ayant le bon visage du Roy à l’accoustumé.

Le mercredy, l’amiral, voulant entretenir le Roy de quelques affaires de grande importance, le Roy en riant le pria de luy donner quatre jours pour s’essayer et esbattre, promettant à foy de Roy qu’il ne bougeroit de Paris qu’il ne l’eust rendu content et tous ceux qui avoyent affaire à luy.

Peu de jours auparavant, outre les avertissemens susdicts, l’amiral avoit esté adverti de certain homicide fait par des catholiques séditieux de Troye sur certains huguenots revenans de leur presche ;

Que ceux de Rouen et d’Orléans menaçoyenl les presches de prendre fin les deux ans après la pacification dernière passez.

Et parmi les gentils-hommes courtizans on sentoit souvent murmurer entre leurs dents que, dans la fin du mois d’aoust, on interdiroit les presches aux huguenots, mesmes que plusieurs gentils-hommes catholiques vouloyent faire gageure avec des huguenots que devant quatre mois ils iroyent à la messe ;

Qu’on sentoit courre un bruit, d’entre les principaux du peuple de Paris, qu’en ces nopces se respandroit plus de sang que d’eau ;

Que les commissaires, centeniers et dixeniers de Paris braçoyent quelque entreprise facile à estre descouverle à qui y regarderoit de près ;

Qu’un fameux advocat huguenot du Palais de Paris avoit esté adverti par un président de se retirer pour quelques jours avec sa famille hors de Paris, s’il vouloit conserver sa vie et celle des siens ;

Qu’un Italien engageoit sa teste, au cas que ces nopces s’accomplissent ; et un autre Italien, à la table de Jean Michael et Sabalin, ambassadeur de la seigneurie de Venise, se vantoit de sçavoir le moyen pour ruiner les huguenots en vingt-quatre heures.

Autres semblables choses se respandoyent parmy le vulgaire, desquelles aussi l’admirai estoit adverti.

On adjoustoit à cela que la faction des séditieux desiroit la ruine des huguenots sur toutes choses, que le lieu et le temps la facilitoyent ; la voulant donc et la pouvant mettre à effect, qu’on ne devoit attendre autre chose d’eux.

À tout cela, l’amiral sans peur, tousjours semblable à soy, tousjours constant et asseuré sur la, bonté du Roy, ne pouvoit prendre occasion d’alarme.

Le jeudi il fut dict au conseil privé du Roy qu’on avoit veu certains hommes à cheval au Pré-aux-Clercs et par les places de Paris, avec des pistoles et harquebuses à l’arçon de la selle, contre les deffenses du port des armes ; à quoy quelqu’un du conseil respondit que ce pouvoyent estre quelques-uns qui se préparoyent et s’exerçoyent pour la reveuë qui se devoit faire pour la récréation de la cour.

Le vendredi 22 d’aoust au matin, fut tenu conseil au Louvre pour remédier aux plainctes des huguenots. Monsieur, frère du Roy, qui y présidoit, s’estant levé et sorti plustost que de coustume, l’amiral, qui y estoit pareillement, sortit avec les autres seigneurs du conseil ; et comme il alloit en son logis, ayant trouvé le Roy qui sortoit d’une chappelle qui est au-devant du Louvre, le ramena jusques dans le jeu de paulme, où le Roy et le duc de Guyse ayant dressé partie contre Téligny et un autre gentil-homme, et joué quelque peu, l’amiral en sortit pour s’en aller disner à son logis, accompagné de douze ou quinze gentils-hommes, entre lesquels j’estoy. Il ne fut point cent pas loin du Louvre que, d’une fenestre ferrée (du logis où logeoit ordinairement Villemus, précepteur du duc de Guyse), luy fut tirée une harquebouzade avec trois balles, sur le poinct qu’il lisoit une requeste (allant à pied par la rue). L’une des balles luy emporta le doigt indice de la main droite ; de l’autre balle il fut blessé au bras gauche près du carpe, et sortit la balle par l’olecrâne.

Lorsqu’il fut blessé, le seigneur de Guerchy estoit à son costé droit, d’où luy fut tirée l’arquebouzade, et à son gauche l’aisné des Pruneaux. Ils furent fort esbahys et esperdus, et tous ceux qui estoyent en la compagnie.

L’amiral ne dict jamais autre chose sinon qu’il monstra le lieu d’où on luy avoit tiré le coup et où les balles avoyent donné, priant le capitaine Pilles, qui survint là avec le capitaine Monins, d’aller dire au Roy ce qui luy estoit advenu ; qu’il jugeast quelle belle fidélité c’estoit (l’entendant de l’accord fait entre luy et le duc de Guyse).

Un autre gentil-homme, voyant l’amiral blessé, s’approcha de luy pour luy sous tenir son bras gauche, lui serrant l’endroit de la blessure avec son mouchoir ; le seigneur de Guerchy luy soustenoit le droict ; et en ceste façon fut mené à son logis, distant de là environ de six-vingts pas. En y allant, un gentil-homme luy dit qu’il estoit à craindre que les balles ne fussent empoisonnées ; à quoy l’amiral respondit qu’il n’adviendroit que ce qu’il plairoit à Dieu.

Soudain après le coup la porte du logis d’où l’arquebouzade avoit esté tirée fut enfoncée par certains gentilshommes de la suite de l’amiral. L’arquebouse fut trouvée, mais non l’arquebousier ; ouy bien un sien laquais et une servante du logis. L’arquebouzier s’en estoit soudain enfuy par la porte de derrière, qui sort sur le doistre de Sainct-Germain-l’Auxerrois, où l’on luy gardoit un cheval prest, garni de pistoles à l’arçon de la selle ; sur lequel estant eschappé, il sortit hors de la porte Sainct-Antoine, où ayant trouvé un cheval d’Espagne qu’on luy tenoit en main, descendit du premier et monta sur le second, puis se mit au grand galop.

Le Roy, entendant la blesseure de l’amiral, quitta le jeu, où il esloit encore jouant avec le duc de Guyse, jetta la raquette par terre, et avec un visage triste et abbatu se retira en sa chambre ; le duc de Guyse sortit aussi peu après le Roy du jeu de paume.

La chambrière du logis, interrogée, respondit que le seigneur de Chailly (qui est maistre d’hostel du Roy et superintendant des affaires du duc de Guyse), le jour auparavant, avoit mené l’arquebouzier dans le logis et l’avoit affectueusement recommandé à l’hôstesse.

Le laquais, interrogué, respond que ce jour-là, bien matin, son maistre l’avoit envoyé à Chailly, pour le prier de faire en sorte que l’escuver du duc de Guise tint les chevaux qu’il luy avoit promis tous prests. Quant au nom de son maistre, il n’y avoit pas long-temps qu’il estoit à luy et ne l’avoit ouy appeler que Bolland, l’un des soldats de la garde du Roy ; mais à la vérité dire c’estoit Mont-Revel de Brie, celuy qui, aux guerres passées, tua en trahison le seigneur de Mouy.

Le Roy de Navarre, le prince de Condé, le comte de La Rochefoucaut et plusieurs autres seigneurs, barons et gentils-hommes huguenots, advertis de la blesseure, vindrent incontinent visiter l’amiral ; il y vint aussi plusieurs autres seigneurs et gentils-hommes catholiques, amis de l’amiral, tous bien fort marris de ce qui luy estoit avenu.

Les playes pensées par les plus experts chyrurgiens, le Roy de Navarre et le prince de Condé allèrent trouver le Roy, auquel ils firent leurs plaintes selon le mérite du faict, remonstrans qu’il ne faisoit pas seur dans Paris pour eux, et le supplians très humblement de leur donner congé d’en sortir et de se retirer ailleurs.

Le Roy, se complaignit aussi à eux du désastre avenu, et, les consolant, jura et promit de faire du coulpable, des consentans et fauteurs, si mémorable justice que l’amiral et ses amis auroyent de quoy se contenter ; cependant il les prie de ne bouger de la cour et qu’ils luy en laissent la punition et vengeance, et s’asseurent qu’il y pourvoira bientost.

La Royne mère, qui là aussi estoit, monstroit d’estre bien fort marrie du cas advenu ; que c’estoit un grand outrage fait au Roy, qu’à le supporter aujourd’huy, demain on prendroit la hardiesse d’en faire autant dans le Louvre, une autre fois dans son lict et l’autre dedans son sein et entre ses bras. Par cest artifice, le Roy de Navarre, le prince de Condé, les autres seigneurs et gentils-hommes François huguenots furent arrestez dans Paris ; mais pour ce qu’il sembla bon à aucuns d’entr’eux de faire conduire l’amiral en sa maison de Chastillon-sur-Loin, distant deux journées de Paris, le Roy, pour empescher ce dessein, luy offrit chambre dans le Louvre pour s’y retirer ; que s’il ne pouvoit pour la douleur des playes remuer de logis, il luy envoyeroit une compagnie des soldats de sa garde pour la seureté de sa personne et de son logis.

L’amiral, entendant les honestes offres que le Roy luy faisoit, l’en remercia beaucoup de fois très humblement, et se recognoissant estre assez asseuré en la protection du Roy, après Dieu, il disoit n’avoir besoin d’aucune autre garde. Toutesfois il y eut ce jour-là environ cent soldats posez en garde devant son logis, par le commandement du Roy.

Cependant on poursuyvit le criminel, lequel d’enfuyant, et passant par Villeneuve-Sainct-George (où il print un autre cheval), alloit disant tout haut : « Vous n’avez plus d’amiral en France. »

Le Roy, en ces entrefaites, commanda à Nancé, l’un des capitaines de ses gardes, d’aller saisir Chailly et le mener en prison ; mais il avoit desjà gagné le haut, ou pour le moins il s’es toit caché si bien qu’on ne le vouloit trouver.

Ce jour-là, le Roy escrivit des lettres à tous les gouverneurs des provinces et des principales villes de son royaume, et aussi à ses ambassadeurs estans près des princes estrangers, par lesquelles il les advertissoit de ce qui estoit advenu, et promettoit de faire en sorte que les autheurs et coulpables d’un si meschant acte seroyent descouverts et chastiez selon leurs démérites ; cependant qu’ils fissent entendre à tout le monde combien cest outrage luy desplaisoit. La Royne mère, ce mesme jour, escrivit des lettres de mesme substance ausdicts gouverneurs et ambassadeurs.

Le Roy, ce jour-là, après son disner (qu’il fit court), environ deux heures après midy, et avec luy la Royne sa mère, ses frères, tous les mareschaux de France (excepté celuy de Montmorency, qui le jour auparavant estoit allé à la chasse), le chevalier d’Angoulesme, le duc de Nevers, Chavigny et plusieurs autres capitaines, alla visiter l’amiral, qui mouroit d’envie de luy parler. Le Roy l’ayant ouy, et faisant du pleureux, confessa librement que l’amiral, s’asseurant sur sa foy et bienvueillance, estoit venu à la cour, et partant, quoyque la douleur des blessures fus ta l’amiral, que l’injure et l’outrage estoit fait à luy, et qu’il estoit résolu de tout son cœur d’en avoir la raison, et en faire justice si exemplaire qu’il en seroit mémoire à jamais.

L’amiral répliqua qu’il en remettoit la vengeance à Dieu, et au Roy le jugement ; quant à l’autheur du faict qu’il estoit assez bien cognu. Et pour ce qu’il ne sçavoit s’il avoit encores longuement à vivre, il supplioit très humblement le Roy de l’ouyr sur certaines choses qu’il luy voulait communiquer, qui estoyent très nécessaires à l’estat de son royaume.

Le Roy, à ceste demande, ayant fait semblant de vouloir ouyr l’amiral en secret, commanda que chacun sortist de la chambre, quand la Roy ne mère, qui n’abandonnoit le Roy d’un pas, empescha (je ne sçay pourquoy) que ce colloque secret ne se fist.

Le samedi suyvant, 23 d’aoust, les playes se portoyent assez bien, tellement que les médecins et chyrurgiens disoyent que la vie de l’amiral n’en estoit en aucun danger ; que le bras, en perdant bien peu de sa force, seroit aisément guéri.

Ce jour-là de samedi, le Roy envoya visiter l’amiral par divers gentils-hommes. La nouvelle espousée i’alla aussi visiter.

Ce mesme samedi, dans le conseil privé du Roy, furent examinez certains tesmoins touchant l’arquebouzade, le tireur et les coulpables, tellement que l’amiral et ses amis, croyant que la voye à justice leur fust ouverte, se resjouissoyent grandement, s’asseurans de pouvoir facilement convaincre les autheurs du faict ; de quoy ils advertirent leurs amis en plusieurs endroits du royaume, par des lettres qu’ils leur escrivirent, les prians de ne bouger et ne se fascher de ce qui estoit advenu à l’amiral ; que Dieu et le Roy estoyent puissans d’en faire la vengeance, que desjà on commençoit à procéder contre le coulpable et ses fauteurs par justice, et les blessures n’estoyent pas, Dieu mercy, à mort ; que, combien que le bras fust blessé, le cerveau ne l’estoit pas. En ceste façon les consolant par lettres, les avertissoyent de se tenir coys, en attendant l’issue telle qu’il plairoit à Dieu d’envoyer.

Ce jour-là, Monsieur, frère du Roy, et le chevalier d’Angoulesme, se pourmenoyent dans un coche par la ville de Paris, environ les quatre heures après midy ; dès ceste heure-là il courut un bruit dans Paris que le Roy avoit mandé le mareschal de Montmorency pour le faire venir à Paris avec un grand nombre de cavalerie et d’infanterie, que partant les Parisiens avoyent occasion de se prendre garde ; mais ce bruit-là estoit faux.

On vit entrer ce jour-là six crocheteurs chargez d’armes dans le Louvre, de quoy Théligny, averti parle trompette de l’amiral, respondit que c’estoyent des peurs qu’on se donnoit sans occasion ; qu’il estoit très asseuré de la bonne intention du Roy, qu’il cognoissoit fort bien son cœur et ses affections ; qu’on ne devoit pas se faire accroire des choses tant hors de propos. Je crois que Théligny n’y pensoit aucun mal, d’autant que, le jour devant la blesseure de l’amiral, on avoit ordonné certain combat et assaut qu’on devoit donner à un chasteau qui pour cest effect devoit estre dressé, à quoy les courtisans estoyent conviez de se préparer.

Le Roy, pour assembler les seigneurs et gentils-hommes huguenots en un quartier, leur fit à tous marquer logis près celuy de l’amiral, pour luy estre plus près et à poinct ; quelques-uns y allèrent loger, les autres ne peurent si tost changer de logis.

Le comte de Montgomery, Briquemaut le père et quelques autres gentils-hommes, avoyent mandé à Théligny que, s’il vouloit, ils iroyent volontiers veiller au logis de l’amiral ; mais Théligny les remerciant leur manda qu’il n’estoit jà de besoin.

Cependant les autres veilloyent ; le chevalier d’Angoulesme (qui ne se voulut point aller coucher), entretenant ses plus intimes amis, leur donnoit bon courage, les asseurant qu’il seroit ce jour-là amiral de France ; mais il fut trompé, d’autant que l’état vaquant fut donné au marquis de Villars.

La Royne mère, peu après la minuict du samedi passée, fut veuë entrer dans la chambre du Roy, n’ayant avec elle qu’une femme de chambre ; quelques seigneurs qui y furent mandez y entrèrent peu de temps après ; mais je ne sçay pourquoy ce fut. Bien est vray que deux heures après on donna le signe du temple de Sainct-Germain-l’Auxerrois, à son de cloche ; lequel ouy, soudain les soldats qui estoyent en garde devant le logis de l’amiral, forçant la porte du logis, y entrèrent facilement, leur ayant esté aussi tost ouverte que le nom du Roy (duquel ils se vantoyent) y fut ouy. Le duc de Guyse y entra aussitost après à cheval, accompagné d’une grande troupe de ses parlizans ; il n’y eut que peu ou point de résistance, n’estant ceux de la famille et suite de l’amiral aucunement armez.

L’amiral, oyant le bruit et craignant qu’il y eust quelque sédition, commanda à un sien valet de chambre (qu’on nommoit Nicolas le Trucheman) de monter sur le toici du logis et appeller les soldats de la garde que le Roy lui avoit baillez, ne pensant à rien moins que ce fussent ceux qui faisoyent l’effort et violence ; quant à luy il se leva, et, s’estant affublé de sa robe de nuict, se mit à prier Dieu. Et à l’instant un nommé le Besme, Alleman, serviteur domestique du duc de Guyse, qui, avec les capitaines Caussens, Sarlaboux et plusieurs autres, estoit entré dans sa chambre, le tua ; toutefois Sarlaboux s’est vanté que ce fut luy.

Les dernières paroles de l’amiral, parlant au Besme, furent : « Mon enfant, tu ne me feras jà pourtant ma vie plus briève. »

On ne pardonna à pas un de ceux de la maison de l’amiral, qui se laissèrent trouver, que tous ne fussent tuez.

Le corps mort de l’amiral fut jette par Sarlaboux par les fenestres de sa chambre en la cour de son logis, par le commandement du duc de Guise et du duc d’Aumale (qui y estoit aussi accouru), et le voulurent voir mort devant que partir de là.

Le jour de la blessure de l’amiral, le Roy avoit baillé advis à son beau-frère, le Roy de Navarre, de faire coucher dans sa chambre dix ou douze de ses plus favoris, pour se garder des desseins du duc de Guyse, qu’il disoit estre un mauvais garçon. Or, ces gentils-hommes-là, et quelques autres qui couchoyent en l’antichambre du Roy de Navarre, furent menez hors desdictes chambres, après la mort de l’amiral, et désarmez de l’espée et dague qu’ils portoyent, par les mains de Nancé et des soldats de la garde du roy ; et menez jusques à la porte du Louvre ; là (le Roy les regardant par une fenestre) furent tuez en sa présence. Entre ceux-là estoyent le baron de Pardillan, le capitaine Pilles, Sainct-Martin, Bourses et autres dont je ne sçay le nom.

Alors on amena le Roy de Navarre et le prince de Condé au Roy, lequel les voyant leur dit qu’il n’entendoit supporter doresenavant en son royaume plus d’une religion ; partant il vouloit qu’ils vesquissent à la façon de ses prédécesseurs, à sçavoir qu’ils allassent à la messe, si leur vie et leurs biens leur estoyent en quelque recommandation.

Le Roy de Navarre (sans toutefois condescendre à la proposition du Roy) luy respondit fort humblement ; et le prince de Condé, qui est d’une nature un peu plus brusque, ayant respondu aussi un peu plus asprement, ne fut menacé par le Roy de moins que de la porte de sa teste, s’il ne se ravisoit dans trois jours, que le Roy luy bailloit pour tous délais, l’appelant opiniastre, obstiné, séditieux et fils de séditieux.

Les autres huguenots qui estoyent dedans le Louvre, ausquels à prix ou prière on avoit jusqu’alors sauvé la vie, promettoyent de faire tout ce que le Roy commanderoit ; entre autres Grammont, Gamache, Duras et certains autres, eurent d’autant plus facilement leur pardon que le Roy sçavoit fort bien qu’ils n’avoyent jamais eu que peu ou point de religion. À l’instant on sonna le toxin du Palais, afin qu’on se ruast sur les autres huguenots (de toutes qualités et sexes) qui estoyent dans la ville ; leur prétexte estoit un bruit, qu’ils firent courre, qu’on avoit descouvert une conspiration faite contre le Roy, sa mère et ses frères, par les huguenots, lesquels avoyent desjà tué plus de quinze soldats de la garde (ce disoyent ceux qui estoyent morts) ; partant le Roy commandoit qu’on ne pardonnast à pas un huguenot.

Les courtisans et les soldats de la garde du Roy furent ceux qui firent l’exécution de la noblesse, finissans avec eux (ce disoyent-ils) par fer et désordre les procès que la plume, le papier et l’ordre de justice n’avoyent jusque lors sceu vuider, de sorte que les chétifs, accusez de conspiration et d’entreprise, tout nuds, mal avisez, demi-dormans, désarmez et entre les mains de leurs ennemis par simplicité, sans loisir de respirer, furent tuez qui dans leurs licts, qui sur les toicts des maisons, et qui en autres lieux, selon qu’ils se laissoyent trouver.

Le comte de La Rochefoucaut[3] qui jusques après onze heures de la nuict du samedi avoit devisé, ris et plaisanté avec le Roy, ayant à peine commencé son premier somne, fut resveillé par six masqués et armez, qui entrèrent dans sa chambre ; entre lesquels cuidant le Roy estre, qui vinst pour le fouetter à jeu, il prioit qu’on le traitast doucement, quand, après luy avoir ouvert et saccagé ses coffres, un de ces masques (valet de chambre du duc d’Anjou) le tua par le commandement de son maistre.

Bien est vray que le capitaine la Barge, qui estoit l’un des masquez, avoit eu commandement du Roy de l’aller tuer, avec promesse d’avoir la compagnie de gendarmes du comte de La Rochefoucaut, n’y estant autrement voulu aller qu’à celle condition ; et quoyque le valet, comme on m’a dit, l’ait anticipé à tuer, si n’a-il pas pourtant moins eu la compagnie du comte meurtry.

Théligny fut veu de plusieurs courtisans, et quoyqu’ils eussent charge de le tuer, ils n’eurent oneques la hardiesse de ce faire en le voyant, tant il estoit de douce nature et aimé de qui le cognoissoit ; à la fin, un qui ne le cognoissoit pas le tua.

Le marquis de Renel fut chassé tout en chemise jusques à la rivière de Seine, par des soldats et le peuple, et là, fait monter sur un petit bateau, fut tué par Bussy d’Amboyse son cousin.

Monsieur, frère du Roy, pour gratifier à l’Archan, capitaine de sa garde, amoureux de la Chastegneraye, envoya tuer par les soldats de la garde le seigneur de la Forse son beau-père, et cuidant avoir tué deux des frères de la Chastegneraye, il ne s’en trouva qu’un mort ; l’autre estoit seulement blessé et caché sous le corps mort de son père, qui luy estoit trébusché dessus, d’où sur le soir il se despestra, se glissant jusques dedans le logis du seigneur de Biron son parent ; ce que sachant la Chastegneraye sa sœur, marrie de ce que tout l’héritage ne luy pouvoit demeurer, vint trouver le seigneur de Biron à l’Arcenal, où il estoit logé, feignant d’estre bien aise que son frère fust eschappé et disant qu’elle desiroit le voir et le faire penser ; mais le seigneur le Biron, qui s’apperceut de la fraude, ne luy voulut descouvrir, luy sauvant par ce moyen la vie[4].

Le président de la Place[5], homme fort docte, et rare, fut à coups de hallebarde mené jusques à la Seine, tué et jetté dans l’eau. Autant en fut fait à Pierre Ramus, lecteur publique du Roy, à l’avocat de Chappes aussi et à l’Oménie, secrétaire du Roy, après luy avoir fait faire (sous promesse de luy sauver la vie) donaison du plus beau de son bien et résignation de son estat de secrétaire. Plusieurs autres furent massacrez de mesmes, desquels je ne sçauroy dire les noms.

Les commissaires, quarteniers et dizeniers de Paris, alloyent avec leurs gens de maison en maison, là où ils cuidoyent trouver des huguenots, se faisant ouvrir les portes par le Roy, et vengeant sur povres artisans, jeunes, vieux, femmes et enfans huguenots, leur conspiration prétendue, sans avoir esgard à sexe, aage ou condition quelconque, estans à ce faire animez et induits par les ducs d’Aumale, de Guyse et de Nevers, qui alloyent par les rues disans : « Tuez tout, le Roy le commande. » Les charrettes chargées des corps morts de damoiselles, femmes, filles, hommes et enfans, estoyent conduits à la rivière.

De bonheur, le seigneur de Fontenay, frère de M. de Rohan, le vidame de Chartres, le comte de Montgomery, le seigneur de Caumont, l’un des Pardillans, Beauvois-la-Nocle, et plusieurs autres seigneurs et gentils-hommes huguenots estoient logez aux fauxbourgs Sainct-Germain, vis-à-vis de Louvre, la rivière entre deux ; et Dieu voulut que Marcel, prévost des marchans de Paris, ayant dès le samedi au soir eu commandement du Roy de luy tenir mille hommes armez prests sur la minuict du dimanche, pour les bailler à Maugiron (auquel il avoit donné charge de dépescher ceux des fauxbourgs, ayant aussi commandé au commissaire du quartier et au contrerolleur du Mas de le guider avec sa troupe par les logis des huguenots), n’eut pas ses gens prests, et que du Mas commissaire s’endormit plus de l’heure assignée. Et cependant un certain homme (qu’on n’a pas veu ny cognu depuis), qui estoit passé dans une nacelle de la ville aux fauxbourgs Sainct-Germain, ayant veu tout ce qui avoit esté fait toute la nuict sur les huguenots en la ville, avertit, environ les cinq heures du dimanche matin, le comte de Montgommery de ce qu’il en sçavoit ; le comte de Montgommery en bailla avertissement au vidame de Chartres et aux autres seigneurs logez aux fauxbourgs, plusieurs desquels (ne se pouvant persuader que le Roy fust, je ne dy pas autheur, mais seulement consentant de la tuerie) se résolurent de passer avec barques la rivière et aller trouver le Roy, aimant beaucoup mieux se fier en luy qu’en fuyant monstrer d’en avoir quelque deffiance. D’autres y en avoit, lesquels, cuidant que la partie fust dressée contre la personne du Roy mesme, se vouloyent aller rendre près de sa personne, pour luy faire très humble service et mourir, si besoin estoit, à ses pieds ; et ne tarda guères qu’ils virent sur la rivière, et venir droict à eux (qui estoyent encores ès fauxbourgs) jusqu’à deux cens soldats armez de la garde du Roy, crians : « Tue, tue, » et leurs tirans harquebousades à la veuë du Roy qui estoit aux fenestres de sa chambre ; et pouvoit estre alors environ sept heures du dimanche matin. Encores m’a-on dict que le Roy, prenant une harquebouse de chasse entre ses mains, en reniant Dieu, dit : « Tirons, mort-dieu, ils s’enfuyent. » À ce spectacle, ne sachans les huguenots des fauxbourgs que croire, furent contrains, qui à pied, qui à cheval, qui botté et qui sans bottes et espérons, laissans tout ce qu’ils avoyent de plus précieux, s’enfuir pour sauver leur vie, là où ils cutdoyent avoir lieu de refuge plus asseuré. Ils ne furent pas partis que les soldats, les Suysses de la garde du Roy et aucuns des courtisans, s’accagèrent leurs logis, tuans tous ceux qu’ils trouvèrent de reste.

Encores vint-il bien à propos que le duc de Guyse, voulant sortir par la porte de Bussy, se trouva avoir esté pris une clef pour l’autre, ce qui donna tant plus de loisir de monter à cheval aux paresseux ; et ne laissèrent pourtant d’estre poursuyvis par le duc de Guyse, le duc d’Aumale, le chevalier d’Angoulesme et par plusieurs gentils-hommes tueurs, environ huict lieues loin de Paris. Le duc de Guyse fut jusques à Montfort, où il s’arresta, et manda à Sainct-Cégier et autres gentils-hommes d’alentour, de son humeur et partisans siens, de faire en sorte que lesdicts seigneurs et gentils-hommes, qui se sauvoyent de vistesse, n’eschappassent point ; autant en envoya-il dire à ceux de Houdan et de Dreux. En ceste chasse d’hommes, il y eut quelques-uns de blessez et bien peu ou point de tuez.

Les ducs de Guyse et d’Aumale, quelque semblant qu’ils fissent, s’y déportèrent assez doucement, et comme si leur cholère fust appaisée après la mort de l’amiral, ils sauvèrent à beaucoup la vie, mesme en leur maison de Guyse, où le seigneur d’Acier et quelques autres huguenots se retirèrent à sauveté, tellement qu’à leur retour de la poursuyte, et quelques jours après, le Roy leur en fit mauvais visage, croyant que ceux qui estoyent reschappez n’estoyent sauvez que par leur faute.

Tout ce jour de dimanche 24 d’aoust fut employé à tuer, violer et saccager, de sorte qu’on croit que le nombre des tuez ce jour-là dans Paris et ses fauxbourgs surpasse dix mille personnes, tant seigneurs, gentils-hommes, présidens, conseillers, advocats, escoliers, médecins, procureurs, marchands, artisans, femmes, filles, qu’enfans et prescheurs. Les rues estoyent couvertes de corps morts, la rivière teincte en sang, les portes et entrées du palais du Roy peinctes de mesme couleur ; mais les tueurs n’estoyent pas encore saoulez.

Le Roy, la Royne sa mère, et messieurs ses frères, et les dames, sortirent sur le soir pourvoir les morts l’un après l’autre ; entre autres, la Royne mère voulut voir le seigneur de Soubize, pour sçavoir à quoy il tenoit qu’il fust impuissant d’habiter avec sa femme.

Vers les cinq heures après midy de ce dimanche, il fut fait un ban avec les trompettes, de par le Roy, que chacun eust à se retirer dans les maisons, et que ceux qui y estoyent n’eussent à en sortir hors ; ains fust seulement loisible aux soldats de la garde et aux commissaires de Paris, avec leurs trouppes, d’aller par la ville armez, sur peine de grief chastiement à qui feroit au contraire.

Plusieurs, ayans ouy ce ban, pensoyent que l’affaire se mitigueroit ; mais le lendemain et jours suyvans ce fut à recommencer.

Ce jour mesme de dimanche, le Roy escrivit des lettres à ses ambassadeurs près les princes estrangers, et aux gouverneurs des provinces et villes capitales du royaume, les avertissant que l’homicide de l’amiral, son très cher et bien-aimé cousin, et des autres huguenots, n’avoit pas este fait de son consentement, ains du tout contre sa volonté ; que la maison de Guyse, ayant descouvert que les amis et parens de l’amiral vouloyent de sa blesseure faire quelque haute vengeance, pour les anticiper avoyent assemblé des gentils-hommes et des Parisiens leurs partisans, en tel nombre qu’ayans premièrement forcé la garde que le Roy avoit donnée à l’amiral, et estons entrez en son logis le samedi de nuict, ils l’avoyent tué, luy et ses amis qu’ils avoyent peu rencontrer, au très grand regret du Roy, de la Royne sa mère et de ses frères, estant contraint de l’endurer, et, pour la crainte qu’il avoit de sa propre personne, se contenir dedans le Louvre, où il avoit avec luy son très cher frère le Roy de Navarre et son bien-aimé cousin le prince de Condé, qui jouiroyent de pareille fortune que luy ; ce qu’il vouloit bien que tout le monde sceust, et entendist le desplaisir qu’il avoit eu de voir qu’ayant tant de fois tenté la sincère réconciliation du duc de Guyse et de l’amiral, c’estoit néantmoins pour néant.

Avec ces lettres, le Roy envoya ensemble des patentes par lesquelles il estoit deffendu de porter armes illicites, de faire assemblées illicites, ou chose aucune en fraude et à l’encontre des édicts de paix, sous le bénéfice desquels il commandoit à tous ses sujets de se comporter et vivre paisiblement l’un avec l’autre. Ces lettres estoyent signées par Pinart, secrétaire d’estat, le 24 d’aoust.

La Royne mère escrivit aussi des lettres ausdits gouverneurs et ambassadeurs, de mesme substance que les lettres du Roy. N’en l’une n’en l’autre de ces lettres il n’estoit fait aucune mention de la conspiration de l’amiral, ne de ses consorts ; mais combien que ces lettres fussent envoyées par les provinces de la France, dans Paris on n’oyoit parler de chose qui en approchast ne qui tendist à appaiser la furie des séditieux.

Le lundy 25 d’aoust, les Parisiens, ayans assis des gardes aux portes de leur ville, par commandement du Roy qui en voulut avoir les clefs, afin (ce disoit-il) que nul huguenot eschappast par compère ou par commère, après avoir moissonné le champ à grand tas et à pleine main, ils alloyent cueillant çà et là les espics restans du jour précédent, menaçant de mort quiconque recèlerait aucun huguenot, quelque parent ou amy qu’il luy fust, de sorte que tant qu’ils en trouvèrent de reste furent tuez, et leurs meubles baillez en proye, comme aussi les meubles des absens.

Le Roy donna aux Suysses de sa garde, pour le bon devoir qu’ils avoyent monstré en cest affaire, le sac et pillage de la maison d’un très riche lapidaire, nommé Thierry Baduère. J’ay ouy dire que ce qu’on luy a pillé valoit plus de deux cens mille escus.

Le pillage des seigneurs, gentils-hommes, marchands, et autres huguenots tuez, estoit fait par authorité privée, ou donné et départi par le Roy à ses courtisans et autres siens bons serviteurs ; desquels les aucuns, trouvans quelque chose de singulier parmi la despouille des morts, le venoyent offrir et présenter au Roy, à sa mère, ou à quelque autre des princes à qui ils estoyent plus affectionnez.

En ces entrefaites, le Roy assembla son conseil, auquel furent monstrées par Monsieur, frère du Roy, certaines lettres du mareschal de Montmorency à Théligny, du vendredi 22 d’aoust, après la blessure de l’amiral, en response de celles que Théligny luy en avoit escrit ; et furent lesdictes lettres trouvées dans les coffres et entre les papiers de Théligny mort. Par icelles, le mareschal de Montmorency monstroit ouvertement le desplaisir qu’il avoit receu entendant la blessure de l’amiral son cousin ; qu’il ne vouloit pas en poursuyvre moins la vengeance que si l’outrage eust esté fait à sa propre personne, n’estant pas pour laisser en arrière chose qui peust servir à cest effect, sachant combien un tel acte estoit desplaisant au Roy.

Or avoit-il esté conclu au secret conseil, d’entre le Roy, la Royne mère, Monsieur, frère du Roy, le duc d’Aumale, le duc de Nevers, le comte de Rets, Lansac, Tavanes, Morvilliers, Limoges et Villeroy (tenu quelques jours avant la tuerie), qu’aussitost que l’amiral et les huguenots seroyent dépeschez dans Paris, le duc de Guyse et ceux de sa maison vuideroyent et se retireroyent hors de Paris, en quelqu’une de leurs maisons, afin qu’il semblast mieux à toute la France et aux régions voisines que c’estoyent ceux de Guyse qui avoyent fait le tout sans le sceu du Roy, pour venger sur l’amiral et autres huguenots la mort du vieux duc de Guyse, qu’un huguenot avoit tué aux premiers troubles de France. Voilà pourquoy, en ses lettres du dimanche, il avoit le tout jetté sur ceux de Guyse. Mais ceux de Guyse, voyans l’atrocité du faict avenu et considérans qu’ils attiroyent sur eux et leur postérité l’ire de tous hommes à qui l’humaine société est chère, et, par conséquent, se mettoyent en butte à laquelle chacun viseroit, comme sur les seuls autheurs et coulpables ; prévoyans, di-je, le mal qui leur en pourroit avenir, estans retournez dans Paris, n’en voulurent sortir n’abandonner la cour, demandant au contraire instamment que le Roy advouast le tout.

Le Roy, avec le mesme conseil que dessus, tant à l’occasion des lettres du mareschal de Montmorency (qui prenoit prétexte sur la volonté du Roy de se vouloir venger) que parce que ceux de Guyse ne vouloyent sortir hors de Paris ny se charger de la faute, fut contraint le tout advouer ; car, disoyent ceux de son conseil, si le mareschal de Montmorency, seulement pour la blesseure de l’amiral son cousin, est si fort piqué et menace tant, que fera-il quand il en entendra la mort, et de tant de gens qu’il aimoit ? Et si la maison de Guyse ne s’en charge, comment couvrira-on le faict ?

Partant le Roy, par l’avis de sondict conseil, rescrivit des lettres à ses ambassadeurs et aux gouverneurs des provinces et villes principales de la France, par lesquelles il les avertissoit que ce qui estoit avenu à Paris ne concernoit aucunement la religion, ains avoit esté seulement fait pour empescher l’exécution d’une maudite conspiration que l’amiral et ses alliez avoyent faite contre luy, sa mère et ses frères ; partant, vouloit que ses édicts de pacification fussent observez ; que s’il advenoit que quelques huguenots, esmeus des nouvelles de Paris, s’assemblassent en armes en quelque lieu que ce fust, il commandoit à sesdicts gouverneurs de tenir la main qu’ils fussent dissipez et rompus ; et afin que par les studieux de nouveauté quelque sinistre cas n’advint, il entendoit que les portes des villes de son royaume fussent bien et diligemment gardées, remettant sur la créance des porteurs le surplus de sa volonté.

Ces lettres ne furent pas sitost receues à Meaux, Orléans, Tours, Angiers, Bourges, Thoulouse, et en plusieurs autres citez, que les huguenots, par le commandement des gouverneurs, y furent tuez. Quelques gouverneurs moins cruels, comme Mandelot à Lion et Carrouges à Rouen, se contentèrent, pour le commencement, de faire emprisonner les huguenots de leurs villes ; mais, peu de jours après, aussi bien furent-ils tuez.

Le mesme jour du lundi au matin, le Roy envoya quelques capitaines et soldats de sa garde à Chastillon-sur-Loin, pour luy amener les enfans de l’amiral et de son feu frère d’Andelot, de gré ou par force ; mais on trouva les aisnez partis et desjà sauvez à la fuite.

Le duc d’Anjou envoya pareillement des soldats de sa garde à la campagne, es environs de Paris, visiter les huguenots dans leurs maisons aux champs et les y tuer ; et afin que nul n’y fust espargné, il envoyoit à poinct nommé en divers quartiers ceux de ses soldats qui n’y cognoissoyent personne, tellement qu’aussi ils n’en espargnèrent pas un, excepté quelques-uns qui furent prins à rançon par ceux qui estoyent plus frians de l’argent ; et si ne laissoyent pas pourtant de tuer les prisonniers après leur rançon payée.

Ces jours de dimanche et de lundi, le temps fut beau et serein à Paris et ès environs, tellement que le Roy, s’estant mis aux fenestres du Louvre, contemplant le temps, dit qu’il sembloit que le temps se resjouist de la tuerie des huguenots.

Environ le midi de lundi (hors de toute saison) on vit un aubespin fleury au cemetière Sainct-Innocent ; sitost que le bruit en fust espandu par la ville, le peuple y accourut de toutes parts, criant : « Miracle, miracle ! » et les cloches en carillonnèrent de joye. On fut contraint, pour empescher la foule du peuple, et afin que le miracle (qui estoit, comme il a esté sceu, fait par l’artifice d’un bon vieux homme de cordelier) ne fust descouvert et avilé, on fut, dis-je, contraint d’asseoir des gardes à l’entour de l’aubespin, pour empescher le peuple de s’y approcher de trop près. Il n’y eut pas faute de gens qui interprétoyent ce miracle ne vouloir dénoter autre chose sinon que la France recouvreroit sa belle fleur et splendeur perdue. Le peuple, s’en retournant de la veuë de l’aubespin content et satisfait, pensant que Dieu par un tel signe approuvast toutes leurs actions, s’en alla droict au logis du défunt amiral, où ayant trouvé son corps mort, le prindrent, et, l’ayans traîné par les rues jusques au bord de la rivière, luy couppèrent le membre et puis la teste, qu’un soldat de la garde (par commandement, comme il disoit) porta au Roy. Le tronc, avec dagues et couteaux lacéré et deschiqueté en toutes sortes par la populasse, fut à la fin traîné au gibet de Montfaucon, et là pendu par les pieds.

Le mardy 26 d’aoust, le Roy, accompagné de ses frères et des plus grands de sa cour, s’en alla au Palais de Paris (qu’on appelloit jadis la cour des pairs de France et le lict de justice du Roy). Là, séant en plein sénat, toutes les chambres assemblées, il déclara tout haut que ce qui estoit avenu dans Paris avoit esté fait non-seulement par son consentement, ains par son commandement et de son propre mouvement ; partant entendoit-il que toute la louange et la honte en fussent rejettées sur luy.

Alors le premier président, au nom de tout le sénat, en louant l’acte comme digne d’un si grand Roy, luy respondit que c’estoit bien fait et qu’il l’a voit justement peu faire ;

Que qui ne sçait bien dissimuler ne sait régner.

Ainsi que le Roy alloit au Palais, un gentilhomme fut recognu en la trouppe pour huguenot et aussitost tué, assez près du Roy (qui, en se revirant pour le bruit, ayant entendu que c’estoit) : « Passons outre, dit-il ; pleust à Dieu que ce fust le dernier I »

Ce jour de mardi et autres jours suyvans, il y eut peu de huguenots tuez dans Paris, car aussi y en avoil-il peu de demeurez de reste.

Quelques catholiques prindrent la hardiesse de sauver la vie à aucuns de leurs anciens amis et parerts. Entre autres Fervaques la voulut sauver au capitaine Monins, pour lequel il alla prier le Roy, et pour tous ses services passez, de luy donner la vie qu’il luy avoit sauvée jusques à l’heure ; mais ce fut en vain, car le Roy luy commanda de tuer Monins si luy-mesme ne vouloit mourir de la main de Charles. Fervaques eut horreur du faict (quoyqu’il fust fort aspre ennemy des huguenots et qu’il en eust tué et saccagé plusieurs de sa main les jours précédens), pour l’amitié particulière qu’il portoit à Monins : toutefois il fut contraint de descouvrir où il estoit caché, auquel aussitost fut envoyé un tueur qui le dépescha.

Le semblable est avenu à quelques autres huguenots lorsqu’ils cuidoyent estre eschappez.

Le jeudi 28 d’aoust fut célébré dans Paris un jubilé extraordinaire, avec la procession générale, à laquelle le Roy assista, ayant premièrement solicité (mais en vain) le Roy de Navarre par douces parolles et le prince de Condé par menaces de s’y trouver.

Le mesme jour furent publiées des lettres patentes du Roy, par lesquelles ouvertement il déclaroit qu’il ne vouloit plus user de parolles couvertes ny de dissimulations ; que la tuerie des huguenots avoit esté faite par son commandement, à cause d’une maudite conspiration faite par l’amiral contre luy, sa mère, ses frères et autres princes et grands seigneurs de la cour, n’entendant pourtant que les édicts de pacification fussent moins que bien observez, avec tel si toutesfois que les huguenots ne feroyent faire aucuns presches ny assemblées jusques à ce qu’autrement il y fust pourveu.

Au premier exemplaire desdictes lettres le Roy de Navarre n’y estoit pas compris ; mais sachant bien qu’on tirerait de luy tout le tesmoignage qu’on voudrait, il sembla bon au conseil de l’y nommer.

Ces lettres patentes furent envoyées par courriers exprès à tous les gouverneurs de la France, avec d’autres lettres particulières du Roy de mesme substance, excepté qu’il y estoit adjousté un commandement qu’incontinent les lettres receues les gouverneurs fissent tailler en pièces tous les huguenots que l’on trouverait hors de leurs maisons. Aucuns huguenots, entendans ce mandement, se retournoyent mettre dedans ; les autres, qui ne s’y osoyent fier et se trouvoyent dehors, soudain estoyent tuez, autres prins à rançon ; mais à la fin ceux qui, obéissans au mandement, s’estoyent retirez en leurs maisons, ne furent pas de meilleure condition que les autres. Et toutefois, les gouverneurs ayans receu lesdictes lettres donnoyent à entendre qu’ils ne recerchoyent d’entre les huguenots que les coulpables de ceste dernière conspiration de l’amiral ; que, quant au passé, ils n’y vouloyent pas seulement toucher ny s’en souvenir.

Mais pour ce que peu de jours après il fut adjousté ausdictes lettres que les prisonniers fussent délivrez et que nul ne fust fait doresnavant prisonnier, excepté ceux qui, ès guerres civiles de la France, avoyent eu quelque charge pour les huguenots, manié affaires, ou autrement en avoyent eu intelligence, desquels si aucun estoit pris, on l’eust à remettre entre les mains du gouverneur de la ville ou du pays, qui entendrait du Roy ce qu’il luy plairait d’en ordonner, et toutefois on voyoit que les prisonniers n’estoyent point délivrez, ains tous les jours en emprisonnoit-on de nouveaux, plusieurs d’entre lesdicts huguenots, moins crédules que les autres, ont pensé faire plus sagement de sortir vistement hors de France que d’y demeurer plus longuement ; mais ils n’ont pas si tost esté hors du royaume (combien qu’ils se soyent retirez ès terres confédérées au Roy) que ses officiers, en beaucoup d’endroits, leur ont saisi et annoté leurs biens, les ont confisquez, vendu les meubles d’aucuns et d’aucuns autres saccagez et pillez.

Or, pour retourner aux choses de Paris, le Roy, le 5 du mois de décembre, ayant fait venir à soy Pezou, bouchier (l’un des conducteurs des Parisiens), luv demanda s’il y avoit encores dans la ville quelques huguenots de reste ; à quoy Pezou respondit qu’il en avoit jetté le jour auparavant six vingts dans l’eau et qu’il en avoit encores entre les mains autant pour la nuict venant. De quoy le Roy, grandement resjouy, s’en print à rire si fort que ne le sçauriez croire.

Le 9 de septembre, le Roy, esmeu de peur et de cholère tout ensemble, jurant et blasphémant qu’il vouloit tuer de sa main propre tout le résidu des huguenots, commanda qu’on luy apportast ses armes, se fit armer, et fit venir à soy les capitaines de ses gardes, disant que, par la mort-Dieu, il vouloit commencer à la teste du prince de Condé. Adonc la Royne régnante, s’agenouillant devant luy, le supplia qu’il ne fist point une chose de si grande conséquence sans l’avis de son conseil. Le Roy, aucunement vaincu des prières de sa femme, souppa et dormit avec elle. Le matin venu (ce feu luy estant un peu passé), il fit venir le prince de Condé, auquel il proposa trois choses : la messe, la mort ou prison perpétuelle, et qu’il advisast laquelle des trois luy agréeroit le plus. Le prince de Condé respondant luy dit que, moyennant la grâce de Dieu, il ne choisiroit jamais la première ; les deux dernières, il les laissoit (après Dieu) à l’arbitrage et disposition du Roy.

Vray est qu’ayant entendu qu’on luy préparoit une chambre à la Bastille (où l’on a accoustumé d’emprisonner les princes), j’ay ouy dire que ce jeune prince de Condé a changé du depuis d’avis.

Peu de jours après, on a imprimé, avec privilège du Roy, certains livres mordans et pleins d’injures contre l’amiral, ès quels nommément est disputé et maintenu qu’il a esté loisible au Roy de traiter ainsi ses sujets, pour la religion violée, ne plus ne moins que furent chastiez les sacrificateurs de Baal. Mais de la conjuration de l’amiral, point de nouvelles ; ces livres n’en disent rien de particulier, et les conseillers et courtisans à qui j’en ay parlé avant mon départ (entre autres MM. de Foix et de Mal-Assise) s’en moquent, disant par leur foy que ç’a esté une galante couverture, recognoissant le faict si barbare et diaboliquement cruel qu’on ne luy peut donner autre titre (toutefois, il est mal caché à qui le cul paroist). Mais quoy qu’il en soit, ils disent que le Roy veut qu’on croye qu’il y a eu de la conjuration, et tout ce qu’il y a de bon, c’est qu’ils ont nommé le Roy de Navarre entre ceux que les huguenots vouloyent tuer.

Pour conclusion, par toute la France où le Roy a pouvoir, qui ne veut aller à la messe faut qu’il meure ou qu’il fuye secrètement hors du royaume ; et croit-on que, depuis le 24 d’aoust jusques à maintenant, il y a eu plus de cent mille personnes huguenotes tuées par toute la France, sous prétexte de leur conspiration : encores ne sont-ils pas saoulez, leur cholère n’est point assouvie.

Encore n’est-ce pas tout ; car, comme je disois tantost, quelque grande tuerie qu’il y ait eu en France, la cholère du Roy ne passera jamais pendant qu’il y aura un huguenot en vie ; encore jure-il, par le ventre Dieu, qu’ils ont beau faire, que la messe ne les sauvera jà.

Comme je l’ay dit, il y a des huguenots en grand nombre qui sont eschappez de la tuerie, tous lesquels peuvent estre repartis en deux espèces : l’une sera de ceux qui s’en sont fuys hors la France, l’autre de ceux qui y sont demeurez. Ceux qui sont sortis se sont relirez en Suysse, en Allemagne, en Angleterre et ès isles qui luy sont sujettes. À ceux-cy le Roy ne touche que par lettres, messagers et autres menées, taschant (comme bon père de famille qui a soin de ses enfans) de les faire revenir en lieu où il les puisse trouver quand il voudra, pour la pitié qu’il a des disettes et nécessitez qu’ils endurent estant hors de leurs maisons, ès quelles il désire (ce disent ses lettres) qu’ils reviennent, pour pouvoir jouyr de leurs biens, en se conformant à sa volonté et faisant ce qu’il commandera. Ceux qui sont demeurez en France, outre les morts, sont de diverses conditions ; les uns se sont retirez dans des villes fortes, comme vous diriez dans Montauban, Sancerre, Nysmes, La Rochelle, et dans certaines autres villes. Contre ceux-cy, le Roy a envoyé ses frères pour les exterminer, s’il le peut faire, pour ce qu’ils n’ont pas voulu laisser entrer dans les villes où ils sont ceux qui y alloyent pour les tuer de par le Roy, et qu’ils leur ont fermé les portes. Sur toutes les villes il en veut à celle de La Rochelle.

Elle l’a eschappé belle, ceste povre Rochelle ; car j’ose dire pour certain que l’armée de mer de Strossy et du baron de La Garde, qui estoit en Brouage près de La Rochelle, il y avoit plus de quatre mois, pour attendre (ce disoyentils en secret) la flotte d’Espagne et la combattre (comme aussi l’amiral le pensoit), et de là singler à Flessinghe, ne taschoit qu’à surprendre La Rochelle à poinct nommé ; et plus de deux mois avant la tuerie de Paris, la Royne mère avoit envoyé à Strossy une lettre escrite de sa main propre, bien cachetée, luy deffendant ; par une autre lettre qu’il receut la première, de ne point ouvrir ceste-là jusques au 24 d’aoust. Or, les mots de la lettre que Strossy ouvrit le 24 d’aoust estoyent :

« Strossy, je vous avertis que, ce jourd’huy 24 d’aoust, l’amiral et tous les huguenots qui estoyent ici avec luy ont esté tuez ; partant, avisez diligemment à vous rendre maistre de La Rochelle, et faites aux huguenots qui vous tomberont entre les mains le mesme que nous avons fait à ceux-cy. Gardez-vous bien d’y faire faute, d’autant que craignez de déplaire au Roy, monsieur mon fils, et à moy.

« Et au-dessous, Catherine. »

J’avoy bien tousjours creu que l’armée de Strossy n’estoit pas près de La Rochelle pour néant, et que les soldats qui estoyent à l’entour par mer et par terre, mangeans, forçans et pillans le bonhomme, ne taschoyent qu’à se rendre plus forts dans La Rochelle pour la surprendre et y mener les mains basses, et sçavoy bien qu’ils y avoyent failli deux ou trois fois ; voire mesme j’ay bien sceu que, le jour du massacre fait à Paris, il estoit entré dans La Rochelle plus de deux cens soldats de Strossy, avec armes, faisans semblant de faire racoustrer leurs harquebouses ou d’acheter quelques vivres et munitions ; lesquels, pour quelque frayeur qui les surprit, craignans que ceux de La Rochelle (jaloux des privilèges et libériez de leur ville qui les exemptent de garnison) ne se doutassent des desseins de Strossy, s’enfuyrent en tapinois tout bellement hors de la ville ; mais je n’avoy encores rien sceu de ceste lettre. Je n’ay garde d’oublier à la mettre en mes mémoires. Voilà de merveilleux traicts. On a raison de dire qu’il y a eu conjuration, mais ç’a esté contre les huguenots. Povres misérables ! il faut bien dire que la délivrance de ceux qui sont demeurez de reste est miraculeuse, ayans esté si subtilement trahis.

Mais, pour retourner à eux, outre ceux qui se sont retirez ès villes et lieux de seureté, il y en a d’autres qui ne s’y sont pas retirez, ou pour ce qu’ils n’ont peu, ou pour ce qu’ils n’ont voulu ou osé s’y retirer.

De eeux-cy, les uns (mais en petit nombre) se tienent coyset couverts en leurs maisons, et, sans aller ny à messe ny à matines, prient Dieu un chacun chez soy, bien secrètement toutefois, de peur d’estre surpris, attendans qu’on les accommode (c’est le mot dont usent les tueurs).

Les autres s’en vont à la messe de gayeté de cœur, et, comme à l’envy l’un de l’autre, blasphèment, despitent et renient mille fois le jour, pour monstrer qu’ils n’en sont plus, faisans en tout le surplus des vilenies et des maux plus que je n’en sauroy réciter. Une grande partie de ceux-cy porte les armes contre les autres huguenots, mais le Roy ne s’y fie pas beaucoup. Et les autres vont aussi à la messe, mais contre leur gré et par force, comme il est aisé à juger à leur mine et contenance, tant ils sont abbatus et contristez, et si n’osent bonnement parler l’un à l’autre ny se laisser rencontrer par les rues ou en leurs maisons deux à la fois. J’estime que c’est de ceux-cy desquels le Roy parle quand il dit que, par la mort-Dieu, la messe ne les sauvera pas, et possible entend-il aussi parler des autres qui monstrent d’y aller de plain gré et par despit.

Mais voyons le traict qu’a faict Monsieur, frère du Roy, et la Royne sa mère, en ceste tragédie de Paris. Le samedi au soir, devant le dimanche du massacre, ils vindrent tous deux trouver le Roy ; ils lui remonstrent, ils le prient qu’il haste l’exécution de leur entreprise. Ils sçavoyent bien que si ceste occasion se perdoit, qu’ils ne la recouvreroyent jamais telle comme ils l’avoyent lors sur les huguenots ; qu’ils les tenoyent tous dans le filé qu’il leur avoit promis ; que le moyen que ils avoyent tant de fois tenté (mais en vain) de les exterminer estoit tout prest et présent ; qu’il ne falloit donc plus songer, qu’il estoit temps de s’en résoudre ; que le Roy d’Espagne (si les affaires du prince d’Orenge alloyent mal, comme ils sembloyent décliner depuis la routte de Genlis) scauroit bien tout à temps se venger sur la France du mal qu’il avoit receu par son moyen et support en ses Estats du Pays-Bas ; partant, le supplioyent qu’il y fist mettre la main à bon escient et soudainement, dès ce soir-là sans plus tarder ; qu’ils avoyent donné ordre, avec le duc de Guy se, le duc d’Aumale, le duc de Nevers et le comte de Rets, que toutes choses fussent prestes et disposées.

Que si le Roy vouloit retarder plus longuement l’exécution, la Royne, sa mère, le prioit avec larmes, et son frère fort affectueusement, de leur donner congé en récompense des services qu’ils luy avoyent faits ; qu’ils estoyent résolus de se retirer hors de France et de s’en aller en part où ils n’en ouyssent jamais parler.

Par ceste chaude alarme, ils esmeurent si bien le Roy qu’il fut contraint de s’accorder qu’on exécutast dès la nuict mesmes ce qu’il avoit désigné de différer encore, pour voir cependant le train que prendroit son espérance de Flandres, par le service que les huguenots luy feroyeut en ce pays-là. Je vous laisse à penser quel traict la mère fit en cela pour son fils bien-aimé, contre le bien de celuy qui piéca l’avoit despitée et qu’elle n’aime que bien peu dès quelque temps. En luy faisant pratiquer une des leçons de Machiavelli, qui est de ne garder aucune foy qu’autant qu’on la cuidera tourner à son advantage, elle luy a fait rompre l’autre (que Denys de Sicile entendoit mieux), entretenant près de soy le plus meschant homme du monde, sur qui le peuple, voulant recouvrer sa liberté, peust vomir toute sa cholère. Et par mesnie moyen la mère ayant attiré l’ire de Dieu et des hommes sur l’aisné de ses enfans, elle a armé le m’aisné d’une grande et puissante armée, qui luy est venue entre les mains, comme lieutenant-général, sous couleur de vouloir raser les huguenots de dessus la terre. À vostre advis, est-il maintenant à cheval ? A-il beau moyen d’accomplir ses desseins, luy qui de si long-temps abboye à la couronne ?

Après la mort de l’amiral et le massacre fait sur les huguenots dans Paris le 24 d’aoust, le 26 ensuyvant le Roy (comme je vous ay dit) alla au Palais de Paris, et là séant advoua tout le massacre avoir esté fait par son advis et propre mouvement, commandant que l’on informast de la conspiration qu’il avoit fait mettre à sus à l’amiral, avec les tesmoins qui seroyent trouvez les plus propres. Ce commandement et arrest fait, la cour de Parlement (après avoir dit que le Roy avoit bien et vertueusement fait en faisant meurtrir les huguenots) députa commissaires, fit informer parmi les tueurs, forma le procès au meurtri, et pareillement à Briquemaut et à Cavagnes (qui furent faits prisonniers en ces jours-là de massacre, et réservez pour servir de bonne couverture à quelque solennelle exécution, qu’il leur sembloit devoir estre faite par les voyes de justice ordinaires). Il s’ensuy vit enfin arrest, par lequel (veues par la chambre, ordonnées par le Roy en temps de vacations, les informations faites après la mort, interrogatoires, confessions et dénégations de quelques prisonniers, et les autres papiers qu’ils voulurent dire avoir veus) ledict amiral fut déclaré avoir esté crimineux de lèse-majesté, perturbateur et violateur de paix, ennemy de repos, tranquillité et seureté publique, chef principal, autheur et conducteur de ladicte conspiration, faicte contre le Roy et son Estat ; sa mémoire damnée, son nom supprimé à perpétuité ; et pour réparation desdicts crimes, ordonné que le corps dudict amiral (si trouver se pouvoit, sinon en figure) seroit prins par l’exécuteur de la haute justice, mené, conduict et trainé sur une claye, depuis les prisons de la Conciergerie du Palais jusques à la place de Grève, et illec pendu à une potence, qui pour ce faire seroit dressée et érigée devant l’Hostel-de-Ville, et y demeureroit pendant l’espace de vingt et quatre heures ; et ce faict, seroit porté et pendu au gibet de Montfaucon, au plus haut et éminent lieu ; les enseignes, armes et armoiries dudit feu l’amiral traînez à queues de chevaux par les rues de Paris et autres villes, bourgs et bourgades où elles serovent trouvées avoir esté mises à son honneur, et après rompues et brisées par l’exécuteur de la haute justice, en signe d’ignominie perpétuelle, en chacun lieu et carrefoux où l’on a accoustumé faire cris et proclamations publiques ; toutes les armoiries et pourtraictures dudict feu amiral, soit en bosse ou peincture, tableaux et autres pourtraits, en quelque lieu qu’ils soient, cassez, rasez, rompus et lacérez ; enjoignant à tous juges royaux de faire exécuter, chacun en son ressort, pareille lacération d’armoiries, et à tous ses sujets du ressort de Paris de n’en garder ou retenir aucunes ; tous les biens feudaux dudict feu amiral, mouvans de la couronne de France, réunis et incorporez au domaine d’icelle, et les autres fiefs et biens, tant meubles qu’immeubles, acquis et confisquez au Roy ; déclarant les enfans de l’amiral ignobles, vilains, roturiers, infâmes, indignes et incapables de tester, ne tenir estats, offices, dignitez et biens en France ; lesquels, si aucuns en ont, ladicte chambre déclaroit acquis au Roy ; ordonnant que la maison seigneuriale et chastel de Chastillon-sur-Loin, qui estoit l’habitation et principal domicile dudict Coligny, ensemble la basse-cour et tout ce qui dépend du principal manoir, seront démolis, rasez et abbatus, et deffendu de jamais y bastir ny édifier, et que les arbres plantez ès environs de ladicte maison et chastel, pour l’embellissement et décoration d’icelle, seront couppez par le milieu ; et en l’aire dudict chasteau, un pillier de pierre de taille érigé, auquel seroit mise et apposée une lame de cuyvre en laquelle seroit gravé et inscrit ledict arrest ; et que doresenavant, par chacun an, le 24 d’aoust, seroyent faites prières publiques et processions générales dans Paris, pour rendre grâces à Dieu de la punition de la conspiration faicte contre le Roy et son estat. Le semblable et pareil arrest (excepté quant à ceste dernière clause, touchant le démolissement de la maison) fut donné contre Briquemaut et Cavagnes. Si furent lesdicts arrests prononcez et exécutez le 27 et 29 d’octobre 1572, l’un sur un fantosme au lieu du corps de l’amiral (lequel avoit pieça esté emporté de Montfaucon et dépendu par quelques-uns qui l’avoient révéré en son vivant) ; et fut l’autre arrest exécuté sur les personnes propres desdicts Briquemaut et Cavagnes, en la présence du Roy, qui les voulut voir mourir, eux protestans du tort qu’on leur faisoit et en demandant vengeance à Dieu.

Mais sur quoy ces meschans ont-ils pris leur argument pour tout ravager et destruire, quelle occasion en avoyent-ils ? Car de ceste conspiration qu’ils ont imposée aux mieux, c’est une couverture si sotte qu’on y voit le jour au travers.

Je ne sache point qu’ils ayent eu autre occasion de ce faire que celle que Caïn eut en tuant Abel, celle d’Hérode en faisant meurtrir les enfans ; le tout pour ensuyvre les loix qui estoyent bien au long couchées dans les mémoires qu’on bailla à l’amiral devant les nopces, que pleust à Dieu qu’il les eust creues, et que quelque jour tout le reste des gens de bien y prene garde pour éviter à leurs surprises.

Je sçais bien les principaux points sur lesquels la Royne mère, qui tient ses enfans dans la manche et la France dessous ses pieds, avoit voulu prendre subject de se forger une haine irréconciliable contre les huguenots. Pour ce qu’il seroit trop long de réciter à présent tous les particuliers incidens de ceste matière, je remettra y à les déduire ailleurs amplement, et pour ceste heure je diray que rien ne l’a tant piquée contre les huguenots que la publication de ses lettres en pleine diette de Francford (en la présence de l’empereur Ferdinand et de son fils à présent empereur), je dy l’origiual escrit et signé de sa main, par lesquelles elle avoit fait prendre les armes au prince de Condé, aux premiers troubles, et dont par conséquent il estoit tout apparent qu’elle avoit allumé le feu en France.

Et pour de tant plus légitimer sa vengeance, elle s’est voulu persuader qu’autres que les huguenots n’avoyent publié son impudicité, et que la réputation qu’elle avoit d’estre sorcière venoit d’eux, ce qu’elle ne pouvoit souffrir escouler de sa mémoire ; mesmement que par leurs escrits elle cognoissoit bien qu’il ne tiendrait à eux qu’ils ne luy tirassent le gouvernement et authorité des poings ; qu’elle cognoissoit bien aussi que l’amiral n’oublierait jamais les tours qu’elle luy avoit faits, et partant le vray expédient de leur oster (aux uns en général le moyen de luy mal faire, et à l’autre en particulier de se ressentir), c’estoit de tout exterminer par les voyes que nous avons touchées au commencement de nostre discours, se confirmant en ce dessein par plusieurs autres impressions qui d’elle-mesme et d’ailleurs luy survenoyent tous les jours, mais sur toutes celle qui est successive et à sa maison et à sa nation, à sçavoir, de hayr à mort ceux qu’une fois ils ont offensez, et qu’il ne se faut réconcilier à un ennemy que pour le destruire.

Ce qui l’irrita aussi bien fort fut un tableau de quatorze serviteurs secrets de la Royne, entre lesquels le Péron tenoit le premier reng, peints au vif avec elle, lequel le chevalier de la Batteresse supposa un jour (ainsi que l’on m’a dict) au lieu d’un dessein de sa maison des Tuyleries, qu’il trouva sur le lict de l’antichambre de la Royne, et l’enleva subtilement, logeant en sa place le tableau, lequel tost après fut veu au grand regret de la dame et détriment de sa bonne renommée.

Mais pourquoy est-ce que la Batteresse fit ce tour-là ? Ce fut par despit et à cause de la jalousie qu’il avoit conceu de se voir postposé à tant de vilains, de voir (di-je) qu’il n’avoit peu estre receu en mesme charge avec ces quatorze, luy qui, comme bon et beau estalon, pensoit l’avoir mieux mérité.

Ceste supposition de tableau envenima fort la Royne contre les huguenots, qu’elle cuydoit luy avoir joué ce tour.

Pareillement elle s’est fort offensée de certaine rithme, parlant des Roynes Frédégonde et Brunehaut, et de Jézabel et Catherine, et la monstrant estre pire que Jézabel ne fut jamais, pour ce qu’elle a tousjours creu que ces bons offices luy estoyent faits de la part des huguenots[6].

  1. Le duc d’Anjou, depuis Henri III.
  2. Boucon, breuvage empoisonné. Un auteur contemporain rapporte sur la cause de la mort de la reine de Navarre le témoignage de Caillard, son médecin ; nous croyons devoir l’opposer à l’assertion de l’écrivain huguenot : Quelques personnes soutenaient devant Caillard que Jeanne avait péri par le poison ; « Messieurs, leur dit-il, vous savez tous le commandement que m’a fait plusieurs fois la Royne, ma bonne maîtresse, que, si je me trouvons près d’elle à l’heure de sa mort, que je ne fisse faute de lui faire ouvrir lé cerveau, pour voir d’où lui procédoit ceste démangeaison qu’elle avoit d’ordinaire au sommet de la teste, afin que si monsieur le prince son fils et madame la princesse sa fille se sentoient de ce mal, qu’on y peust trouver le remède, en sachant l’occasion. Conformément à cet ordre, Deneux, son chirurgien, lui scia te test, et nous vîmes que ceste démangeaison lui procédoit de quelques petites bubes d’eau qui s’engendroient entre le test et la taye du cerveau, sur laquelle elles se répandoient et lui causoient ceste dèmangeaison. Puis, ayant fort curieusement regardé, Deneux dit aux assistans : Messieurs, si Sa Majesté estoit morte pour avoir flairé et senti quelque chose d’empoisonné, vous en verriez les marques à la taye du cerveau ; mais la voilà aussi belle que l’on saurait désirer. Si elle estoit morte pour avoir mangé du poison, il paraîtroit à l’orifice de l’estomac ; rien n’y paroît, il n’y a donc d’autre occasion de sa mort que l’apostume de ses poumons.
  3. Voir la note à la page 254.
  4. Jacques Nompar de Caumont, duc de la Force, dont il est ici question, était né en 1559. Il brilla à la cour de Henri IV et de Louis XIII, fut fait pair et maréchal de France, et mourut à Bergerac, en 1652, âgé de quatre-vingt-treize ans. Le récit très connu de sa délivrance miraculeuse est inséré dans le Mercure de novembre 1765 et dans le recueil de la Place : Pièces intéressantes pour servir à l’histoire, etc.
  5. Pierre de la Place, né vers 1590, à Angoulême. Il avait connu Calvin à Poitiers, et, en 1560, il embrassa ouvertement la religion réformée. On a de lui plusieurs ouvrages de philosophie et d’histoire, entre autres Les Commentaires de l’état de la religion et république sous les rois Henri II, François II et Charles IX ; 1565, in-8°.
  6. Ce pamphlet se terminait par les vers suivants :

    Enfin le jugement fut tel :
    Les chiens mangèrent Jézabel
    Par une vengeance divine ;
    La charongne de Catherine
    Sera différente en ce poinct,
    Les chiens mesmes n’en voudront point.