Le Roman d’un peintre

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Revue des Deux Mondes tome 28, 1878
Ferdinand Fabre

Le roman d’un peintre


LE
ROMAN D'UN PEINTRE

DERNIERE PARTIE [1]


XIV.

Trois ans de vie assurée, et de vie assurée à Paris, c’était pour Laurens plus de bonheur qu’il n’en avait jamais espéré. Aussi avec quelle ardeur se mit-il au travail ! Exact aux leçons de l’École des Beaux-Arts, assidu à l’atelier Cogniet, attentif surtout au Louvre, où il faisait trois ou quatre stations chaque semaine, s’enivrant de la vue des chefs-d’œuvre, se grisant aux créations merveilleuses de Véronèse, de Titien, de Ribeira, il menait une existence d’activité morale extrême, ne respirant que pour la peinture, qu’il aimait davantage à mesure qu’il la connaissait mieux.

De cette contemplation enthousiaste des maîtres, de ce labeur quotidien acharné devait résulter une première œuvre pleine de promesses. Au salon de 1863, notre jeune artiste exposa la Mort de Caton d’Utique. Ce tableau, auquel le jury décerna une mention honorable et qu’on peut voir au musée de Toulouse, représente Caton assis au bord de son lit, le buste droit, s’enfonçant un poignard dans les entrailles. La sombre résolution d’en finir avec la vie, la douleur inséparable des derniers instans sont exprimées sur le visage du farouche stoïcien avec une surprenante énergie de pinceau. Laurens indiquait déjà ce qu’il pourrait quand l’étude patiente de l’homme, la connaissance des secrets intimes de son art auraient développé les aptitudes qu’il tenait de la nature et dont il ne savait encore que montrer les germes, dénoncer, pour ainsi dire que les rudimens.

Mais en même temps que cette mention honorable sur vélin il recevait un autre papier, fort mince celui-là, qui lui coupa bras et jambes. L’odieux chiffon lui annonçait qu’il avait touché le dernier terme de la pension à lui servie par la ville de Toulouse, que désormais, pour vivre, il devait compter uniquement sur son travail.

Travailler pour vivre ! Allons, la nécessité, un moment clémente, le ressaisit à la gorge. Comme avec Antonio Buccaferrata, comme chez l’oncle Benoît, il entrevit la lutte, et fut épouvanté. Il avait peur surtout, à gagner le pain pour se nourrir, de perdre le sentiment élevé qu’il gardait de son art, de noyer un idéal entrevu et déjà amoureusement caressé en des préoccupations mesquines de rapidité d’exécution, d’abolir l’artiste en un mot et de créer l’homme de métier. Il sentit à un mouvement généreux de son être tout entier qu’il n’abdiquerait pas, qu’il subirait les dernières épreuves de la misère avant de livrer le plus mince tableautin, le plus léger croquis, au bas desquels il ne pourrait pas écrire dignement son nom. Puisqu’il venait de peindre la mort volontaire de Marcus Portius Caton, le cas échéant, il serait stoïque comme lui.

C’est dans ces dispositions tragiques que, bouquinant un jour le long des quais, vers lesquels le poussait une curiosité invincible, — la curiosité de savoir, — le hasard fit tomber sa main sur un livre ayant titre : Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. Il prit plaisir à feuilleter ce vieux tome relié en basane, à la tranche rouge défraîchie. Rappelé à son enfance vagabonde, il crut tenir entre ses doigts le livre d’Heures romaines de sa mère, et son âme incontinent vola vers la petite patrie du Lauraguais.

Pourtant, tandis que, dédoublant son être, la moitié de lui-même visitait la terre natale, l’autre moitié lisait sur le quai Conti. Il se passa tout à coup une main sur le front comme pour y rappeler ses esprits absens, et poursuivit avec un redoublement d’efforts. Le chapitre étalé devant ses yeux était ce chapitre vengeur où Montesquieu marque au fer rouge la face hideuse de Tibère. Laurens, encore que dépourvu de culture littéraire, était remué jusqu’au fond des entrailles par cette prose brève, hautaine, où chaque mot recouvre une pensée. Le soc puissant du génie entrait en plein humus, et des fumées généreuses, pronostic de la magnifique moisson future, s’échappaient de toutes parts. Ayant étudié la grande figure de Caton, où il n’avait trouvé qu’à admirer, à aimer, il parut intéressant au jeune artiste d’étudier Tibère, où il ne trouvait déjà qu’à mépriser, à haïr. Il lui semblait qu’après avoir vécu avec le dieu pour l’exalter, il oserait aborder le monstre pour le flétrir.

Ses renseignemens pris à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, Laurens tenta une Mort de Tibère qui figura au salon de 1864. L’œuvre a de la sévérité dans l’arrangement, de la force dans l’expression générale, elle se ressent de la concision de Tacite et de la sobriété de Montesquieu, relus à satiété, mais elle manque d’éclat. Deux personnages seulement : Tibère, couché, se débattant dans les dernières convulsions de l’agonie ; Caligula, penché sur le moribond et lui arrachant l’anneau impérial du doigt. Le geste d’avidité féroce par lequel Caligula tend sa griffe de fauve pour dépouiller l’empereur est très heureusement rendu, et on frissonne à la vue de la bête immonde de Caprée, livide, déjà raidie, mais respirant encore, forcée d’assister impassible à l’effroyable larcin qui livre le pouvoir suprême à son héritier.

Une partie de cette toile, d’une ordonnance parfaite, à laquelle il ne manqua pour s’imposer qu’une coloration plus montée, un peu moins de sécheresse dans le faire, partie qu’il faut louer sans réserve, c’est la draperie qui, pareille à un étroit suaire, enveloppe Tibère de la tête aux pieds. Jean-Paul Laurens, en maintes rencontres, nous a fait admirer depuis de quelle façon magistrale il entend la disposition de la draperie sur le corps humain. Je rappellerai en passant Hérodiade et sa fille, ouvrage médaillé au salon de 1867, où l’on trouve ces plis amples et superbes qui reportent involontairement l’esprit à ces arrangemens épiques où le grand Buonarotti se complaisait. Dans la Mort de Tibère, ce sont déjà les mêmes enroulemens très habiles de l’étoffe, la même souplesse du vêtement autour des membres dont l’anatomie doit transparaître toujours, les mêmes reliefs pleins d’éloquence et d’énergie ; mais l’œuvre, pour être restée dans des conditions trop académiques, pour n’avoir pas su se dégager du cadre étroit de la tradition, fut à peine aperçue. Blessé tout ensemble et enhardi par ces dédains, l’auteur, devinant les difficultés infinies de l’histoire, où tendait son organisation austère et grave, se jura à lui-même de poursuivre la voie choisie et de n’avoir de cesse que, par quelque succès éclatant, il n’y eût marqué son sillon.

Vers cette époque, notre artiste, en proie aux plus cruels soucis, s’éloigna des camarades avec lesquels il travaillait un peu bruyamment rue de l’Ouest et vint s’installer au sixième étage d’une maison de la rue de Chabrol. Bien que déjà, par une réserve excessive, réserve qui chez lui tenait autant de la timidité que d’une singulière hauteur de nature, il se fût préservé des relations vulgaires, qui volent le temps et n’ajoutent rien à l’âme, au moment de livrer la bataille décisive de sa carrière, il éprouvait le besoin d’être plus seul. L’appartement sous les toits comprenait deux pièces fort exiguës. On peignait dans la moins étroite, on couchait dans l’autre. C’est dans ce logement grand comme la main que, par l’intermédiaire d’un ami commun, Antonin Mulé, vers les premiers jours de l’année 1866, je connus Jean-Paul Laurens. Je vois encore un jeune homme élancé, à la barbe blonde, à la joue creuse sous la pommette saillante, à l’œil gris de fer, au nez imperceptiblement écrasé, m’accueillant à la porte non sans quelque mélange d’embarras.

Une toile qui devait figurer au prochain salon remplissait l’atelier. Laurens me fit les honneurs de son œuvre, m’en expliqua le sujet. Ce tableau, intitulé assez bizarrement Moriar, montrait Jésus recevant des mains d’un ange la couronne d’épines qui bientôt ceindra sa tête au Golgotha. La figure du Nazaréen, belle de douceur et de noblesse, me toucha peu, malgré la qualité supérieure du dessin ; mais en revanche l’ange à genoux, le front incliné, les traits enveloppés d’un voile comme redoutant la vue du Fils de Dieu, me saisit. L’artiste qui, ayant à représenter un Dieu, s’était efforcé de le trouver en des abstractions où manquent les muscles, les nerfs et le sang, quand il avait voulu créer le sombre ô messager céleste, était revenu franchement à la nature humaine, le commencement et la fin de l’art, et, au lieu de mettre aux pieds du Sauveur nous ne savons quel être malingre, sans vigueur comme tout ce qui n’a pas de sexe, y avait jeté une femme, une vraie femme, une femme à la splendide chevelure, au sein nu, robuste et forte, riche de tous les dons de la vie.

Laurens, en parlant de son art, s’échauffa, et, secouant sa gêne première, devint plus libre, plus communicatif. Il m’ouvrit ses cartons pour me montrer quelques dessins d’après la Bible. Je fus émerveillé. La composition avait généralement de la grandeur, et la ligne était d’une sévérité ample, d’une noblesse altière qui imposaient. Je me souviens d’une Vision d’Ézéchiel qui m’enchanta. Dieu le père, réfugié dans la hauteur des cieux, est environné d’une légion d’anges armés de glaives. Plusieurs envoyés de la colère divine se sont détachés des bataillons sacrés qui enveloppent Jéhovah, et, la trompette retentissante collée aux lèvres, volent au-dessus des hommes, vautrés aux jouissances de la bête. Cette scène, majestueuse et grandiose d’un côté, abjecte et sinistre de l’autre, était rendue avec une hardiesse, une fermeté de crayon, une entente sobre des détails, une disposition simple des êtres et des choses qui m’arrachèrent un cri d’admiration.

— C’est beau, cela, c’est très beau ! répétai-je lui serrant la main.

Nous étions devenus amis.

XV.

Quand l’amitié intellectuelle existe à de certaines profondeurs entre deux hommes, il est bien rare que le cœur ne se mette pas de la partie. Désormais j’allais aussi souvent rue de Chabrol que Laurens venait souvent rue de Puteaux. Il s’était établi entre nous, par des causeries répétées, par ces épanchemens que ne savent pas retenir les natures sincères, des relations d’idées, de sentimens, qui nous rendaient nécessaires l’un à l’autre et nous faisaient une vie nouvelle pleine d’un charme pénétrant et doux. Quels entretiens interminables, et parfois aussi quelles discussions à propos du dernier livre, du dernier tableau ! Ah ! quelles heures délicieuses, où le sang échauffé par le travail se rafraîchissait, où le cerveau tournant comme une roue de feu dans la tête ralentissait son mouvement, où l’on pouvait rire enfin, après avoir mouillé de larmes peut-être la toile ou la page sur laquelle on avait été impuissant à rendre d’un trait décisif son idée.

Cependant, tout en sacrifiant quelques rares journées à des travaux inférieurs, garanties du pain quotidien, — il peignait des faïences, dessinait des objets de sainteté pour des vitraux, enlevait d’une pointe spirituelle une caricature pour le Philosophe, aidait Louis Duvaux à brosser un plafond, — Jean-Paul Laurens ne se départait pas une minute de la préoccupation du grand art. Afin de maintenir son esprit dans les hauteurs sereines où il se complaisait comme dans son élément naturel, il le nourrissait de saines et fortes lectures. Tandis que la main courait à la diable sur l’émail cru ou sur la pierre lithographique, son œil demeurait ouvert sur un livre. Aujourd’hui c’était la Bible qui le passionnait, demain c’était Eschyle, un autre jour Shakspeare.

Il avait déjà essayé un Hamlet, se promenant sur la plateforme d’Elseneur, obsédé de pensées orageuses, l’œil hagard, presque fou, et son âme, dévorée de la soif du beau, revenait sans cesse à celte grande œuvre du plus profond, du plus sublime des poètes, et s’y désaltérait abondamment. Que de croquis d’Ophélie coulant au fil de l’eau ! de Macbeth, ici acclamé par les sorcières, là sortant de la chambre du roi Duncan ! d’Othello levant le poignard sur Desdemone endormie ! Mais une scène à laquelle il s’obstinait, à laquelle il revenait toujours avec un nouvel acharnement, c’était la scène du cimetière, dans Hamlet. Hamlet, tenant un crâne à la main, sondant les secrets de la vie et de la mort, lui communiquait à la fois des tressaillemens d’admiration et d’épouvante. Certes, Eugène Delacroix avait posé sa griffe de lion sur ce sujet, et il était peut-être bien téméraire à lui de l’aborder ; qu’importe ! l’émotion qu’il éprouvait, le bouleversement ou le précipitaient des visions harcelantes, l’élevaient au-dessus des craintes puériles du plagiat, et il ébauchait sur la toile, la faïence, le papier, des tertres croulans surmontés de croix, des fossoyeurs enfouis dans les ombes jusqu’aux aisselles, un spectre vêtu de noir marchant dans un sentier pavé d’ossemens humains.

En même temps que ces rares livres de choix, auxquels je ne veux pas, pour me montrer absolument fidèle, oublier d’ajouter une vieille édition des Confessions de saint Augustin, les Considérations de Montesquieu, un Tacite de Panckoucke, et quelques volumes dépareillés d’un Dictionnaire historique acquis sur les quais, en même temps que ces rares livres tenaient en éveil les facultés nées d’hier de Jean-Paul Laurens, ils contribuaient à lui former un caractère ferme et viril. Parvenu tard à l’instruction, n’ayant reçu qu’une culture d’effleurement à Toulouse, et encore d’une mainte femme, on ne saurait croire avec quelle force le génie agissait sur ce jeune homme de vingt-cinq ans, quelles empreintes profondes il gravait d’un coup dans cette âme.

Les salons de 1867 et de 1868, où Jean-Paul Laurens exposa Une jeune fille morte, Vox in deserto, Hérodiade et sa fille et le portrait de l’auteur de cette étude, furent un pas en avant du côté du dessin, de plus en plus large, avec cette aisance, cette souplesse de la ligne capable d’envelopper toutes les formes et de les faire vibrer. Malheureusement la couleur demeurait pâle, froide, sans grand relief, montrant des places sourdes d’où la lumière ne parvenait pas à se dégager. Par-ci par-là, à travers ces diverses toiles, des, notes apparaissaient, attestant des facultés surprenantes de coloriste instinctif, facultés à dire vrai encore indécises, embarrassées, matées par les souvenirs de l’école. Quand le tempérament robuste de l’artiste, encore garrotté dans la tradition, briserait-il ses liens et s’affirmerait-il par un coup déterminé ? La tête de la jeune fille morte, le paysage pelé des bords de la mer où le Précurseur crie : « Je suis la voix dans le désert, » les mains du portrait étaient des morceaux supérieurs, et ces morceaux disséminés ne laissaient aucun doute sur une délivrance prochaine.

En attendant le jour rayonnant où éclaterait aux yeux de tous l’œuvre qu’il ne pouvait réaliser encore, mais qu’il sentait, qu’il entrevoyait au fond de lui-même, Laurens, harcelé d’ennuis intimes qui le pénétraient aussi douloureusement que des flèches aiguës, se consumait, dépérissait. Décidément il n’avait pas prévu une bataille si rude, et il était telle heure où il désespérait de la victoire. Pour comble de malheur, il était malade. Son estomac, après avoir subi les épreuves des auberges d’Antonio Buccaferrata à travers le Midi, puis du Cheval blanc à Toulouse, puis des crémeries de la rue de l’Ouest, puis des brasseries du quartier des Martyrs, avait fini par se révolter à la violence de tant d’assauts successifs et refusait de rien recevoir, étant incapable de rien digérer. Le jeûne presque absolu auquel il était condamné maintenait ses facultés sensitives et pensantes en un état d’exaltation qui m’inquiéta vivement. Dans cette excitation de tout son être, chauffé à blanc par la fièvre, son cerveau, illuminé de visions grandioses, s’emblait avoir redoublé de vigueur et de puissance.

Laurens, vers cette époque, relisait beaucoup ses livres favoris, surtout les volumes incohérens de son vieux Dictionnaire historique. Un beau matin, le hasard de ses recherches sans but le fit tomber sur ce nom : Boniface VIII. Que de tableaux il devina, il entrevit dans la vie si dramatique de ce rude champion de la papauté ! Boniface obligeant son prédécesseur Célestin V à abdiquer la tiare ; Boniface et l’envoyé de France, Guillaume de Nogaret ; Boniface fou à travers le Vatican ; Boniface verrouillant les portes de sa chambre, se heurtant la tête aux murailles, mordant de rage le bâton qui lui sert à assurer sa marche ; Boniface se jetant sur son lit et s’étouffant lui-même dans les plis serrés de ses couvertures, toutes ces scènes, exaspérées, effroyables, stimulaient en lui sa compréhension native du grand et le sollicitaient à la fois.

— Ah ! si Shakspeare avait été peintre, s’écria-t-il en me rapportant le soir ses impressions et ses rêves, quels chefs-d’œuvre il nous eût laissés ! A côté de la folie du roi Lear, il nous aurait montré la folie de Boniface VIII. Un roi fou, c’est gentil, certainement ; mais un pape, c’eût été magnifique. Et puis, sans toucher à la puissance des papes, plus étendue à cette époque demi-barbare que celle des rois, songez au décor, au costume, détails si importans pour le peintre ! La chambre du Vatican pour fond, puis la tiare, les chapes, les robes rouges, violettes, blanches, les mitres d’or ou d’argent, les hauts candélabres, les encensoirs d’un si beau style gothique, les frocs des religieux de tous ordres, les étoffes de soie, de pourpre, tout ce luxe merveilleux de l’église romaine presque au-dessus des richesses de la palette, des éblouissemens du pinceau !

Je l’écoutais ravi.

— Ah ! reprit-il, si Shakspeare…

— Mais votre art a son Shakspeare, interrompis-je. Vous ne pensez donc pas à Michel-Ange ?

— C’est vrai. Pourquoi Michel-Ange n’a-t-il pas abordé ces sujets admirables ? — Quand Buonarotti réalisait le monde de ses créations si fortes, les temps n’étaient pas encore venus de juger l’église. Il y a un mouvement critique absolument contemporain. Toutefois Michel-Ange, dans l’œuvre énorme du Jugement dernier, a flétri plus d’un épisode de 1 histoire ecclésiastique, et il n’a pas plus oublié Boniface VIII que ne l’avait oublié Dante au chant XIX de son Enfer.

Il réfléchit.

— C’est égal, dit-il, ayant l’air de répondre à des objections intimes, en dehors de l’effet décoratif qui se trouve nécessairement amalgame au fond de tout tableau se rapportant à l’église, une figure comme celle de Boniface VIII offrirait, j’en suis sûr, un intérêt très puissant ; sans compter que, parmi les papes, on en rencontrerait évidemment plus d’une autre qui lui ressemble…

— Vous n’en rencontreriez pas beaucoup. Pour l’honneur de l’humanité, les tempéramens de cette violence sauvage, les caractères de cette scélératesse inouïe, sont rares. Néanmoins, si vous persistiez à vouloir tenter des sujets demeurés vierges, ou peu s’en faut, peut-être découvririez-vous dans les vies de Grégoire.VII, d’Innocent III, d’Etienne VII, de Sixte-Quint, des traits qui ne seraient pas indignes de vos efforts.

— Mais voilà le diable : il faudrait aussi beaucoup, beaucoup de talent.

— Eh bien, vous aurez beaucoup de talent.

— Je suis malade.

— Bah ! vous guérirez… Un paysan robuste comme vous l’êtes ne se laisse pas désarçonner pour si peu… Ne vous troublez pas, vous travaillerez encore.

Il me regarda avec des yeux brillans.

— Ah ! la pauvreté, l’odieuse pauvreté, qui me poursuit depuis le berceau ! .. murmura-t-il.

Une note de désespoir soufflait dans son accent. Je lui serrai la main. Nous fûmes un long moment silencieux.

— Mon ami, lui dis-je enfin, le mal dont vous souffrez n’intéresse votre santé générale en aucune façon. Maintenant n’accusez pas trop la pauvreté, elle n’est pas seule coupable. Le cerveau, lui aussi, a fait son œuvre dans cette crise. Le flux perpétuel de pensées qui bouillonnent dans votre tête, votre travail excessif, le but des plus légitimes espérances sans cesse éloigné, tout cela vous maintient en un état d’excitation dont les effets ont été tout d’abord préjudiciables à votre estomac, dès longtemps éprouvé, mais qui, pour moi, un peu physiologiste, s’est propagé à la machine tout entière. Allez pour quelque temps à Fourquevaux, à Toulouse, où vous voudrez, mais quittez Paris. Ah ! si, ramené aux amusemens de votre enfance, vous étiez capable de trouver du plaisir à tendre des gluaux aux chardonnerets de vos plaines, comme vous nous reviendriez de là-bas refait, raje.uni, nouveau ! Vous avez besoin de prendre un bain de nature au pays natal. En route pour le Lauraguais !

— Et là-bas que ferai-je ?

— Rien, parbleu !

— Et vivre ?

— Vous brouterez l’herbe des champs. L’herbe de Fourquevaux vous vaudra mieux que le bifteck de Paris.

— Quel fléau que la pauvreté ! ..

— Voyons, Laurens, est-ce pour faire fortune que vous avez songé à être peintre ?

— Non certes ! c’est pour faire de la peinture, et de la vraie, si c’est possible, s’écria-t-il fièrement.

— A la bonne heure ! .. Écoutez-moi une minute. L’École des Beaux-Arts a eu tort de ne pas vous envoyer pour trois ans à Rome ; mais vous irez en Italie un jour. Ce jour-là, poussez jusqu’à Assise. Il existe à Assise des œuvres des vieux primitifs, de Giotto et de Taddeo Gaddi entre autres, qui me paraissent faites pour vous intéresser particulièrement. Je vous recommande, dans l’église inférieure du cloître, car vous admirerez deux églises superposées, je vous recommande les quatre figures de Giotto, ce précurseur de Michel-Ange, et, parmi ces figures, celle intitulée : la Pauvreté. Le sujet est simple : saint François se tient debout devant une vieille femme en haillons et lui passe au doigt l’anneau des fiancées… Mon cher, tous ceux qui poursuivent un idéal supérieur doivent, comme saint François aspirant au ciel, avoir le courage d’épouser la mendiante déguenillée qu’il rencontra sur sa route et de faire bon ménage avec elle durant des années, quelquefois durant toute la vie. Certes, à aucune époque les grands talens ne furent plus largement dédommagés, plus généreusement payés de leurs efforts qu’ils ne le sont maintenant ; mais il y a une condition : il faut que les grands talens ne connaissent pas les impatiences des petits et ne s’irritent pas de voir passer devant eux la tourbe bruyante des médiocres, des remuans, avides de tout posséder aujourd’hui, devinant bien qu’ils ne posséderont rien demain. Croyez-moi, l’art, l’art divin, repousse également et ceux qui le traînent au tapage éhonté du charlatanisme et ceux qui le ravalent aux préoccupations abjectes du gain. S’il est agréable, à la minute si brève de la vie, de soulever beaucoup de poussière et de bruit, d’empiler beaucoup d’écus, il est glorieux de laisser un morceau qui traversera les générations.

— Mais ce morceau fameux, le réaliserai-je jamais ? — C’est en visant sans trêve et sans repos à le produire qu’un jour il jaillira de vous en quelque sorte à votre insu. La loi sainte du travail apportant toujours sa récompense trouve sa justification en art surtout. Admettons d’ailleurs que le chef-d’œuvre dont mon amitié s’entête à vous croire capable ne sorte jamais de vos mains, qu’aurez-vous perdu à tendre obstinément vers lui ? Non-seulement cette poursuite où je vous convie, par le jeu perpétuel des facultés, redoublera la souplesse, la sûreté de votre main, mais vous sentirez jour à jour, en renouvelant votre essor vers des sommets peu accessibles, votre âme devenir plus vaste pour comprendre, plus ferme pour aborder l’exécution des desseins qu’elle-aura conçus. A cingler sans cesse vers le soleil, il ne peut y avoir que profit.

— Vous m’effrayez, mon ami : si j’allais succomber dans la lutte, car enfin il ne s’agit de rien moins pour moi que d’être un grand peintre ou de n’être point.

Etre ou ne pas être, comme dit Hamlet, que vous aimez.

— Je tremble : le but que vous me montrez est si haut !

—Vous grandirez jusqu’à lui.

— Pourtant, si vous disiez vrai !

— Je dis vrai. Pensez donc à la force mystérieuse qui vous fit quitter vos parens, qui plus tard vous détacha des peintres décorateurs, qui vous rendit la misère de Toulouse supportable, qui vous permet encore maintenant, quand une maladie cruelle tente de vous abattre, de ne pas capituler. C’est sur elle que je compte pour vous aider à franchir les obstacles quelconques de votre voie. Si vous deviez être un artiste de peu, croyez-moi, vous n’auriez point éprouvé l’enthousiasme qui, de Fourquevaux, vous précipita tout enfant dans l’inconnu, et, au lieu de vivre à Paris dans les tourmens intellectuels où je vous vois, vous ensemenceriez ou moissonneriez avec les vôtres les plaines dévorantes du Lauraguais. Cet inconnu, qui ne sollicitait nul être à Fourquevaux, qui ne charmait que vous seul, est à mes yeux une preuve irrécusable de votre élection, et quand un homme est élu, il n’est donné à rien ni à personne de l’empêcher d’atteindre son niveau. La nature, qui fait les peintres comme elle fait les poètes, vous a choisi visiblement, et vous avez le droit de compter sur vous-même, car la nature ne se trompe pas.

Il me sauta au cou.

— Eh bien ? lui demandai-je.

— Eh bien ! je vous fais mes adieux, je pars. Le lendemain en effet il quittait Paris.

XVI.

Après un séjour de trois mois dans le Midi, Laurens, un soir de novembre, surgit tout à coup au seuil de la maisonnette des Batignolles. Plus de découragement, santé physique et santé morale lui étaient revenues. Son pied avait touché le sol natal, et notre moribond s’était senti revivre. Ce fut une fête.

On parla peinture naturellement. Là-bas, tout en se livrant à de longues courses pour absorber le plus d’air et de soleil possible, il avait beaucoup réfléchi, pensé, étudié, jugé. — Son œuvre, jusqu’ici, n’était pas bonne, il ferait mieux désormais. Bien des sujets hantaient son esprit, les uns à peine entrevus, les autres arrêtés déjà en des lignes rigoureuses, définitives. — Il prit un crayon et, sur une page blanche, m’esquissa en quelques traits son projet de tableau pour le prochain salon : Jésus guérissant un démoniaque. Avec une complaisante confiance, il étala sous mes yeux d’autres ouvrages qui se dégageaient à peine de la première conception, mais qui prendraient forme peu à peu et qu’il réaliserait. Les idées, se détachant sous le souffle d’une espérance toute neuve après la maladie, tombaient sur moi nombreuses, pressées, comme en automne tombent les fruits d’un arbre secoué par le vent.

— Vous verrez ! me répétait-il, vous verrez !

Mais Laurens, qui, dans, le redressement de sa santé refaite, voyait la carrière unie et plane comme la main, reprenait à peine son élan pour s’y lancer à corps perdu, quand il fut contraint d’abandonner sur le chevalet Jésus guérissant un démoniaque ébauché, et de repartir incontinent pour Toulouse. Une dépêche lui apportait la triste nouvelle que Mme Villemsens était à toute extrémité, et qu’elle désirait le voir avant de mourir.

En diverses rencontres, dans ces momens heureux où l’amitié, violentant en quelque sorte notre âme, en fait couler librement tout ce qu’elle retenait enfoui, Laurens m’avait entretenu de la famille Villemsens. J’e savais la mort de son premier maître, survenue deux ans auparavant à la suite d’une attaque de paralysie ; je savais la maladie de celle qui, à Toulouse, avec une bonté admirable, s’était faite son institutrice attitrée. Ce que je n’ignorais pas non plus, c’était le sentiment tendre que mon ami, attaché à d’anciennes impressions, à d’anciens souvenirs bien chers, avait voué à Mlle Madeleine Villemsens. Des visites trop fréquentes au boulevard du Prince-Eugène, chez Mme Gauthier, une riche batteuse d’or du faubourg Saint-Antoine, parente des Villemsens, un certain type de vierge au profil allongé, aux grands yeux très purs et très doux, type caressé sur la toile, sur la faïence, sur le papier avec une complaisance accusatrice, m’en avaient dit long sur le cœur de l’artiste, ardemment épris de l’enfant qui avait vu ses souffrances, ses luttes des mauvais jours, qui peut-être les avait plus d’une fois soulagées d’un sourire. Mais une chose me révéla la profondeur de la passion qui avait fait brèche au cœur de Laurens ; ce fut un grand dessin intitulé : le Portrait ovale. La traduction de Charles Baudelaire venait de mettre à la mode les Histoires extraordinaires d’Edgar Poë ; les uns admiraient l’Assassinat de la rue Morgue, le Scarabée d’or, les autres le Chat noir, le Cœur révélateur ; notre artiste, dominé par des préoccupations intimes délicieuses, alla droit au Portrait ovale, la nouvelle qui termine le second volume, et s’y attacha.

En ce très court récit, Poë montre l’art en lutte avec la vie : « un peintre s’acharne à faire vivre sur la toile les traits de la femme qu’il aime. Exalté par son idée, il prend à l’accomplissement de sa tâche « un plaisir vif et brûlant. » Mais le modèle, qui durant de longues semaines « s’est assis avec douceur dans la sombre et haute chambre d’une tour isolée, » voit a sa santé se dessécher peu à peu et ses esprits s’affaiblir. » Lui, dans un ensorcellement effroyable, ne remarque rien ; il travaille. — En vérité, c’est la vie même ! s’écrie-t-il d’une voix éclatante, la dernière touche posée. — Il se retourne pour regarder son idole : elle était morte. Dans le dessin, auquel Laurens n’avait pas hésité à donner le titre même de l’Histoire extraordinaire d’Edgar Poë, deux figures émergent du milieu d’un arrangement fantastique singulièrement bizarre : en bas, parmi les ombres vaporeuses, des ombres de rêve, |a figure fiévreuse, enflammée, tout yeux,- de l’auteur ; en haut, dans le cadre ovale décrit par le romancier, en pleine lumière idéale, la figure adorable de la bien-aimée.

Jean-Paul Laurens ne s’attarda pas à Toulouse. Les derniers devoirs rendus à Mme Villemsens, qu’il soigna jusqu’à la dernière heure avec l’affection dévouée d’un fils, il revint à Paris et se remit au travail d’arrache-pied. Autant l’année 1868 lui avait été rude, autant l’année 1869 lui fut clémente. D’abord il goûta la joie immense d’associer à sa vie celle que depuis longtemps son cœur avait élue, puis son tableau Jésus guérissant un démoniaque obtint une médaille au salon.

Dans cette œuvre nouvelle, on pouvait constater encore l’absence de décision vis-à-vis du principal personnage, au profil trop mince, à la chevelure fade annelée, revêtu du manteau bleu traditionnel, levant ses mains vers celui qu’il veut guérir de L’invasion du malin esprit par un geste un peu théâtral. C’était manifeste, Dieu, que Laurens n’avait vu nulle part, continuait à l’embarrasser ; mais quel morceau que le démoniaque, accroupi sur le sol parmi les cailloux du chemin ! Quelle science de l’anatomie dans les lignes brisées de ce corps disloqué, tordu, ravagé par les puissances de l’abîme et se débattant sous l’influence victorieuse de Jésus de Nazareth ! L’affreux combat que le ciel et l’enfer se livrent dans les membres du possédé, ainsi qu’en un champ clos, était partout inscrit avec une singulière éloquence, et dans le torse à la musculature convulsée, et dans l’un des bras, cachant à demi la face par un mouvement de honte devant le guérisseur divin, et dans les jambes du malade, ramenées comme s’il tentait un effort pour se mettre à genoux sans qu’il lui fût permis d’y réussir. Et puis quel paysage que cette Vallée des tombeaux où se passe la scène ! Des murailles blanches, encore des murailles blanches, de ce blanc cru, intense, qui nous reporte aux peintres lumineux de l’Orient : à Delacroix, à Decamps, à Bida…

En dépit de la médaille que venait de lui décerner le jury, l’exposition n’avait pas encore clos ses portes que Laurens, dont l’esprit anxieux cherchait toujours, analysait sans cesse et sa manière et ses idées, eut l’intuition de tous les défauts de son œuvre. — Le démoniaque, c’était ça, mais Jésus ! .. — Avec la franchise de ceux à qui la solidité de leurs reins garantit des revanches glorieuses, il se jugea sévèrement.

Une après-midi du mois de janvier 1870, rue Taranne, où Laurens s’était installé depuis son mariage, nous feuilletions ensemble dans l’atelier la Bible de Shenoor. Il referma le livre tout à coup, pressé, après la vue de planches, dont quelques-unes sont fort remarquables, de faire un retour sur lui-même.

C’est étonnant, me dit-il dépité, comme la tête du Christ demeure toujours faible, vide, lanterneuse, passez-moi ce mot d’argot, au milieu de ces compositions par-ci par-là grandioses. Toutes les autres figures respirent et pensent, elles ont des poumons dans la poitrine, et dans la tête un cerveau ; celle-là n’a rien derrière les côtes, rien derrière les os du front.

— Mon ami, il est infiniment plus facile à un peintre d’entrer en familiarité avec les hommes qu’avec Dieu. Avec les hommes, nous avons des contacts de réalité qui nous éclairent ; avec Dieu, nous ne pouvons entretenir que des contacts d’imagination propres à nous égarer.

— Alors, selon vous, il faudrait renoncer à donner une idée de Dieu avec le pinceau ?

— Voyez où en est, chez nous et ailleurs, la peinture religieuse.

— Elle ne brille pas en effet d’un éclat bien vif. Pourtant elle fut à une autre époque la plus complète expression de l’art. — Je ne songe pas à le nier. Fra Angelico, Pérugin, Mantegna, quelques primitifs flamands, Van Eyck par exemple, quelques Allemands, Albert Durer surtout, furent de grands peintres religieux.

— Et Raphaël ? et Michel-Ange ? et Titien ? et Tintoret ? et les Véronèse ? et Ribeira ? et Rubens ? et Rembrandt ? et cent autres ? ..

— A mon avis, ceux-là se contentèrent d’être de grands peintres. Certes, je ne connais pas de scène, tant de l’Ancien que du Nouveau-Testament, où ces hommes prodigieux ne se soient essayés, et, si on ne craignait de se montrer peu respectueux en des matières si délicates et si hautes, on pourrait dire qu’ils ont mis une singulière obstination à tourner et à retourner la Trinité sous tous les aspects possibles. Leur œuvre est admirable, sublime, tout ce que vous voudrez ; mais dans ces splendeurs incomparables de la forme, dans toute cette richesse de la chair, matée par les sombres doctrines du moyen âge et brusquement ressuscitée des morts, dans ces rondeurs sensuelles, ces attitudes absolument humaines, je ne saisis pas la moindre trace d’inspiration religieuse. La renaissance, vouée à l’étude de l’antiquité grecque et romaine, chassa les anges dont les rêves mystiques des cloîtres avaient rempli le monder il n’y eut plus que des hommes désormais.

— Et c’est avec l’homme que l’art doit vivre ?

— Uniquement avec lui… A moins de vouloir condamner l’art à créer, comme vous le disiez vous-même très justement, des figures qui n’auront pas de poumons derrière les côtes et pas de cerveau derrière les os du front.

— C’est si beau, la Bible ! c’est si beau, l’Évangile !

— Vous avez raison. Mais, pour interpréter les Testamens, il faut y croire : voilà le difficile par le vent qui souffle au XIXe siècle. Un jour, Michel-Ange, regardant le Triomphe de la Vierge du maître de Fiesole, s’écria transporté d’admiration : « — Ce n’est pas possible, il faut que Fra Giovanni soit allé prendre ses modèles au paradis. » — Michel-Ange ne se trompait pas : Fra Giovanni, en effet, avait pris ses modèles au paradis, car sa foi lui en ouvrait les portes… Maintenant, pour en revenir à ce qui vous touche, comme l’ardeur de vos convictions religieuses ne me paraît point assez robuste pour porter votre essor jusqu’au ciel, au lieu de vous creuser la tête à chercher un type qui vous paraisse représenter Dieu, songeant aux conditions étroites de la peinture, imitez les maîtres de la renaissance et faites franchement des hommes, des hommes en chair et en os. Pour les fils de ce siècle, il n’est pas d’art en dehors de l’humanité…

XVII.

Le trait dominant du caractère de Jean-Paul Laurens est l’obstination. Quand une idée a fait brèche dans son cerveau, la discussion est le maillet qui enfonce le coin plus avant dans la tête, au lieu de l’en arracher. Quel entêté fut Ingres ! et, pour ne pas nous borner aux artistes proprement dits, quel autre entêté fut Lamennais !

À propos de l’auteur farouche des Paroles d’un croyant, il me vient un souvenir en mémoire. Comme un de ses amis lui signalait une erreur commise dans une citation au troisième volume de l’Essai sur l’indifférence en matière de religion et lui offrait ses bons offices pour aller recueillir le texte véritable à la bibliothèque Richelieu :

— N’en faites rien, lui dit Lamennais.

— Cependant…

— C’est inutile.

— Je vous en supplie, permettez que je vous éclaire…

— Je vous trouve plaisant de vouloir m’éclairer ! interrompit l’opiniâtre Breton, se fâchant.

— Pardon, insista l’autre, toujours courtois, il ne s’agit que d’une citation à redresser, et je ne vois là aucun motif à prendre les armes. On ne saurait admettre que le génie, quand il cite, soit autorisé à faire des citations inexactes.

Lamennais regarda son interlocuteur avec une sorte de pitié ; puis, sans se préoccuper le moins du monde de tempérer l’acre ironie de ses paroles :

— On voit bien que vous ne savez pas, vous, ce qu’il est, le génie ! Mon cher, le génie va droit devant lui, car une de ses conditions est d’avoir des œillères.

Toutes nos conversations, tous nos débats à propos de la peinture religieuse, d’un abord si difficile, en des temps où l’analyse a de proche en proche tué la croyance, n’empêchèrent pas Laurens de tenter encore un tableau religieux. Maintenant qu’il avait une famille, que, pour subvenir à des charges nouvelles, il venait d’accepter courageusement les modestes fonctions de professeur de dessin dans les écoles municipales de la Ville, le bruit courut que l’auteur de Jésus chassé de la synagogue, par sa persistance à choisir des sujets tirés de l’Évangile, faisait sa cour à l’administration, laquelle a beaucoup d’églises à meubler. L’envie essayait sa pointe sur sa chair. Enfin ! ..

Avec Jésus chassé de la synagogue, le pas fut décisif, et désormais il devenait impossible de ne pas compter avec Jean-Paul Laurens. L’œuvre s’imposait non-seulement par le groupement habile des personnages, fort nombreux vers le fond, par la qualité du dessin, d’une merveilleuse précision de contour dans une foule où les têtes tendent à se confondre dès que les plans divers ne sont pas rigoureusement marqués, mais aussi par l’éclat très vibrant du ton, que le jeune artiste n’avait jamais su monter à ce point. O joie ! la couleur, cette fameuse couleur tant cherchée, parce qu’il n’est pas de peinture en dehors d’elle, la couleur était trouvée, on la tenait !

Le type du Christ, à la poursuite duquel nous avons vu Laurens s’acharner dans Moriar et dans Jésus guérissant un démoniaque, avait été découvert, lui aussi. Ce n’était plus cette figure pâle, ce front sans pensée, ces yeux bleus sans chaleur, presque sans vie, des tentatives premières. Cette fois l’artiste, s’arrachant aux théories de l’école, qui l’avaient un moment asservi, au lieu de s’obstiner à tourner ses regards du côté du ciel, qui ne répondait pas à ses interrogations répétées, les avait tournés du côté de la terre, et la terre lui avait répondu. Il s’était souvenu, au moment d’esquisser son principal personnage, d’avoir lu quelque part, peut-être dans l’Évangile, peut-être dans son bizarre Dictionnaire historique, peut-être dans saint Augustin, que a Jésus était le plus beau des enfans des hommes, » et, comme rien ici-bas ne saurait être plus divin que la beauté, en réalisant la beauté, mon ami avait réalisé Dieu. Jésus, repoussé de la tribune où il vient de proclamer des vérités éternelles, redresse la tête d’un mouvement altier et regarde la multitude soulevée qui le menace, avec des yeux à la fois fiers et doux. Toute son attitude de hautain mépris, tempéré par la bonté d’un Dieu que nul affront ne saurait atteindre, fait penser aux mots que lui prêtent les livres saints : « Misereor super turbam, j’ai pitié de la foule. » C’est pour les Juifs exaspérés que Laurens a réservé les vigueurs étonnantes de sa palette, riche désormais de la gamme complète des tons. Le personnage vu de profil qui, de son bras tendu, désigne le fils de l’artisan, filius fabri, à la fureur du peuple, est d’une allure superbe ; celui qui hurle derrière Jésus impassible et reporte involontairement le souvenir à la scène grotesque et sublime de la crucifixion de Callot a une incroyable intensité de vie ; quant à un troisième, qui lève le bâton sur l’homme-Dieu, il est, dans cette lutte sauvage, d’une décision qui fait frémir. Une seule figure me trouble devant cette toile déjà puissante, où plus d’une tête s’enlève avec un relief que l’artiste, plus mûr, ne dépasserait pas aujourd’hui, c’est la figure du grand-prêtre assis sur un banc près de la tribune, tenant sur ses genoux le livre de la loi. Pourquoi ce banc n’est-il pas vide ? Pourquoi faut-il que je rencontre posté là ce vieillard qui me ramène aux vieillards déclamatoires et vides de Jouveriet, aux bonshommes insupportablement creux de Restout ?

Tout le temps que Jésus chassé de la synagogue demeura exposé, Jean-Paul Laurens vécut dans la fièvre. Son tableau, accroché dans la salle du fond où le public ne s’arrête guère, qu’il traverse seulement pour sortir, était placé très désavantageusement. Comment le faire retirer de là ? — 0 sainte cymaise, refuge de tant d’exempts aussi inviolables que médiocres, quand me sera-t-il donné de t’approcher, de te voir, de te toucher ? — A certaines piqûres des bons camarades, jusque-là fort dédaigneux, il devinait que, pour la première fois, il avait touché juste ; mais la presse se taisait ou à peu près. Quel martyre !


XVIII.

L’horrible guerre de 1870 éclata. Comme chacun de nous, Laurens, chassé de son atelier par des préoccupations poignantes, vagua à travers les rues, lisant les affiches, lisant les journaux, demandant aux groupes anxieux des nouvelles des événemens. Affreuses nouvelles ! la patrie gisait à terre et saignait par mille plaies. Pour lui, l’angoisse que nous avons tous connue après les défaites de Reichshoffen et de Forbach, après les luttes héroïques de Gravelotte et de Saint-Privat, se compliquait d’une douleur intime accablante. Quand le prince, royal de Prusse, dont on annonçait la marche sur Paris, aurait investi la grande ville, que deviendrait-il avec sa femme à peine remise d’une crise douloureuse, avec son enfant âgé de six mois ? .. S’il fallait subir les privations d’un siège, les siens succomberaient certainement… Il vit son foyer, né d’hier, ce nid où déjà étaient éclos tant de rêves d’avenir, s’abîmer dans le désastre du pays, et il fut épouvanté.

Cependant on annonçait les derniers départs de la ligne d’Orléans, qui d’un jour à l’autre risquait d’être coupée. Un soir, Laurens s’entassa avec sa femme et son enfant dans un wagon à bestiaux et partit pour Toulouse. Puisqu’on organisait une jeune armée là-bas, une fois les siens en sûreté, on ne lui refuserait pas un fusil… Il se morfondit de longs mois… Les mobiles de la Haute-Garonne avaient été dirigés vers la Loire, et on parlait d’y envoyer les mobilisés ; mais les régimens de mobilisés, où l’on avait versé les hommes mariés, mal instruits, mal équipés, n’étaient pas dans des conditions à faire campagne, et on différait sans cesse de les envoyer à l’ennemi… Quel chagrin de ne pas être mis à même de brûler quelques cartouches ! Quand, après ces douloureux mois d’exil, Jean-Paul Laurens rentra à Paris et voulut se remettre au travail, il hésita sur le sujet à entreprendre. Sa tête, avec toutes les têtes chez nous, ne rêvait que nouveaux combats ; il lui semblait impossible que quelque glorieuse revanche ne nous fût pas prochainement réservée. Non, non, la fortune ne pouvait avoir trahi notre pays à ce point. Sous le coup de ces rêves tragiques, à travers lesquels il entrevoyait la France guerrière plus grande, plus forte, plus puissante que jamais, d’une pointe hardie il crayonna plusieurs dessins qu’il jeta à la foule comme des notes de son patriotisme enflammé. Je vois encore une bataille de Reichshoffen, furieuse, terrible, avec des chevaux emportés, de lourds cuirassiers couchés à terre, des blessés héroïques, les uns se relevant sous la mitraille qui fauche les hommes ainsi que la grêle fait les épis et se précipitant à la lutte, les autres à bout de force, ayant perdu d’ailleurs la longue latte dans l’effroyable bagarre, montrant leurs poings crispés, leurs faces sanglantes à l’ennemi qui s’avance et les écrase avec la précision implacable d’une machine d’acier.

J’ai vu également l’Épée de Dieu, composition biblique sévère, d’une rare élévation. Jéhovah perce du glaive un monstre vomi de l’abîme qui ose lever jusqu’à lui sa tête hideuse d’oiseau de proie, hérissée des pointes d’une couronne royale. Le sang pleut à larges gouttes de toutes parts. Au bas de cette page vengeresse était tracé ce verset : « L’heure viendra, car il est écrit : Les justes luiront comme le soleil dans le royaume de mon père. Que celui qui a des oreilles pour ouïr, entende. » Mais ces nobles préoccupations de la patrie pliant sous des revers inconnus, entamée dans son unité sacrée, devaient engendrer bientôt des œuvres d’un caractère plus personnel à la fois et plus haut. D’après Laurens, le crime de la France égorgée sur les champs de bataille avait eu deux auteurs : l’empire, qui venait de déclarer la guerre sans avoir rien fait pour la préparer ; l’église, qui, nous ayant brouillés avec l’Italie, l’avait empêchée de voler à notre secours. C’est de cette double pensée, gonflée des irritations de la défaite, que naquirent et la Mort du duc d’Enghien et le Pape Formose, dont j’ai parlé à la première page de cette étude. Pour notre artiste exaspéré, la Mort du duc d’Enghien c’était l’empire rendu odieux à tous par la vue du guet-apens de Vincennes ; le Pape Formose et Etienne, c’était l’église étalée au grand jour avec ses atroces passions intestines, ses vengeances monstrueuses, ses luttes à huis clos où l’homme, quand il ne monte pas aux idéales puretés, aux divines douceurs de l’ange, descend à toutes les hontes, à tous les abaissemens, à toutes les cruautés de la bête. Le succès fut grand. Avec la Piscine de Bethsaïda, exposée au salon de 1873, Jean-Paul Laurens revint à sa chère peinture religieuse, essayée à plusieurs reprises avec des chances si diverses. Mais cette fois c’était un renouvellement. Le peintre arrivait d’Italie, et en rapportait le sentiment de sa force. La vue des chefs-d’œuvre, qui diminue les rachitiques, les achève, agrandit au contraire les robustes en les révélant absolument à eux-mêmes. Dans cette œuvre tout à fait originale, on ne trouve plus ces figures encore un peu minces de Jésus guérissant un démoniaque, de Jésus chassé de la synagogue ; elles sont abandonnées comme ces faux amis qui nous ont trahis, que nous ne voulons plus revoir, et l’artiste, se dégageant pour jamais de la gaîne étroite de la tradition, fait en avant un bond démesuré.

Rien de mieux conçu, de plus largement exécuté que cette page sobre et ferme, d’un accent aussi mâle que fier. Autour de l’eau de la piscine, qu’un ange de tournure michelangesque agite doucement, grouillent vingt personnages dans les attitudes les plus pittoresques. Des fonds un peu noirs, rendus encore plus opaques par l’ombre qu’y projettent les grandes ailes déployées du messager divin, une multitude émerge en se pressant. Chacun, se souvenant que « le premier qui descend dans la piscine après le mouvement de l’eau est guéri, » pousse son voisin, le bouscule pour arriver. On lit sur ces têtes de malades, tourmentées, livides, l’effarement, l’angoisse, l’avidité bestiale de la vie. Quelques-uns de ces malheureux parviennent à se débrouiller de la tourbe, et touchent presque l’eau régénératrice. C’est pour ceux-là, sur qui tombe la lumière singulièrement obscure de ce lieu sinistre, que Jean-Paul Laurens, après avoir brossé d’élan les physionomies emmêlées des profondeurs, a réservé toutes les vigueurs, toutes les hardiesses de son pinceau.

Quoi de plus attendrissant que cette jeune mère serrant son nouveau-né sur son sein tari, au moment de le plonger dans la piscine ! Quoi de plus touchant que ce père soulevant dans ses bras son fils, que gagne la mort, pour l’approcher de l’onde sacrée ! Et le vieux paralytique couché à droite, au bord même du réservoir, où pourtant il ne lui sera pas permis de se baigner, son infirmité le clouant sur place et personne dans cette cohue étouffante ne songeant à lui ! L’infortuné, par des efforts surhumains, s’est traîné jusque-là, mais il lui faudrait quelque souplesse des membres à présent pour descendre. S’il bouge, il ne peut que faire une chute et se noyer. Il n’est pas de spectacle plus cruel que le spectacle de cette misère dédaignée, foulée aux pieds par les égoïsmes environnans. Afin de mieux indiquer cette épouvantable loi de la conservation individuelle qui, dans toutes les crises sociales, — peste, famine, guerre, — ravale l’homme au niveau de la brute, Jean-Paul Laurens a retiré de la foule de ces infirmes la figure de ce moribond et l’a en quelque manière exposée à part. Cet isolement où il confinait ce personnage capital lui a permis à la fois de produire un effet très dramatique au point de vue de l’idée qu’il tenait à exprimer, et, au point de vue de l’art, de traiter à fond le morceau. Le paralytique, qui, dans un suprême sursaut de sa machine, s’est hissé sur ses deux coudes, montre un torse rugueux, étudié dans ses moindres reliefs, dans l’affaissement maladif des muscles appauvris, avec cette ardeur tenace, patiente, que Zurbaran poussa jusqu’à la rage. La tête douloureuse, penchée en avant, est trouée de deux yeux inquiets, obstinément fixés sur l’eau qui guérit. — « Ah ! si quelqu’un m’aidait ! .. » — Le ventre creusé, les cuisses amaigries, les pieds aux bouffissures blafardes, les bras arc-boutés contre le sol et soutenant avec peine tout le poids du corps, où monte à travers le treillis des nerfs apparens comme des ficelles la rigidité cadavérique, ont été observés, fouillés, traduits, mais sans minutie, abondamment, grassement, puissamment.


XIX.

Cependant Jean-Paul Laurens, qui venait d’être l’objet de discussions retentissantes, ces orages qu’ont essuyés tous les grands talens, par une souplesse merveilleuse de son organisation, abandonna tout à coup tes sujets terribles jusqu’à l’épouvante où il s’était complu, et parut se rasséréner. Le salon de 1874 nous le montre en effet doux, affectueux, presque tendre avec le Cardinal, le Portrait de Marthe, Saint Bruno refusant les offrandes de Roger comte de Calabre.

Certainement ce cardinal tout rouge, s’enlevant sur le rouge avec des saillies hors du cadre qui lui donnent une étonnante intensité de vie, a l’aspect plus redoutable que rassurant, et sa tête dure est moins débonnaire que menaçante. Mais quel visage charmant, en dépit d’une vague expression de souffrance, que le portrait de Marthe ! Il y a là des touches d’une légèreté, d’une grâce, d’un velouté adorables, et si le Cardinal, par son âpreté sauvage, me rappelle ces rudes hommes d’église comme Caravage errant en peignit plus d’un chez les chevaliers de Malte, le Portrait de Marthe, par sa distinction sans apprêt, fait défiler devant mes yeux la troupe charmante des infantes de Vélasquez.

Toutefois l’œuvre principale de cette année fut le Saint Bruno, vaste toile destinée à une des églises de Paris. Sous le porche roman d’un antique monastère, un groupe de chartreux se tient debout. Saint Bruno est posé un peu en avant. Le mouvement par lequel il détourne la tête pour ne pas voir la profusion d’objets précieux que les envoyés du comte de Calabre déposent à ses pieds, et le geste de ses deux mains qui repousse ces richesses, sont d’une sincérité, d’une justesse incomparables. Comme nous sommes loin de Girodet et de l’attitude déclamatoire jusqu’au ridicule qu’il impose à Hippocrate refusant les présens d’Artaxercès ! Mais Jean-Paul Laurens, dont le caractère profond ne repousse pas une pointe d’ironie, s’est gardé de ne pas compatir à la faiblesse humaine et de nous faire des saints de tous ses religieux. Il en est un, caché juste derrière Bruno, qui coule un regard de convoitise vers les aiguières d’argent, les burettes d’or, les plats niellés de rayures éclatantes, les coffrets étincelans de pierreries. Celui-là, comme l’atteste son visage d’adolescent, est sans doute un novice qui n’a pas dit encore adieu à toutes les vanités humaines, qui cherche encore « ce détachement dans la mort du cloître, » ainsi que s’exprime saint Benoît dans une lettre à sa sœur Scholastique, où les autres sont parvenus.

Les députés du comte Roger sont traités avec la simplicité large des vrais peintres qui, loin de ruser avec la difficulté, vont droit à elle et la surmontent naïvement par la vertu unique du don. Je citerai la figure inclinée devant saint Bruno, la barrette à la main. Quelle noblesse dans l’attitude de ce seigneur se courbant pour parler à un saint, et avec quel art ce personnage est drapé dans son ample robe de velours vert où la lumière ruisselle à flots ! Du reste la lumière, partout épandue, est un des charmes de ce tableau. Il faut voir le caractère communiqué par l’implacable ciel de Calabre, que ne traverse pas le plus mince nuage, à l’architecture des cloîtres, aux murailles élevées du couvent, percées çà et là, irrégulièrement, de fenêtres étroites comme des meurtrières, trous noirs sur un blanc cru aveuglant.

Saint Bruno refusant les offrandes de Roger comte de Calabre, où pour la troisième ou quatrième fois Jean-Paul Laurens touchait juste, lui mérita la croix de chevalier de la Légion d’honneur.

Pour peindre cette sombre toile qu’il a intitulée : le Pape Formose et Etienne VII, Jean-Paul Laurens avait dû ouvrir l’histoire ecclésiastique ; i ! y prit un goût décidé et revint souvent à ce livre. Les luttes violentes des papes, d’abord simples évêques de Rome, pour asseoir leur domination sur la ville, leurs efforts persistans pour l’imposer au monde, les guerres où ils avaient dû s’engager pour soutenir leurs prétentions exorbitantes à la possession de la terre, « que Dieu leur avait donnée en garde, » d’après les mots hautains d’Innocent III, le trône de Pierre s’élevant au-dessus de tous les trônes dans les mêlées obscures et sans trêve du moyen âge, tout cela tenait haletante la pensée de notre artiste, ouverte désormais à la compréhension des grandes choses humaines, des spectacles compliqués de la vie.

Mon ami prit un intérêt immense, et de tout son cerveau, et de toutes ses entrailles, à suivre l’idée catholique se répandant des bords du Tibre aux extrémités de l’univers, domptant les peuples, brisant les rois, pliant les volontés, broyant les résistances sur son passage « comme la meule fait le froment. » Que de tableaux il entrevit à la lueur de ces coups de foudre, dont la papauté ne se montra jamais avare pour protéger les intérêts du ciel, qu’à toutes les époques elle se plut à confondre avec les intérêts misérables de sa puissance et de son orgueil ! Dans ce combat furieux des souverains pontifes, les bras toujours levés pour pétrir le monde à leur guise et lui imposer leur empreinte, un sujet parut attachant entre tous à Jean-Paul Laurens : l’Excommunication. Rome excommuniant les princes, excommuniant les nations, suspendant les affaires humaines, arrêtant la vie dans les pays avec lesquels elle entretenait des démêlés, quelle page ! Il fouilla notre histoire nationale et peignit coup sur coup, la colère au bout du pinceau, deux œuvres qui constituèrent son exposition de 1875 : l’Excommunication de Robert le Pieux, — l’Interdit.

Avec Robert, nous sommes dans une salle du palais. Cette salle, de proportions monumentales, large comme une église, paraît encore plus vaste, vidée qu’elle vient d’être par la foule des courtisans et des varlets. Tout à l’heure, le roi et la reine, seuls maintenant dans ce désert, assis sur le trône en des attitudes de consternation et de désespoir, se réjouissaient au milieu de la cour en fête, bruissante comme une ruche, se complaisant aux joyeux devis. Quelle catastrophe est donc survenue ? Pourquoi ce sceptre par terre ? Pourquoi ces bancs, où les coussins de velours gardent encore les empreintes molles des grands officiers et des belles dames, apparaissent-ils dépeuplés ? Que signifie ce cierge, long comme un cierge pascal, renversé brutalement de son haut chandelier de cuivre, bavant sa cire fondue sur les dalles, empestant l’air de sa fumée ?

L’église est passée par là.

En effet, à droite, dans l’ombre transparente d’un arceau à plein cintre, disparaissent des personnages vêtus d’habits sacerdotaux. En avant, la croix, portée par quelque moine qu’on ne voit pas ; puis un religieux en simple bure ; puis un prêtre en dalmatique ; puis, fermant le cortège, mitre en tête et crosse en main, enveloppé d’une chape aux plis onctueux et lourds, le légat a latere, cet exécuteur des hautes œuvres de Rome, qui se retire, après avoir terrassé l’ennemi de la puissance divine, lentement, majestueusement, dans la pompe splendide d’une procession. De l’excommunication du roi, coupable d’avoir épousé sa parente malgré les défenses canoniques, découlait naturellement l’interdit du royaume, qu’il fallait délier de son prince à tout prix.

Jean-Paul Laurens, dans une seconde page beaucoup plus âpre de ton que la première, mit un acharnement féroce à représenter dans quel effroyable désarroi, dans quel anéantissement pire que la mort, la papauté était capable de précipiter le pays qui lui résistait, qui osait se rebeller contre le ciel. On parle des paysages de Salvator Rosa, de l’énergie sauvage que déploya cet artiste original, amant de la nature farouche, bouleversée ; mais qu’est cette horreur comparée au spectacle de tout un peuple, naïf dans sa foi, attendant devant ses temples fermés l’heure de se réconcilier avec son Dieu, hurlant miséricorde, se déchirant la poitrine au milieu des sanglots ? Qu’est cette énergie comparée au sentiment de haine furieuse que suscite dans l’âme la vue de cette jeune fille morte, couronnée de roses virginales, attendant un fossoyeur qui ne doit pas venir, car le cimetière est clos lui aussi et la terre sainte est défendue aux morts ? En vérité, voilà un sublime paysage. Celui-là n’est pas. fait de roches éboulées, de cavernes infernales, d’épouvantables cataclysmes survenus dans les vallées, sur le haut des monts ; celui-là est fait d’un simple pan de mur, d’une simple croix de bois, d’un simple coin de terre ; mais ce mur, cette croix de bois, cette terre, sont imbibés de larmes, imprégnés de tous les désespoirs, de toutes les misères de la vie, et nul ne les regardera qui ne sente incontinent se mouiller ses yeux.

Du jour où Jean-Paul Laurens eut exposé l’Interdit, il fut manifeste que notre école possédait non pas seulement un peintre d’une vigueur exceptionnelle, mais un penseur hardi, inquiet de voies nouvelles, soucieux de dégager son art des sujets piteux où on le ravale, pour l’élever à des manifestations intellectuelles dignes de lui, plus hautes et plus complètes.

Le salon de 1876 nous montre Jean-Paul Laurens identique à lui-même ; le seul progrès à constater avec François de Borgia devant le cercueil d’Isabelle de Portugal et le Portrait de l’artiste, c’est un parfait équilibre des forces. De la longue pratique du travail, de l’expérience absolue de la palette, de la connaissance entière du sujet traité résulte enfin l’harmonie. Plus de heurts, de disparates, de hasards ; la beauté se dégage naturellement, sans secousses, comme d’elle-même, du dessin, de la couleur, de tous les moyens d’art arrivés à leur épanouissement. « L’empereur Charles-Quint a chargé François de Borgia d’accompagner à Grenade le corps de l’impératrice Isabelle. Après la cérémonie des funérailles, François fait ouvrir le cercueil afin de reconnaître le cadavre de sa souveraine défunte. A la vue de ce visage autrefois plein d’attraits, à présent défiguré… »

Ainsi s’exprime le livret.

Quel drame que cette scène !

François de Borgia, debout devant le cercueil ouvert, se découvre respectueusement et regarde. Ses traits immobiles trahissent, en dépit d’un effort de la volonté, un attendrissement mêlé d’effroi. Il a connu l’impératrice si belle ! — Oh ! épouvantable néant, impénétrable inconnu où nous devons tous chavirer ! — Par l’expression que l’artiste a su donner à cette tête, que ravagent intérieurement les idées sinistres de la fin de toutes les choses et de tous les êtres, nous devinons les résolutions suprêmes que va prendre l’envoyé de Charles-Quint et qui un jour le détacheront du monde à jamais. A côté de cette figure assombrie de François de Borgia, préoccupé de renoncement, se détache le visage aimable de sa très jeune femme, minois frais et charmant, rond comme le minois d’un enfant. Chose singulière, — et comme cette expression est bien de la jeunesse, qui proteste contre la mort, qui ne veut pas croire à la mort ! — dans l’attitude de ce personnage, relevé d’un costume éclatant, il y a plus de curiosité que de terreur. L’archevêque de Grenade, qui vient de donner la dernière absoute dans l’immense cathédrale aux arceaux mauresques, encore toute flambante de la lueur des cierges, toute parfumée de l’odeur de l’encens, l’archevêque de Grenade occupe le côté gauche du tableau, dans une pose majestueuse et recueillie. Quel parti habile Laurens a tiré de la mitre d’argent et de la chape noire de ce prélat penché, récitant l’office des morts : In paradisum deducant eam angeli ! .. Ces notes discrètes forment le plus heureux contraste avec le luxe des candélabres, des cierges armoriés, des tabourets galonnés d’or qui environnent l’impératrice défunte, avec les chiffons de soie, les velours écarlates qui débordent le cercueil étalé, surtout avec la robe de brocart ruisselante de perles, dans laquelle Isabelle se raidit, prise comme en une gaîne de métal. Cette simplicité dans la vie d’un côté, cette richesse dans la mort de l’autre, sont d’un effet tragique.

Le portrait que Jean-Paul Laurens a peint de lui-même pour la ville de Florence est un morceau de premier ordre. Peut-être y eut-il de la maladresse à exposer ces quelques pouces de peinture magistrale en même temps que François de Borgia devant le cercueil d’Isabelle, car ils détournèrent un peu l’attention de cette dernière œuvre et manquèrent de lui porter coup. Après la Piscine de Bethsaida, la Mort du duc d’Enghien, Saint Bruno refusant les offrandes de Roger comte de Calabre, on savait de quoi notre artiste était capable en fait d’histoire. Mais on ignorait ce que deviendraient ses facultés de longue haleine, le jour où, au lieu de se déployer sur de larges surfaces, dans une mêlée touffue de personnages, elles seraient condamnées aux dimensions d’un petit cadre, à une tête unique qu’il faudrait serrer de près, à laquelle il faudrait imprimer à chaque touche la vie propre du modèle, la vie que chacun peut juger. Le Portrait de Marthe, le Portrait de M. F. F., malgré le charme du premier, la conscience du second, n’avaient pas convaincu le public des Champs-Elysées, les artistes principalement, fort difficiles à bon droit. Cette fois l’épreuve fut concluante : on parla de la précision si savante d’Holbein, du coloris si chaud de Titien ; la presse, devant ce profil mélancolique et fier, fut unanime à applaudir, et Jean-Paul Laurens, pour avoir marqué d’un trait définitif sa physionomie, compta une victoire de plus. Mais François de Borgia et le portrait de l’auteur né constituèrent pas, en 1376, toute l’exposition de notre peintre. Il donna en outre onze dessins qui sont autant de compositions très originales. Ces dessins, destinés à illustrer une édition nouvelle de l’Imitation de Jésus-Christ, par un parti pris étrange de l’artiste, résolu à choisir ses sujets en dehors du livre qu’il s’agit de faire valoir, forment une œuvre des plus remarquables.

Quand on est habitué à rendre la chair des vivans et des morts, que réaliser avec l’Imitation, cet élan mystique vers la patrie céleste, ce terrain fait de nuages où les pieds mortels enfoncent, où l’âme seule peut reposer son vol ? Laurens, troublé, enlevé par la lecture de certains chapitres admirables, un moment avait voulu, en un coin de sa cervelle, désormais uniquement ouverte aux choses qui sont de l’humanité, découvrir quelque noble et belle figure de la Foi, de la Chasteté, de la Religion, de l’Humilité. Hélas ! ces ombres lumineuses, entrevues dans un rêve, s’évanouissaient dès qu’il essayait de les serrer dans des lignes, de les arrêter dans une forme, de les animer d’une couleur. Le divin, à son grand ennui, lui demeurant intangible, il inclina vers l’humain, que ses doigts pouvaient saisir.

L’histoire ecclésiastique figurait toujours dans sa bibliothèque ; il a rouvrit et y moissonna à pleines mains. A propos d’un verset de l’Imitation sur « la science des choses divines, » il montra saint Thomas d’Aquin, le plus vaste génie de l’église, écrivant la Somme théologique dans sa modeste cellule de religieux ; à propos d’une ligne sur « l’ambition des hommes, » il s’attaqua à Brunon, évêque de Toul, auquel Hildebrand, qui doit être un jour le grand Grégoire VII, alors simple moine à Cluny, reproche d’avoir accepté la tiare de l’influence de l’empereur d’Allemagne, au lieu de la recevoir de l’autorité légitime de l’église : après un mot sur « le remords que le crime laisse dans les cœurs, » il ressuscite Marianne, femme d’Hérode le Grand, et cette ombre, débarrassant ses bras des liens qui les retiennent captifs, fait voir à son meurtrier la blessure saignante qu’elle porte au flanc.

La route une fois ouverte à travers l’histoire, les sujets, qu’il ne s’agissait plus que de relier au texte par le fil ténu d’un rapprochement, abondèrent, et Laurens se jeta dans la mêlée. Quelles jouissances il éprouvait à se promener ainsi à travers les âges, à toucher telle ou telle figure de son choix, car, l’Imitation développant devant lui les perspectives morales sans bornes, toute l’humanité lui appartenait avec ses élévations et ses abaissemens, avec la mer immense de ses passions, où il-lui était donné de plonger à plaisir ! Désormais il avait toute liberté de faire grand, et il fit grand en effet.

En crayonnant la charge fameuse de nos cuirassiers à Reichshoffen, Jean-Paul Laurens, encore tout allumé par nos désastres de la veille, entrevit pour la première fois le sujet de l’État-major autrichien devant le corps de Marceau ; mais, plus familiarisé avec les choses pittoresques de l’église : les mitres, les chapes, les encensoirs, les croix, qu’avec les accessoires redoutables de la guerre : les costumes de cent couleurs, les sabres, les fusils, les canons, les chevaux, il n’osa pas essayer la peinture militaire sans une étude préalable et attendit.

Une occasion ne tarda pas à se produire, qui le ramena à son idée et réveilla toutes ses envies : l’administration des beaux-arts venait de lui confier la décoration d’une des coupoles du palais de la Légion d’honneur. Pour réaliser son œuvre, qui devait être l’institution de l’ordre, Jean-Paul Laurens se procura quantité de livres ; il les lut avec avidité et bientôt présenta un projet qui fut agréé. Sur les degrés d’un amphithéâtre immense sont assis le premier consul, fondateur, les grands chanceliers Lacépède, Mortier, Macdonald, Exelmans en brillans uniformes ; puis, au centre de la coupole, dans l’azur du zénith, une femme superbe, déployant ses bras nus, écrit, sur un grand livre que lui présente un génie aux raccourcis énergiques, les noms rayonnans des élus. Cette décoration sobre, d’une ordonnance habile, avec ses figures plafonnantes, ramassées pour ainsi dire en quelques lignes maîtresses, est d’un effet tout à fait noble et n’est pas sans grandeur. Mais Jean-Paul Laurens pensait à Marceau. Un jour, traversant une rue étroite du quartier Saint-Victor, le rendez-vous habituel des. modèles, notre peintre, qui marchait front baissé, absorbé par les visions de son rêve, releva par hasard la tête. Devant lui, à deux pas, se tenait, dans une pose à la fois élégante et robuste, un garçon magnifique, son visage pâle encadré de splendides cheveux noirs bouclés. Évidemment c’était quelqu’un de ces admirables enfans des Abruzzes comme l’Italie, la terre éternellement féconde de la beauté, en produit tant pour nos ateliers de Paris.

— Ah ! s’il avait des cheveux roux, quel Marceau ! se dit Laurens. Puis, ayant encore une fois examiné ce jeune homme immobile, beau comme un antique, au bord de ce trottoir parisien :

— N’importe ! je l’arrête et je m’y mets, continua-t-il, fasciné.

Le lendemain il commençait l’État-major autrichien devant le corps de Marceau.

Dans une salle à hautes, boiseries dans le goût de Louis XVI, contre un de ces paravens jaune-serin si communs au siècle dernier, un lit a été dressé à la hâte sur des bancs trapus et lourds. Marceau, habillé de son riche uniforme aux brandebourgs d’argent, la main droite à la garde de son long sabre recourbé, est étendu là. A la beauté surhumaine de son visage, à l’aisance parfaite de son attitude, au calme merveilleux de ses membres demeurés souples dans la mort, on dirait, non d’un général en chef tué dans la bataille, mais d’un jeune dieu endormi. Cette tête a la pâleur et la sérénité du marbre ; elle est visiblement faite pour l’immortalité.

Au chevet de ce lit rustique, dont les couvertures à ramages criards, l’oreiller bouffant, ont les reliefs de la réalité, se tient Kray, « ce vieux et respectable guerrier, » pour employer les expressions du Rapport officiel du 21 septembre 1796. Kray est assis, le front appuyé contre son poignet droit, qui serre un mouchoir où coulent des larmes silencieuses ; le poignet gauche se crispe frénétiquement sur l’un des genoux. Cette figure, la plus importante assurément de l’ouvrage, est peinte en pleine pâte, avec la puissance, la profondeur, le faire audacieux, l’énergie indomptable de Géricault, le peintre rude des soldats. Au-dessus de ce personnage, dont l’assiette franche, admirable de naturel, provoque l’émotion, se dressent les deux médecins militaires, plastronnes de velours grenat, qui ont soigné le général. L’un d’eux, courbé par l’amertume d’une perte irréparable, étouffe ses sanglots derrière l’oreiller du mort ; quant à l’autre, il montre une face bouleversée par un chagrin immense, mais cette face ne sait pas pleurer. Ce contraste entre la douleur qui s’abandonne et la douleur qui se maîtrise est d’un effet poignant, Cependant, tandis que de ce côté-ci du tableau se passe une scène de consternation muette qui serre le cœur, de l’autre côté se passe une scène d’un caractère tout aussi attendrissant, mais plus doux. L’archiduc Charles n’a rendu le corps de Marceau qu’à la condition, glorieuse pour nous, qu’il lui serait permis d’assister aux funérailles du général en chef de l’armée française. Donc, avant la cérémonie, Charles défile avec son état-major devant celui qui tant de fois l’a tenu en échec, tant de fois lui a infligé la défaite. L’attitude de l’archiduc, découvert, légèrement incliné vers le lit où repose son vainqueur de la veille, est à la fois des plus respectueuses et des plus nobles. On pressent à son air recueilli, à la gravité imposante de toute sa personne, en quel estime il tenait l’ennemi dont une balle tyrolienne vient de le délivrer. Le peintre, doué d’un flair qui ne laisse rien échapper, n’a pas manqué de tirer le plus heureux parti de la casaque blanche, brodée d’or, du prince autrichien ainsi que des divers costumes, où le blanc domine, des officiers qui l’accompagnent. Que de têtes dans cette cohue épaisse étudiées, creusées, modelées avec le soin le plus attentif et qui s’enlèvent, çà et là, vivantes comme des portraits !

Enfin, cette fois, Jean-Paul Laurens avait créé de toutes pièces une œuvre pleine, achevée, complète. Peut-être, — et la critique n’oublia pas de le lui reprocher, — peut-être, abordant un sujet si vaste, l’avait-il resserré en des limites trop étroites, peut-être ses personnages paraissaient-ils entassés, peut-être aurait-il pu varier, en la relevant de quelques accens vifs, la tonalité générale un peu sourde. Mais, si l’artiste écouta, le public ne voulut rien entendre devant une toile qui lui arrachait des larmes et qui, dans nos malheurs actuels, par l’hommage rendu à un des héros de notre histoire, lui faisait plus chère la patrie.

Le jury, entraîné à son tour, décerna à Jean-Paul Laurens la plus haute récompense dont il dispose, la grande médaille d’honneur.


XX.

Me voici parvenu au bout de ma tâche. J’ai conté l’enfance enthousiaste de Jean-Paul Laurens, les premiers battemens en quelque sorte de sa vocation ; j’ai conté sa jeunesse laborieuse, livrée à toutes les souffrances du corps, à tous les tourmens de l’esprit ; j’ai conté son œuvre page à page, avec amour, sans redouter la monotonie qui devait inévitablement résulter d’une si longue suite de descriptions. Si, comme l’a écrit un grand écrivain, « après avoir admiré son ami, il n’est rien de plus doux que de le dire, » j’ai goûté cette douceur dans sa plénitude. Assez d’autres, dans cette mêlée perpétuelle de l’art, d’où ne sortent vivans, en dépit de nos applaudissemens comme de nos attaques, que les chefs-d’œuvre faits pour s’imposer à l’avenir, jugeront sévèrement l’auteur de la Piscine de Bethsaida, de l’Interdit, de Saint Bruno refusant les offrandes de Roger comte de Calabre, de l’État-major autrichien devant le corps de Marceau. Il m’a paru qu’à moi incombait une mission à la fois plus intime et plus profonde : celle de toucher l’homme beaucoup plus avant que l’artiste. Avec les renseignemens que je fournis sur Jean-Paul Laurens broyant les couleurs d’Antonio Buccaferrata, sur Jean-Paul Laurens chichement nourri chez Marianne Parmentier à Toulouse, sur Jean-Paul Laurens luttant à Paris pour son pain, désormais un critique, plus habile que je ne le suis à lire dans les créations du pinceau, sera mis à même de se rendre absolument compte de l’inspiration un peu triste, souvent brutale, parfois cruelle, du paysan de Fourquevaux, et de le placer au rang qui lui revient. C’est le service que j’aurai rendu à l’homme que j’aime.

Maintenant, — et ceci soit dit sans l’arrière-pensée d’attribuer à cette libre et familière biographie une autorité décisive, — est-il impossible à l’amitié d’être impartiale ? Je ne le crois pas. Je pense au contraire que l’amitié entre deux êtres généreux peut ne rien connaître de mesquin et laisser à chacun l’indépendance entière de son jugement. Cette indépendance, je l’ai eue, et par-ci par-là j’en ai usé. Certes, je ne me défends pas d’avoir incliné vers l’admiration : sans parler de je ne sais quel orgueil irrésistible qui me poussait à trouver meilleur ce qui me semblait bon, le privilège d’un ami n’est pas seulement de voir ce que l’ami a réalisé, mais, puisqu’il lui a été donné de pénétrer au sanctuaire de son âme, de prévoir ce qu’il réalisera.


FERDINAND FABRE.


  1. Voyez la Revue du 1er et du 15 juin.