Le Roi Lear/Traduction Hugo, 1872/Scène XVIII

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Le Roi Lear/Traduction Hugo, 1872
Traduction par François-Victor Hugo.
Œuvres complètes de ShakespearePagnerre9 (p. 333-337).
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Scène XVIII.


[Devant le palais du duc d’Albany.]


Entrent Goneril et Edmond ; Oswald vient au-devant d’eux.
GONERIL, à Edmond.

— Soyez le bienvenu, milord ; je m’étonne que notre débonnaire mari — ne soit pas venu à notre rencontre.

À Oswald.

Eh bien, où est votre maître ?

OSWALD.

— Au château, madame ; mais jamais homme ne fut si changé. — Je lui ai parlé de l’armée qui est débarquée ; — il a souri. Je lui ai dit que vous arriviez ; — il a répondu : Tant pis. Quand je lui ai appris la trahison de Glocester — et les loyaux services de son fils, — il m’a appelé sot, — et m’a dit que j’avais mis l’endroit à l’envers. — Il semble charmé de ce qui devrait lui déplaire, — et contrarié de ce qui devrait lui plaire.

GONERIL, à Edmond.

Alors ne venez pas plus loin. — Ce sont les lâches terreurs de son caractère — qui l’empêchent de rien oser. Il se refuse à sentir les outrages — qui l’obligeraient à des représailles. Les vœux que nous faisions sur la route — pourraient bien s’accomplir. Edmond, retournez près de mon frère : — hâtez ses levées et commandez ses troupes. — Il faut que je change de titre chez moi, et que je remette la quenouille — aux mains de mon mari.

Montrant Oswald.

Ce fidèle serviteur — sera notre intermédiaire : avant peu vous recevrez peut-être, — si vous savez oser dans votre intérêt, — les ordres d’une maîtresse.

Elle lui remet un nœud de rubans.

Portez ceci ; épargnez les paroles ; — penchez la tête.

Elle lui donne furtivement un baiser et lui parle à voix basse.

Ce baiser, s’il osait parler, — porterait aux nues tes ardeurs ; — comprends, et sois heureux.

EDMOND.

— À vous jusque dans les rangs de la mort !

GONERIL.

Mon très cher Glocester !

Edmond, sort.

— Oh ! quelle différence entre un homme et un homme (65) ! — C’est à toi que sont dus les services d’une femme. — Un imbécile usurpe mon lit.

OSWALD.

Madame, voici monseigneur.

Oswald, sort.


Entre Albany.
GONERIL.

— Je croyais valoir la peine d’être appelée.

ALBANY.

Ô Goneril ! — Vous ne valez pas la poussière que l’âpre vent — vous souffle à la face. Je redoute votre caractère. — Une nature qui outrage son origine — ne saurait être retenue par aucun frein. — La branche qui se détache elle-même — du tronc nourricier, doit forcément se flétrir, — et servir à un mortel usage.

GONERIL.

— Assez ! la leçon est ridicule.

ALBANY.

— La sagesse et la bonté semblent viles aux vils ; — la corruption n’a de goût que pour elle-même… Qu’avez-vous fait ? — Vous, des filles, non !… Qu’avez-vous commis, tigresses ? — Un père, un gracieux vieillard — dont l’ours à tête lourde eût léché la majesté (66), vous l’avez rendu fou, barbares dégénérées ! — Mon noble frère a-t-il pu vous laisser faire ? — Un homme, un prince, comblé par lui de tant de bienfaits ! — Si les cieux ne se hâtent pas d’envoyer leurs esprits visibles pour punir ces forfaits infâmes, — le temps va venir où les hommes devront s’entre-dévorer — comme les monstres de l’Océan.

GONERIL.

Homme au foie de lait, — qui tends la joue aux horions et la tête à l’outrage, — qui n’as pas d’yeux pour distinguer — l’honneur de la patience (67), qui ne sais pas — que les dupes seules plaignent les misérables dont le châtiment — a prévenu le méfait !… Où est ton tambour ? — Le Français arbore ses bannières sur notre terre silencieuse ; — déjà ton égorgeur te menace du panache de son cimier, — et toi, scrupuleux imbécile, tu restes là, tranquille, à t’écrier : — Hélas ! pourquoi fait-il cela ?

ALBANY.

Regarde-toi donc, diablesse ! — La difformité est moins horrible encore dans le démon — que dans la femme.

GONERIL.

Oh ! vain imbécile (68) !

ALBANY.

— Créature dégradée, et méconnaissable, par pudeur ! — ne prends pas les traits d’un monstre ! S’il me convenait — de laisser mes mains obéir à mon sang, — elles pourraient bien te disloquer, — t’arracher la chair et les os ! Tout démon que tu es, — la forme de la femme te protège.

GONERIL.

Morbleu, vous redevenez un homme !


Entre un messager.
ALBANY.

— Quelles nouvelles ?

LE MESSAGER.

— Oh ! mon bon seigneur, le duc de Cornouailles est mort, — tué par un de ses gens, au moment où il allait crever — un des yeux de Glocester.

ALBANY.

Les yeux de Glocester !

LE MESSAGER.

— Un serviteur qu’il avait nourri, frémissant de pitié, — s’est opposé à cette action, en tirant l’épée — contre son puissant maître, qui, exaspéré, — s’est élancé sur lui et l’a étendu mort au milieu des autres, — mais non sans avoir reçu un coup fatal, qui depuis — l’a emporté.

ALBANY.

Ceci prouve que vous êtes là-haut, — vous, justiciers, qui savez si promptement venger — nos crimes d’ici-bas… Mais, ô pauvre Glocester ! — Il a donc perdu un de ses yeux ?

LE MESSAGER.

Tous deux, tous deux, milord. — Cette lettre, madame, réclame une prompte réponse. — Elle est de votre sœur.

GONERIL, à part.

Par un côté, ceci me plaît assez. — Mais maintenant qu’elle est veuve et que mon Glocester est près d’elle, — l’édifice de mes rêves pourrait bien s’écrouler tout entier — sur ma vie désolée. Par un autre côté, — la nouvelle n’est pas si amère… Lisons, et répondons.

Elle sort.
ALBANY.

— Où donc était son fils, quand on lui ôtait la vue ?

LE MESSAGER.

— Il venait ici avec milady.

ALBANY.

Il n’est pas ici.

LE MESSAGER.

— Non, mon bon seigneur ; je l’ai rencontré qui s’en retournait.

ALBANY.

Connaît-il l’infamie ?

LE MESSAGER.

— Oui, mon bon seigneur ; c’est lui qui avait dénoncé son père, — et il avait quitté le château, afin que la punition — pût avoir un plus libre cours.

ALBANY.

Glocester, je suis là — pour reconnaître l’attachement que tu as montré au roi — et pour venger tes yeux… Viens, ami, — dis-moi tout ce que tu sais encore.

Ils sortent.