Le Roman de la momie/Chapitre 5

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Fasquelle (p. 140-150).

V


Sur la rive gauche du Nil s’étendait la villa de Poëri, le jeune homme qui avait tant troublé Tahoser, lorsque, en allant voir la rentrée triomphale du Pharaon, elle était passée dans son char, traîné par des bœufs, sous le balcon où s’appuyait indolemment le beau rêveur.

C’était une exploitation considérable, tenant de la ferme et de la maison de plaisance, et qui occupait, entre les bords du fleuve et les premières croupes de la chaîne libyque, une vaste étendue de terrain que recouvrait, à l’époque de l’inondation, l’eau rougeâtre chargée du limon fécondant, et dont, pendant le reste de l’année, des dérivations habilement pratiquées entretenaient la fraîcheur.

Une enceinte de murs en pierre calcaire tirée des montagnes voisines enfermait le jardin, les greniers, le cellier et la maison ; ces murs, légèrement inclinés en talus, étaient surmontés d’un acrotère à pointes de métal capable d’arrêter quiconque eût essayé de les franchir. Trois portes, dont les valves s’accrochaient à de massifs piliers décorés chacun d’une gigantesque fleur de lotus plantée au sommet de son chapiteau, coupaient la muraille sur trois de ses pans ; à la place de la quatrième porte s’élevait le pavillon, regardant le jardin par une de ses façades, et la route par l’autre.

Ce pavillon ne ressemblait en aucune manière aux maisons de Thèbes : l’architecte qui l’avait bâti n’avait pas cherché la forte assiette, les grandes lignes monumentales, les riches matériaux des constructions urbaines, mais bien une élégance légère, une simplicité fraîche, une grâce champêtre en harmonie avec la verdure et le repos de la campagne.

Les assises inférieures, que le Nil pouvait atteindre dans ses hautes crues, étaient en grés, et le reste en bois de sycomore. De longues colonnes évidées, d’une extrême sveltesse, pareilles aux hampes qui portent des étendards devant les palais du roi, partaient du sol et filaient d’un seul jet jusqu’à la corniche à palmettes, évasant sous un petit cube leurs chapiteaux en calice de lotus.

L’étage unique élevé au-dessus du rez-de-chaussée n’atteignait pas les moulures bordant le toit en terrasse, et laissait ainsi un étage vide entre son plafond et la couverture horizontale de la villa.

De courtes colonnettes à chapiteaux fleuris, séparées de quatre en quatre par les longues colonnes, formaient une galerie à claire-voie autour de cette espèce d’appartement aérien ouvert à toutes les brises.

Des fenêtres plus larges à la base qu’au sommet de leur ouverture, suivant le style égyptien, et se fermant avec de doubles vantaux, donnaient du jour au premier étage. Le rez-de-chaussée était éclairé par des fenêtres plus étroites et plus rapprochées.

Au-dessus de la porte, décorée de deux moulures d’une forte saillie, se voyait une croix plantée dans un cœur et encadrée par un parallélogramme tronqué à sa partie inférieure pour laisser passer ce signe de favorable augure dont le sens, comme chacun sait, est « la bonne maison ».

Toute cette construction était peinte de couleurs tendres et riantes, les lotus des chapiteaux s’échappaient alternativement bleus et roses de leurs capsules vertes ; les palmettes des corniches colorées d’un vernis d’or s’inscrivaient sur un fond d’azur ; les parois blanches des façades faisaient valoir les encadrements peints des fenêtres, et des filets de rouge et de vert prasin dessinaient des panneaux ou simulaient des joints de pierre.

En dehors du mur d’enceinte, qu’affleurait le pavillon, se dressait une rangée d’arbres taillés en pointe et formant un rideau pour arrêter le vent poudreux du sud, toujours chargé des ardeurs du désert.

Devant le pavillon verdoyait une immense plantation de vignes ; des colonnes de pierre aux chapiteaux de lotus, symétriquement distancées, dessinaient dans le vignoble des allées qui se coupaient à angle droit ; les ceps jetaient de l’une à l’autre leurs guirlandes de pampres, et formaient une suite d’arceaux en feuillage sous lesquels on pouvait se promener la tête haute. La terre, ratissée avec soin et ramenée en monticule au pied de chaque plant, faisait ressortir par sa couleur brune le vert gai des feuilles, où jouaient des oiseaux et des rayons.

De chaque côté du pavillon, deux bassins oblongs laissaient flotter sur leurs miroirs transparents des fleurs et des oiseaux aquatiques. Aux angles de ces bassins, quatre grands palmiers déployaient comme une ombrelle, à l’extrémité de leur tronc sculpté en écailles, leur verte auréole de feuilles.

Des compartiments, régulièrement tracés par des sentiers étroits, divisaient le jardin autour du vignoble, marquant la place à chaque culture. Dans une sorte d’allée de ceinture qui permettait de faire le tour de l’enclos, les palmiers-doums alternaient avec les sycomores ; des cariés étaient plantés de figuiers, de pêchers, d’amandiers, d’oliviers, de grenadiers et autres arbres à fruit ; des portions n’avaient reçu que des arbres d’agrément, tamaris, acacias, cassies, myrtes, mimosas, et quelques essences plus rares trouvées au-delà des cataractes du Nil, sous le tropique du Cancer, dans les oasis du désert libyque et sur les bords du golfe Érythrée ; car les Égyptiens sont très adonnés à la culture des arbustes et des fleurs, et ils exigent les espèces nouvelles comme tribut des peuples conquis.

Des fleurs de toutes sortes, des variétés de pastèques, des lupins, des oignons garnissaient les plates-bandes ; deux autres pièces d’eau d’une dimension plus grande, alimentées par un canal couvert venant du Nil, portaient chacune une petite barque pour faciliter au maître de la maison le plaisir de la pêche : car des poissons de formes diverses et de couleurs brillantes se jouaient dans leur eau limpide à travers les tiges et les larges feuilles de lotus. Des masses de végétation luxuriante entouraient ces pièces d’eau et se renversaient dans leur vert miroir.

Près de chaque bassin s’élevait un kiosque formé de colonnettes supportant un toit léger et entouré d’un balcon à claire-voie, où l’on pouvait jouir de la vue des eaux et respirer la fraîcheur du matin et du soir, à demi couché sur des sièges rustiques de bois et de jonc.

Ce jardin, éclairé par le soleil naissant, avait un aspect de gaieté, de repos et de bonheur. Le vert des arbres était si vivace, les nuances des fleurs si éclatantes, l’air et la lumière baignaient si joyeusement la vaste enceinte de souffles et de rayons ; le contraste de cette riche verdure avec la blancheur décharnée et l’aridité crayeuse de la chaîne libyque, qu’on apercevait par-dessus les murs déchiquetant de sa crête la teinte bleue du ciel, était tellement tranché qu’on se sentait le désir de s’arrêter là et d’y planter sa tente.

On eût dit un nid fait tout à souhait pour un bonheur rêvé.

Dans les allées marchaient des serviteurs portant sur leur épaule une barre de bois courbé, aux extrémités de laquelle pendaient à des cordes deux pots d’argile remplis aux réservoirs, dont ils versaient le contenu dans le petit bassin creusé au pied de chaque plante. D’autres, manœuvrant un vase suspendu à une perche jouant sur un poteau, alimentaient une rigole de bois distribuant l’eau aux terres les plus altérées du jardin. Des tondeurs taillaient les arbres et leur donnaient une forme ronde ou ellipsoïde ; à l’aide d’une houe faite de deux pièces de bols dur reliées par une corde formant crochet, des travailleurs penchés ameublissaient le sol pour quelques plantations.

C’était un spectacle charmant de voir ces hommes à la noire chevelure crépue, au torse couleur de brique, vêtus d’un simple caleçon blanc, aller et venir parmi les feuillages avec une activité sans désordre, en chantant une chanson rustique qui rythmait leur pas. Les oiseaux perchés sur les arbres paraissaient les connaître, et s’envolaient à peine lorsqu’en passant ils frôlaient une branche La porte du pavillon s’ouvrit, et Poëri parut sur le seuil.

Quoiqu’il fût vêtu à la mode égyptienne, ses traits ne se rapportaient pas cependant au type national, et il n’eût pas fallu l’observer longtemps pour voir qu’il n’appartenait point à la race autochtone de la vallée du Nil. Ce n’était pas assurément un Rot-en-ne-rôme ; son nez aquilin et mince, ses joues aplanies, ses lèvres sérieuses et d’un dessin serré, l’ovale parfait de sa figure différaient essentiellement du nez africain, des pommettes saillantes, de la bouche épaisse, et du masque large que présentent habituellement les Égyptiens. La coloration, non plus, n’était pas la même ; la teinte de cuivre rouge était remplacée par une pâleur olivâtre, que nuançait imperceptiblement de rose un sang riche et pur ; les yeux, au lieu de rouler entre leurs lignes d’antimoine une prunelle de jais, étaient d’un bleu sombre comme le ciel de la nuit ; les cheveux, plus soyeux et plus doux, se crêpaient en ondulations moins rebelles ; les épaules n’offraient pas cette ligne transversalement rigide que répètent, comme signe caractéristique de la race, les statues des temples et les fresques des tombeaux.

Toutes ces étrangetés composaient une beauté rare, à laquelle la fille de Pétamounoph n’avait pu rester insensible.

Depuis le jour où, par hasard, Poëri lui était apparu, accoudé à la galerie du pavillon, sa place favorite, lorsque les travaux de la ferme ne l’occupaient plus, bien des fois elle était revenue, sous prétexte de promenade, et avait fait passer son char sous le balcon de la villa.

Mais, bien qu’elle eût revêtu ses plus fines tuniques, mis à son col ses plus précieux gorgerins, cerclé ses poignets de ses bracelets les plus précieusement ciselés, couronné sa tête des plus fraîches fleurs de lotus, allongé jusqu’aux tempes la ligne noire de ses yeux, avivé sa joue de fard, jamais Poëri n’avait semblé y faire attention. Pourtant Tahoser était bien belle, et l’amour qu’ignorait ou dédaignait le mélancolique habitant de la villa, Pharaon l’eût acheté bien cher ; pour la fille du prêtre, il eût donné Twéa, Taïa, Amensé, Hont-Reché, ses captives asiatiques, ses vases d’argent et d’or, ses hausse-cols de pierres coloriées, ses chars de guerre, son armée invincible, son sceptre, tout, jusqu’à son tombeau auquel depuis le commencement de son règne, travaillaient dans l’ombre des milliers d’ouvriers !

L’amour n’est pas le même sous les chaudes régions qu’embrase un vent de feu qu’aux rives hyperborées d’où le calme descend du ciel avec les frimas ; ce n’est pas du sang, mais de la flamme qui circule dans les veines : aussi Tahoser languissait-elle et défaillait-elle, quoiqu’elle respirât des parfums, s’entourât de fleurs et bût les breuvages qui font oublier. La musique l’ennuyait ou développait outre mesure sa sensibilité ; elle ne prenait plus aucun plaisir aux danses de ses compagnes ; la nuit, le sommeil fuyait ses paupières, et, haletante, étouffée, la poitrine gonflée de soupirs, elle quittait sa couche somptueuse, et s’étendait sur les larges dalles, appuyant sa gorge au dur granit comme pour en aspirer la fraîcheur.

La nuit qui suivit la rentrée triomphale du Pharaon, Tahoser se sentit si malheureuse, si incapable de vivre qu’elle ne voulut pas du moins mourir sans avoir tenté un suprême effort.

Elle s’enveloppa d’une draperie d’étoffe commune, ne garda qu’un bracelet de bois odorant, tourna une gaze rayée autour de sa tête et, à la première lueur du jour, sans que Nofré, qui rêvait du bel Ahmosis, l’entendît, elle sortit de sa chambre, traversa le jardin, tira les verrous de la porte d’eau, s’avança vers le quai, éveilla un rameur qui dormait au fond de sa nacelle de papyrus, et se fit passer à l’autre rive du fleuve.

Chancelante et mettant sa petite main sur son cœur pour en comprimer les battements, elle s’avança vers le pavillon de Poëri.

Il faisait grand jour, et les portes s’ouvraient pour laisser passer les attelages de bœufs allant au travail et les troupeaux sortant pour la pâture.

Tahoser s’agenouilla sur le seuil, porta sa main au-dessus de sa tête avec un geste suppliant ; elle était peut-être encore plus belle dans cette humble attitude, sous ce pauvre accoutrement. Sa poitrine palpitait, des larmes coulaient sur ses joues pâles.

Poëri l’aperçut et la prit pour ce qu’elle était en effet, pour une femme bien malheureuse.

« Entre, dit-il, entre sans crainte, la demeure est hospitalière. »