Le Roi Lear/Traduction Hugo, 1872/Scène XIX

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Le Roi Lear/Traduction Hugo, 1872
Traduction par François-Victor Hugo.
Œuvres complètes de ShakespearePagnerre9 (p. 337-340).
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Scène XIX. (69)


[Le camp français, près de Douvres.]


Entrent Kent et le chevalier qui a paru à la scène X.
KENT.

Pourquoi le roi de France est-il reparti si soudainement ? Savez-vous la raison ?

LE CHEVALIER.

— Il avait négligé une affaire d’État, — qui depuis son départ est revenue à sa pensée ; — elle importe tellement au salut et à l’existence du royaume — que son retour en personne était tout à fait urgent — et nécessaire.

KENT.

Qui a-t-il laissé général à sa place ?

LE CHEVALIER.

— Le maréchal de France, monsieur Lafare.

KENT.

Votre lettre a-t-elle arraché à la reine quelque démonstration de douleur ?

LE CHEVALIER.

— Oui, monsieur, elle l’a prise, l’a lue en ma présence ; — de temps à autre une grosse larme oscillait sur — sa joue délicate ; on eût dit qu’elle dominait en reine — son émotion qui, rebelle obstinée, — cherchait à régner sur elle.

KENT.

Oh ! elle a donc été émue !

LE CHEVALIER.

— Pas jusqu’à l’emportement : la patience et la douleur luttaient — à qui lui donnerait la plus suave expression. Vous avez vu — le soleil luire à travers la pluie : ses sourires et ses larmes — apparaissaient comme au plus beau jour de mai. Ces heureux sourires, — qui se jouaient sur sa lèvre mûre, semblaient ignorer — les hôtes qui étaient dans ses yeux et qui s’en échappaient — comme des perles tombant de deux diamants… Bref, la douleur — serait la plus adorable rareté, si tous — pouvaient l’embellir ainsi.

KENT.

N’a-t-elle pas fait quelque observation ?

LE CHEVALIER.

Oui, une fois ou deux elle a soupiré le nom de père, — haletante comme s’il lui oppressait le cœur. — Elle s’est écriée : Mes sœurs ! mes sœurs !… Opprobre des femmes ! mes sœurs ! — Kent ! mon père ! mes sœurs ! Quoi ! pendant l’orage ! pendant la nuit ! — Qu’on ne croie plus à la pitié ! Alors elle a secoué — l’eau sainte de ses yeux célestes — et en a mouillé ses sanglots ; puis brusquement elle s’est échappée — pour être toute à sa douleur.

KENT.

Ce sont les astres, — les astres d’en haut, qui gouvernent nos natures ; — autrement jamais même père et même mère ne pourraient mettre au monde — des enfants si dissemblables. Vous ne lui avez pas parlé depuis ?

LE CHEVALIER.

Non.

KENT.

— Cette entrevue a-t-elle eu lieu avant le départ du roi ?

LE CHEVALIER.

Non, depuis.

KENT.

— C’est bien, monsieur… Lear est dans la ville, le pauvre affligé ! — Parfois, dans ses meilleurs moments, il se rappelle — ce qui nous amène ici, et il se refuse — absolument à voir sa fille.

LE CHEVALIER.

Pourquoi, cher monsieur ?

KENT.

— Une impérieuse honte le talonne. La dureté — avec laquelle il lui a retiré sa bénédiction et l’a abandonnée — à de lointains hasards pour transmettre ses droits les plus précieux — à des filles au cœur d’hyène, est — pour son âme un remords si venimeux qu’une brûlante confusion — l’éloigne de Cordélia.

LE CHEVALIER.

Hélas ! pauvre gentilhomme !

KENT.

— Avez-vous des nouvelles des armées d’Albany et de Cornouailles ?

LE CHEVALIER.

— Oui, elles sont en campagne.

KENT.

— Eh bien, monsieur, je vais vous mener à Lear, notre maître, — et vous laisser veiller sur lui. Un intérêt puissant — m’attache pour quelque temps encore à ce déguisement. — Quand je me ferai connaître, vous ne regretterez pas — de m’avoir accordé cette familiarité. Je vous en prie, venez — avec moi.

Ils sortent.