Le Roi Lear/Traduction Hugo, 1872/Scène I

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Le Roi Lear/Traduction Hugo, 1872
Traduction par François-Victor Hugo.
Œuvres complètes de ShakespearePagnerre9 (p. 233-245).
Scène II  ►


Scène I.


[La grand’salle du palais des Rois de Grande-Bretagne.]


Entrent Kent, Glocester et Edmond.
KENT.

Je croyais le roi plus favorable au duc d’Albany qu’au duc de Cornouailles.

GLOCESTER.

C’est ce qui nous avait toujours semblé ; mais à présent, dans le partage du royaume, rien n’indique lequel des ducs il apprécie le plus : car les portions se balancent si également que le scrupule même ne saurait faire un choix entre l’une et l’autre.

KENT, montrant Edmond.

N’est-ce pas là votre fils, milord ?

GLOCESTER.

Son éducation, messire, a été à ma charge. J’ai si souvent rougi de le reconnaître que maintenant j’y suis bronzé.

KENT.

Je ne puis concevoir…

GLOCESTER.

C’est ce que put, messire, la mère de ce jeune gaillard : si bien qu’elle vit son ventre s’arrondir, et que, ma foi, messire, elle eut un fils en son berceau avant d’avoir un mari dans son lit… Flairez-vous la faute ?

KENT.

Je ne puis regretter une faute dont le fruit est si beau.

GLOCESTER.

Mais j’ai aussi, messire, de l’aveu de la loi, un fils quelque peu plus âgé que celui-ci, qui pourtant ne m’est pas plus cher. Bien que ce chenapan soit venu au monde, un peu impudemment, avant d’être appelé, sa mère n’en était pas moins belle : il y eut grande liesse à le faire, et il faut bien reconnaître ce fils de putain… Edmond, connaissez-vous ce noble gentilhomme ?

EDMOND.

Non, milord.

GLOCESTER.

Milord de Kent. Saluez-le désormais comme mon honorable ami.

EDMOND, s’inclinant.

Mes services à Votre Seigneurie !

KENT.

Je suis tenu de vous aimer, et je demande à vous connaître plus particulièrement.

EDMOND.

Messire, je m’étudierai à mériter cette distinction.

GLOCESTER.

Il a été neuf ans hors du pays, et il va en partir de nouveau… Le roi vient.

Fanfares.


Entrent Lear, Cornouailles, Albany, Goneril, Régane, Cordélia et les gens du roi.
LEAR.

Glocester, veuillez accompagner les seigneurs de France et de Bourgogne.

GLOCESTER.

J’obéis, mon suzerain.

Sortent Glocester et Edmond.
LEAR.

— Nous, cependant, nous allons révéler nos plus mystérieuses intentions… — Qu’on me donne la carte !

On déploie une carte devant le roi.

Sachez que nous avons divisé en — trois parts notre royaume, et que c’est notre intention formelle — de soustraire notre vieillesse aux soins et aux affaires — pour en charger de plus jeunes forces, tandis que — nous nous traînerons sans encombre vers la mort… Cornouailles, notre fils, — et vous, Albany, notre fils également dévoué, — nous avons à cette heure la ferme volonté de régler publiquement — la dotation de nos filles, pour prévenir dès à présent — tout débat futur(19). Quant aux princes de France et de Bourgogne, — ces grands rivaux qui, pour obtenir l’amour de notre plus jeune fille, — ont prolongé à notre cour leur séjour galant, — ils obtiendront réponse ici même… Parlez, mes filles : — en ce moment où nous voulons renoncer au pouvoir, — aux revenus du territoire comme aux soins de l’État, — faites-nous savoir qui de vous nous aime le plus, — afin que notre libéralité s’exerce le plus largement — là où le mérite l’aura le mieux provoquée… Goneril, — notre aînée, parle la première.

GONERIL.

Moi, sire, — je vous aime plus que les mots n’en peuvent donner — idée, plus chèrement que la vue, l’espace et la liberté, — de préférence à tout ce qui est précieux, riche ou rare, — non moins que la vie avec la grâce, la santé, la beauté et l’honneur, — du plus grand amour qu’enfant ait jamais ressenti ou père inspiré, — d’un amour qui rend le souffle misérable et la voix impuissante ; — je vous aime au-delà de toute mesure.

CORDÉLIA, à part.

— Que pourra faire Cordélia ? Aimer, et se taire.

LEAR, le doigt sur la carte.

— Tu vois, de cette ligne à celle-ci, tout ce domaine, — couvert de forêts ombreuses et de riches campagnes, — (20) de rivières plantureuses et de vastes prairies : — nous t’en faisons la dame. Que tes enfants et les enfants d’Albany — le possèdent à perpétuité… Que dit notre seconde fille, — notre chère Régane, la femme de Cornouailles ?… Parle.

RÉGANE.

— Je suis faite du même métal que ma sœur, — et je m’estime à sa valeur. En toute sincérité — je reconnais qu’elle exprime les sentiments mêmes de mon amour ; — seulement, elle ne va pas assez loin : car je me déclare — l’ennemie de toutes les joies — contenues dans la sphère la plus exquise de la sensation, — et je ne trouve de félicité — que dans l’amour de Votre Chère Altesse.

CORDÉLIA, à part.

C’est le cas de dire : Pauvre Cordélia ! — Et pourtant non, car, j’en suis bien sûre, je suis plus riche — d’amour que de paroles !

LEAR, à Régane.

— À toi et aux tiens, en apanage héréditaire, — revient cet ample tiers de notre beau royaume, — égal en étendue, en valeur et en agrément — à la portion de Goneril.

À Cordélia.

À votre tour, ô notre joie, — la dernière, mais non la moindre ! Vous — dont le vin de France et le lait de Bourgogne — se disputent la jeune prédilection(21), parlez : que pouvez-vous dire pour obtenir — une part plus opulente que celle de vos sœurs ?

CORDÉLIA.

Rien, monseigneur.

LEAR.

Rien ?

CORDÉLIA.

Rien.

LEAR.

— De rien rien ne peut venir : parlez encore.

CORDÉLIA.

— Malheureuse que je suis, je ne puis soulever — mon cœur jusqu’à mes lèvres. J’aime Votre Majesté — comme je le dois, ni plus ni moins.

LEAR.

— Allons, allons, Cordélia ! Réformez un peu votre réponse, — de peur qu’elle ne nuise à votre fortune.

CORDÉLIA.

Mon bon seigneur, — vous m’avez mise au monde, vous m’avez élevée, vous m’avez aimée ; moi, — je vous rends en retour les devoirs auxquels je suis tenue, — je vous obéis, vous aime et vous vénère. — Pourquoi mes sœurs ont-elles des maris, si, comme elles le disent, — elles n’aiment que vous ? Peut-être, au jour de mes noces, — l’époux dont la main recevra ma foi emportera-t-il avec lui — une moitié de mon amour, de ma sollicitude et de mon dévouement ; — assurément je ne me marierai pas comme mes sœurs, — pour n’aimer que mon père.

LEAR.

— Mais parles-tu du fond du cœur ?

CORDÉLIA.

Oui, mon bon seigneur.

LEAR.

— Si jeune, et si peu tendre !

CORDÉLIA.

Si jeune, monseigneur, et si sincère !

LEAR.

— Soit !… Eh bien, que ta sincérité soit ta dot ! — Car, par le rayonnement sacré du soleil, — par les mystères d’Hécate et de la nuit, — par toutes les influences des astres — qui nous font exister et cesser d’être, — j’abjure à ton égard toute ma sollicitude paternelle, — toutes les relations et tous les droits du sang ; — je te déclare étrangère à mon cœur et à moi — dès ce moment, pour toujours. Le Scythe barbare, — l’homme qui dévore ses enfants — pour assouvir son appétit, trouvera dans mon cœur — autant de charité, de pitié et de sympathie — que toi, ma ci-devant fille !

KENT.

Mon bon suzerain…

LEAR.

Silence, Kent ! — Ne vous mettez pas entre le dragon et sa fureur. — C’est elle que j’aimais le plus, et je pensais confier mon repos — à la tutelle de sa tendresse… Arrière ! hors de ma vue !… — Puisse la tombe me refuser sa paix, si je ne lui retire ici — le cœur de son père !… Appelez le Français !… M’obéit-on ?… — Appelez le Bourguignon !… Cornouailles, Albany, — grossissez de ce tiers la dot de mes deux filles : — que l’orgueil, qu’elle appelle franchise, suffise à la marier. — Je vous investis en commun de mon pouvoir, — de ma prééminence et des vastes attributs — qui escortent la majesté. Nous-même, — avec cent chevaliers que nous nous réservons — et qui seront entretenus à vos frais, nous ferons — alternativement chez chacun de vous un séjour mensuel. Nous ne voulons garder — que le nom et les titres d’un roi. — L’autorité, — le revenu, le gouvernement des affaires, — je vous abandonne tout cela, fils bien-aimés : pour gage, — voici la couronne ; partagez-vous-la !

Il se démet de la couronne.
KENT.

Royal Lear, — que j’ai toujours honoré comme mon roi, comme mon père, suivi comme mon maître, — et nommé dans mes prières comme mon patron sacré…

LEAR.

— L’arc est bandé et ajusté : évite la flèche.

KENT.

— Que plutôt elle tombe sur moi, dût son fer envahir — la région de mon cœur ! Que Kent soit discourtois — quand Lear est insensé ! Que prétends-tu, vieillard ? — Crois-tu donc que le devoir ait peur de parler, — quand la puissance cède à la flatterie ? L’honneur est obligé à la franchise, — quand la majesté succombe à la folie. Révoque ton arrêt, — et, par une mûre réflexion, réprime — cette hideuse vivacité. Que ma vie réponde de mon jugement : — la plus jeune de tes filles n’est pas celle qui t’aime le moins : — elle n’annonce pas un cœur vide, la voix grave — qui ne retentit pas en un creux accent !

LEAR.

Kent, sur ta vie, assez !

KENT.

— Ma vie, je ne l’ai jamais tenue que pour un enjeu — à risquer contre tes ennemis, et je ne crains pas de la perdre, — quand ton salut l’exige.

LEAR.

Hors de ma vue !

KENT.

— Sois plus clairvoyant, Lear, et laisse-moi rester — le point de mire constant de ton regard.

LEAR.

— Ah ! par Apollon !

KENT.

Ah ! par Apollon, roi, — tu adjures tes dieux en vain.

LEAR, mettant la main sur son épée.

Ô vassal ! mécréant !

ALBANY et CORNOUAILLES.

Cher sire, arrêtez (23).

KENT.

— Va ! tue ton médecin, et nourris de son salaire — le mal qui te ronge !… Révoque ta donation, — ou, tant que je pourrai arracher un cri de ma gorge, — je te dirai que tu as mal fait.

LEAR.

Écoute-moi, félon ! — Sur ton allégeance, écoute-moi ! — Puisque tu as tenté de nous faire rompre un vœu, — ce que jamais nous n’osâmes ; puisque, dans ton orgueil outrecuidant, — tu as voulu t’interposer entre notre sentence et notre autorité, — ce que notre caractère et notre rang ne sauraient tolérer, — fais pour ta récompense l’épreuve de notre pouvoir. — Nous t’accordons cinq jours pour réunir les ressources — destinées à te prémunir contre les détresses de ce monde. — Le sixième, tu tourneras ton dos maudit — à notre royaume ; et si, le dixième, — ta carcasse bannie est découverte dans nos domaines, — ce moment sera ta mort. Arrière !… Par Jupiter, — cet arrêt ne sera pas révoqué.

KENT.

— Adieu, roi. Puisque c’est ainsi que tu veux apparaître, — ailleurs est la liberté, et l’exil est ici !

À Cordélia.

— Que les dieux te prennent sous leur tendre tutelle, ô vierge, — qui penses si juste et qui as si bien dit !

À Régane et à Goneril.

— Et puissent vos actes confirmer vos beaux discours, — et de bons effets sortir de paroles si tendres !

Aux ducs d’Albany et de Cornouailles.

— Ainsi, ô princes, Kent vous fait ses adieux : — il va acclimater ses vieilles habitudes dans une région nouvelle.

Il sort.


Rentre Glocester, accompagné du roi de France, du duc de Bourgogne et de leur suite.
GLOCESTER, à Lear.

— Voici les princes de France et de Bourgogne, mon noble seigneur.

LEAR.

— Messire de Bourgogne, — nous nous adressons d’abord à vous qui, en rivalité avec ce roi, — recherchez notre fille. Que doit-elle — au moins vous apporter en dot, — pour que vous donniez suite à votre requête amoureuse ?

LE DUC DE BOURGOGNE.

Très Royale Majesté, — je ne réclame rien de plus que ce qu’a offert Votre Altesse ; — et vous n’accorderez pas moins.

LEAR.

Très noble Bourguignon, — tant qu’elle nous a été chère, nous l’avons estimée à ce prix ; — mais maintenant sa valeur est tombée. La voilà devant vous, messire ; — si quelque trait de sa mince et spécieuse personne, — si son ensemble, auquel s’ajoute notre défaveur — et rien de plus, suffit à charmer Votre Grâce, — la voilà : elle est à vous.

LE DUC DE BOURGOGNE.

Je ne sais que répondre.

LEAR.

— Telle qu’elle est, messire, avec les infirmités qu’elle possède, — orpheline nouvellement adoptée par notre haine, — dotée de notre malédiction et reniée par notre serment, — voulez-vous la prendre, ou la laisser ?

LE DUC DE BOURGOGNE.

Pardonnez-moi, royal sire : — un choix ne se fixe pas dans de telles conditions.

LEAR.

— Laissez-la donc, seigneur : car, par la puissance qui m’a donné l’être ! — je vous ai dit toute sa fortune.

Au roi de France.

— Je ne voudrais pas faire à notre amitié l’outrage — de vous unir à ce que je hais : je vous conjure donc — de reporter votre sympathie sur un plus digne objet — qu’une misérable que la nature a presque honte — de reconnaître.

LE ROI DE FRANCE.

Chose étrange ! — que celle qui tout à l’heure était votre plus chère affection, — le thème de vos éloges, le baume de votre vieillesse, — votre incomparable, votre préférée, ait en un clin d’œil — commis une action assez monstrueuse pour détacher d’elle — une faveur qui la couvrait de tant de replis ! Assurément, sa faute — doit être bien contre nature — et bien atroce, ou votre primitive affection pour elle — était bien blâmable : pour croire chose pareille, — il faudrait une foi que la raison — ne saurait m’inculquer sans un miracle.

CORDÉLIA, à Lear.

J’implore une grâce de Votre Majesté. — Si mon tort est de ne pas posséder le talent disert et onctueux — de dire ce que je ne pense pas, et de n’avoir que la bonne volonté — qui agit avant de parler, veuillez déclarer la vérité, sire : — ce n’est pas un crime dégradant, ni quelque autre félonie ; — ce n’est pas une action impure ni une démarche déshonorante, — qui m’a privée de votre faveur ; j’ai été disgraciée — parce qu’il me manque (et c’est là ma richesse) — un regard qui sollicite toujours, une langue — que je suis bien aise de ne pas avoir bien qu’il m’en ait coûté — la perte de votre affection.

LEAR.

Mieux — vaudrait pour toi n’être pas née que de m’avoir à ce point déplu.

LE ROI DE FRANCE.

— N’est-ce que cela ? La timidité d’une nature — qui souvent ne trouve pas de mots pour raconter — ce qu’elle entend faire ?… Monseigneur de Bourgogne, — que dites-vous de madame ?… L’amour n’est pas l’amour, — quand il s’y mêle des considérations étrangères — à son objet suprême. Voulez-vous d’elle ? — Elle est elle-même une dot.

LE DUC DE BOURGOGNE.

Royal Lear, — donnez seulement la dot que vous-même aviez offerte, — et à l’instant je prends par la main Cordélia, — duchesse de Bourgogne !

LEAR.

— Rien !… J’ai juré ; je suis inébranlable.

LE DUC DE BOURGOGNE, à Cordélia.

— Je suis fâché que, pour avoir ainsi perdu un père, — vous deviez perdre un mari.

CORDÉLIA.

La paix soit avec messire de Bourgogne ! — Puisque des considérations de fortune font tout son amour, — je ne serai pas sa femme.

LE ROI DE FRANCE.

— Charmante Cordélia, toi que la misère rend plus riche, — le délaissement plus auguste, l’outrage plus adorable, — toi, et tes vertus, vous êtes à moi. — Qu’il me soit permis de recueillir ce qu’on proscrit… — Dieux ! dieux ! N’est-ce pas étrange que leur froid dédain — ait échauffé mon amour jusqu’à la passion ardente ?…

À Lear.

Roi, ta fille sans dot, jetée au hasard de mon choix, — régnera sur nous, sur les nôtres et sur notre belle France. — Et tous les ducs de l’humide Bourgogne — ne rachèteraient pas de moi cette fille précieuse et dépréciée ! — Dis-leur adieu, Cordélia, si injustes qu’ils soient. — Tu retrouveras mieux que tu n’as perdu.

LEAR.

— Elle est à toi, Français : prends-la ; une pareille fille — ne nous est rien, et jamais nous ne reverrons — son visage.

À Cordélia.

Pars donc, — sans nos bonnes grâces, sans notre amour, sans notre bénédiction… — Venez, noble Bourguignon.

Fanfares. Sortent Lear, les ducs de Bourgogne, de Cornouailles et d’Albany, Glocester et leur suite.
LE ROI DE FRANCE, à Cordélia.

Dites adieu à vos sœurs.

CORDÉLIA

— Bijoux de mon père, c’est avec des larmes dans les yeux — que Cordélia vous quitte. Je sais ce que vous êtes ; — et j’ai, comme sœur, une vive répugnance à appeler — vos défauts par leurs noms. Aimez bien notre père : — je le confie aux cœurs si bien vantés par vous. — Mais, hélas ! si j’étais encore dans ses grâces, — je lui offrirais un trône en meilleur lieu. — Sur ce, adieu à toutes les deux !

GONERIL

— Ne nous prescris pas nos devoirs.

RÉGANE

Étudiez-vous — à contenter votre mari, qui vous a jeté, en vous recueillant, — l’aumône de la fortune. Vous avez marchandé l’obéissance ; — et vous avez mérité de perdre ce que vous avez perdu.

CORDÉLIA

— Le temps dévoilera ce que l’astuce cache en ses replis. — La honte finira par confondre ceux qui dissimulent leurs vices. — Puissiez-vous prospérer !

LE ROI DE FRANCE

Viens, ma belle Cordélia ! —

Il sort avec Cordélia.
GONERIL

Sœur, j’ai beaucoup à vous dire sur un sujet qui nous intéresse toutes deux très-vivement. Je pense que notre père partira d’ici ce soir.

RÉGANE.

Bien sûr, et avec vous ; le mois prochain, ce sera notre tour.

GONERIL.

Vous voyez combien sa vieillesse est sujette au caprice. L’épreuve que nous en avons faite n’est pas insignifiante : il avait toujours préféré notre sœur, et la déraison avec laquelle il vient de la chasser est trop grossièrement manifeste.

RÉGANE.

C’est une infirmité de sa vieillesse ; cependant il ne s’est jamais qu’imparfaitement possédé.

GONERIL.

Dans la force et dans la plénitude de l’âge, il a toujours eu de ces emportements. Nous devons donc nous attendre à subir, dans sa vieillesse, outre les défauts enracinés de sa nature, tous les accès d’impatience qu’amène avec elle une sénilité infirme et colère.

RÉGANE.

Nous aurons sans doute à supporter de lui maintes boutades imprévues, comme celle qui lui a fait bannir Kent.

GONERIL.

La cérémonie des adieux doit se prolonger encore entre le Français et lui. Entendons-nous donc, je vous prie. Si, avec les dispositions qu’il a, notre père garde aucune autorité, la dernière concession qu’il nous a faite deviendra dérisoire.

RÉGANE.

Nous aviserons.

GONERIL.

Il nous faut faire quelque chose, et dans la chaleur de la crise.

Elles sortent.