Le Rire (Barbier)

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Iambes et PoèmesPaul Masgana, libraire-éditeur (p. 87-90).
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LE RIRE.

 
Nous avons tout perdu, tout, jusqu’à ce gros rire
Gonflé de gaîté franche et de bonne satire,
Ce rire d’autrefois, ce rire des aïeux
Qui jaillissait du cœur comme un flot de vin vieux
Le rire sans envie et sans haine profonde,
Pour n’y plus revenir est parti de ce monde.
Quel compère joyeux que le rire autrefois !
Maintenant il est triste, il chante à demi-voix,
Il incline la tête et se pince la lèvre ;
Chaque pli de sa bouche est creusé par la fièvre :
Adieu le vin, l’amour, et les folles chansons !

Adieu les grands éclats, les longues pâmoisons !
Plus de garçon joufflu, bien frais, et dans sa gloire
Chantant à plein gosier les belles après boire ;
Près d’un jambon fumé plus de baisers d’époux,
Plus de bruyants transports, plus de danse de fous,
Plus de boutons rompus, plus de bouffonnerie :
Mais du cynisme à force et de l’effronterie,
De la bile à longs flots, des traits froids et mordants,
Comme au fond de l’enfer des grincements de dents,
Et puis la lâcheté, l’insulte à la misère,
Et des coups au vaincu, des coups à l’homme à terre…

Ah ! Pour venir à nous le front morne et glacé,
Par quels affreux chemins, vieux Rire, as-tu passé ?
Les éclats de ta voix, comme hurlements sombres,
Ont retenti longtemps à travers des décombres ;
Dans les villes en pleurs, sur le blé des sillons,
Ils ont réglé longtemps les pas des bataillons ;
Longtemps ils ont mêlé leurs notes infernales
Au bruit du fer tombant sur les têtes royales,

Et, suivant dans Paris le fatal tombereau,
Mené plus d’un grand homme au panier du bourreau :
Rire ! Tu fus l’adieu qu’en délaissant la terre
De son lit de douleur laissa tomber Voltaire ;
Rire de singe assis sur la destruction,
Marteau toujours brûlant de démolition,
Depuis ce jour, Paris te remue à toute heure,
Et sous tes coups puissants rien de grand ne demeure.

Ah ! malheur au talent plein de vie et d’amour
Qui veut se faire place et paraître au grand jour !
Malheur, malheur cent fois à la muse choisie
Qui veut livrer son aile au vent de poésie !
En vain elle essaîra, dédaigneuse du sol,
Sur le bruit des cités de prendre son beau vol,
Le rire à l’œil stupide est là, qui la regarde,
Et qui, jaloux des lieux où son pied se hasarde,
Comme miasmes brûlants, ou comme plomb mortel,
Montera la frapper aux campagnes du ciel ;
Et cette âme perdue aux voûtes éternelles,

Qui, devant le soleil ouvrant ses larges ailes,
Allait, dans son transport, chez la Divinité
Exhaler quelque chant plein d’immortalité ;
Pauvre âme, atteinte encore au bord de la carrière,
Triste, penchant la tête et fermant la paupière,
Elle retombera dans son cloaque impur,
Et s’en ira bien loin vers quelque coin obscur,
Gémissante, traînant l’aile et perdant sa plume,
Mourir avant le temps, le cœur gros d’amertume.