Le Roi Lear/Traduction Hugo, 1872/Scène VII

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le Roi Lear/Traduction Hugo, 1872
Traduction par François-Victor Hugo.
Œuvres complètes de ShakespearePagnerre9 (p. 279-287).
◄  Scène VI

Scène VII.


[Devant le château de Glocester.]


La lune brille. On distingue vaguement à l’horizon les premières lueurs du jour qui va se lever.


L’intendant Oswald et Kent se rencontrent.
OSWALD.

La matinée te soit propice, ami ! Es-tu de la maison ?

KENT.

Oui.

OSWALD.

Où pouvons-nous mettre nos chevaux ?

KENT.

Dans la boue.

OSWALD.

Je t’en prie, dis-le moi en ami.

KENT.

Je ne suis pas ton ami.

OSWALD.

Aussi bien, je ne me soucie pas de toi.

KENT.

Si je te tenais dans la fourrière de Lipsbury, je t’obligerais bien à te soucier de moi.

OSWALD.

Pourquoi me traites-tu ainsi ? Je ne te connais pas.

KENT.

Compagnon, je te connais.

OSWALD.

Et pour qui me connais-tu ?

KENT.

Pour un drôle ! un maroufle, un mangeur de reliefs, un infâme, un insolent, un sot, un gueux à trois livrées, un cuistre à cent écus, un drôle en sales bas de laine, un lâche au foie de lis, un vil chicanier, un fils de putain, un lorgneur de miroir, un flagorneur, un faquin, un maraud héritant de toutes les défroques ! un gredin qui voudrait être maquereau à force de bons offices, et qui n’est qu’un composé du fourbe, du mendiant, du couard, et de l’entremetteur ! le fils et héritier d’une lice bâtarde ! un gaillard que je veux faire éclater en hurlements plaintifs, si tu oses nier la moindre syllabe de ton signalement !

OSWALD.

Eh ! quel monstrueux coquin es-tu donc, pour déblatérer ainsi contre un homme qui n’est pas connu de toi et ne te connaît pas ?

KENT.

Il faut que tu sois un manant à face bien bronzée, pour nier que tu me connaisses. Il n’y a pas deux jours que je t’ai culbuté et battu devant le roi. Dégaîne, coquin. Quoiqu’il soit nuit encore, la lune brille, je vais t’infiltrer un rayon de lune… Dégaîne, putassier, couillon ! dégaîne, dameret !

Il met l’épée à la main.
OSWALD.

Arrière ! je n’ai pas affaire à toi.

KENT.

Dégaînez, misérable ! ah ! vous arrivez avec des lettres contre le roi ; vous prenez le parti de la poupée Vanité contre la majesté de son père. Dégaînez, coquin, ou je vais vous hacher les jarrets avec ceci… Dégaînez, misérable : en garde !

OSWALD.

Au secours ! holà ! au meurtre ! au secours !

KENT, le frappant.

Poussez donc, manant ! Ferme, coquin, ferme !… Poussez donc, fieffé manant.

OSWALD.

Au secours, holà ! au meurtre ! au meurtre !


Entrent Edmond, Cornouailles, Régane et leur suite, puis Glocester.
EDMOND.

Eh bien ! qu’y a-t-il ? Séparez-vous.

KENT, se tournant vers Edmond.

À vous, s’il vous plaît, mon petit bonhomme… Venez, je vais vous égratigner… Venez donc, mon jeune maître.

GLOCESTER.

Des épées ! des armes ! que se passe-t-il ici ?

CORNOUAILLES.

Sur votre vie, respectez la paix… Celui qui frappe est mort. Qu’y a-t-il ?

RÉGANE.

Ce sont les messagers de ma sœur et du roi.

CORNOUAILLES.

Pourquoi cette altercation entre vous ? Parlez.

OSWALD.

Je puis à peine respirer, milord.

KENT.

Ce n’est pas étonnant : vous avez tant surmené votre valeur. Lâche coquin, la nature te désavoue : c’est un tailleur qui t’a fait.

CORNOUAILLES.

Tu es un étrange gaillard : un tailleur faire un homme !

KENT.

Oui, messire, un tailleur !… Un sculpteur ou un peintre ne l’aurait pas si mal ébauché, n’eussent-ils été que deux heures à la besogne.

CORNOUAILLES, à Oswald.

Parlez donc, comment a surgi cette querelle ?

OSWALD.

— Ce vieux ruffian, seigneur, dont j’ai épargné la vie, — à la requête de sa barbe grise…

KENT.

Zed bâtard ! lettre inutile !… Milord, si vous me le permettez, je vais piler en mortier ce scélérat brut et en crépir le mur des latrines… Toi, épargner ma barbe grise, chétif hoche-queue !

CORNOUAILLES.

Paix, drôle !… — Grossier manant, ignores-tu le respect ?

KENT.

— Non, monsieur ; mais la colère a ses priviléges.

CORNOUAILLES.

Qu’est-ce qui te met en colère ?

KENT.

— C’est de voir porter l’épée par un maraud — qui ne porte pas l’honneur. Ces maroufles souriants — rongent, comme des rats, les liens sacrés — trop étroitement serrés pour être dénoués ; ils caressent toutes les passions — qui se rebellent dans le cœur de leurs maîtres, — jettent l’huile sur le feu, la neige sur les glaciales froideurs, — nient, affirment, et tournent leur bec d’alcyon — à tous les vents du caprice de leur maîtres (37) ! — Ainsi que les chiens, ils ne savent que suivre !

À Oswald.

— Peste soit de votre visage épileptique ! — Vous souriez de mes discours, comme si j’étais un imbécile ! — Oison, si je vous tenais dans la place de Sarum, — je vous pourchasserais toujours caquetant jusqu’à Camelot (38) !

CORNOUAILLES.

— Çà ! es-tu fou, vieux ?

GLOCESTER.

Quel est le motif de votre rixe ? — Dites.

KENT.

— Il n’y a pas plus d’antipathie entre les contraires, — qu’entre moi et un pareil fourbe.

CORNOUAILLES.

— Pourquoi le traites-tu de fourbe ? Quel est son crime ?

KENT.

— Sa physionomie me déplaît.

CORNOUAILLES.

— Pas plus que la mienne, peut-être.

Montrant Edmond.

Ou la sienne.

Montrant Régane.

Ou la sienne.

KENT.

— Monsieur, c’est mon habitude d’être franc : — j’ai vu dans ma vie de meilleurs visages — que ceux que je vois sur maintes épaules — devant moi, en ce moment.

CORNOUAILLES.

C’est quelque drôle — qui, ayant été loué pour sa rusticité, affecte — une insolente rudesse et exagère la simplicité, — au mépris de tout naturel… Il ne saurait flatter, lui !… — c’est une âme honnête et franche ! il faut qu’il dise la vérité : — si elle est bien reçue, tant mieux ; sinon, n’accusez que son franc parler. — Je connais de ces drôles qui, dans leur franchise, — recèlent plus d’astuce et de pensées corrompues — que vingt naïfs faiseurs de courbettes — qui se confondent en hommages obséquieux.

KENT, d’un ton doucereux.

— Seigneur, en vérité, en toute sincérité, — sous le bon plaisir de votre grandeur — dont l’influence, comme l’auréole de flamme radieuse — qui ondoie au front de Phébus…

CORNOUAILLES.

Qu’entends-tu par là ? —

KENT.

Changer mon style, puisque vous le désapprouvez si fort. Je le reconnais, monsieur, je ne suis pas un flatteur ; mais celui qui vous a trompé avec l’accent de la franchise était un franc coquin ; ce que, pour ma part, je ne serai jamais, quand l’espoir d’apaiser votre déplaisir m’inviterait à l’être.

CORNOUAILLES, à Oswald.

— Quelle offense lui avez-vous faite ?

OSWALD.

Aucune. — Il plut naguère au roi son maître — de me frapper dans un malentendu. — Cet homme lui prêta main-forte, et, flattant son emportement, — me culbuta par derrière ; dès que je fus à bas, il m’insulta, m’injuria, — fit maintes prouesses — qui le distinguèrent, et obtint les éloges du roi — pour cet attentat sur un homme sans défense. — Tout à l’heure, dans l’exaltation de cet auguste exploit, — il a même tiré l’épée contre moi.

KENT.

Il n’est pas un de ces chenapans et de ces lâches — près de qui Ajax ne soit un couard !

CORNOUAILLES.

Holà ! qu’on aille chercher les ceps !… — Vieux coquin têtu, vénérable effronté, — nous vous apprendrons…

KENT.

Monsieur, je suis trop vieux pour apprendre : — ne mettez pas vos ceps en réquisition pour moi. Je sers le roi ; — c’est par ses ordres que j’ai été envoyé près de vous. — Ce serait témoigner peu de respect et montrer une malveillance par trop insolente — pour la gracieuse personne de mon maître, — que de mettre aux ceps son messager.

CORNOUAILLES.

Qu’on aille chercher les ceps ! — Sur ma vie et mon honneur ! il y restera jusqu’à midi.

RÉGANE.

— Jusqu’à midi !… jusqu’à ce soir, milord, et toute la nuit encore.

KENT.

— Mais, madame, si j’étais le chien de votre père, — vous ne me traiteriez pas ainsi.

RÉGANE.

Je traite ainsi sa valetaille.

On apporte des ceps.
CORNOUAILLES.

— C’est un drôle du même acabit que ceux — dont parle notre sœur… Allons, approchez les ceps.

GLOCESTER.

— Laissez-moi supplier Votre Grâce de n’en rien faire. — Sa faute est grave, et le bon roi son maître — saura l’en punir : la dégradante correction que vous lui infligez — ne s’applique qu’aux plus vils et aux plus méprisés des misérables, — pour des vols et de vulgaires délits (39). — Le roi trouvera nécessairement mauvais — qu’on l’ait humilié dans son messager, — en le soumettant à une pareille contrainte.

CORNOUAILLES.

Je réponds de tout.

RÉGANE.

— Ma sœur pourra trouver plus mauvais encore — que son gentilhomme ait été insulté et maltraité — dans l’accomplissement de ses ordres…

Aux valets.

Entravez-lui les jambes (40).

On met Kent dans les ceps.
À Cornouailles.

— Allons, mon cher seigneur, partons.

Sortent Régane et Cornouailles.
GLOCESTER, à Kent.

— Ami, j’en suis fâché pour toi ; c’est le bon plaisir du duc ; — et son humeur, tout le monde le sait, — n’admet ni froissement ni obstacle… J’intercéderai pour toi.

KENT.

— De grâce, n’en faites rien, monsieur. J’ai veillé et parcouru une longue route ; — je dormirai une partie du temps, et je sifflerai le reste.

D’un ton amer.

— La fortune d’un honnête homme peut bien avoir ces ailes-là aux talons. — Je vous souhaite le bonjour.

GLOCESTER

— Le duc est à blâmer pour cela : ce sera mal pris.

Il sort. L’aurore se lève.
KENT, seul.

— Bon roi, faut-il donc que tu justifies le dicton populaire, — et que tu passes d’un ciel tolérable — sous un soleil brûlant (41) !

Il tire un papier et le déploie.

— Rapproche-toi, fanal de ce globe inférieur, — qu’avec le secours de tes rayons je puisse — lire cette lettre !… Il ne se fait guère de miracles — que pour la détresse… C’est de Cordélia, je suis sûr : — elle a été fort heureusement informée — de mon travestissement, et elle prendra occasion — des énormités qui s’accomplissent, pour apporter — à tous les maux leurs remèdes.

Il resserre le papier.

Vous qu’ont épuisés les veilles, — ô mes yeux, profitez de votre accablement pour ne pas voir — cette ignoble logette. — Bonne nuit, fortune ! souris encore une fois et fais tourner ta roue.

Il s’endort.