Le Roi Lear/Traduction Hugo, 1872/Scène X

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Le Roi Lear/Traduction Hugo, 1872
Traduction par François-Victor Hugo.
Œuvres complètes de ShakespearePagnerre9 (p. 301-303).
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Scène X.


[Aux environs du château de Glocester].


Tempête avec éclairs et tonnerre. Kent et un chevalier se rencontrent.
KENT.

— Qui est là, par cet affreux temps ?

LE CHEVALIER.

— Un homme dont l’âme est aussi tourmentée que le temps.

KENT.

— Je vous reconnais. Où est le roi ?

LE CHEVALIER.

— En lutte avec les éléments courroucés ; — il somme le vent de lancer la terre dans l’Océan, — ou d’élever au-dessus du continent les vagues dentelées, — en sorte que tout change ou périsse (48). Il arrache ses cheveux blancs, — que les impétueuses rafales, avec une aveugle rage, — emportent dans leur furie et mettent à néant. — Dans son petit monde humain, il cherche à dépasser en violence — le vent et la pluie entrechoqués. — Dans cette nuit où l’ourse aux mamelles taries reste dans son antre, — où le lion et le loup, mordus par la faim, — tiennent leur fourrure à l’abri, il court la tête nue — et invoque la destruction.

KENT.

Mais qui est avec lui ?

LE CHEVALIER.

— Nul autre que le fou qui s’évertue à couvrir de railleries — les injures dont souffre son cœur.

KENT.

Je vous connais, monsieur, — et j’ose, sur la foi de mon diagnostic, — vous confier une chose grave. La division existe, — bien que cachée encore sous le masque — d’une double dissimulation, entre Albany et Cornouailles (49). — Ils ont (comme tous ceux que leur haute étoile — a exaltés sur un trône) des serviteurs non moins dissimulés qu’eux-mêmes. — Parmi ces gens-là, le roi de France a des espions qui, observateurs — intelligents de notre situation, lui ont révélé ce qu’ils ont vu, — les intrigues hostiles des ducs, — le dur traitement que tous deux ont infligé — au vieux roi, et le mal profond — dont tous ces faits ne sont peut-être que les symptômes. — Ce qui est certain, c’est qu’une armée française arrive — dans ce royaume divisé. Déjà, — forte de notre incurie, elle a secrètement débarqué — dans plusieurs de nos meilleurs ports, et elle est sur le point — d’arborer ouvertement son étendard… Maintenant je m’adresse à vous. — Si vous avez confiance en moi, — partez vite pour Douvres ; vous y trouverez — quelqu’un qui vous remerciera, quand vous aurez fait le fidèle récit — des souffrances surhumaines et folles — dont le roi a à gémir. — Je suis un gentilhomme de race et d’éducation, — et c’est en connaissance de cause que je vous propose — cette mission.

LE CHEVALIER.

— Nous en reparlerons.

KENT.

Non, assez de paroles. — Pour vous convaincre que je suis plus — que je ne parais, ouvrez cette bourse, et prenez — ce qu’elle contient. Si vous voyez Cordélia, — et je ne doute pas que vous ne la voyiez, montrez-lui cet anneau ; — elle vous dira ce que vous ne savez pas, le nom de votre compère… Maudite tempête ! — je vais chercher le roi.

LE CHEVALIER.

— Donnez-moi votre main. N’avez-vous rien à ajouter ?

KENT.

— Il me reste peu à dire, mais à faire plus que je n’ai fait encore. — Tâchons de trouver le roi ; cherchez — par ici, moi par là. Le premier qui le découvrira — appellera l’autre.

Ils se séparent.