Le Roi Lear/Traduction Hugo, 1872/Scène V

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Le Roi Lear/Traduction Hugo, 1872
Traduction par François-Victor Hugo.
Œuvres complètes de ShakespearePagnerre9 (p. 270-272).
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Scène V.


[Une cour devant le château du duc d’Albany.]


Entrent Lear, Kent et le fou.
LEAR, remettant un pli à Kent.

Partez en avant pour Glocester avec cette lettre (36) : instruisez ma fille de ce que vous savez, mais en vous bornant à répondre aux questions que lui suggérera ma lettre. Si vous ne faites pas prompte diligence, je serai là avant vous.

KENT.

Je ne dormirai pas, sire, que je n’aie remis votre lettre.

Il sort.
LE FOU.

Si la cervelle de l’homme était dans ses talons, ne risquerait-elle pas d’avoir des engelures ?

LEAR.

Oui, enfant.

LE FOU.

Alors, réjouis-toi, je te prie ; ton esprit n’ira jamais en savates.

LEAR.

Ha ! ha ! ha !

LE FOU.

Tu verras que ton autre enfant te traitera aussi filialement : car, bien qu’elle ressemble à sa sœur comme une pomme sauvage à une pomme, pourtant je sais ce que je sais.

LEAR.

Eh bien, que sais-tu, mon gars ?

LE FOU.

Que celle-là différera de goût avec celle-ci autant qu’une pomme sauvage avec une pomme sauvage… Saurais-tu dire pourquoi on a le nez au milieu de la face ?

LEAR.

Non.

LE FOU.

Eh bien ! pour avoir un œil de chaque côté du nez, en sorte qu’on puisse apercevoir ce qu’on ne peut flairer.

LEAR, absorbé.

J’ai eu tort envers elle.

LE FOU.

Saurais-tu dire comment l’huître fait son écaille ?

LEAR.

Non.

LE FOU.

Moi non plus ; mais je saurais dire pourquoi un colimaçon a une maison.

LEAR.

Pourquoi ?

LE FOU.

Eh bien, pour y caser sa tête, et non pour la donner à ses filles et laisser ses cornes sans abri.

LEAR, toujours absorbé.

Je veux oublier ma nature… Un père si affectueux !… Mes chevaux sont-ils prêts ?

LE FOU.

Tes ânes sont allés y voir. La raison pour laquelle les sept planètes ne sont pas plus de sept, est une jolie raison.

LEAR.

Parce qu’elles ne sont pas huit ?

LE FOU.

C’est cela, vraiment ! Tu ferais un bouffon parfait.

LEAR, toujours rêveur.

Reprendre la chose de force !… Monstrueuse ingratitude !

LE FOU.

Si tu étais mon bouffon, m’n oncle, je te ferais battre pour être devenu vieux avant le temps.

LEAR.

Comment ça ?

LE FOU.

Tu n’aurais pas dû être vieux avant d’être raisonnable.

LEAR.

— Oh ! que je ne devienne pas fou, pas fou, cieux propices ! — Maintenez-moi dans mon bon sens. Je ne veux pas devenir fou !


Entre un gentilhomme.
LEAR.

Eh bien, les chevaux sont-ils prêts ?

LE GENTILHOMME.

Tout prêts, sire.

LEAR, au fou.

Viens, mon gars.

LE FOU.

Celle qui, vierge en ce moment, rit en me voyant partir,
Ne sera pas vierge longtemps, à moins que la chose ne soit coupée court.

Ils sortent.