Le Roi Lear/Traduction Hugo, 1872/Scène XXII

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Le Roi Lear/Traduction Hugo, 1872
Traduction par François-Victor Hugo.
Œuvres complètes de ShakespearePagnerre9 (p. 344-356).


Scène XXII.


[La campagne aux environs de Douvres.]


Entre Glocester, conduit par Edgar vêtu en paysan.
GLOCESTER.

— Quand arriverons-nous au sommet de cette côte ?

EDGAR.

— Vous la gravissez à présent : voyez comme nous nous évertuons.

GLOCESTER.

— Il me semble que le terrain est plat.

EDGAR.

Horriblement escarpé. — Écoutez ! entendez-vous la mer ?

GLOCESTER.

Non, vraiment.

EDGAR.

— Eh ! il faut que vos autres sens soient affaiblis — par la douleur de vos yeux.

GLOCESTER.

C’est possible, en effet. — Il me semble que ta voix est changée et que tu parles — en meilleurs termes et plus sensément que tu ne faisais.

EDGAR.

— Vous vous trompez grandement : il n’y a de changé en moi — que le costume.

GLOCESTER.

Il me semble que vous vous exprimez mieux.

EDGAR.

— Avancez, monsieur ; voici l’endroit… Halte-là ! Que c’est effrayant — et vertigineux de plonger si bas ses regards ! — Les corbeaux et les corneilles qui fendent l’air au-dessous de nous — ont tout au plus l’ampleur des escargots. À mi-côte — pend un homme qui cueille du percepierre : terrible métier ! — Ma foi ! il ne semble pas plus gros que sa tête. — Les pêcheurs qui marchent sur la plage — apparaissent comme des souris ; et là-bas, ce grand navire à l’ancre — fait l’effet de sa chaloupe ; sa chaloupe, d’une bouée — à peine distincte pour la vue. Le murmure de la vague — qui fait rage sur les galets innombrables et inertes — ne peut s’entendre de si haut… Je ne veux plus regarder ; — la cervelle me tournerait, et le trouble de ma vue — m’entraînerait tête baissée dans l’abîme (70).

GLOCESTER.

Placez-moi où vous êtes.

EDGAR.

— Donnez-moi votre main : vous êtes maintenant à un pied — de l’extrême bord ; pour tout ce qu’il y a sous la lune, — je ne voudrais pas faire un bond.

GLOCESTER.

Lâche ma main. — Voici une autre bourse, ami ; il y a dedans un joyau — qui n’est pas à dédaigner pour un pauvre homme. Que les fées et les dieux — te rendent ce don prospère ! Éloigne-toi ; — dis-moi adieu, et que je t’entende partir !

EDGAR.

— Adieu donc, mon bon monsieur.

Il fait mine de s’éloigner.
GLOCESTER.

Merci de tout cœur !

EDGAR, à part.

— Si je joue ainsi avec son désespoir, — c’est pour le guérir.

GLOCESTER.

Ô dieux puissants ! — je renonce à ce monde ; et, en votre présence, — je me soustrais sans colère à mon accablante affliction ; — si je pouvais la supporter plus longtemps sans me mettre — en révolte contre vos volontés inéluctables, — je laisserais le lumignon misérable de mes derniers moments — s’éteindre de lui-même… Si Edgar vit encore, oh ! bénissez-le !… — À présent, camarade, adieu.

EDGAR.

Me voilà parti, monsieur ; adieu…

Glocester s’élance et tombe à terre de toute sa hauteur.

— Pourtant je ne sais si l’imagination ne serait pas de force à dérober — le trésor de la vie, quand la vie elle-même — se prête à ce vol. S’il avait été où il pensait, — déjà c’en serait fait pour lui de toute pensée.

Il s’approche de Glocester.

Mort, ou vivant ? — Holà, monsieur ! ami !… Entendez-vous, monsieur ?… Parlez !… — Il a bien pu se tuer ainsi, vraiment !… Mais non, il se ranime. — Qui êtes-vous, monsieur ?

GLOCESTER.

Arrière ! laissez-moi mourir.

EDGAR.

— À moins d’être un fil de la Vierge, une plume ou un souffle, — tu n’aurais pas pu être précipité de si haut — sans te briser comme un œuf. Mais tu respires, — tu es un corps pesant, tu ne saignes pas, tu parles, tu es sain et sauf ! — Dix mâts, les uns au bout des autres, ne mesureraient pas la hauteur — dont tu viens de tomber perpendiculairement. — Ta vie est un miracle. Parle encore.

GLOCESTER.

Mais suis-je tombé, ou non ?

EDGAR.

— De l’effrayant sommet de cette falaise crayeuse. — Regarde là-haut : de cette distance l’alouette stridente — ne pourrait être vue ni entendue : regarde.

GLOCESTER.

Hélas ! je n’ai plus d’yeux. — La misère n’a donc pas la ressource — de se détruire par la mort ? C’est pourtant une consolation — pour le malheur de pouvoir tromper la rage du tyran — et frustrer son orgueilleux arrêt.

EDGAR, l’aidant à se relever.

Donnez-moi votre bras. — Debout !… c’est cela ! Comment êtes-vous ? Sentez-vous vos jambes ?… Vous vous soutenez !

GLOCESTER.

— Trop bien, trop bien.

EDGAR.

Ceci dépasse toute étrangeté. — Quel était cet être qui, sur la crête de la montagne, — s’est éloigné de vous ?

GLOCESTER.

Un pauvre infortuné mendiant.

EDGAR.

— D’ici-bas il m’a semblé que ses yeux — étaient deux pleines lunes ; il avait mille nez, — des cornes hérissées et ondulant comme la mer houleuse. — C’était quelque démon. Ainsi, mon heureux père, — sois persuadé que les dieux tutélaires, qui tirent leur gloire — des impossibilités humaines, ont préservé tes jours.

GLOCESTER.

— Je me rappelle à présent ! À l’avenir je supporterai — la douleur, jusqu’à ce que d’elle-même elle me crie : — Assez ! assez ! meurs ! L’être dont vous parlez, — je l’ai pris pour un homme ; il répétait souvent : — Démon ! démon ! C’est lui qui m’a conduit là.

EDGAR.

— Que votre âme reprenne force et patience… Mais qui vient ici ?


Entre Lear, fantasquement paré de fleurs.
EDGAR.

— Jamais cerveau sain n’affublera ainsi — son maître.

LEAR.

— Non, ils ne peuvent me toucher pour avoir battu monnaie : — je suis le roi en personne.

EDGAR.

— Ô déchirant spectacle !

LEAR.

Sous ce rapport, la nature est au-dessus de l’art… Voici l’argent de votre engagement. Ce gaillard brandit son arc comme un épouvantail à corbeaux : lâche donc ton aune de fer… Voyez ! voyez ! une souris ! Paix ! ce morceau de fromage grillé suffira… Voici mon gantelet ; je veux le lancer à un géant… Apportez les hallebardes… Oh ! bien volé, mon oiseau ! Dans le but ! dans le but !

À Edgar.

Holà ! le mot de passe !

EDGAR.

Suave marjolaine.

LEAR.

Passez !

GLOCESTER.

Je connais cette voix.

LEAR.

Ah ! Goneril ! une barbe blanche !… On me flattait comme un chien ; on me disait que j’avais eu des poils blancs au menton avant d’en avoir de noirs. On répondait oui et non à tout ce que je disais. Ces oui et ces non n’étaient pas texte sacré. Du moment où la pluie est venue me mouiller, où le vent m’a fait claquer les dents, où le tonnerre a refusé de se taire sur mon ordre, alors j’ai reconnu, alors j’ai senti leur sincérité. Allez ! ce ne sont pas des gens de parole : à les entendre, j’étais tout ; c’est un mensonge : je ne suis pas à l’épreuve de la fièvre.

GLOCESTER.

— Je me rappelle le son de cette voix : — n’est-ce pas le roi ?

LEAR.

Oui, de la tête aux pieds, un roi ! — Sous mon regard fixe voyez comme mes sujets tremblent ! — Je fais grâce de la vie à cet homme… Quel est ton délit ? — L’adultère ! — Tu ne mourras pas. Mourir pour adultère ! Non ! — Le roitelet s’accouple, et la petite mouche dorée — paillarde, sous mes yeux. — Laissons prospérer la copulation : le fils bâtard de Glocester — a été plus tendre pour son père que mes filles, — engendrées entre les draps légitimes. — À l’œuvre, luxure ! à la mêlée ! car j’ai besoin de soldats. — Voyez-vous là-bas cette dame au sourire béat, — dont le visage ferait croire qu’il neige entre ses cuisses, — qui minaude la vertu, et baisse la tête — rien qu’à entendre parler de plaisir ? — Le putois et l’étalon ne vont pas en besogne — avec une ardeur plus dévergondée. — Centaures au-dessous de la taille, femmes au-dessus ! Les dieux ne les possèdent que jusqu’à la ceinture ; au-dessous, tout est aux démons ! là, tout est enfer, ténèbres, gouffre sulfureux, incendie, bouillonnement, infection, consomption ! Fi, fi, fi, pouah ! pouah !… Donne-moi une once de civette, bon apothicaire, pour parfumer mon imagination. Voilà de l’argent pour toi.

GLOCESTER.

Ohl laissez-moi baiser cette main !

LEAR.

Laisse-moi d’abord l’essuyer ; elle sent la mortalité.

GLOCESTER.

— Ô œuvre ruinée de la nature ! Ce grand univers — sera ainsi réduit à néant !… Me reconnais-tu ? —

LEAR.

Je me rappelle assez bien tes yeux. Tu me regardes de travers ! Bah ! acharne-toi, aveugle Cupidon ! je ne veux plus aimer… Lis ce cartel, remarque seulement comme il est rédigé.

GLOCESTER.

— Quand toutes les lettres en seraient des soleils, je ne pourrais les voir.

EDGAR.

— On raconterait cela, que je ne le croirais pas ; cela est, — et mon cœur se brise.

LEAR.

Lisez.

GLOCESTER.

— Quoi ! avec ces orbites vides !

LEAR.

Oh ! oh ! vous en êtes là avec moi ! Pas d’yeux dans votre tête, ni d’argent dans votre bourse ! En ce cas, l’état de vos yeux est aussi accablant qu’est léger celui de votre bourse. Vous n’en voyez pas moins comment va le monde.

GLOCESTER.

Je le vois par ce que je ressens.

LEAR.

Quoi ! es-tu fou ? Un homme peut voir sans yeux comment va le monde. Regarde avec tes oreilles. Vois-tu comme ce juge déblatère contre ce simple filou ? Écoute, un mot à l’oreille : change-les de place, et puis devine lequel est le juge, lequel est le filou… Tu as vu le chien d’un fermier aboyer après un mendiant ?

GLOCESTER.

Oui, seigneur.

LEAR.

Et la pauvre créature se sauver du limier ? Eh bien ! tu as vu là la grande image de l’autorité : un chien au pouvoir qui se fait obéir ! — Toi, misérable sergent, retiens ton bras sanglant : — pourquoi fouettes-tu cette putain ? Flagelle donc tes propres épaules : — tu désires ardemment commettre avec elle l’acte — pour lequel tu la fouettes. L’usurier fait pendre l’escroc. — Les moindres vices se voient à travers les haillons ; — les manteaux et les simarres fourrées les cachent tous. Cuirasse d’or le péché, — et la forte lance de la justice s’y brise impuissante : — harnache-le de guenilles, le fétu d’un pygmée le transperce. — Il n’est pas un coupable, pas un, te dis-je, pas un ! Je les absous tous. — Accepte ceci de moi, mon ami ; j’ai les moyens de sceller — les lèvres de l’accusateur. Procure-toi des besicles — et, en homme d’État taré, affecte — de voir les choses que tu ne vois pas… Allons, allons, allons, allons, — ôtez-moi mes bottes ; ferme, ferme ! c’est ça.

EDGAR.

— Oh ! mélange de bon sens et d’extravagance ! — La raison dans la folie !

LEAR.

— Si tu veux pleurer sur mon sort, prends mes yeux. — Je te connais fort bien : ton nom est Glocester. — Il te faut prendre patience ; nous sommes venus ici-bas en pleurant. — Tu le sais, la première fois que nous humons l’air, — nous vagissons et nous crions… Je vais prêcher pour toi ; attention.

GLOCESTER.

Hélas ! Hélas !

LEAR.

— Dès que nous naissons, nous pleurons d’être venus — sur ce grand théâtre de fous… Le bon couvre-chef ! — Ce serait un délicat stratagème que de ferrer — avec du feutre un escadron de chevaux ; j’en veux faire l’essai ; — et puis je surprendrai ces gendres, — et alors tue, tue, tue, tue, tue, tue ! (71)


Entre un officier, suivi d’une escorte.
L’OFFICIER, montrant Lear.

— Oh ! le voici ; mettez la main sur lui… Seigneur, — votre très-chère fille…

LEAR.

— Personne à la rescousse ! Quoi ! prisonnier ! Je suis donc toujours — le misérable bouffon de la fortune… Traitez-moi bien ; — je vous payerai rançon. Procurez-moi des chirurgiens, — je suis blessé à la cervelle.

L’OFFICIER.

Vous aurez ce que vous voudrez.

LEAR.

— Pas de seconds ! on me laisse tout seul ! — Ah ! c’en serait assez pour qu’un homme, un homme de cœur, — fît de ses yeux des arrosoirs — et abattît sous ses pleurs la poussière d’automne !

L’OFFICIER.

Bon sire…

LEAR.

— Je veux mourir vaillant comme un nouveau marié… Eh ! — je veux être jovial. Allons, allons, je suis roi ! — Savez-vous cela, mes maîtres ?

L’OFFICIER.

— Vous êtes une majesté, et nous vous obéissons. —

LEAR.

Il y a encore de la vie dans cette majesté-là. Même, si vous l’attrapez, vous ne l’attraperez qu’à la course ! Vite, vite, vite, vite !

Il sort en courant. L’escorte le poursuit.
L’OFFICIER.

— Spectacle lamentable dans le plus vil des malheureux, — inqualifiable dans un roi !… Lear, tu as une fille — qui rachète la nature humaine de la malédiction — que les deux autres ont attirée sur elle.

EDGAR, s’approchant de l’officier.

— Salut, mon gentilhomme !

L’OFFICIER.

Le ciel vous garde, l’ami : que désirez-vous ?

EDGAR.

— Avez-vous ouï parler, monsieur, d’une bataille prochaine ?

L’OFFICIER.

— Rien de plus sûr et de plus avéré : pour en ouïr quelque chose, — il suffit de savoir distinguer un son.

EDGAR.

Mais, de grâce, — à quelle distance est l’armée ennemie ?

L’OFFICIER.

— Tout près d’ici. Elle s’avance à marches forcées. Ses masses — peuvent être signalées d’un moment à l’autre.

EDGAR.

Je vous remercie, monsieur ; c’est tout ce que je voulais savoir.

L’OFFICIER.

— La reine est restée ici pour des causes spéciales, — mais son armée est en mouvement.

EDGAR.

Je vous remercie, monsieur.

L’officier sort.
GLOCESTER.

— Dieux toujours propices, à vous seuls de me retirer le souffle ! — Que jamais mon mauvais génie ne me pousse — à mourir, avant que cela vous plaise !

EDGAR.

Bonne prière, mon père !

GLOCESTER.

— Maintenant, mon bon monsieur, qui êtes-vous ?

EDGAR.

— Un fort pauvre homme, apprivoisé aux coups de la fortune, — que l’expérience encore douloureuse de ses propres chagrins — a rendu tendre à la pitié. Donnez-moi votre main, — je vais vous conduire à quelque gîte.

GLOCESTER.

Merci de tout cœur. — Que les faveurs et les bénédictions du ciel — pleuvent et pleuvent sur toi !


Entre Oswald.
OSWALD, désignant Glocester.

À moi ce proscrit !… Ô bonheur ! — Voilà une tête sans yeux faite tout exprès — pour fonder mon élévation… Misérable vieux traître, — fais vite tes réflexions.

Il dégaine.

L’épée est tirée — qui doit te détruire.

GLOCESTER.

Va ! que ton bras ami — lui donne la force nécessaire !

Edgar se jette devant Glocester.
OSWALD.

Comment, effronté paysan, — oses-tu soutenir un traître hors la loi ? Retire-toi, — de peur que la contagion de sa destinée — ne t’atteigne toi-même. Lâche son bras.

EDGAR, prenant l’accent d’un paysan.

Je n’le lâcherai pas, monsieu, sans queuque bonne raison.

OSWALD.

Lâche, maraud, ou tu es mort.

EDGAR.

Mon bon gentilhomme, allez votre chemin, et laissez passer le pouvre monde. Si aveuc des fanfaronades, l’en pouvait me débouter de la vie, ignia plus de quinze jours que ça serait fait. Jarni, n’approchez point du vier homme ; tenez-vous à distance, morguienne, ou j’vas éprouver ce qu’ignia de plus dur de votre caboche ou de mon bâton. Je veux être franc aveuc vous.

OSWALD.

Arrière, fumier !

EDGAR, allongeant son bâton.

J’vas vous rompre les dents, monsieu. Avancez, je me soucie bien de vos parades !

Ils se battent. Edgar abat Oswald d’un coup de bâton.
OSWALD.

— Misérable ! tu m’as tué !… Manant, prends ma bourse ; — si jamais tu veux prospérer, ensevelis mon corps — et remets la lettre que tu trouveras sur moi, à Edmond, comte de Glocester ; cherche-le — dans l’armée bretonne… Ô mort prématurée !

Il expire.
EDGAR.

— Je te reconnais bien, officieux scélérat, — aussi complaisant pour les vices de ta maîtresse — que pouvait le souhaiter sa perversité.

GLOCESTER.

Quoi ! il est mort !

EDGAR.

— Asseyez-vous, père, et reposez-vous.

Fouillant le cadavre.

— Voyons ses poches : cette lettre dont il parle — pourrait bien m’être amie… Il est mort ; je suis fâché seulement — qu’il n’ait pas eu un autre exécuteur.

Il trouve la lettre, puis la décachette.

Voyons. — Permets, douce cire, et vous, scrupules, ne me blâmez pas. — Pour savoir la pensée de nos ennemis, nous ouvririons leurs cœurs ; — ouvrir leurs papiers est plus légitime.

Il lit :

« Rappelez-vous nos vœux réciproques. Vous avez maintes occasions de l’expédier. Si la volonté ne vous manque pas, le temps et le lieu s’offriront avantageusement à vous. Il n’y a rien de fait, s’il revient vainqueur. Alors je suis sa prisonnière, et son lit est ma geôle ! Délivrez-moi de son odieuse tiédeur, et, pour votre peine, prenez sa place.

 » Votre affectionnée servante qui voudrait
 » se dire votre femme !
« Goneril. »

— Ô abîme insondé des désirs d’une femme ! — Un complot contre la vie de son vertueux mari, — pour lui substituer mon frère !… C’est ici, dans le sable, — que je vais t’enfouir, messager sacrilège — des luxures meurtrières. Et, le moment venu, — je veux que ce papier impie frappe les regards — du duc dont on conspire la perte. Il est heureux pour lui — que je puisse l’informer à la fois de ta mort et de ta mission.

Edgar s’éloigne, traînant le cadavre.
GLOCESTER.

— Le roi est fou. Combien ma vile raison est tenace, — puisque je persiste à garder l’ingénieux sentiment — de mes immenses souffrances ! Mieux vaudrait pour moi la démence : — mes pensées alors seraient distraites de mes chagrins, — et mes malheurs dans les errements de l’imagination perdraient — la conscience d’eux-mêmes.


Edgar revient.
EDGAR.

Donnez-moi votre main. — Il me semble entendre au loin battre le tambour. — Venez, père, je vais vous confier à un ami.

Ils sortent.