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Le Rôle des paradoxes dans la philosophie

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Paris P. Téqui [etc.] (6p. 127-134).

LE RÔLES DES PARADOXES
DANS LA PHILOSOPHIE




C’est à un philosophe ancien qu’on attribue la remarque souvent citée qu’il n’y a pas d’opinion si absurde qui n’ait été adoptée par quelque philosophe. Tout en faisant, dans cette phrase, la part de l’hyperbole et de l’ironie, on ne peut s’empêcher de reconnaître qu’elle signale un caractère distinctif des plus remarquables parmi ceux qui contribuent à justifier le contraste entre les spéculations philosophiques et la pensée scientifique proprement dite.

On pourrait observer que le contraste même entre la science et la philosophie n’est aux yeux de l’historien des connaissances humaines qu’un aspect du contraste entre la science en voie de formation et la science constituée et organisée, et qu’en effet le développement des parties théoriques et abstraites de chaque science particulière, à l’exception peut-être des sciences purement mathématiques, ne nous offre pas moins d’exemples d’opinions absurdes ou contradictoires que l’histoire de la philosophie.

Il n’y a pas d’ailleurs lieu de s’étonner que les méthodes ou les conclusions des philosophes manquent quelquefois des qualités qui sont propres aux procédés ou aux conclusions des savants, du moment que, par une convention tacite, elles ne les pourraient acquérir sans cesser par cela même d’occuper une place parmi les spéculations qu’on considère comme proprement « philosophiques », et sans être décorées aussitôt de l’appellatif de « scientifiques ». Lors même que les savants ne refusent pas d’abandonner à la philosophie le rôle d’organiser et d’harmoniser dans des vues d’ensemble les premiers principes ou les conclusions extrêmes des différentes sciences et des divers ordres de recherches, ne le font-ils pas surtout à leur propre avantage, en se libérant de cette manière de la tâche qui leur incomberait de se mettre directement d’accord entre eux, de s’assurer eux-mêmes que les hypothèses auxquelles ils ont recours dans les différentes branches qu’ils cultivent sont compatibles ; et d’éliminer les incohérences ou les contradictions qui pourraient bien se manifester entre elles ? En ne se souciant pas de cela, les savants ne se sentent que plus libres, tandis que la philosophie n’en reste que plus exposée au conflit avec les exigences irrationnelles du sens commun, en se trouvant obligée d’adopter, sous sa propre et exclusive responsabilité, des hypothèses ou des théories que le sens commun, à cause de l’ignorance des difficultés qu’on tâche de surmonter avec leur aide, est disposé à qualifier d’absurdes et de fantaisistes.



On aurait toutefois tort de croire que les circonstances sur lesquelles nous venons d’attirer l’attention soient les seules qui contribuent à donner aux spéculations philosophiques cet air de paradoxe qu’elles tendent si souvent à assumer.

Il y en a une autre, dont l’influence, bien que plus cachée et moins facile à reconnaître, n’en est que plus profonde et plus importante à dégager.

Parmi les recherches qui n’ont jamais cessé d’être regardées comme rentrant dans le domaine de la philosophie, se trouvent en premier lieu celles qui se rapportent à l’analyse critique des notions les plus générales et les plus abstraites, dont l’emploi est une condition indispensable de toute sorte d’activité intellectuelle les notions de temps, d’espace, de substance, de cause, d’activité, d’aptitude, de loi, d’explication, etc.

Déterminer et distinguer les diverses significations que chacun de ces mots comporte, examiner les rapports qui subsistent entre les conceptions qu’ils expriment, relier et réduire ces dernières les unes aux autres en décomposant et en définissant les plus complexes entre ces notions à l’aide des plus simples et des plus élémentaires, en rechercher l’origine, la justification, le rôle dans les procédés de découverte et de démonstration : voilà des tâches auxquelles aucun philosophe digne de ce nom n’a jamais cru pouvoir se soustraire, depuis Platon et Aristote, jusqu’à Locke et Leibniz, depuis Descartes et Pascal, jusqu’à Cournot, Comte et Stuart Mill.

Or, c’est précisément dans la poursuite de ce genre de recherches que les philosophes se trouvent le plus fréquemment amenés à former des conclusions ou à énoncer des aperçus qui choquent la raison vulgaire comme des paradoxes ou des négations de quelque vérité évidente.

L’explication de ce fait n’est pas difficile à trouver, surtout si l’on profite de l’observation des faits analogues auxquels le même procédé d’analyse donne lieu dans celles des sciences positives qui ont le plus occasion de l’employer : c’est-à-dire dans les diverses parties de la mathématique.

Pour citer un exemple tout récent, lorsque les mathématiciens qui cultivent cette nouvelle branche des sciences mathématiques qu’on appelle la théorie des ensembles refusent d’admettre l’axiome qui affirme que le tout est plus grand que ses parties, et admettent au contraire qu’il peut y avoir des « touts » égaux même à chacune des parties qui concourent à les constituer, ils énoncent une proposition qu’on peut bien qualifier de paradoxale, voire même de contradictio in adiecto.

Et pourtant ce paradoxe n’est qu’une conséquence inévitable et parfaitement légitime de l’adoption d’un nouveau critérium, plus général, pour juger de l’égalité ou non-égalité de deux ensembles, composés d’un nombre fini ou infini d’éléments, et il n’exprime rien de plus paradoxal que ce qui serait déjà exprimé par l’assertion que les points de deux segments d’inégale longueur peuvent se correspondre de telle manière les uns aux autres qu’à chaque point de l’un de deux segments corresponde un seul point de l’autre et réciproquement.

De la même manière, avant que l’on étendit le concept de multiplication aux cas des nombres fractionnaires, ou de nombres négatifs, on aurait pu croire énoncer un paradoxe en disant qu’un produit pourrait bien être plus petit que l’un de ses facteurs. Et ce n’est que par une généralisation ultérieure de la notion de produit que les mathématiciens peuvent maintenant se permettre de nier, sans ombre de paradoxe, l’indépendance de la valeur d’un produit de l’ordre de ses facteurs, ou même parler du produit de deux points ou du produit d’une ligne par un point.

À ces exemples que je choisis presqu’au hasard parmi ceux que nous présente l’histoire des sciences mathématiques, il serait tout à fait inutile d’en ajouter d’autres, car ils suffisent déjà, si je ne me trompe, à nous suggérer une explication du fait dont nous parlons, c’est-à-dire de la tendance des recherches ayant pour objet l’analyse de conceptions abstraites, à mener à des conclusions affectant la forme de négations des vérités les plus évidentes et presque axiomatiques.

C’est que la plupart des propositions composées à l’aide de ces notions abstraites ne doivent leur caractère d’évidence et de nécessité qu’à cela qu’elles peuvent être interprétées comme des conséquences de la définition même des termes qui y figurent.

Il suffit quelquefois du plus petit changement dans le sens que nous attribuons à l’un de ces termes pour changer complètement la portée de l’assertion qu’elles expriment, et pour transformer une proposition qu’on regardait auparavant comme « vraie par définition » en une autre qui affirme quelque fait ou loi qu’on pourrait bien contester sans se contredire.

La proposition perd alors tout droit à l’« évidence » dont elle jouissait dans son interprétation primitive, et sa négation même devient une hypothèse possible et tout aussi légitime que son affirmation.

Comme l’a déjà remarqué depuis longtemps un penseur trop oublié, Bernhard Bolzano (1781-1848), lorsqu’on énonce, par exemple, l’axiome que tout effet doit avoir une cause, on peut bien le justifier en disant qu’un effet sans cause ne serait pas un effet : mais l’axiome ainsi interprété, quoique très évident, ne nous dit presque rien du tout, car vis-à-vis d’un fait ou d’un phénomène quelconque il nous sera tout aussi difficile de décider s’il est un effet que de décider s’il a une cause. Si l’on interprète au contraire la phrase que « tout effet a une cause » comme exprimant que tout phénomène, ou tout ce qui arrive, a une cause, cette phrase nous dit alors quelque chose, et quelque chose de bien important et utile, mais elle cesse dans le même temps d’être évidente et nécessaire et devient susceptible d’être regardée comme sujette à des exceptions.

Locke avait bien remarqué à propos des « maximes » qu’il y en a beaucoup qui ne peuvent être regardées comme certaines qu’à la condition d’être vidées de toute signification et qui ne peuvent retenir leur signification qu’à la condition de renoncer à leur évidence et même quelquefois à leur certitude[1].

Tout effort pour analyser et décomposer dans leurs éléments les notions auxquelles se rapportent les propositions de ce genre, par le seul fait de nous mettre en état d’attribuer, aux termes qui les désignent, des significations de plus en plus générales, c’est-à-dire des sens impliquant une partie toujours plus petite des éléments qui en constituaient le sens primitif, tend à modifier la portée et la signification même des propositions dans lesquelles ils figurent. Les propositions où l’on attribuait au sujet quelque caractère qui a cessé de cette manière de faire partie de sa définition, deviennent alors des propositions qu’on peut contester ou même supposer fausses, quoique leur négation puisse continuer à paraître absurde ou paradoxale à tous ceux dont la puissance d’abstraction n’est pas encore assez développée pour qu’ils soient en état de séparer ou dissocier les caractères, qui sont seuls considérés dans les définitions nouvelles, des autres qui s’y trouvaient primitivement associés. C’est là la source de cette sorte de paralogismes que le grand logicien et mathématicien génois Girolamo Saccheri, S. J.[2] (1660-1733), a signalée comme contribuant plus qu’aucune autre à la perpétuation de disputes philosophiques.

C’est par des considérations analogues à celles que nous venons d’exposer qu’on peut s’expliquer le fait, très remarquable, que ceux, parmi les paradoxes philosophiques, qui semblent plus directement incompatibles avec les postulats du bon sens vulgaire, sont ceux qui se présentent comme niant la réalité de quelque distinction que l’on regarde comme évidente par elle-même : la distinction, par exemple, entre réalité et illusion, entre actions volontaires et actions involontaire, ou entre la justice et l’utilité commune, etc.

Ici encore tout effort visant à généraliser, à analyser les critériums à l’aide desquels ces distinctions pourraient être précisées ou justifiées, tout essai de formuler ces critères et de les réduire à la forme la plus simple dont ils soient susceptibles, tout cela est interprété par le vulgaire comme une mise en question de la réalité de la distinction même dont on cherche ainsi à déterminer ou approfondir les bases, comme des attentats enfin à son intégrité ou à sa « légitimité ».

Il n’est pas ici toujours facile de s’apercevoir qu’on est dupe d’un préjugé tout à fait semblable à celui qui faisait regarder autrefois les raisonnements en faveur des antipodes comme tendant à mettre en question la différence qu’il y a dans la condition d’un homme qui est sur ses pieds et celle d’un autre homme qui est suspendu la tête en bas. Il est bien inutile que Berkeley se donne de la peine pour persuader ses adversaires que c’est leur théorie et non la sienne qui donne bon jeu aux objections des sceptiques contre la réalité du monde extérieur ; c’est bien inutile qu’il déclare à satiété que le but qu’il se propose est tout simplement d’éclaircir et de déterminer ce que l’on veut dire en affirmant que les choses matérielles existent (puisque ce mot ne peut pas avoir dans cette phrase le même sens qu’il a lorsqu’il est appliqué à affirmer notre existence personnelle ou celle d’autres consciences analogues à la nôtre).

On continuera tout de même à lui reprocher d’avoir voulu abolir la distinction que tout le monde reconnaît entre les choses « réelles » et les illusions de notre fantaisie, comme on reproche à Hume d’avoir voulu abolir la distinction entre les causes d’un phénomène et ses antécédents, au lieu de lui attribuer le mérite d’avoir approfondi l’analyse de la notion de cause et d’avoir apporté une importante contribution à l’étude de son développement.

C’est tout à fait comme si l’on accusait Newton ou les académiciens du « Cimento » d’avoir nié l’existence du diamant lorsqu’ils ont montré que ce n’était que du carbone cristallisé.

Mais le cas le plus curieux se présente lorsque les initiateurs mêmes d’une nouvelle théorie philosophique, et non pas seulement leurs adversaires, se persuadent (ou, ce qui est presque la même chose, s’expriment comme s’ils étaient persuadés) que leurs analyses ou leurs nouvelles définitions vont bouleverser de fond en comble toutes les idées reçues sur le même sujet et lorsqu’ils s’imaginent qu’ils vont, par elles, convaincre d’erreur tous leurs devanciers et le sens commun par-dessus le marché.

Je me bornerai à citer deux exemples de ce fait, empruntés l’un aux spéculations éthiques et l’autre à la théorie de la connaissance.

Le premier nous est offert par ces philosophes ou savants qui, par le seul fait d’admettre que les actions humaines ne constituent pas une exception à ce qu’ils appellent la loi de causalité, c’est-à-dire par le seul fait d’admettre qu’elles ne sont pas moins réglées par des lois invariables que toute autre catégorie de phénomènes, se sont crus obligés de rejeter comme illusoires et illégitimes les notions de responsabilité morale, de mérite, etc., et même les distinctions entre actions volontaires et actions involontaires ou entre les événements qui dépendent de notre volonté et ceux qui n’en dépendent pas, comme si ces notions et distinctions ne trouvaient précisément leur base la plus sûre et la plus inébranlable dans la considération même des différentes sortes de causes qui concourent à déterminer nos actions, et des différents moyens auxquels on peut et on doit par conséquent recourir pour les provoquer ou les empêcher.

L’autre exemple nous est offert par les philosophes ou les savants qui déclarent que la science ou la philosophie ne peuvent rien prétendre connaître sur la « nature des choses » ou sur les « vraies causes » de l’univers, leur seul rôle légitime se bornant à la détermination de lois de succession et de coexistence de phénomènes. Comme si, parmi les problèmes que leurs devanciers formulaient par des phrases composées à l’aide de ces mots de « cause » et de « nature de choses », on n’en pouvait trouver un seul qui ne fût susceptible d’être traduit dans la nouvelle nomenclature, et comme si la résolution de ne s’occuper que des questions qu’on peut formuler en termes de coexistence et de succession impliquait par elle-même la renonciation à s’occuper de quelque problème que ce soit.

C’est par une illusion bien singulière qu’on est arrivé ainsi à regarder chaque nouveau progrès dans la connaissance du mécanisme psychologique de notre intelligence, comme justifiant une conception toujours plus étroite des limites qui s’imposent à sa sphère d’activité, et comme une raison non pas d’augmenter notre confiance dans l’emploi de nos facultés mentales, mais de les déprécier comme radicalement incapables de nous donner des réponses satisfaisantes sur des questions qu’on regardait auparavant de leur compétence.

On est allé jusqu’à déclarer inaccessible à la recherche scientifique ce qui en a toujours été considéré comme le but le plus immédiat : c’est-à-dire l’explication des faits que l’observation nous présente.

Dans une phrase célèbre, où une des plus parfaites et des plus puissantes parmi toutes les sciences, la mécanique rationnelle, a été caractérisée comme ne se proposant pas d’autre but que celui de décrire de la manière la plus exacte et la plus simple les mouvements des corps et les circonstances dans lesquelles ils ont lieu, on a cru voir presqu’un aveu de l’impuissance radicale de la pensée humaine à atteindre les explications des plus simples même parmi les faits qui forment l’objet de ses contemplations, au lieu d’y reconnaître la trace d’un progrès dans la détermination de ce qu’est et de ce que peut être une explication, progrès que le développement superbe de la mécanique moderne a beaucoup aidé à rendre possible et dont les autres branches moins avancées des recherches scientifiques ne tarderont pas à bénéficier à leur tour.

G. VAILATI,
Professeur à l’Institut technique de Florence.
  1. Essay on Understanding, B. IV, ch. VI, VIII.
  2. Logica demonstrativa, Turin. 1697.