Le Roi Lear/Traduction Hugo, 1872/Scène XIII

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le Roi Lear/Traduction Hugo, 1872
Traduction par François-Victor Hugo.
Œuvres complètes de ShakespearePagnerre9 (p. 308-316).
◄  Scène XII
Scène XIV  ►

Scène XIII.


[Sur la bruyère. Devant une hutte.]


La tempête continue. Entrent Lear, Kent et le fou.
KENT, montrant la hutte.

— Voici l’endroit, monseigneur : mon bon seigneur, entrez. — La tyrannie à plein ciel de la nuit est trop rude — pour qu’une créature puisse la supporter.

LEAR, la main sur son cœur.

Laissez-moi !

KENT.

— Mon bon seigneur, entrez ici.

LEAR.

Veux-tu me rompre le cœur ?

KENT.

— Je me romprais plutôt le mien… Mon bon seigneur, entrez.

LEAR.

— Tu trouves bien pénible que ce furieux orage — nous pénètre jusqu’aux os ; c’est pénible pour toi ; — mais là où s’est fixée la plus grande douleur, — la moindre est à peine sentie. Tu fuirais un ours, — mais, si ta fuite t’entraînait vers la mer rugissante, — tu te retournerais sur la gueule de l’ours. Quand l’âme est sereine, — le corps est délicat. La tempête qui est dans mon âme — m’empêche de sentir toute autre émotion — que celle qui retentit là… L’ingratitude filiale ! — N’est-ce pas comme si la bouche déchirait la main — qui lui apporte les aliments ?… Mais je veux une punition exemplaire… — Non, je ne veux plus pleurer… Par une nuit pareille — me retenir dehors !

Les yeux au ciel.

Tombe à verse, j’endurerai tout… — Par une nuit pareille !… Ô Régane ! Goneril !… — Votre bon vieux père dont le généreux cœur vous a tout donné !… — Oh ! la folie est sur cette pente ; évitons-la… — Assez.

KENT, montrant la hutte.

Mon bon seigneur, entrez ici.

LEAR.

— Je t’en prie, entre toi-même ; cherche tes propres aises. — Cette tempête me permet de ne pas m’appesantir — sur des choses qui me feraient plus de mal… Mais soit ! entrons.

Au fou.

— Va, enfant, entre le premier… Ô détresse sans asile !… Allons, entre… Moi, je vais prier, et puis dormir (52).

Le fou entre dans la hutte.

— Pauvres indigents tout nus, où que vous soyez, — vous que ne cesse de lapider cet impitoyable orage, — têtes inabritées, estomacs inassouvis, — comment, sous vos guenilles trouées et percées à jour, vous défendez-vous — contre des temps pareils ? Oh ! j’ai pris — trop peu de souci de cela… Luxe, essaie du remède ; — expose-toi à souffrir ce que souffrent les misérables, — pour savoir ensuite leur émietter ton superflu — et leur montrer des cieux plus justes.

EDGAR, de l’intérieur de la hutte.

— Une brasse et demie ! une brasse et demie !… Pauvre Tom !

Le fou s’élance effaré hors de la cabane.
LE FOU.

— N’entre pas là, m’n oncle, il y a un esprit. — À l’aide ! à l’aide !

KENT.

Donne-moi ta main. Qui est là ?

LE FOU.

— Un esprit, un esprit ; il dit qu’il s’appelle pauvre Tom.

KENT, à l’entrée de la hutte.

— Qui es-tu, toi qui grognes là dans la paille ? Sors.


Entre Edgar, vêtu avec le désordre d’un homme en démence.
EDGAR.

— Arrière ! le noir démon me suit ! — À travers l’aubépine hérissée souffle le vent glacial. — Humph ! va donc te réchauffer sur un lit si froid.

LEAR.

— Tu as donc tout donné à tes deux filles, — que tu en es venu là ?

EDGAR.

Qui donne quelque chose au pauvre Tom ? Le noir démon l’a promené à travers feu et flamme, à travers gués et tourbillons, par les bourbiers et les fondrières ; il a placé des couteaux sous son oreiller, une hart sur son banc à l’église (53), a mis de la mort aux rats dans son potage ; il l’a rendu orgueilleux de cœur, et l’a fait chevaucher sur un trotteur bai, par des ponts larges de quatre pouces, à la poursuite de son ombre, dénoncé comme traître… Le ciel bénisse tes cinq sens !… Tom a froid. Oh ! doudi, doudi, doudi !… Le ciel te préserve des trombes, des astres néfastes et des maléfices !… Faites la charité au pauvre Tom que le noir démon tourmente. Tenez ! je pourrais l’attraper là, et là, et là, et là encore, et là !

L’orage continue.
LEAR.

— Quoi ! ses filles l’ont réduit à cet état ! — N’as-tu pu rien garder ? Leur as-tu tout donné ? —

LE FOU.

Nenni ! il s’est réservé une couverture, autrement toutes nos pudeurs auraient été choquées.

LEAR.

— Eh bien, que tous les fléaux qui dans l’air ondoyant — planent fatidiques au-dessus des fautes humaines, tombent sur tes filles !

KENT.

— Il n’a pas de filles, sire.

LEAR.

— À mort, imposteur ! rien n’a pu ravaler une créature — à une telle abjection, si ce n’est l’ingratitude de ses filles. — Est-ce donc la mode que les pères reniés — obtiennent si peu de pitié de leur propre chair ? — Juste châtiment ! c’est de cette chair qu’ont été engendrées — ces filles de pélican.

EDGAR.

Pillicock était assis sur le mont Pillicock… Halloo, halloo, loo, loo !

LE FOU.

Cette froide nuit nous rendra tous fous et frénétiques.

EDGAR.

Prends garde au noir démon, obéis à tes parents, tiens scrupuleusement ta parole, ne jure pas, ne te commets pas avec la compagne jurée du prochain, ne pare pas ta bien-aimée d’éclatants atours. Tom a froid.

LEAR.

Qu’étais-tu jadis ?

EDGAR.

Un cavalier servant, fier de cœur et d’esprit ! Je frisais mes cheveux, portais des gants à mon chapeau, servais l’ardente convoitise de ma maîtresse, et commettais l’acte de ténèbres avec elle ; je proférais autant de serments que je disais de paroles, et les brisais à la face auguste du ciel ; je m’endormais sur des projets de luxure et m’éveillais pour les accomplir. J’aimais le vin profondément, les dés chèrement, et pour la passion des femmes je dépassais le Turc. Cœur perfide, oreille avide, main sanglante ; pourceau pour la paresse, renard pour le larcin, loup pour la voracité, chien pour la rage, lion pour ma proie !… Que le craquement d’un soulier, le bruissement de la soie ne livrent pas à la femme ton pauvre cœur. Garde ton pied des bordels, ta main des gorgerettes, ta plume de l’usurier, et défie ensuite le noir démon… Toujours à travers l’aubépine souffle le vent glacial ; il mugit suum, mun ! hey ! nonnony ! Dauphin, mon gars, mon gars, arrête ! Laissez-le filer.

La tempête continue.
LEAR.

Eh ! mieux vaudrait pour toi être dans ta tombe qu’essuyer sur ton corps découvert les rigueurs de ce ciel… L’homme n’est donc rien de plus que ceci ? Considérons-le bien. Tu ne dois pas au ver sa soie, à la bête sa fourrure, au mouton sa laine, à la civette son parfum.

Montrant Kent et le fou.

Ha ! nous sommes ici trois êtres sophistiqués… Toi, tu es la créature même : l’homme au naturel n’est qu’un pauvre animal, nu et bifurqué comme toi.

Il arrache ses vêtements.

Loin, loin de moi, postiches !… Allons, soyons vrai !

LE FOU.

Je t’en prie, m’n oncle, calme-toi : cette nuit est impropre à la natation… Pour le moment, un peu de feu dans cette plaine sauvage serait comme le cœur d’un vieux paillard : une faible étincelle dans un corps glacé du reste… Regardez, voici un feu follet.

EDGAR.

C’est le noir démon Flibbertigibbet : il se meut au couvre-feu et rôde jusqu’au premier chant du coq ; il donne la cataracte et la taie, fait loucher, et frappe du bec-de-lièvre ; il moisit le froment blanc et moleste les pauvres créatures de la terre (54).

Saint Withold parcourut trois fois la dune,
Il rencontra l’incube et ses neuf familiers,
Lui dit de disparaître,
Et le lui fit jurer.
Arrière, sorcière, arrière ! (55)

KENT.

Comment se trouve Votre Grâce ?


Arrive Glocester, portant une torche.
LEAR.

Quel est cet homme ?

KENT, à Glocester.

Qui est là ? Que cherchez-vous ?

GLOCESTER.

Qui êtes-vous, là ? Vos noms ?

EDGAR.

Le pauvre Tom, celui qui mange la grenouille plongeuse, le crapaud, le têtard, le lézard de muraille et le lézard d’eau ; celui qui, dans la furie de son cœur, quand se démène le noir démon, mange la bouse de vache pour salade, dévore les vieux rats et les chiens noyés, avale l’écume verdâtre des marécages stagnants ; celui qui, d’étape en étape, est fouetté, mis aux ceps, puni et emprisonné, et qui pourtant a eu trois costumes pour son dos, six chemises pour son corps, un cheval entre ses jambes et une épée à son côté.

Mais les souris et les rats et toutes ces menues bêtes fauves
Ont été l’aliment de Tom pendant sept longues années.

Gare, mon persécuteur !… Paix, Smolkin ! Paix, démon ! (56)

GLOCESTER, à Lear.

Quoi ! Votre Grâce n’a pas de meilleure compagnie ?

EDGAR.

— Le prince des ténèbres est gentilhomme ; — il a noms Modo et Mahu (57).

GLOCESTER, à Lear.

— Notre chair et notre sang, milord, se sont tellement corrompus — qu’ils détestent qui les engendre.

EDGAR.

Pauvre Tom a froid.

GLOCESTER, à Lear.

— Rentrez avec moi ; ma loyauté ne peut se résigner — à obéir en tout aux ordres cruels de vos filles. — Elles ont eu beau m’enjoindre de barrer mes portes — et de vous laisser à la merci de cette nuit tyrannique ; — je me suis néanmoins aventuré à venir vous chercher, — pour vous ramener là où vous trouverez du feu et des aliments.

LEAR, montrant Edgar.

Laissez-moi d’abord causer avec ce philosophe.

À Edgar.

— Quelle est la cause du tonnerre ?

KENT.

— Mon bon seigneur, acceptez son offre ; — allez sous son toit.

LEAR.

— Je veux dire un mot à ce savant Thébain : — quelle est votre étude ?

EDGAR.

— Dépister le démon et tuer la vermine.

LEAR.

Laissez-moi vous demander une chose en particulier.

KENT, à Glocester.

Pressez-le encore une fois de partir, milord. — Ses esprits commencent à se troubler.

GLOCESTER.

Peux-tu l’en blâmer ? — Ses filles veulent sa mort… Ah ! ce bon Kent ! — Il avait dit qu’il en serait ainsi. Pauvre banni ! — Tu dis que le roi devient fou ; je te le déclare, ami, — je suis presque fou moi-même. J’avais un fils, — que j’ai proscrit de ma race : il a attenté à ma vie, — récemment, tout récemment. Je l’aimais, ami… — Jamais fils ne fut plus cher à son père. À te dire vrai, — la douleur a altéré mes esprits.

L’orage continue.

Quelle nuit !

À Lear.

— Je conjure Votre Grâce…

LEAR.

Oh ! je vous demande pardon, messire.

À Edgar.

— Noble philosophe, votre compagnie.

EDGAR.

Tom a froid.

GLOCESTER, à Edgar.

— Rentre, camarade ! Là, à la hutte ! Tiens-toi chaud.

LEAR.

— Allons, entrons-y tous.

KENT, montrant la route du château.

Par ici, milord.

LEAR.

Avec lui. — Je ne veux pas me séparer de mon philosophe.

KENT, à Glocester.

— Mon bon seigneur, cédez-lui ; laissez-le emmener ce garçon.

GLOCESTER, à Lear.

— Emmenez-le.

KENT.

Allons, l’ami ; viens avec nous.

LEAR.

— Viens, mon bon Athénien.

GLOCESTER.

Plus un mot, plus un mot ! — Silence !

EDGAR.

L’enfant Roland à la tour noire arriva ;
Sa langue était muette… Fi ! pouah ! hum !
Je flaire le sang d’un Breton.

Ils sortent.